Jésus (II. Le témoignage du Fils)
Sommaire
- Chapitre II — Le témoignage du Fils
- I re Section. Les débuts de la prédication et l’économie du témoignage
- II e Section. Le témoignage considéré en lui-même, n os 116-128
- Le quatrième évangile et la conclusion de la II e Section, n os 129-137
- III e Section. Le témoignage considéré dans le témoin, n os 138-140
- Solutions hors de l’Église catholique au problème du Christ, n os 141-146
- Le Christ du protestantisme libéral, n os 147-153
- Le Christ de l’exégèse rationaliste, n os 154-159
- B. Le Christ des Évangiles, n os 160-161
- La religion de Jésus, n os 162-168
- La conversation de Jésus avec ses frères, n os 169-176
- La vie intime de Jésus, n os 177-188
- C. Le mystère de Jésus, n os 189-192
- Essais d’explication hors de la tradition catholique, n os 193-199
- La position chrétienne du problème, n os 200-211
- Bibliographie, n os 212-216
Chapitre II — Le témoignage du Fils
93. — Dans l’étude du témoignage que Jésus s’est rendu à lui-même, force nous est de distinguer des preuves qui l’appuient la teneur et le contenu du témoignage. Cette nécessité d’exposition n’est pas sans danger. En réalité, la perspective historique est indispensable à l’intelligence de l’Évangile : comme les déclarations du Seigneur portent déjà en elles un élément de persuasion, les preuves alléguées à l’appui ajoutent aux paroles un élément d’assertion et de révélation.
Certaines affirmations s’imposent à la façon — ou de peu s’en faut — d’un miracle ; certains miracles, et tous en un sens, parlent, commentent et achèvent les affirmations. Traiter successivement de celles-ci, puis de ceux-là, c’est appauvrir une matière vivante et la roidir en y pratiquant des coupes artificielles.
L’indispensable obligation d’être clair nous imposait cependant un parti auquel, aussi bien, nul historien de Jésus, soucieux de dépasser une simple narration et prétendant à conclure, ne saurait tout à fait se soustraire. Du moins le plan adopté nous a semblé atténuer cet inconvénient dans la mesure du possible.
Ire Section. — Les débuts de la prédication et l’économie du témoignage
94. — En ce temps-là, la quinzième année du règne de Tibère César — disons, en adoptant la chronologie établie par M. Ferdinand Prat : la vingt-sixième année de notre ère —, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, les fils d’Hérode le Grand, Hérode Antipas et Philippe, gouvernant leurs principautés du Nord et de l’Est de la Terre sainte, Joseph Caïphe étant grand prêtre sous les yeux et la haute main de son beau-père Anne, Jean, fils de Zacharie, commença de prêcher sur les bords du Jourdain.
Renouant la tradition antique avec les habitudes austères des grands inspirés d’Israël, le nouveau prêcheur symbolisait la pénitence qu’il annonçait par un baptême, rite d’immersion totale dans les eaux du fleuve.
Figuratif et donné pour tel par son initiateur, ce baptême annonçait une plus large effusion des dons divins que Jean attendait d’un autre : pour cet autre il allait préparant les voies, à la façon des coureurs qui prenaient les devants sur le cortège du prince, pour faire mettre en état les chemins, élargir les pistes, adoucir les côtes.
Les antithèses traditionnelles aidaient le prophète à marquer la portée véritable de son rôle : il ramassait les gerbes pour le triage définitif ; un autre tiendrait le van et séparerait la paille du bon grain ; il baptisait dans l’eau qui lave le corps : le baptême de l’Esprit, qui sanctifie l’intime et dévore les fautes à la manière d’un feu, était réservé à Celui qui viendrait.
Jean émut les foules : son régime sévère, sa hardiesse à flétrir le mal moral sans acception de personnes, son désintéressement palpable lui concilièrent une autorité qui se fit sentir jusque dans les cercles éclairés de Jérusalem. Les païens n’étaient pas à l’épreuve de sa rude éloquence : on nous montre dans son auditoire des scribes et des pharisiens, des soldats romains, des gens de toute sorte.
Hérode Antipas lui-même est justiciable du prophète : le régime de la prison ne parvient pas à clore cette bouche importune, dont le prince continue d’apprécier la sagesse. C’est avec peine, et par un point d’honneur que les mœurs de ce temps nous font comprendre sans assurément l’excuser, qu’Antipas abandonna enfin le Baptiste à la haineuse rancune d’Hérodiade.
Mais auparavant, et tandis qu’il prêchait librement, Jean avait su discerner parmi ceux qui l’écoutaient et attacher à sa personne un certain nombre de disciples proprement dits. Plusieurs des apôtres de Jésus, et les plus grands, furent d’abord auditeurs de Jean et subirent sa maîtrise. D’autres, probablement éloignés de la Judée avant la prédication du Christ, perpétuèrent ailleurs les enseignements et les rites du Baptiste. Vingt ans après, nous trouvons à Éphèse un petit groupe de Johannites apportant au Maître de Nazareth le tardif hommage de leur foi.
95. — Cette imposante figure de Jean Baptiste ouvre l’histoire évangélique, et permet seule d’en comprendre la genèse. Jésus n’eut pas à inaugurer le mouvement religieux qu’il domina : des âmes fidèles, en grand nombre, étaient déjà touchées quand il entra dans sa carrière publique.
L’insistance avec laquelle on nous dit qu’apprenant l’arrestation de Jean, Jésus commença son ministère en Galilée (Mt., IV, 12-18 ; Mc., I, 14-16), montre à l’évidence que, si le Maître n’attendit pas cet événement pour annoncer la Bonne Nouvelle (Jo., III, 24), il approuva, en s’y engageant, la route ouverte par le Baptiste, et se substitua à ce dernier dans un champ où lui-même n’avait pas, d’abord et personnellement, semé.
Aussi le trait sur lequel appuient à l’envi nos évangélistes dans le portrait qu’ils tracent du Précurseur, c’est le désintéressement. Jean, fils de Zébédée, a le mieux de tous compris la portée et fait ressortir la beauté singulière de cette coûteuse probité.
D’après les Synoptiques également, loin d’arrêter sur soi le prestige du renom messianique qui commençait de l’investir, Jean Baptiste déclina nettement, dès le début, un rôle qui n’était pas le sien. Il refusa un titre auquel un autre, et un seul, avait droit. Lui se confina dans la tâche d’avant-coureur, de témoin, d’ami de l’Époux.
Quand, pour « accomplir toute justice », rendant ainsi témoignage à l’inspiration qui guidait le fils de Zacharie, Jésus vint se présenter à Jean pour être baptisé, celui-ci, loin de s’en prévaloir ou de chercher à s’attacher comme disciple le Nazaréen, ne céda qu’à regret à l’insistance de celui dont la grandeur unique ne lui échappait pas. C’est à Jean encore que nous devons de connaître l’intervention miraculeuse de Dieu désignant le nouveau baptisé comme son Fils bien-aimé. Dès lors, le prophète ne cessa plus de rendre témoignage à l’« Agneau de Dieu ». Il suggéra, ou fit converger sur lui, les titres les plus magnifiques. De sa prison même, il dépêchera au Maître, pour obtenir de lui une déclaration explicite, plusieurs de ses disciples restés fidèles.
96. — Cependant, après son baptême, et tandis que Jean achevait une carrière dont il est impossible de fixer la durée exacte, mais qui fut moins courte qu’on ne l’imaginerait sous l’impression d’une lecture superficielle des évangiles, Jésus ne regagna pas immédiatement Nazareth. Suivant une inspiration d’en haut, il alla se préparer, dans l’une des régions désertes qui avoisinent le Jourdain, à remplir la place que Jean refusait d’usurper.
Ce que fut cette longue retraite de quarante jours, les évangélistes nous le laissent entendre plus qu’ils ne le disent. Jésus pria, jeûna, suivant à son tour la grande tradition des prophètes d’Israël. Un fait ressort à l’évidence du récit des Synoptiques : c’est que l’Esprit malin tenta de faire dévier, vers un messianisme charnel et voyant, la volonté de celui dans lequel il pressentait un redoutable adversaire. Mais le tentateur redoubla en vain ses prestiges.
En vain voulut-il profiter de la faiblesse d’un pénitent exténué par le jeûne ; en vain fit-il passer devant l’imagination de Jésus les images les plus troublantes pour une grande âme. Les sentences scripturaires qui rappelaient à tout Israélite fidèle la primauté de la vie de l’esprit et le souverain domaine de Iahvé suffirent à déjouer ces attaques, et le Fort armé s’éloigna pour un temps.
Ce qu’il faut retenir ici de cet épisode, dont tel ou tel détail demeure mystérieux, c’est que, dès cette époque, la question messianique fut posée devant Jésus.
97. — L’emprisonnement de Jean Baptiste laissa peu après tout le champ libre au Maître Nazaréen. Venant donc en Galilée, il se mit à y prêcher la pénitence et l’approche du Règne de Dieu.
Jésus avait alors trente ans, à peu près. On le croyait fils de Joseph, un charpentier de Nazareth. Sa mère Marie, ses « frères et sœurs » — cousins et parents proches, que l’usage du pays permettait, et que la langue araméenne alors parlée en Judée forçait souvent d’englober sous ce titre — étaient connus des gens de Galilée, et nous savons les noms de plusieurs.
À cette époque, les épisodes de l’enfance du nouveau prophète étaient ignorés du public : sa mère conservait dans son cœur le souvenir de ces choses admirables. Joseph avait disparu. C’est donc avec la seule autorité que lui conféraient l’appel divin et le témoignage du Baptiste, que le jeune Maître galiléen commença d’annoncer la Bonne Nouvelle.
Il le fit dans le milieu déjà ébranlé par la prédication de Jean et en adoptant les formules de ce dernier — aussi bien, elles étaient traditionnelles. Mais il ne se donna pas pour le continuateur du prophète qui lui avait préparé les voies ; et, en particulier, il semble qu’il laissa bientôt tomber, dans la pratique de son ministère personnel, le baptême figuratif auquel il s’était lui-même soumis.
98. — Dès le début, en effet, Jésus mêla sa personne à son œuvre. Le témoignage qu’il se rendit, et que nous allons tenter d’exposer, date des premiers jours du ministère galiléen. À s’en tenir à l’histoire, on peut dire qu’il est impossible de préciser comment et à quelle époque la conviction qu’il était le Messie s’imposa à la pensée de Jésus. Mais il est certain, par la seule histoire, que cette pensée était mûre quand le Maître commença de prêcher l’Évangile.
99. — La forme sous laquelle se présente le témoignage messianique resterait énigmatique, voire incompréhensible, qui ne se rappellerait les divergences, les incertitudes, le caractère inquiet, étroitement charnel et national, ou chimérique, infligé alors à l’espérance d’Israël. Hors de cette perspective, comment s’expliquer les précautions, les atténuations, les réticences, d’un mot — employé à ce propos par les Pères anciens — l’économie adoptée par Jésus dans l’affirmation de sa mission ?
Tout le monde juif, alors, attendait le Messie, et cette attente avait, au témoignage d’auteurs païens, débordé les frontières de la Terre sainte. Qu’il eût été simple de dire : « Je le suis ! » Au lieu de cette assertion catégorique, nous voyons le Maître fermer la bouche aux possédés, défendre à ses disciples de le faire connaître comme le Messie et, tout en proclamant l’avènement du Règne de Dieu, éluder les questions directes sur ce sujet brûlant.
À ce point que le lecteur des évangiles est parfois tenté de partager l’impression formulée par un groupe de Juifs impatients : « Jusques à quand tiendras-tu notre esprit en suspens ? Si tu es le Christ, dis-nous-le franchement » (Jo., X, 24).
100. — Deux raisons d’importance inégale — et dont la première n’est pas d’ailleurs indépendante de l’autre — s’opposaient à cette manifestation ouverte. Qu’on se souvienne des traits par lesquels ont été caractérisés plus haut les Hérodiens d’une part, et, d’autre part, les Zélotes. Qu’on se rende présente la situation politique de la Palestine.
Dans ce milieu divisé, où le mot d’ordre des uns, opportunistes et timorés, était : « Pas d’affaire avec Rome ! » — où l’attente fiévreuse des autres escomptait la venue du Roi guerrier qui devait « bouter » les Gentils hors de la Terre sainte, une revendication messianique éclatante eût suscité des craintes et surexcité des espoirs, amené des oppositions et répressions violentes que Jésus ne voulait pas déchaîner avant l’heure providentielle, et qu’il n’entrait pas dans sa mission de briser à coups de miracles.
Même avec les tempéraments qu’il adopta, le Maître dut se soustraire plus d’une fois à l’enthousiasme indiscret des foules. Ne parlait-on pas de le prendre et de le proclamer roi ?
101. — Moins encore Jésus voulait-il et pouvait-il accepter d’incarner en sa personne une idée du Royaume de Dieu et du Messie, son instrument élu, à ce point faussée et déformée que les traits prophétiques y devenaient méconnaissables. Loin d’amender une conception pareille, la présence de traits authentiques la rendaient en un sens plus nocive. Affermie, illuminée par cette âme de vérité, la nuée du messianisme apocalyptique et guerrier prenait ainsi une consistance et un air de grandeur épique.
Le Messie ! — Il serait le Roi, fils de David, lieutenant de Iahvé dans la lutte finale contre les Nations. Nouveau Macchabée, nouvel Hyrcan, le Héros délivrerait Jérusalem et ferait de la Ville sainte la capitale d’un monde régénéré, plantureux à merveille, où les Juifs fidèles seraient servis à genoux par ces Gentils arrogants.
Le Messie ! — D’autres enthousiastes, dont les descriptions trouvaient également créance, se le représentaient comme un Être mystérieux, surhumain, apparaissant soudain — venu on ne sait d’où — sur les nuées du ciel, annoncé par des signes inouïs, lieutenant de Iahvé pour le grand Jugement, inaugurant le Royaume à force de prodiges.
102. — Les deux conceptions, qu’on vient de présenter différenciées, s’amalgamaient en proportions fort diverses et formaient, dans l’imagination et l’intelligence des auditeurs de Jésus, une barre opaque contre laquelle risquait de se briser, ou de se fausser, son enseignement. Ces traits ne s’effacèrent que très lentement, nous le savons, de la mémoire des plus fidèles disciples, dont l’inintelligence constatée résonne, comme un refrain triste, à travers les évangiles.
Les apôtres eux-mêmes se ressentaient de cet état général des esprits, et l’espérance messianique qu’ils nourrissaient comportait, avec d’étranges lacunes sur le rôle du Messie souffrant et rédempteur, bien des parties démesurées, trop humaines, bien des illusions dont ils eurent grand’peine à se détacher.
103. — Dans ces conditions, une revendication immédiate et publique du titre de Messie — en plus des dangers qu’elle eût fait courir avant l’heure à la personne du Maître — aurait eu pour effet d’autoriser, et de rendre indéracinable, l’erreur commune sur la nature et les destinées du Règne de Dieu. Chacun eût reporté sur ce Messie l’image qu’il s’en était forgée, et l’eût contemplé à travers le prisme de ses espérances vaines.
C’est pourquoi, fidèle en cela même à la conception du Royaume qu’il devait décrire dans les paraboles du levain et du grain de sénevé, Jésus adopte, dans l’exposition de son message, une sévère économie et une prudente lenteur. Cependant, et dès le début de son ministère, le Maître pratique les œuvres de bonté, de délivrance et de puissance prédites par les grands prophètes.
En face de ces œuvres, les mots d’André à Pierre devaient spontanément monter aux lèvres de ceux qui attendaient, en droiture et simplicité, l’espérance d’Israël : « Nous avons trouvé le Messie ! » (Jo., I, 41.) Respectueux de la Loi qu’il pousse à son terme en l’accomplissant, mettant l’esprit en liberté par la ruine des surcharges littérales, d’origine humaine, qui rendaient insupportable le joug des scribes, Jésus laisse les faits parler pour lui ; il évite les promulgations prématurées, repousse l’hommage indigne des mauvais esprits, éprouve la foi naissante et mêlée de scories trop humaines des disciples.
104. — Le Maître avait besoin, pour cette œuvre, d’un nom qui le désignât sans le compromettre, qui aiguisât les esprits sans les fourvoyer, et dont le caractère messianique fût réel sans être provocant. Nous savons par les évangiles qu’il adopta le nom de « Fils de l’homme ».
Dans les chapitres de la prophétie de Daniel où le Royaume de Dieu est montré en conflit avec les royaumes de la terre, symbolisés par des animaux, un passage capital nous met aux yeux le jugement définitif porté sur les « bêtes » par le Juge, l’Ancien des jours, c’est-à-dire par Dieu même. Or, écrit le voyant : « Tandis que je regardais dans les visions de la nuit, sur les nuées vint comme un Fils d’homme ; il s’avança jusqu’au Vieillard et on l’amena devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit » (Dan., VII, 13-14).
Si l’on rapproche ce texte des déclarations finales de Jésus devant le Sanhédrin, l’allusion de celles-ci à celui-là emportera l’évidence et nous forcera de voir dans le nom de « Fils de l’homme » un titre messianique.
105. — Le livre dit des Paraboles d’Hénoch, et en particulier les chapitres qui s’inspirent manifestement du passage précité de Daniel et décrivent le jugement final, font au « Fils de l’homme » une place plus considérable encore. Le texte y présente ce Fils de l’homme comme possédant la justice, révélant les secrets, renversant les puissants, lumière des peuples et espérance de ceux qui souffrent dans leur cœur.
106. — L’application au « Fils de l’homme » des prophéties messianiques les plus claires, en particulier de celles du Livre d’Isaïe, est ici manifeste. Si donc l’on admet que les Paraboles d’Hénoch sont, dans leur substance, antérieures de trois quarts de siècle à la venue du Christ, on est amené derechef à voir dans le titre de « Fils de l’homme » une désignation messianique.
107. — La seule difficulté réelle opposée à cette constatation proviendrait de l’usage même qu’en fit Jésus. Après ce que nous avons dit, on s’étonnera peut-être que le Maître ait adopté un nom qui le désignait comme Messie ; on s’étonnera plus encore de l’impuissance de ses auditeurs à pénétrer la réelle signification de ce titre. Mais cette difficulté n’est qu’apparente.
Ceux-là même chez lesquels nous avons lieu, avec quelque vraisemblance, de supposer une connaissance présente des Paraboles, pouvaient-ils identifier, avec l’Être surhumain, préexistant au ciel et à la terre, et apparaissant soudain près du trône de l’Ancien des jours, un homme réel, vivant, parlant, souffrant, mangeant, dont on savait, ou dont on croyait savoir, les origines précises ? Quelle apparence de reconnaître le Héros céleste dans le charpentier Jésus, fils du charpentier Joseph, de Nazareth ?
108. — Capable d’un sens messianique, de par son origine scripturaire et peut-être une partie de l’interprétation littéraire postérieure, le nom de « Fils de l’homme » ne l’était d’ailleurs aucunement par sa formule. Il s’apparentait étroitement à l’appellation commune des prophètes : « Fils d’homme ! » autant dire : « Homme ! » Par là, il était à lui seul une sorte de parabole, une énigme, un mâchal du genre de ceux dont la tradition hébraïque nous offre tant d’exemples.
Tout en reliant effectivement la personne et la mission de Jésus aux plus hautes prérogatives messianiques, celles de Juge universel, il mettait en relief les caractères de faiblesse apparente, de condescendante fraternité, de souffrance rédemptrice et, pour tout dire, d’humanité qui devaient marquer la carrière du Maître. C’est en ce sens que l’ont surtout compris les anciens Pères : ils ont très bien vu que le nom de « Fils de l’homme » rejoignait celui du « Serviteur de Iahvé », l’évangile douloureux du Livre d’Isaïe.
109. — On comprend maintenant les raisons de ce choix. Sur le fait même, il n’y a pas de contestation possible. Tous nos évangiles, dans toutes leurs parties, témoignent que Jésus se désignait habituellement par ce nom : on le lit trente fois dans saint Matthieu, quatorze fois dans saint Marc, vingt-cinq fois dans saint Luc, onze ou douze fois dans saint Jean.
Chose plus étrange, et qui montre avec quel soin les évangélistes nous ont conservé le langage véritable employé par le Maître, sans le traduire en celui de leur temps, ce titre ne se trouve plus dans les écrits apostoliques, sauf en deux passages de l’Apocalypse et dans une parole du martyr Étienne rapportée par les Actes. Susceptible d’être mal interprété dans les milieux helléniques, ou trop difficile à expliquer aux fidèles venus de la gentilité, le nom tomba de lui-même, laissant place à une désignation plus claire de la dignité qu’il était destiné à couvrir.
110. — Les précautions auxquelles répond, pour une part, l’emploi du nom de « Fils de l’homme », semblent toutefois avoir été moins rigoureuses au début de la prédication. Devant un auditoire simple et religieux, parfois jusqu’à l’enthousiasme, et dont la grande majorité cherchait vraiment la lumière et désirait d’entrer dans le Royaume de Dieu, le Maître parlait et s’affirmait plus librement. Il importait d’ailleurs de fixer, en leur donnant des assurances, les hommes de bonne volonté.
Peu à peu cependant, l’obstination des masses dans leur rêve de messianisme grossier devint manifeste ; il se forma, d’autre part, un groupe de pharisiens jaloux et fanatiques, foyer d’une opposition irréductible et systématique. Les paroles de Jésus étaient faussées, ses œuvres divines attribuées au malin : à cette inexpiable haine répondit une retenue plus grande.
L’économie de la manifestation messianique s’accentua : les recommandations de juste prudence — « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, ne jetez pas vos perles devant les pourceaux » — s’appliquèrent de plein droit. De là, dans la conduite de l’œuvre du salut, une attitude de réserve beaucoup plus nette.
111. — Il serait contraire au caractère de la mission du Christ, tel qu’il ressort à l’évidence de la lecture des évangiles, contraire aux exemples et aux leçons du Maître, contraire au génie même de la langue hébraïque et surtout prophétique, de presser les menaces d’Isaïe au point d’y voir une annonce exclusive de châtiment et un décret formel d’aveuglement. Pour bien les entendre, il faut se rappeler comme elles sont amenées, et examiner les applications qu’en fit Jésus à son enseignement en paraboles.
112. — Le terme final : aveuglement et perte, est ici énoncé à la manière hébraïque, comme l’objet d’une intention positive de Dieu. Les distinctions délicates auxquelles nous habitua une analyse plus profonde de la causalité divine, entre ce que Dieu veut positivement et ce qu’il permet, n’avaient pas alors d’expression dans les langues sémitiques. Tout ce qui arrivait, arrivait parce que Dieu l’avait ainsi décidé et décrété.
Mais l’histoire nous donne le moyen d’interpréter ici avec certitude l’énonciation prophétique. Après comme avant cette déclaration, Jésus se défendit constamment d’avoir une doctrine ésotérique. La différence soulignée ici entre le cercle privilégié et ceux « du dehors » porte moins sur la matière ou sur l’accessibilité générale que sur l’intelligence exacte et détaillée de l’Évangile.
La prédication du Royaume de Dieu, dont la simplicité déroutait la sagesse toute humaine des scribes, dont la sévérité déconcertait les ambitions du vulgaire, n’en continua pas moins, par sa lumière voilée, mystérieuse mais attirante, d’éclairer les cœurs droits. La lumière brillait dans les ténèbres, et celles-ci ne l’étouffaient pas. Mais « odeur de vie » pour les uns, l’Évangile était aux autres « odeur de mort ». Et il faut probablement reconnaître une dernière intention de miséricorde dans cette dispensation, mesurant à des yeux malades une lumière trop crue, qui eût précipité leur aveuglement.
113. — Quoi qu’il en soit, nous voyons se dessiner dès lors dans l’enseignement de Jésus et se maintenir jusqu’à la dernière semaine de sa vie comme un double courant. L’un, plus superficiel, mêlé de rayons et d’ombres, proposait les vérités célestes de telle sorte que les esprits mal disposés, par leur faute, fussent plus intrigués qu’éclairés, étonnés plutôt que touchés.
Cependant les bons Israélites, les « chercheurs de Dieu » sincères, étaient animés par ces lueurs à pousser plus avant, excités par ces déclarations, ces paraboles et ces signes, à demander, à frapper, à prier, finalement orientés dans la voie du salut et acheminés vers le Royaume.
114. — Parallèlement, dans le cercle intime des disciples, et surtout des Douze, le Maître répandait, telle la lampe de la parabole luisant pour ceux qui sont de la maison, une lumière plus abondante. Les comparaisons, les symboles leur étaient expliqués, les fausses interprétations prévenues, les invitations à croire pressantes. Une pédagogie divine élevait peu à peu leurs pauvres vues d’hommes à la hauteur des desseins providentiels.
