Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Jeanne d’Arc

Voz completa — DAFC, tome II, p. 612-633.

Recursos

Sommaire

  1. Introduction générale et plan de la voix
  2. I. Enfance et première jeunesse
  3. II. La mission de Jeanne d’Arc : le signe et l’appel d’en haut ; les Voix
  4. Jeanne à Vaucouleurs
  5. De Vaucouleurs à Chinon. La Pucelle est nommée chef de guerre
  6. Poitiers, Tours et Blois. Départ pour Orléans
  7. III. Jeanne d’Arc dans l’accomplissement de sa mission de vie : phase guerrière
  8. Jeanne dans Orléans. Bastilles emportées. Les Anglais lèvent le siège
  9. Campagne de la Loire, Jargeau, Meung, Beaugency, Patay, Reims et le sacre
  10. IV. Après le sacre. Seconde partie de la mission de Jeanne d’Arc
  11. Campagne de l’Île-de-France et échec de Paris
  12. Campagne de la Loire. Compiègne. Jeanne au pouvoir des Anglo-Bourguignons
  13. De Compiègne à Rouen
  14. Procès de la Pucelle : principe, ouverture et assesseurs
  15. Procès d’office : les interrogatoires publics et de la prison
  16. Après le procès d’office : procès ordinaire et douze articles
  17. Au cimetière de Saint-Ouen le 24 mai
  18. Sentence de relaps et supplice
  19. V. Jeanne d’Arc et sa mission de survie
  20. VI. L’histoire de Jeanne d’Arc et la critique
  21. Bibliographie

Introduction générale et plan de la voix

JEANNE D’ARC (LA BIENHEUREUSE SERVANTE DE DIEU). — En 1429, année qui vit la Pucelle intervenir dans les affaires du royaume, la guerre qui depuis cent ans mettait aux prises Français et Anglais semblait toucher à sa fin.

Des deux princes en présence, Henri VI d’Angleterre et Charles VII de France, l’un était maître de Paris et des plus belles provinces françaises ; l’autre avait dû passer la Loire et se retirer à Bourges. Aucune grande victoire, durant cette longue guerre, n’avait réparé chez les Français les désastres de Crécy, Poitiers, Azincourt. À ces désastres s’était ajoutée, en 1424, la défaite de Verneuil, qui mit les troupes de Charles VII dans l’impossibilité de tenir la campagne. Le pays était épuisé.

L’assassinat de Jean sans Peur, en septembre 1419, avait creusé un fossé de sang entre les partisans du Dauphin et ceux du duc Philippe de Bourgogne. Par surcroît de malheur, le traité de Troyes, en mai 1420, en donnant Catherine, fille de Charles VI, pour épouse au vainqueur d’Azincourt, Henri V, avait mis ce prince en possession d’un titre qui ne pouvait que favoriser ses prétentions à la couronne de France et accroître la division dans le royaume.

En 1427 et 1428, les troupes du roi d’Angleterre reprirent le cours de leurs succès, momentanément suspendu. Encouragé par la prise de Rambouillet et de Laval, le Grand Conseil anglais de Paris sentit qu’il n’y avait qu’à tenter un suprême effort pour achever la lutte. Cet effort consistait à mettre le siège devant Orléans et à s’en emparer. Le 12 octobre 1428, le comte de Salisbury paraissait en forces sous les murs de la cité, et le siège commençait.

Il durait depuis environ cinq mois ; la place paraissait n’avoir plus qu’à se rendre, lorsqu’une jeune fille des marches de Lorraine arrivait devant Orléans, à la tête d’un corps de secours, battait les Anglais et les obligeait à lever le siège.

Il y a vingt ans, nous aurions pu rappeler le mot d’Étienne Pasquier : « Grande pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos que cette Pucelle, et jamais mémoire ne fut plus méconnue que la sienne. » Au lendemain du décret pontifical qui a placé Jeanne d’Arc sur les autels, en présence du mouvement d’érudition si remarquable qui l’a préparé, personne n’oserait plus tenir ce langage.

Les lignes caractéristiques de son histoire, l’un des beaux chapitres de l’histoire de France et de celle de l’Église, sont désormais fixées. Nous traiterons les points suivants :

I. Enfance et première jeunesse de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

II. Sa mission : le signe et l’appel d’en haut, les Voix, préparation.

III. Sa mission « de vie », phase guerrière : d’Orléans à Compiègne.

IV. Sa mission « de vie », phase douloureuse ; captivité, procès, martyre : de Compiègne à Rouen.

V. Sa mission « de survie ». Expulsion des Anglais. Réhabilitation et glorification.

VI. L’histoire de Jeanne d’Arc et la Critique.

I. Enfance et première jeunesse

Jeanne d’Arc à Domremy. — Jeanne d’Arc était née à Domremy, petit village de Barrois, sur la rive gauche de la Meuse, le 6 janvier 1412, dans la nuit de l’Épiphanie. Elle fut baptisée par Messire Minet, curé de Greux-Domremy, les deux localités ne formant qu’une paroisse. Son père, Jacques d’Arc, et sa mère, Isabelle Romée, étaient d’honnêtes cultivateurs, bons chrétiens sur toutes choses, possédant une aisance également éloignée de la richesse et de la pauvreté.

Ils eurent cinq enfants, trois garçons et deux filles. Les garçons avaient nom Jacques ou Jacquemin, Jean, et Pierre, dit aussi Pierrelot. Des deux filles, Jeanne et Catherine, celle-ci, qu’on suppose avoir été l’aînée, se maria et mourut avant le départ de sa sœur pour Chinon.

L’enfance de « Jeannette » s’écoula près de sa mère, qui forma sa famille à l’amour du travail et à la pratique d’une saine piété. C’est sa mère qui lui enseigna, disait-elle à ses juges, le Pater noster, l’Ave Maria, le Credo et sa croyance (J. Quicherat, Procès, t. I, p. 46). Cependant Jeannette n’apprit ni à lire ni à écrire. Au catéchisme, le curé de la paroisse qui avait remplacé Messire Minet — Guillaume Front — remarqua promptement l’intelligence, le zèle, l’assiduité de sa petite paroissienne.

Il pouvait plus tard rendre d’elle ce témoignage, « qu’il n’y avait pas sa pareille dans la paroisse, et que jamais il ne vit une jeune fille meilleure » (J. Quicherat, Procès, t. II, p. 433-434).

Les dévotions de Jeannette étaient d’abord la dévotion au divin sacrement de nos autels et l’assistance au sacrifice de la messe. C’était ensuite la dévotion à la Bienheureuse Vierge Marie. Elle faisait brûler souvent des cierges en son honneur ; chaque samedi, dans la belle saison, elle prenait le sentier menant à la petite chapelle de Notre-Dame de Bermont, qu’on voit encore à trois kilomètres de Domremy au delà de Greux, en tirant sur le nord.

Enfin, elle avait la dévotion à l’archange saint Michel, qu’on vénérait à Moncel, dans la vallée de la Meuse, à trois kilomètres de Domremy ; à sainte Catherine et à sainte Marguerite, dont on vénérait les statues dans les églises de Maxey-sur-Meuse et de Domremy.

À l’amour de Dieu elle joignait l’amour du prochain, des malheureux, des pauvres, des petits enfants, des malades. Jeannette, nous apprennent ses compagnes d’enfance, « faisait beaucoup d’aumônes des biens de son père ». Lorsque des passants se trouvaient sans abri, elle les menait au logis des siens et leur cédait son propre lit : elle dormait alors près de l’âtre. Y avait-il au village des enfants abandonnés ou malades, Jeannette prenait soin d’eux et les visitait, les consolait jusqu’à ce qu’ils eussent recouvré la santé (Procès, t. II, p. 424-427).

Non seulement Jeannette aidait sa mère dans les soins du ménage, mais elle allait aux champs avec son père et ses frères, conduisant la charrue, bêchant la terre, gardant les chevaux, menant les troupeaux paître au Bois Chesnu ou dans les prairies de la vallée.

« Laborieuse, point paresseuse ; diligente, adroite, jamais oisive », voilà ce que diront de la jeune vierge les témoins de la réhabilitation, en particulier ses deux amies préférées, Mengette et Hauviette. De leurs dépositions et de celles des autres compatriotes de la Pucelle, il ressort que Jeanne était la plus complaisante, la plus aimable des compagnes. Pas pour la danse, toutefois : danseuse, Jeannette ne l’était pas.

Avec cela, « si excellente fille, que tous les habitants de Domremy l’aimaient » (Procès, t. II, p. 489). Elle ne manquait pas chaque année d’aller au Bois Chesnu, avec la jeunesse du village, le dimanche de Lætare, et pendant la belle saison on l’y voyait faire ses fontaines, s’ébattre sous le Bel arbre et prendre part aux jeux de ses amies.

Une route fréquentée traversant le village, les habitants finissaient par savoir les malheurs dont souffrait le pays. De ces malheurs, ils ressentirent plus d’une fois le contrecoup. Pendant l’enfance de Jeannette, une bande d’Anglo-Bourguignons incendia l’église de Domremy. Plus tard, les habitants, craignant que des troupes ennemies ne missent leur village à sac, s’enfuirent avec ce qu’ils purent emporter à Neufchâteau, place du Duché de Lorraine.

Les parents de la Pucelle firent comme leurs concitoyens. Un frère de sa mère, Jean de Vouthon, s’étant établi à Sermaize-en-Champagne, à vingt-cinq lieues environ de Domremy, Jeannette et ses frères firent plusieurs fois ce voyage pour visiter leurs oncles et cousins. Ce voyage demandait trois ou quatre jours, tant au retour qu’à l’aller.

Les capitaines français de ces contrées étant en guerre continuelle avec les capitaines bourguignons ou anglais, Jeannette dut avoir plus d’une fois sous les yeux le tableau des ruines, des dévastations qui en étaient la conséquence. Rentrée à Domremy, elle entendait redire entre villageois la vieille prédiction de Merlin annonçant que si une femme, Isabeau l’étrangère, avait tout perdu, une pucelle des marches de Lorraine devait tout sauver.

Cette pucelle, Jeannette la connaissait : depuis son adolescence, des voix mystérieuses la lui avaient signalée.

II. La mission de Jeanne d’Arc : le signe et l’appel d’en haut ; les Voix

Première apparition. — Dans sa treizième année, par un beau jour d’été, Jeannette, « à l’heure de midi, dans le jardin de son père, aperçut du côté de l’église une grande clarté et entendit une voix. La première fois, elle eut grand’peur. Et cette voix venait de Dieu pour l’aider à se bien conduire. » Et elle ne savait pas que c’était la voix de saint Michel.

Une autre fois, mais non dans le jardin de son père, elle entendit la même voix, et l’archange lui apparut, environné d’une troupe d’anges, au sein d’une grande clarté. « Je les ai vus des yeux de mon corps, assurait la jeune vierge à ses juges de Rouen, aussi bien que je vous vois. Et quand ils s’en allaient, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux » (Procès, t. I, p. 62, 72, 73, 169-172).

À l’une des apparitions suivantes, Jeanne apprit que cet être radieux, à la physionomie d’un « vrai prud’homme », qui se montrait à elle, était le glorieux archange saint Michel. Elle ne put douter que ce fût lui, car il se nomma à elle (Ibid., p. 274). En même temps, saint Michel apprit à la pieuse enfant que « sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient aussi.

Elle aurait bien soin de suivre leur conseil ; car ces saintes étaient chargées de la conduire et de la conseiller sur ce qu’elle aurait à faire. Elle devrait croire ce qu’elles lui diraient : c’était par commandement de Notre-Seigneur » (Ibid., p. 170).

Ces saintes apparurent, en effet, peu après, à la petite Jeanne. « Leur tête était parée de belles, de riches, de précieuses couronnes. » Comme l’archange saint Michel, « elles se nommèrent à elle. Elles avaient un très beau et très bon langage. Leur voix était douce et tendre, et la langue qu’elles parlaient était le français » (Ibid., p. 72, 86).

À partir de ce moment, la future libératrice d’Orléans ne cessa d’être visitée par ses saintes protectrices et par l’ange que l’Église nomme « le Prince de la milice céleste ». Ces trois habitants du ciel formeront durant la vie entière de Jeanne ce qu’elle appellera son céleste conseil. Saint Michel sera son conseiller supérieur et extraordinaire. Sainte Catherine et sainte Marguerite resteront ses conseillères habituelles et ses directrices quotidiennes.

C’est ce conseil d’en haut qui prendra le gouvernement de la jeune vierge et qui l’assistera dans les conjonctures difficiles. « Voilà plus de sept ans, disait-elle à Rouen, que mes saintes ont entrepris de me gouverner » (Ibid., p. 72). Aussi pourra-t-elle ajouter qu’elle « n’a rien fait que par révélation » (Ibid., p. 51). Du reste, ses saintes protectrices répondirent toujours à son appel. Elles venaient parfois sans que Jeanne les appelât.

Quand elles ne venaient pas, elle priait Notre-Seigneur de les envoyer. « Jamais, disait-elle, je n’ai eu besoin d’elles, qu’elles ne soient venues » (Ibid., p. 127). Comment eussent-elles délaissé l’enfant qu’elles appelaient « Fille de Dieu, Fille de l’Église, Fille au grand cœur », et à qui elles promettaient le paradis ? (Ibid., p. 130.)

Saint Michel lui recommanda principalement de se bien conduire, de fréquenter l’église, d’être bonne et pieuse enfant ; que Dieu l’aiderait. Et il lui enseigna tant de bonnes choses que Jeannette crut qu’il était bien l’ange de Dieu. « Les bons conseils, le confort, la bonne doctrine qu’elle ne cessa d’en recevoir le lui disaient clairement » (Procès, t. I, p. 169, 170, 174).

Dès que la fille de Jacques d’Arc fut persuadée que ses voix venaient de Dieu, elle fit vœu de virginité. Elle pouvait dire : « Mes voix m’ont toujours bien gardée et je les ai toujours bien comprises » (Ibid., p. 62). À quel moment le céleste archange commença-t-il à lui raconter « la pitié qui était au royaume de France », on ne peut que le conjecturer.

Quelle que soit l’époque où la voix dit à Jeanne qu’il fallait qu’elle vînt en France, c’est vraisemblablement après la prise de Rambouillet par le duc de Bedford en 1427, et celle de Laval par Talbot en mars 1428, qu’elle le lui dit deux ou trois fois par semaine.

Un jour, le langage de l’archange ne lui permit plus d’hésiter. Saint Michel lui commanda expressément « d’aller à Vaucouleurs trouver le capitaine de la place, Robert de Baudricourt ; qu’il lui donnerait des gens pour la mener au Roi. — Mais, répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille, ne sachant chevaucher comme les hommes d’armes et guerroyer. — N’importe ; va, reprit la voix. »

Jeanne à Vaucouleurs

Sur ces entrefaites, un cousin par alliance, Durand Laxart, qui demeurait à Burey-le-Petit, non loin de la châtellenie, vint demander au père de Jeanne d’emmener sa fille chez lui. Confiante en la discrétion de Laxart, Jeanne lui découvrit son secret : « Il fallait, lui dit-elle, qu’elle se rendît en France auprès du Dauphin pour le faire couronner.

N’avait-on pas dit, d’ailleurs, que la France serait perdue par une femme et qu’une femme ensuite la sauverait ? » C’est pourquoi elle priait Laxart de la mener à Robert de Baudricourt, afin que ce capitaine la fît conduire au Dauphin (Procès, t. II, p. 444).

Laxart condescendit à la prière de Jeanne ; lui-même l’accompagna à Vaucouleurs. C’était vers le 13 mai, fête de l’Ascension. Jeanne parut devant Baudricourt et lui exposa sa requête « de la part de son Seigneur ». — « Quel est celui que tu appelles ton Seigneur ? demanda le capitaine. — Le roi du ciel, répondit Jeanne. — Cette fille est folle, dit Baudricourt. Et s’adressant à Laxart : ce que vous avez de mieux à faire, c’est de la ramener à son père. »

Jeanne revint à Domremy. Elle ne fut ni surprise de son insuccès, car ses voix l’avaient prévenue, ni découragée. Elle avait même reconnu le capitaine au milieu de ses hommes d’armes, quoique rien ne le distinguât et qu’elle ne l’eût jamais vu. Découragée, elle l’était si peu que, le 23 juin suivant, elle disait à un garçon du village, Michel Lebuin : « Sais-tu bien qu’entre Coussey et Vaucouleurs, il y a une jeune fille qui mènera sacrer le roi à Reims ? » (Procès, t. II, p. 447.)

Ses voix le lui avaient donc appris. Quand le siège d’Orléans aura commencé, saint Michel lui dira qu’elle le fera lever. Cela ne tarda pas, puisque les Anglais arrivaient le 12 octobre de cette année sous les murs de la cité orléanaise. Dès que la nouvelle en fut parvenue à Domremy, les voix de la jeune vierge redoublèrent leurs instances. Deux, trois fois par semaine, elles lui disaient qu’il lui fallait quitter son village et aller en France. Jeannette en vint à « ne plus durer où elle était ».

Son père eut beau lui parler mariage, elle n’en voulut à aucun prix. Un jeune homme, épris d’elle, la cita devant l’officialité de Toul, sous le prétexte qu’elle lui avait promis sa main. Jeanne comparut, prouva qu’elle n’avait rien promis et gagna sa cause.

Elle était plus préoccupée du moyen de tenter une démarche nouvelle auprès du capitaine Baudricourt. Le moyen, c’est encore Durand Laxart qui le lui fournit. Jeanne parut de nouveau devant Baudricourt avec une robe tout usée. Elle lui demanda derechef de la faire conduire au Dauphin. Baudricourt ne l’écouta pas plus que la première fois.

Confiante au succès final de sa requête, la Pucelle ne voulut pas quitter Vaucouleurs. Ses voix lui signifiaient que, avant la mi-carême, elle devrait se mettre en route et aller au Dauphin, « fallût-il user ses jambes jusqu’aux genoux » ; que, avant peu, le capitaine lui accorderait ce qu’elle demandait. En conséquence, Laxart la remit entre les mains d’un de ses amis, nommé Henri le Royer, et de sa femme. En attendant la réponse favorable, la jeune vierge mène dans Vaucouleurs la vie de travail et de piété qui avait été sa vie à Domremy.

Deux officiers de Baudricourt, nommés l’un Jean de Novelompont ou Jean de Metz, l’autre Bertrand de Poulengy, en furent frappés. Ils s’enquirent de ses projets. Jeanne leur ayant dit que « ni rois, ni ducs, ne pouvaient recouvrer le royaume ; qu’il n’y avait secours que d’elle, faible femme ; qu’ainsi le voulait le Seigneur », les deux gentilshommes mirent leurs mains dans sa main et lui donnèrent leur foi que, Dieu aidant, ils la mèneraient au Dauphin.

Le travail désirable se fit dans l’esprit de Baudricourt pendant un voyage que, juste à ce moment, la Pucelle dut faire à Nancy, où l’appelait le vieux duc de Lorraine, alors malade assez gravement. Jeanne ne rendit pas la santé au duc, mais elle l’engagea à reprendre sa femme à laquelle il n’avait rien à reprocher.

