Jésus (III. Les preuves du témoignage)
Sommaire
- Chapitre III — Les preuves du témoignage, n° 217
- 1. Des signes divins en général, n° 218-227
- 2. Les signes divins en particulier : A. La Prophétie, n° 228-234
- B. Le Miracle, n° 235-243
- 3. Jésus Prophète, n° 244-245
- A. Prophéties de Jésus à son sujet, n° 246-255
- B. Les prophéties du Royaume de Dieu, n° 256-263
- C. Les Prophéties de Jésus sur la Consommation des choses, n° 264-267
- A. Caractère du langage employé par le Christ, n° 268-275
- B. Conditions littéraires des textes, n° 276-288
- C. Exégèse sommaire et conclusions, n° 289-294
- 4. Jésus thaumaturge, n° 295-300
- A. Vérité historique des miracles du Christ, n° 301-312
- B. Vérité relative des miracles : les signes et la mission, n° 313-318
- C. La vérité des signes considérés comme œuvre divine : réalité des miracles, n° 319-346
- C. La vérité des signes considérés comme œuvre divine : le sceau divin, n° 347-351
- Bibliographie, n° 352-353
Chapitre III — Les preuves du témoignage
217. — Le témoignage que Jésus de Nazareth rendit à sa mission tire une grande force du fait que ces affirmations sont d’un homme profondément religieux, sage et maître de soi. Sa candide probité, sa douceur, son héroïsme soutenu sont incompatibles avec les tares et l’outrecuidance qui rendraient vraisemblable, en quelque mesure, une aberration aussi singulière. Mais à cette raison de le croire sur parole, d’autres motifs doivent s’ajouter.
Les hommes, en effet, ont toujours pensé que la Divinité pouvait intervenir, et intervenait en réalité, pour accréditer ceux qui prétendaient à bon titre parler en son nom, et qu’on peut appeler, d’un nom générique, les « prophètes ». On ne les a jamais confondus avec les maîtres de sagesse humaine, avec les « philosophes ». Il peut suffire à ceux-ci d’avoir raison, ou d’en donner l’impression, pour se faire des disciples ; de ceux-là on réclame des garanties d’une autre espèce.
Le fait constant de cette croyance est illustré, loin d’être infirmé, par l’attitude historiquement connue de quelques réformateurs religieux : à première vue, on serait tenté d’en tirer objection. Ni le Bouddha, pourrait-on dire, ni Mahomet n’ont fait appel au critérium du miracle.
Mais on reconnaîtra sans peine que l’œuvre de ces hommes n’a gagné des fidèles en nombre, et n’est devenue une « religion » distincte, qu’en se chargeant de merveilleux et en majorant, par des signes innombrables, les leçons de philosophie de Çakyamuni, les appels au succès et le recours aux Écritures anciennes, expurgées et augmentées par lui, de Mahomet.
Cette exigence est du reste dans la nature des choses, dès qu’une croyance se présente sous forme catégorique et prétend compléter, ou même déterminer d’autorité, les points généralement admis de religion naturelle. Si rudimentaire qu’on suppose son intelligence, l’homme ne s’incline pas sans raison. Il demande des titres avant de donner une adhésion confiante, à plus forte raison définitive et sans condition.
Or ces titres, ces raisons de croire, ne peuvent, quand il s’agit de faits présentés comme révélés, distincts des vérités naturellement connues, qu’être des signes positifs et, jusqu’à un certain point, contrôlables. Qu’il s’agisse de croire à l’inspiration divine d’un prophète, ou d’adhérer à des doctrines nouvelles et de se plier, par devoir religieux, à des rites nouveaux, celui qui prétend imposer ces croyances au titre d’interprète de la Divinité doit, au préalable, s’être qualifié comme tel.
1. — Des signes divins en général
218. — « Un témoignage divin, rendant manifeste l’intervention en sa faveur de la force et de la vérité divine », c’est, en gros, ce qu’on demande à un prophète pour le croire. À ce témoignage on donne communément le nom de miracle, qui met vivement en lumière un de ses aspects, et celui justement par lequel il s’impose à l’attention.
Nous n’avons pas à discuter ici le bien-fondé de la terminologie traditionnelle, mais il importe extrêmement de dissiper les malentendus et les confusions qu’elle fait naître de nos jours.
Malentendus parfois si graves, et confusions telles qu’un apologiste autorisé ne craignait pas d’écrire naguère qu’« à l’heure présente et pour beaucoup d’esprits, les miracles sont plutôt un obstacle à croire qu’un moyen de croire. L’intelligence moderne, façonnée dans le moule soi-disant scientifique, se trouve plutôt mal à l’aise en face d’un miracle. Chez ceux-là même que le surnaturel n’effraye pas, on devine une gêne, une hésitation, une incertitude, un pourquoi, un peut-être ». Un exégète anglais contemporain va jusqu’à traiter de « suicide intellectuel » la croyance au miracle proprement dit. La cause de ces confusions semble être la survivance, en maint esprit, de la notion de miracle à la croyance en ce qui est la condition indispensable de tout miracle, réel ou possible. Cette condition est l’existence d’un Dieu personnel et provident.
Avant d’attribuer à la Divinité une intervention, la manifestation par un signe sensible d’une intention particulière — c’est là ce que tout homme religieux a toujours entendu sous le nom de « miracle » — il faut croire qu’un Dieu existe, capable d’avoir et de manifester une intention. Saint Thomas observait déjà, non sans profondeur, que les déformations infligées à la notion du miracle proviennent finalement d’idées erronées concernant la nature et l’activité divines.
219. — Supposons un panthéiste immanentiste acceptant, avec M. Alfred Loisy, comme « évident », que la notion de Dieu n’a jamais été qu’une projection idéale de la personnalité humaine, et la théologie — entendez toute doctrine certaine d’un Dieu personnel — « une mythologie plus épurée ». Il est bien clair que cet homme-là ne parlera, ne peut parler du miracle que comme d’une notion surannée, chimérique, irréelle. Il en parlera comme nous parlons des hypothèses de « l’horreur du vide » ou du « phlogistique ». Son but, s’il écrit à propos des faits censés miraculeux, sera de préciser les éléments mis en œuvre par ceux qui ont créé ou subi l’illusion. Toute étude qui porterait sur la valeur historique et religieuse d’un miracle, ou d’une collection de miracles, est d’avance, pour cet homme, de par son étroite philosophie, frappée de stérilité. Il se refuse à élargir ses cadres a priori pour y faire une place à ce genre de réalités.
La plupart des difficultés d’apparence inextricable qui foisonnent, à la façon de lianes, autour de la théorie des signes divins, naissent de ce malentendu initial. Il mène à remettre en question, sur le terrain de l’histoire, des points déjà résolus définitivement sur le terrain philosophique. En fait, pour beaucoup d’écrivains contemporains, la seule question réelle est celle de la croyance illusoire des hommes en des signes prétendus divins. De religieuse et actuelle, la question est devenue pour eux exclusivement historique et rétrospective.
220. — Beaucoup moins nette est l’attitude des protestants. Conservateurs et libéraux ont à compter avec une notion du miracle traditionnelle chez les théologiens réformés, et dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est un héritage dommageable. Cette notion distend le concept de miracle jusqu’à lui faire rejoindre celui de Providence divine aperçue.
« Le miracle, disait Schleiermacher, est le nom religieux d’un événement. » Toute interprétation religieuse d’un fait quelconque permettrait alors de crier au miracle. Les théologiens protestants les plus avisés, MM. Johann Wendland, A. W. Hunzinger, Reinhold Seeberg, bien que sentant l’équivoque de cette assertion, la maintiennent.
Ce dernier classe dans la même catégorie de « miracle », bien qu’en deux groupes distincts, des choses aussi différentes que l’activité de Dieu s’exerçant dans une vie humaine par des événements purement naturels et ordinaires, et cette même activité se révélant comme divine « par des événements physiques extraordinaires ».
Mais qui ne voit que cette dernière catégorie seulement — le nom même de miracle en témoigne — a toujours été considérée comme miraculeuse ? Assurément, il est loisible à chacun de reconnaître, dans les événements quotidiens de sa vie, les dons, les faveurs spéciales et, si l’on veut, les « miracles » d’une Providence paternelle et divine ; mais, du point de vue qui est le nôtre, cette extension du vocabulaire mène à dégrader la signification du terme : si tout est miracle, rien n’est plus miracle.
221. — À cette première confusion, certains protestants libéraux ajoutent une restriction qui les rapproche beaucoup des rationalistes. Ils gardent la description du miracle proposée par Schleiermacher, ou plus précisément, ils le définissent par « l’exaucement de la prière ». Le miracle serait la réponse donnée par Dieu à celui qui le prie ; mais cette réponse ne pourrait s’inscrire que dans les limites tracées par le cours naturel et ordinaire des choses.
Les « lois de la nature » s’opposeraient à une intervention extraordinaire de Dieu, qui serait censée les « contredire ». Cette exception n’appartient pas à ces auteurs en tant qu’ils sont protestants, mais en tant qu’ils souscrivent aux thèses d’une philosophie pseudo-scientifique. Ce faisant, ils excluent a priori les seuls faits que tout le monde ait toujours regardés comme les miracles par excellence, et à propos desquels s’est posé le problème même du miracle.
222. — La notion vraiment traditionnelle du signe divin ne présente ni ces incertitudes ni ces fléchissements. Exposons-la brièvement.
Le premier élément, extérieur, superficiel et, si l’on veut, « corporel », mais nécessaire, est l’élément prodigieux, merveilleux, exceptionnel. Un miracle suppose d’abord l’éclat d’un fait sensible, au moins dans ses effets, extraordinaire, inattendu, apparemment inexplicable, « faisant contraste et ressaut dans la suite phénoménale connue ». De là naît l’étonnement, l’admiration qui fixe l’attention éveillée sur un homme ou sur une doctrine.