Et ce ne fut qu’après avoir substitué, ou commencé de substituer, à leurs rêves ambitieux, à leurs désirs étroits, des pensées plus justes et plus épurées, que Jésus insista sur le mystère de sa personne. Bien des leçons difficiles sur le caractère laborieux du Royaume, sur les dispositions exigées de ceux qui aspiraient à le conquérir, sur l’accession lente des âmes à ce bien, sur les destinées combattues de l’Évangile, précédèrent le jour où, non pas même en public, mais dans l’intimité des Douze, entraînés aux confins des limites traditionnelles de la Terre sainte, le Maître provoqua la profession de foi de Simon Pierre.
Encore, à cette heure même, cette profession de foi impliquait-elle une révélation du Père. C’est au dernier jour seulement, en réponse à la mise en demeure solennelle du grand prêtre, que Jésus proclamera devant tous, sans restriction et sans voile, sa mission et son titre de Messie.
115. — Telle fut, pour autant qu’on peut la restituer d’après les indications évangéliques, l’économie de la manifestation messianique et divine de Jésus. Le quatrième évangile, loin d’y contredire, ajoute des raisons de croire exacte l’interprétation des Synoptiques proposée ici.
L’abandon de plusieurs disciples, l’incrédulité des « Frères du Seigneur » ou de certains d’entre eux, et leur impatience en face des réticences et lenteurs du Sauveur, les incertitudes prolongées de la foule, les refus opposés aux interrogations directes des Pharisiens, autant de traits marqués et soulignés par saint Jean.
Le progrès des apôtres dans leur foi en la mission du Maître n’est pas moins bien mis en relief : on note explicitement que les principaux étaient disciples de Jean Baptiste, et qu’après s’être attachés à Jésus, la vue des miracles les amena à « croire », c’est-à-dire plus fermement et avec plus de discernement, jusqu’au cours du dernier entretien et jusqu’après la résurrection du Christ.
C’est donc en vain qu’on opposerait en ce point la tradition johannique à la synoptique. Si l’« économie » est plus visible en celle-ci, elle est très aisément reconnaissable en celle-là. Dans toutes deux on voit qu’elle fut surtout un effort pour ajourner et différer — tout en la préparant, en l’orientant, en la rendant inévitable, après lui avoir restitué son sens véritable — la grande et ultime revendication.
Elle répondit à la nécessité de compléter, par la notion de Messie souffrant et rédempteur, par la mise en lumière des caractères laborieux et lentement progressifs du Royaume, l’idée et l’idéal qu’on s’en faisait alors. Cette « économie » est la clef qui permet de pénétrer dans l’intelligence de l’Évangile : sans elle, un grand nombre des démarches et des paroles du Seigneur, surtout dans la période qui suivit la première prédication galiléenne et la formation d’une opposition concertée parmi les auditeurs, restent inexplicables. Avec elle, nous pouvons aborder l’étude du témoignage que se rendit Jésus : les traits déconcertants en apparence se fondront d’eux-mêmes dans une image harmonieuse.
IIe Section. — Le témoignage du Fils considéré en lui-même
116. — On pourrait classer les déclarations de Jésus sous les titres qui lui sont donnés, et qu’il s’est lui-même donnés dans les documents évangéliques : Roi des Juifs, Prophète, Messie, Fils de David, Fils de l’homme, Fils de Dieu. Avec des avantages de clarté, ce procédé présente le grand inconvénient de brouiller les plans et de réunir, sans souci du contexte ni de la chronologie, des indications fort différentes d’origine et de portée.
Nous n’essaierons même pas de grouper, comme d’autres l’ont fait excellemment, dans un ensemble ordonné, encore un peu artificiel, les effusions, les déclarations, les suggestions, les révélations au moyen desquelles le Maître a donné de sa personne l’impression que toute l’antiquité chrétienne a traduite en ces mots : Jésus est le Seigneur.
Diminuant, dans toute la mesure du possible, la part d’arrangement et de présentation personnelle, nous viserons à donner, des documents, le sentiment le plus immédiat et le plus direct. Selon le mot expressif de Savonarole dans son Triumphus Crucis, nous « mettrons en tas » ; nous passerons en revue les confidences et les aveux de Jésus. Encore nous bornerons-nous habituellement, parmi les évangiles synoptiques, au premier, en y relevant, avec un minimum d’interprétation destiné surtout à les situer, les éléments constituant le témoignage rendu par le Christ à sa mission. À notre tour, nous lui posons la question qui tient en suspens, depuis près de deux mille ans, toute âme religieuse et non encore initiée, abordant pour la première fois la lecture des évangiles : « Que dites-vous de vous-même ? »
117. — « Ils étaient stupéfaits de son enseignement, car il les enseignait comme un qui a puissance, et non comme les scribes », purs commentateurs de la Loi. Ces paroles de saint Marc nous introduisent assez naturellement dans notre étude.
Il y avait bien lieu de s’étonner. Car, à une époque où, en Judée surtout, et de plus en plus, la Thora, la Loi, était l’objet d’une vénération qui allait jusqu’au culte, jusqu’à la superstition, jusqu’à une sorte d’apothéose — on en venait à se représenter Dieu comme assujetti lui-même à la Loi, récitant sa prière quotidienne, se purifiant après avoir enseveli Moïse, etc. —, alors que les plus exemplaires docteurs se faisaient gloire de n’être que les interprètes et les champions de la Thora, tandis que les plus relâchés des Sadducéens ne voulaient pas d’autre règle de leur croyance, Jésus s’établissait en maître sur le terrain légal.
Non seulement il abrogeait les dispositions secondaires ajoutées de main d’homme, mais il reprenait, corrigeait, transformait des dispositions majeures établies par Moïse en personne, celles par exemple qui concernaient le divorce. Il parlait avec une liberté souveraine, non comme les anciens prophètes, au nom de Dieu, mais au sien propre :
« Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras pas ; quiconque tuera sera passible de jugement. Moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sera passible de jugement ; et quiconque lui dira : Raca, sera passible de comparution devant le conseil ; et quiconque lui dira : Fou, sera passible de la géhenne de feu…
« Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. Moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur… Il a été dit : Quiconque renvoie sa femme, qu’il lui donne un livret de répudiation. Moi, je vous dis que quiconque renvoie sa femme, hors le cas d’infidélité, la met dans le cas d’être adultère, et quiconque épouse la répudiée commet l’adultère.
« Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent ! Moi, je vous dis de ne pas résister au méchant… » (Mt., V, 21, 27, 31, 38.)
118. — Jésus lit dans les cœurs et remet les fautes. En vain lui objecte-t-on que ce sont là prérogatives divines ; que Iahvé seul sonde les reins et les cœurs ; que seul il peut pardonner les péchés, puisque c’est à lui seul que les hommes sont comptables : le Maître passe outre, en faisant appel au miracle.
Et voici, ils lui présentaient un paralytique gisant sur sa couche. Et voyant leur foi, Jésus dit au paralytique : « Courage, enfant, les péchés te sont remis. » Or quelques-uns des scribes se disaient en eux-mêmes : « Il blasphème ! » Jésus, voyant leurs pensées secrètes, leur dit : « Pourquoi voulez-vous ces pensées mauvaises dans votre cœur ? Quel est le plus aisé de dire : Tes péchés te sont remis, ou de dire : Lève-toi et marche ? Or, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur terre le pouvoir de remettre les péchés… » Alors il dit au paralytique : « Lève-toi, prends ta couchette et va dans ta maison. » Et, s’étant levé, le paralytique s’en alla chez lui. Les foules, voyant ceci, furent saisies de crainte et glorifièrent Dieu qui donne une pareille puissance aux hommes. (Mt., IX, 2-9.)
119. — Jésus est le Maître de tous ceux qui veulent entrer dans le Royaume de Dieu ; bien plus, il est l’objet de leur confession de foi. Être persécuté à cause de lui, c’est être persécuté pour la justice ; lui rendre témoignage, c’est rendre témoignage à la vérité. Il faut donc lui être fidèle à tout prix, sans illusion sur le résultat en ce monde, mais sans crainte et jusqu’à la mort inclusivement.
Heureux qui souffrira comme lui, pour lui, à son service ! Malheur à qui le reniera ! Ce lâche, désavoué par Jésus, sera rejeté par le Père, par le Juge souverain et incorruptible qui peut perdre l’âme avec le corps.
« Bienheureux les persécutés pour la justice, car à eux appartient le Royaume des cieux !
« Bienheureux serez-vous quand ils vous chargeront d’injures et vous persécuteront, disant de vous, en mentant, tout le mal possible — à cause de moi ! Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense est grande dans les cieux. » (Mt., V, 11-12.)
« Gardez-vous des hommes : car ils vous feront comparaître devant leurs conseils, et dans leurs synagogues ils vous fouetteront, et vous serez amenés devant les présidents et les rois, à cause de moi, en témoignage pour eux et pour les Nations… Vous serez en haine à tous, à cause de mon nom…
« Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus du seigneur. Il suffit au disciple d’être comme son maître ; au serviteur, comme son seigneur. S’ils ont appelé Beelzéboul le maître de la maison, combien plus ses domestiques ! Ne les craignez donc pas… Ne craignez pas ceux qui tuent le corps… Craignez plutôt celui qui peut perdre le corps et l’âme dans la géhenne… Or, quiconque m’aura confessé en face des hommes, je lui rendrai sa confession en face de mon Père qui est aux cieux ; mais quiconque m’aura renié en face des hommes, je le renierai aussi en face de mon Père qui est aux cieux. » (Mt., X, 17-34.)
120. — Et, identifiant toujours plus sa personne et son message, le Maître redouble ses exigences. Il ne promet pas le bonheur humain, le repos assuré, la vie large et paisible ; il apporte le glaive, il jette l’appel qui sépare. Il faut pourtant l’aimer — l’aimer plus que père et mère, plus que fils ou fille. Perdre son âme, sa vie, pour lui, c’est la sauver, c’est sauver sa vie meilleure :
« Ne pensez pas que je sois venu jeter le rameau de paix sur terre : je ne suis pas venu jeter la paix, mais le glaive. Je suis venu dresser l’homme contre son père et la fille contre sa mère et la bru contre sa belle-mère, et faire de ses familiers les ennemis de l’homme. Qui chérit son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; et qui chérit son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Qui trouve son âme — qui se complaît dans sa vie temporelle — la perdra ; et qui perdra son âme — sa vie — à cause de moi, la trouvera. » (Mt., X, 34-40.)
121. — Exigences et promesses qui passent de haut une maîtrise humaine et la simple mission prophétique ! Mais aussi bien les œuvres parlent et, par l’irrésistible voix des oracles accomplis, désignent Jésus comme celui qui doit venir. Jean renvoyait à un plus grand que lui ; tous les voyants anciens se donnaient pour un anneau de la chaîne sacrée, et annonçaient d’autres envoyés divins. Jamais Jésus ne renvoie à un autre, à plus grand que lui ; jamais il ne s’encadre à son rang dans la lignée prophétique.
Il y marque la place des autres : la sienne est ailleurs. Avec lui, c’est toute l’économie du salut qui change : le jour succède aux ombres, le réel aux figures. Aussi le moindre de ses disciples dépasse-t-il, en bonheur de vocation et en dignité d’économie, Jean Baptiste lui-même, pourtant prophète et plus que prophète :
Or Jean, ayant ouï parler en prison des œuvres du Christ, envoya quelques-uns de ses disciples lui dire : « Vous, êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Répondant, Jésus leur dit : « Allez, annoncez à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient clair et les boiteux marchent droit ; les lépreux sont purifiés et les sourds entendent ; les morts ressuscitent et les pauvres sont évangélisés — et bienheureux qui ne sera pas scandalisé à mon propos ! »
Et comme ils s’en allaient, Jésus commença de parler de Jean aux foules : « Qu’êtes-vous allés contempler dans le désert ?… un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète ! C’est celui-là dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager devant ta face, qui préparera la voie devant toi. En vérité je vous le dis : il ne s’est pas levé parmi les fils de la femme de plus grand que Jean Baptiste ; mais le moindre dans le Royaume des cieux est plus grand que lui… Qui a des oreilles, entende ! » (Mt., XI, 2-16.)
122. — D’où vient à Jésus cette assurance ? — De ce qu’il est le Fils.
Prenons-y garde. Israël était le fils de Iahvé, et tout homme juste peut se vanter d’avoir Dieu pour père. Outre ces privilégiés, il y a les innombrables fils du Père qui est aux cieux, duquel toute paternité découle. Le titre filial de ceux-ci est la création ; de ceux-là, une élection gratuite qui retient sur eux un regard de complaisance.
Mais le titre de filiation que va invoquer Jésus est différent et d’un autre ordre : ce titre le rend dépositaire de tous les secrets paternels, maître de toute la puissance du Père ; il en fait l’initiateur indispensable au mystère de la vie divine, l’exemple et le consolateur de tous ceux qui se veulent mettre à son école. Nulle misère humaine qu’il ne puisse secourir, nulle blessure pour laquelle il n’ait un baume, nulle lassitude qu’il ne puisse conforter.
Quel il est dans son fonds, ce Fils bien-aimé, le Père le sait bien, et lui seul : il ne faut rien de moins que le perçant du regard divin pour apprécier cette richesse — tout comme le regard de ce Fils est le seul qui puisse scruter et comprendre l’Être immense de son Père. Transcrivons avec respect ces paroles sacrées, prononcées dans la joie et sous l’action du Saint-Esprit, et dont W. Sanday dit bien que celui qui les pénètre a trouvé sa voie pour aller jusqu’au cœur du christianisme :
En cette heure-là, Jésus répliqua et dit : « Je vous rends grâce, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces mystères aux sages et aux avisés, et de les avoir révélés aux petits enfants ! Oui, Père, tel a été votre bon plaisir. Toutes choses m’ont été livrées par mon Père, et nul ne connaît bien le Fils, hormis le Père, ni ne connaît bien le Père, hormis le Fils et celui auquel le Fils veut bien le révéler.
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous un trop lourd fardeau, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes : mon joug est suave et mon fardeau léger. » (Mt., XI, 25-30.)
123. — Qu’on n’oppose pas à ces prétentions une défaite tirée des coutumes légales, de l’observance du sabbat, du Temple, des exemples du passé ! Il y a ici plus grand que ce Temple — où Iahvé se complaisait à l’exclusion de tout autre lieu de culte —, de plus grand que la loi du sabbat. Il y a plus que rois et prophètes, plus que Jonas et Salomon.
Heureux les disciples qui entendent la leçon d’un tel Maître, et qui le voient de leurs yeux : c’est un bonheur après lequel ont soupiré en vain tous les prophètes et les saints d’Israël :
« Il y a ici plus grand que le Temple… le Fils de l’homme est maître aussi du sabbat… Les gens de Ninive se dresseront au jour du jugement contre cette génération-ci et la condamneront, car ils firent pénitence en entendant la prédication de Jonas, et il y a plus que Jonas ici.
« Bienheureux sont vos yeux de voir, et vos oreilles d’entendre ! Car je vous le dis en vérité : beaucoup de prophètes et de saints ont désiré de voir ce que vous contemplez, et ne l’ont pas vu ; d’entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. » (Mt., XII, 6, 8 ; XIII, 16-17.)
124. — Mais voici arrivée, pour le cercle intime des Douze, l’heure où leur formation déjà avancée, la lente suggestion des actes et des paroles du Maître, leurs propres expériences, la profession de foi arrachée par le signe de la marche sur les eaux — « Vraiment, vous êtes le Fils de Dieu ! » —, la nécessité d’affermir cette foi encore fragile pour qu’elle puisse supporter le poids de la révélation du Messie souffrant, toutes ces causes réunies amènent le Maître à provoquer une explication décisive.
Les jours de l’enseignement galiléen sont révolus : l’heure approche de la montée douloureuse, orientée, au grand scandale des jugements humains, vers la trahison, la honte et la croix.
Lors Jésus, venant dans la région de Césarée située dans la tétrarchie de Philippe, interrogeait ses disciples, disant : « Qui dit-on qu’est le Fils de l’homme ? » Eux de répondre : « Les uns : Jean le Baptiste ; d’autres : Élie ; les autres : Jérémie ou l’un des prophètes. » Il leur dit : « Mais vous, qui dites-vous que je suis ? » — Répondant, Simon Pierre dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » (Mt., XVI, 13-17.)
Cette belle confession de foi marque une étape dans le progrès des croyances apostoliques. Aussi le Maître ne se borne pas à la ratifier par une promesse qui engage tout l’avenir et embrasse tout l’univers. Il en exalte l’inspiration, rendant du même coup manifeste le sens profond impliqué dans la formule de son apôtre. Pour le dire Christ, Fils du Dieu vivant, avec cette plénitude, il n’a fallu rien de moins qu’une révélation du Père :
En réponse, Jésus lui dit : « Bienheureux es-tu, Simon fils de Jean, car la chair ni le sang ne t’ont pas révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église, et les Portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux, et ce que tu lieras sur terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur terre sera délié dans les cieux. » (Mt., XVI, 17-20.)
125. — Suit une recommandation sévère de discrétion. Les disciples se donneront bien de garde d’annoncer à quiconque que Jésus est le Christ. Cependant le fondement est posé, et le Seigneur, s’appliquant les prophéties anciennes, s’identifie ouvertement avec ce « Serviteur de Iahvé » que les grands voyants d’Israël avaient discerné dans le lointain des âges, souffrant pour réparer les prévarications du peuple de Dieu, caution des pécheurs, allant par la honte et la mort à une gloire immortelle :
Dorénavant Jésus Christ commença de remontrer à ses disciples qu’il lui fallait monter à Jérusalem et beaucoup souffrir de la part des anciens, des princes des prêtres et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour. (Mt., XVI, 21.)
Pierre veut plaider pour une mission où la souffrance, la dérision et la mort n’auraient pas de place. Mais il est cette fois durement rebuté par le Maître qui, nonobstant le vif chagrin des siens, reprend et accentue sa prédiction :
Sur le point de monter vers Jérusalem, Jésus prit à part les Douze et leur dit, chemin faisant : « Voici, nous montons vers Jérusalem et le Fils de l’homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à mort et le livreront aux Gentils pour être bafoué, flagellé, crucifié, — et le troisième jour il ressuscitera. » (Mt., XX, 17-20.)
126. — Cependant, vers la victime désignée, tous les attributs divins convergent. Intercesseur universel, il sera toujours présent au milieu de ceux qui prieront en son nom. Rémunérateur tout-puissant, il assure le centuple des biens spirituels en ce monde, et la vie éternelle en l’autre à tous ceux qui quitteront biens ou affections temporelles pour s’attacher à lui.
Médiateur indispensable entre Dieu et les hommes, juge de tous, il prononcera la sentence finale en la fondant sur la nature des rapports que l’homme aura volontairement entretenus avec sa personne. Comme la pécheresse dont saint Luc nous a raconté l’histoire, et à qui beaucoup de péchés ont été pardonnés parce qu’aussi elle aima beaucoup Jésus, chaque homme peut se demander : « Ai-je aimé le Maître ? L’ai-je servi ? » — Tout se résume là.
Dans les récits en images du jugement final, le dispositif, la plaidoirie des méchants et la sentence manifestent la même pensée, que M. J. Lebreton formule ainsi : être attaché à Jésus, c’est le salut ; n’être pas connu de lui, c’est la mort. Ajoutons : la mort éternelle.
« Là où ils sont deux ou trois réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Mt., XVIII, 20.)
« Quiconque laissera sa maison, ses frères ou ses sœurs, son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses biens à cause de mon nom, recevra beaucoup plus et héritera la vie éternelle. » (Mt., XIX, 29.)
« Tous et chacun de ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entrera pas dans le Royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père des cieux. Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom, et n’avons-nous pas chassé des démons en votre nom, et n’avons-nous pas opéré cent prodiges en votre nom ? — Alors je rendrai ce témoignage à leur sujet : Je ne vous ai jamais connus comme miens. Loin de moi, les artisans d’iniquité ! » (Mt., VII, 20-24.)
« Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme… La moisson, c’est la consommation du siècle présent ; les moissonneurs sont les anges. Comme donc on ramasse l’ivraie et on la jette au feu, ainsi en sera-t-il à la consommation du siècle. Le Fils de l’homme enverra ses anges et ils ramasseront dans son Royaume tous les scandales et les artisans d’iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu. » (Mt., XIII, 37-42.)
« Lors donc que le Fils de l’homme viendra en sa gloire, et tous les anges avec lui, il s’assiéra sur le trône de sa gloire et toutes les nations seront réunies devant sa face, et il les séparera les uns des autres comme un berger sépare les brebis des boucs… Alors le Roi dira à ceux de sa droite : Venez, les bénis de mon Père, entrez en possession du Royaume préparé pour vous depuis la constitution du monde : car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire… j’étais malade et vous m’avez visité… Et répondant, le Roi leur dira : Je vous le dis en vérité : pour autant que vous l’avez fait à mes frères que voici, les moindres, c’est à moi que vous l’avez fait ! » (Mt., XXV, 31-41.)
127. — Doit-on s’étonner du rôle que s’arroge Jésus de Nazareth ? — Mais David, parlant en prophète, l’a appelé son Seigneur, encore qu’il dût être, d’une certaine façon, son fils ! Il est le Maître unique, tout comme Dieu est le Père unique. Ses paroles ne passeront pas : ciel et terre passeraient plutôt.
Son sang répandu mettra le sceau ou, pour mieux dire, consommera la nouvelle Alliance de Dieu avec les hommes, non la figurative, mais la définitive, non celle qui unissait à Iahvé une famille ou une race, mais celle qui fera, en droit et en puissance, de toute âme humaine l’épousée du Seigneur tout-puissant.
Car tous ceux qui étaient venus, avant Jésus, parlant au nom du Seigneur, n’étaient que des serviteurs et des porte-parole : lui seul est le Fils bien-aimé.
Jésus leur dit : « Comment donc David, parlant en esprit, appelle-t-il le Christ son Seigneur, disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Sieds-toi à ma droite jusqu’à ce que je place tes ennemis sous tes pieds ? Si donc David l’appelle Seigneur, comment est-il son fils ? » (Mt., XXII, 43-46.)
« N’appelez personne sur terre votre père, au sens transcendant du mot : un seul est votre père, le Père céleste. Et ne vous faites pas appeler maîtres, car vous n’avez qu’un maître, le Christ. » (Mt., XXIII, 9-11.)
« Le ciel et la terre passeront : mes paroles ne passeront pas. » (Mt., XXIV, 35.)
Prenant le calice et ayant rendu grâces, il le leur donna, disant : « Buvez-en tous. Car ceci est le sang de l’Alliance, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés. » (Mt., XXVI, 28.)
« Écoutez une autre parabole : Un certain père de famille planta une vigne… Finalement il leur envoya son fils, disant : Ils respecteront mon fils ! Or les vignerons, voyant le fils, se dirent les uns aux autres : Voici l’héritier ! Venez, tuons-le et emparons-nous de son héritage… C’est pourquoi je vous dis qu’on vous retirera le Royaume de Dieu, et qu’on le donnera à un peuple qui en fera les fruits. » (Mt., XXI, 33-44.)
128. — À la lumière de ces paroles, prophéties, suggestions, déclarations, promesses, nous pouvons aborder les témoignages suprêmes : celui du martyre, au sens justement que l’exemple de Jésus a donné au mot, celui en marge duquel on pourrait écrire ce que le greffier du procès de Jeanne d’Arc écrivit en marge de la déclaration suprême de la Pucelle : « réponse mortelle » ; et celui du Maître glorieux, inaugurant la phase conquérante du Royaume.
Le grand prêtre, se levant, lui dit : « Tu ne réponds rien ? Qu’est-ce que ces gens-ci témoignent contre toi ? » Mais Jésus se taisait. Le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? » — Jésus lui dit : « Tu l’as dit. Aussi vous dis-je que dorénavant vous verrez le Fils de l’homme assis à droite de la Puissance divine et venant sur les nuées du ciel. » Lors le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : « Il a blasphémé ; qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici que présentement vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble ? » Eux, répondant, dirent : « Il est digne de mort. » (Mt., XXVI, 62-66.)
Les Onze disciples allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait marquée, et à sa vue ils se prosternèrent devant lui, mais d’aucuns doutèrent. Or Jésus, s’avançant, leur parla en ces termes : « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur enseignant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle présent. » (Mt., XXVIII, 16-20.)