Rentrée à Vaucouleurs après s’être agenouillée dans le sanctuaire de Saint-Nicolas-du-Port, la jeune fille trouva Baudricourt en de meilleures dispositions, grâce sans doute à ce que lui avaient appris ses deux écuyers. Sur sa demande, le curé de Vaucouleurs fit subir à Jeanne un exorcisme, sans qu’elle s’y attendît.

L’exorcisme n’ayant pas révélé chez elle la présence de l’esprit malin, Baudricourt fut singulièrement ébranlé lorsque, le 12 février, jour du désastre de Rouvray, Jeanne, se présentant soudain au capitaine, lui dit : « En nom Dieu, vous tardez trop à m’envoyer. Aujourd’hui, le gentil Dauphin a eu près d’Orléans grand dommage. Et il sera en péril de l’avoir plus grand, si ne m’envoyez bientôt vers lui. »

Le lendemain 13 février, l’autorisation était accordée. Les habitants de Vaucouleurs voulurent offrir à la voyageuse le costume des gens de guerre de ce temps. Laxart lui acheta un coursier vigoureux au prix de seize francs d’or. Le jour du départ, 23 février, Jeanne et son escorte, composée de Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, de leurs deux serviteurs, d’un messager royal et d’un archer, passaient sous la porte de France, aux acclamations des habitants.

Baudricourt remettait une épée à la future guerrière et, prenant congé d’elle, lui disait : « Allez, allez, et advienne que pourra. »

De Vaucouleurs à Chinon. La Pucelle est nommée chef de guerre

Il fallut onze jours pour se rendre de Vaucouleurs à Chinon, où étaient Charles VII et la cour. Dans cette chevauchée, la jeune fille n’entendit la messe qu’à Saint-Urbain et Auxerre, avant de pénétrer en terre française. En revanche, elle en entendit trois le même jour à Sainte-Catherine de Fierbois. De cette localité, elle écrivit au roi une lettre dans laquelle elle le priait de la recevoir. Elle ne voulait que lui venir en aide et elle l’assurait qu’elle le reconnaîtrait au milieu de sa cour (Procès, t. I, p. 54).

Sa lettre ne resta pas sans réponse. Le roi lui permit d’arriver jusqu’à Chinon. Le 6 mars, un dimanche, vers midi, Jeanne entrait dans la ville et allait attendre au logis d’une « bonne femme » que le Dauphin daignât la recevoir.

Charles VII voulut entendre son Conseil et les deux gentilshommes qui avaient conduit la jeune fille. Des « nobles, conseillers et gens de la cour » vinrent aussi voir Jeanne en son logis. À leur question : Dans quel but avait-elle fait ce voyage ? elle répondit qu’elle avait deux choses en mandat de la part du Roi des cieux : faire lever le siège d’Orléans aux Anglais et amener le Dauphin à Reims pour qu’il y fût sacré (Procès, t. III, p. 115). La jeune reine Marie d’Anjou manda la voyageuse et l’entretint. Après deux ou trois jours d’attente, Jeanne vit s’ouvrir devant elle les portes du château.

Charles VII avait pris la précaution de se vêtir moins richement que les seigneurs de sa cour et de se mêler à eux. Plus de trois cents personnes se pressaient dans la salle d’audience qu’éclairaient cinquante flambeaux. Jeanne se présenta modestement, fit gracieusement la révérence d’usage, « comme si elle eût vécu constamment à la cour », et marcha droit au Dauphin. — « Dieu vous donne bonne vie, gentil sire, lui dit-elle. — Mais je ne suis pas le roi, repartit Charles VII : le roi, le voilà. »

Et il désignait un des seigneurs, richement vêtu. — « En nom Dieu, reprit Jeanne, vous l’êtes le roi, gentil prince, et non un autre. » Charles lui demanda son nom. Elle répondit : — « Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. » Elle ajouta que Dieu l’envoyait pour lui venir en aide ; que, s’il lui baillait gens, elle ferait lever le siège d’Orléans et le mènerait sacrer à Reims.

— « Gentil sire, dit-elle en finissant, mettez-moi à l’œuvre et le pays sera tantôt allégé. »

Ce cri émut profondément le jeune roi. La Pucelle lui dit ensuite qu’elle avait des choses secrètes à lui communiquer. Et « par l’espace d’une heure, elle l’entretint de choses que nul ne savait et ne pouvait savoir sinon Dieu.

Une de ces choses fut l’assurance donnée par Jeanne à Charles de la part de son Seigneur qu’il était vrai héritier et fils du roi Charles VI. » Mais pour que Charles VII eût foi en elle, la première chose qu’elle lui révéla fut la prière qu’il avait faite à Dieu le 1er novembre 1428, lorsqu’il estimait la situation désespérée. De cette prière, Charles n’avait jamais parlé à personne.

Instruite par ses voix, Jeanne la lui rappela textuellement en cette audience, et quelques jours après, en présence du duc d’Alençon, de Christophe d’Harcourt et de Gérard Machet, confesseur du roi.

Charles VII sortit rayonnant de cet entretien. On eût dit, au rapport d’Alain Chartier, « qu’il venait d’être visité du Saint-Esprit ».

Jeanne ne jouit pas longtemps à Chinon de l’hospitalité royale. Quatre ou cinq jours après l’audience, le 15 mars, Charles VII l’emmenait à Poitiers, où une commission de prélats, conseillers et docteurs devait examiner s’il y avait lieu de la mettre « à l’œuvre », de lui donner des armes et des gens. À la tête de la commission officielle fut placé le chancelier du royaume, Regnault de Chartres, archevêque de Reims.

Poitiers, Tours et Blois. Départ pour Orléans

Le registre dans lequel furent consignés les procès-verbaux des séances ayant malheureusement été perdu, nous savons très peu de chose des questions qui furent traitées. La Pucelle avait été confiée aux soins de dame Rabateau, dont le mari, maître Jean Rabateau, était avocat général criminel au Parlement. C’est dans cette honorable maison que se transportèrent les commissaires désignés pour interroger la jeune fille sur sa mission. À vous entendre, lui dirent-ils, Dieu même vous envoie vers le roi.

Nous venons voir s’il faut vous croire. Et ils entreprirent de lui montrer par de belles et douces raisons qu’elle se trompait.

Jeanne leur répondit. « Et ils étaient grandement ébahis » d’entendre une simple bergère ainsi répondre. Elle parla de son pays, de ses visions, de la pitié qu’il y avait au royaume de France, du commandement que ses voix lui avaient fait de partir, de son voyage accompli sans encombre, ainsi que ses voix le lui avaient annoncé.

Guillaume Aymeric, dominicain et professeur de théologie, lui dit alors : « Jeanne, vous prétendez que c’est le plaisir de Dieu que les Anglais s’en aillent en leur pays, et vous demandez des armes et des gens. Si cela est, il n’en faut pas, car le seul plaisir de Dieu peut les déconfitre et les faire aller en leur pays. » — « En nom Dieu, repartit Jeanne, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire. »

Sur ce, maître Seguin de Seguin, des Frères Prêcheurs lui aussi, lui demanda quelle langue parlaient ses voix. — « Un meilleur français que le vôtre, répliqua la jeune Lorraine. » C’était vrai, remarquait plus tard avec bonhomie maître Seguin : je parlais limousin.

En ce moment, un théologien carme du nom de Seguin tout court, « un bien aigre homme », dit la Chronique de la Pucelle, intervint et dit : — « Le roi serait sacré à Reims. — La ville de Paris rentrerait en l’obéissance du roi. — Le duc d’Orléans reviendrait d’Angleterre. »

« Moi qui vous parle, disait aux juges de la réhabilitation maître Seguin, j’ai ouï ces prédictions et je les ai vues accomplies » (Procès, t. III, p. 205).

En ces diverses séances, qui se renouvelèrent pendant trois semaines, il ne tomba des lèvres de Jeanne aucune réponse capable de faire suspecter sa piété, la pureté de sa foi. D’autre part, des dames de toute vertu, la reine Yolande de Sicile, les dames de Gaucourt et de Trêves, s’assuraient de la parfaite virginité, de la parfaite pureté de la jeune fille, choses incompatibles avec une influence démoniaque.

Les docteurs de Poitiers, dans leur rapport au roi, émirent l’avis qu’il y avait lieu de donner à Jeanne des hommes d’armes, ainsi qu’elle le demandait, et de la mener devant Orléans.

« Ces choses ouïes », le roi, considérant la grande bonté qui était en cette Pucelle, conclut en son conseil que dorénavant il s’aiderait d’elle au fait de ses guerres, attendu que pour ce elle lui était envoyée » (Procès, t. III, p. 210). En conséquence Jeanne fut nommée « chef de guerre ». Dux femina belli facta est, remarque en ses Mémoires le pape Pie II (Procès, t. IV, p. 510).

À Tours et Blois. Départ pour Orléans. — Charles VII ne se borna pas au témoignage de confiance qu’il venait de donner à l’envoyée de Dieu : il commanda qu’on lui montât une maison militaire en rapport avec le rang auquel il venait de l’élever, et il lui fit présent d’une armure toute blanche. À la tête de sa maison militaire fut placé un brave écuyer d’âge mûr, qui était au comte de Dunois, le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens.

Deux jeunes gentilshommes lui servirent de pages, l’un nommé Louis de Coutes, qui était avec Jeanne depuis l’audience de Chinon, l’autre dont on ne connaît que le nom de Raymond. Les deux écuyers qui avaient accompagné la jeune fille depuis Vaucouleurs, ses deux plus jeunes frères, Pierre et Jean, qui étaient venus la rejoindre, deux hérauts d’armes et des varlets complétèrent sa maison. Pour aumônier, la Pucelle eut frère Pasquerel, des Ermites de saint Augustin au couvent de Tours.

À frère Pasquerel se joignit plus tard un religieux, cousin germain de Jeanne, frère Nicolas, profès en l’abbaye de Cheminon de l’ordre de Cîteaux, diocèse de Châlons, que la jeune guerrière demanda elle-même à l’abbé du monastère.

Il y eut une chose que Jeanne n’accepta pas : l’épée que lui offrait Charles VII. Elle n’en voulait d’autre, lui dit-elle, que l’épée conservée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois. Elle en savait l’existence par ses voix. Sur ses indications, on alla la chercher et on la trouva derrière l’autel, toute rouillée, ornée de cinq croix. Un armurier de Tours la mit en bon état.

Les prêtres de Fierbois offrirent un fourreau de velours vermeil, les habitants de Tours un fourreau de drap d’or ; ce qui n’empêcha pas la Pucelle d’en faire exécuter un troisième de cuir solide.

La bannière ou étendard était pour les chefs de guerre le signe du commandement. Jeanne eut le sien dès Poitiers, « écu d’azur, avec une colombe blanche qui tenait en son bec une banderole sur laquelle on lisait : De par le roy du ciel ». Mais cet étendard n’était pas celui que voulaient ses saintes. Elles lui marquèrent de quelle manière il devrait être exécuté : en linon blanc, brodé de soie et semé de lis.

Sur la face, en lettres d’or, les noms sacrés de Jésus et de Marie ; au milieu, Dieu assis sur les nuées, un globe dans la main. De chaque côté, un ange présentant une fleur de lis que Dieu bénissait. Sur le revers, figurait l’écu de France porté par deux anges.

À la bannière, Jeanne ajouta un pennon, bannière plus petite. Ce pennon avait pour sujet l’Annonciation. Devant la Vierge, un ange tenait un lis à la main et le lui offrait.

Le 20 avril, le jeune roi quittait Poitiers et donnait l’ordre de conduire la Pucelle à Tours. En même temps, il chargeait le duc d’Alençon de rassembler à Blois un corps expéditionnaire et un convoi de secours que Jeanne mènerait à Orléans. Le 25 avril, la Pucelle prenait le chemin de Blois en compagnie de l’archevêque de Reims et du seigneur de Gaucourt.

Arrivée en cette ville, elle se mit en rapport avec les gens du corps de secours et les convoqua deux fois par jour autour d’une bannière représentant l’image de Jésus crucifié. Avec les prêtres et frère Pasquerel, elle leur faisait chanter des hymnes et des cantiques, mais elle les engageait surtout à purifier leur conscience par une bonne confession. Avant de tenter le sort des armes, le nouveau chef de guerre voulut faire entendre aux Anglais et à leurs capitaines des propositions de paix.

Elle leur adressa une lettre, dans laquelle, de la façon la plus décidée, elle leur signifiait que, s’ils ne voulaient s’en aller en leurs pays, ils seraient « boutés hors de France », et le roi Charles, « vray héritier », entrerait à Paris en bonne compagnie.

Sans attendre la réponse, le 27 avril, le corps et le convoi de secours se mettaient en route pour Orléans. En tête des hommes d’armes flottait la bannière de Jésus crucifié : des prêtres l’entouraient et chantaient le Veni Creator. La messe fut célébrée en plein air, Jeanne y communia. Il en fut de même le lendemain. Le 29, au matin, on arrivait en vue d’Orléans.

III. Jeanne d’Arc dans l’accomplissement de sa mission de vie : phase guerrière. — Du siège d’Orléans à la sortie de Compiègne

Ainsi que Jeanne l’a déclaré aux docteurs qui l’examinaient, à Orléans elle va donner son premier signe.

La première partie de sa mission, que l’on peut nommer sa « mission de vie », comprend elle-même deux phases, l’une guerrière, du siège d’Orléans à la sortie de Compiègne ; l’autre douloureuse, à laquelle se rattachent sa captivité, son procès, son supplice.

Dans la « mission de survie », rentrent les événements annoncés par la Pucelle à Poitiers et Rouen comme devant s’effectuer à coup sûr, sinon de son vivant, du moins après sa mort ; entre autres la paix d’Arras, la soumission de Paris, la recouvrance du royaume, la délivrance du sol français.

Jeanne dans Orléans. — Bastilles emportées. — Les Anglais lèvent le siège

Orléans était la ville dont la possession importait le plus à Charles VII. Par sa position sur la Loire, elle barrait aux Anglais l’accès des provinces du Centre et du Midi. Cette ville prise, la conquête du reste du royaume n’était qu’une affaire de peu de temps. Aussi le Grand Conseil d’Angleterre avait-il chargé un de ses meilleurs capitaines, le comte de Salisbury, de mener le siège.

Le 12 octobre, il était sous les murs de la place. Le 24 du même mois, il donnait assaut au boulevard ou fort des Tournelles, sur la rive gauche du fleuve, et s’en emparait. Mais le soir même de ce jour, un éclat de boulet le frappait en plein visage, et trois jours après, il mourait. Le siège traîna en longueur. Les Anglais entreprirent de construire autour de la place une ligne de petits forts ou bastilles se reliant les uns aux autres et menaçant les assiégés d’un infranchissable blocus.

Elles étaient au nombre de treize. Le 20 avril, la dernière, celle de Saint-Jean-le-Blanc, du côté de la Sologne, s’achevait.

Le vendredi 29 avril, Jeanne arrivait par la rive gauche de la Loire en vue d’Orléans, à la hauteur de la bastille de Saint-Loup. On avisa dès son arrivée « Monseigneur le Bâtard » (Jean, bâtard d’Orléans, gouverneur de l’Orléanais), connu dans l’histoire sous le nom de Dunois ; il vint avec ses capitaines et quelques-uns des principaux bourgeois souhaiter la bienvenue à la jeune guerrière. En cette entrevue, plusieurs mesures furent prises. Elles devaient procurer l’entrée des vivres dans la ville par la Loire, le retour du corps expéditionnaire de Blois pour y prendre un second convoi, et l’entrée de la Pucelle dans la ville assiégée. Dunois insista sur ce dernier point.

« Les Orléanais, dit-il, croiraient ne rien avoir, s’ils n’avaient la Pucelle. » Tout se passa comme il avait été convenu. Des chalands, préparés exprès, reçurent les vivres. Comme l’avait annoncé Jeanne, les eaux, qui étaient basses le matin, grossirent ; le vent, qui était contraire, tourna ; munitions et vivres entrèrent dans la ville sans empêchement.

Jeanne traversa la Loire, s’arrêta sur la rive droite au château de Reuilly, chez Guy de Cailly, et le soir, vers huit heures, elle faisait son entrée dans Orléans. Montée sur un cheval blanc, ayant Dunois à sa gauche, à sa suite le maréchal de Boussac, La Hire, Xaintrailles, elle fut conduite à l’hôtel du trésorier du duc d’Orléans, messire Jacques Boucher, avec ses deux frères et les deux gentilshommes de Vaucouleurs, et y reçut une large hospitalité.

Sur sa demande, la fille de son hôte vint avec elle, dans la chambre qu’on lui avait préparée, prendre son repos.

On ne pouvait songer à une action militaire, tant que le corps de secours et le second convoi de vivres ne seraient pas revenus de Blois. Le samedi 30 avril, la Pucelle envoya aux assiégeants une sommation « bien simple, remarquait Dunois, mais catégorique ». Les Anglais répondirent que s’ils la tenaient, ils la feraient brûler. Non contente de cette sommation écrite, elle se rendit, le soir de ce même jour samedi, devant la bastille des Tournelles et somma le capitaine William Glasdale de se retirer. On lui répondit par des injures. « N’importe, répliqua la Pucelle, vous vous en irez bientôt, et toi, Glacidas (nom francisé de Glasdale), tu ne le verras pas. »

Le dimanche 1er mai, nouvelle sommation à la Croix-Morin. Ce même jour et le lundi 2 mai, Jeanne parcourt la ville et encourage les habitants. Le mardi 3 mai, fête de l’Invention de la Sainte Croix, il y eut une procession solennelle à laquelle Jeanne assista. On lui disait : — « Vous pensez que Dieu aura pitié de nous ? — Oui, bons Orléanais. Les Anglais ont la personne du duc d’Orléans, ils n’auront pas sa ville. »

Le 4 mai, Jeanne avec cinq cents hommes d’armes vint à la rencontre du convoi de Blois, que Dunois ramenait. Troupes et vivres, en tête frère Pasquerel portant la bannière des hommes d’armes, entrèrent dans la ville sans que les Anglais tentassent de s’y opposer. De retour chez elle, la jeune fille se jeta sur son lit pour prendre un peu de repos.

Tout à coup elle s’éveille et dit à son écuyer Jean d’Aulon : « En nom Dieu, mes Voix me disent d’aller contre les Anglais. » Elle sort, et apercevant son page : « Ah ! sanglant garçon, lui dit-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu. Allez quérir mon cheval. » Elle y monte aussitôt, saisit son étendard et court vers la porte de Bourgogne. On se battait, en effet, de ce côté.

Des hommes d’armes imprudents avaient attaqué la bastille de Saint-Loup, que de trois à quatre cents Anglais occupaient. La bataille était rude. Jeanne accourt au milieu des assaillants, son étendard à la main. Au bout de trois heures, la bastille était emportée. C’est ce jour-là que, rencontrant un blessé couvert de sang, la noble fille demanda qui il était. — « Un Français, lui fut-il répondu. — Ah ! s’écria-t-elle, je n’ai jamais vu couler de sang français que les cheveux ne se dressassent sur ma tête. » (Procès, t. III, p. 213.)