223. — Il s’en faut de beaucoup que cet élément « tératologique » et nécessaire suffise : un autre, plus intime, plus profond, « spirituel », doit s’y joindre, qui nous amène à interpréter ce fait étrange comme le résultat d’une intervention divine, comme un signe. Trois indices différents, mais convergents, concourent à suggérer et parfois à imposer cette interprétation :
a) L’événement est tel qu’il y a disproportion manifeste entre les forces naturelles, physiques ou psychiques à l’œuvre — ou qu’on puisse bonnement supposer à l’œuvre — en ce point de l’espace et de la durée, et l’effet produit.
b) L’événement est tel, soit dans son être physique et ses conséquences visibles, soit dans son être moral et ses suites, qu’il puisse être attribué sans inconvenance à l’action de Dieu, ou même qu’il suggère cette origine surhumaine.
c) L’événement est d’ordre religieux, ou peut s’y ramener, et il se produit dans des conditions qui le rattachent à une doctrine ou à une personne aptes à recevoir le sceau divin.
224. — Si du signe considéré en lui-même nous passons à la personne à laquelle il s’adresse, nous remarquerons que le miracle, étant un langage enveloppé et divin, n’est pas également clair à tous ceux qui l’écoutent. En face d’un même fait matériel — rappelons-nous par exemple l’homme à la main desséchée, guéri par Jésus un jour de sabbat — plusieurs lignes d’interprétation se dessineront immédiatement dans la foule témoin du prodige.
La connaissance préalable de la personne du thaumaturge, l’estime fondée qu’on a pour sa doctrine, la probabilité antérieure d’une intervention divine en sa faveur, influeront légitimement sur l’adhésion, disposeront un esprit de telle sorte qu’un signe, insuffisant pour des témoins ignorants, soit surabondant pour celui qui est justement prévenu.
Les propres dispositions du témoin ne sont pas à prendre en moindre considération : un virtuose, un artiste aura sûrement reconnu et correctement déchiffré une phrase de Beethoven sur des indices et à un moment où de médiocres musiciens hésiteraient encore, et non sans raison, sur l’attribution ou la teneur de la même phrase.
J. Scheeben note très bien là-dessus que l’interprétation des signes « dépend essentiellement de la clarté, de la vivacité, de la force de nos dispositions morales, surtout de notre amour pour la vérité, de notre respect pour l’autorité de Dieu, de notre confiance en sa bonté et en sa providente sagesse… » Au contraire, « si ces dispositions morales n’existent pas, si l’esprit craint ou redoute la vérité, on s’efforce de briser le lien vivant qui rattache ces signes à l’autorité ou à la véracité de Dieu ; on se laisse persuader ou que ces signes ne viennent pas de lui, ou qu’il ne les emploie pas comme des témoignages de sa révélation ».
225. — Il ressort de ces réflexions que les signes divins sont très inégalement persuasifs. Subjectivement, les auditeurs de ce langage sont diversement attentifs, pénétrants, réfractaires à la voix de Dieu ou familiers avec elle et « accordés » à son harmonie.
Objectivement, les trois caractères : de transcendance physique — inexplicabilité par les causes naturelles à l’œuvre dans le cas — ; de valeur religieuse et morale — aptitude négative et positive du fait à servir de signe divin — ; de lisibilité apologétique — connexion avec une personne ou une doctrine qu’on ait des raisons de croire favorisée par une intervention divine — sont susceptibles de plus et de moins à l’indéfini.
226. — Parlant de l’efficacité des signes divins, prophéties et miracles, l’Église enseignait naguère que « ces signes sont très féconds et capables de s’accommoder à tous les esprits : omnium intelligentiae accommodata ». Ces graves paroles nous avertissent de ne pas faire dépendre la valeur religieuse des signes de précisions scientifiques qui ne seront jamais accessibles qu’à peu d’hommes.
Il faut donc se garder d’exiger, pour la constatation de la transcendance des faits, des conditions qui rendraient l’interprétation certaine du signe le privilège de quelques philosophes, doublés de savants très avertis.
Que philosophes et savants poussent la discussion aussi loin que possible et mettent le caractère surhumain d’un miracle en un jour plus éclatant ; qu’ils l’imposent, s’ils le peuvent, à des esprits difficiles, pointilleux, prévenus : il y a là un grand bien et une nécessité d’apologétique générale. Mais le signe s’adresse à tout homme religieux et n’a pas besoin, pour valoir, de ces recherches abstruses et très délicates.
Son point d’appui, sa force de persuasion, il les trouve dans des notions de philosophie humaine, éternelles, étrangères aux subtiles discussions sur les confins de la biologie ou de la physique. Il suffit que, dans un cas concret, le sceau divin apparaisse d’emblée, soit qu’il s’inscrive dans un champ où aucune force naturelle ne saurait atteindre — réalisation d’une prophétie proprement dite, résurrection d’un mort —, soit que la soudaineté du fait, sa grandeur, la disproportion éclatante des moyens employés, inclinent puissamment l’esprit à admettre l’intervention surhumaine.
227. — On doit en dire autant de la perception des caractères qui autorisent un signe négativement, comme non indigne, ou positivement, comme digne, très digne, par son excellence morale et son efficacité religieuse, d’être employé par Dieu, et qui établissent une connexion manifeste entre le signe et un ensemble doctrinal ou une personne en particulier. On ne peut marquer ici de limite absolument fixe, éviter tous les incidents de frontière.
Les indices qui manifestent ces caractères n’agissent pas sur l’esprit d’une façon géométrique, mais par voie d’insinuation, d’inclination, de haute probabilité, de certitude morale. Il n’y a pas deux cas tout à fait semblables.
Le recours à la Providence de Dieu achèvera ordinairement de rendre certaine une interprétation fortement suggérée par la grandeur du fait et sa qualité religieuse. Si, au lieu d’un signe, on se trouve en présence d’un ensemble considérable manifestement lié à une initiative religieuse de première importance, on bénéficie d’un cas privilégié. Mais le jugement qu’on porte aura le plus souvent toute son assurance avant l’exclusion réfléchie, explicite, technique, des autres interprétations possibles.
Ces remarques générales vont se préciser dans leur application aux signes religieux.
2. — Les signes divins en particulier : A. La Prophétie
228. — Le prophète, c’est l’homme en puissance de Dieu et agissant comme tel, le porte-parole inspiré de la Divinité. Le don qui confère cette haute prérogative est de l’ordre intellectuel, mais il se double très souvent d’une action sur la volonté, donnant à l’inspiré conscience d’un devoir de transmission et de proclamation.
Les connaissances ainsi communiquées d’en haut peuvent dépasser en elles-mêmes, et dépassent toujours par leur mode d’appréhension, celles que l’homme acquiert par la voie commune. Elles participent ainsi, d’une façon inégale mais certaine, aux révélations divines ; ce qui ne veut pas dire — et bien au contraire — qu’elles violentent à quelque degré l’esprit du prophète.
Les obscurités, les équivoques accumulées par la polémique moderniste, écho de la philosophie immanentiste hégélienne, ne doivent pas donner le change : tout ce brouillamini résulte de la conservation des formules et des notions traditionnelles dans une hypothèse de philosophie générale différente, et incompatible avec les réalités que supposaient ces formules et ces notions. Celles-ci partent de l’existence d’un Dieu personnel, transcendant à la fois et immanent.
Si l’on abandonne cette conception de Dieu pour celle d’un Divin purement immanent, impersonnel, une sorte d’âme de l’univers, de racine cachée des choses, conçue, selon les différences des opinions, comme une Idée qui cherche à s’exprimer dans l’absolu, comme une Force obscure qui tend à se réaliser dans la lumière, comme une Conscience diffuse qui aspire à se concentrer dans l’esprit, n’est-il pas évident que la notion corrélative de révélation, de prophétie, de communication divine faite à l’homme va changer, se pervertir, prendre un sens nouveau, différent, et finalement s’abolir ?
229. — Dans la conception traditionnelle, les difficultés accumulées par les modernistes fondent comme la cire au feu. Que Dieu, cause première et fin ultime, Dieu qui est Esprit, Père et Amour, puisse se communiquer aux créatures qu’il a douées de raison, c’est l’évidence même.
Qu’au delà du sentiment qu’il donne parfois de sa présence, et qui est déjà un langage, mais enveloppé, indistinct, susceptible d’interprétations diverses, il puisse porter dans un esprit d’homme certitude et clarté, c’est ce qui ne fait pas doute.
Dans ce dernier cas, on n’a pas, du reste, à supposer toujours une révélation proprement dite. Le Maître divin peut utiliser les connaissances antécédentes du prophète. Son action est comparable à celle d’un maître humain qui met en œuvre, pour faire entendre des leçons plus hautes, les ressources qu’il trouve dans l’esprit du disciple, quitte à lui communiquer les notions complémentaires dont celui-ci aurait besoin.
230. — Toute sorte d’enseignement peut être l’objet d’une communication prophétique, mais la première place y revient aux choses lointaines, cachées, mystérieuses, au secret des cœurs, aux événements futurs, d’un mot à ce qui dépasse la connaissance humaine laissée à ses propres forces. La perception des événements futurs, en particulier, a toujours été regardée comme la vue « prophétique » par excellence, la plus apte en conséquence à devenir un signe divin.
C’est ainsi qu’elle est présentée dans les passages du Livre d’Isaïe où s’exprime avec sublimité la croyance universelle : Dieu seul publie d’avance ce qui arrivera ; les idoles, sommées de produire leurs preuves, sont incapables d’annoncer l’avenir et de le faire arriver.