Le quatrième évangile
129. — Ces paroles nous font passer le seuil du mystère. — Le quatrième évangile mène plus avant. Non que telle des déclarations transcrites ci-dessus soit inférieure en force persuasive ou en portée aux formules johanniques que nous allons citer. Mais celles-ci sont plus nombreuses, plus suivies, plus explicites ; lumière constante, elles découvrent les lignes intérieures du monument que les paroles des Synoptiques illuminaient un instant, à la façon d’un éclair.
130. — Ce qui a été dit plus haut du but, de l’origine et du caractère de notre dernier évangile, rend compte de ces différences de présentation. Il s’agit moins pour Jean de raconter Jésus que de l’expliquer, et de faire resplendir en son activité humaine la dignité de Fils de Dieu.
L’auteur n’est pas un catéchiste, ou un historien mettant par écrit les faits et dires du Maître, à l’usage de communautés ayant encore presque tout à apprendre, et sous le coup du scandale produit par l’endurcissement très général du peuple juif.
C’est un témoin qui parle, le plus ancien, le plus autorisé des témoins : ceux qu’il vise sont des hommes qui connaissent en gros les enseignements et la vie du Seigneur, mais que tentent ou troublent les exégèses du philosophisme ambiant, les fausses profondeurs du mysticisme gnostique. À ces théoriciens imprudents, le disciple aimé oppose le fait du Christ.
Ce fait, cette réalité humaine à la fois et surhumaine, spirituelle et consistante, historique et éternelle, il l’a vue de ses yeux, ouïe de ses oreilles, touchée de ses mains. Aux déductions, aux gloses, aux hypothèses, Jean oppose son témoignage, et c’est dans ce témoignage que celui de Jésus arrive à nous. Aussi la personnalité de l’évangéliste est-elle beaucoup plus visible ; le style à lui seul en fait foi : il est le même dans les discours du Maître et les réflexions du disciple.
« Assurément, observe justement M. J. Lebreton, les deux sources sont distinctes, mais elles ont tellement mêlé leurs eaux qu’il faudrait un œil bien exercé pour les discerner ; la révélation vient authentiquement de Jésus, mais ce n’est qu’à travers l’âme de saint Jean qu’on peut aujourd’hui la percevoir. »
131. — Seulement, cette âme elle-même a été mûrie d’abord, et ce style s’est formé par la méditation persévérante des enseignements, de l’attitude, des exemples de Jésus.
Et que l’évangile selon Jean reste bien l’Évangile du Christ, nonobstant les interprétations explicites et très conscientes de l’écrivain, nonobstant même ces inconscients « rudiments d’interprétation, de fond et de forme » résultant du choix des matériaux, de leur agencement, de leur rédaction, c’est ce que nous garantit l’acceptation unanime et pratiquement incontestée de l’ouvrage par les Églises chrétiennes, déjà en possession des Synoptiques. C’est ce que confirme, avec l’incomparable originalité du fond, l’existence, sous une forme plus ou moins enveloppée et concrète, dans tous les documents chrétiens antérieurs à notre évangile et en particulier dans les Synoptiques, d’éléments « johanniques ».
Il y a plus : ce tableau qui débute par le prologue solennel où le Verbe est proclamé Dieu, qui se présente, de dessein prémédité, sans perspective en ce qui touche la dignité du Maître, révèle à l’œil attentif les traits les plus caractéristiques de l’histoire évangélique : l’économie de la manifestation se marque dans la genèse, les reculs, les progrès de la foi des disciples en Jésus. Il en va de même des limitations humaines du Seigneur, des oppositions acharnées qu’il rencontra, de la clairvoyance supérieure des haines que sa prédication suscita.
Il ne sera pas sans intérêt de rappeler ici le jugement de M. Lépin sur les discours johanniques : certaines particularités « sont tellement spéciales », indiquent un mode de penser et de s’exprimer si personnel, qu’elles ne peuvent vraisemblablement procéder que d’une source unique. Il faut donc penser que les discours de Jésus et du Précurseur, dans le quatrième évangile, ont quelque chose de l’évangéliste dans leur forme littéraire, qu’ils portent son cachet individuel dans la construction des phrases, la connexion des propositions, le groupement des pensées, l’arrangement général de leurs divers éléments. M. Lépin ajoute justement que tout ceci ne nuit aucunement à l’authenticité véritable du document, pourvu que les enseignements ainsi présentés remontent à des souvenirs authentiques.
132. — Sans attribuer toujours à Jésus chaque détail de leur teneur intégrale — encore que nombre de ces maximes brèves et pleines, aiguës et luisantes comme des épées, portent avec elles la preuve de leur authenticité littérale — nous devons donc faire confiance à ces déclarations. Elles représentent sûrement la pensée exprimée du Maître.
Ce qu’il importe de préciser, pour les bien entendre, ce sont les « catégories » principales, d’ailleurs traditionnelles, où l’enseignement de Jésus, dans la partie que nous a rapportée Jean, semble s’être maintenu avec prédilection : la lumière, la vérité, la vie.
La lumière, c’est, dans le domaine spirituel et religieux, ce don qui permet de discerner la route conduisant au Père. Plus généralement, elle est la joie et le soleil de l’âme ; elle rend pur, désintéressé, noble et splendide. Fille du ciel, elle vient d’en haut, s’oppose à ce qui est d’en bas, à ce qui est vil, égoïste, laid et difforme, aux « ténèbres ».
Elle révèle et réjouit ; elle discerne et juge : aussi les bons, capables d’affronter son clair regard, l’aiment-ils ; les méchants, qu’elle condamne, la fuient et l’abhorrent. La vérité, c’est, en contraste avec le spécieux, l’ombre, la figure, le mensonge, ce qui constitue le réel, le solide et l’efficace d’un agent moral et religieux — qu’il soit d’ailleurs une personne ou une chose. Au rebours de la viande creuse des chimères, le pain véritable rassasie l’âme et la repaît.
La vigne véritable, au lieu de pampres tout en feuilles et en vrilles, bons à tromper le pèlerin en marche vers le ciel, porte des fruits savoureux et durables. Le témoin véritable est celui qui parle de ce qu’il a vu, entendu, touché ; de ce qu’il sait de première main…
La vie enfin est l’attribut fondamental, qui rend tous les autres possibles et que rien ne supplée. Elle est le principe intérieur de toute action, dans l’ordre des esprits comme dans celui des corps. Comme telle, elle est susceptible de plus et de moins et d’épanouissements successifs, allant de la vie simplement animale et humaine à une vie supérieure et spirituelle, elle-même ébauche et source d’une vie déiforme, stable et bienheureuse : la vie éternelle.
133. — Or, les hautes qualifications de ces biens, nécessaires au candidat du Royaume des cieux, Jésus les possède d’original, en plénitude, et les donne à qui lui plaît. Il en est, non seulement le dispensateur souverain et normalement unique, mais la source : il est Lumière et Vérité. Et enfin il est tel — nous rejoignons ici l’incomparable déclaration rapportée d’après les textes synoptiques et interprétée plus haut, n. 123 — parce qu’il est le Fils de Dieu, coéternel au Père, et une seule chose avec lui : ἐγὼ καὶ ὁ πατὴρ ἕν ἐσμεν. Il faudrait, à l’appui, transcrire tout notre évangile : contentons-nous de quelques paroles plus nettes ou plus touchantes.
Jésus répondant à cette femme de Samarie lui dit : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, tu lui demanderais, et il te donnerait une eau vive… Quiconque boira de cette eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif, mais l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissante à la vie éternelle ! » (Jo., IV, 10, 14.)
Les Juifs poursuivaient Jésus parce qu’il faisait ces guérisons le jour du sabbat. Or, il leur répondit : « Mon Père travaille jusqu’à cette heure ; moi aussi, je travaille. » (Jo., V, 17.)
« Comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, semblablement le Fils vivifie ceux qu’il veut. Le Père aussi ne juge personne, mais il a livré toute judicature au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. » (Jo., V, 21-22.)
« Je suis le pain de vie : qui vient à moi n’aura plus faim, qui croit en moi n’aura plus jamais soif. » (Jo., VI, 35.)
« En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est une nourriture véritable, mon sang un véritable breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » (Jo., VI, 53-57.)
Au dernier jour, le plus solennel de la fête, Jésus se leva et s’écria : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et s’abreuve. Qui croit en moi, de son sein, comme parle l’Écriture, couleront des torrents d’eau vive ! » (Jo., VII, 37-38.)
Derechef Jésus leur parla en ces termes : « Je suis la lumière du monde : qui marche en ma compagnie ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie. » Les Pharisiens lui dirent : « Vous rendez témoignage de vous-même : votre témoignage n’est pas véritable. » Répliquant, Jésus leur dit : « Bien que je porte témoignage sur moi-même, véritable est mon témoignage, parce que je sais d’où je viens et où je vais… D’ailleurs, si je porte témoignage sur moi-même, mon Père aussi, qui m’a envoyé, témoigne à mon sujet. » Ils lui disaient : « Où est votre Père ? » Jésus répondit : « Vous ne connaissez ni moi ni mon Père : si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. » (Jo., VIII, 12-19.)
Jésus leur dit : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car je suis sorti de Dieu et je viens : je ne suis pas venu de moi-même, mais c’est lui qui m’a envoyé… Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort. » Les Juifs lui dirent : « À présent nous voyons bien que vous êtes un possédé ! Abraham est mort ainsi que les prophètes, et vous, vous dites : Si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais de la mort ! Êtes-vous plus grand que notre père Abraham, qui est mort, ou que les prophètes qui sont morts ? Quel prétendez-vous être ? » Jésus répondit : « … Abraham votre père a tressailli pour voir mon jour, et il l’a vu et s’est réjoui. » Les Juifs lui dirent donc : « Vous n’avez pas cinquante ans et vous avez vu Abraham ? » Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, devant qu’Abraham fût, je suis. » Là-dessus ils saisirent des pierres pour les lui jeter… (Jo., VIII, 42, 51, 56-59.)
134. — S’appliquant la belle allégorie du Bon Pasteur, Jésus se donne pour la porte des brebis : passer par lui, c’est le salut, c’est la vie ; vouloir pénétrer dans la bergerie sans passer par lui, c’est une effraction, un brigandage. Mais encore il s’oppose au pasteur mercenaire qui fuit lâchement à l’heure du danger : qu’importent les brebis à ce salarié ? Pour moi, ajoute-t-il :
« Je suis le Bon Pasteur : je connais mes brebis et elles me connaissent, tout ainsi que mon Père me connaît et que je connais mon Père, et je donne ma vie pour mes brebis… Mes brebis entendent ma voix et moi je les connais ; elles m’accompagnent et je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront pas à jamais et nul ne les ravira de ma main. Ce que mon Père m’a donné est plus grand que tout et nul ne peut les arracher de la main de mon Père : moi et mon Père nous sommes un. » (Jo., X, 14-15 ; 27-30.)
Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort. Et maintenant encore je sais que, quelques choses que vous demandiez à Dieu, Dieu vous les donnera. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Et Marthe : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra. Et quiconque vit et croit en moi, ne mourra pas à jamais. Crois-tu cela ? » (Jo., XI, 22-26.)
135. — Cependant l’heure de la Passion approche :
« Voici le jugement de ce monde-ci ; c’est maintenant que le prince de ce monde-ci sera jeté dehors ; et moi, quand j’aurai été élevé de terre, je tirerai à moi tous les hommes. » (Jo., XII, 31-32.)
Dans le cercle intime, aux dernières heures, le ton du Maître prend je ne sais quelle pénétrante douceur. Il faudrait tout transcrire de ces divines paroles, et malheur à qui n’en reconnaît pas l’unique accent !
« Vous m’appelez Seigneur et Maître. Vous dites bien, je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres… »
« Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu ; croyez aussi en moi… Je vais vous préparer la place. Quand j’aurai été devant et que je vous aurai préparé la place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi afin que, là où je suis, vous soyez aussi. Et le lieu où je vais, vous en connaissez la route. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons où vous allez. Comment saurions-nous la voie ? » Jésus lui dit : « Je suis la voie et la vérité et la vie : nul ne vient au Père que par moi. » … Philippe lui dit : « Seigneur, montrez-nous le Père, et cela nous suffit ! » Jésus lui dit : « Depuis un si long temps je suis avec vous et tu ne m’as pas connu, Philippe ? Celui qui m’a vu, a vu le Père… Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? »
« Je suis la vigne véritable, et mon Père est le jardinier. Tout rameau qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève ; et tout rameau portant du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage… Comme le rameau ne peut porter fruit de lui-même s’il ne reste sur le cep de vigne, vous non plus, si vous ne restez en moi. Je suis la vigne et vous les rameaux. Si quelqu’un ne reste pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment coupé ; et on recueillera ces sarments et on les jettera dans le feu, et ils brûleront. »
« Vous êtes mes amis… Je ne vous appellerai plus serviteurs, car un serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé mes amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. »
« Qui me hait, hait également mon Père : si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres telles que nul autre n’en a fait, ils n’auraient point de péché. Mais ils ont vu et ils ont haï et moi et mon Père. »
« Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde : derechef je quitte le monde et je vais au Père. »
« Courage, j’ai vaincu le monde ! »
Ayant dit ces choses, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. Glorifiez votre Fils, pour que votre Fils vous glorifie… La vie éternelle, la voici : vous connaître, seul Dieu véritable, et celui que vous avez envoyé, Jésus Christ. Je vous ai rendu gloire sur terre, j’ai achevé l’œuvre que vous m’avez donnée à faire : à votre tour glorifiez-moi, vous, Père, auprès de vous, de cette gloire que j’avais auprès de vous, avant que le monde fût. » (Jo., XIII-XVII.)
136. — Il reste loisible, après cela, de chicaner sur tel ou tel, ou sur plusieurs des textes allégués : l’ensemble vaut par sa masse, mole sua stat, et l’historicité substantielle des documents suffit à mettre hors de doute le sens et la portée du témoignage de Jésus. Il ne s’agit pas là des broderies surchargeant l’étoffe évangélique, mais de sa trame. Incontestablement, Jésus s’est donné pour un prophète, un envoyé de Dieu.
Or, s’il est bien des façons de revendiquer ce titre, on peut, sur le point décisif, les réduire à deux.
La première est celle qu’ont adoptée, après les grands prophètes d’Israël, Jean Baptiste et tous les apôtres du Christ, depuis Pierre et Paul jusqu’aux missionnaires nos contemporains. Elle efface l’homme derrière sa mission, le prophète derrière son message. Tout en réclamant pour le prédicateur une autorité indispensable, ce genre de maîtrise ne le tire pas de son rôle pédagogique, le présente comme un homme parlant à des hommes, un serviteur conversant de plain-pied avec ses frères en humanité :
« Comme Pierre entrait, Cornélius, venant à lui, tomba à ses pieds. Mais Pierre le releva, disant : “Et moi aussi, je suis un homme !” » (Act., X, 25.)
Le maître est alors une voix, un messager, un ambassadeur de Dieu. Même dans la plus relevée de ses fonctions, celle de fondateur, il se rappelle et rappelle aux autres que ses droits sont strictement mesurés par les exigences de sa mission et que, en dehors d’elle, il peut bien avoir des opinions, des préférences, des désirs : tout cela demeure humain, précaire et discutable.
Tels qu’un bon professeur, en communiquant sa science, doit viser à se rendre finalement inutile et n’a plus qu’à disparaître, une fois son disciple suffisamment initié, ces maîtres de l’ordre religieux ne prétendent pas à une autorité inconditionnée. Ils sont des « éveilleurs ». Et mieux ils remplissent leur rôle, plus grande apparaît la distance qui sépare le serviteur du Maître unique, l’initiateur humain de celui qui le commissionne et l’envoie.
« Et je tombai à ses pieds pour l’adorer. Mais l’ange me dit : “Garde-toi de le faire ! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères qui gardent le témoignage de Jésus. Adore Dieu !” » (Apoc., XIX, 10.)
137. — On peut toutefois concevoir un autre genre de maîtrise, qui abaisse en faveur du maître la barrière infranchissable — d’autant plus visible pour l’homme qu’il est spirituellement mieux informé — séparant le fini de l’infini. L’autorité du prophète n’apparaît plus limitée à une fonction, à une époque, à une mission déterminée. Il ne se présente plus comme un modèle temporaire, initial et prochain, mais comme un exemplaire universel, que tous ont le devoir d’imiter.
Ses actions sont considérées comme normatives, son influence comme impossible à suppléer. L’heure n’est pas prévue où, la leçon étant suffisamment pénétrée, l’initiation complète, le disciple pourrait mettre de côté — respectueusement mais résolument — un magistère désormais sans objet. Bref, le maître n’est plus considéré comme un moyen de progrès ou d’illumination religieuse, mais comme le médiateur unique et nécessaire.
Il vaut, non seulement parce qu’il enseigne, mais encore et surtout par ce qu’il est ; non seulement par l’importance de sa leçon, mais par la dignité de sa personne. Il n’est pas une voie, mais la voie ; il ne transmet pas la vie, il la donne ; il n’est pas dans le monde une lumière, il est la lumière du monde. Il fait des promesses que Dieu seul peut garantir ; il réclame pour lui-même ce que Dieu seul peut exiger.
Cette seconde sorte de maîtrise fut celle que revendiqua, seul des hommes sains d’esprit que nous connaissions par l’histoire, Jésus de Nazareth.
IIIe Section. — Le témoignage considéré dans le témoin
A. — Le Problème du Christ
138. — Mis en face des revendications de Jésus, confronté à la forme que, délibérément, il a donnée à son message, l’on éprouve d’abord un étrange sentiment d’étonnement, de dépaysement. Volontiers on ferait écho à ces serviteurs du Sanhédrin, s’excusant de ne pas avoir arrêté le Nazaréen, parce que « jamais homme n’a parlé comme cet homme-là » (Jo., VII, 46).
Qu’on pèse en particulier le rôle attribué à la personne du Maître dans l’Évangile du salut et de la rédemption : ce christocentrisme qui définit et règle les destinées des âmes et du Royaume de Dieu sur les rapports de l’homme, individuel et social, avec l’enseignement, l’exemple, la vertu purificatrice et l’amour personnel de Jésus ; ces échelles et hiérarchies de valeurs si déconcertantes, alors même, alors peut-être surtout que le Christ proclame une limitation ou une impuissance de sa nature humaine : « cette heure, nul ne la connaît : ni les anges du ciel, ni le Fils, mais seulement le Père » (Mc., XIII, 32) ; « le Père est plus grand que moi » (Jo., XIV, 28) ; « voici la vie éternelle : qu’ils vous connaissent, vous, seul Dieu véritable, et celui que vous avez envoyé, Jésus Christ » (Jo., XVII, 3).
Ces exigences et ces promesses également exorbitantes : l’amour de préférence pour sa personne présenté comme un motif indiscutable de justification, gage de salut éternel ; comme une dette de religion à faire passer avant les devoirs de famille les plus sacrés — devoirs d’ailleurs loués par le Maître et restitués par lui dans leur dignité première ; comme une force inépuisable, une source à jamais jaillissante de force, de pureté morale et de réconfort.
139. — De ces constatations, qu’on pourrait multiplier, surgit le dilemme : ou Jésus était, et savait qu’il était, ce qu’il disait être, — ou quel pitoyable illusionné fut-il ?
Ceux qui ne veulent pas de la première alternative tâchent d’échapper à la seconde. Il ne me paraît pas opportun, en effet, ni convenable, de discuter ici, contre des adversaires fictifs ou scientifiquement inexistants, l’hypothèse d’après laquelle Jésus aurait été un simple imposteur ou un dément. D’un geste dédaigneux et péremptoire, Renan même écarte cette sottise : « Le fou ne réussit jamais. Il n’a pas été donné jusqu’ici à l’égarement d’esprit d’agir d’une façon sérieuse sur la marche de l’humanité. » Jésus fut au contraire un homme religieux, un sage, un saint ; il est l’honneur commun de tout ce qui porte un cœur d’homme. Placé « au plus haut sommet de la grandeur humaine », supérieur en tout à ses disciples, principe inépuisable de connaissances morales, il est, pour Renan, « la plus haute de ces colonnes qui montrent à l’homme d’où il vient et où il doit tendre ». « En lui s’est condensé tout ce qu’il y a de bon et d’élevé dans notre nature. »
Les exégètes contemporains les plus radicaux ne sont pas moins nets. Dans sa contenance toute héroïque, dans son absolu dévouement, dans son estime exclusive pour ce qui est le plus haut et l’ultime, Jésus demeure, selon M. W. Bousset, à une distance infranchissable par rapport à nous ; devant cette austérité, cette solitude, cette inaccessibilité, nous entrons en crainte : nous n’osons nous mesurer à lui, nous placer à côté du Héros. Ses paroles restent l’aiguillon qui ne permet pas le repos et fixent avec une clarté souveraine la direction où marcher.
Voilà pour la sainteté du Maître. Voici pour sa douceur : dans son attitude envers les pécheurs, Jésus trouve son plus royal triomphe ; c’est ici « le miracle des miracles » que celui qui se présente à ses disciples avec des exigences morales si hautes, si sérieuses, si rudes, puisse être en même temps plein de miséricorde et d’une tendresse de femme, là où il trouvait une âme humaine se tordant, impuissante, dans le péché. Lui pour lequel personne ne faisait jamais assez, se contentait des plus humbles vouloirs ; lui qui plaçait son but si haut, à l’infini, se réjouissait en constatant la moindre avance d’un pas encore chancelant sur la route nouvelle ; lui qui voulait allumer un incendie, exultait à voir la moindre étincelle du divin briller sur une âme d’homme.
Et voici pour sa dignité : en matière de religion, Jésus avait conscience de dire le dernier mot, la parole décisive ; il avait la certitude d’être le Consommateur, après lequel nul autre ne viendrait. On ne peut rayer de son portrait, sans le détruire, cette conscience plus que prophétique, cette conscience d’être le Consommateur à la personne duquel le cours de tous les temps et tout le sort des disciples sont attachés.
Mieux vaudrait encore reprendre l’effusion passionnée de Pascal : « Jésus-Christ, sans bien et sans aucune production au dehors de science, est dans son ordre de sainteté. Il n’a point donné d’invention, il n’a point régné ; mais il a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh ! qu’il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et qui voient la sagesse ! »
140. — Qu’un tel homme ait pris, dans son privé comme en public, au milieu des effusions de sa piété comme sous le coup des contradictions et oppositions, devant ses intimes comme en face des indifférents et des ennemis, l’attitude qu’a prise Jésus de Nazareth, qu’il s’y soit tenu, qu’il y ait mis sa tête, cela est considérable et mérite réflexion.
Savait-il réellement ce qu’il disait ? Voulait-il réellement le dire ? Ce que nous pouvons connaître de sa personne, de ses habitudes d’esprit, de son caractère, nous permet-il de voir en lui un homme exalté, excessif, bizarre, porté à l’illusion ? Avant d’aborder la question pour notre compte, il ne sera pas inutile d’examiner brièvement les réponses principales que lui ont données, en ces derniers temps, les plus notables de nos adversaires.
1. — Solutions données, hors de l’Église catholique, au problème du Christ
141. — Il ne serait pas peu curieux d’exposer ici ce que les auteurs païens ou mahométans ont pensé du Christ. Des premiers — il ne s’agit, bien entendu, que des païens modernes — très peu ont écrit sur Jésus en connaissance de cause. Les articles ou mémoires qu’on pourrait citer à ce propos sont fondés sur une connaissance extrêmement superficielle des origines chrétiennes.
Quelques-uns, parmi ces jugements, provenant d’hommes instruits et intelligents, Hindous, Chinois et Japonais, présentent un véritable intérêt, mais c’est par rapport à ceux qui portent ces jugements, à leur pénétration intellectuelle, aux sources dont ils dépendent. La plupart reflètent, avec une naïve satisfaction de leur science, les opinions qu’ils ont trouvées toutes faites dans les livres chrétiens à leur disposition, ou celles qu’ils savent dominantes dans les cercles européens qui résument pour eux « la culture occidentale ».
D’un jugement vraiment éclairé, personnel, désintéressé, il n’y a le plus souvent que l’ombre. L’avis des Musulmans aurait une importance tout autre, soit par suite de leur long contact avec les peuples chrétiens, soit parce que Jésus-Christ est considéré par eux comme un prophète et tient dans le Coran, et par conséquent dans l’Islam, une place notable. Mais là encore, là surtout, pourrait-on dire, manque toute saine méthode historique et toute liberté d’esprit.