Le 5 mai, jour de l’Ascension, elle écrivait aux assiégeants une dernière lettre afin « qu’ils rentrassent dans leur pays ». Elle la leur envoya attachée à une flèche.

Le 6 mai, vendredi, Jeanne passe la Loire avec quatre mille combattants, dans le dessein d’attaquer les bastilles de la rive gauche. Les Anglais ayant mis le feu à Saint-Jean-le-Blanc, elle s’écrie : « Alors, enlevons les Augustins ! » et elle va planter son étendard sur le bord du fossé. Les ennemis sortant de la bastille jettent la panique dans les rangs des Français : ceux-ci reculent, entraînant la Pucelle. Mais la vaillante jeune fille se retourne et, secondée par La Hire, elle court sus aux Anglais.

On la suit, le combat s’engage, acharné, les Français pénètrent dans la bastille, ils la livrent aux flammes, et une deuxième victoire couronne leurs efforts. Restait la bastille des Tournelles. Jeanne en remit l’attaque au lendemain. « J’aurai, dit-elle à son aumônier frère Pasquerel, plus ample besogne que jamais. Il sortira demain du sang de mon corps à la hauteur de la poitrine : tenez-vous toujours près de moi. » En avril précédent, la jeune Lorraine avait annoncé déjà cette blessure à Charles VII. « Au siège d’Orléans, lui avait-elle dit, je serai blessée ; mais non mortellement. »

Le samedi 7 mai, dès que la Pucelle eut rejoint les troupes devant les Tournelles, l’attaque de la bastille commença. Les Français paraissant faiblir, Jeanne prend une échelle, l’applique au rempart et, au cri de : « Qui m’aime me suive », elle se met à monter. À peine avait-elle gravi quelques échelons qu’un trait d’arbalète l’atteint entre la gorge et l’épaule et la perce de part en part. On l’emporte et on panse sa blessure. Des larmes coulent de ses yeux à la vue du sang.

Mais, se reprenant, elle-même arrache le fer de la plaie. On lui offre un charme pour la guérir. « Il y aura bien moyen de guérir sans mal faire », répond-elle. Frère Pasquerel, qui n’a pas oublié la recommandation de la veille, est près d’elle : il la confesse et Jeanne reparaît au milieu des siens. On parlait de renvoyer l’attaque au lendemain. — « Point du tout, s’écrie Jeanne ; n’ayez doute, vous entrerez bientôt dedans. Reposez-vous, mangez, buvez, et puis retournez à l’assaut de par Dieu : les Anglais faibliront et seront prises leurs tourelles et bastilles. » On suit le conseil de Jeanne. Les Anglais n’opposent qu’une faible résistance. — « Glacidas, Glacidas, crie Jeanne, rends-toi au roi du ciel : tu m’as grossièrement injuriée ; mais j’ai grand’pitié de vos âmes. »

Glasdale essaie de passer le pont qui reliait le boulevard au fort des Tournelles : le pont auquel les Orléanais avaient mis le feu s’effondre et le capitaine anglais avec ses gens est précipité dans la Loire. Ainsi qu’elle l’avait annoncé, Jeanne rentra dans Orléans par le pont, bien qu’une arche en fût rompue ; car on se hâta de rétablir le passage. Les cloches sonnèrent dans toutes les églises, on chanta le Te Deum.

Le lendemain 8 mai, de grand matin, les troupes anglaises, sortant de leurs bastilles de la rive droite, se rangèrent devant la ville comme pour offrir la bataille. Ce n’était qu’une feinte : ils levaient le siège. Les troupes françaises sortirent également, prêtes à combattre, s’il le fallait. En attendant, comme c’était un dimanche, la Pucelle fit célébrer publiquement deux messes. — « Les Anglais, demanda-t-elle, tournent-ils le visage ou le dos ? — Ils tournent le dos, lui fut-il répondu. — Eh bien, qu’ils s’en aillent ; vous les aurez une autre fois. » Les Anglais battaient effectivement en retraite. Orléans était délivré.

Campagne de la Loire. — Jargeau, Meung, Beaugency. — Victoire de Patay. — Campagne de Reims. Le sacre

S’arrachant le 10 mai à la reconnaissance des Orléanais, Jeanne se dirigea sur Tours où le roi vint la rejoindre et la féliciter. De Tours, Charles VII l’emmena au château de Loches. Coupant court à ses hésitations, la Pucelle lui proposa de nettoyer les bords de la Loire et de reprendre Jargeau, Meung, Beaugency, où les Anglais battus s’étaient retirés.

Charles approuva ce plan de campagne, et l’on en prépara l’exécution. Le duc d’Alençon, qui venait de payer le complément de sa rançon aux Anglais, fut mis à la tête de l’armée royale, et la Pucelle lui fut adjointe, avec ordre de ne rien faire sans son conseil.

Le lieu fixé pour la réunion des troupes fut Selles-en-Berry. Le 6 juin, Jeanne y était rendue. Le 12 juin, huit mille combattants campaient devant Jargeau, que Suffolk défendait avec six cents hommes d’élite et de l’artillerie. La nuit même, les Français occupaient les faubourgs. Le lendemain, l’assaut était donné dès neuf heures du matin, la place prise et Suffolk contraint de rendre son épée.

Le lundi 13 juin, Jeanne et le duc d’Alençon allèrent à Orléans mander cette bonne nouvelle au roi. Le mercredi 15 juin, on attaquait le pont de Meung et on s’en emparait. Le 16 juin, on se portait devant Beaugency. La garnison avait abandonné la ville et s’était retirée sur le pont et dans le château. À ce moment, la Pucelle apprenait que Talbot était allé au-devant de Falstaff, le vainqueur de Rouvray, qui venait avec un corps de troupes considérable porter secours aux vaincus.

Les Français, que le connétable de Richemont avait rejoints avec quatre cents lances et huit cents archers, laissèrent Beaugency et marchèrent au-devant des deux capitaines anglais. Ils les rencontrèrent non loin de Meung. Les deux armées passèrent la journée à s’observer et à préparer la défense. Le lendemain, Falstaff et Talbot apprenaient que pendant la nuit la garnison de Beaugency avait capitulé.

Il ne leur restait qu’à livrer bataille ou à battre en retraite ; ils prirent ce dernier parti. La Pucelle et ses gens s’élancent à leur poursuite ; en tête chevauchent à toute bride quinze cents cavaliers conduits par La Hire et Xaintrailles. Les Anglais sont atteints dans les champs de Patay. La Hire et Xaintrailles les culbutent ; Falstaff lui-même s’enfuit sans tourner la tête, Talbot est fait prisonnier.

Ainsi que l’avait dit la jeune guerrière, « le gentil roi tenait bien la plus grande victoire qu’il eût jamais ».

Le dimanche matin 19 juin, le lendemain même de la « chasse » de Patay (18 juin), la Pucelle revint à Orléans, et de là rejoignit le roi à Sully-sur-Loire, où son favori La Trémoille lui donnait une royale hospitalité. Le 22 juin, on tint conseil à Châteauneuf. Plusieurs capitaines étaient d’avis qu’on marchât sur la Normandie ; Jeanne insistait pour qu’on marchât sur Reims, par la raison que, le Dauphin une fois sacré, la puissance de ses adversaires diminuerait considérablement.

On se rendit à son avis. La ville choisie pour le rendez-vous général fut Gien sur la Loire. Le 24 juin, Jeanne y arrivait. Le 27, elle se portait en avant dans la direction de Montargis. Le 29, Charles VII partait lui aussi avec les douze mille hommes qui composaient la petite armée. Jeanne écrivit aux habitants de Troyes une lettre pour les engager à ouvrir leurs portes. Charles VII leur en écrivait une semblable. Mais quand l’armée se présenta devant la ville, elle en trouva les portes fermées.

C’était un siège qu’il fallait entreprendre. On n’avait pas abondance de vivres. Au bout de cinq à six jours la disette se fit sentir. Devant ces difficultés, on agita dans le conseil royal la question de reprendre la route de la Loire. C’était l’avis de l’archevêque de Reims, et on y paraissait décidé lorsque le seigneur de Trêves fit observer qu’on devait entendre au moins la Pucelle sur ce sujet.

Le roi mande Jeanne. — « Gentil roi de France, lui dit-elle, si vous voulez demeurer ici, avant trois jours Troyes sera en votre obéissance par force ou par amour ; n’en faites nul doute. » Regnault de Chartres repartit : « Qui serait certain de l’avoir dans six jours l’attendrait bien. Mais dites-vous vrai ? — Oui, je dis vrai, réplique Jeanne. » Et l’on résolut d’attendre.

Sans perdre de temps, la Pucelle ordonne qu’on prépare tout pour donner l’assaut le lendemain à la première heure. L’assaut allait commencer lorsqu’une députation se présente et, au nom des habitants, demande à se rendre. À neuf heures du matin, le 10 juillet, au son des cloches, Charles VII, Jeanne et l’armée royale entraient solennellement dans la ville de Troyes. Le 15 juillet, Châlons-sur-Marne suivait l’exemple de Troyes.

Le 16 juillet, le Dauphin était à Sept-Saulx, distant de quatre lieues de Reims. En cet endroit, une députation de Rémois vint solliciter amnistie pleine et entière. Charles VII l’accorda bien volontiers. Le soir après dîner, il se présentait aux portes de sa bonne ville avec la Pucelle et il était reçu solennellement par l’archevêque Regnault de Chartres qui s’y était rendu le matin même. On avait fixé la cérémonie du sacre au lendemain.

Les seigneurs de Boussac, de Graville, de Rais et de Culan allèrent chercher la Sainte Ampoule qui était confiée à l’abbé de Saint-Denis. L’abbé la porta solennellement sous un dais et la remit à l’archevêque Regnault qui, entouré de son clergé, l’alla déposer au milieu du maître-autel. À gauche et à droite du jeune roi se tenaient les six pairs ecclésiastiques et les six pairs laïques. Devant Charles VII, le sire d’Albret portait l’épée de connétable.

À côté, on voyait Jeanne d’Arc, son étendard à la main (17 juillet 1429).

Quand Charles VII eut été sacré et couronné, Jeanne d’Arc se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux et lui dit en versant d’abondantes larmes : « Gentil roi, maintenant est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, montrant que vous êtes vrai roi et celui à qui le royaume doit appartenir. » Et pendant qu’elle parlait, les seigneurs présents pleuraient comme elle. Et tous, mieux que jamais, crurent que ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait de par Dieu.

À Reims, il fut doux à Jeanne de revoir et d’embrasser Jacques d’Arc son père. Le roi lui ayant octroyé pour les villages de Greux et Domremy l’exemption de toutes tailles et impôts, Jacques d’Arc put en porter à ses concitoyens la bonne nouvelle.

IV. Après le sacre. Seconde partie de la mission de Jeanne d’Arc

Jeanne avait tenu les promesses faites à Poitiers ; mais il lui restait autre chose à faire : poursuivre l’œuvre du relèvement de la France, l’expulsion totale de l’Anglais, qui ne pouvait être achevée que les armes à la main ; et enfin payer à Dieu par sa captivité, son procès et sa mort, le prix de cette rédemption définitive du pays.

Le roi, que Jeanne vient de faire couronner, ne tardera pas à la délaisser. Prêtant l’oreille à ses favoris, il espérera de la diplomatie les résultats qu’il n’eût dû attendre que de la force des armes ; et la Pucelle, persistant à combattre quand même pour rester fidèle à sa mission, tombera sous les murs de Compiègne entre les mains de ses ennemis.

Jeanne eût été heureuse de pouvoir après le sacre s’en retourner dans son petit village : le langage qu’elle tint à Regnault de Chartres ne permet pas d’en douter. « En quel lieu, Jeanne, pensez-vous mourir ? » lui demandait le prélat en traversant Crespy-en-Valois. — « Où il plaira à Dieu, répondit la jeune fille ; car je ne suis assurée ni du temps ni du lieu plus que vous-même. » Et elle ajouta : « Que je voudrais qu’il plût à Dieu, mon Créateur, que je m’en retournasse maintenant, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère, et garder leurs troupeaux avec mes frères. » (Procès, t. III, p. 14-15 : déposition de Dunois, témoin de la scène.) Lorsque Jacques d’Arc prit congé de sa fille à Reims, Jeanne eût pu le suivre, si elle avait voulu ; et elle l’eût suivi si ses voix l’eussent laissée libre. Mais elle ne l’était pas.

Après le sacre, ses voix ne la blâmèrent jamais d’avoir continué de porter les armes. Au contraire, en lui rappelant qu’une gloire supérieure lui était réservée, en l’exhortant à ne point « avoir souci de son martyre ; qu’elle s’en viendrait à la gloire du paradis », elles donnaient à sa conduite une entière approbation.

Campagne de l’Île-de-France. — L’échec de Paris

Le jeune roi ne partit pas le lendemain du sacre pour le prieuré de Corbigny, où il devait selon l’usage toucher les écrouelles. Il ne le fit que le 20. Les 18 et 19 juillet se passèrent à recevoir les ambassadeurs du duc de Bourgogne, qui venaient faire des ouvertures de paix. Le jour même du sacre, la Pucelle avait écrit à Philippe le Bon pour l’engager à se rapprocher du roi. Une trêve de quelques jours fut conclue entre les représentants de Philippe et ceux de Charles VII. Le 30 juillet, on prit la route de l’Île-de-France. Aucune action sérieuse ne marqua cette campagne. Sauf la tentative sur Paris, il n’y eut que des démonstrations se bornant à de simples escarmouches. La renommée faisait plus en faveur du prince qui venait d’être sacré que la force des armes.

Jusqu’au 14 août, les deux armées, française et anglaise, passèrent leur temps à des marches et contremarches. Le duc de Bedford semblait offrir la bataille, puis tout à coup se dérobait. Le 17 août, Compiègne se rendait au roi, qui le lendemain y entrait solennellement. Il en fut de même de Beauvais, malgré l’opposition de son évêque, Pierre Cauchon.

Le 28 août, donnant suite au système inauguré à Reims, les conseillers du roi, Regnault de Chartres à leur tête, concluent à Compiègne avec les ambassadeurs de Philippe une trêve qui devait finir à Noël.

Ce n’étaient point des trêves de ce genre qui pouvaient procurer une paix durable : la Pucelle comptait ne l’obtenir que « par le bout de la lance ». Elle avait suivi le roi à son entrée dans Compiègne le 18 août. Le 23, elle en partait avec le duc d’Alençon et l’élite de l’armée et, le 26, entrait dans Saint-Denis sans coup férir. Paris était l’objectif de la campagne. Charles VII ne refusait pas de s’y porter ; mais il ne se pressait pas.

Après divers messages et instances personnelles du duc d’Alençon, il se décide, et le 7 septembre il vient dîner à Saint-Denis. L’attaque est résolue pour le lendemain, fête de la Nativité de la Bienheureuse Vierge.

Des douze mille hommes que comprenait l’armée royale, on forma deux corps, l’un de réserve sous les ordres du duc d’Alençon, l’autre d’attaque sous le commandement de la Pucelle : le point attaqué devait être la porte Saint-Honoré. Le 8 au matin, le plan arrêté s’exécute : l’artillerie bat en brèche les remparts. Vers midi, la barrière du boulevard est en feu, Jeanne commande l’assaut et le boulevard est emporté. Restent les remparts, dont deux fossés, l’un à sec, l’autre rempli d’eau.

La jeune guerrière réclame des fascines pour combler le fossé et escalader les remparts. Les fascines n’arrivent pas. On ne cesse pas néanmoins de combattre. En gravissant le revers du second fossé, un trait d’arbalète atteint la Pucelle à la cuisse. Elle refuse de quitter le terrain du combat, espérant toujours en l’arrivée des secours indispensables. — « Qu’on s’approche des murs, s’écrie-t-elle, et la ville est à nous. Que le roi se montre seulement ! » Le roi ne se montra pas, les capitaines laissèrent Jeanne combattre jusqu’au soir avec ses hommes d’armes. Il fallut l’emmener de force, disant : « Par mon martin, si on l’eût voulu, la place eût été prise. » Elle voulait recommencer l’attaque le lendemain et le surlendemain. Le 9 septembre, un ordre formel du roi l’obligeait à se replier sur Saint-Denis.

Le 10, elle trouva rompu, toujours par ordre du roi, le pont que le duc d’Alençon avait fait jeter la nuit sur la Seine pour attaquer Paris par la rive gauche. La campagne était terminée. À la force des armes succédaient les habiletés de la diplomatie. Le 13, Charles VII et la Pucelle quittaient Saint-Denis. Avant son départ elle dépose en ex-voto dans la basilique sa blanche armure et une épée enlevée à un Anglais. Le 21 septembre, elle arrivait avec Charles à Gien.

Campagne de la Loire. — Compiègne. — Jeanne au pouvoir des Anglo-Bourguignons

Le premier acte de Charles VII, à son arrivée à Gien, fut de licencier l’armée. Réduite à l’inaction, la Pucelle vint à Orléans, Bourges, Jargeau, Montfaucon en Berry. Au mois d’octobre, le roi pria Jeanne, à Montfaucon en Berry, de lui dire ce qu’elle pensait de l’aventurière Catherine de la Rochelle, qui se disait inspirée de Dieu et visitée chaque nuit par une dame blanche, vêtue de drap d’or.

Jeanne mit l’aventurière à l’épreuve, la prit en flagrant délit d’imposture, et donna son avis en conséquence.

Cependant le Conseil du roi tenait à se rendre maître des places fortes du cours supérieur de la Loire. La Pucelle fut chargée de cette petite campagne, avec le sire d’Albret pour lieutenant. La première place assiégée fut Saint-Pierre-le-Moutier. Un premier assaut est repoussé. Sur-le-champ, Jeanne ramène ses troupes au combat, et la ville est prise.

Le siège de la Charité-sur-Loire se termine moins heureusement. Avant de l’entreprendre, la Pucelle, pour venir en aide au trésor royal, écrivit le 7 novembre aux habitants de Clermont-Ferrand, le 9 à ceux de Riom, sollicitant l’envoi « de poudres, salpêtres, arbalètes et autres habillements de guerre ». Ces secours ne suffirent pas à porter remède au mal. Le siège commencé, artillerie, vivres, argent firent défaut. La garnison bourguignonne, commandée par Perrinet Grasset, se défendit vigoureusement.

Au bout d’un mois de siège, les troupes du roi furent obligées de se retirer.

Néanmoins, le 11 janvier suivant, la Charité se rendait au roi de France. Pour « reconnaître les louables services que Jeanne avait rendus au royaume et ceux qu’elle lui rendrait encore », Charles VII venait de l’anoblir (décembre 1429), ainsi que toute sa famille, avec ce privilège que la noblesse s’y transmettrait par les femmes comme par les hommes.

Sans être insensible à ces attentions royales, la jeune guerrière n’y trouvait pas une explication suffisante de l’inaction à laquelle, durant trois mois, de décembre à mars, elle se vit en quelque manière condamnée. Anglais et Français pourtant ne cessaient de guerroyer. Les habitants de Reims redoutant une attaque des Anglo-Bourguignons, la jeune fille leur écrivit deux lettres en date du 16 et du 28 mars pour leur donner confiance.