231. — L’attribut divin qui fonde le signe de la prophétie est très nettement exprimé dans ces paroles : si Dieu peut annoncer l’avenir, c’est qu’il est éternel. Possédant comme tel, dans la plénitude de son Être, toute perfection réelle, il échappe à tout ce qui passe, devient, dure, à tout potentiel, à toute vicissitude, à tout fieri. Pour lui, tout ce qui, selon notre manière de parler, « sera », est déjà.
Un homme, pour reprendre la comparaison de saint Thomas, placé sur une montagne et observant une armée en marche dans la plaine, voit d’un seul coup d’œil, sur la route qui se déroule à ses pieds, ceux qui ont passé, ceux qui passent, ceux qui passeront.
Cependant l’observateur cheminant dans la plaine, et faisant partie d’un des bataillons, a déjà perdu de vue les premiers et ignore tout des derniers. Ainsi Dieu, infiniment élevé au-dessus du flux temporel qui nous porte en nous entraînant, voit ce qui a été, ce qui est, ce qui, pour nous, sera.
« Il nomme ce qui n’est pas encore comme ce qui est » ; et, puisqu’il le voit et le nomme, il peut le dire ou, par des images appropriées aux conditions mentales de l’instrument humain, le montrer à un mandataire choisi. Si Dieu le fait, ce sera un cas de « prophétie » au sens spécifique du mot et, du même coup, le sceau du divin imprimé sur la mission du prophète. À certaines conditions pourtant, qu’il importe de préciser.
232. — Notons d’abord que des prérogatives moins élevées, mais du même ordre, telle que la vision à distance, la lecture des pensées et des sentiments intimes, sont comme l’aube du jour prophétique, et inclinent puissamment à reconnaître, chez celui qui les possède habituellement, la réalité du don divin. Il reste que le signe probant, parfait, se résume dans la prédiction de l’avenir.
Si nous cherchons les trois éléments signalés plus haut, dont le faisceau constitue l’armature du signe, nous verrons que toute la complication gît dans la constatation du premier élément : insuffisance des causes naturelles à expliquer la prédiction.
S’agit-il d’événements dépendant d’une cause nécessaire, par exemple d’une éclipse ou d’une grande marée, la prédiction n’aura de merveilleux que l’apparence, tout comme, en matière de guérison, la prédiction d’un effet suivant l’application d’un spécifique inconnu du vulgaire. S’agit-il d’événements provenant de causes libres, et par conséquent naturellement imprévisibles, on exigera encore que la prédiction ne soit pas ambiguë, justifiable en tout état de cause, à la façon de maint oracle antique. Elle ne devra pas être probable et conjecturale, ce qui peut fort bien s’accorder avec des déclarations de forme catégorique.
Car une assurance provenant de convictions fermes tend naturellement à s’exprimer par des affirmations nettes. On peut assimiler à ce cas les événements politiques et sociaux dont l’annonce positive ne dépasse pas la divination d’esprits pénétrants et expérimentés : plusieurs prédictions de Joseph de Maistre et de Frédéric Le Play se sont réalisées de la sorte. On n’appelle pas, pour autant, ces hommes éminents des prophètes.
233. — Avant de tirer argument d’une prophétie accomplie — jusque-là elle a besoin d’être autorisée, loin d’autoriser celui qui l’a faite —, nous exigerons donc que le tableau soit assez déterminé, assez en dehors des probabilités sérieuses, dépende d’un jeu assez complexe de volontés libres pour qu’une simple prévision n’ait aucune chance de tomber juste.
Cette exigence n’implique nullement que Dieu révèle, par un prodige inouï et d’ailleurs inutile, toutes les conditions de vie, les habitudes mentales complètes de l’époque à venir présentée dans un de ses détails à l’œil spirituel du voyant. Un tel dépaysement réduirait celui-ci au rôle d’un instrument passif.
Tant s’en faut : continuant de parler sa langue, imprimant à ses prédictions le caractère de sa race, la couleur de son temps, de la culture littéraire qu’il a reçue et de son génie propre, le prophète est le héraut d’un message, non le transmetteur automatique d’une leçon.
234. — C’est la fin religieuse de ce message qui mesure l’étendue et détermine le caractère des visions. Il peut donc arriver que la réalisation, comportant parfois des étapes distinctes, séparées par des laps de temps considérables, d’un même dessein providentiel, se présente sous des images en continuité, donnant lieu à des prédictions enchaînées et faisant abstraction des intervalles. Ces prédictions se mouleront naturellement dans les formes littéraires reçues en pareille matière.
De là vient souvent l’apparence énigmatique et l’obscurité du langage des prophètes : les faits seuls, tout en justifiant l’inspiration du héraut, interpréteront du même coup le sens détaillé de son message. Il serait aussi puéril de s’en tenir obstinément à la lettre des images que d’exiger certaines précisions tout à fait étrangères au but religieux du signe.
B. — Le Miracle
235. — À le considérer comme signe, le miracle est un événement sensible extraordinaire qui, dans les entours concrets où il se produit — tant par la force surhumaine qui s’y révèle que par son excellence spirituelle — engage la sagesse et la puissance de Dieu.
Fait sensible, au moins dans ses conséquences : la patience héroïque d’un martyr peut devenir manifeste par ses effets, tout comme le miraculeux pouvoir de sanctification possédé par une société religieuse. Fait extraordinaire, et à ce titre fixant l’attention des indifférents, des incroyants, de tous ceux qui n’ont pas les yeux de l’âme ouverts à des signes moins voyants. Fait considéré dans ses entours concrets, capables de situer l’événement, de permettre une appréciation portée en connaissance de cause, d’écarter certaines interprétations, en bien ou en mal, que la seule qualité du fait n’exclurait pas nécessairement.
Fait suggérant d’abord, sauf en certains cas où la lumière est comme foudroyante, et enfin persuadant d’attribuer à Dieu même la responsabilité, la valeur signifiante du prodige. Ce dernier pas, le plus important, le seul décisif, est rendu possible et raisonnable par la constatation d’une double transcendance : physique, corporelle, littérale ; et morale, spirituelle, religieuse. Insistons un peu.
236. — Transcendance physique, corporelle, du miracle. — Ce point est délicat entre tous, parce qu’il implique une conception ferme de la « nature » et de la connaissance que nous en avons.
Deux conceptions contraires de la « nature », du monde matériel où s’inscrit par hypothèse le signe miraculeux, rendraient tout à fait vaine, si l’on admettait l’une ou l’autre, une enquête sur la transcendance physique de l’événement. Dans la première de ces conceptions, bien battue en brèche auprès des penseurs contemporains, mais longtemps prépondérante, tout signe sensible de ce genre est impossible. Dans la seconde conception, antithèse de la première et formulée en réaction contre elle, le miracle est inévitable.
La conception strictement déterministe ou « scientiste » ramenait le monde à un système d’interactions purement mécaniques, soumettait tous les agents naturels à des « lois » infrangibles, connues sur le mode géométrique. Il n’y aurait d’activité dans l’univers que celle qui procède par séries de déclenchements nécessaires, dont le rythme complexe peut bien parfois nous dérouter ou nous échapper, mais dont toute contingence, toute souplesse, toute intervention libre quelconque est exclue a priori.
Les penseurs et les savants qui ont fait triompher ce qu’on est convenu d’appeler la philosophie nouvelle, MM. Émile Boutroux, William James, Rudolf Eucken, Henri Poincaré, Pierre Duhem, Henri Bergson, ont montré quelle part d’imagination et d’arbitraire viciait le système rigide du monisme matérialiste, ou, pour mieux dire, sur quelle équivoque énorme était bâti cet édifice.
237. — Mais à pousser trop loin la réaction, quelques personnes ont fini par réduire toute notre connaissance des objets naturels, toute notre science de la nature et de ses lois, à des inductions, à des recettes, à des conjectures plus ou moins fondées, à des probabilités bonnes seulement pour guider notre action pratique.
On arrive ainsi, par une erreur contraire à celle du mécaniste concevant toute réalité sur le modèle des agents purement matériels, bruts et mécaniques, à concevoir toute réalité sur le modèle des êtres libres et spirituels, indéterminés, à effets imprévisibles. Mais c’est là une exagération et une erreur.
Le point de départ des inductions établissant les lois scientifiques, s’il est conventionnel, n’est pas arbitraire ; s’il est étroit, il n’est pas imaginaire. Des manières d’être, et par conséquent d’agir, du monde matériel, il exprime une partie seulement, mais une partie certaine, donnant lieu à des prévisions assurées. La réussite de la science le montre tous les jours. La critique fondée du déterminisme scientifique n’implique donc nullement une imprévisibilité totale, qui rendrait illusoire, par contrecoup, tout essai de constatation du miracle.
238. — Dieu, qui a fait le monde matériel en vue et pour le service des êtres spirituels, a imposé aux agents physiques une nature, une essence, un certain degré de plénitude et d’activité déterminés, intelligibles, s’exprimant par des effets constants. Cette uniformité donne prise aux prévisions certaines qui fondent l’utilisation du monde matériel par l’être intelligent, capable de discerner et de formuler en « lois » ces manières d’agir identiques.
L’empire exercé ainsi par l’homme sur la nature, tout incomplet et précaire qu’il soit, montre qu’on ne trouve pas chez les agents matériels l’indétermination qui appartient aux substances spirituelles. Il est vrai qu’une fois formulées les « lois de la nature », les suites régulières et, d’elles-mêmes, infaillibles d’antécédents et de conséquents restent subordonnées, en une certaine mesure, aux interventions des êtres libres. Mais ces interventions, loin d’abolir, ou de « suspendre », ou de « contredire » les lois naturelles, ont pour résultat de les confirmer en les dirigeant, en les combinant, en exaltant leurs efforts pour des fins supérieures.