142. — Les Juifs ont, naturellement, beaucoup écrit touchant la mission et la personne de Jésus. J’ai rappelé plus haut la « légende burlesque et obscène », comme l’appelle Renan, consignée dans les Talmuds. Pendant de longs siècles, les jugements des Juifs sur le Sauveur s’inspirèrent de ces misérables fables. Elles n’ont pas encore perdu toute créance dans les milieux populaires et les juiveries pouilleuses de la Pologne russe : là on réédite encore le vieux roman des Toledoth.
Ailleurs, et particulièrement chez les Israélites éclairés, il faut reconnaître qu’un grand changement s’est produit à ce sujet depuis un demi-siècle. En 1850, dans le troisième volume de son Histoire des Juifs, Graetz présente Jésus comme un Essénien, tout entier préoccupé de réforme morale et fort éloigné de vouloir rien changer à la religion juive de son temps ; mais en même temps il rend justice à la hauteur de son caractère et à la pureté de sa vie. Jost, J. K. Weiss et nombre de savants israélites suivirent, avec des différences considérables dans l’appréciation des faits, l’impulsion donnée par Graetz.
Ils s’attachèrent à montrer en Jésus soit un prophète injustement condamné, soit un sage, mal inspiré dans le choix des moyens, mais poursuivant une fin élevée. Avec beaucoup plus de science, les auteurs contemporains qui ont tracé, dans l’Encyclopédie juive, la figure du Sauveur manifestent aussi plus de pénétration critique et un égal respect. Pour eux, tout en admettant certaines pratiques de l’essénisme, Jésus se séparait des Esséniens et des autres Juifs de son temps sur des points capitaux. La cause de sa mort violente — et injuste — fut, non une revendication messianique qu’il ne rendit pas publique, mais l’autorité qu’il s’arrogea en face des représentants du légalisme de son temps : « Jésus de Nazareth eut une mission de la part de Dieu ; il dut avoir le pouvoir spirituel et les aptitudes qui conviennent à cette élection. »
143. — Le judaïsme élargi de M. C. G. Montefiore — auquel répond, mais avec une nuance plus radicale, celui de M. le rabbin Germain Lévy en France — va plus loin encore dans la voie du respect et, disons-le, de la vénération pour la personne du Christ. Pour M. Montefiore, Jésus fut un prophète, successeur authentique des anciens prophètes, surtout des grands prophètes d’avant l’exil : Amos, Osée, Isaïe. Jésus « se sentait inspiré de Dieu, comme les prophètes du passé », mais sa croyance à la fin prochaine des choses — nous trouvons ici l’influence dominante, d’ailleurs reconnue par Montefiore, de M. Loisy — l’empêcha « probablement » de se regarder pendant sa vie comme le Messie. Quoi qu’il en soit, l’esprit de Jésus lui survit et possède une vertu que personne, les Israélites pas plus que les autres, ne peut négliger sans dommage. Car « cet esprit porte les traits caractéristiques du génie. Il est grand, stimulant, héroïque ».
À côté des Juifs croyants, conservateurs ou libéraux, un nombre croissant d’Israélites restent fidèles à leur race et à leurs traditions, sans professer la religion de Iahvé. En matière religieuse, ils sont des rationalistes purs et simples : les Juifs de cette espèce, dont M. Salomon Reinach présente le spécimen le plus connu, n’ont aucun droit à figurer en cette place. Leur conception du Christ les classe habituellement à l’extrême gauche des écrivains rationalistes.
144. — L’idée qu’on se fait actuellement de la personne du Christ, dans les milieux chrétiens distincts de l’Église catholique, de l’Église grecque dite « orthodoxe » et, partiellement, de l’Église d’Angleterre, se rattache très sûrement, par ses origines, à la Réformation protestante. Ce n’est pas le lieu d’insister sur cette filiation, d’ailleurs incontestée. Qu’il suffise de dire que, des deux grands courants qui se partagent les esprits, en pays protestant : le conservateur et le libéral, nous n’étudierons ici que le dernier. L’autre se rapproche beaucoup de la conception traditionnelle exposée en cet article, du moins pour le point capital de la divinité du Christ.
Sur la façon d’exposer et de comprendre cette « divinité », il existe, entre les protestants même conservateurs, voire les Anglicans — un Friedrich Loofs, un William Sanday — et nous, de profondes différences, qui seront brièvement examinées dans la dernière section de ce chapitre. Mais c’est un abîme qui sépare ces auteurs et, à plus forte raison, les « orthodoxes », des auteurs protestants libéraux et rationalistes.
145. — Ces derniers eux-mêmes ne sauraient être avec justice assimilés entre eux. Il est vrai que ces frères ennemis remontent à des ancêtres communs, les grands protestants du XVIIIe siècle finissant, Reimarus et Lessing, J.-J. Rousseau et Kant. Vrai encore que, ayant son point de départ dans l’Aufklärung allemande, ce double mouvement s’est développé surtout en Allemagne, par des écrivains de culture allemande.
Les très nombreux auteurs scandinaves, anglais, américains, suisses, néerlandais, français, qui partagent ces opinions, dépendent, pour la presque totalité de leur « théologie », des philosophes et théologiens protestants de l’Allemagne du Nord. C’est là un fait très digne de remarque : il est arrivé que certaines doctrines fussent exposées et formulées avec plus de bonheur en Angleterre ou en France qu’en Allemagne. Mais Coleridge et Matthew Arnold, comme Ernest Renan et Auguste Sabatier sont, pour le fond des idées religieuses, tributaires de l’Allemagne, et à aucun autre sujet ne s’applique mieux le Germania docet.
146. — Le protestantisme libéral se rattache, par Albert Ritschl, qui le revivifia en y faisant rentrer l’histoire positive, au sentimentalisme éloquent de Schleiermacher. Le rationalisme évangélique est sorti, lui, presque entièrement, dans sa forme moderne, de la philosophie hégélienne : de l’extrême gauche, avec Feuerbach et Bruno Bauer, avec l’école dite « hollandaise » de Loman et van Manen, avec T. K. Cheyne et ses rares disciples, avec les « mythomanes » W.-B. Smith et A. Drews ; de la gauche radicale, avec David Frédéric Strauss, le plus influent de tous, bien qu’il n’ait pas fait école au sens propre du mot ; de la gauche enfin, avec F. C. Baur et la puissante école de Tubingue : Ed. Zeller, A. Hilgenfeld, O. Pfleiderer, etc. C’est encore l’inspiration hégélienne qui domine chez les rationalistes anglais et français : Ernest Renan le reconnaît, et M. A. Loisy — qu’il ait ou non lu Hegel — le prouve.
Ces lignes d’orientation, toutes sommaires qu’elles soient, nous aideront à comprendre la façon dont les historiens protestants libéraux ou rationalistes présentent la personne et la mission du Christ. Dans chacune de ces écoles — si écoles il y a ; disons plutôt : dans chacune de ces tendances — j’ai choisi deux écrivains qui m’ont paru plus représentatifs, soit à cause de leur importance, soit en raison de la netteté de leurs formules.
2. — Le Christ du protestantisme libéral : Auguste Sabatier ; M. Adolphe Harnack
147. — Celui qu’on a nommé avec un peu d’emphase « le pape des protestants » et le plus grand théoricien de la Réformation qui ait écrit depuis Calvin ; celui qu’on appellerait plus justement le père du modernisme en France, Auguste Sabatier, mort en 1901 doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, a beaucoup écrit sur Jésus-Christ. Le portrait qu’il en a tracé s’est modifié avec les années, à mesure que l’attitude générale de l’auteur s’orientait à gauche, dans le sens radical et rationaliste.
Ses premiers écrits — Le témoignage de Jésus-Christ sur sa personne, 1863 ; Jésus de Nazareth, 1867 — sont d’un croyant, et il fut choisi, de préférence à un candidat libéral, sur la recommandation de Guizot, en 1867, comme professeur adjoint de théologie dogmatique à la Faculté de Strasbourg. Dans le manifeste qu’il publia alors, il écrit : « Entre toutes les questions agitées parmi nous, la plus grave, la question vraiment décisive est celle qui concerne la personne de Jésus-Christ. Jésus n’est-il qu’un homme ? Alors, quelque grand qu’on le fasse, le christianisme perd son caractère d’absolue vérité et devient une philosophie. Si Jésus est le Fils de Dieu, le christianisme reste une révélation. Sur ce point capital, après de longues et sérieuses réflexions, je me suis rangé du côté des apôtres. Je crois et je confesse, avec saint Pierre, que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
On ne pouvait mieux poser la question. Sabatier ne resta pas, malheureusement, fidèle à sa première réponse. Insensiblement, le rationalisme humanitariste envahit son esprit, et dans ses livres définitifs il contredit formellement sa profession de foi initiale. C’est à ces ouvrages, Esquisse d’une philosophie de la religion d’après la psychologie et l’histoire, Paris, 1896, et Les Religions d’autorité et la Religion de l’Esprit, Paris, posthume, 1903, que nous demanderons les éléments du portrait du Christ. C’est par ces livres en effet que Sabatier fut ce qu’il fut, et continue d’agir sur les esprits.
148. — Dans le dernier des ouvrages cités, qui est le testament de l’auteur et expose sous leur forme la plus nette, et dans ses conséquences les mieux suivies, sa doctrine — la doctrine protestante libérale —, Jésus est représenté comme n’ayant été et voulu être, par sa personne et son exemple, qu’un initiateur, un maître, un excitateur dans l’ordre des choses religieuses. Prophète assurément, mais dans le sens — bien qu’à un degré supérieur et sublime — où les grands conducteurs d’hommes et les grands génies furent des inspirés.
Les déclarations et les revendications du Sauveur devraient conséquemment s’entendre comme des confidences, des effusions destinées à faire valoir son enseignement, à le rendre plus pénétrant, plus efficace. Voyant Dieu son Père dans le miroir filial de la plus belle âme qui fut jamais, conscient de le connaître et de l’aimer plus et mieux que ceux qui l’entouraient, indigné du rigorisme littéraliste que les Pharisiens imposaient aux hommes sous couleur de garder la Loi, sentant en lui-même une force et une ardeur capables de changer le monde, le Maître Nazaréen a pu sans blasphème dire ce que les évangiles lui font dire et prendre les attitudes qu’ils lui prêtent.
Encore enfoncé par certaines de ses espérances et de ses ignorances dans le milieu juif de son temps et les illusions de sa race, Jésus s’en évada par l’esprit intérieur ; et le vol de son âme le porta au point le plus haut qu’un homme, fils d’homme, puisse atteindre. Il considéra la vie, en dépit des duretés qu’elle impose, de la tyrannie des forces matérielles qu’elle subit, de l’obsession du mal moral qui pèse sur elle, comme un don divin dans lequel tous les hommes qui se mettraient à sa suite et referaient son expérience pourraient communier. Jésus n’a été qu’un homme, mais l’homme dans le cœur duquel s’est révélé le plus complètement le cœur paternel de Dieu.
149. — À côté de cette conception, qui rejoint au fond la conception rationaliste, dont elle ne se différencie que par le postulat inavoué de la perfection définitive et inégalable du Sauveur, il faut placer celle du plus célèbre théologien protestant de l’Allemagne contemporaine. M. Adolphe Harnack va beaucoup plus loin que Sabatier et, au rebours de celui-ci, toujours plus, dans le sens traditionnel.
Il admet que, conscient dès le début de sa haute dignité personnelle, Jésus s’est donné — tout en gardant une sage et prudente économie — pour la voie, le médiateur unique entre Dieu et les hommes, pour le consolateur et le juge suprême de l’humanité. « Personne avant lui n’a connu le Père comme il le connaît, et il apporte aux hommes cette connaissance ; par là il rend à plusieurs un incomparable service. Il les conduit à Dieu non seulement parce qu’il dit, mais encore par ce qu’il est, par ce qu’il fait, et enfin parce qu’il souffre. Il sait qu’il ouvre une ère nouvelle où les petits seront, par leur connaissance de Dieu, plus grands que les plus grands du temps passé ; il sait qu’il est le semeur qui répand la bonne semence : à lui le champ, à lui la semence, à lui la moisson. Ce ne sont pas là des théories dogmatiques, encore moins des transformations de l’Évangile lui-même ; c’est l’expression d’un fait, d’une réalité que Jésus voit naître déjà. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres — par lui. À la lumière de ces expériences, il aperçoit au milieu même de la lutte, sous l’accablant fardeau de sa vocation, la gloire que le Père lui a donnée. Il est le chemin qui conduit au Père, et, comme l’Élu de Dieu, il est aussi le Juge. »
Toutefois, et nonobstant ces magnifiques et uniques prérogatives, la personne même de Jésus n’est pas entrée, d’après le célèbre professeur de Berlin, dans sa prédication faite au nom de Dieu : « le Père seul, et non le Fils, fait partie intégrante de l’Évangile, tel que Jésus l’a prêché. » Il faut croire, pour être sauvé, à ce que dit le Fils : il n’est pas indispensable de croire au Fils.
150. — On reconnaît là cette fuyante philosophie ritschlienne, qui croit pouvoir se servir des choses et des hommes sans se prononcer, sans même s’engager à fond sur leur valeur réelle ; qui, à jamais découragée des certitudes rationnelles, héritière, à travers le criticisme kantien, de la vieille défiance luthérienne envers l’intelligence appliquée aux choses de la foi, essaie d’y suppléer par des affirmations sentimentales et précaires, des jugements subjectifs, intéressés, utilitaires, dits jugements de valeur (Werturteile).
Peu importe ce que fut au vrai Jésus, s’il a pour moi la valeur religieuse décisive ! Dire que Jésus a été Fils de Dieu, au sens objectif et réel du mot, déclare M. Harnack, c’est « ajouter quelque chose à l’Évangile ». « Mais, continue-t-il, qui accepte l’Évangile et s’efforce de connaître Celui qui l’a apporté, témoignera qu’ici le Divin est apparu, aussi pur qu’il peut apparaître sur la terre, et il sentira que Jésus lui-même fut pour les siens la puissance de cet Évangile. » Concilie qui pourra ces antinomies !
151. — Depuis celui de M. Harnack, les portraits du Sauveur tracés par les théologiens protestants libéraux se sont multipliés. Nous avons eu, rien qu’en Allemagne ou en Suisse allemande, ceux de MM. Paul Wernle, Adolf Jülicher, Wilhelm Bousset, Arnold Meyer. Nous venons d’avoir ceux de MM. W. Heitmüller et Heinrich Weinel. Je ne retiens ici que les écrits qui ont eu un certain retentissement.
L’hégémonie allemande est telle dans le protestantisme libéral que, nommer ces auteurs, c’est nommer à peu près tout ce qui compte. En dehors de la « nouvelle théologie » du Rev. R. J. Campbell, qui est probablement ce qu’on a écrit de plus faible sur la question, c’est dans les livres précédemment cités et leurs pareils — H. J. Holtzmann, Alb. Schweitzer, J. Wellhausen — que les théologiens libéraux anglais et américains ont été chercher les éléments de leur connaissance du Christ.
Avec des nuances diverses et un talent très inégal, les auteurs de ces portraits de Jésus restent dans les lignes que leur impose leur philosophie religieuse : tous admettent que le Maître Nazaréen a dépassé la stature commune de l’humanité, qu’il a inauguré la vie religieuse véritablement pure, et qu’à ces titres il a été un « prophète » et un héros de l’ordre spirituel. Aucun n’admet, au sens traditionnel du mot, la divinité du Seigneur.
Presque tous se réfugient dans l’admiration de la « personnalité » de Jésus, insistent sur sa sublimité, son « sens du réel » (Wirklichkeitssinn), etc. Pour faire pleine justice au protestantisme libéral, il faut noter que des signes d’une rénovation, ou plutôt d’une nouvelle phase de dissolution, se manifestent dans son sein en ce qui touche la conception des origines du christianisme. Le seul trait commun des auteurs qui tentent de s’évader du « moralisme » classique, prêtant à Jésus une conception moderne et plus ou moins kantienne, est le sentiment du concret, le désir de replacer l’Évangile dans son milieu historique.
Les uns, avec Johann Weiss et surtout Albert Schweitzer, restituent dans l’enseignement du Christ le côté eschatologique, apocalyptique, arbitrairement diminué dans la conception libérale. Mais leur réaction les mène jusqu’à l’excès, jusqu’à l’absorption dans cet élément de presque tout le reste. D’autres, après H. Gunkel et avec W. Bousset, qui semble bien dans son dernier ouvrage, Kyrios Christos, s’orienter dans ce sens, font aux éléments religieux préexistants et ambiants une part de plus en plus grande. L’importance historique de la figure de Jésus en est diminuée d’autant, au profit seulement de la virtuosité « comparatiste » de chaque auteur. Miroir fidèle de l’exégèse radicale d’outre-Rhin, M. Alfred Loisy, après avoir cédé largement à la première de ces tendances, reflète de plus en plus la seconde.
152. — Il n’entre pas dans le plan du présent travail d’instituer la critique détaillée de ces positions libérales. Visant un but positif, on espère montrer directement que la position chrétienne catholique n’est pas seulement la meilleure, mais la seule qui fasse justice aux textes et à l’histoire. Il est impossible pourtant de ne pas faire observer l’inconsistance de la solution présentée par les théologiens libéraux au « problème du Christ ».
Ou bien ils rétrogradent jusqu’à la conception d’un « prophète », plus grand, meilleur que les autres, plus « inspiré », mais ne différant pas essentiellement de ses prédécesseurs. Jésus serait à peu près ce que Mahomet prétendit être : « le sceau des prophètes ». C’est l’opinion de Sabatier sur la fin de sa vie. Mais alors, et si l’on admet comme vraie sur le terrain religieux l’hypothèse évolutionniste, de quel droit donne-t-on l’exemple, les leçons, l’enseignement, la seigneurie de Jésus comme normatives, essentielles, définitives ? Qu’en sait-on ? Jésus peut, disons qu’il doit, selon toute vraisemblance, être dépassé. Il n’est que l’anneau, jusqu’ici le plus brillant, d’une chaîne dont le métal s’épure et s’affine continuellement, nécessairement.
Si l’on affirme le contraire, si l’on garde au Maître Nazaréen cette transcendance relative, c’est par une survivance chrétienne, au nom d’une appréciation sentimentale, héritée, que la raison, si elle est convaincue de la loi d’évolution, loin de justifier, contredit. En réalité, on n’est plus chrétien qu’au sens où tel philosophe se donne pour platonicien ou spinoziste : l’interprétation des textes est purement, et logiquement, rationaliste.
153. — Ou bien, avec M. Harnack et plusieurs protestants libéraux, l’on veut garder davantage. On pose des prémisses d’histoire et de critique qui suffiraient à conclure dans le sens du christianisme traditionnel. Mais des raisons de philosophie religieuse, un préjugé agnostique et la répugnance soulevée par les conclusions entrevues viennent à la traverse, renforcés par ce vieux levain d’individualisme et d’autonomie absolue qui est au fond du protestantisme.
On conclut à une transcendance précaire, insaisissable. On fait du Christ une personnalité sui generis, ni Dieu, ni simplement homme. On essaie des compromis qui rapprochent beaucoup leurs auteurs de l’arianisme ancien. On distingue parmi les textes ceux que l’on peut garder et interpréter, de ceux que les besoins de la cause forcent de déclarer postérieurs, secondaires, interpolés. On adopte à leur endroit l’arbitraire serein d’un J. Wellhausen, déclarant que Jésus n’a pas pu dire cela, n’a pu faire ceci, etc. Efforts qui seraient touchants, s’ils n’étaient commandés par un fonds de rationalisme inavoué, pour « sauver » le christianisme sans proclamer que Jésus est le Fils de Dieu. Position instable, moins tenable logiquement, bien que religieusement plus féconde et plus respectueuse des faits, que la position nettement rationaliste, qu’il faut exposer à présent.
3. — Le Christ de l’exégèse rationaliste
154. — L’interprétation naturaliste des origines chrétiennes est devenue moins aisée, plus complexe et plus subtile, à mesure que l’historicité fondamentale des évangiles s’est imposée davantage. Le progrès qui s’est affirmé en ce sens depuis D. F. Strauss et F. C. Baur a rendu singulièrement plus délicate la tâche de leurs successeurs. La réponse de ceux-ci est pourtant très nette : Jésus n’a été qu’un homme, sujet comme tel à toutes les faiblesses, erreurs, illusions de l’humanité, à toutes les limitations de son temps et de sa race.
Restent les textes, reste le fait chrétien. Tout rationaliste conséquent, surtout s’il est partisan — et ils le sont tous — de la théorie de l’évolution, doit dire que l’interprétation traditionnelle est fondée sur un malentendu, que la solution donnée au problème du Christ par la première génération chrétienne, et depuis acceptée par des milliards d’êtres humains, attestée par des milliers de martyrs, de sages et de saints, est une solution illusoire, irréelle, un cas d’évhémérisme caractérisé.
155. — Pour expliquer le fait générateur, qui est le témoignage du Christ sur lui-même, deux voies sont ouvertes. Dans la première, acceptant l’historicité générale des documents évangéliques, l’auteur met toute sa subtilité à restituer, avec un minimum d’illusion et de fraude, la suite des états d’âme qui auraient amené Jésus à croire et à dire qu’il était le Messie, Fils de Dieu.
En dépit du ton d’ironie condescendante qui rend son récit choquant, je ne pense pas qu’aucun écrivain rationaliste ait dépensé, à exposer cette thèse, plus d’experte virtuosité qu’Ernest Renan. Sa Vie de Jésus, par tant de côtés superficielle et décevante, conserve par là quelque intérêt. Il a gardé le moins mauvais des explications proposées avant lui, ajouté les siennes, et ceux qui ont repris depuis le problème, sur des données analogues, n’ont guère fait avancer, s’ils ne l’ont pas fait reculer, la solution.
156. — Pour Renan donc, le sentiment que Jésus avait de son union au Père céleste, la réaction sur son esprit des prophéties anciennes opportunément rappelées, la pression des circonstances, l’enthousiasme des siens, la logique du succès, le besoin de répondre à l’opposition sournoise ou violente de ses adversaires, auraient amené le Maître à repousser mollement, puis à accepter, finalement à revendiquer un titre qu’au début il eût jugé blasphématoire de s’arroger.
Sa légende s’élaborait de son vivant et lentement il se prenait à y croire. Bien des hommes sont ainsi débordés par leurs disciples ; pourquoi ne pas comparer Jésus à d’autres grands initiateurs de l’ordre religieux : le Bouddha, Mahomet ? Objecte-t-on que l’infatuation confinerait ici à la démence, on nous fait entendre que le Nazaréen n’était pas toujours dupe de ce qu’il disait ou laissait dire. Si l’on proteste au nom de la loyauté, Renan réplique par une ironique leçon de psychologie orientale ; puis, anticipant la théorie nietzschéenne des droits du Surhomme, il déclare qu’il faut reconnaître hautement plusieurs mesures pour la franchise, et qu’il nous sied mal de mesurer les grands hommes à notre aune, en les jugeant « du haut de notre timide honnêteté ».
Vers la fin de l’ouvrage — et de la vie du Seigneur — on avoue l’exaltation : « Sa notion de Fils de Dieu se troublait et s’exagérait… la loi fatale qui condamne l’idée à déchoir dès qu’elle cherche à convertir les hommes s’appliquait à Jésus. Les hommes, en le touchant, l’abaissaient à leur niveau. Le ton qu’il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques mois ; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l’excès, etc. » Pauvretés ? Impertinences ? Tant qu’on voudra ! Mais je soutiens qu’il faut y venir en une assez large mesure, et l’on y revient, quand on veut maintenir jusqu’au bout l’explication rationaliste.
157. — Beaucoup plus minutieux et réservé que Renan, d’ailleurs analyste à outrance, M. Alfred Loisy ne réussit pas, dans ses derniers ouvrages, à fournir une solution consistante du problème du Christ. Je ne pense pas qu’on ait, depuis Strauss, tracé du Sauveur une esquisse plus fuyante. Cet exégète copieux, après avoir publié en cinq ans près de trois mille grandes pages de commentaires sur nos évangiles, n’arrive pas à prendre parti sur les points les plus clairs : on se croirait en face d’une de ces peintures évanescentes que les murailles de certaines catacombes perpétuent plutôt qu’elles ne nous les conservent.
L’exclusive qu’il donne — à la différence de Renan — aux textes historiques du quatrième Évangile, les traits postérieurs, « théologiques », pauliniens, rédactionnels, qu’il découvre en nombre infini dans les récits des Synoptiques, les infiltrations païennes qu’il dénonce de plus en plus, la hantise apocalyptique et le simplisme qu’il prête au Maître en conséquence, amènent l’auteur à un appauvrissement systématique et extrême de la matière évangélique.