Le 23 mars elle en avait fait écrire une de Sully-sur-Loire aux Hussites de Bohême par son aumônier, frère Pasquerel, pour les engager à rentrer dans l’unité de la foi catholique. Le lendemain de sa seconde lettre aux Rémois, Jeanne mettrait à exécution le dessein qu’elle avait mûri. Sans aviser le roi, et pour cause, car il s’y serait opposé, elle sortait dans la campagne et avec son écuyer Jean d’Aulon, son frère Pierre d’Arc, et quelques-uns de ses gens, elle prenait la route de l’Île-de-France.

En avril, nous la retrouvons à Melun et à Lagny, villes rentrées en l’obéissance du roi. À Melun, le 15 du même mois, sur les fossés de la place, les saintes aimées de Jeanne lui annoncent qu’avant la Saint-Jean d’été elle serait prisonnière. — « Ne t’étonne pas, lui disent-elles : il faut qu’il en soit ainsi ; prends tout en gré. Dieu te viendra en aide. » (Procès, t. I, p. 111-116.)

À Lagny-sur-Marne, la Pucelle fut en compagnie de gens qui faisaient bonne guerre aux Anglais de Paris et d’ailleurs. Avec eux, elle débarrassa le pays d’un chef de partisans, nommé Franquet d’Arras, redouté pour sa rapacité et sa cruauté. Dans un combat acharné, elle tailla ses quatre cents hommes en pièces et le fit lui-même prisonnier. Réclamé par le bailli, Franquet fut jugé, convaincu de ses crimes et décapité.

Le séjour de Jeanne à Lagny fut marqué par un fait d’une tout autre sorte. Un enfant nouveau-né ne donnait pas signe de vie et demeurait privé du baptême. Des jeunes filles le portent à l’église devant une image de la Vierge et se mettent à prier. Soudain la pensée leur vient de demander à la Pucelle le secours de ses prières. La Pucelle se prête à leur désir. Or, voilà que l’enfant donne signe de vie et bâille par trois fois.

On s’empresse de le baptiser : il meurt peu après et il est inhumé en terre sainte (Procès, t. I, p. 105).

En dépit de ses démarches pacifiques, le duc Philippe de Bourgogne n’en nourrissait pas moins des intentions belliqueuses. Non content des avantages obtenus par la trêve du 18 septembre, il médita de s’emparer de Compiègne qui, de ce côté, était comme la clef du royaume. Pour commencer, il s’empara de Gournay-sur-Aronde et assiégea Choisy-sur-Aisne. À cette nouvelle, Jeanne accourut à Compiègne, où elle était le 13 mai.

En cette ville, avec Xaintrailles et autres vaillants hommes, elle s’occupa de secourir Choisy. Mais il eût fallu traverser l’Aisne, et le capitaine de Soissons ne le permit pas. Non secouru, Choisy fut emporté. Le 23 mai, les troupes de Philippe le Bon campaient sous les murs de Compiègne. Le soir de ce même jour, Jeanne, qui était à Crépy, en fut informée. « Allons à Compiègne », dit-elle aussitôt. Le 24 mai, au soleil levant, elle entrait par la forêt dans la place.

Le jour même, après s’être rendu compte des positions occupées par les Anglo-Bourguignons sur la rive gauche de l’Oise, à Margny, Clairoix et en trois ou quatre autres points, elle combina avec le gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy, une sortie qui, bien menée, devait jeter la panique dans les lignes ennemies. Il s’agissait d’attaquer brusquement les Bourguignons à Margny, de les culbuter et de s’y établir fortement.

De son côté, Flavy appuierait l’attaque par l’artillerie des remparts et prendrait les moyens de protéger au besoin la retraite. Vers quatre heures du soir, la Pucelle, à la tête de cinq ou six cents hommes, sort par la porte du pont, à l’opposé de la ville, et attaque Margny. Culbutés par deux fois, les Bourguignons ne cèdent pas facilement le terrain. À la troisième attaque, Jeanne ne les repousse qu’à mi-chemin de leurs quartiers. Mais ceux de Clairoix ont été avertis, ils arrivent au secours.

Les Anglais, de leur côté, interviennent. Les troupes royales vont être débordées. Un mouvement de panique se dessine parmi elles. À force de courage, Jeanne résiste et tient bon. Mais on crie autour d’elle : « À la ville ! à la ville ! » La retraite commence ; le pont est encombré. Jeanne reste l’arrière-garde, couvrant la retraite des siens. Le pont-levis de la ville est levé trop tôt. La Pucelle, rejetée hors de Compiègne, est enveloppée.

Acculée contre la chaussée qui traversait la vallée, les Bourguignons la pressent, l’entourent. Son étendard tombe à terre, un archer du bâtard de Wandonne la tire violemment par sa casaque vermeille et la renverse de cheval. Elle est entre les mains de ses ennemis ; son frère Pierre et Jean d’Aulon partagent son sort.

On les conduisit à Margny, où le duc de Bourgogne lui-même venait d’arriver. Philippe le Bon reçut la captive et eut avec elle un entretien demeuré secret. Tout à la joie de ce succès inespéré, il s’empressa d’envoyer de nombreux courriers aux villes gagnées à la cause anglaise. En revanche, au sein des populations attachées au roi de France, la nouvelle de la prise de l’héroïne causa une profonde douleur. Ce fut dans beaucoup de villes un deuil véritable.

On ordonna des prières publiques pour obtenir la délivrance de la captive. À Tours, une procession générale eut lieu dans laquelle on porta les reliques de saint Martin, au chant du Miserere. Partout, on accusait hautement les capitaines et seigneurs d’avoir trahi la Pucelle qui condamnait leurs vices par sa vie toute sainte et se disait « envoyée pour la consolation des malheureux et des pauvres » (Procès, t. III, p. 88). Les bonnes gens n’avaient pas tout à fait tort de parler ainsi. Ne vit-on pas, en ces jours de deuil national, un chancelier du royaume, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, s’oublier jusqu’à écrire que Jeanne avait eu à Compiègne « le sort qu’elle méritait ? Elle ne voulait croire conseil et faisait tout à son plaisir » (Procès, t. V, p. 168-169.)

De Compiègne à Rouen

Le bâtard de Wandonne, à qui Jeanne avait été remise prisonnière, était un chevalier au service de Jean de Luxembourg, lieutenant du duc de Bourgogne. C’était donc Jean de Luxembourg qui devenait l’arbitre du sort de la Pucelle. Au bout de trois ou quatre jours, pendant lesquels la captive vit la duchesse de Bourgogne à Noyon, ce seigneur l’envoya au château de Beaulieu, en Vermandois. Elle y resta deux mois.

Deux pensées l’y obsédèrent : la crainte d’être livrée aux Anglais, et la crainte que Compiègne ne fût prise d’assaut. Pour aller rejoindre les défenseurs de la ville assiégée et pour recouvrer sa liberté, elle tenta de s’évader : elle avait à moitié réussi, lorsque le portier du château survint et la remit en lieu sûr. Ce fut pour Jean de Luxembourg un motif de transférer Jeanne en son château de Beaurevoir, entre Saint-Quentin et Cambrai, et de lui donner pour prison une tour très massive et très haute.

À Beaurevoir résidaient la tante et la femme de Jean de Luxembourg. Ces nobles dames furent pleines d’égards pour la captive. Mais ces égards ne la consolaient pas. Malgré ses saintes, qui l’assuraient de la délivrance prochaine de la ville assiégée et la détournaient de son entreprise, Jeanne attacha des linges ensemble, les suspendit à une fenêtre, et essaya de se sauver. Les linges se rompirent. Précipitée au bas du donjon, elle y resta sans mouvement.

Enfermée de nouveau, il lui suffit de trois ou quatre jours pour être réconfortée. Sainte Catherine lui dit de se confesser ; que, d’ailleurs, avant la Saint-Martin d’hiver, Compiègne serait secourue. En effet, sur la fin d’octobre, le siège de cette ville était levé ; mais Jeanne elle-même, à cette date, était vendue et, peu après, livrée aux Anglais.

Le duc de Bedford et les dirigeants du parti anglais avaient dressé leur plan en conséquence. Ce plan consistait à obtenir que la personne de la captive fût remise au roi d’Angleterre, et à la faire juger, de telle sorte que sa mort devînt inévitable. On y réussirait au moyen d’un procès criminel ecclésiastique pour cause de pratiques démoniaques et d’erreurs contre la foi.

Un procès semblable devant être jugé par des gens d’Église, le gouvernement anglais y gagnait de ne point paraître poursuivre une vengeance personnelle, et d’en avoir tout le profit.

Pour l’exécution de ce plan, il fallait avant tout à l’Angleterre des hommes et un tribunal ecclésiastique à sa dévotion. Elle les trouva dans l’Université de Paris et dans la personne du conservateur de ses privilèges, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais. Avec leur concours, le gouvernement anglais obtint que Jeanne lui fût cédée à prix d’or. Il obtint qu’elle fût jugée par un tribunal qui la condamna en qualité d’hérétique relapse, et qu’elle fût déshonorée et brûlée.

« Déshonorée et brûlée », disons-nous ; car on tenait à pouvoir dire que le roi de France Charles VII était redevable de son sacre et de son royaume à une aventurière de bas étage.

La première chose à obtenir, c’était que Jean de Luxembourg consentît à livrer la captive soit par crainte, soit par intérêt. On mit donc en œuvre l’intimidation d’abord, l’intérêt ensuite. À la première heure, l’Université de Paris, toute dévouée au gouvernement anglais, entrait en scène. Le 25 mai, on apprenait dans la capitale la prise de la Pucelle. Le 26, une lettre du vicaire général du grand Inquisiteur et une requête de l’Université de Paris sommaient le duc de Bourgogne de faire livrer la Pucelle « soupçonnée véhémentement d’hérésie, pour lui faire son procès comme de raison ».

Fin juin, une lettre subséquente de l’Alma mater proposait au duc Philippe de faire remettre la prisonnière, s’il le préférait, à l’évêque de Beauvais, sous le prétexte qu’elle avait été appréhendée en sa juridiction spirituelle. Dans les premiers jours de juillet, Pierre Cauchon prenait à son tour la plume et écrivait dans le même sens au duc de Bourgogne, à Jean de Luxembourg, et au bâtard de Wandonne.

Mais, preuve qu’il avait reçu du gouvernement anglais pleins pouvoirs pour agir par l’intérêt encore plus que par l’intimidation sur le châtelain de Beaurevoir, l’évêque de Beauvais offre « au nom du roi d’Angleterre » une somme de dix mille livres, à la condition que ladite femme lui soit livrée. Sur la fin d’août, les parties étaient tombées d’accord. Il n’y avait à attendre que la mort de la vieille comtesse de Ligny, tante de Jean de Luxembourg. Le 13 novembre, cette noble demoiselle mourait à Boulogne.

Quelques jours après, les dix mille livres tournois promises étaient comptées ; la vente de la Pucelle était un fait accompli. De Beaurevoir, on l’avait déjà transférée dans la prison d’Arras où elle demeura quelque temps. Livrée aux officiers de l’Angleterre, elle traversa le Crotoy, Saint-Valéry, Eu, Dieppe et, sur la fin de décembre, elle arrivait à Rouen. Pour prison, une tour du château royal lui fut donnée : on l’y enferma dans une cage de fer construite exprès.

Durant près de deux mois, jusqu’au 21 février, jour du premier interrogatoire public, la malheureuse jeune fille y resta attachée par les pieds, par les mains et par le cou.

Procès de la Pucelle. — Ouverture et organisation initiale

Le duc de Bedford, de concert avec l’Université de Paris, arrêta que la Pucelle serait jugée en cause de foi pour crime d’hérésie et de sorcellerie, et que Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, présiderait le tribunal. En même temps, on convint de la forme sous laquelle le procès serait présenté au public. Pour le public et en apparence, le procès de Jeanne serait un procès canonique régulièrement constitué et fonctionnant de même.

Dans la réalité, il serait un procès anglais de vengeance d’État, jugé per fas et nefas de manière à procurer à l’Angleterre la mort de sa victime et un arrêt infamant dont le contrecoup frapperait Charles VII lui-même.

Faux procès ecclésiastique, ouvert uniquement par ordre du roi d’Angleterre, mené par un juge de son choix sans pouvoirs et sans compétence : procès dans lequel les règles les plus essentielles du droit sont violées, des pièces gênantes sont détruites, des textes faux mis à leur place ; procès enfin dont on laisse tout ignorer au Saint-Siège, de crainte qu’il n’évoque la cause à son tribunal, comme il le fit pour celle des Templiers, auquel cas la Pucelle n’eût jamais été condamnée : voilà ce que, dans la réalité, a été le procès de Rouen.

Assurément ce n’est pas ce qu’on voit dans le texte de l’instrument officiel : en ce texte, Pierre Cauchon n’a dit que ce qu’il voulait que crût la postérité. Mais à côté du procès de condamnation, il y a le procès de réhabilitation qui en a découvert les dessous, dénoncé les iniquités et fait connaître ce que les juges de la Pucelle eussent voulu qu’on ignorât à jamais. C’est l’étude comparée des deux procès qui a conduit les historiens au résultat que nous venons de préciser.

Commencement du procès (9 janvier 1431). — Le 3 janvier 1431, par lettres patentes datées de Rouen, le roi d’Angleterre ordonnait que Jeanne d’Arc, sa prisonnière, « fût baillée à l’évêque de Beauvais pour faire son procès selon Dieu, raison et saints canons ». On le voit : c’est bien un procès anglais qui commence. Le juge que ce prince a choisi est sans compétence et sans juridiction.

La Pucelle a été prise non sur le territoire du diocèse de Beauvais, mais sur celui du diocèse de Soissons, duquel dépendait Compiègne. Pierre Cauchon n’ayant sollicité de délégation ni des évêques ayant juridiction sur Jeanne ni du Saint-Siège, ne sera qu’un faux juge, le tribunal qu’il constituera un faux tribunal, le procès ecclésiastique qu’il instruira un faux procès.

En possession de ces lettres patentes, l’évêque de Beauvais convoquait dans la maison du Conseil royal, pour le 9 janvier, huit maîtres et docteurs, et déclarait le procès ouvert. De concert avec ces personnages, le prélat désigna les officiers du tribunal. Le promoteur choisi fut Jean d’Estivet, vicaire général de P. Cauchon. Les notaires-greffiers furent Guillaume Manchon, prêtre et notaire de l’officialité de Rouen, et Guillaume Colles, dit aussi Bois Guillaume.

Le procès jugé pouvait être un procès de chute ou un procès de rechute. Dans le procès de rechute, on ne pouvait juger qu’un accusé ayant déjà été jugé en cause de chute : d’où ce nom de procès de rechute ou de relaps, et pour les accusés, celui d’hérétiques retombés ou relaps. Le procès de Rouen fut tout ensemble un procès de chute et un procès de rechute.

Le procès de chute se termina par la sentence du 24 mai au cimetière de Saint-Ouen ; le procès de rechute par la sentence capitale du 30 mai sur la place du Vieux-Marché.

Dans tout procès de chute, on distinguait deux parties : l’une dite d’office, correspondant à ce que dans nos tribunaux on appelle l’instruction ; l’autre ordinaire, dans laquelle le promoteur prenait en main la cause et ne cessait de la poursuivre, jusqu’à ce que les juges, l’estimant suffisamment éclaircie, prononçassent la sentence de condamnation ou, en cas d’abjuration de l’accusé, une sentence dite d’absolution.

Si, après avoir abjuré sous la foi du serment, l’accusé retombait dans quelqu’une de ses erreurs précédentes, les juges prenaient acte de la rechute et ouvraient le procès de relaps, qui aboutissait infailliblement à une sentence capitale et au supplice du feu.

La partie dite procès d’office, ou l’instruction, dura pour la Pucelle du 9 janvier au 26 mars. C’est en cette partie qu’eurent lieu les six interrogatoires publics et les neuf interrogatoires de la prison. La partie dite procès ordinaire dura du 26 mars au 24 mai. On y remarque le Réquisitoire de 70 articles, divers interrogatoires complémentaires, les délibérations sur les douze articles résumant le Réquisitoire, la scène du cimetière de Saint-Ouen et la première sentence qui, la comédie de l’abjuration survenant, ne condamna Jeanne qu’à la prison perpétuelle. Là se termina le procès de chute.

La reprise par la Pucelle de l’habit d’homme fut qualifiée de rechute par les juges. Ils ouvrirent ce second procès le 28 mai, et en moins de trois jours tout fut expédié : le mercredi 30 mai, à neuf heures du matin, Jeanne était conduite au Vieux-Marché de Rouen, prêchée, sentenciée ; à onze heures ou onze heures et demie, elle était brûlée.

Des assesseurs du procès. — Le droit canonique requérait que les juges d’un procès de foi se fissent assister par des « gens de savoir », periti, c’est-à-dire des théologiens, des canonistes, des juristes, et que, en tout cas, ils n’arrêtassent la sentence à porter qu’après leur avoir communiqué les pièces de la cause et avoir pris leur avis. Néanmoins les juges n’étaient point obligés de le suivre, même quand les assesseurs étaient unanimes.

Les assesseurs n’avaient au procès que voix consultative et le pouvoir des juges demeurait absolu jusqu’au bout.

Le nombre des assesseurs à convoquer n’était point fixé. Dans les interrogatoires, deux assesseurs au moins devaient être présents. Pour donner aux débats du procès de Jeanne la plus grande solennité, et surtout pour écarter toute défiance, l’évêque de Beauvais convoqua un nombre considérable d’ecclésiastiques. Le gouvernement anglais ne laissa pas ignorer aux clercs invités, séculiers ou réguliers, qu’il tenait à ce qu’ils répondissent à l’invitation ; au besoin, on saurait les y forcer.

Cent treize ecclésiastiques ou juristes répondirent ; quatre-vingts étaient des suppôts de l’Université de Paris. Bon nombre de docteurs, de licenciés, de chanoines de Rouen et d’ailleurs, des religieux bénédictins, dominicains, frères mineurs parurent au procès, et en grande partie assistèrent aux deux sentences.

Mais parmi ce grand nombre d’assesseurs, les maîtres qui remplirent le rôle le plus important et qui servirent de conseillers secrets à l’évêque de Beauvais furent ceux qu’envoya l’Université de Paris, Jean Beaupère, Nicolas Midi, Guillaume Erard, Gérard Feuillet, Jacques de Touraine, Pierre Maurice et Thomas de Courcelles. Le gouvernement anglais paya généreusement tout ce monde.

Chaque assesseur recevait vingt sols tournois par vacation, c’est-à-dire de 8 à 10 francs d’aujourd’hui, sans compter les gratifications, prébendes et dignités réservées à ceux dont on avait principalement à se louer.

Aucun procès en cause de foi ne pouvait s’ouvrir sans qu’une enquête ou information préalable eût établi l’existence de fortes présomptions contre l’accusée. Le samedi 13 janvier, l’évêque de Beauvais manda six assesseurs chez lui sous prétexte de leur donner communication des informations qu’on avait recueillies et de certains mémoires sur les points qu’on y touchait. Le texte de ces informations et de ces mémoires eût dû être versé au procès.