Constructeur d’aéroplanes, je profite des lois d’inertie, d’équilibre, de résistance, pour un résultat qui peut sembler, au regard superficiel, « suspendre » ou « contredire » ces mêmes lois. Médecin, je canalise, je suscite, j’active des forces vivantes, subordonnées en une certaine mesure à ma libre intervention, mais qui conservent, nonobstant cette intervention, leur direction, leurs façons d’agir, leurs imperfections, leur automatisme foncier.
239. — De là vient que l’efficacité de mon intervention — de toute intervention humaine — est fort restreinte. Le monde matériel est plutôt surpris par ruse et artifice que soumis et dompté par force. Nous connaissons, pour nous y être souvent meurtris, ces bornes étroites de notre pouvoir, et l’expérience humaine est faite de millions, de milliards de constatations uniformes. Avec de la farine, de l’eau et du feu, dans certaines conditions et à travers bien des peines, nous pouvons faire du pain : nous ne pouvons pas nourrir, avec « cinq pains d’orge et quelques petits poissons », des milliers de personnes affamées. Contestez le fait, si vous le pouvez, à la bonne heure. S’il est constant, il dépasse les forces humaines.
Il y a de même certains enchaînements, certains déroulements d’effets qu’on peut qualifier d’irréversibles, parce qu’aucune force naturelle ne peut en suspendre le cours, et bien moins le renverser. Telle altération physiologique met par exemple un organe, condition du consensus vital, en un tel état de perturbation, de dissolution, qu’il n’est plus au pouvoir de personne de l’arrêter. Quand la série de ces morts partielles s’est propagée jusqu’aux centres de coordination, de nutrition, d’équilibre, ce sera la mort dernière, la « mort sans phrases ».
L’expérience faite par tant de générations d’hommes, placées dans les conditions les plus diverses, a permis ainsi d’assigner une limite à l’intervention efficace des forces humaines. Limite impossible à préciser dans son dernier détail, mais certaine. Expérience qui enlève toute probabilité sérieuse à l’hypothèse du renversement naturel de certains processus de dissolution, parvenus à un point donné.
On ne ressuscite pas un mort, on ne guérit pas en un instant un organe physiologiquement, profondément lésé, des tissus dont la réfection exige, après les émonctions nécessaires, l’apport, l’élaboration sur place, dans des conditions très instables, de centaines, de milliers de cellules différenciées. Or on peut vérifier souvent, de façon à écarter tout doute sérieux, la mort réelle, l’altération physiologique réelle. Les phases de ces divers phénomènes, et celles des réfections inverses, ont été étudiées avec une patience et une finesse admirables, qui rendent naturellement inconcevables, en beaucoup de cas, les circonstances exigées par un retour soudain à la vie ou à la santé.
240. — S’il s’agit de forces humaines spirituelles : enthousiasme, patience, etc., les limites, pour être moins apparentes, n’en sont pas moins réelles et en gros connaissables. Il est très difficile de localiser dans telle couleur certaines raies du spectre solaire ; pour d’autres, le doute serait déraisonnable : elles coupent nettement la zone verte ou la rouge.
Cependant tous ces agents naturels, bruts ou vivants, automatiquement mis en branle ou capables de choix, tous ces agents dont l’inertie ou la faiblesse s’opposent victorieusement aux interventions humaines, restent soumis à une Puissance plus haute, qui peut en majorer l’efficacité et en concentrer l’énergie. Non certes que Dieu, par une intervention arbitraire, veuille l’impossible, réalise l’inconcevable, puisse faire penser une pierre ou contredise une loi dépendant d’essences qu’il a voulues telles.
Mais, pour des fins spirituelles dont il est juge, Dieu pourvoit l’homme élu, le thaumaturge, d’une force qui lui permet de maîtriser, de concentrer, d’accélérer, de suppléer telle ou telle activité naturelle. Cette plaie qu’il faudrait normalement des semaines, ou des jours, pour fermer, se guérit par la formation instantanée d’un tissu sain ; cet équilibre vital que le corps n’avait pu maintenir est derechef rendu possible et restitué par un changement extraordinaire des éléments corporels. Ces débiles volontés humaines, femmes, enfants, pauvres ignorants, bénéficient d’une sorte de confirmation qui les rend supérieures à toute épreuve. C’est en présence de faits semblables qu’étonnés, admirant la disproportion flagrante entre les causes naturelles actuellement appliquées et la grandeur de l’effet, nous crions au miracle : Ubi est Deus tuus ? Les miracles le montrent et sont un éclair.
241. — Transcendance spirituelle du miracle. — Toutefois, nous ne le ferons avec une conviction éclairée que si, à côté de la transcendance corporelle, le fait merveilleux se pare d’une autre transcendance. Il faut que sa teneur et son orientation permettent de l’attribuer à la sagesse et à la bonté suprêmes. Il faut que le signe ne soit pas indigne de celui qui daigne s’en servir.
Assurément, on ne lui demandera pas une perfection qui risquerait d’arrêter et d’absorber l’attention sur lui-même. Dans ce cas, l’esprit serait en danger de ne pas aller plus loin, de ne pas percer jusqu’à la chose signifiée. Il reste pourtant que le signe ne doit pas seulement être approprié au sens qu’il doit suggérer, mais digne, par le sérieux et la bonté morale des actions qui le constituent, de convoyer cette haute signification.
242. — C’est pourquoi le prodige devra se présenter sous des dehors de décence, de convenance, de moralité qui l’autorisent comme œuvre divine.
Tout ce qui sentirait la fantasmagorie, le prestige, le « truquage » ; tout ce qui favoriserait l’orgueil, la sensualité, l’égoïsme du thaumaturge ; tout fait qui s’insérerait dans un contexte grossier, coupable, puéril — les exemples abondent dans les évangiles apocryphes et, plus encore, dans les « miracles » du bouddhisme indien —, ou même tout phénomène bizarre, isolé, sans attache perceptible avec un attribut divin ou un intérêt religieux majeur, tout cela devrait être dédaigné, ou du moins suspect, quand il s’agit de miracle.
Fermement maintenues, ces exigences permettent d’écarter une difficulté subtile touchant l’interprétation des signes divins : « Admettons, dira quelqu’un, que tel phénomène dépasse les forces humaines ; il n’est pas démontré pour autant qu’il faille l’attribuer à une force divine. Des puissances surhumaines, spirituelles, bonnes ou méchantes, sont concevables, dont l’intervention pourrait expliquer ces faits apparemment miraculeux. C’est là du moins une hypothèse qui n’est pas déraisonnable. » Ne cherchons pas si cette hypothèse suffirait dans tous les cas à expliquer les faits : sur le terrain religieux qui est le nôtre, il est un moyen beaucoup plus simple de sortir d’embarras.
243. — Les forces spirituelles dont il est question sont assurément soumises à la Providence de Dieu. Bonnes, elles ne peuvent être que des instruments dociles, favorisant le bien spirituel des hommes ; malicieuses ou capables, selon les heures, de bien et de mal, elles ne sont pas laissées sans contrôle à leur initiative bizarre ou malfaisante.
Estimer que leur intervention puisse venir troubler l’ordre naturel et créer, sans raisons très graves, des perturbations dans cet ordre, est déjà fort malaisé à concevoir et peu conciliable avec la notion véritable de Providence.
Mais admettre que de telles interventions se produisent là où des intérêts religieux sont en jeu, dans des circonstances qui non seulement n’excluent pas, mais appellent et suggèrent une intervention de la sagesse et de la puissance de Dieu, c’est là proprement sortir du terrain sur lequel nous nous sommes placés dans toute cette étude, et hors duquel la notion de miracle n’est plus qu’une enveloppe vide et une chimère. C’est mettre en doute, équivalemment, l’existence ou l’incessante et infinie sagesse d’un Dieu très bon.
3. — Jésus Prophète
244. — Tous les évangélistes attribuent à Jésus de Nazareth, d’emblée et sans progrès appréciable, les dons variés qui constituent le prophète. Dons élémentaires, tels que la faculté de voir les choses à distance et plus encore les choses secrètes, de lire dans le secret des cœurs. Saint Jean, qui souligne avec plus d’insistance l’emploi de ces puissances, n’est pas plus explicite, sur le fait, que les Synoptiques.
Nathanaël lui dit : « D’où me connaissez-vous ? » En réponse Jésus lui dit : « Avant que Philippe t’appelât, quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu. » Jo., i, 48.
Et le premier jour des Azymes, alors qu’on immolait la Pâque, ses disciples lui dirent : « Où voulez-vous que nous allions vous préparer de quoi manger la Pâque ? » Lors, il envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez vers la ville et vous rencontrerez un homme portant une cruche d’eau. Accompagnez-le et, où qu’il entre, dites au maître de maison que le Maître dit : “Où est la place où je puisse manger la Pâque avec mes disciples ?” Et il vous indiquera une haute chambre, tendue, toute prête. Là vous nous préparerez ce qu’il faut. » Mc., xiv, 12-16.
245. — Bien plus nombreux encore sont les traits de lecture des pensées. Dans les formules johanniques : « Jésus ne se confiait pas à eux, car il les connaissait tous ; et pas n’était besoin qu’on lui rendît compte des pensées d’un homme, car il savait ce qu’il y avait dans l’homme » (Jo., ii, 24-25) ; « Jésus savait dès l’origine qui seraient les non-croyants, et qui le trahirait » (Jo., vi, 64), nous avons un résumé, sous forme générale, de ce que les Synoptiques nous décrivent souvent au concret. Jésus entre dans la synagogue, un jour de sabbat :
Il y avait là un homme dont la main droite était desséchée. Or les scribes et les pharisiens observaient Jésus, pour voir s’il guérirait le jour du sabbat, afin de trouver matière à l’accuser. Mais lui pénétrait leurs pensées ; il dit donc à l’homme qui avait la main desséchée : « Lève-toi debout, au milieu ! » L’homme se dressa et se tint debout. Et Jésus leur dit : « Je vous le demande, est-il permis le jour du sabbat de faire le bien ou de commettre le mal, de sauver une vie ou de la perdre ? » Et jetant sur eux tous un regard circulaire, il dit à l’homme : « Étends ta main. » Il le fit et sa main fut guérie. Lc., vi, 6-12. — Voir également Lc., v, 21, 22 et passim.