Jésus se désigna-t-il sous le nom de Fils de l’homme ? On ne sait : « Si Jésus a employé quelquefois, pour se l’appliquer à lui-même, le titre de Fils de l’homme, il n’y aura pas sans doute attaché d’autre signification que celle de Messie… » Mais qu’entendait-il par Messie ? Un roi des Juifs, prince des élus, chef des bienheureux, qui devait présider à leurs joies, assisté de douze disciples siégeant sur des trônes pour gouverner les douze tribus ; mais non pas un juge des vivants et des morts : tout au plus le Christ se présente-t-il en témoin au jugement.
Et ce rôle, tout entier d’apparat stérile, ce rôle d’ordonnateur en chef des joies célestes, Jésus pensait-il le tenir ? On nous répond quelquefois oui, généralement non : comme roi messianique, Jésus sera le vicaire de Dieu ; tant qu’il prêche l’avènement du royaume, il n’est pas encore entré dans sa fonction providentielle ; lui-même, en vérité, n’était pas plus Christ dans le présent que ceux qui croyaient à sa parole n’étaient actuellement citoyens du royaume céleste. Rédempteur ? rançon ? victime ? Nullement : tout ce qui semble l’insinuer provient de prédictions « fictives », nées elles-mêmes de « spéculations christologiques ». Le Christ a regardé sa mort comme possible et, dans cette éventualité, comme la condition providentielle du royaume céleste, mais non comme un élément nécessaire de sa fonction messianique ; il l’a envisagée comme un risque à courir. Au total, Jésus prêcha une morale de ville assiégée, dans l’hypothèse d’un bouleversement qu’il ne cessa de considérer comme imminent. Thaumaturge « presque malgré lui », étranger à toute idée de rédemption, illusionné mais noblement, il vécut jusqu’au bout avec courage « le rêve de l’Évangile ».
On voit par ces brèves indications ce que devient le Sauveur sous la plume de M. Loisy : un personnage falot, chimérique, exsangue et tellement simplifié qu’on s’étonne de ce que, dans l’hypothèse, on le laisse encore dire et faire.
158. — Les autres essais d’explication rationaliste, ébauchés dans certains commentaires — tels ceux de M. J. Estlin Carpenter, The first three Gospels, London, 1906, et de M. J. Wellhausen —, ou précisés dans des essais, comme plusieurs de ceux que provoqua l’enquête du Rév. R. Roberts, Jesus or Christ?, donnent surtout une impression d’inconsistance. Appréciant cette enquête dans son ensemble, M. Loisy déclare qu’après l’avoir lue « on est bien tenté de penser que la théologie contemporaine — exception faite pour les catholiques romains, chez qui l’orthodoxie traditionnelle a toujours force de loi — est une véritable tour de Babel où la confusion des idées est encore plus grande que la diversité des langues ». En ce qui touche la théologie « libérale » et surtout rationaliste, aux prises avec le problème du Christ, ce verdict sévère ne paraîtra que juste.
Tous ces essais impliquent en effet deux défauts radicaux qui vicient l’effort, souvent considérable, des auteurs. Leurs opinions philosophiques forcent en effet ceux-ci : 1) à simplifier indûment les textes évangéliques et les données historiques du christianisme ancien ; 2) à multiplier parallèlement les conjectures les moins plausibles : infiltrations païennes, pastiches littéraires, rédactions compliquées, états d’âme chimériques des acteurs du grand drame.
Tel écrivain ne veut d’aucun miracle ; tel autre laisse subsister celles des guérisons qu’il estime « possibles ». Celui-ci recourt à la mythologie babylonienne ; celui-là, à l’eschatologie iranienne. L’étude des documents « sous-jacents » aux évangiles permet à la virtuosité des exégètes de multiplier les versets contestés, les artifices rédactionnels, les interpolations : un critique signale trois « couches » documentaires sous une parole évangélique ; soyez sûr que le suivant en réclamera une de plus. Aheurtés au détail, ils perdent de vue le certain et les grandes lignes : les arbres les empêchent de voir la forêt.
Pour nous borner ici à un exemple, M. Alfred Loisy a déclaré guerre ouverte au texte capital cité dans la section précédente : « Nul ne connaît le Fils, hormis le Père, etc. » Il est revenu dix fois sur ces paroles pour montrer qu’elles n’ont pas été, qu’elles n’ont pas pu être prononcées par le Christ. Une tentative pour les expliquer par des réminiscences de textes de l’Ecclésiastique ayant échoué, M. Loisy l’abandonne tacitement, mais il imagine d’autres raisons.
Il est vrai que ce texte est présent dans tous les manuscrits, que toutes les versions l’ont maintenu. Deux évangiles le rapportent en termes à peu près identiques ; le quatrième évangile tout entier lui fait écho. Une tradition patristique le commente depuis saint Justin, au milieu du second siècle. Saint Irénée conteste l’interprétation qu’en donnaient, au début de ce siècle, les anciens gnostiques. Les exégètes les plus exigeants l’attribuent à la fameuse — et conjecturale — source Q, commune aux évangiles de Matthieu et de Luc ; l’identité des deux rédactions force, en effet, à remonter à une source commune, et le détail de l’expression indique une source araméenne. L’accent des paroles enfin est le plus personnel et le plus touchant. Aucune raison critique valable de les mettre en suspicion. Mais non. Le passage doit tomber, il tombera.
« Cette déclaration a le caractère supra-historique des assertions analogues qu’on trouve dans le quatrième évangile ; elle est libellée comme un petit symbole doctrinal. Ce symbole aurait-il été le dire d’un prophète chrétien ? » Deux ans après, l’hypothèse est devenue thèse : « Cet emploi des expressions Père et Fils convient mieux aux premières spéculations sur le Christ qu’à Jésus lui-même, et l’assertion est une profession de foi chrétienne, non une parole de Jésus. » Bien exigeant celui qui ne se contenterait pas de ces prononcés sommaires !
159. — Cet embarras, ces simplifications exécutées a priori et justifiées ensuite, vaille que vaille, par une critique complaisante, ne résolvent pourtant pas toute la difficulté. Même après ces mutilations, il en reste trop. Et l’on voit les exégètes rationalistes recourir, pour éliminer ce reliquat de surnaturel, aux conjectures les plus extravagantes, les plus irrespectueuses, les plus incompatibles avec la grandeur morale qu’ils sont bien forcés de reconnaître en Jésus.
De cette faillite du naturalisme — le mot est de M. Frédéric Loofs, et le fait sous nos yeux — la solution chrétienne reçoit un surcroît de probabilité qui n’est pas méprisable. Mais la force de cette solution est avant tout dans sa cohérence, et dans la lumière qu’elle projette sur les documents. En abordant cette étude directe, on serait tenté de se dérober, de répéter après Carlyle : « qu’un silence sacré médite ce mystère » ! Le croyant qui s’en prend à l’image traditionnelle du Christ se fait à lui-même l’effet d’un Vandale, et sa main tremble.
B. — Le Christ des Évangiles
160. — Il faut renoncer d’emblée, pour expliquer le problème du Christ, aux facilités que se donnait Renan, et que tant d’autres ont prises. D’un développement dans l’idée que se faisait Jésus de sa personne, pendant sa carrière publique, il n’y a pas trace. Ce qu’on appelle à présent la « conscience messianique de Jésus » apparaît, dès le premier moment, chose formée et parfaite.
Simple constatation, devant laquelle croule cet échafaudage de subtile psychologie s’évertuant à expliquer comment, en suite de quelles suggestions, de quelle pression des hommes et des choses, le doux prédicateur du Royaume, le modeste prophète de Nazareth en serait arrivé aux déclarations messianiques — et plus que messianiques — de la fin. Les auteurs les plus divers, et jusqu’aux rationalistes déterminés, ont dû reculer sur ce point devant l’évidence des faits.
« Marc, dit brutalement Albert Schweitzer, ne sait rien d’un développement ; il ne sait rien des considérations pédagogiques qui auraient décidé l’attitude réservée de Jésus en face de ses disciples et du peuple ; il ne sait rien du conflit qui se serait livré dans le cœur de Jésus entre une idée messianique toute spirituelle et une autre, politique et populaire. » Avec plus de nuances, et un plus juste sentiment de l’économie dans la manifestation messianique de Jésus, M. W. Sanday et M. Adolphe Harnack ne sont pas moins affirmatifs sur le point capital. M. Loisy observe même que les faits eussent dû peser dans le sens inverse de celui que conjecturent les historiens libéraux, et décourager, loin de l’exalter, le premier enthousiasme du Maître.
161. — Nous voyons Jésus en effet, dès le début de sa prédication, penser, parler, agir en Messie : qualis ab incepto. L’histoire évangélique s’ouvre par le récit de la tentation : or cette tentation est essentiellement et, pour ainsi dire, spécifiquement messianique. Tout le but du tentateur est de faire dévier dans le sens égoïste, charnel et prestigieux un appel dont le tenté a pleine conscience.
Aussitôt après, à Capharnaüm comme à Nazareth, Jésus décide, enseigne d’autorité, s’applique les prophéties anciennes, chasse les démons, s’attache des disciples qu’il élève à la dignité de « pêcheurs d’hommes », remet les péchés, guérit, dispose souverainement des observances légales. Nulle trace d’atermoiement, d’hésitation, de crainte ; nul vestige d’une vocation entrevue, combattue, finalement acceptée. De plus, et cela est décisif, Jésus domine, à tous les moments, son message : il n’est entraîné en aucune mesure par les espérances, les enthousiasmes, les oppositions qui se font jour. Selon le mot de saint Paul, « son esprit lui est soumis ».
Il impose silence aux énergumènes, ferme les lèvres des miraculés, fuit les honneurs royaux, attempère son action aux dispositions de ses auditeurs, aux circonstances et aux opportunités. Il défend à ses disciples de dire qu’il est le Messie. Bref, le seul développement qu’on puisse constater dans les évangiles, c’est la croissance, dans l’âme des disciples, de leur foi en leur Maître — nullement celui de la foi du Maître en sa mission. Cette première remarque posée nous amène à l’étude directe de ce que fut en réalité le témoin.
1. — La religion de Jésus
162. — « Après avoir à bien des reprises et en bien des façons parlé à nos pères par ses prophètes, Dieu en ces derniers temps nous a parlé par le Fils… Moïse a été fidèle dans la maison de Dieu, comme un serviteur, pour dire ce qu’il avait à dire : le Christ a été fidèle comme un fils, dans sa propre maison. » Ces paroles de l’Épître aux Hébreux formulent excellemment la doctrine mainte fois inculquée par le Maître en personne, notamment dans la parabole des méchants vignerons : voyant ses serviteurs méprisés et maltraités, le père de famille se ravise : « Ils respecteront mon fils ! » Là est la clef qui ouvre l’intelligence de la vie religieuse de Jésus : il est le Fils unique et bien-aimé.
Nul assurément ne poussa plus loin le respect du Père céleste. Nul ne donna de lui une idée plus épurée, plus spirituelle et plus profonde. Jésus repousse, d’un mot péremptoire, la proposition sacrilège du tentateur : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras, lui seul ! » La formule de prière qu’il inculque à ses disciples est toute orientée vers la gloire de Dieu : « Notre Père qui êtes aux cieux, soit sanctifié votre nom ; advienne votre Royaume ; soit faite votre volonté comme au ciel, ainsi sur la terre. »
Jésus exige qu’on rende à César ce qui est à César, mais d’abord à Dieu ce qui est à Dieu. Non au Dieu des philosophes et des savants, mais au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, au Dieu vivant, au « Dieu des vivants » ; au Dieu parfait, qui veut des enfants à son image ; au Dieu de miséricorde, dont la providence vêt le lis des champs et nourrit les oiseaux du ciel ; au Dieu intérieur qui voit dans le secret et fait justice au cœur ; au Dieu saint que les cœurs purs et la droite simplicité des petits découvrent sans peine derrière le voile transparent des choses ; au Dieu juste qui agrée l’hommage sincère et non les grimaces, qui exauce l’appel implicite et dédaigne les longs discours non informés de foi et d’espoir.
Qu’un Pharisien, docteur de la Loi, l’interroge pour le tenter : « Maître, quel est, dans la Loi, le grand commandement ? » Jésus lui répond par les paroles qui étaient le joyau et la gloire d’Israël : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit : celui-là est le plus grand et le premier commandement ! » Au jeune homme insinuant et naïvement obséquieux qui s’approche en l’appelant : « Bon Maître ! », Jésus rappelle rudement que « Dieu seul est bon », voulant purifier cet esprit des vues trop humaines qui l’encombraient et faire resplendir devant lui l’incommunicable Bonté de Dieu.
On a très justement noté que cet effacement du Fils devant son Père est « un des traits distinctifs de toute l’attitude de Jésus : saint Jean lui-même n’a pas craint de le marquer dans son évangile : “le Père est plus grand que moi”, où cependant son but avoué était de mettre en lumière la transcendance du Fils de Dieu ». On pourrait ajouter que saint Paul n’a guère moins insisté sur ce trait.
163. — Cette religion profonde, Jésus la fit passer en acte. Avant d’entrer dans sa vie publique, le Maître baptisé se met en prière et, cédant à l’Esprit qui le pousse vers le désert, il y consacre quarante jours au jeûne et à l’oraison. Après ses premiers miracles à Capharnaüm, il cherche encore la retraite ; il se retire en un lieu désert et y prie longuement.
Au soir de ses journées pleines, le prêcheur, le guérisseur fait l’ascension de quelque colline, s’y recueille et passe la nuit entière à prier Dieu. C’est à l’aube d’une de ces nuits sanctifiées qu’il réunit ses disciples et choisit les Douze. C’est dans la prière solitaire qu’il prépare et mûrit l’interrogation qui provoquera la profession de foi de saint Pierre et marquera le tournant de la vie publique. Quelques intimes sont parfois admis à ces entretiens familiers avec le Père : au cours d’une de ces longues contemplations, Pierre, Jacques et Jean, qui s’étaient assoupis, aperçoivent soudain leur Maître investi d’une lumière divine et transfiguré.
Durant cette montée tragique vers Jérusalem, où la perspective de la croix se dresse aux yeux épouvantés des apôtres, Jésus redouble ses prières. On n’ose l’interrompre, et c’est quand il a fini qu’émerveillés par son attitude et mesurant leur impuissance, les disciples lui demandent de leur apprendre à prier.
164. — Jésus cède à leur désir, et formule le Notre Père. Mais sous combien d’autres formes n’inculque-t-il pas la sublimité, la nécessité, la douceur de l’union à Dieu ! « Marie a choisi la meilleure part. » À la glorification, classique en Orient, qui proclame bienheureux le sein qui l’a porté, bienheureuses les mamelles qu’il suça, le Maître réplique : « Heureux bien plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent ! » Jusque dans ses paraboles, il sait faire revenir la même leçon. Le frère aîné du Prodigue se plaint-il de l’accueil magnifique fait au cadet repentant : « Enfant », lui répond le père, « tu es toujours avec moi et tout ce qui est mien est à toi. » Trait pénétrant qui exalte, d’un seul mot, par-dessus tous les biens, la familiarité avec Dieu.
La leçon semble-t-elle trop enveloppée ? Jésus va la rendre claire, et il s’ingénie à montrer qu’« il faut prier constamment et ne pas se lasser ». Son exemple interprète ses enseignements. Au cours de la dernière semaine, le Maître donne le jour à l’enseignement dans le Temple, la nuit aux longues prières sur le mont des Oliviers. Au soir de la Cène, il y monte encore, selon sa coutume et — il faut ici transcrire un épisode qui défie tout commentaire, et que celui de Pascal, dans le Mystère de Jésus, découragerait du reste :
Étant arrivé sur le lieu habituel, il leur dit : « Priez pour n’entrer pas en tentation. » Et lui-même s’arracha d’auprès d’eux, de la distance d’un jet de pierre, et mettant les genoux en terre il priait, disant : « Père, si vous le voulez, éloignez ce calice de moi ; toutefois, non ma volonté, mais la vôtre arrive ! » Et réduit à l’agonie, il priait plus persévéramment : et une sueur lui vint, comme de grosses gouttes de sang, découlant par terre.
On ne peut guère que conjecturer l’attitude intérieure du Christ durant les heures qui suivirent : son recueillement profond, ses réparties pénétrantes et calmes, son silence héroïque disent assez que son cœur était où était son trésor. La compassion rouvre ses lèvres sur le chemin du Calvaire. Puis, tandis qu’on le crucifiait, Jésus dit : « Père, pardonnez-leur : car ils ne savent ce qu’ils font ! » Il accueille la prière du larron, confie sa mère au disciple aimé, s’assure que tout est accompli. Alors, « s’écriant d’une grande voix », Jésus fait appel aux prophéties anciennes, qu’il consomme, sur le Juste souffrant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Enfin, acquiesçant au vouloir souverain : « Père, en vos mains, je remets mon esprit. » Et ce disant, il rendit l’âme.
165. — Ces traits nous peignent l’incessant commerce que le Sauveur entretint avec son Père du ciel. Tâchons d’en dégager le caractère particulier, personnel et, dans un sens qui ne convient qu’à lui, filial. Le respect ne se nuance jamais chez Jésus de ce trouble, de cet effroi qui faisait trembler les saints.
Toute union profonde, et tendant à devenir immédiate, avec Dieu, implique en effet, si elle veut être réelle et fondée en vérité, une vue, d’abord accablante, de la distance qui sépare le créé de l’Incréé. Unir un esprit hésitant, incarné, rivé au sensible dans ses connaissances, attiré en bas par son corps et son attache au créé, toujours en mal de changement et de désir, unir cet esprit, à peine esprit, à l’Esprit pur, à l’Éternel, à celui qui n’est qu’Acte et Perfection, à celui que l’on n’atteint que par l’impuissance du reste à exister sans lui, que l’on ne pressent qu’à travers l’inanité de ce qui passe, que l’on ne voit que dans ses reflets et son ombre : tel est le paradoxe mystique.
Le christianisme et, dans sa mesure, la religion d’Israël, exaspère encore le conflit. L’homme n’est pas seulement un éphémère, un être de chair, un néant : c’est un coupable, c’est un ingrat, c’est un déchu. Dieu n’est pas seulement le Bien incréé, le Beau sans ombre, l’Éternel : il est le Père, il est l’Amour, et l’Amour offensé. Quelle apparence d’unir ceci à cela ? Chaos magnum firmatum est.
Or, c’est justement à ce point que commence, chez les mystiques orthodoxes, la vie supérieure, la « seconde vie ». Elle débute ordinairement par une vue perçante, redoutable, accablante, de ce double abîme, d’indignité ici, et là de souveraine sainteté : Dieu est le Bien unique, et ce bien m’est inaccessible ! Le péché achève de murer l’accès, il rend impossible une union que la bassesse de la chair semblait, à elle seule, interdire ! De ce vertige, les paroles des grands voyants d’Israël, depuis Moïse jusqu’à Isaïe, Jérémie et Ézéchiel, portent les traces manifestes. Les plus hauts mystiques chrétiens l’ont à leur tour éprouvé, comme si, avant d’entrer dans la « ténèbre divine », leurs yeux avaient besoin d’être dessillés à cette flamme.
Il s’ensuit naturellement en eux tous un désir, une soif, un impérieux besoin de purification, de spiritualisation ; tout candidat à l’union mystique se double d’un ascète et d’un pénitent. Il lui faut se dégager des soins matériels, mater ce corps rebelle et pesant ; il doit marcher per angusta ad augusta. Et l’on sait jusqu’où ont avancé dans cette voie les plus grands serviteurs de Dieu, les plus authentiques disciples du Christ.
166. — Or — et c’est là le trait le plus étonnant, le trait incommunicable de la religion personnelle de Jésus — il n’y a dans son âme aucune trace de ce trouble, de ce vertige, de cette sainte colère contre soi-même nés, d’une part, de la vue de notre néant, d’autre part, de la vue de notre indignité positive. Les plus purs n’échappent pas à ce besoin, ne se soustraient pas à cette probation : une Catherine de Sienne, un Stanislas de Kostka.
Mais on cherche en vain dans nos évangiles un vestige de cet effroi, de cette horreur sacrée qui accompagne et approfondit chez les plus grands saints l’impression directe de Dieu. Non que le Maître ressentît moins cette impression, tant s’en faut : mais il possédait dès l’abord en perfection cette pureté complète, cette ressemblance, cette « connaturalité » avec l’Être divin, vers laquelle s’achemine l’extrême perfection de la vie mystique, d’autant plus calme, apaisée, lumineuse, qu’elle s’élève davantage.
De même, hormis le long jeûne initial, qui le mettait dans la grande tradition prophétique, Jésus n’a jamais été, que nous sachions, un pénitent, et toute l’ascèse qu’il pratique est exemplaire. Pas une hésitation, pas un mot de repentir ou de désaveu ; jamais d’intercession cherchée entre son Père et lui ; aucune allusion à une faute passée, à une « conversion », à un changement de vie, non plus qu’à une perfection ultérieure désirée ou recherchée. Vivant de sauterelles et de miel sauvage, habillé de poil de chameau, Jean-Baptiste fut un grand pénitent, « ne mangeant ni ne buvant ». Jésus « mange et boit ». Les disciples de Jean étaient astreints à des jeûnes sévères, et ceux de Jésus auront aussi à pratiquer la pénitence pour leur compte ; leur qualité « d’amis de l’Époux » ne les dispense pas de cette obligation. Mais « tant que l’Époux est avec eux, peuvent-ils s’affliger », se livrer à la mortification ? « Viendront des jours durant lesquels la présence de l’Époux leur sera retirée : alors ils jeûneront. » À combien plus forte raison l’Époux n’a-t-il pas à faire pénitence !
167. — C’est un homme sans doute ; les deux évangiles où la touche du témoin oculaire est le plus accentuée, le second et le quatrième, multiplient de ce fait les indices les plus concluants, les plus touchants aussi. Il rentre dans la synagogue ; un homme ayant la main desséchée s’y trouve, et les scribes observent Jésus pour voir s’il le guérira un jour de sabbat, afin de l’accuser. Jésus dit à l’homme : « Lève-toi, viens au milieu ! » Puis aux autres : « Est-il permis, les jours de sabbat, de faire le bien, ou faut-il faire le mal ; de sauver une vie ou faut-il tuer ? » Eux se taisaient. Lors, jetant sur eux, avec indignation, un regard circulaire, navré de la dureté de leur cœur, il dit à l’homme : « Étends ta main. » Il l’étendit et sa main fut rendue à la vie.
Et sortant de là ils cheminaient à travers la Galilée, et Jésus ne voulait pas que personne le sût. Ils vinrent à Capharnaüm, et entré dans la maison il les interrogeait : « De quoi discutiez-vous pendant la route ? » Eux se taisaient, car ils avaient discuté entre eux, pendant la route, qui était le plus grand. S’étant donc assis, il appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et de tous le serviteur. » Et prenant un petit enfant, il le fit mettre au milieu d’eux, et après l’avoir embrassé il leur dit : « Quiconque accueillera un de ces petits en mon nom, m’accueille, et celui qui m’accueille — ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé ! »
C’est le même homme que nous peint l’évangile spirituel de Jean, dont le programme est pourtant de montrer en Jésus le pain céleste, la vie et la lumière du monde. Le Maître ne laisse pas d’être « chair » et de le manifester : il pleure, il prie, il est recru de fatigue et de faim, il a ses préférences et ses angoisses, il s’indigne et s’émeut, s’enthousiasme ou se consterne.
Ce disant, Jésus se troubla en esprit et protesta et dit : « En vérité, en vérité, je vous déclare qu’un de vous me livrera ! » Les disciples se regardaient les uns les autres, incertains duquel il parlait. L’un de ses disciples était étendu à table près de Jésus, dans son sein, celui que Jésus aimait. Simon Pierre lui fait donc signe de la tête et lui dit : « Qui est celui dont il parle ? » S’inclinant sur la poitrine de Jésus, ce disciple lui dit : « Maître, qui est-ce ? » Jésus lui répond en conséquence : « Celui auquel je donnerai la bouchée de pain que je trempe. » Trempant donc une bouchée de pain, il la prend et la donne à Judas, fils de Simon l’Iscariote. Et après cette bouchée, c’est alors que Satan entra en lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le au plus vite. » Mais cela, personne de ceux qui étaient étendus à table ne sut pourquoi Jésus le lui dit. D’aucuns pensaient, parce que Judas avait la bourse, que Jésus lui dit : « Achète ce dont nous avons besoin pour la fête », ou qu’il donnât quelque chose aux pauvres. Ayant donc pris la bouchée, Judas sortit incontinent. Il était nuit.