On l’y cherchera vainement, et jamais officiers du tribunal ou assesseurs n’ont déclaré en avoir eu connaissance.

En février, Pierre Cauchon requit le vice-inquisiteur de Rouen, Jean Lemaître, de s’adjoindre en qualité de juge au procès. Jean Lemaître se récusa. Sans attendre que le grand inquisiteur eût obligé Jean Lemaître à s’exécuter, l’évêque de Beauvais décida que, vu les pièces examinées, « il y avait matière suffisante pour que la Pucelle fût citée en cause de foi ». En conséquence, le 20 février, Jean Massieu, au nom du tribunal, vint dans le cachot de Jeanne la sommer de comparaître le lendemain, à huit heures du matin, dans la chapelle du château de Rouen pour être dûment interrogée. La prisonnière répondit qu’elle comparaîtrait, mais elle présenta deux requêtes : 1° qu’il y eût, parmi les assesseurs, autant d’ecclésiastiques du parti français qu’il y en avait du parti anglais ; 2° qu’il lui fût permis, avant de comparaître, d’entendre la messe. Pierre Cauchon ne répondit même pas à la première demande et repoussa catégoriquement la seconde.

L’homme de l’Angleterre ne s’en tint pas là. Il viola cyniquement les règles du droit qui exigeaient que l’accusée fût mise, non en prison d’État, mais en prison ecclésiastique, et qu’un avocat-conseil lui fût donné pour l’assister dans les interrogatoires. Aux réclamations réitérées des assesseurs qui signalèrent ce qu’avaient d’odieux et d’inique de pareils procédés, Pierre Cauchon opposa un refus opiniâtre.

Sans doute l’Église, le droit canonique était contre lui ; mais, raison à ses yeux décisive, « cela déplaisait aux Anglais » (Procès, t. II, p. 7-8).

Procès d’office. — Les six interrogatoires publics et les neuf interrogatoires de la prison

Des six interrogatoires publics. — Les interrogatoires que l’instruction ou procès d’office fit subir à la Pucelle furent au nombre de quinze, six en public, neuf dans sa prison, en présence des juges et d’un petit nombre d’assesseurs. Il y eut toujours de nombreux spectateurs aux interrogatoires publics : quarante-deux assesseurs étaient présents au premier, quarante-huit au deuxième, soixante au troisième, cinquante-quatre au quatrième, cinquante-huit au cinquième, quarante et un seulement au sixième.

Dans les cinq premiers, l’évêque de Beauvais insista beaucoup pour que l’accusée jurât de dire la vérité sans réserve aucune. Jeanne s’y refusa constamment. Au début du sixième, on n’insista plus, on la laissa jurer comme elle l’entendait. Ce fut à maître Jean Beaupère que l’évêque juge confia le soin de diriger les interrogatoires.

Le premier eut lieu le mercredi 21 février à huit heures du matin ; si l’on s’en rapporte au texte du procès, il fut assez court et insignifiant.

Le deuxième eut lieu le lendemain 22 février, à la même heure que la veille. Jeanne fut interrogée sur ses Voix, sur les enseignements qu’elles lui donnaient, sur ses visites à Baudricourt et sa présentation au Dauphin à Chinon.

Dans le troisième, samedi 24 février, il fut encore question des Voix de la jeune fille. Elle y répéta qu’elle était « envoyée de Dieu », que ses Voix « venaient de Dieu et qu’elle le croyait aussi fermement qu’elle croyait que Notre-Seigneur nous a rachetés des peines de l’enfer ». C’est en cette séance qu’à la question brusque et perfide : « Êtes-vous en la grâce de Dieu ? » elle fit la sublime réponse : « Si je n’y suis, veuille Dieu m’y mettre ; si j’y suis, veuille Dieu m’y garder. » D’intéressants détails sur le Bois Chesnu et le Bel arbre terminent cet interrogatoire.

Le quatrième interrogatoire public eut lieu le mardi 27 février. Il y fut question des apparitions de saint Michel, de l’habit d’homme, de l’audience de Chinon, de l’épée de Fierbois, de celle de Franquet d’Arras, de sa bannière, du siège d’Orléans et de la blessure qu’elle y reçut. On lui demanda ce qu’elle aimait le mieux, de sa bannière et de son épée. — « J’aime beaucoup, répondit-elle, j’aime quarante fois mieux la bannière que l’épée. »

Le samedi 3 mars se tint la cinquième séance. Il y fut question de l’ange qui avait apporté au roi la couronne, de Catherine de la Rochelle, de la prise de Saint-Pierre-le-Moutier, de la Charité, des prisonniers mis à mort, du saut de Beaurevoir.

Le samedi 6 mars se tint la dernière séance publique. On y toucha une foule de sujets permettant de supposer que la Pucelle s’était livrée à des enchantements et à des pratiques démoniaques. On parla de l’habit d’homme, des panonceaux de ses gens, de frère Richard, des témoignages de vénération qu’elle recevait du peuple, de l’enfant de Lagny, de Catherine de la Rochelle, de sa tentative d’évasion de Beaurevoir.

L’interrogatoire terminé, l’évêque de Beauvais annonça que dorénavant l’accusée ne serait interrogée qu’en secret en présence de témoins spéciaux.

Des neuf interrogatoires de la prison. — Ces interrogatoires secrets eurent lieu dans la prison de Jeanne, du samedi 10 mars au samedi 17. Ils furent au nombre de neuf. Les docteurs de Paris, Nicolas Midi et Gérard Feuillet, assistèrent à titre d’assesseurs ; Jean de la Fontaine fut chargé d’interroger ; l’évêque de Beauvais présida, et deux témoins complétèrent l’assistance. Les interrogatoires, le matin, commençaient à huit heures et duraient environ trois heures.

Il y en eut aussi plusieurs dans l’après-midi, tout aussi longs et tout aussi fatigants. Ils l’étaient pour les interrogateurs ; à plus forte raison l’étaient-ils pour la pauvre prisonnière.

Le premier eut lieu le samedi 10 mars. Il y fut question de la sortie de Compiègne, de l’étendard de la Pucelle, mais surtout du signe que Jeanne à Chinon avait donné au roi pour prouver qu’elle venait de par Dieu. On reviendra sur ce signe dans les séances suivantes et on s’efforcera de mettre la jeune fille en contradiction avec elle-même. Y eût-on réussi, on ne voit pas bien quelle pouvait en être la conséquence.

Il n’en résultait nullement que ce signe fût quelque chose de diabolique. « Toute cette histoire de signe, d’ange, etc., a dit avec raison Vallet de Viriville, paraît être quelque parodie dénaturée par la mauvaise foi, des réponses que put faire la prévenue » (Procès traduit, p. 88, note 1).

Le lundi 12 mars, Jeanne subit deux interrogatoires, l’un le matin, l’autre l’après-midi. Dans celui du matin, on revint sur le signe du roi et l’audience de Chinon. Puis il fut question du vœu de virginité, du départ contre le gré de ses parents, et des noms de « fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur » que lui donnaient ses Voix.

Dans la séance de l’après-midi, le songe du père de Jeanne, l’habit d’homme, les apparitions angéliques, la délivrance du duc d’Orléans furent les sujets examinés.

Le quatrième interrogatoire eut lieu le mardi 13 mars. Ce jour-là, le vice-inquisiteur Jean Lemaître, par ordre du grand inquisiteur Jean Graverent, s’adjoignit en qualité de juge à l’évêque de Beauvais et ne le quitta plus. Il voulut avoir son greffier à lui : ce fut Nicolas Taquel. Il parut et, d’après le manuscrit de D’Urfé, fit quelques questions à l’accusée en cette séance. On y parla du signe du roi principalement, puis de la tentative sur Paris, des affaires de la Charité et de Pont-l’Évêque.

Le mercredi 14 mars, il y eut deux séances, la cinquième et la sixième, l’une le matin, l’autre dans l’après-midi. Dans la séance du matin, il fut question de ce que l’évêque-juge appelle le « saut de la tour de Beaurevoir », et de ce que la prisonnière avait demandé à Dieu et de ce que ses saintes lui avaient promis, à savoir de la « mener en Paradis ».

— « Prends tout en gré, lui dirent-elles : ne te chaille pas de ton martyre ; tu t’en viendras enfin au royaume du paradis. » Dans la séance de l’après-midi, quatre prétendus crimes furent reprochés à la Pucelle, la mort de Franquet d’Arras, l’achat du cheval de l’évêque de Senlis, le saut de Beaurevoir et la prise de l’habit d’homme.

Dans le septième interrogatoire, le seul de la journée du jeudi 15 mars, l’évêque de Beauvais fit aborder la question de la soumission à l’Église, afin d’amener l’accusée à s’en rapporter à la décision de ses juges. L’évêque y reviendra dans l’interrogatoire suivant. Avec ce sujet l’on traita, le 15 mars, ceux des tentatives d’évasion de la prisonnière, de l’audition de la messe en habit d’homme, des témoignages de respect rendus aux saintes et à saint Michel, de l’enseignement que l’archange lui donnait.

Le samedi 17 mars vit la fin des interrogatoires de la prison. Il y en eut deux, l’un le matin, l’autre dans l’après-midi. Saint Michel, la soumission à l’Église, l’habit d’homme, les apparitions des saintes Catherine et Marguerite, les anges que Jeanne avait fait peindre sur son étendard, fournirent la matière de la séance du matin.

Dans la séance du soir on s’occupa de l’étendard, des noms « Jésus, Maria », des saintes Catherine et Marguerite, du sacre de Reims et de l’attitude que la Pucelle y avait tenue.

À cette dernière séance assistèrent, avec les juges, les six docteurs de Paris. Entre autres incidents à noter, il y a celui de l’appel de l’accusée au Pape, sur lequel elle reviendra le jour du premier jugement. — « Ce que je requiers, dit-elle à l’évêque de Beauvais et aux assesseurs présents, c’est que vous me meniez devant notre seigneur le Pape ; alors devant lui je répondrai tout ce que je devrai répondre. » (Procès, t. I, p. 185.)

Rappelons encore la superbe réponse qui termina la dernière séance. Le juge interrogateur demandant à Jeanne : « Pourquoi votre étendard fut-il porté en l’église de Reims, au sacre de votre roi, plutôt que ceux des autres capitaines ? » Jeanne répond : — « Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. » (Procès, ibid., p. 187.)

Quelques mots sur ces quinze interrogatoires. Du côté des juges, le but qu’ils poursuivent jusqu’au bout ce n’est pas de mettre l’accusée à même de faire connaître la vérité, de lui en rendre la manifestation facile, mais de l’embarrasser, de la déconcerter par les questions, questions subtiles touchant à des sujets de théologie. Les interrogateurs passent brusquement d’un sujet à un autre.

Pourquoi ? Est-ce par inadvertance ? Point du tout ; c’est par suite d’un dessein arrêté, afin de troubler l’accusée, de l’amener à se contredire et à se perdre. Nous apprenons par l’instrument du procès que l’évêque de Beauvais et ses conseillers employèrent les cinq jours qui suivirent le dernier interrogatoire public à préparer le programme des interrogatoires secrets.

Se proposant d’arracher à l’accusée l’aveu d’actes dans lesquels ils voulaient voir des pratiques démoniaques, il suffisait d’interrogations équivoques, difficiles, incomprises, pour causer la perte de la Pucelle. Tout historien impartial conviendra qu’il n’y a pas un seul interrogatoire dans lequel, du côté de Jeanne, on puisse relever des réponses vraiment compromettantes.

Bien au contraire, il en est d’admirables à tous les points de vue, à celui de l’intelligence, de la pénétration, de la mesure, d’une sorte de divination, comme à celui de la délicatesse, de la noblesse, de l’élévation des sentiments et du patriotisme. Les quinze interrogatoires du procès fussent-ils les seuls documents révélateurs de l’âme de la Pucelle, qu’ils lui assureraient une place de choix parmi les héroïnes qui honorent leur pays.

Plusieurs fois la netteté de ses réponses arracha des approbations enthousiastes à ses auditeurs. « Très bien, Jeanne, lui cria-t-on, très bien. » Le docteur de Paris, Jacques de Touraine, lui demandant si elle s’était trouvée en des affaires où des Anglais avaient été tués : — « Sans doute, répondit Jeanne, j’y ai été. Mais pourquoi ne voulaient-ils pas se retirer de France et retourner en leur pays ? — Ah ! la brave fille, s’écria un seigneur anglais présent : c’est dommage qu’elle ne soit pas anglaise. » Au sentiment du notaire-greffier Manchon, jamais la prisonnière, dans une cause aussi difficile, n’eût pu se défendre contre des docteurs de cette force, des maîtres si habiles, « si elle n’eût été inspirée ».

Après le procès d’office. — Le procès ordinaire, le réquisitoire et les douze articles

Après le procès d’office, le procès ordinaire. — Le lundi de la semaine sainte, 20 mars, l’évêque de Beauvais ayant réuni le vice-inquisiteur et douze assesseurs chez lui, déclara le procès d’office ou instruction préparatoire clos et le procès ordinaire ouvert. Le promoteur présenterait son réquisitoire. L’accusée aurait à s’expliquer sur chacun des chefs d’accusation, et les articles sur lesquels elle refuserait de répondre seraient acquis au procès.

Le mardi 27 mars, le promoteur d’Estivet déposait sur le bureau du tribunal son réquisitoire qui comptait soixante-dix articles, et Thomas de Courcelles en donnait lecture en séance publique, ce jour-là et le jour suivant. Le mardi, on entendit les trente premiers articles ; le mercredi, les quarante derniers.

Ce réquisitoire n’est autre chose que le résumé de la vie de la Pucelle, de ses faits et dits, tels que les témoins anglo-bourguignons, les enquêtes ordonnées par le tribunal, et les préjugés des juges les avaient présentés : faits et dits faussés, inventés, dénaturés, sauf un petit nombre, et tendant à montrer dans l’accusée une aventurière et un personnage démoniaque.

Ainsi, d’après le promoteur, Jeanne n’avait point été instruite chrétiennement, mais de vieilles femmes l’avaient formée à la pratique de la sorcellerie et des divinations (art. 4). — Elle visitait les lieux hantés par les fées (art. 5). — Elle portait sur elle une mandragore, pour arriver plus vite à la fortune (art. 7). — Elle s’était mise, vers ses vingt ans, avec des filles débauchées, au service d’une hôtelière de Neufchâteau, et y avait fréquenté des gens de guerre (art. 8).

— C’est une consultation des démons qui lui apprit l’existence de l’épée de Fierbois (art. 19). — Elle avait jeté des sorts sur ses anneaux, son étendard et les panonceaux de ses hommes d’armes (art. 20). — Elle s’est faite orgueilleusement chef de guerre (art. 53). — En somme, on ne trouve dans sa vie que superstitions et sortilèges, choses provoquant l’effusion du sang et sentant l’hérésie, malédictions et blasphèmes contre Dieu et ses saints, mépris de l’Église et révolte contre ses commandements.

À ces articles haineux, Jeanne opposa les réponses consignées dans les procès-verbaux des interrogatoires. Parmi ses répliques, il y en a de superbes : « Tout ce qui est œuvre de femme lui répugne », dit le promoteur. — Quant à ces œuvres de femmes, répond dédaigneusement la jeune fille, il y a bien assez d’autres femmes pour les faire. » (Art. 16.) À l’accusation de s’être érigée en chef de guerre, elle répond : « Si j’étais chef de guerre, c’était pour battre les Anglais. » (Art. 58.) Elle a dissuadé Charles VII de faire la paix. « Il y a, reprit-elle, la paix avec les Bourguignons et la paix avec les Anglais. La paix qu’il faut avec les Anglais, c’est qu’ils s’en aillent en leur pays. » (Art. 18.)

Sur la question de la soumission à l’Église, Jeanne demanda un délai à ses juges. On ne le lui refusa pas. Le 31 mars, samedi saint, l’évêque de Beauvais, Jean Lemaître et neuf assesseurs ou témoins se rendirent dans sa prison et entamèrent une vraie discussion théologique. À la subtilité de ces docteurs, la prisonnière opposa cette réponse d’un bon sens inattaquable : — « Je ne refuse pas de me soumettre à l’Église, mes Voix ne m’en dissuadent pas ; mais notre sire Dieu premier servi. » (Procès, t. I, p. 325, 324.)

En cette semaine sainte, Jeanne avait demandé à faire la communion pascale avec l’habit qu’elle portait. Le tribunal le lui refusa : il mit à la permission la condition qu’elle reprendrait l’habit de femme. « Je n’ai pris l’habit d’homme, répliqua la prisonnière, que par commandement de Notre-Seigneur. Je ne le quitterai pas sans qu’il me le permette. Mais si Notre-Seigneur le demande, il sera tantôt mis là. » (Procès, t. I, p. 191-193.)

Les douze articles. — Consultation de l’Université de Paris. — Les soixante-dix articles du Réquisitoire étaient trop nombreux, en contradiction trop ouverte avec le texte des interrogatoires qu’ils citaient à chaque page ; ils sentaient trop le dédain de la vérité et le parti pris, pour que l’évêque de Beauvais fût satisfait de cet acte d’accusation. Il résolut donc de réduire ces articles à douze et de les présenter sous forme théorique plutôt que sous celle d’exposition de faits et de récit.

Ce travail fut confié aux docteurs de Paris Jacques de Touraine et Nicolas Midi. Ils l’exécutèrent en quatre jours.

Le 5 avril, l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur envoyaient à un certain nombre de docteurs, licenciés, bacheliers en théologie et en décret, présents à Rouen, les douze nouvelles propositions. Dans le milieu d’avril, quatre des six docteurs de Paris prenaient la route de la capitale et allaient soumettre ces mêmes propositions aux maîtres de l’Université.

Les maîtres de Rouen, sauf un tout petit nombre, d’une part, l’Alma mater de l’autre par l’organe des facultés de théologie et de décret envoyèrent des réponses qui concluaient à la culpabilité de l’accusée.

Voici, du reste, en regard de chaque article, quelles furent les qualifications de l’Université. 1° Les Voix et apparitions de l’accusée. — Fictives, mensongères, inspirées par les démons Bélial, Satan, Béhémoth. 2° Le signe du roi. — Mensonge attentatoire à la dignité des anges. 3° Les visites de saint Michel et des saintes, foi de la Pucelle à leur réalité. — Croyance téméraire, injurieuse aux vérités de la foi. 4° Les prédictions de Jeanne. — Superstition, divination, jactance.

5° L’habit d’homme. — Blasphème, violation de la loi divine et des sanctions ecclésiastiques. 6° Les lettres de l’accusée. — Elles la peignent traîtresse, cruelle, altérée de sang humain. 7° Le départ pour Chinon. — Impiété filiale, scandale, aberration dans la foi. 8° Le saut de Beaurevoir. — Acte touchant au désespoir et à l’homicide, erreur sur le libre arbitre. 9° Confiance de Jeanne en son salut. — Affirmation présomptueuse, mensonge pernicieux.