Cette extraordinaire et infaillible clairvoyance ne constitue pourtant, nous l’avons remarqué, que l’aube du jour prophétique. Il convient, pour apprécier la plénitude de ce don en Jésus, de grouper ses prédictions autour de trois objets principaux : sa personne, son œuvre sur terre, la consommation des choses. L’étude de cette dernière série de prophéties nous donnera occasion d’éclaircir les doutes qui se sont élevés touchant le sens et la vérité de certaines déclarations du Maître.
A. — Prophéties de Jésus à son sujet
246. — Elles se rapportent principalement à la partie la plus obscure, la plus méconnue aussi, de sa fonction messianique : la rédemption douloureuse. Pour des raisons trop faciles à comprendre, cette perspective, si nettement rattachée, dans les prophéties du « Serviteur de Iahvé », au salut d’Israël et à l’établissement du Règne de Dieu, était restée à peu près lettre morte, inopérante dans l’imagination populaire, exclue des spéculations concernant le Messie.
Tandis qu’avidement relevés dans les prophètes, les traits glorieux ou prometteurs donnaient texte à des gloses, à des interprétations infinies, l’évangile du Juste souffrant demeurait dans une pénombre sacrée où nul ne se souciait d’aller le déchiffrer. Les meilleurs parmi les Israélites, tels que les Douze, non seulement n’entraient pas volontiers dans ce courant de pensées, mais — tous les évangiles en témoignent — refusaient nettement de s’y laisser porter.
C’est donc en dépit de son milieu, en opposition avec son entourage le mieux disposé, que Jésus fit revivre cette conception, en détailla les troublants épisodes avec une clarté croissante et en dégagea le sens divin.
247. — La série des textes qui témoignent de ces vues prophétiques est si explicite qu’elle est, pour les rationalistes de tous les temps, dans un autre sens que pour les disciples de Jésus, mais à un égal degré, une pierre d’achoppement. Aussi s’efforcent-ils de la mettre hors de leur chemin.
Tout en déclarant qu’il « serait téméraire de prétendre que Jésus n’a pu jamais, avant les derniers jours, exprimer des pressentiments touchant sa passion et sa mort », Wilhelm Wrede dispose en quelques mots, et sans peine, des prophéties principales : elles sont pour lui « un court sommaire de l’histoire de la Passion — racontée, à vrai dire, au mode futur » ; lisez : calquée après coup sur les événements. « On prend ici sur le fait dans sa brutalité, réplique M. Henri Monnier, le procédé de la critique négative : il n’y a pas de prophétie ! » Dès lors ces historiens, asservis à leurs préjugés d’ordre philosophique, ne s’arrêtent pas au fait que ces prédictions saturent vraiment la matière synoptique, où elles font partie intégrante de traits d’une historicité incontestée. En vain leur représentera-t-on que les tenir pour inauthentiques « équivaut à tout rejeter dans l’Évangile ».
248. — Le siège des critiques radicaux est fait : ces prophéties doivent être réduites à l’état d’interpolations postérieures, tendancieuses. Les évangélistes — je résume ici M. A. Loisy, qui peut servir d’exemple — auront voulu répondre aux préoccupations des premières générations chrétiennes. Il fallait que le Christ eût prévu sa mort ; il fallait expliquer que les disciples avaient été lents à comprendre le mystère de cette mort. Aux questions ainsi soulevées, Marc aurait cherché des solutions dans la doctrine de saint Paul, dont il était un disciple ardent jusqu’au fanatisme.
Les notions pauliniennes, mises en style direct sur les lèvres de Jésus, auraient pris la forme des prédictions que nous lisons actuellement dans le second évangile. De là, elles auraient passé dans les autres. Cet étonnant échafaudage d’hypothèses montre, par un bon spécimen, les vices à la fois et le spécieux de la méthode empruntée par M. Loisy à certains critiques libéraux, et qu’il manie avec une virtuosité singulière. On ne se demande guère si ces conjectures, prises d’ensemble, restent vraisemblables, sont compatibles avec ce qu’on sait d’ailleurs sur les évangélistes, rentrent sans le faire éclater dans le cadre des faits certains.
Il suffit que chacune, à son heure, paraisse à la rigueur possible, et que le tout réponde au besoin senti d’élimination, d’expurgation des textes gênants. Il serait trop malheureux que non, l’hypothèse étant précisément conçue pour cela ! Dans l’espèce, chaque anneau de la chaîne conjecturale est hautement suspect : rien ne permet de prêter au second évangéliste cette insincérité, cette habitude de tranquille et trop habile inconscience.
Si Marc a pu créer et interpoler de toutes pièces cette série de déclarations détaillées, situées, circonstanciées, il n’est rien qu’on puisse tenir pour certain dans la tradition évangélique — et, de cette conclusion, personne ne veut, M. Loisy pas plus que les autres.
D’autre part, le « paulinisme » de Marc, si l’on entend par là quelque chose de plus que l’usage de certaines formules créées ou employées par l’Apôtre pour exprimer des notions traditionnelles dont la traduction en grec s’imposait à tous, est une hypothèse sans fondement solide dans les textes.
La théologie de Paul sur la mort rédemptrice de Jésus est le développement systématisé de ce qui se trouvait en germe dans les prophètes, en particulier dans Isaïe, et surtout de ce que le Seigneur Jésus avait clairement enseigné. Que l’Apôtre fût sur ce point tributaire de la plus ancienne tradition chrétienne, et en parfait accord avec la catéchèse des Douze, il l’affirme explicitement dans sa première épître aux Corinthiens. La mort du Christ pour nos péchés est mentionnée comme faisant partie de l’enseignement primitif, essentiel, reçu par Paul à titre de tradition et prêché par lui comme indispensable, en conformité avec Céphas, Jacques, les Douze, tous les apôtres.
249. — De cette doctrine de la Rédemption, préexistante à Paul dans la communauté et noyau de la catéchèse apostolique, ce sont justement les idées fondamentales que nous trouvons dans saint Marc : les développements théologiques ultérieurs, particuliers à saint Paul, ne s’y rencontrent pas, et c’est bien plutôt dans le troisième évangile qu’on en trouverait trace.
Ni l’efficacité de la Rédemption appréhendée et appropriée « par la foi », ni le changement d’économie substituant la foi à la Loi, ni aucune des modalités « pauliniennes » dans la façon de présenter le mystère n’a même un commencement, une amorce dans le second évangile.
250. — Ainsi, pas une des conjectures de M. Loisy ne résiste à l’examen. Toutefois on lui ferait la part trop belle en restant sur ces détails. C’est l’ensemble des paroles du Christ qu’il faut maintenant citer ; le lecteur pourra voir quel degré de probabilité reste à l’hypothèse qui tient ces paroles pour des interpolations, des infiltrations, des retouches de seconde main dues à un biais doctrinal.
Dès le début Jésus envisage le fait de sa mort et les conséquences qui en résulteront pour les siens : ses réflexions, ses paraboles, ses attitudes même concordent avec les prédictions proprement dites et les complètent en les éclairant. Qu’on en juge.
Les Pharisiens et les disciples de Jean avaient accoutumé de jeûner. Ils vinrent donc vers Jésus et lui dirent : « Pourquoi les disciples de Jean et ceux des Pharisiens jeûnent-ils, et les vôtres, pas ? » Et Jésus leur dit : « Est-ce que les garçons d’honneur peuvent jeûner à l’heure que l’Époux est avec eux ? Tout le temps qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent jeûner. Les jours viendront que l’Époux leur sera arraché et alors ils jeûneront en ce jour-là. » Mc., ii, 18-21.
En termes voilés que l’avenir se chargerait d’éclaircir, Jésus compare son séjour ici-bas aux brèves solennités des noces palestiniennes : ses disciples ne doivent songer qu’à profiter de sa présence, sans se soucier actuellement de rien autre. Le Maître ne leur sera enlevé, arraché que trop tôt ! Alors il sera temps pour eux de faire pénitence. La perspective de la catastrophe est ouverte par ces mots profonds, qui ménagent la lumière aux yeux encore faibles. Mais le jour est proche et l’évangéliste nous montre dès lors les pharisiens et les partisans d’Hérode en conciliabule pour perdre Jésus.
251. — Cependant, quand la foi des disciples est plus affermie, le Maître n’hésite plus à parler sans figures. À Césarée de Philippe, il vient de provoquer et de magnifier la confession de Pierre.
Or, il commença de leur enseigner : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup et soit rejeté par les anciens et les princes des prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et après trois jours ressuscite. » Et il leur disait la chose ouvertement. Lors Pierre, le tirant à part, commença de lui faire des reproches ; mais lui, s’étant retourné et voyant ses disciples, fit des reproches à Pierre et lui dit : « Arrière, loin de moi, Satan ! Tes sentiments ne sont pas ceux de Dieu, mais ceux des hommes. » Mc., viii, 31-33.
La leçon était dure : Jésus va la répéter. Après la grande émotion lumineuse de la Transfiguration, comme ils descendaient de la montagne, il leur commanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, sinon quand le Fils de l’homme serait ressuscité des morts. Et ils gardèrent la chose pour eux, tout en se demandant entre eux ce qu’était cet « être ressuscité des morts ».