168. — Mais cet homme, à qui rien d’humain n’est étranger, est étranger au mal, au regret et au remords. S’il s’agit de repentir et de pardon, de péché ou de componction, c’est à propos d’autres. Jésus exhorte à la pénitence et ne se repent pas ; il recommande la vigilance et avertit un chacun de sauver son âme : la sienne est en sûreté. Il conseille aux autres de craindre, lui aime ; de chercher, il a trouvé. Il accueille avec sérénité les publicains et les pécheresses : son toucher purifie, son amour sauve. Parlant des plus hauts mystères de la prédestination et du salut, il est à l’aise dans ce monde redoutable. On sent qu’il n’en est pas étonné, qu’il est « né — c’est Bossuet qui parle — dans ce secret et dans cette gloire ».
« Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. », trahit vite son ignorance et laisse voir la corde ; « mais le riche parle bien des richesses, le roi parle froidement d’un grand don qu’il vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu ». Cette alliance unique d’une confiance jamais hésitante avec la religion la plus profonde, d’une familiarité unie et tendre, qui n’a rien à se faire pardonner, avec la vue la plus claire de l’horreur du péché et des exigences de la justice, d’une sécurité imperturbable avec un sens infaillible de ce qu’est Dieu et de ce qu’est l’homme, voilà une des portes qui introduisent au « Mystère de Jésus ».
Et l’on peut croire que ces traits dépassent l’humain, mais le moins qu’on puisse dire est qu’un homme ainsi doué n’est pas à traiter légèrement quand il parle des choses de son Père et des siennes.
2. — La conversation de Jésus avec ses frères
169. — La conversation de Jésus avec les hommes présente, par un contraste analogue, un mélange inouï de douceur et de majesté, d’autorité consciente et de dévouement total. Dans son raccourci puissant, la formule johannique ramasse les traits que tous nos évangiles présentent à l’état dispersé.
Lors donc qu’il leur eut lavé les pieds, Jésus reprit ses vêtements, s’étendit de rechef à table et leur dit : « Savez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez : le Seigneur et le Maître, et bien dites-vous, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres, car je vous ai donné l’exemple… En vérité, en vérité, je vous le dis, le serviteur n’est pas au-dessus du maître, l’envoyé plus grand que celui qui l’envoie. »
D’autres passages ne sont pas moins instructifs. Mais pour en sentir la force, il faut se rappeler les exigences de Jésus, ses prétentions à être imité en tout, servi et aimé par-dessus tout, sa liberté royale d’action. Il chasse les vendeurs du Temple, exorcise, guérit, absout, gourmande les flots et commande aux vents. Que tout lui soit dû, cela va sans dire ; que les forces d’inertie auxquelles se brise l’ingéniosité des plus sages cèdent à son empire, il le trouve naturel.
C’est cet homme qui dit à ses disciples : « Les rois des Nations les dominent, et ceux qui commandent les peuples reçoivent le nom d’Évergètes, de Bienfaiteurs. Mais vous, non pas ; que le plus grand d’entre vous se fasse comme le dernier venu, et celui qui gouverne comme le serviteur. Qui est le plus grand : celui qui est étendu à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est étendu ? — Moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert ! » Et encore : « Car aussi le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup. » « Mettez-vous à mon école : je suis doux et humble de cœur. »
Accessible, familier, miséricordieux, il s’apitoie sur la foule, brebis sans pasteur ou, ce qui est pire, livrées aux mauvais bergers : « J’ai pitié de cette foule, car voici trois jours qu’ils me sont attachés et ils n’ont pas de quoi manger, et quelques-uns venus de si loin ! » Lui est venu pour sauver, non pour perdre. Il s’applique avec prédilection la plus douce des promesses messianiques : « L’esprit du Seigneur Iahvé est sur moi, car Iahvé m’a consacré par l’onction : il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux malheureux, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la liberté, aux prisonniers la délivrance, annoncer un an de grâce de Iahvé. »
170. — Aux impétueux disciples qui veulent faire tomber le feu du ciel sur les Samaritains inhospitaliers, il inflige une réprimande sévère : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ! » Il ne veut pas qu’on repousse les malades, les importuns, les étrangers, les enfants. Des mères lui présentaient un jour leurs petits enfants pour qu’en les touchant il les bénît, et les disciples les grondaient. Ce que voyant, Jésus le prit mal et leur dit : « Laissez les petits venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. Oui, je vous le dis, qui ne recevra pas le Royaume de Dieu comme un petit enfant, n’y entrera pas. » Et ayant embrassé ces enfants, il les bénissait en leur imposant les mains.
171. — Les pécheurs partageaient, au grand scandale des Pharisiens, le bon accueil fait aux enfants. Bien plus, Jésus manifeste à leur endroit une sorte de préférence. Il accepte de bon cœur les festins que ces pauvres gens, dans leur joie expansive, lui offrent. On en murmure et les paroles de désapprobation, coulées dans l’oreille des disciples, arrivent jusqu’au Maître : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, réplique Jésus, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes à pénitence, mais les pécheurs. »
Cette parole ne met pas fin aux récriminations ; elles reprennent de plus belle pendant le ministère galiléen, et bénies soient les plaintes qui nous ont valu les divines paraboles de la pitié et du pardon ! Car c’est en réponse aux réflexions malveillantes des scribes : « Cet homme accueille les pécheurs et mange avec eux ! », que Jésus raconta l’histoire de la brebis perdue — pour laquelle le bon berger laisse les quatre-vingt-dix-neuf dociles, et qu’il ramène, non, qu’il rapporte sur ses épaules, avec une joie naïve et exubérante ; l’histoire de la drachme égarée ; l’histoire de l’enfant prodigue. Mais pourquoi redire ce qui est dans toutes les mémoires ?
L’exemple de Jésus donne, à ces préceptes de pardon, le plus touchant des commentaires : c’est la Samaritaine, c’est la pécheresse de Magdala, c’est le publicain Zachée, c’est la femme surprise en adultère, ce sont les bourreaux du Golgotha, c’est le larron crucifié.
Ce Maître si terrible au péché, ce tendre ami des cœurs purs et des enfants, cet homme qui, rencontrant un jeune homme chaste, le vit et l’aima, ce moraliste rigide qui relève autour du mariage la haute barrière de l’union infrangible, ce juge austère qui condamne l’intention et la pensée même, quand elle est consentie, du mal, ce Jésus qu’un soupçon n’effleura jamais, se laisse appeler, et est en effet, « l’ami des publicains et des pécheurs ». Il les aime de cette tendresse insistante et inquiète qu’ont les mères pour des enfants longtemps menacés, et qu’elles ont, pour ainsi dire, enfantés une seconde fois dans les larmes.
172. — Mais cette prédilection n’ôte rien aux disciples fidèles. Quelle patience à les instruire ! Quelle douceur et quelle force ! Laissons ce malheureux pour lequel il eût mieux valu n’être pas né. Les autres sont de braves cœurs, des hommes dévoués assurément, mais si grossiers parfois, souvent si peu ouverts aux leçons du Maître, toujours si au-dessous de sa pensée et de son cœur ! Il les aime cependant, et de ces bons serviteurs il fait peu à peu ses amis.
Il leur apprend le support mutuel ; il explique à Pierre étonné, pour qui pardonner sept fois à son frère était exorbitant, qu’il faut pardonner jusqu’à septante fois sept fois. Et pour justifier cette miséricorde, il évoque devant ses disciples le Juge auquel nous aurons tous tant de pardons à demander : au prix de ces dettes, que sont les misères pour lesquelles nous serions tentés d’être impitoyables ?
173. — Ces traits, sur lesquels on pourrait insister, ne sont pas seulement propres à nourrir la piété des croyants ; ils importent singulièrement à l’enquête que nous poursuivons. L’union de la grandeur avec la simplicité est le fruit le plus rare d’une heureuse nature affinée par une éducation exquise : chacun y reconnaît la marque de la plus haute distinction. Il y faut un équilibre, un sentiment des nuances, une possession habituelle de soi qu’aucun dressage ne procure, qu’aucun génie ne suppléera.
Mais quand cet alliage de bonté profonde et d’autorité souveraine résiste à des épreuves terribles, ne se dément ni devant l’injustice, ni devant la calomnie, ni devant l’insuffisance des amis, ni devant la perfidie des adversaires ; quand un homme sait condescendre sans s’abaisser, se dévouer sans perdre de son ascendant, se donner sans s’abandonner, ne faut-il pas le proclamer parfait ? Qui ne voit l’abîme existant entre cette attitude habituelle et la malléabilité aux circonstances et aux pressions, l’outrecuidance naïve, l’insincérité demi-consciente, l’appétit et le vertige des grandeurs que supposent en Jésus les théories des exégètes rationalistes — qu’elles sont forcées de supposer ?
174. — Sans nous arrêter longtemps à des difficultés qui n’en sont guère que pour quelques esprits vétilleux, relevons celles qui ont assez de spécieux pour mériter un instant de discussion. La première concerne le langage de Jésus, l’autre son attitude.
Certaines personnes sont émues en lisant les anathèmes prononcés par le Maître à l’adresse des Pharisiens. Elles relèvent également le qualificatif de « renard » donné à Hérode Antipas, et les conseils rigoureux signifiés aux disciples hésitants. L’objection n’a quelque portée qu’en ce qui touche la sévérité du fond, car le ton et le langage de Jésus, dans ces passages, sont ceux que les habitudes du temps et le vocabulaire prophétique amenaient naturellement sur ses lèvres. Il serait aussi vain de s’en étonner que de se formaliser de détails de régime et d’habillement alors en usage.
175. — Sur le fond, l’on observera que le conflit était inévitable entre le conservatisme abusif et stérile des meneurs Pharisiens, la sceptique mondanité des Sadducéens, la basse politique d’Hérode Antipas, et la vérité libératrice qu’apportait Jésus. La fermentation généreuse du vin nouveau devait faire éclater des outres roidies et cassantes. Le conflit, Jésus n’en eut pas l’initiative : ses précautions respectueuses envers la Loi, ses explications, son souci de ménager, quand elle se contenait dans de justes limites, l’autorité doctrinale des scribes, le prouvent assez. Mais douceur n’est pas faiblesse ; la bonté n’empêche pas que « l’amour soit fort comme la mort », le « zèle jaloux » de la gloire de Dieu « dur comme l’enfer ».
La mission du Sauveur devait être accomplie, les âmes désabusées à tout prix, les maîtres d’erreur dénoncés, les fanatiques confondus, les hypocrites démasqués. Aussi Jésus parle. Mais avec quel accent, avec quelle évidente volonté de ramener, non d’accabler ! Il maintient, après l’avoir rétablie, la notion véritable du Royaume, il proclame les droits de Dieu, il dégage de la gangue pesante des gloses et des prescriptions humaines le noble filon religieux.
Ce faisant, loin d’être infidèle à son appel de miséricorde, il l’achève : ses sévérités sont bienveillantes, les blessures qu’il fait sont franches, et vont à débrider des plaies, non à les rendre inguérissables. Il pleure sur Jérusalem, il prie pour ses persécuteurs, il prépare la conversion de tous ceux — scribes et pharisiens au premier rang — qui ne voulurent pas pécher contre la lumière.
176. — L’objection développée par J. Martineau, et selon laquelle la conscience, ou du moins la revendication publique, de la dignité messianique serait incompatible avec la sainteté et l’humilité parfaites, procède d’un raffinement morbide et inintelligent.
Humilité, sainteté, toutes les vertus qu’on voudra invoquer sont fondées sur la vérité, ou ne sont que des attitudes, et combien vaines ! Si l’on croit que Jésus était vraiment le Messie, on doit admettre qu’il connaissait sa dignité et, dans la mesure d’une sage discrétion, la proclamait : le contraire rabaisserait l’envoyé divin à la taille d’un instrument inconscient, animal, instinctif, ou le réduirait à une passivité tout à fait indigne de sa mission.
Il faut noter d’ailleurs que la gloire remonte finalement tout entière à Dieu : doctrine, sagesse, puissance, tout vient du Père et Jésus « ne peut rien faire de lui-même ». Encore qu’il agisse librement, comme un fils dans la maison paternelle, non comme un serviteur introduit par grâce ; encore qu’il possède en plénitude, par tradition totale et non selon une mesure plus ou moins grande, les richesses de la Divinité, Jésus tient tout de son Père, et lui renvoie tout honneur.
La vocation messianique comportait sans doute une haute dignité et une pure gloire, mais presque toute à venir : dans le présent, elle était surtout l’occasion de contradictions et de douleurs incompréhensibles. Jésus accepta librement les unes et l’autre. Mais il épuisa la partie douloureuse du programme messianique et, pendant sa vie mortelle, n’accepta de la dignité que ce qu’il ne put refuser, « ne cherchant pas sa gloire ». Il « ne se complut pas en lui-même », mais « ayant, durant les jours de sa chair, offert avec de grands cris et des larmes ses prières et supplications à Celui qui pouvait le sauver de sa mort… il apprit, tout Fils qu’il est, par ses propres souffrances, ce que c’est qu’obéir. »
3. — La vie intime de Jésus
177. — On n’approche qu’avec respect du sanctuaire, sacré chez le dernier des hommes, où s’affirme par la pensée, le désir, l’amour, le vouloir, où s’exprime par le verbe intérieur l’incommunicable personnalité de chacun de nous.
Combien plus, quand il s’agit d’un de ces hommes extraordinaires qui ont entraîné sur leurs traces des milliers de leurs frères, et fourni aux générations suivantes un exemple, un idéal et des leçons ! Au demeurant, l’originalité qui sépare du commun ces hautes figures est d’espèce fort différente, bien que tous s’isolent de leur milieu et le dominent plus ou moins. Les uns retiennent surtout l’attention par l’étrangeté, le caractère « différent », unique, de leurs allures, en contraste frappant avec celles de leurs contemporains. Les autres, les plus grands, se distinguent moins par la singularité que par la supériorité de leurs dons. Ils regardent ce que les autres regardent, et dans la même perspective, mais ils y voient ce que les autres ne voient pas. Leur mérite est en profondeur : ils sont moins différents de leur entourage qu’élevés au-dessus de lui. À ne le considérer qu’humainement, c’est à cette dernière famille qu’appartient sans conteste Jésus de Nazareth.
178. — Sa pensée habituelle se meut dans la sphère familière aux âmes religieuses de son temps et de son pays. Veut-il illustrer sa doctrine en la rendant plus accessible et plus concrète, c’est aux comparaisons, aux paroles scripturaires, aux grands faits et aux grands hommes de l’histoire d’Israël qu’il recourt. Les sentences bibliques montent spontanément à ses lèvres. Moïse et David, Salomon et la Reine lointaine, Isaïe et Jonas lui servent d’autorités, de garants, de termes de comparaison.
Il n’enseigne pas, certes, comme les scribes, mais la dialectique qu’il emploie, quand il daigne discuter, est celle des maîtres d’Israël, non la dialectique de l’Inde ou de la Grèce. Au cas de conscience bizarre et captieux des Sadducéens, ridiculisant la doctrine de la résurrection par l’aventure d’une femme mariée successivement — et légalement — à sept frères, quand les interrogateurs concluent triomphalement : « à la résurrection, duquel des sept sera-t-elle la femme ? Car tous l’ont possédée ! », Jésus répond : « Vous errez, ignorants que vous êtes et de l’Écriture et de la puissance de Dieu. À la résurrection, ni on ne se mariera, ni on ne donnera en mariage, mais on sera comme des anges dans le ciel ! Touchant la résurrection, n’avez-vous pas lu cette parole de Dieu : Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Et en l’écoutant, les foules étaient frappées d’admiration par sa doctrine.
Nous aussi, en lisant ces sublimes paroles. Mais on y entend l’accent authentique d’Israël, et ni Platon ni Aristote n’ont passé par là. Ni même Philon.
179. — Comme sa dialectique, le style de Jésus est marqué à l’empreinte de sa race et de son temps. Pénétrants et familiers, ses dires ressortissent aux genres littéraires bibliques : on y entend l’écho des prophètes, on y retrouve le tour énigmatique et sentencieux des livres sapientiaux. À mainte reprise, les discours plus étendus prennent même l’allure de strophes ; et s’il faut en cela faire la part des évangélistes, il reste que le moule prophétique fut sûrement celui où coula le plus souvent le pur métal de la parole du Maître.
Quant à ses aphorismes et discours familiers, la sagesse d’Israël y est justifiée par l’emploi de ses procédés classiques : allitération, comparaison, parallélisme : « À qui comparerons-nous cette génération ? — Elle est pareille à de petits enfants assis sur les places et se criant les uns aux autres : Nous avons chanté et vous n’avez pas dansé ; nous avons pleuré et vous n’avez pas gémi. Vint en effet Jean, ne mangeant ni ne buvant, et l’on dit : Il est possédé ! Vint le Fils de l’homme, mangeant et buvant, et l’on dit : Voici un glouton et un buveur ! »
S’agit-il de décrire l’angoisse des derniers jours et la crise précédant l’avènement définitif du Règne de Dieu, le style des apocalypses, qui s’était, depuis les grands prophètes, imposé à ces tableaux, se retrouve dans les discours du Maître : « Comme l’éclair part de l’Orient et brille jusqu’à l’Occident, telle sera l’apparition du Fils de l’homme : où gît le cadavre, se rassembleront les aigles. Et aussitôt après la tribulation de ces jours, le soleil s’obscurcira, etc. » Suivent des citations textuelles, prises des apocalypses d’Isaïe, de Daniel, de Zacharie.
180. — Jusque dans la partie la plus originale par la forme qu’y revêt son enseignement, dans ce genre parabolique, qu’il n’inventa pas, mais qu’assurément il aime de préférence et pousse à sa perfection, Jésus reste Israélite, et Israélite palestinien. Allégorie ou fable, ou — c’est le cas très souvent — subtil mélange des deux, ses paraboles se déroulent selon les lois de la pensée sémitique.
Sous la plume du plus hellène, du plus « humaniste » des évangélistes, les paraboles les plus touchantes ou les plus tragiques, l’Enfant prodigue, les méchants Vignerons, restent encore, par leur absence de composition, apparentées à la littérature de Sapience, dont elles sont la fleur la plus exquise. Ces beaux récits se développent par plans réguliers, plutôt lentement, sans autre enchaînement que la suite des faits, sans aucune péripétie, sans la recherche d’un effet dramatique quelconque. Tout le pathétique est dans les choses.
181. — Mais autant que l’ordonnance, c’est le matériel des discours de Jésus, les mots et les images, qui sont exactement ceux qu’on pouvait attendre d’un prédicateur galiléen. Le monde qui se reflète dans les paraboles et les entretiens du Maître n’est pas celui d’un visionnaire, d’un homme abstrait ou d’un livresque. Un développement spirituel intense tend parfois, on l’a noté de saint Bernard, à émousser le sentiment concret ou esthétique des choses visibles.
On n’a pas à regretter cette lacune dans le Sauveur ; François d’Assise ne fut pas plus ami de la nature. L’Évangile en témoigne à chaque page. C’est toute la Galilée d’alors qui s’y reflète, avec ses deuils et ses fêtes, son ciel et ses saisons, ses troupeaux et ses vignes, ses moissons et l’éphémère parure de ses anémones, son beau lac et la robuste population de ses pêcheurs et de ses cultivateurs aisés. Le monde extérieur existe pour Jésus : il n’est pour lui ni un simple chiffre, un pur symbole qu’il s’agirait d’interpréter, ni une fantasmagorie vaine, une illusion, un « torrent des mobiles chimères », qu’il faudrait dissiper ou traverser.
Loin d’être un mensonge ou un piège, ces humbles choses ont leur prix à qui sait y voir des dons et des vestiges du Père du ciel. Les détails familiers de la vie des pauvres gens, l’allure hautaine, le luxe, la morgue des riches, les yeux clairs des enfants, le geste du semeur et de la broyeuse de froment, du berger et du marchand, les veillées de noce et l’embauchement des ouvriers, tout cela est peint d’un trait sans insistance, mais net et d’une exactitude topique. Ni les arbres ni les bêtes ne sont oubliés : la croissance du blé est clairement décrite, les oiseaux du ciel traversent l’horizon, la brebis perdue s’y profile, point blanc au lointain désertique.
182. — Les impressions acquises ont peu à peu formé dans l’esprit du Maître ce bon trésor où la leçon religieuse trouvera sa forme naturelle et appropriée. Mais ces images rapides ou détaillées sont celles qu’on s’attendait à trouver dans un homme de cette race et de ce pays, formé par la tradition biblique, héritier du Verbe prophétique et de la sagesse des pères, grandi au milieu de la saine activité et des décors harmonieux du terroir galiléen. Osons dire que ces images, ces réminiscences, ces goûts existaient en quelque mesure, sous une forme plus ou moins rudimentaire, chez tous les Israélites pieux, contemporains et compatriotes de Jésus.
183. — Son originalité n’est pas là. Elle est dans la façon unique dont ces éléments sont transfigurés, transmués, spiritualisés et conséquemment universalisés par le Sauveur. Il se trouve que ces leçons si particulières, si bien datées et localisées, données à quelques milliers d’auditeurs, dans un coin du monde aisément reconnaissable et peu hospitalier aux idées et aux gens du dehors, il se trouve que ces leçons restent comprises et conquérantes en tous les temps, sous tous les cieux. L’esprit y éclate au point que nous pouvons presque nous passer de l’intelligence littérale et détaillée.
À la différence des paroles mystiques ordinaires, toujours un peu troubles, où la profondeur n’existe guère qu’aux dépens de la clarté, où la puissance des impressions se traduit par des métaphores heurtées et des alliances de mots qui semblent s’exclure, où le désespoir de rendre l’intensité du sentiment tend le langage jusqu’à le disloquer, ces simples récits évangéliques, pleins de détails familiers, de visions précises, de mots lumineux, vont allumer et nourrir la flamme religieuse au cœur des croyants de toute race. Aucun homme vraiment homme n’est au-dessus ou au-dessous de leur atteinte.
Nulle part au monde la transparence d’une âme profonde ne s’est mirée en une eau plus calme : « Bienheureux les purs de cœur : ils verront Dieu ! Bienheureux les artisans de paix : ils seront appelés les fils de Dieu ! » « Vous êtes la lumière du monde. On n’allume pas une lampe pour la placer ensuite sous le boisseau, mais sur le chandelier, et elle brille devant tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes : qu’ils voient vos belles œuvres et glorifient votre Père qui est aux cieux ! » « Veillez, veillez : vous ne savez pas quelle heure il est. Tel qu’un homme s’en allant au loin laisse sa demeure, et met ses biens aux mains de ses domestiques, à chacun sa tâche, et recommande au portier de veiller. Veillez donc ; vous ne savez pas à quelle heure le maître de la maison viendra ; le soir, ou à la minuit, ou au chant du coq, ou à l’aube — crainte que, survenant à l’improviste, il vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez ! »
184. — Il est vrai que cette parole si franche a parfois ses outrances, ses ironies, ses paradoxes, le grossissement oratoire et pédagogique indispensable à un enseignement populaire oral.
Les Pharisiens sortirent et commencèrent tous ensemble à lui faire des demandes, réclamant de lui un signe du ciel, en le tentant. Et gémissant en esprit, Jésus dit : « Qu’a cette génération perverse à chercher un signe ? Vrai, je vous le dis, on verra bien s’il est donné un signe à cette génération ! » — Et les renvoyant, il remonta en barque et passa de là sur l’autre bord.
« Bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappera sur la joue, tends l’autre joue, et à celui qui te prend de force ton manteau, ne dispute pas ta tunique. Donne à tous ceux qui te demandent et ne réclame pas tes biens à ceux qui te les enlèvent. » « En vérité je vous dis que, si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Passe d’ici là. Et elle passera, et rien ne vous sera impossible. »
185. — Mais ces fortes paroles, dont l’imagination chimérique d’un Léon Tolstoï a si souvent abusé, avec autant d’inintelligence que d’éloquence, reçoivent leur véritable interprétation de tout l’Évangile. Leur sens doit être cherché dans l’idéal qu’elles proclament, dans les sentiments qu’elles inspirent et l’orientation qu’elles donnent, dans les limitations que d’autres enseignements du Maître, son exemple, et la nature même des choses, leur imposent.