10° Que saintes Catherine et Marguerite ne parlent pas anglais. — Blasphème à l’égard de ces saintes, violation du précepte de l’amour du prochain. 11° Les honneurs que Jeanne leur rend. — Invocation des démons, idolâtrie. 12° Refus de s’en rapporter de ces faits à l’Église. — Schisme, mépris de l’autorité de l’Église, apostasie, obstination dans l’erreur.

Tandis que l’évêque de Beauvais s’occupait à « bien servir le roi », la prisonnière tomba malade. Grand émoi chez le cardinal de Winchester et le comte de Warwick. Ils craignirent que la mort ne leur dérobât leur victime. Mandant aussitôt les hommes de l’art, ils leur dirent : « Soignez-la bien. Pour rien au monde, le roi ne voudrait pas qu’elle mourût de mort naturelle. Il l’a achetée cher. Il ne veut pas qu’elle meure sinon par arrêt de justice, et qu’elle soit brûlée. » (Procès, t. III, p. 51.) Les médecins firent le nécessaire et la malade se rétablit. Il y eut une menace de rechute à la suite d’une scène de violence que fit à la prisonnière le promoteur d’Estivet. Warwick gourmanda sévèrement le promoteur et Jeanne reprit sa santé.

Le 18 avril, Jeanne était assez bien remise pour recevoir dans sa prison la visite de l’évêque juge et entendre de sa bouche une admonition charitable. Le 2 mai, en présence des juges et de soixante-trois assesseurs, Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, adressait à l’accusée dans une salle du château, une exhortation en six points qui résumaient les douze articles.

Jeanne persistant à ne faire aucun des aveux qu’on désirait, ni la soumission que réclamaient ses juges, on espéra que la torture viendrait à bout de sa résistance. Le 9 mai, l’accusée comparaissait dans la grosse tour du château devant l’évêque et neuf assesseurs. L’appariteur s’y trouvait avec les instruments d’usage, prêt à lui faire subir la question. Ce jour-là, toutefois, on se contenta de la menace.

Le 12 mai suivant, les juges et treize conseillers examinèrent s’il fallait passer de la menace au fait. De crainte que la torture n’amenât cette mort naturelle dont le roi d’Angleterre ne voulait à aucun prix, à une forte majorité la décision prise fut négative : trois assesseurs seulement se prononcèrent pour l’affirmative, les chanoines Morel, Loiseleur et Thomas de Courcelles.

Le 19 mai, l’évêque de Beauvais donnait publiquement lecture aux assesseurs, dans la chapelle de l’archevêché de Rouen, des lettres qu’il avait reçues de l’Université de Paris et de divers docteurs en réponse à la consultation sur les douze articles. Après avoir pris l’avis de la majorité, il annonça qu’il ferait adresser à l’accusée une dernière admonition charitable, et qu’il prendrait jour ensuite pour prononcer la sentence. Le chanoine Pierre Maurice fut chargé de l’admonition.

Jeanne n’en persista pas moins à soutenir ce qu’elle avait dit au procès. Sur quoi l’évêque juge déclara les débats clos et remit au lendemain pour qu’il fût « procédé comme de droit et de raison ».

Au cimetière de Saint-Ouen le 24 mai

Nous voici arrivés au point culminant du procès, à l’acte visé par l’évêque de Beauvais dès le commencement, à la scène concertée pour frapper la Pucelle de la condamnation arrêtée d’avance par le roi d’Angleterre, et la faire brûler. Contrairement à l’opinion de la généralité des historiens, ce qui se passa le 24 mai au cimetière de Saint-Ouen ne fut rien de fortuit.

Pierre Cauchon n’a jamais parlé jusqu’à présent d’exiger une abjuration de l’accusée ; mais il y a pensé toujours. Sans abjuration, il lui sera difficile de porter une sentence capitale. Même prononcée, l’exécution pourrait rencontrer des empêchements. Avec une abjuration, apparente ou réelle, il sera facile de provoquer un cas de relaps, apparent lui-même ou réel. Ce cas produit, un procès de rechute s’ouvrira sur-le-champ, et ce procès de rechute aboutira infailliblement au bûcher.

Voilà pourquoi, le 24 mai, au cimetière de Saint-Ouen, il y eut, non pas une sentence terminant le procès de la Pucelle, mais une comédie d’abjuration canonique, suivie d’une condamnation à la prison perpétuelle. Et voilà aussi pourquoi, quatre jours après, Pierre Cauchon ouvrait un procès de rechute, condamnait le 30 mai Jeanne comme hérétique relapse et la livrait au bourreau.

De fait, il n’y eut d’abjuration canonique ni dans le fond ni dans la forme. Jeanne ne fut mise en demeure de prononcer aucun serment. Elle ne consentit qu’une rétractation anodine, à laquelle l’évêque-juge substitua un texte dont on verra bientôt l’importance. L’énumération des conditions exigées par le droit pour une abjuration en cause de foi permettra au lecteur de s’en rendre compte.

D’abord, les juges ne devaient rien décider en matière d’abjuration sans prendre conseil des « gens de savoir », c’est-à-dire de leurs principaux assesseurs, cum consilio peritorum in jure.

— Le cas reconnu assez grave pour qu’il y eût lieu d’imposer une abjuration publique, obligation revenait aux juges d’informer l’accusée de leur résolution, de lui expliquer ou de lui faire expliquer en quoi consistait l’acte qu’on allait exiger d’elle, et de respecter absolument la spontanéité de son acceptation et sa liberté. De cette obligation générale découlait l’obligation spéciale de donner communication et explication à l’abjurante du texte de l’abjuration.

Le droit exigeait aussi que quelques jours auparavant les juges fissent annoncer au peuple dans les églises de la localité que tel jour, telle heure, à tel endroit, il y aurait sermon de circonstance, suivi d’une abjuration publique. Au jour marqué et à l’heure dite, en présence du tribunal et des spectateurs, le juge avisait l’abjurante qu’on allait lui présenter le formulaire de l’abjuration et qu’elle devait le prononcer.

Après quoi on plaçait devant l’abjurante le livre des Évangiles, sur lequel elle allait étendre les mains et prêter serment. Puis on lui remettait le texte de l’abjuration dont elle donnait lecture à la face de tout le peuple. Si l’abjurante ne savait pas lire couramment, un des clercs présents lisait le formulaire en son lieu, et l’abjurante le répétait phrase par phrase.

Un notaire rédigeait le procès-verbal du tout, et, le procès-verbal rédigé, le juge prononçait la sentence (Nicolas Eymeric, Directorium inquisitorum, p. 492, 493, Rome, 1585). En lisant dans le texte officiel les particularités de la scène du cimetière de Saint-Ouen, l’on se convaincra qu’aucune des règles essentielles de toute abjuration canonique n’y fut appliquée.

Le jeudi après la Pentecôte, 24 mai, deux estrades étaient dressées sur la place du cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen. Vers huit heures du matin, sur l’une d’elles montèrent les deux juges en la cause, le cardinal d’Angleterre, les évêques de Norwich, Noyon, Thérouanne, et un grand nombre d’ecclésiastiques, assesseurs ou non du procès. Sur la seconde estrade, qui était en face, montèrent Jeanne, le prédicateur désigné, Guillaume Erard, et les officiers du tribunal.

Maître Erard prit pour texte ce passage de l’évangéliste saint Jean : « Le sarment ne pourra porter de fruits s’il ne reste dans la vigne. » Ce sarment stérile, c’était l’accusée, et le roi de France, en l’écoutant, avait adhéré au schisme et à l’hérésie.

Quand la jeune fille entendit traiter son roi de la sorte, elle ne put se contenir : « Par ma foi, interrompit-elle, révérence gardée, j’ose bien vous dire et jurer que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui aime mieux la foi et l’Église, et n’est pas tel que vous dites. »

La prédication finie, maître Erard, s’adressant à la Pucelle, la somma de se soumettre à l’Église et de révoquer les dits et faits réprouvés par les clercs. — « Pour ce qui est de la soumission à l’Église, repartit Jeanne, j’ai demandé que mes dits et faits soient envoyés à notre Saint-Père le pape. Quant aux choses réprouvées par les clercs, c’est à Dieu et à notre Saint-Père que je m’en rapporte. »

Alors intervint l’évêque de Beauvais. Il dit qu’on ne pouvait aller chercher le pape à Rome, que les ordinaires étaient juges dans leurs diocèses et que l’accusée n’avait qu’à se soumettre. Jeanne ayant réitéré par trois fois ses déclarations, Pierre Cauchon commença d’une voix lente la lecture de la sentence. Pendant qu’il lisait, les affidés de l’évêque s’empressent autour de la jeune fille et, prétextant l’intérêt qu’ils lui portaient, la conjurent de se soumettre, de faire ce qu’on attend d’elle, de révoquer les articles dont maître Erard lui donne lecture, en un mot d’abjurer. — « Mais je ne sais ce que c’est que d’abjurer, réplique Jeanne. — On va vous l’expliquer », répond Erard. Et il charge Jean Massieu de le faire.

Cependant les amis de P. Cauchon ne demeuraient pas inactifs. Massieu avait dit à Jeanne qu’il y avait pour elle péril de mort. Après avoir essayé de la frayeur, Loiseleur et Nicolas Midi mettent en œuvre les promesses et l’espérance. Ils assurent la prisonnière que, si elle consent à ce qu’on lui demande, elle sera mise en prison ecclésiastique ; — elle aurait une femme avec elle ; — elle irait à la messe et recevrait son Sauveur ; — elle serait débarrassée des fers ; — et elle pourrait bien être mise en liberté. Au milieu de ses perplexités, un mot de Massieu fut pour la malheureuse fille un trait de lumière. « Rapportez-vous-en à l’Église universelle, lui dit Massieu. »

Et Jeanne de déclarer aussitôt qu’elle s’en rapporte à l’Église universelle si elle doit abjurer ou non.

— « Point du tout, réplique Erard : tu abjureras tout de suite ou tu seras brûlée. » Cependant le temps s’écoule. « Jeanne, Jeanne, crie la foule, ne vous faites pas mourir. » Tout à coup, la pauvre enfant élève la voix et, « joignant les mains, les yeux dirigés vers le ciel », elle proclame trois choses. 1° Elle se soumet au jugement de l’Église simpliciter, c’est-à-dire de l’Église universelle, non de l’église de Pierre Cauchon.

2° Elle supplie saint Michel de la conseiller et de la diriger : preuve de la persistance de sa foi en ses révélations. 3° Quant à ce qu’elle n’entend pas des articles de la cédule dont Erard et Massieu lui ont donné lecture, et qu’on ne lui a pas expliqués, elle ne veut rien révoquer, si ce n’est pourvu que cela plaise à Dieu.

L’on cherchera vainement en toute cette scène et dans le texte du procès trace des conditions exigées par le droit en toute abjuration canonique. Pas de conseil tenu par le tribunal à ce sujet. Pas d’annonce faite dans les églises de Rouen. La Pucelle reste dans l’ignorance de ce qu’on va lui imposer, de la nature de l’abjuration et du sens de la formule qu’elle devra prononcer. Pas de livre des Évangiles sur l’estrade, ni de serment.

Tout est affaire d’improvisation et de surprise, excepté la violation effrontée des lois de l’Église.

Quant aux engagements que prend l’abjurante, nous relevons trois points : un acte de soumission absolue à l’Église universelle et un acte de soumission conditionnelle à ses juges (de la cédule que ceux-ci vont lui présenter, elle n’accepte que les articles qui ne déplaisent pas à Dieu) ; un acte de foi en ses révélations et ses Voix.

Mais cette cédule, à quoi se réduisait-elle ? D’après cinq témoins de la réhabilitation, elle comprenait six, sept, huit lignes au plus de grosse écriture : preuve qu’elle était absolument différente du formulaire de cinquante lignes qu’on lit au procès. Du contenu, l’on ne connaît que ces passages-ci : « Je Jehanne promets de ne plus porter à l’avenir des armes, l’habit d’homme et les cheveux courts. Je déclare me soumettre à la détermination, au jugement, aux commandements de l’Église… »

Dès que Jeanne eut formulé sa triple déclaration, Jean Massieu, sur l’ordre de l’évêque de Beauvais, lut à haute voix, article par article, la cédule qu’il avait en main ; la Pucelle répéta ces articles l’un après l’autre ; puis, d’une plume que lui donna Massieu, elle fit au bas de la cédule une croix.

Note de la direction. — Ajoutons que les faits qui se sont produits dans le cimetière Saint-Ouen le 24 mai 1431 comportent une autre interprétation qu’autorisent des arguments tout au moins plausibles. Jeanne avait appris à lire et à écrire, en recevant les leçons des clercs de son entourage durant les trêves qui marquèrent la fin de l’année 1429 et les premiers mois de l’année 1430. Cependant, lorsqu’on lui tendit, au cimetière Saint-Ouen, la cédule d’abjuration, Jeanne, qui savait signer, s’abstint d’apposer son nom, mais se contenta de tracer une croix. Elle avait, d’ailleurs, déclaré, au cours du procès de Rouen, qu’elle apposait parfois une croix au bas d’une pièce par manière de dénégation. En outre, deux témoins du drame de Saint-Ouen constatent que Jeanne souriait, subridebat, et semblait agir par ironie et dérision en apposant cette croix au bas de l’équivoque déclaration à laquelle on l’adjurait de marquer son adhésion. Enfin, le 28 mai, lorsque Cauchon lui rappelle le serment qu’elle aurait souscrit, au sujet de son vêtement d’homme, Jeanne répond : « Oncques je n’ai compris faire serment de ne plus le prendre. » Donc l’apposition par Jeanne d’une croix au bas de la cédule du 24 mai n’aurait pas été l’équivalent réel d’une adhésion et d’une signature, et il n’y avait plus à parler d’abjuration ni de rétractation, même partielle et contrainte. Cette manière de voir a été exposée avec talent par M. le comte de Maleissye : Les Lettres de Jehanne d’Arc et la prétendue Abjuration de Saint-Ouen, Paris, « Bonne Presse », s. d. [1912], in-8°. (N. D. L. D.)

Laissant de côté le texte qu’il avait lu jusque-là, Pierre Cauchon prit une seconde sentence dont il avait eu soin de se munir, et prononça l’arrêt qui condamnait la prétendue abjurante à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse. L’arrêt prononcé, Jeanne s’attendait à être menée dans la prison ecclésiastique. « Où devons-nous la conduire ? » demanda-t-on à l’évêque de Beauvais.

— « Où vous l’avez prise », répondit-il. Et Jeanne fut reconduite au château.

Sentence de relaps et supplice

Warwick n’avait pas été instruit des desseins de l’évêque de Beauvais. Il s’attendait à une condamnation capitale. « Les choses tournent mal pour le roi, dit-il à l’évêque ; — cette fille nous échappe. » — « Soyez tranquille, lui fut-il répondu, nous la rattraperons. » Ainsi, tout avait été prévu ; même ce qui va se passer.

Dans l’après-midi de ce 24 mai, Jeanne reprit l’habit de son sexe et on lui fit tailler la chevelure. Le vice-inquisiteur et plusieurs assesseurs en prirent acte. Quant à l’habit d’homme, on eut soin de ne pas l’emporter. On l’enferma dans un sac et on le laissa dans la pièce où était détenue la prisonnière.

Les juges se gardèrent bien de tenir aucune des promesses qu’on avait faites en leur nom. Jeanne n’entendit pas la messe et ne reçut pas son Sauveur ; elle ne fut pas mise hors des fers : la surveillance des geôliers fut plus étroite que jamais, et surtout on la maintint en prison d’État, sans lui donner de femme pour compagne.

Dans la journée du dimanche 27 mai, fête de la Trinité, le bruit se répandit que la prisonnière avait repris l’habit d’homme. Informé du fait, l’évêque de Beauvais, avec le vice-inquisiteur et sept assesseurs, se transporta dans le cachot de Jeanne pour constater judiciairement le fait. La jeune fille parut effectivement devant les juges en habit viril.

D’après les témoignages combinés des deux procès, elle nia s’être obligée par serment à ne plus porter que l’habit de femme et à ne plus parler de ses révélations ; elle n’avait repris l’habit d’homme que contrainte, pour défendre sa pudeur. Pierre Cauchon lui opposant sa prétendue abjuration, la Pucelle répondit qu’elle n’avait pas compris le texte qu’on lui avait présenté ; d’ailleurs que, au moment de signer, elle n’avait « rien révoqué, qu’à la condition que cela plût à Dieu ».

Qu’est-ce donc qui s’était passé pour que Jeanne reprît d’abord, puis gardât l’habit d’homme ? D’après ce que déposa Jean Massieu aux enquêtes de la révision, la prisonnière reprit l’habit d’homme contrainte par les Anglais ses gardiens qui, sur l’ordre donné ou l’idée suggérée, lui avaient enlevé l’habit de femme pendant son sommeil, et ne lui avaient laissé que l’habit d’homme. Obligée par nécessité naturelle de se lever, Jeanne dut subir la condition qu’on lui imposait. Après avoir repris l’habit d’homme, la pauvre fille fut menacée en son honneur, outragée, maltraitée, et un grand seigneur anglais tenta de lui faire violence. Pour défendre au besoin sa pudeur, Jeanne garda l’habit d’homme qui la protégeait mieux.

Ce furent les dominicains Isambard de la Pierre et Martin Ladvenu qui dénoncèrent l’attentat de ce grand seigneur et firent connaître cette deuxième explication aux juges de la révision.

« Nous n’avons qu’à nous retirer et à procéder ultérieurement comme de droit et de raison », avait dit Pierre Cauchon à la fin de l’interrogatoire du 28 mai. Le mardi 29, il réunissait quarante-deux assesseurs dans la chapelle de l’archevêché de Rouen et déclarait le procès de rechute ouvert. Après avoir fait donner lecture à l’assemblée du procès-verbal qu’il avait rédigé, il prit l’avis de chacun sur la sentence à prononcer.

La grande majorité des docteurs, trente-trois au moins, requirent qu’avant d’arrêter toute décision, il fût donné lecture à l’accusée, en présence des assesseurs, du texte de l’abjuration que, d’après l’évêque, elle avait prononcée et signée, et qu’on le lui expliquât. Pierre Cauchon ne tint aucun compte de cette requête. Quoiqu’il ne pût se réclamer que de la délibération de deux assesseurs, de cinq à six au plus, et qu’il eût les autres contre lui, il ordonna que « la nommée Jeanne serait traduite le lendemain à huit heures du matin, au lieu dit le Vieux-Marché de Rouen, pour se voir déclarée relapse, excommuniée et hérétique, et abandonnée au bras séculier ».