Et ils l’interrogeaient, disant : « Que disent donc les scribes, qu’il faut qu’Élie vienne auparavant ? » Il leur dit : « Élie revient d’abord et remet tout en ordre ; et comment est-il écrit du Fils de l’homme qu’il souffrira force douleurs et mépris ? Mais je vous le dis, Élie est déjà venu, et ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, selon qu’il est écrit de lui. » Mc., ix, 9-13.
Le spectacle qu’ils viennent de contempler et la mention de la résurrection ont ramené, tout en les intriguant, l’imagination des disciples sur le personnage d’Élie. Chacun le considérait en effet comme le précurseur de l’événement glorieux du Messie. Cependant, Jésus ne permet pas aux esprits de s’égarer : le rôle de précurseur prédit par Malachie a déjà été, dans un sens très véritable, rempli par Jean-Baptiste. Mais ce rôle a fini par la souffrance et par la mort, conformément aux Écritures. Il en sera ainsi pour celui qu’annonçait le second Élie, pour Jésus lui-même. De ces notations sommaires, brèves jusqu’à l’obscurité, la grande leçon ressort en clair : avant d’entrer en sa gloire, le Fils de l’homme sera méprisé et souffrira : per crucem ad lucem.
252. — Les occasions d’insister vont d’ailleurs se multiplier et, au besoin, Jésus les fera naître.
Partis de là, ils traversaient à la hâte la Galilée et Jésus ne voulait pas que personne le sût. Car il enseignait ses disciples et il leur disait : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes, et ils le tueront, et après avoir été immolé il ressuscitera au bout de trois jours. » Mais eux ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l’interroger à ce propos. Mc., ix, 30-33.
Suit une nouvelle période d’enseignement public et privé. Or, comme ils étaient en route, montant vers Jérusalem, Jésus marchait en avant d’eux, et eux étaient dans la stupeur, et ceux qui suivaient étaient effrayés. Et prenant derechef les Douze à part, il commença de leur dire ce qui allait lui arriver : « Voici, nous montons vers Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux gentils, et on le bafouera, on le conspuera, on le flagellera, on le tuera et après trois jours il ressuscitera. » Mc., x, 32-34.
Si Marc, pour des raisons d’après coup, et utilisant les idées théoriques de saint Paul, a traduit dans cet épisode saisissant un discours de Jésus où l’éventualité de sa mort était seulement indiquée, que reste-t-il, je ne dis pas de son exactitude, mais de sa sincérité la plus essentielle ? D’autant que cette prédiction est confirmée par des déclarations ultérieures, allant toutes dans le même sens et amenées par des faits précis et circonstanciés.
253. — Ainsi, les fils de Zébédée réclament, en faisant passer la requête par leur mère, une place d’honneur dans le futur Royaume, conçu d’après leur rêve encore charnel. « Vous ne savez pas ce que vous demandez, réplique le Maître. Pouvez-vous boire le calice que je boirai ? Être baptisés du baptême dont je serai baptisé ? » Mc., x, 38.
Et comme l’ambition des deux frères provoque l’indignation des autres, Jésus tourne l’incident en leçon d’humilité, et conclut que « le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour beaucoup ». Mc., x, 45.
Parole capitale, qui porte, on peut le dire, toute la tradition primitive sur la mort rédemptrice de Jésus, tradition explicitement mentionnée par saint Paul comme préexistante à son entrée dans l’Église. Le commentaire ou, si l’on veut, l’annonce plus circonstanciée du fait, se trouve dans la parabole des Vignerons :
« Un homme planta une vigne, l’entoura d’une haie, creusa un pressoir, bâtit une tour de guet, puis confia sa vigne à des vignerons et quitta le pays. Au temps voulu, il envoya vers les vignerons un serviteur, afin d’avoir par eux des fruits de la vigne ; mais eux s’emparèrent de lui, le battirent et le renvoyèrent à vide. Derechef, il leur envoya un autre serviteur ; celui-là aussi, ils le blessèrent et l’insultèrent. Il leur en envoya un autre, qu’ils tuèrent, puis beaucoup d’autres : ils battirent les uns, tuèrent les autres. Il lui restait quelqu’un, un fils bien-aimé. Il le leur envoya finalement, disant : “Ils respecteront mon fils !” Mais les vignerons se dirent les uns aux autres : “Celui-ci est l’héritier ; venez, tuons-le et l’héritage est à nous !” Et s’en emparant, ils le tuèrent et rejetèrent son corps hors de la vigne. Que fera le maître de la vigne ? Il viendra, perdra les vignerons et donnera sa vigne à d’autres. N’avez-vous pas lu cette Écriture : La pierre qu’ont méprisée les constructeurs, cette pierre-là est devenue la pierre maîtresse de l’angle ; chose accomplie par le Seigneur, la merveille est sous nos yeux ? » Mc., xii, 1-12.
254. — Désormais les événements se précipitent. Jésus donne en conséquence des instructions à ses disciples pour les jours où l’Époux leur aura été enlevé. Un touchant incident provoque des précisions plus grandes. Survenant au milieu du repas donné à Jésus par Simon le lépreux, une femme répand sur le chef du Maître un parfum de prix. Murmures des disciples.
Mais Jésus dit : « Laissez-la. Pourquoi lui faites-vous peine ? C’est une belle action qu’elle a accomplie pour moi. Car vous avez toujours des pauvres avec vous et chaque fois que vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien, — mais moi, vous ne m’avez pas toujours. Ce qu’elle a pu faire, elle l’a fait : d’avance elle a oint mon corps pour l’ensevelissement… » Mc., xiv, 6-8.
Et, le premier jour des Azymes, au soir tombant, il vient avec les Douze. Comme ils étaient étendus à table et mangeaient, Jésus dit : « En vérité je vous dis qu’un de vous me livrera, un qui mange avec moi ! » Ils commencèrent de s’affliger et de dire, chacun à son tour : « Est-ce moi ? » Mais lui leur dit : « Un des Douze, qui trempe avec moi son pain dans le plat. Or le Fils de l’homme s’en va, selon qu’il est écrit de lui ; mais malheur à celui par lequel le Fils de l’homme est livré ! Mieux eût valu pour lui qu’il ne vînt pas au monde, cet homme-là ! »
Et tandis qu’ils mangeaient, prenant du pain et ayant rendu grâces, il le brisa et le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. » Et prenant une coupe, ayant rendu grâces, il la leur donna — et tous en burent — et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour beaucoup. En vérité je vous dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce jour où je boirai le vin nouveau dans le royaume de Dieu ! » Mc., xiv, 17-25.
Et, ayant chanté les hymnes, ils s’en allèrent vers le mont des Oliviers. Et Jésus leur dit : « Tous vous serez scandalisés, selon qu’il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées. Mais après ma résurrection je vous précéderai en Galilée. » Lors, Pierre lui dit : « Quand tous seraient scandalisés, pas moi ! » — Jésus lui dit : « En vérité je te le dis : toi-même, aujourd’hui, cette nuit, avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois. » Mais lui disait de plus belle : « Fallût-il mourir avec vous, je ne vous renierai pas ! » Et tous les autres disaient de même. Mc., xiv, 27-31.
255. — De cet ensemble de prédictions, que j’ai délibérément transcrites de celui des évangélistes que la presque unanimité de nos adversaires tient pour le plus ancien, ressort à l’évidence la réalité et la plénitude du don prophétique en Jésus. On remarquera que ce don ni ne s’étale, ni ne s’égare sur des objets étrangers à la mission du Maître.
Et aussi que ces prédictions s’insèrent dans la trame de l’histoire évangélique, amenées par des démarches, des épisodes, des circonstances de fait sur lesquels aucun motif plausible d’exclusion ne peut être articulé, et avec lesquels elles font corps. Leur rejet se fonde donc, plus ou moins explicitement, sur des considérations qui ne relèvent ni de la critique des textes, ni de l’histoire.
À cette première série prophétique, imposante sans doute et persuasive, mais portant sur des faits anciens, il sera toutefois utile d’en ajouter une autre, ayant trait non plus à la personne, mais à l’œuvre du Maître.
B. — Les prophéties du Royaume de Dieu
256. — Très différent du Royaume tel qu’on l’espérait alors, national, plantureux, inauguré par un coup de force et se développant en apothéose, le Royaume de Dieu, tel que Jésus le prédit, commencera humblement, sans attirer les regards du profane.
On aura peine, après coup, à discerner ses origines, comme il arrive au voyageur qui découvre enfin, non sans impatience, sur la pente herbeuse de la colline, le mince filet d’eau jaillissante qui sera, et commence d’être le grand fleuve. Royaume avant tout spirituel : on pourrait lui appliquer le beau mot de saint Paul : « Marchant dans la chair, nous ne luttons pas à la manière charnelle » (II Cor., x, 3). Formé d’hommes et pas seulement d’âmes, donc visible et soumis aux conditions qu’implique ce caractère humain, le Royaume des cieux ne fera pas, pour autant, appel au glaive, à l’éclat extérieur de la force triomphante, aux prodiges simplificateurs dont se berçait l’illusion juive.
Interrogé par les Pharisiens : quand arrive le Royaume de Dieu, Jésus leur répondit, disant : « Le Royaume de Dieu ne vient pas de façon à frapper le regard. On ne dira pas : “Il est ici !” ou “Il est là !” Car voici, le Royaume de Dieu est au dedans de vous, parmi vous. » Lc., xvii, 20-21.
257. — Graine imperceptible au début, il poussera, deviendra un arbre. Mais sa croissance s’opérera lentement, par un cheminement inaperçu dans le monde des esprits, par une action sourde, intérieure, mystérieuse, une fermentation comparable à celle du levain dans la pâte :
« Le Royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé ; c’est la plus petite de toutes les graines ; mais, a-t-il crû, il est plus grand que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent et trouvent leur abri dans ses branches. » Mt., xiii, 31-33.