Elles ne sont pas d’un excessif, d’un homme génial mais peu équilibré. Rien de plus frappant au contraire que la façon dont Jésus domine sa matière et reste maître de lui jusqu’en ses plus vives apostrophes. Homme véritable, homme complet, homme d’un temps et d’une race passionnés dont il ne refusa que les étroitesses et les erreurs, il a ses enthousiasmes et ses saintes colères. Il connaît ces heures où la force virile s’enfle comme un fleuve et semble se décupler pour se répandre. Mais ces mouvements extrêmes restent lucides : pas d’exagération de fond, pas de petitesse de vanité, nul enfantillage, aucune trace d’amertume égoïste et intéressée. Agitées, frémissantes, bouillonnantes, les eaux d’un gave restent limpides.
Ainsi Jésus, s’il voit « Satan tomber comme un éclair », s’il révèle à ses disciples, de quel accent pénétrant et tendre, leur bonheur ; s’il tressaille en face du renversement des vues humaines opéré par la sagesse de son Père ; s’il s’indigne à la vue du coupable endurcissement des scribes, il garde toujours le commandement de sa parole et de sa pensée. Quand il chasse les vendeurs du Temple, quand il tonne contre les villes impénitentes, quand il rebute l’affection sincère mais charnelle encore de Simon Pierre, quand il reprend le zèle indiscret des Fils du tonnerre, ce sont les grands intérêts de sa mission qui l’inspirent : la gloire de Dieu, le bien des âmes, l’avènement du Royaume.
On ne trouvera pas dans les évangiles ces mots amers et injustes, ces récriminations, ces doléances égoïstes qui échappent, dans les moments de crise, aux plus généreux amis des hommes. Même en adoptant le style et la manière apocalyptiques, consacrés alors en matière de fins dernières, les paroles du Maître restent sensées, les images qu’il reprend ou crée relativement modestes. Il n’est pour apprécier cette sobriété que de comparer le discours appelé l’apocalypse synoptique avec les descriptions des apocalypses à peu près contemporaines.
186. — Passant des paroles de Jésus, prises comme de sûrs indices de sa vie intérieure, à ses actes, nous remarquerons le même caractère de sublimité dans l’équilibre. La hauteur morale et religieuse, l’héroïsme que les plus prévenus des adversaires sont forcés de reconnaître à cette courte vie, réside moins dans l’étrangeté et la singularité de quelques gestes que dans la bonté constante des actions et leur qualité soutenue.
On n’y voit pas de ces brusques alternatives, de ces « sautes de vent », de ces élans généreux suivis de dépression profonde dont la vie des hommes éminents, et celle même des saints, si elle est sincèrement contée, offre des exemples. Le trait relevé plus haut, à propos de la religion de Jésus, doit être souligné ici comme jetant un jour singulier sur le calme de cette âme.
Jésus n’a pas d’extase proprement dite, l’extase disant à la fois la hauteur de l’appel divin et la faiblesse du sujet humain qui le subit. Il n’a pas non plus de ces balbutiements, de ces abstractions du réel, de ces distractions qui sont la rançon habituelle d’un effort suprême. Son naturel est parfait, sa spontanéité entière : rien de guindé ou de convenu. Comme ses paroles, sa vie coule de source et sur un lit de sable, pourrait-on dire, tant sa sérénité intérieure est constante. Il a les goûts que cette perfection implique : il aime les enfants, les pauvres, les petits.
« La note dominante en Jésus est celle d’un recueillement silencieux, toujours égal à lui-même, toujours tendant au même but. Jamais il ne parle en extase et le ton de l’excitation prophétique est rare chez lui. Chargé de la plus haute mission, il a toujours l’œil ouvert et l’oreille tendue à toutes les impressions de la vie qui l’entoure ; quelle preuve de paix profonde et d’absolue certitude ! » Le départ, l’auberge, le retour, le mariage et l’enterrement, les palais des vivants et les tombes des morts, le semeur et le moissonneur dans les champs, le vigneron au milieu de ses ceps, les ouvriers inoccupés sur la place, le berger cherchant ses brebis, le marchand en quête de perles, la femme s’occupant de sa farine, de son levain ou de sa drachme perdue, la veuve se plaignant au juge inique, toutes ces images animent sa parole et la rendent accessible même à des esprits d’enfants.
Et tout cela ne signifie pas seulement qu’il parlait en images et en paraboles ; cela témoigne, au milieu de la plus forte tension, d’une paix intérieure et d’une joie spirituelle telles qu’aucun prophète avant lui ne les a connues. Lui qui n’a pas une pierre pour reposer sa tête ne parle pas cependant comme un homme qui a rompu avec tout, comme un héros de l’ascèse, comme un prophète extasié, mais comme un homme qui connaît la paix et le repos intérieur, et peut les donner aux autres. Sa voix possède les notes les plus puissantes, il place l’homme en face d’une option formidable, sans lui laisser aucune échappatoire et pourtant — ce qui est le plus redoutable lui paraît comme allant de soi, et il en parle comme d’une chose naturelle : il revêt ces terribles vérités de la langue dans laquelle une mère parle à son enfant.
187. — La douleur est un réactif qui sait mettre en liberté les éléments les plus fonciers d’une nature, en détruisant les attitudes artificielles qu’un long effort a plaquées sur nos vies jusqu’à nous les rendre habituelles. En face de la douleur, surtout quand elle est intense, durable, et atteint à la fois le corps et l’esprit, « le masque tombe, l’homme reste ». Jésus, dans une épreuve sans limites, demeure également éloigné de toute forfanterie et de toute faiblesse : nul stoïcisme, nul défi, nulle attitude composée. Il ne nie pas le mal, il ne l’atténue pas. Sans faire fléchir sa volonté, arrêtée et fixée sur celle du Père, sa sensibilité s’émeut, frémit, rend de beaux sons purs, tendres ou déchirants.
Jésus parcourait toutes les villes et les bourgs, enseignant dans leurs synagogues, et prêchant l’évangile du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité. Or voyant les foules il s’attendrit sur eux, parce qu’ils étaient harassés et rompus de fatigue, comme des brebis n’ayant pas de pasteur. Lors il dit à ses disciples : « La moisson est grande et les ouvriers rares. Priez donc le maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers. »
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites… Voici que je vous envoie des prophètes, des sages et des docteurs ; parmi eux vous tuerez et crucifierez les uns, vous fouetterez les autres dans vos synagogues et les poursuivrez de ville en ville : pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur terre, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez immolé entre le Temple et l’autel… Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qu’on t’envoie, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule fait ses poussins sous ses ailes — et vous n’avez pas voulu ! »
Comme Jésus était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, une femme s’approcha de lui ayant un vase d’albâtre plein d’une myrrhe de grand prix et répandit le parfum sur son chef, tandis qu’il était étendu à table. Ce que voyant les disciples le prirent mal, disant : « À quoi bon cette perte ? On pouvait vendre cela cher, et donner le prix aux pauvres. » Jésus, s’en apercevant, leur dit : « Pourquoi faites-vous des misères à cette femme ? C’est une belle action qu’elle a accomplie à mon endroit. Car toujours vous avez des pauvres avec vous, moi, vous ne m’avez pas toujours. En versant cette myrrhe sur mon corps, elle l’a fait pour ma sépulture. Oui, je vous le dis, où que soit prêché cet évangile, dans le monde entier, on dira ce qu’a fait cette femme, en mémoire d’elle ! »
Lors il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir ; restez ici et veillez avec moi… » Et il vint vers les disciples, les trouva dormant, dit à Pierre : « Ainsi vous n’avez pas pu veiller même une heure avec moi ? Veillez et priez pour n’entrer pas en tentation : l’esprit est prompt, la chair faible. »
188. — Si l’on essaie de résumer, dans son trait le plus frappant, la vie intime du Sauveur, on s’arrêtera peut-être à ce qu’on me permettra d’appeler sa limpidité d’âme. Une sincérité qui ne s’accommode ni des exagérations intéressées ni des vaines promesses : « Que votre parole soit : oui, oui ; non, non. Ce qui s’ajoute à cela vient du malin. » Un naturel, une droiture d’intention que toute duplicité, toute finesse blesse comme une poussière qui offusque l’œil : « La lumière de ton corps est l’œil ; si ton œil est simple, tout ton corps est illuminé ; si ton œil est malin, tout ton corps est dans les ténèbres. » Une telle ardeur dans la charité fraternelle qu’elle fond et volatilise les plus dures scories de l’amour-propre : « Moi je vous dis : aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir les fils de votre Père qui est aux cieux. Car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ; il pleut sur le champ des justes et des injustes. »
Un abandon à la providence qui rejette toute sollicitude temporelle pour s’attacher de toutes ses forces à l’expansion du Règne de Dieu et de la meilleure justice : ces indices nous permettent de ramasser nos impressions dans le mot qu’employait de préférence la grande mystique génoise, sainte Catherine Fiesca Adorna, pour rendre tout ce qu’elle contemplait en Dieu : Nettezza ! De la pure plénitude de l’Être divin, la vie intime de Jésus offre la plus belle image qu’il ait été donné aux hommes de contempler.
Les richesses évangéliques, pour autant qu’on peut sommairement les inventorier, trouvent leur ordre, leur équilibre et leur achèvement dans l’incomparable limpidité de cette âme.
C. — Le mystère de Jésus
189. — Qu’il y ait eu en Jésus de Nazareth quelque chose de divin, ou tout au moins de surhumain, c’est ce que reconnaissent unanimement ceux de nos adversaires qui n’ont pas, en suite d’options philosophiques dont ils n’entendent pas se départir, leur siège fait.
Un rationaliste conséquent, un hégélien logique, admet que le progrès total du monde, dont le progrès religieux n’est qu’un aspect particulier, s’opère par avances fatales et constamment orientées dans le même sens, le terrain gagné ne pouvant plus se perdre, et la synthèse de demain dépassant nécessairement, tout en l’englobant partiellement, celle d’aujourd’hui.
Un tel homme, exégète, historien, théologien, tenant ces données pour incontestables, ne peut évidemment reconnaître en Jésus qu’un anneau de l’immense chaîne. Il ne peut voir dans sa carrière qu’un pas vers la réalisation de l’idée, une « synthèse » qui deviendra « thèse » à son tour, pour être ensuite contredite et enfin dépassée.
Si les faits ne lui semblent pas s’accorder avec ses cadres philosophiques, cet homme donnera tort aux faits, et toute explication lui sera bonne qui fera rentrer le Maître de Nazareth dans le grand courant panthéiste, où tout est finalement nivelé.
190. — Mais le plus grand nombre des esprits, même en dehors du christianisme catholique, refuse heureusement de se couler dans ces cadres a priori. Toute fécondée qu’elle ait été par l’hypothèse de l’évolution, la théorie hégélienne perd du terrain. Ni les protestants libéraux, ni, et beaucoup moins, les conservateurs et les anglicans, ne se refusent à admettre en Jésus la présence d’un élément divin.
Les premiers nommés ont été, dans ce qui précède, sommés de définir l’élément « prophétique » ou, selon le mot de M. W. Bousset, « plus que prophétique », qu’ils revendiquent pour Jésus.
Leur position est instable, nous l’avons montré : il leur faut ou rétrograder vers un rationalisme conséquent et ne voir dans le Sauveur qu’un prophète semblable aux autres, peut-être, à condition encore de renoncer à l’hypothèse évolutionniste, le plus grand des prophètes ; ou aller au delà, et reconnaître en lui quelque chose de proprement divin.
191. — Cette dernière position est celle qu’adoptent avec nous les protestants conservateurs et les anglicans. Mais quand il s’agit de définir ce « quelque chose », cet élément divin, c’est une confusion qui n’a d’égale que celle des « explications », des comment proposés pour rendre vraisemblable l’union, dans le Christ, de cet élément transcendant avec l’humain.
La question est surtout d’ordre théologique, et nous pourrions ne pas nous y attarder ici, contents de souligner ce qui nous rapproche des auteurs auxquels il est fait allusion. Toutefois cette attitude ne paraît ni habile, ni même tout à fait loyale.
Plusieurs protestants, en effet, et même quelques anglicans, heurtés à cette difficulté et l’esprit préoccupé d’un rationalisme inconscient, proposent des solutions qui se ramènent, en fin de compte, à celles des protestants libéraux. À ces derniers, nous n’avons rien à dire pour l’instant. C’est tout ce travail qui doit montrer que leur prétention est religieusement et historiquement insoutenable.
192. — Restent donc finalement ceux des protestants conservateurs et des anglicans qui, renonçant au dogme chrétien défini à Éphèse et à Chalcédoine — ceux d’entre eux qui acceptent ces dogmes sont, comme les « orthodoxes » grecs, en ce qui touche la doctrine du Christ, tout à fait avec nous —, prétendent maintenir l’existence, en Jésus, d’un élément divin. C’est le cas de beaucoup le plus général.
Un spécialiste en histoire des dogmes, et notamment en christologie, M. Fr. Loofs, nous assure qu’« il y a à peine un théologien protestant instruit — je n’en connais pas un seul en Allemagne — qui défende la christologie orthodoxe dans sa forme pure ». De son côté, le professeur T. B. Kilpatrick, parlant pour les théologiens d’Angleterre et d’Amérique, adopte le verdict sommaire du Principal Dykes, selon lequel le dogme défini à Chalcédoine « n’est de nature à satisfaire ni le cœur ni la tête ». Le Dr H. R. Mackintosh pense de même.
Avec plus de mesure et de respect, et tout en plaidant pour le dogme des deux natures les circonstances atténuantes, M. William Sanday n’y voit pourtant qu’une conception, indispensable en son temps, mais précaire et actuellement dépassée.
Les essais d’explication hors de la tradition catholique
193. — N’acceptant pas la solution chrétienne définie aux IVe et Ve siècles, tous ces théologiens s’engagent à en fournir une autre, meilleure. Beaucoup ont cru la trouver dans une théorie qui emprunte sa formule au passage célèbre de l’épître aux Philippiens où le Christ est montré « se dépouillant », se « vidant » en quelque sorte de lui-même : exinanivit semetipsum.
De là à conclure que le Verbe s’était dépouillé, en s’incarnant, de tout ou partie de ses attributs divins, la pente était facile. Tout en permettant d’échapper à l’idée, insoutenable en effet, mais aussi formellement hérétique, selon laquelle l’union hypostatique se serait accomplie par le mélange des deux natures, divine et humaine, présentes dans le Christ, ce dépouillement, cette « kénose », pouvait se diversifier et se doser à l’infini.
Chacun mesura aux exigences de sa philosophie particulière le sacrifice prétendument consenti par le Verbe. Pour certains luthériens du siècle dernier, le Christ aurait, durant sa vie humaine, cessé d’être Dieu. La plupart sont moins radicaux et distinguent, des attributs intrinsèques et fondamentaux que le Verbe incarné aurait retenus, certains attributs extrinsèques, propres à la « forme de Dieu » et non à la « forme d’homme », tels l’omniscience, l’ubiquité, etc.
Sous l’une ou l’autre de ces modalités, cette théorie, fondée sur une fausse interprétation du passage de saint Paul qui lui sert de point de départ, nous met de plus, sous couleur d’éviter le mystère, en face d’une contradiction. Dans sa forme extrême, elle nous présente une personne se dépouillant de ce qui la constitue personne. Cette énormité mérite assurément les sévérités de M. F. Loofs, concluant un long mémoire sur la kénose par ces paroles : « Toutes les théories que nous faisons, pauvres hommes, sur l’Incarnation divine, sont déficientes, mais de toutes la plus déficiente est la moderne théorie de la kénose. » Ailleurs, le même théologien s’exprime plus fortement encore contre cette « théorie morte » — là du moins où elle a pris naissance, en Allemagne — et qui relève plutôt « de la mythologie que de la théologie ». On ne saurait mieux dire.
194. — Toutefois la conception du « dépouillement » peut, nous l’avons vu, s’atténuer, se dégrader pour ainsi parler, de bien des manières. Et sous telle ou telle de ces formes adoucies, elle a joué un grand rôle, qu’elle tient encore partiellement, dans la théologie anglicane.
La limitation volontaire que, d’après le Dr Gore, s’imposa le Christ, l’« abandon réel », la « remise » qu’il fit de tel de ses attributs divins extrinsèques, permettent de ranger le savant anglican parmi les tenants modérés de la kénose ; le Dr Mackintosh marche plus avant dans la même voie, et le professeur J. Bethune Baker, de Cambridge, ne craint pas de dire qu’il ne voit pas, pour sa part, d’autre moyen propre à concilier une véritable expérience humaine en Notre-Seigneur avec la croyance en sa Divinité.
Mais il faut s’entendre. S’il s’agit d’une limitation dans l’usage, dans l’exercice de certaines prérogatives divines, on n’aura nulle difficulté à reconnaître ce « dépouillement », cette « humiliation », cet « anéantissement » qu’imposait la pratique d’une vie humaine réelle ; si l’on veut aller plus loin, et toute véritable théorie de la kénose va jusque-là, en soutenant que le Verbe incarné renonça en fait, abandonna quelqu’une des propriétés constitutives de sa nature divine, ou consécutives à la possession de cette nature, on se met hors du terrain de la tradition chrétienne.
195. — Beaucoup d’anglicans le font délibérément. Les autres, et l’unanimité moralement parlant des protestants conservateurs, mécontents de cette conjecture de la kénose, cherchent d’autres voies. Mais il n’est pas aisé d’en ouvrir de tout à fait nouvelles, et nous voyons qu’il n’est presque aucun des errements anciens — de l’arianisme et de l’apollinarisme au monophysisme — qui n’ait trouvé de nos jours un tenant plus ou moins conscient et complet.
Plus originaux, sinon plus heureux, sont les essais qui s’inspirent d’une théorie philosophique contemporaine. Celle qui définit la personne par la conscience psychologique a fait de nombreuses victimes. Le professeur Sanday, tout en maintenant explicitement la divinité du Christ, recourt aux observations et aux généralisations conjecturales qui ont élargi jusqu’à l’infini, pourrait-on dire, le domaine et la compétence du subconscient.
D’après lui, la conscience claire du Christ aurait été entièrement, exclusivement humaine ; mais cette conscience n’est pas la mesure de l’être humain, et beaucoup moins du Christ. Au-dessous du moi superficiel s’étend en profondeur le moi subconscient, et c’est là, dans ce nœud subliminal de tout l’être, qu’aurait résidé le fonds inépuisable de ces trésors divins dont saint Paul nous dit qu’ils étaient cachés dans le Christ.
C’est de là que serait monté peu à peu, jusqu’à la connaissance et manifestation distinctes, sous forme de pressentiments, de vues partielles, d’anticipations, tout ce qu’une conscience, une pensée, une parole humaine pouvaient porter et transmettre de l’élément divin présent en Jésus.
196. — Cette théorie trop ingénieuse, fondée elle-même sur des données hypothétiques et très contestées, n’a guère trouvé d’écho. Elle vient se briser contre cette difficulté majeure qu’en ce cas Jésus n’eut pas conscience d’être Dieu, quoiqu’il le fût ; que ni sa parole, ni sa pensée distincte n’allèrent jusque-là ; que notre jugement sur Jésus de Nazareth dépasse donc celui que lui-même pouvait porter, et porta en fait, sur sa personne ; que notre profession de foi : « Jésus est Dieu », doit s’expliquer ainsi : au-dessous du moi superficiel, conscient, s’étendait en Jésus de Nazareth, intégrant le moi humain total, un Moi profond, ineffable, subconscient, lieu et siège d’une « Déité » en continuité avec l’infini de la Divinité.
Même parmi ceux que n’eût pas décidés l’incompatibilité de cette conjecture avec les positions catholiques traditionnelles, bien des gens ont pensé, non sans raison, que c’était là expliquer obscurum per obscurius.
197. — Faut-il mentionner d’autres essais ? Il n’est guère de conception totale des choses, de philosophie nouvelle ou censée telle, qui ne puisse donner lieu à des applications de ce genre, fruits d’une science beaucoup moins bien informée que celle de M. Sanday. Nous aurons probablement, nous avons peut-être déjà une théorie de l’Incarnation établie dans les lignes de la philosophie de M. Henri Bergson.
Les voies tentées par les protestants conservateurs du continent sont encore moins engageantes. Celui qui a le plus étudié la question, et que met hors de pair sa connaissance de toute la théologie chrétienne, y compris — chose infiniment rare chez les protestants, et qui a trop manqué à son rival M. Harnack — la théologie médiévale, M. Reinhold Seeberg, de Berlin, ne donne pas ce qu’il semblait promettre d’abord.
Partant du mystère de la Trinité, et observant très justement que la notion de « personne », appliquée à ce mystère, est fondée sur les relations des Termes divins, M. Seeberg pense que la « divinité » de Jésus a été constituée par un influx, une énergie, une sorte d’« idée-force » divine, faisant de l’homme Jésus de Nazareth l’organe de Dieu, son instrument pour la fondation sur terre du Royaume des cieux.
Jésus n’eut d’autre personnalité que son humaine personnalité ; mais la volonté personnelle de Dieu collaborait de telle sorte avec la sienne, que la vie de Jésus devenait, en quelque manière, une seule chose avec la volonté personnelle de Dieu. Tout en utilisant au début certains éléments traditionnels authentiques, cette théorie n’est pas sans rapports avec la vieille hérésie des adoptianistes, que M. K. Seeberg traite d’ailleurs avec faveur dans son Traité d’histoire des dogmes.
Quoi qu’il en soit, elle paraît à M. Loofs, auquel j’ai emprunté plusieurs traits de ce bref exposé, trop définie, trop affirmative, trop explicite sur la façon dont l’inhabitation divine dans le Christ a fait de Jésus de Nazareth le médiateur indispensable entre Dieu et les hommes.
M. Loofs lui-même, adoptant en les modifiant certaines idées de Kaehler, s’arrête à une conception analogue, mais plus vague : la personne historique du Christ a été une personne humaine, seulement humaine ; mais enrichie, transformée par une inhabitation de Dieu, ou de l’Esprit de Dieu, d’un caractère unique, qui restera inégalée à jamais, et a fait de Jésus « le Fils de Dieu », révélateur du Père et initiateur d’une humanité nouvelle.
Un écoulement, une effusion, une inhabitation divine analogue, mais inférieure, sera le lot final de ceux qui sont rachetés par le Christ. Si l’on demande de quelle nature était cette inhabitation, cet écoulement divin, M. Loofs répond : mystère !
198. — En résumé, les théories « continentales » des protestants conservateurs abandonnent carrément ce que l’Église catholique a toujours considéré comme la pierre d’angle du dogme de l’Incarnation. Pour les auteurs que j’ai cités, et ils font autorité dans leurs Églises, la personne de Jésus ne fut qu’une personne humaine.
Un influx, un don, une effusion de l’Esprit de Dieu survint, analogue à l’inspiration prophétique, mais d’une espèce plus haute, d’une richesse plus large, et ainsi créatrice de prérogatives plus singulières. Jésus de Nazareth est un homme divinisé, d’une façon mystérieuse, mais capable de lui conférer la dignité de « Fils de Dieu », et les pouvoirs conséquents que nous connaissons par les Écritures.
À parler proprement, il ne faudrait pas dire : « la divinité du Christ », mais : « la Divinité dans le Christ ». Pour bien faire, il ne faudrait plus adorer le Christ, mais Dieu dans le Christ. Et c’est avec une grande tristesse que nous enregistrons ces conclusions, si étrangères au christianisme authentique.
199. — Il n’est pas sans intérêt, ni sans importance, de remarquer que ces solutions nouvelles données au problème christologique en arrivent — nonobstant l’insistance de leurs auteurs responsables sur le côté mystérieux de la question — à atténuer ou même à supprimer le mystère de l’Incarnation. C’est ce qui permet de croire que ces auteurs sont guidés loin des voies traditionnelles par un rationalisme inconscient.
Que Jésus de Nazareth ait été investi par une grâce meilleure, une inspiration du genre prophétique, mais d’une intensité unique, il n’y a là en effet qu’une question de plus ou de moins. Il n’y a pas de mystère nouveau, proprement dit, ajouté à celui que pose la conversation amicale du Créateur avec ses créatures raisonnables.
La position chrétienne du problème
200. — La position catholique du problème, ou pour mieux dire la position chrétienne, ignore ces timidités : elle tient et proclame que l’union, dans une même personne, préexistante comme telle, de deux éléments, de deux principes d’action distincts, de deux « natures » — la divine et l’humaine — est un mystère qui passe l’esprit de l’homme. Il ne saurait donc être question de justifier directement la doctrine de l’Incarnation, de la montrer, par raisons intrinsèques, comme la seule véritable.