Le matin du mercredi 30 mai, frère Martin Ladvenu, accompagné de frère Jean Toutmouillé, dominicain comme lui, sur l’ordre de l’évêque de Beauvais, vint dans la prison de Jeanne lui annoncer qu’elle devait se préparer à mourir. « Hélas ! s’écria la pauvre fille, en s’arrachant les cheveux, me traite-t-on si horriblement que mon corps qui est pur et ne fut jamais corrompu, soit réduit en cendres ! Oh ! j’en appelle devant Dieu le grand juge, des torts et injustices qu’on me fait ! »

Quelques instants après, Pierre Cauchon parut avec deux ou trois assesseurs. — « Évêque, lui dit Jeanne, je meurs par vous. Si vous m’eussiez mise en prison d’Église, ceci ne fût pas advenu ; c’est pourquoi j’appelle de vous devant Dieu. » Dès que l’évêque se fut retiré, la condamnée se confessa par deux fois au frère Ladvenu, et on alla chercher la sainte hostie.

On l’apporta processionnellement, avec des flambeaux, au chant des litanies, les assistants répondant : « Priez pour elle, priez pour elle ! » Jeanne reçut la communion avec une émotion profonde et grande abondance de larmes. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas communié !

Un peu avant neuf heures, la victime de P. Cauchon prenait place avec Jean Massieu et frère Ladvenu sur la charrette qui devait la conduire au Vieux-Marché. Cent vingt hommes d’armes l’escortaient. Sur la place, quatre estrades étaient dressées, une pour les juges, une pour le cardinal de Winchester et autres prélats anglais, une pour le bailli et ses gens, la quatrième pour le prédicateur et Jeanne même. À quelques pas, on apercevait le bûcher formé de fagots reposant sur un massif de moellons et de plâtre : un poteau élevé le dominait.

En face de l’échafaud on voyait un tableau avec cette inscription en grosses lettres : Jeanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, mécréante en la foi, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, apostate, schismatique, hérétique. La mitre que la condamnée avait sur la tête portait ces mots : hérétique, relapse, apostate, idolâtre.

Nicolas Midi, le prédicateur, développe pendant une heure, en l’appliquant à la Pucelle, cette parole de saint Paul : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent. » Il finit par ces mots : « Jeanne, l’Église te retranche de son corps, elle ne peut plus te défendre. Va en paix. »

L’évêque de Beauvais prit alors la parole, adressa quelques paroles d’exhortation à la condamnée et prononça la sentence qui la déclarait hérétique relapse, la rejetait du sein de l’Église et l’abandonnait à la justice séculière.

Dès que la voix de l’évêque a cessé de se faire entendre, Jeanne se jette à genoux et se met à prier. « Trinité sainte, s’écrie-t-elle, ayez pitié de moi. Je crois en vous ! Jésus, ayez pitié de moi. » Elle invoque la Vierge, ses saintes, saint Michel. « Ô Marie, priez pour moi ! saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite, soyez à mon aide ! » Elle n’entend pas qu’on s’en prenne à son roi.

« Il n’est pour rien dans ce que j’ai fait : si j’ai fait mal, il est innocent. » À la pensée des qualifications qui lui sont appliquées, elle s’écrie : « Non, je ne suis pas hérétique, je ne suis pas schismatique ; je suis une bonne chrétienne. Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme. » Ces supplications émouvaient les spectateurs. Les Anglais eux-mêmes ne purent s’en défendre. On vit jusqu’à l’évêque de Beauvais et au cardinal de Winchester répandre des larmes.

Jeanne ayant demandé une croix, un Anglais en fait une avec deux morceaux de bois. Mais Jeanne voudrait la croix avec l’image de Jésus crucifié. Frère Isambard va lui en chercher une dans l’église voisine. La jeune fille la couvre de baisers et prie le bon religieux de la « tenir élevée devant ses yeux jusqu’au pas de la mort ».

Cependant la soldatesque s’impatiente. Elle crie à Jean Massieu : « Hé ! prêtre, nous ferez-vous dîner ici ! » Le bailli, devant lequel on mène la condamnée, dit au bourreau : « Fais ton devoir. » Les clercs du roi d’Angleterre viennent prendre et conduire Jeanne au bûcher. Elle en gravit les degrés avec frère Ladvenu, et le bourreau met le feu. Jeanne aperçoit la flamme. « Frère Martin, s’écrie-t-elle, descendez : le feu. » Elle ajoute : « Élevez la croix, que je puisse la voir. » Quand la flamme l’atteint : « De l’eau bénite, de l’eau bénite ! » demanda la suppliciée. Parmi les crépitements de la flamme, on l’entend invoquer à plusieurs reprises le nom de Jésus.

Le feu gagnant toujours, elle s’écrie : « Saint Michel, saint Michel ! non, mes Voix ne m’ont pas trompée ! Ma mission était de Dieu. » Un peu après, elle dit encore : « Jésus, Jésus, Jésus ! » Enfin un dernier cri, poussé d’une voix forte, dans lequel s’exhale son âme de vierge, de martyre et de sainte : « Jésus ! »

C’était le 30 mai 1431. Jeanne n’avait pas vingt ans.

V. Jeanne d’Arc et sa « mission de survie ». — Expulsion des Anglais. — Réhabilitation et glorification

En livrant leur ennemie au bûcher, les Anglais comptaient bien rendre impossible l’achèvement de l’œuvre que l’envoyée de Dieu avait annoncée et qu’elle n’avait pu accomplir de son vivant. Ils eussent eu raison si la mission de Jeanne d’Arc n’eût été qu’une mission humaine.

À la mission de survie se rapportaient, avec la continuité de l’élan patriotique, les événements que la Voyante avait prédits comme les étapes certaines du triomphe final, c’est-à-dire l’expulsion de l’ennemi héréditaire et la délivrance du territoire français. Militairement parlant, si Jeanne n’eût pas fait lever le siège d’Orléans en 1429, Talbot en 1453 n’aurait pas perdu la bataille de Castillon, et les Anglais n’auraient pas été, à la suite de cette défaite, contraints de rentrer dans leur île.

Moralement parlant, si Jeanne, éclairée de Dieu, n’eût pas à plusieurs reprises fait savoir à tous, amis et ennemis, l’issue inévitable de la lutte qu’elle allait engager et les événements inattendus qui devaient y conduire, l’âme française n’eût pas tressailli d’espoir, et le patriotisme n’eût pas eu le dernier mot.

Jeanne n’ignorait pas qu’il en serait ainsi, et que sa « mission de survie » couronnerait et achèverait sa « mission de vie ». De telle sorte que « s’il convenait à Dieu — ce sont ses propres paroles — qu’elle mourût avant que ce pour quoy il l’avait envoyée fût accompli, après sa mort, elle nuirait plus auxdits Anglais qu’elle n’aurait fait en sa vie, et nonobstant sa mort, tout ce pour quoy elle était venue s’accomplirait » (Mathieu Thomassin, Procès, t. IV, p. 311). Thomassin, témoin oculaire, ajoute en manière de confirmation : « Et il a été ainsi fait par la grâce de Dieu, comme il appert et est chose notoire de notre temps. »

Ce sont les années écoulées entre 1431 et 1455-56, date du procès de réhabilitation, qui ont vu se produire les événements compris dans cette mission de survie. Jeanne les avait spécifiés en des circonstances parfois solennelles, à Chinon, Poitiers, Rouen.

En 1435, le 21 septembre, le duc Philippe de Bourgogne se réconciliait avec le roi de France et signait le traité d’Arras, qui enlevait à l’Angleterre son puissant allié. Le 14 septembre de cette même année, la mort du duc de Bedford délivrait Charles de son plus redoutable ennemi.

En 1436, le 13 avril, le maréchal de l’Isle-Adam arborait la bannière de France sur les murs de Paris, le connétable de Richemont en prenait possession au nom du roi, et le 12 novembre de l’année suivante Charles VII entrait solennellement dans sa capitale recouvrée.

En 1440, le duc Charles d’Orléans, prisonnier des Anglais, voyait finir sa captivité, ainsi que l’avait assuré maintes fois l’héroïne, et il rentrait dans la cité orléanaise où devait naître l’enfant appelé à régner sous le nom de Louis XII.

Dans les années qui suivirent la soumission de Paris, les villes et provinces au pouvoir des Anglais se rangèrent de gré ou de force à l’obéissance de Charles VII. En 1449, la capitale de la Normandie redevenait française. Le lundi 10 novembre, le roi Charles reprenait possession de la ville où Jeanne avait subi son martyre. L’année suivante, le 15 avril, la victoire de Formigny ravissait aux Anglais tout espoir de demeurer en terre normande. Il ne leur restait plus que Bordeaux et la Guyenne. En juillet 1453, la bataille de Castillon, où Talbot fut mortellement blessé, leur enleva ce dernier boulevard ; le 19 octobre, Bordeaux ouvrait ses portes aux chefs de l’armée royale, la France était rendue aux Français.

On s’est étonné que le Saint-Siège ait attendu plus de vingt ans avant de sortir de sa réserve. C’est que ce délai était indispensable pour établir s’il fallait voir dans la suppliciée de Rouen une visionnaire, jouet de son imagination, ou une envoyée de Dieu. Que la paix d’Arras, que la rentrée de Paris en l’obéissance de son souverain légitime, que le retour du duc d’Orléans de sa captivité d’Angleterre n’eussent été que de vaines espérances, et la Pucelle eût à jamais perdu tout prestige.

En revanche, lorsque les contemporains virent ces événements se produire de façon éclatante, lorsque s’y ajoutèrent la capitulation de Rouen, la conquête de la Normandie et enfin la délivrance du territoire, on eut la preuve que la mission de survie de Jeanne n’était pas un vain mot, que sa mission totale était ponctuellement accomplie.

Frappé de ces manifestations providentielles qui faisaient la lumière attendue, le chef de l’Église jugea l’heure propice et, sortant de son silence, il prescrivit la révision solennelle du procès de 1431.

Il n’y fallait pas songer tant que la Normandie et sa capitale restaient au pouvoir des Anglais. Sur cent quarante-quatre dépositions reçues aux diverses enquêtes, cinquante-cinq furent dues à des religieux, prêtres, chanoines ou bourgeois normands.

L’évêque de Beauvais, l’Université de Paris et le gouvernement anglais n’avaient pas manqué, au lendemain du drame du Vieux-Marché, de le présenter à l’opinion sous le jour le plus honorable pour eux et le plus ignominieux pour leur victime. Tandis que Pierre Cauchon mettait la main à la fausse et abominable Information posthume (7 juin 1431), le roi d’Angleterre écrivait à l’Empereur, aux princes chrétiens, aux prélats, ducs, nobles et cités du royaume les lettres qu’on peut lire à la suite du procès.

De son côté, l’Université de Paris en adressait une semblable au Pape et au sacré Collège. Il importait de ne pas laisser s’accréditer des mensonges non moins outrageants pour le roi de France que pour la jeune fille à laquelle il devait sa couronne. Charles VII comprit ce que le pays attendait.

Trois mois environ après son entrée dans Rouen, le 15 février 1450, il donnait à son « ami et féal conseiller, maître Guillaume Bouillé », docteur en théologie et doyen de Noyon, mission de rechercher la vérité sur le procès de la Pucelle. Les 4 et 5 mars suivants, maître Bouillé effectuait une première enquête et entendait sept témoins, dont cinq assesseurs de l’évêque de Beauvais et deux officiers du tribunal. Ces jours-là, le procès national de révision commençait, en attendant celui du Saint-Siège.

Pour préparer le procès canonique de révision, le cardinal Guillaume d’Estouteville, archevêque de Rouen et légat du Pape, ouvrit d’office une information dans laquelle une vingtaine de témoins furent entendus (mai 1452). En même temps, des consultations spéciales étaient demandées à des canonistes. Restait à obtenir du Souverain Pontife la nomination d’un tribunal avec pleins pouvoirs. Ce furent la mère de la Pucelle et ses deux frères, Pierre et Jean, qui adressèrent au pape régnant une supplique à ce sujet. Calixte III l’accueillit favorablement. Le 11 juin 1455, un rescrit pontifical confiait à Jean Jouvenel des Ursins, archevêque de Reims, à Guillaume Chartier, évêque de Paris, et à Olivier de Longueil, évêque de Coutances, la mission de revoir le procès de Rouen, de rechercher si la Pucelle avait mérité sa condamnation, et de « rendre en dernier ressort une sentence selon la justice ».

Le 7 novembre suivant, la mère de Jeanne d’Arc et ses deux fils, accompagnés de nombreux amis, se rendaient dans l’église Notre-Dame de Paris devant les délégués du Saint-Siège et demandaient que la cause fût ouverte. Les prélats déclarèrent se constituer juges, avec l’inquisiteur Jean Bréhal en qualité de juge adjoint, et la première comparution des personnes intéressées fut fixée au 12 décembre à Rouen. Toutes les précautions furent prises pour qu’aucune des règles de la procédure canonique ne fût négligée, et surtout pour en arriver à la manifestation complète de la vérité. D’importantes enquêtes eurent lieu et se poursuivirent jusqu’au mois de mai 1456, dans le Barrois, à Orléans, Reims, Lyon et Paris.

À Domremy, Toul, Vaucouleurs, on entendit trente-quatre témoins ; à Orléans, quarante et un ; à Paris, vingt ; à Lyon, le chevalier d’Aulon ; à Rouen, dix-neuf ; — en tout, avec les vingt-neuf dépositions de 1450 et 1452, antérieures au procès, cent quarante-quatre.

Le 2 juillet 1456, les recherches et travaux du tribunal étaient terminés. Les juges désignèrent le 7 juillet pour le prononcé de la sentence. Elle fut rendue de la façon la plus solennelle dans le palais archiépiscopal de Rouen.

En présence des avocats de la cause, des représentants de la famille de Jeanne et de Jean son frère, l’archevêque de Reims, au nom des trois prélats délégués et de l’Inquisiteur de la foi, déclara « le procès de condamnation et les sentences qui s’ensuivirent entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, d’erreur manifeste en fait et en droit, et conséquemment nuls, sans valeur et sans autorité ».

Il ajouta que ladite Jeanne n’avait encouru ni contracté à l’occasion des sentences susdites aucune note ou tache d’infamie ; que, du reste, autant que besoin était, on l’en délivrait totalement. Il fut arrêté, en outre, que les fameux « douze articles », extraits calomnieux et dolosifs du procès, « seraient arrachés dudit procès et lacérés judiciairement » ; que, « le jour même, la promulgation de la présente sentence aurait lieu sur la place de Saint-Ouen, et, le lendemain, sur la place du Vieux-Marché, avec une prédication solennelle et la plantation d’une croix ». Jamais, remarque Lenglet-Dufresnoy, sentence de réhabilitation n’a été rendue de façon aussi expresse et aussi solennelle.

Le 27 janvier 1894, Léon XIII la confirmait quand, accédant à la supplique de l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, et des évêques de France, il déclarait Jeanne d’Arc Vénérable servante de Dieu, et introduisait la cause de sa béatification.

Le 6 janvier 1904, Pie X ajoutait encore à la gloire de l’héroïne en décrétant « qu’elle avait pratiqué au degré héroïque requis les vertus théologales, les vertus cardinales et celles qui leur sont annexes ». À la fin de l’année 1908, les miracles présentés à la Sacrée Congrégation des Rites pour la béatification de la servante de Dieu ayant été canoniquement approuvés, Sa Sainteté a fixé la proclamation du décret de béatification au 18 avril 1909.

L’histoire redira l’enthousiasme de la France pour la sainte qui désormais incarne aux yeux des croyants l’amour de la patrie, la contagion de cet enthousiasme dans les milieux les plus fermés à l’esprit chrétien, et les efforts de la libre-pensée elle-même pour laïciser la mémoire de Jeanne d’Arc.

VI. L’histoire de Jeanne d’Arc et la critique

L’histoire de Jeanne d’Arc est l’histoire d’une grande Française, d’une héroïne sans peur, d’une sainte sans reproche. La présente notice ne répondrait pas à l’attente du lecteur si elle ne rappelait les questions sur lesquelles les historiens étaient divisés, et les travaux qui en ont amené la solution.

Des sources principales de l’histoire de la Pucelle : leur valeur comparée. — Personne n’ignore que les deux grandes sources documentaires de l’histoire de la Pucelle sont les procès de condamnation et de réhabilitation. Le procès de condamnation emprunte sa valeur aux détails et aux renseignements fournis par Jeanne même sur sa vie dans les interrogatoires qu’on lui fit subir.

Le procès de révision l’emprunte aux cent quarante-quatre témoignages recueillis en diverses enquêtes judiciaires, de la bouche de personnages qui avaient vu, connu, ouï l’héroïne. Sous ce rapport, ces documents sont des sources historiques du plus grand prix. Mais en possédons-nous l’original, ou seulement des expéditions authentiques ?

La minute originale du procès de Rouen était en français, sauf quelques pièces de procédure rédigées, selon l’usage reçu, en latin. Le docteur de Paris, Thomas de Courcelles, dans les années qui suivirent le supplice de Jeanne, mais avant la mort de l’évêque de Beauvais, mit les pièces de la cause en forme et traduisit en latin le français des vingt-cinq interrogatoires, du réquisitoire et autres parties. Il y eut donc d’abord deux minutes du procès de 1431, l’une en français, l’autre en latin.

Toutes deux sont perdues. Des cinq copies ou expéditions authentiques qui furent faites de la minute latine, trois seulement nous restent : deux sont conservées à la Bibliothèque nationale, l’autre à la Bibliothèque du Corps législatif. De la minute française, nous ne possédons que des fragments retrouvés dans le manuscrit dit de D’Urfé.

Le procès de réhabilitation fut mis en forme par deux notaires de l’Université de Paris, Denis Lecomte et François Ferrebouc. Des minutes et pièces originales, aucune ne nous est restée. Trois expéditions authentiques du procès en forme furent délivrées par les notaires. Nous n’en possédons que deux : on peut les voir à la Bibliothèque nationale. Reste à déterminer l’autorité soit judiciaire, soit historique, afférente à chacun de ces documents.

Dans le procès de condamnation, l’évêque de Beauvais joue un double personnage : il est tout ensemble juge et historien.

À titre de juge, son autorité et celle de son œuvre judiciaire sont nulles. Les douze articles, résumé de l’acte d’accusation de la cause, ont été détruits. L’abjuration au cimetière de Saint-Ouen, dans laquelle toutes les règles canoniques avaient été violées, l’a été pareillement ; quant aux deux sentences, elles ont été invalidées et cassées par le tribunal de Calixte III.

À titre d’histoire, l’œuvre de Pierre Cauchon est absolument suspecte ; ses affirmations ne doivent être acceptées que sous les plus grandes réserves ; plus d’une fois la critique l’a pris en flagrant délit d’invention, d’erreur et de mensonge. Dans les interrogatoires, les réponses de l’accusée ont été parfois supprimées, souvent modifiées et altérées.

Le fait de la prétendue « abjuration canonique » de Jeanne est une invention de l’évêque de Beauvais : il en est de même du formulaire qu’on lit au procès. Le guet-apens de la prison, après le premier jugement, est passé sous silence.

Les explications de la jeune fille sur la reprise de l’habit d’homme ne figurent point au procès-verbal de l’interrogatoire du 28 mai ; et, à la faveur de la traduction latine, Thomas de Courcelles a pratiqué dans ce texte cinq altérations ayant pour objet de persuader au lecteur que Jeanne avait abjuré canoniquement en cause de foi.