« Ainsi en est-il du Royaume de Dieu : comme un homme qui jette le grain en terre puis s’endort et s’éveille, la nuit et le jour ; et la graine germe et se développe à l’insu de l’homme. La terre fructifie d’elle-même : l’herbe d’abord, puis l’épi, puis du blé plein l’épi. » Mc., iv, 26-29.
« Il est semblable à du levain qu’une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout soit levé. » Mt., xiii, 33.
258. — Le Royaume du Christ est destiné à s’étendre dans le monde entier, sans distinction de race ni de condition, par-dessus les barrières sacrées que les Juifs dressaient autour d’Israël.
« Ils viendront de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, et prendront place dans le Royaume de Dieu ; et voici, il en est des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Lc., xiii, 29-30.
Dans la parabole du festin nuptial, les invités refusent de venir ; le roi envoie alors ses serviteurs sur les chemins : « Tous ceux que vous trouverez, appelez-les aux noces. » Et la salle se remplit de convives. Dans la parabole des Vignerons, le maître de la vigne enlève la vigne aux vignerons infidèles pour la donner à d’autres.
259. — Cette extension n’abolira point les redoutables mélanges que comporte l’état présent du Royaume. La vérité semée par le Fils de l’homme rencontrera l’ivraie de l’ennemi ; les bons et les mauvais demeureront ensemble jusqu’à la séparation finale.
« Le Royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie au milieu du froment, puis s’en alla. Quand l’herbe eut poussé et porté fruit, alors apparut l’ivraie. Survenant, les serviteurs du maître du champ lui disent : “Seigneur, n’avez-vous pas semé du bon grain dans votre champ ? D’où vient donc l’ivraie ?” Il leur dit : “C’est l’ennemi qui a fait cela !” Eux lui disent : “Voulez-vous que nous allions et que nous l’arrachions ?” Mais lui : “Non pas ; de peur qu’en récoltant les brins d’ivraie vous ne déraciniez avec eux le froment. Laissez les deux croître jusqu’à la moisson !” » Mt., xiii, 24-30.
« Le Royaume des cieux est encore semblable à un filet qu’on jette à la mer et qui ramasse des poissons de toute sorte : quand le filet est rempli, on le tire sur le sable, on s’assied et l’on recueille les bons dans des vases ; les mauvais, on les rejette au dehors. » Mt., xiii, 47-49.
260. — Cette largeur d’accueil entraînera des difficultés de tout ordre : faux prophètes au dedans, prédicateurs sans mandat ou sans courage, dont la conduite dément la profession, persécutions violentes ou sournoises. Car la force ne sera pas toujours, il s’en faut de beaucoup, au service du droit. C’est parmi ces épreuves que le Royaume de Dieu grandira, c’est à surmonter ces difficultés qu’il se fortifiera ; il s’épurera au creuset de ces persécutions.
« Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, et au dedans sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits… Chacun de ceux qui me disent : “Seigneur, Seigneur !” n’entrera pas définitivement dans le Royaume des cieux, mais bien celui qui accomplira la volonté de mon Père qui est aux cieux. En ce jour-là, beaucoup me diront : “Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas porté la parole en votre nom ? N’avons-nous pas, en votre nom, chassé les démons ?” Et alors je déclarerai en leur présence : “Je ne vous ai jamais connus. Loin de moi, artisans d’iniquité.” » Mt., vii, 15, 21-24.
« Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Ils vous mèneront devant les conseils et vous fouetteront dans leurs synagogues. » Mt., x, 16, 18.
« On vous induira en tribulations et l’on vous tuera, et vous serez en haine à tous les peuples à cause de mon nom. » Mt., xxiv, 9.
261. — Ces sombres perspectives ne doivent pas faire perdre cœur aux disciples : Jésus n’abandonnera pas les siens. Son exemple les réconfortera au moment de l’épreuve. Il sera présent par une vertu au milieu des plus humbles groupes priant en son nom.
Il se donnera réellement aux siens, comme un aliment spirituel et un pain vivifiant, et cependant une large effusion de l’Esprit consolateur, méritée et provoquée par Jésus, rappellera, rendra intelligibles aux fidèles les leçons du Maître, en allé pour un temps quant à sa présence sensible. D’admirables fruits de foi lumineuse et de patience indomptable s’ensuivront :
« Je vous le dis encore : si deux d’entre vous s’accordent sur terre touchant la chose qu’ils demandent, cette chose leur adviendra de par mon Père qui est aux cieux. Car là où sont deux ou trois rassemblés en mon nom, là je suis, au milieu d’eux. » Mt., xviii, 19-21.
« Vous ne m’avez pas choisi ; mais moi je vous ai choisis, et je vous ai établis afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure… Le serviteur n’est pas plus grand que son maître : si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont la vôtre… Mais tout cela, ils vous le feront à cause de mon nom… Quand viendra le Conseiller que, de par mon Père, je vous enverrai, l’Esprit de vérité qui procède du Père, celui-là témoignera pour moi. » Jo., xv, 16, 20-22, 26-27.
« Je vous ai dit ces choses étant parmi vous ; mais le Conseiller, l’Esprit saint que le Père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera toute chose et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Jo., xiv, 25-27.
« La femme, quand elle enfante, a de la peine, car son heure est venue ; mais quand le petit enfant est né, elle ne se souvient plus de son travail, à cause de la joie : un homme est né au monde ! Vous aussi maintenant, vous avez de la peine, mais de nouveau je vous reverrai et votre cœur se réjouira et votre joie, nul ne vous l’arrachera. » Jo., xvi, 21-23.
« Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais pour ceux qui croiront en moi par le moyen de leurs paroles. » Jo., xvii, 20.
« Je suis le pain vivant descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je lui donnerai est ma chair immolée pour la vie du monde. » Or les Juifs se disputaient entre eux, disant : « Comment cet homme-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit donc : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous… Ma chair est une vraie nourriture et mon sang un vrai breuvage. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui… » Ces choses, Jésus les dit en enseignant dans la synagogue de Capharnaüm. Jo., vi, 51-60.
Jésus s’approchant leur adressa la parole et dit : « Toute puissance m’a été donnée, au ciel et sur terre. Allez donc et enseignez toutes les nations ; baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle présent. » Mt., xxviii, 18-20.
262. — Mais en plus de cette présence, invisible encore qu’efficace, le Maître se survivra par des hommes choisis à cette fin : il leur communique ses pouvoirs d’enseignement et de pardon, il les investit de son autorité. L’unité de l’immense édifice spirituel ainsi constitué sera assurée par l’unité du fondement ; fondement visible à la fois et immortel comme l’édifice lui-même.
Ce rôle est dévolu à Pierre, qui ne mourra pas plus que la fonction qu’on lui confie ; Pierre, dont le nom symbolise la stabilité robuste contre laquelle les puissances de mal se déchaîneront sans prévaloir.
« Qui vous écoute m’écoute et qui vous méprise me méprise : qui me méprise, méprise celui qui m’a envoyé. » Lc., x, 16.
« Qui vous accueille m’accueille : qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé. » Mt., x, 40.
« En vérité je vous le dis, tout ce que vous délierez sur terre sera délié dans le ciel, et ce que vous lierez sur terre sera lié dans le ciel. » Mt., xviii, 18.
« Père, comme vous m’avez envoyé dans le monde, moi, je les envoie dans le monde. » Jo., xvii, 18.
Il leur dit derechef : « Paix à vous. Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie. » Ce disant, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux auxquels vous remettrez les péchés, ces péchés leur sont remis ; ceux auxquels vous les retiendrez, ils sont retenus. » Jo., xx, 21-23.
Jésus leur dit : « Mais vous, qui dites-vous que je suis ? » Répondant, Simon Pierre dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » — Répliquant, Jésus lui dit : « Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jean, car la chair ni le sang ne te l’ont pas révélé, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église et les Portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : ce que tu lieras sur terre sera lié dans les cieux et ce que tu délieras sur terre sera délié dans les cieux. » Mt., xvi, 15-21.
« Simon, Simon, voici que Satan vous a demandés pour vous cribler comme on crible du froment. Mais moi, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Et toi un jour, revenu au bien, confirme tes frères. » Lc., xxii, 31-33.
Après qu’ils eurent dîné, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui dit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous chéris. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Derechef, il lui dit : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre lui dit : « Oui, Seigneur, vous savez que je vous chéris. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Il lui dit une troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut affligé de ce qu’il lui avait dit une troisième fois : « M’aimes-tu ? » Et il lui dit : « Seigneur, vous connaissez tout ; vous savez que je vous aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis. » Jo., xxi, 15-18.
263. — Enfin ne laissons pas tomber une prédiction épisodique, concrète, hautement invraisemblable. En la rappelant, nous la vérifions une fois de plus. Tous les évangélistes ont mentionné cette femme qui versa, sur le chef du Seigneur, un parfum précieux et brisa le vase d’albâtre pour qu’aucune goutte du nard de choix ne fût perdue. « Profusion inutile », grondaient certains disciples scandalisés.
Après avoir justifié le geste, Jésus ajouta : « Je vous le dis en vérité, partout où l’Évangile sera prêché, dans le monde entier, l’on redira ce qu’elle a fait, en mémoire d’elle. » Mc., xiv, 9.