Se fier à Jésus de Nazareth, Seigneur et Fils de Dieu, d’une façon inconditionnée, en matière religieuse, sera la dernière conclusion de ce travail. Un pas plus avant mènera vers l’Église chrétienne catholique, dépositaire et interprète de la doctrine authentique du Christ, et c’est d’elle que nous recevrons, sans crainte d’erreur, le dogme de l’Incarnation.
201. — Toutefois, et sans prétendre l’imposer d’autorité comme la solution, mystérieuse mais assurée, du problème de Jésus, il n’est pas interdit, et il sera très opportun, de résumer ce dogme dans ses grandes lignes. Non seulement il formule celle de toutes les solutions historiquement présentées qui a réuni le plus d’adhérents, au plus juste titre, mais lui seul, à vrai dire, fait bonne justice aux données de la redoutable énigme.
De l’aveu du professeur J. Bethune Baker, « quiconque accepte pour de l’histoire, au sens ordinaire du mot, ce qu’implique le quatrième évangile, et même la teneur complète des trois autres, touchant la conscience du Christ durant sa vie terrestre, n’a pas à se préoccuper d’une refonte de la doctrine traditionnelle. Si tels sont les faits de la vie de Notre-Seigneur, et si cet homme fonde sa doctrine sur les faits, il n’arrivera pas à une coordination meilleure que celle de la christologie traditionnelle ».
202. — Les lecteurs de ce travail savent par l’introduction pourquoi nous avons le droit de considérer, et sur le terrain apologétique où nous nous confinons dans quelle mesure nous considérons, les documents évangéliques comme de l’histoire. Nous n’avons pas eu besoin de presser cette valeur substantielle jusqu’à l’inerrance du détail pour dresser, des revendications messianiques de Jésus, un tableau d’ensemble qui ne laisse pas de place au doute.
Des actes du Sauveur, et en particulier des « signes », qu’on nous permette ici d’anticiper sur les conclusions du suivant chapitre, ressort une lumière qui interprète les déclarations et les effusions transcrites plus haut. À ce côté transcendant et surhumain de l’Évangile, la qualité de Seigneur et de Verbe divin reconnue au Maître de Nazareth fait pleine justice. En elle se présente une clef qui ouvre chacune des chambres où luit, dans l’obscurité du texte, la lampe sacrée.
La ligne de démarcation, claire aux yeux de tout homme que ne séduit pas le mirage panthéiste, le faisceau lumineux qui replonge, en s’éclipsant, l’esprit dans un obscène chaos, cette ligne laisse décidément Jésus de Nazareth du côté divin.
Dans cette perspective, on s’explique que, pour connaître le Fils, il ne faille rien de moins que la science infinie du Père ; on comprend la valeur sans limite attribuée par Jésus à sa médiation, à son sang, à son œuvre ; on adore, ce qui est ici le seul moyen d’excuser, ces extraordinaires exigences, cette confiance faite à l’amour du Maître, présenté comme suprême et purifiant par sa propre vertu.
Hors de cette perspective, nous n’avons plus qu’interprétations tendancieuses et forcées, promesses démesurées, ambition exorbitante, actes injustifiables. Ce n’est pas seulement l’exégèse des textes, ce sont les vraisemblances psychologiques qui nous inclinent dans le sens indiqué.
La supériorité dans l’équilibre, la santé morale et intellectuelle manifestée sur les plus hautes cimes, la limpidité d’une âme très pure unie à la conscience de la plus extraordinaire mission, tous ces traits concourent à écarter l’hypothèse de prétentions hyperboliques et sacrilèges, maintenues jusqu’à la mort inclusivement.
203. — D’autre part, Jésus de Nazareth fut un homme de chair et d’os, un roseau pensant, s’inclinant, comme nous tous, sous les dures rafales qui l’assaillirent. Il pleura, il eut faim, il manifesta jusqu’aux larmes et jusqu’au sang ses répugnances et ses affections. Il fut homme de son temps, de son pays, de sa race. Il eut une mère, des amis, des adversaires ; il fut chéri jusqu’à l’adoration et haï jusqu’à la folie.
Sous le lourd soleil de la Samarie, il se laissa tomber un jour « épuisé, tel qu’il était », contre le bord du puits de Jacob. Aux avances d’Hérode Antipas, curieux de le voir faire ses merveilles à découvert, et tenant le condamné à sa merci, Jésus ne répondit rien. À d’autres il parla, selon les vues de sa prudence ou de sa bonté. Ce n’est pas là un ange sous forme humaine, un fantôme, un semblant d’homme.
204. — Et c’est aussi ce qu’affirme le dogme chrétien, contre les chimères de tous les temps. Il ne craint pas d’appuyer, d’affirmer, de tirer les conséquences : Jésus possède une nature humaine véritable, non apparente seulement ; un corps véritable, formé de la pure substance de sa mère, un corps passible, un cœur sensible, une âme raisonnable.
Né de la race d’Adam, il nous est « consubstantiel » ; il n’est pas un dieu consentant à une expérience éphémère d’humanité, à un avatar de trente années. Il eut des infirmités humaines, une volonté humaine, des passions humaines. Chacun sait que je pourrais mettre, sous chacun de ces mots, des références aux définitions conciliaires et aux écrits des Pères.
205. — À travers ces éléments si divers et en apparence incompatibles, le divin et l’humain, resplendit dans l’image évangélique du Christ une indéniable unité. Cette dualité n’entraîne pas un dualisme, comme on s’y attendrait. Ils ne sont pas deux ; c’est un seul moi qui pense et parle, contemple et souffre, guérit et pleure, pardonne et se plaint.
On arrive parfois à donner l’impression, ou l’illusion, d’une personne unique avec deux portraits adroitement superposés ; mais à la regarder de près, l’image se dédouble, la suture apparaît. Nulle part dans ce que nous savons de Jésus on ne trouvera le joint par où s’introduirait la lame aiguë qui ferait, dans cette activité soutenue, deux parts. Nulle part on ne peut dire : ici s’arrête, avec la puissance d’un pur homme, la vraisemblance, la suite, l’impression de vie réelle donnée par cette vie.
L’essayez-vous, vous ne ramenez pas cette sublime physionomie aux proportions humaines, vous lui enlevez tout relief, toute vraisemblance ; vous en faites une entité vague, inconsistante, impossible.
206. — Mais a priori cette union, en une seule personne, de deux principes d’être et d’action si différents, n’est-elle pas à rejeter ? — Ici, nous avouons le mystère, mais en observant qu’il est là où nous devions l’attendre et, pour ainsi dire, qu’il est bien placé.
C’est un fait aussi que des activités fort diverses se subordonnent, se hiérarchisent dans la plus stricte unité que nous puissions expérimenter du dedans : celle de notre moi. Végéter, penser ; dépendre de conditions matérielles au sens le plus étroit du mot, et s’en libérer par la conception de l’universel ou l’aspiration au Bien désintéressé, ne sont-ce pas là des discordances singulières et, à première vue, des qualités incompatibles ? Je suis pourtant tel, et je pousse comme je pense, je suis chair et je suis esprit.
Cette comparaison, qui n’est qu’une comparaison, nous aide pourtant à concevoir l’unité, dans la personne unique du Christ, de deux « natures », de deux principes distincts d’action.
207. — Les formules du concile de Chalcédoine et des synodes antérieurs ou ultérieurs ne doivent pas faire illusion. Il est loisible aux théologiens de s’emparer de ces termes consacrés, d’en établir le sens précis, d’y chercher des suggestions ou des arguments pour telle théorie préférée.
Mais ces recherches et ces hypothèses ne sauraient faire perdre de vue le but des Pères et leur façon constante de procéder. Qu’on ne parle donc pas ici d’intrusion philosophique, d’incorporation au dogme d’opinions humaines, d’une « christologie née sous l’influence d’idées philosophiques grecques, qu’il nous est devenu impossible de partager ».
Il est très notable, au contraire, de voir les Pères s’appliquer à garder pur d’alliage, par des énonciations coupant court à toute équivoque, la vérité révélée, l’objet de foi.
Leur unique souci est de repousser les concepts inexacts, les formules qui mettraient en péril une parcelle de ce que l’Église a toujours cru, de cette tradition non écrite, ou suggérée plutôt que précisée dans les Écritures, mais vivante au cœur des fidèles, inspiratrice de la dévotion publique, postulat tacite de la liturgie et du culte.
De là vient que le même terme, le même adage, dans l’espace d’un siècle, passe par des fortunes diverses : accepté, suspect, enfin triomphant, selon que l’explication qu’on en donne se conforme ou non à la réalité supérieure, à la « chose du dogme » qu’il s’agit de définir.
C’est ainsi que vers la fin du IIe siècle le dogme de l’unité divine avait trouvé une formule énergique dans la Monarchie appliquée au gouvernement divin. Mais en un temps où l’étude des doctrines trinitaires donnait lieu à tant de controverses et d’erreurs, l’expression était dangereuse, surtout par ce qu’elle ne disait pas. À l’aube du IIIe siècle, Tertullien la dénonce comme le mot de ralliement de tous ceux qui, sous couleur de défendre l’unité divine, détruisaient le vrai concept de Trinité.
En dépit de cette usurpation, qui fit donner aux hérétiques antitrinitaires de ce temps le nom commun de « monarchiens », la formule ambiguë et suspecte fut reprise par le pape Denys (259-268) et entra définitivement dans l’orthodoxie ecclésiastique par suite de l’explication magistrale qu’il en présenta contre les Sabelliens.
Des vicissitudes analogues attendaient les mots de « personne », « nature », « consubstantiel », etc. Aujourd’hui, l’abus qu’on fait du terme d’« immanence » oblige ceux qui s’en servent pour exprimer, comme il convient, la présence infinie de Dieu dans son œuvre, à s’expliquer avec soin.
208. — De ces exemples ressort le vrai caractère du développement dogmatique et, en particulier, christologique. Loin d’introduire avec eux dans la croyance de l’Église une philosophie systématique, les concepts employés par les Pères et les vocables exprimant ces concepts eurent à se purifier ou, au rebours, à se charger d’un sens rajeuni. Leur pouvoir de suggestion et d’expression dut se mesurer à la foi, loin de la modifier.
On a des exemples de termes évidés jusqu’à être entièrement détournés de leur usage courant, et remplis d’une vigueur nouvelle, authentiquement chrétienne. C’est ainsi qu’un reste du sens théâtral et scénique flottait, à la manière d’un relent équivoque, autour du mot grec πρόσωπον, persona, figurant, personnage de représentation. Il suscita de telles protestations qu’il fallut des années de controverses et de purification pour faire accepter le terme, avant qu’il devînt la norme de l’orthodoxie.
On peut juger par là si les Pères prétendaient philosopher, ou canoniser une philosophie systématique, en définissant le dogme de Chalcédoine !
Il est vrai que, pour défendre la croyance traditionnelle contre des erreurs, parfois contraires entre elles, on fut amené à la formulation abstraite, rempart indispensable d’une vérité intellectuelle : « une seule personne, deux natures ». Qu’est-ce à dire ? Un seul Christ, un seul Ego, agissant en homme, et possédant donc le principe premier d’opérations humaines, la « nature » d’un homme ; agissant en Dieu et, comme tel, possédant la « nature » divine.
Ce sont là des notions de philosophie élémentaire, vulgaire, auxquelles une maïeutique bien dirigée amènera tout homme sensé, et dont l’emploi écarte les détorsions, les fausses imaginations, les simplifications arbitraires qui mettraient en péril l’image évangélique de Jésus.
209. — « Une personne qui, en dépit de son évidente humanité, nous impressionne d’un bout à l’autre comme étant chez elle dans deux mondes », le divin et l’humain : cette phrase du Dr J. R. Illingworth me semble rendre excellemment l’impression faite par la lecture de nos évangiles.
Transposez-la en termes abstraits, vous avez la formule de Chalcédoine ! Changez de méthode et, conformément à la règle — erronée seulement quand on la presse jusqu’à en tirer toute une philosophie se suffisant à elle-même — qui commande de juger l’arbre par ses fruits et la justesse des notions par l’efficacité des applications qui s’y appuient, demandez-vous sur quoi est fondée en réalité la religion chrétienne, et de quelles croyances ont germé ces fruits infinis.
Dévotion et dévotions, formes de prière et actes de culte, attitude sociale ou privée des chrétiens supposent également que Jésus-Christ, l’unique Jésus, personne très sage et très bonne, adorable et accessible, est nôtre par toute une part de sa vie, « consubstantiel » à notre humanité — et, pour une autre part, qu’il est tout divin, digne objet de l’hommage inconditionné qu’est l’adoration, qu’il est Dieu.
Essayez de le dire en termes abstraits, et nettement : vous retomberez dans les lignes de la définition conciliaire.
210. — Les théologiens protestants, qui ne pensent pas que cette définition ait dit le dernier mot sur la question, tâchent, à leur dam, d’aller plus avant et risquent, pour esquiver le mystère, de perdre « la chose même du dogme ». La plupart reconnaissent pourtant l’excellence relative de la formule de Chalcédoine. Elle donna, dit M. Reinhold Seeberg, sinon l’édifice, du moins le plan de cet édifice.
Et il souligne très bien l’importance de l’œuvre, même réduite à ces termes : « Comme on avait reconnu à Nicée, une fois pour toutes, qu’il n’y a qu’un Dieu et en conséquence que celui qui dit Dieu doit concevoir toujours le même Dieu, non un demi-dieu, de sorte que le Christ, comme Dieu, est un avec le Père ; ainsi à Chalcédoine fut fixée cette doctrine que, quand on parle du Christ comme homme, il faut l’entendre d’un homme consubstantiel à l’humanité, non d’un homme semi-déifié.
« Comme alors la notion mythologique de demi-dieu avait été exterminée du concept de Dieu, ainsi, à Chalcédoine, fut-elle exterminée de la notion du Christ fait homme. » Il serait difficile de mieux mettre en lumière la portée, le caractère religieux et l’absence d’intrusion systématique dans l’œuvre conciliaire.
211. — Sous bénéfice des précisions ultérieures qu’apporterait, à ce travail apologétique, une étude théologique, tenons-nous-en donc à cette formule vénérable, comme à celle qui traduit le mieux, pour nos esprits d’hommes, le mystère de Jésus.
Mais à nous borner aux conclusions de la recherche historique, nous avons le droit de dire qu’aucune prétérition, ou atténuation, ou accommodation de l’élément proprement divin présent en Jésus, ne fait pleine justice aux documents. De quelque façon qu’on l’énonce ou qu’on tente de l’expliquer, de la concilier par exemple avec l’unité divine, cette donnée est fondamentale — et toute synthèse se condamnerait, qui refuserait de l’englober ou s’efforcerait de l’obscurcir.
Bibliographie
212. — La plupart des ouvrages généraux : commentaires, vies de Jésus, histoires des origines chrétiennes, théologies du Nouveau Testament, seraient à citer pour ce chapitre. Afin de ne pas grossir outre mesure cette note, on ne remontera pas jusqu’aux écrits antérieurs aux quarante dernières années du siècle dernier, et l’on indiquera surtout les plus récents.
Mais il faut rappeler que la personne de Jésus a été, de tous temps, l’objet de l’étude comme de l’adoration des Pères anciens et des grands théologiens chrétiens. On n’a pas ajouté grand’chose au spécieux des objections présentées par Celse, dès le II siècle, dans son ;
mais aussi l’essentiel des réponses se trouve dans la réplique d’Origène . Les premiers gnostiques avaient déjà soulevé les plus grandes difficultés, auxquelles saint Irénée répondit, vers 175.
L’étude détaillée des évangiles a fait sans doute des progrès depuis les Pères de la fin du IVe siècle : saint Jérôme, s’inspirant lui-même d’Origène, saint Augustin, saint Jean Chrysostome. Cependant on trouve chez ces grands hommes la première idée, et souvent beaucoup plus, de presque toutes les solutions de détail proposées au XVIe siècle par le véritable fondateur de l’exégèse scientifique moderne des évangiles, Jean Maldonat.
Au moyen âge, c’est surtout l’étude méthodique et suivie des éléments fournis par la théologie conciliaire, elle-même fondée sur les Écritures, qui progressa. Saint Thomas est, là comme ailleurs, le grand maître. Sa doctrine a été bien résumée dans Le Christ d’après saint Thomas d’Aquin, leçons posthumes du P. B. Schwalm, O. P., recueillies par le P. Mènte, Paris, s. d. [1910]. Les grands auteurs classiques français, en particulier Bossuet et Pascal, ont écrit sur le Christ des pages immortelles, qu’il est superflu de désigner plus expressément.
213.Vie de JésusVie de Jésus
Von Reimarus zu Wrede
Parmi cette littérature, naturellement hâtive et par conséquent éphémère, quelques travaux méritent encore d’être signalés, par exemple ceux de Mgr Freppel, Examen critique de la Vie de Jésus de Renan, Paris, 1864, et du P. A. Gratry, Les sophistes et la critique, Paris, 1864.
Depuis, les ouvrages plus mûris et plus complets, véritables vies de Jésus, n’ont pas manqué. Ce n’est pas le lieu de les signaler. Parmi les travaux d’un dessein plus restreint, répondant au contenu du présent chapitre, on peut relever, chez les catholiques, et en faisant la plus large place aux livres provoqués par la crise moderniste : Mgr E. Bougaud, , extrait de , Paris, 1874 ;
J. M.-L. Monsabré, , Paris, conférences de 1877-1882 ;
Louis Picard, , Paris, 1906 ;
M. Lépin, , Paris, 1904-1910, ouvrage consciencieux et excellent ;
, Paris, 1907 ;
, Paris, 1912 ;
Vincent Rose, , Paris, 1906-1908 ;
J. Mailliet, , Paris, 1906.
J. Lebreton, , 1910, livre III, capital dans sa brièveté ;
J. Bourchany, J. Tixeront, , I, Paris, 1910 ;
Éd. Hugon, , Paris, 1910 ;
P. Batiffol, , Paris, 1908 ;
P. Rousselot et J. Huby, , I, dans , ch. XV, Paris, 1912 ;
L. Venard, , dans , II, Paris, 1912 ;
A. Lemonnyer, , Paris, 1914.
P. Richard, article , dans le de Vacant et Mangenot, vol. V, Paris, 1913, col. 2353-2476, histoire complète du dogme ;
J. Rivière, , Paris, 1914, I partie.
Hermann Schell, , Mainz, 1908, discutable en certaines parties ;
Fritz Tillmann, , Freiburg i. B., 1907 ;
Anton Seitz, , Freiburg i. B., 1908 ;
Hil. Felder, , Paderborn, 1911 ;
K. Braig, G. Esser, G. Hoberg, C. Krieg et S. Weber, , Freiburg i. B., 1908-1911 ;
G. Esser et J. Mausbach, , vol. II, Kempten, 1912, liv. VI et VII ;
A. Ehrhard, , Mainz, 1914.
A. J. Maas, article , dans la , vol. VIII, New-York, 1910, p. 374-385 ;
L. Murillo, , Madrid, 1899 ;
A. Cellini, , Rome, 1907 ;
G. van Noort, , Amsterdam, 1911 ;
R. Spacek, , Prague, 1914.
214. — Des ouvrages anglicans ou protestants conservateurs, on retiendra le livre ancien, mais encore utile, d’Ed. de Pressensé, Jésus-Christ, Paris, 1866, et Ecce Homo, de J. R. Seeley, London, 1866, essai intéressant d’une présentation moderne de la vie et de l’enseignement du Christ.
Les innombrables travaux ou mémoires parus depuis n’offrent rien de comparable aux ouvrages de W. Sanday, en particulier à son article du de J. Hastings, II, Edinburgh, 1899, p. 603-653, et à part sous le titre , Edinburgh, 1909. Les autres ouvrages du même auteur, recueils d’articles ou de conférences, en particulier , Oxford, 1907 ;
, contenant , Oxford, 1912, ont de l’intérêt, mais sont loin de valoir le premier.
L’article de A. B. Bruce, Jesus, dans l’Encyclopædia Biblica de T. K. Cheyne, II, London, 1901, col. 2435-2555, n’est qu’un résumé assez froid des précédents travaux de l’auteur.
Sur la personne du Christ, la littérature anglicane est très considérable : les travaux les plus notables sont ceux du Dr Ch. Gore, , London, 1907, complément de ses Bampton lectures de 1891 sur l’Incarnation ;
et de R. C. Moberly, , London, 1901. Plus récents sont ceux de MM. W. P. du Bose, , London et New-York, 1906 ;
A. E. Garvie, , London, 1910 ;
et R. Mackintosh, , Edinburgh, 1912.
Parmi les ouvrages des protestants français conservateurs, on remarquera : V. Arnal, La Personne du Christ et le rationalisme allemand contemporain, Paris, 1904, et le livre vigoureux, mais par endroits radical, de M. Henri Monnier, La Mission historique de Jésus, Paris, 1906-1914.
Les différentes nuances du protestantisme conservateur allemand sont représentées dans les ouvrages récents de MM. J. Kunze, , Leipzig, 1904 ;
R. Seeberg, , II, , Leipzig, 1909 ;
Fr. Loofs, , dans , et , Edinburgh, 1913.
215.Esquisse d’une Philosophie de la Religion d’après la psychologie et l’histoireLes Religions d’autorité et la Religion de l’Esprit
Histoire du Dogme de la Divinité de Jésus-Christe
Jésus de Nazareth
Parmi les rationalistes purs, le plus notable est M. Alfred Loisy, , Paris, 1910, qui représente la forme dernière de sa pensée comme exégète ;
comme historien des religions, M. Loisy semble devoir aller plus loin encore dans la voie des négations. Cf. , Paris, 1903 ;
, Paris, 1904. On peut citer les ouvrages de MM. Piepenbring et Ch. Guignebert, , Paris, 1914.
Le libéralisme anglais et américain s’est formulé dans toutes ses nuances, soit dans les articles et recensions du depuis octobre 1901, qui vont du radicalisme atténué de MM. James Moffatt et B. W. Bacon jusqu’au radicalisme virulent de M. J. Estlin Carpenter et du Rev. R. J. Campbell ;
soit dans ceux de l’ de T. K. Cheyne, London, 1899-1903. Les principaux articles touchant le Christ ont été, dans ce dernier ouvrage, confiés au professeur P. W. Schmiedel, et c’est un nouveau signe de l’hégémonie allemande.
216. — L’arc-en-ciel des opinions libérales allemandes s’étale dans la curieuse brochure, qui est aussi le testament exégétique de celui qui fut le chef incontesté de l’école libérale, H. J. Holtzmann, Das messianische Bewusstsein Jesu, Tübingen, 1907.
À gauche, deux groupes assez distincts : les « antimessianistes », guidés par W. Wrede, , Goettingen, 1901, qui tiennent que Jésus ne s’est pas donné, ou ne s’est pas certainement donné, pour le Messie ;
et les « eschatologistes », ramenant à peu près toute la prédication du Royaume à l’annonce de la catastrophe finale, cosmique, considérée comme imminente, dont le précurseur a été le professeur Johann Weiss, , Goettingen, 1892, 2 éd. 1900, et le plus conséquent champion M. Albert Schweitzer.
Au centre, le groupe le plus important, qu’on pourrait appeler des « éclectiques », refusant de s’inféoder à aucune hypothèse en particulier. Là voisinent MM. Jülicher, W. Bousset, Arnold Meyer, Paul Wernle, W. Heitmüller, dont les différents portraits de Jésus se sont partagé la faveur des protestants libéraux. Le plus caractéristique me paraît être le Jésus de M. W. Bousset, Tübingen, 1907.
M. Heinrich Weinel, après avoir présenté Jésus, dans sa Biblische Theologie des Neuen Testaments, Tübingen, 1911, surtout comme le prophète d’une religion de la délivrance et de la rédemption, fondée elle-même sur la foi en l’absolue sainteté de Dieu et les conséquences morales qui en découlent, renonce, dans son Jésus, Berlin, 1912, collection Die Klassiker der Religion, à donner un tableau d’ensemble, et se contente de présenter, classées et accompagnées d’un bref commentaire, les paroles, jugées par lui authentiques, du Maître.
À l’extrême gauche, formant un groupe à lui seul, on pourrait mettre M. J. Wellhausen, et à droite, du parti libéral, MM. Adolphe Harnack et ses élèves, Ernest von Dobschütz et les siens. À vrai dire, ils forment, le second surtout, transition entre les protestants conservateurs et les libéraux.
La littérature italienne sur la question est très soigneusement relevée dans les appendices bibliographiques qui suivent les chapitres du livre de B. Labanca, Gesù Cristo nella letteratura contemporanea, Torino, 1903, ch. III à IX. L’auteur fut un libre penseur avéré, et ses appréciations doivent être lues en conséquence.
A. d’Alès.