Ennemi mortel de la prisonnière des Anglais, historien et juge partial, poursuivant per fas et nefas la perte et le déshonneur de sa victime, Pierre Cauchon couronna son œuvre inique en inventant et rédigeant l’Information posthume, libelle calomnieux que les notaires eux-mêmes refusèrent de signer et d’insérer dans le texte du procès.

Dans le procès de révision, les juges ne font pas, comme l’évêque de Beauvais, œuvre d’historiens. Ils sont juges et pas autre chose. Seulement, ils ont jugé selon le droit et la justice, et aucune autorité, aucun tribunal, pas même celui de l’histoire, n’a infirmé, encore moins mis en doute le bien-fondé de leur sentence.

Au cours du procès, ils ont multiplié les informations de nature à les éclairer et à renseigner aussi les historiens de l’avenir ; mais sur ces documents précieux ils n’ont construit aucune thèse, basé aucun récit, et ils ont laissé à d’autres la tâche d’en éprouver la vérité, la solidité, et s’il y avait lieu, de les réfuter.

C’est ce que ne paraît pas avoir compris l’auteur des Aperçus nouveaux sur l’histoire de la Pucelle qui, un peu trop légèrement, après avoir dit des juges de 1456 qu’ils étaient « la probité même », les accuse d’avoir pratiqué ou laissé pratiquer dans les dépositions des enquêtes des retranchements ou modifications qui en altéraient la substance (J. Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 150, 151). J. Quicherat accuse ; mais selon son habitude, il ne présente pas de preuves à l’appui de ses accusations ; ou bien s’il en présente, elles portent à faux. Nous croyons l’avoir démontré dans notre troisième série d’Études critiques, p. 152 et suivantes.

Les deux procès et la critique. — Il est peu d’historiens, antérieurement au XIXe siècle, qui, parlant de la Pucelle, n’aient mentionné l’un et l’autre des deux procès : ils eussent rendu un plus grand service à l’Église et à la France, s’ils en eussent étudié, collationné et publié le texte.

Dès 1628, le docteur de Sorbonne Edmond Richer signalait l’importance et l’opportunité de cette publication. Si son appel eût été entendu, l’histoire de l’héroïne se fût achevée cent ans au moins plus tôt.

Vers 1840, la Société de l’Histoire de France se ressouvint de l’appel d’Edmond Richer. Informé du projet que nourrissait à ce propos l’historien allemand de Jeanne d’Arc, Guido Görres, elle le prévint, et Jules Quicherat, élève sortant de l’École des Chartes, fut chargé de préparer le texte des manuscrits des deux procès et d’en surveiller l’impression. Le premier volume paraissait en 1841, le cinquième et dernier en 1849.

L’éditeur nous apprend qu’il se proposait d’y joindre le texte des Aperçus nouveaux, dans lequel il exposait sa pensée sur l’histoire et principalement sur le procès de l’héroïne.

N’ayant pu exécuter ce projet, il publia ses Aperçus dans un volume à part. Grande fut la surprise des érudits lorsqu’ils virent l’éditeur des procès se constituer le défenseur d’idées tendant à rabaisser Jeanne et à justifier l’évêque de Beauvais ! Au demeurant, Jules Quicherat se posait en théoricien du système inauguré par Michelet et Henri Martin au sujet de la Pucelle et adopté depuis par des professeurs de l’Université.

En face de cette école qu’on a proposé d’appeler francocauchonienne, à cause de la grande autorité qu’elle reconnaît à Pierre Cauchon, se sont levés des historiens que l’étude des deux procès a pénétrés de convictions différentes. Représentants de l’école française et catholique, ils défendent les thèses documentairement inattaquables de l’objectivité des Voix de Jeanne, de son héroïsme intégral et de sa vraie sainteté.

Des Voix de Jeanne d’Arc et de sa mission d’en haut. — Un fait constant de la vie de la Pucelle, qui la distingue de toutes les héroïnes connues et lui imprime le caractère du merveilleux le plus étonnant sinon du surnaturel même, c’est le fait des visions, révélations et Voix, dont elle fut favorisée depuis sa treizième année jusqu’à sa mort. D’après les documents, que doit-on penser de ces phénomènes ?

1° Ces phénomènes étaient, non des effets de l’imagination et de la sensibilité, mais des visions réelles, des phénomènes auditifs certains, un commerce intellectuel incessant, produit par des causes extérieures et supérieures, d’une objectivité indubitable, qui n’étaient autres que l’archange saint Michel et les saintes Catherine et Marguerite.

2° Les historiens rationalistes, qui ne veulent à aucun prix du surnaturel, en sont réduits à laisser le fait des Voix inexpliqué, ou bien à n’y voir que des phénomènes hallucinatoires. Ceux qui recourent à ce dernier expédient sont obligés de convenir qu’ils ont les documents contre eux. Impossible de découvrir dans les deux procès et les chroniques du temps le fait prouvé d’une seule hallucination dont la Pucelle aurait été le sujet.

Pas plus à Domremy qu’à Chinon, au cours de ses campagnes que dans l’année de sa captivité, on n’a pris Jeanne en flagrant délit, s’il est permis de le dire, d’un phénomène, a fortiori d’un état hallucinatoire.

3° En effet, les Voix de Jeanne, telles qu’elle les a fait connaître au cours de son procès, — et c’est par ce document principalement que nous les connaissons — produisaient chez elle un état physique, intellectuel et moral, irréductible à l’état hallucinatoire.

L’hallucination est physiquement un phénomène morbide ; intellectuellement, c’est un phénomène irrationnel, source d’erreurs constantes et de faux jugements ; moralement, c’est un phénomène involontaire et fatal, que le sujet subit et qu’il ne domine jamais.

Pendant les sept années que Jeanne a eu ses révélations et ses Voix, on ne constate chez elle aucun état morbide, aucune aberration intellectuelle, aucune série d’actes marqués au coin du fatal et de l’involontaire, et se dérobant à la direction du libre arbitre.

Mais il y a plus. L’étude approfondie des textes met au jour chez l’héroïne un certain nombre de visions et de révélations qui se distinguent par ce qu’on doit nommer leur portée objective, et qui, de la sorte, deviennent susceptibles de vérification historique.

Nous appelons révélations, voix à portée objective, des révélations visant des événements extérieurs, publics pour la plupart, présents ou à venir, nettement caractérisés, qu’il n’était pas possible de connaître humainement et d’annoncer positivement ; tels, la levée du siège d’Orléans, la blessure que la Pucelle devait recevoir sous les murs de cette ville, le sacre du jeune roi à Reims, la recouvrance du royaume du vivant de Charles VII, et beaucoup d’autres faits d’égale importance.

J’ajoute que ces révélations à portée objective sont susceptibles de vérification historique, parce qu’il n’y a qu’à consulter l’histoire et à y rechercher si, en regard de chaque révélation et de chaque prophétie de l’héroïne, ne s’est pas produit au temps voulu le fait extérieur, public ou privé, qui en a été l’exact accomplissement. Les documents fournissent la preuve de plus de trente révélations ou vaticinations dont Jeanne se déclarait redevable à ses Voix, et que les événements ont justifiées.

Les connaissances que ces vaticinations supposent sont manifestement surhumaines, pour ne pas dire surnaturelles. Les historiens qui en infèrent la réalité de ses communications surhumaines, l’objectivité de ses apparitions et visions, peuvent se réclamer des exigences de la logique, et des lumières de la raison, aussi bien que des enseignements de la foi.

Ces explications des Voix et révélations de la Pucelle nous indiquent l’opinion que l’on peut concevoir à juste titre de sa mission divine et de sa sainteté. L’une et l’autre ont pour base les documents.

La sainteté, c’est la vie entière de la servante de Dieu qui l’établit. Lorsque le chef de l’Église la proclamait en 1894 et en 1909, il ne faisait que proclamer la vérité dont l’histoire avait fourni la preuve. Il n’en va pas différemment de la mission divine. Cette mission de voyante inspirée et de libératrice nationale, elle n’a cessé de la remplir et de l’affirmer, depuis son premier voyage à Vaucouleurs jusqu’au bûcher sur lequel elle rendait le dernier soupir.

Elle l’a remplie par ses prédictions si propres à ranimer le patriotisme et la confiance des défenseurs du royaume.

Elle l’a définie sans ambages : fermer l’ère de la défaite pour les loyaux Français, rouvrir le chemin de la victoire, y entrer la première son étendard à la main, annoncer l’expulsion totale des envahisseurs, et dans l’unique année qui devait mesurer sa carrière, animer ses compagnons d’armes du patriotisme et de la vaillance indispensables pour achever l’œuvre qu’elle avait si bien commencée. Telle a été, en dehors de toute subtilité, la tâche de l’« envoyée de Dieu ».

Jeanne d’Arc et l’Église. — Peut-on dire, comme le font quelques historiens, que l’Église a été pour quelque chose dans son procès, sa condamnation et son exécution ?

Fidèle enfant de l’Église, Jeanne l’a été à Domremy et durant sa vie guerrière ; elle l’a été pareillement durant son procès, même lorsque ses juges revenaient à satiété sur la nécessité de soumettre ses dits et faits à la détermination de l’Église.

Au cours de ces séances, la prisonnière a eu le bon sens de ne point partager les idées que Pierre Cauchon exprimait à ce sujet ; elle n’entendait pas l’Église, comme son juge l’entendait. Elle eut la sagesse de mettre au-dessus de l’autorité d’un simple évêque celle du pape, d’en appeler du jugement de cet évêque à celui de Rome. Qui songerait à l’en blâmer ? Il lui en a coûté la vie. Mais la réparation est venue ; c’est l’Église même qui inscrit son nom au livre d’or des vierges et des saints.

Par suite d’une étude superficielle du droit canonique et des documents, des historiens ont vu longtemps dans le procès de 1431 un procès ecclésiastique régulier, péchant seulement par quelques abus de pouvoir. Des recherches récentes ont montré qu’il fallait y voir autre chose : un procès anglais de vengeance d’État, dissimulé sous un faux procès canonique.

Procès anglais d’État, d’abord. C’est le gouvernement anglais qui en prend l’initiative ; c’est lui, non le Saint-Siège, qui choisit et délègue le juge ; la délégation en ce cas étant de nul effet, il est arrivé que ce juge n’a été qu’un juge intrus, sans compétence et sans pouvoirs.

Anglaise a été aussi la direction du procès, anglais l’or qui a tout payé, anglais au moins de cœur les assesseurs appelés à y prendre part ; anglais le but poursuivi, c’est à savoir une condamnation infamante et la mort du bûcher pour tirer vengeance de la jeune Française qui avait commis le crime d’arracher des griffes de l’Anglais le beau royaume de France.

Faux procès canonique ensuite. L’évêque de Beauvais n’avait ni pouvoirs propres, ni pouvoirs délégués. Il n’avait pas de pouvoirs propres, n’étant pas l’évêque « ordinaire » de Jeanne d’Arc ; pas même accidentellement, car Jeanne avait été prise par les Bourguignons sur le territoire du diocèse de Soissons, non sur celui du diocèse de Beauvais (Compiègne, en ce temps-là, appartenait au diocèse de Soissons).

Pierre Cauchon n’était donc pas, ainsi que le prétendent les lettres du roi d’Angleterre qu’on lit au procès, l’évêque « ordinaire » de Jeanne. D’autre part, il ne sollicita aucune délégation ni de l’Ordinaire de la prisonnière ni du Saint-Siège : ce qui fit du tribunal de Rouen un tribunal acéphale et du procès même un procès radicalement nul, un faux procès.

L’évêque de Beauvais eût-il d’ailleurs été l’Ordinaire de l’accusée, il foula aux pieds de tant de manières le droit divin et humain, que le procès eût été nul au moins à la fin, s’il ne l’eût pas été avant.

Parmi les violations du droit que le prélat se permit, on doit noter le refus de mettre Jeanne en prison d’Église, le refus de lui donner un avocat-conseil au commencement des interrogatoires, la rédaction frauduleuse des douze articles, et la fausse abjuration, la fausse cédule du cimetière de Saint-Ouen. Il n’en fallait pas tant pour que le procès fût justement annulé, invalidé, cassé par le tribunal de la réhabilitation.

Quicherat et les historiens de l’école francocauchonienne accusent l’Église d’avoir jugé la Pucelle à Rouen ; l’ayant ensuite réhabilitée en 1456, l’Église se serait contredite et déjugée. Aujourd’hui même, elle se contredirait et se déjugerait une seconde fois, en élevant la condamnée de Rouen au rang des Bienheureux. La proposition qui sert de base à cette double accusation portée contre l’Église est absolument fausse.

C’est chose établie par les documents que le Saint-Siège n’est intervenu au procès de la Pucelle ni avant, ni pendant, ni après. C’est chose prouvée qu’il fut tenu par le gouvernement anglais dans une ignorance totale du procès : il ne fut ni avisé, ni consulté. Les régents entendaient n’être pas arrêtés ou gênés dans l’exécution de leurs desseins de vengeance par les papes régnants, comme le roi Philippe le Bel l’avait été par l’intervention du pape Clément V dans le procès des Templiers.

Ils ne voulaient pas que leur procès à eux durât cinq ans. En cinq mois, il fut expédié. Le pape régnant Eugène IV n’en fut instruit que lorsque Jeanne eut été brûlée.

L’Église n’a donc pas jugé Jeanne à Rouen. Pour le soutenir, il faudrait dire que Pierre Cauchon était l’Église. Gens d’Église ne seront jamais l’Église.

Comme preuve documentaire achevant de ruiner l’objection, signalons la lettre d’Eugène IV à son légat le cardinal de Sainte-Croix, en date de fin avril 1431, un mois avant le drame du Vieux-Marché. Dans cette lettre, le pape presse son légat d’amener un rapprochement pacifique entre les deux rois de France et d’Angleterre. C’était, ou jamais, le moment d’intervenir dans l’affaire de la Pucelle, si le Pontife romain en eût eu connaissance. Or, dans cette lettre, il n’est question de rien de ce genre : ni Jeanne, ni le procès n’y sont même nommés (voir Raynaldi, Annales ecclésiastiques, à l’année 1431).

Un dernier reproche dirigé contre l’Église, c’est celui qui rend la procédure inquisitoriale responsable de la condamnation de Jeanne d’Arc. Pierre Cauchon a eu, dit-on, la main forcée par les exigences de cette procédure. — C’est le contraire qui est la vérité, et c’est un point que les travaux récents des historiens ont mis en pleine lumière.

C’est pour n’avoir pas suivi les règles de la procédure inquisitoriale, pour les avoir outrageusement violées, que le juge de Jeanne d’Arc a terminé le procès par une sentence de condamnation. Si le pape eût évoqué la cause à son tribunal, s’il l’eût déférée à des juges consciencieux et indépendants, ces juges eussent conclu à l’innocence de Jeanne d’Arc et l’eussent mise hors de cause. À Rouen, Pierre Cauchon a jugé et condamné par ordre.

L’Église n’a donc ni jugé ni condamné Jeanne en 1431 ; mais elle a jugé en 1456 et elle l’a réhabilitée.

Elle a jugé encore en 1894, quand elle a introduit la cause de sa béatification.

Elle a jugé en 1909, quand après avoir jugé digne d’approbation les miracles présentés au tribunal des Rites, elle décrétait et célébrait sa béatification.

Voilà dans quelles circonstances l’Église a jugé sa glorieuse enfant.

Bibliographie

Sources générales de l’histoire de Jeanne d’Arc.Bibliothèque historique de la France
Répertoire des sources historiques du moyen âge. Bio-bibliographieLe livre d’or de Jeanne d’Arc

Sources spéciales. — Quicherat (Jules) et la Société de l’histoire de France, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, avec extraits des chroniques du XVe siècle et autres pièces de l’époque, 5 volumes in-8°, Paris, 1841-1849. — Lanéry d’Arc (Pierre), Mémoires et consultations… des docteurs de la réhabilitation, in-8°, Paris, 1889. — Belon et Balme, des Frères prêcheurs, Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la réhabilitation de Jeanne d’Arc, avec le texte de la Recollectio, in-8°, Paris, 1893.

— Denifle (R. P. Henri), des Frères prêcheurs, , 4 vol. in-4°, Paris, 1889-1897 ;
… 2 vol. in-4°, 1893-1897. — Fournier (Marcel), , 4 vol. in-4°, Paris, 1891-1894.

Critique, d’après les textes, de l’histoire de Jeanne d’Arc.

Richer (Edmond), docteur de Sorbonne, Histoire de la Pucelle d’Orléans et critique des deux procès. Manuscrit de 514 feuillets à recto et verso in-folio. Bibliothèque nationale, fonds français, cote 10448.

— Averdy (François de L’), ;
dans les , au tome III des , in-8° d’environ 500 pages. — Quicherat (Jules), , in-8°, Paris, 1850. — Sepet (Marius), , Tours, 1869. — Ayroles (R. P.), S. J., ( ;
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), 5 vol. in-8°, Paris, 1890. — Dunand (Philippe-Hector), , 4 vol. in-8°, Paris, Ch. Poussielgue.

1re série. . In-8° de lvi-660 pages. 2e série. Dix études, dont les suivantes : ;
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. Paris, G. Beauchesne, 1909 ;
, par M. A. France, in-12, Poussielgue, 1908. Du même, , nouvelle édition, 4 vol. in-8°, de 600 pages chacun, Paris, 1912, de Gigord.

À consulter les chroniques du XVe siècle, de Monstrelet, G. Gruel, Th. Basin, Pierre de Fenin, G. Chastellain, Jean Charlier, du Bourgeois de Paris, de Cousinot de Montreuil, etc., éditées par la Société de l’histoire de France pour la plupart.

Voir aussi l’Histoire de l’Église gallicane du Père Longueval, l’Histoire des ducs de Bourgogne par de Barante, les Histoires d’Angleterre de Rapin de Thoyras, Hume, Lingard, Turner, l’Histoire de Charles VII par Vallet de Viriville et Dufresne de Beaucourt, les Histoires de Jeanne d’Arc de Lenglet Dufresnoy, Le Brun de Charmettes, Henri Wallon, Guido Goerres, la notice non corrigée de Walkenaër dans la Biographie universelle de Michaud.

Parmi les publications de ces dernières années, n’oublions pas A. Longnon avec ses deux volumes : , in-8°, Paris, 1875 ;
et , in-8°, Paris, 1878 ;
— Germain Lefèvre-Pontalis, avec ses notes sur la , 4 vol. in-8°, Paris, 1899-1902 ;
et son édition des , in-8°, Paris, 1908 ;
— A. Sorel et , in-8°, Paris, 1889 ;
— Siméon Luce et ;
— Henri Jadart, , in-8°, Reims, 1887 ;
— Noël Valois, , 4 vol. in-8°, Paris, 1896 ;
— de Bouteiller et de Braux, , 2 vol. in-8°, Paris, 1878 et 1879 ;
— Ch. de Beaurepaire, , in-8°, Rouen, 1890 ;
— Gabriel Hanotaux, de l’Académie française, , in-8°, 1910, Hachette ;
— Capitaine Champion, , in-8°, Paris, 1901 ;
— Général Canonge, , in-12, Paris, 1907.

Ph. Dunand.