Dans ses homélies apologétiques de 386, au cours desquelles l’argument tiré des prophéties du Christ est naturellement mis en lumière, saint Jean Chrysostome commente ainsi ces paroles : « Cette prédiction s’est-elle réalisée, ou est-elle tombée à terre ?… Dans toutes les églises, nous entendons l’éloge de cette femme ; où que tu ailles, dans l’univers entier, tous écoutent en un profond recueillement le récit de cette belle action : pas un lieu du monde où on l’ignore. Tant de rois ont comblé les villes de leurs bienfaits, mené à bout des guerres, élevé des trophées, organisé mille triomphes : eux et leurs exploits sont ensevelis dans le silence ! Tant de reines, de femmes illustres ont comblé leurs sujets de mille biens : on ne sait plus leurs noms ! Mais cette femme de rien, pour avoir seulement versé son parfum, est célébrée dans le monde entier, et ce long espace de temps n’a pas enseveli sa mémoire — ne l’ensevelira jamais. Ni l’acte pourtant n’était éclatant, ni la personne éminente, ni les témoins nombreux, ni le lieu fixant les regards : la chose ne se passa pas sur un théâtre, mais dans une maison particulière, devant dix personnes. Rien de tout cela n’a prévalu : cette femme est plus célèbre désormais que toutes les reines et tous les rois, et jamais le cours du temps n’abolira le souvenir de ce qu’elle a fait. » — Adversus Judæos, v, 2 ; P. G., XLVIII, 885.
Des prédictions de Jésus touchant son œuvre, nous n’avons pu rappeler qu’une partie. Si on les considère d’ensemble et qu’on les confronte à une histoire, même sommaire, de la religion chrétienne, on restera frappé d’étonnement. De quel autre prophète pourrait-on citer des anticipations pareilles, pareillement vérifiées ? Concluons avec le vieux psalmiste : Chose faite par le Seigneur ! La merveille est sous nos yeux.
C. — Les Prophéties de Jésus sur la Consommation des choses
264. — Il est une dernière série de prophéties qu’il faut se garder d’esquiver ici : elle ne nous intéresse pas moins par son caractère apologétique que par les difficultés qu’elle soulève. Ce sont les prédictions qui décrivent, et semblent présenter comme imminents, l’avènement glorieux du Christ et la consommation des choses.
Pour que la discussion, à laquelle nous voulons donner l’ampleur qu’elle mérite, se poursuive dans la lumière, nous allons d’abord citer les textes, intégralement traduits. Ces textes se classent en quatre groupes, dont le premier seul est spécial à un évangile.
Premier groupe. — Instructions aux disciples envoyés en mission : « On vous persécutera ; le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; et vous serez haïs de tous à cause de mon nom ; qui tiendra bon jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. Mais quand ils vous poursuivront dans une ville, fuyez dans une autre : en vérité je vous le dis, vous n’achèverez pas de parcourir les cités d’Israël jusqu’à ce que vienne le Fils de l’homme. » Mt., x, 21-24.
Pas de paroles analogues dans les autres évangiles.
Deuxième groupe. — Après la confession de Pierre : « Que servirait à un homme de gagner le monde entier, s’il se mettait dans le cas de perdre son âme ? Et qu’est-ce qu’il pourrait bien donner en rançon pour son âme ? Car le Fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père avec ses anges et il rendra à chacun selon ses actes. En vérité je vous dis qu’il en est, de ceux qui se tiennent ici, qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant dans son Règne. » Mt., xvi, 26-28. Suit le récit de la Transfiguration.
Même contexte : « Celui qui rougirait de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme rougira aussi de lui quand il viendra dans la gloire de son Père avec les anges saints. » Et il leur disait : « En vérité je vous dis qu’il en est, de ceux qui se tiennent ici, qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Règne de Dieu venant en puissance. » Mc., viii, 38-ix, 1. Suit le récit de la Transfiguration.
Même contexte : « Qui rougirait de moi et de mes paroles, de celui-là le Fils de l’homme rougira quand il viendra dans sa gloire et celle de son Père et des saints anges. Et je vous le dis en vérité : il en est de ceux qui se tiennent ici qui ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Règne de Dieu. » Lc., ix, 26-28. Suit la Transfiguration.
Troisième groupe. — À Jérusalem, la dernière semaine. Et sortant du Temple, Jésus cheminait. Ses disciples s’approchèrent pour lui montrer les constructions du Temple. En réponse il leur dit : « Vous voyez tout cela ? En vérité je vous le dis, on ne laissera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée. » Et comme il s’était assis sur la colline des Oliviers, ses disciples s’approchèrent de lui privément et lui dirent : « Dites-nous quand ces choses auront lieu, et quel sera le signe de votre avènement et de la consommation du siècle présent ? » Jésus leur répondit : « Veillez à ce qu’on ne vous induise pas en erreur. Car beaucoup viendront en mon nom, disant : Je suis le Christ, et ils séduiront bien des gens. Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres ; voyez, ne soyez pas troublés. Il faut que ces choses arrivent, mais ce n’est pas encore la fin. On se dressera, peuple contre peuple et royaume contre royaume, et il y aura des famines et des tremblements de terre en divers lieux : c’est là le commencement des douleurs. »
Alors viendront tribulations et persécutions ; beaucoup se scandaliseront, se livreront, se haïront mutuellement ; de faux prophètes se lèveront ; la charité de beaucoup s’attiédira. Mais « celui qui tiendra jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé ». L’Évangile du Royaume sera prêché dans toute la terre, en témoignage à toutes les nations, et alors viendra la fin.
Jésus annonce ensuite « l’abomination de la désolation » prédite par Daniel, la fuite de ceux qui sont en Judée, les malheurs des jours de tribulation, les faux christs et les faux prophètes, l’avènement du Fils de l’homme comparé à l’éclair qui part de l’Orient et brille jusqu’en Occident. Aussitôt après la tribulation, « le soleil sera obscurci et la lune ne donnera plus sa lumière » ; les puissances des cieux seront ébranlées ; on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées du ciel, avec puissance et grande gloire. Il enverra ses anges au son de la trompette, et ils rassembleront ses élus des quatre vents. Puis vient la parabole du figuier : « quand vous verrez toutes ces choses, sachez que c’est proche, aux portes. En vérité je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. » Mt., xxiv.
La tradition de Marc rapporte le même discours, en faisant mieux ressortir l’interrogation sur la ruine du Temple : « Dites-nous quand ces choses seront, et quel sera le signe de l’accomplissement prochain de toutes ces choses ? » Jésus y reprend les avertissements contre les faux messies, les guerres, les persécutions, la prédication de l’Évangile à toutes les nations, l’abomination de la désolation, la grande tribulation, puis la venue du Fils de l’homme dans les nuées avec grande puissance et gloire. Mc., xiii.
Luc donne la même prophétie avec des traits propres : Jérusalem entourée d’armées, les jours de vengeance, la ville foulée par les nations jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis. Il mentionne ensuite les signes dans le soleil, la lune et les astres, l’angoisse des peuples, la venue du Fils de l’homme dans une nuée, avec puissance et grande gloire, puis la parabole du figuier et l’avertissement de vigilance. Lc., xxi.
Quatrième groupe. — Au procès religieux de Jésus, les trois Synoptiques gardent la déclaration suprême du Maître. À l’adjuration du grand prêtre : « Es-tu le Christ, le Fils du Béni ? » Jésus répond : « Je le suis ; et vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel. » Mc., xiv, 61-62. Matthieu et Luc rapportent la même affirmation sous une forme analogue.
265. — Ces textes ont donné lieu, chez plusieurs exégètes modernes, à la thèse dite eschatologique. Timothée Colani, Volkmar, Weiffenbach, Baldensperger, Jean Weiss, Albert Schweitzer et Alfred Loisy, chacun selon sa manière, ont insisté sur la place de l’attente du Royaume de Dieu dans la prédication évangélique. L’école la plus conséquente soutient que Jésus aurait enseigné, dans un sens littéral et prochain, la fin du monde et l’avènement du Règne de Dieu à portée de vue.
266. — Comme d’autres théories ruineuses, la thèse eschatologique est issue d’une réaction justifiée en principe. L’exégèse moderne, surtout libérale, tendait à humaniser, à spiritualiser, à universaliser la vie et l’enseignement du Christ jusqu’à en effacer des traits réels. Les morceaux évangéliques transcrits ci-dessus sont d’une historicité incontestable : ils nous garantissent la présence, dans la prédication de Jésus, d’un élément apocalyptique, eschatologique, relativement considérable.
La faute des champions de la nouvelle école n’est pas d’avoir revendiqué pour cet élément une place ; elle consiste à vouloir lui faire une part prépondérante, et à expliquer tout le reste par la croyance de Jésus en la consommation imminente des choses. Dans leur hypothèse, Jésus se serait trompé historiquement, tout en gardant religieusement une vérité générale sur la caducité du monde présent.
267. — D’autres exégètes, beaucoup plus modérés, mais trop désireux d’éluder une difficulté, recourent à des explications qui sauvegardent sans doute la véracité et la prescience infaillible du Christ, mais aux dépens du caractère historique de plusieurs textes, surtout du troisième groupe. On y verrait un conglomérat de fragments apocalyptiques préexistants et de paroles authentiques du Maître, infléchies par des rédacteurs persuadés de la consommation imminente du siècle présent. L’auteur annonce qu’une interprétation plus respectueuse de l’historicité permet d’écarter une difficulté dont la gravité n’est ni à nier ni à exagérer.
Dans ce but, il distinguera : le caractère du langage employé par le Christ et la nature des choses prédites ; les conditions littéraires des textes ; les conclusions certaines ou probables qu’on en peut tirer.
A. — Caractère du langage employé par le Christ, et nature des choses prédites
268. — Les passages rapportés plus haut appartiennent, dans leur teneur à peu près intégrale, au langage prophétique, et spécialement à cette variété dite eschatologique, parce qu’elle concerne les époques qui, tout en inaugurant une ère nouvelle, achèvent par voie de consommation, de destruction ou de transformation les âges précédents. Les temps messianiques, la fin du monde juif, la fin des temps et du siècle présent, sont à ce titre des « derniers temps ».
Cette littérature se présente sous forme de visions ou de révélations. Elle comporte une grande vivacité et une liberté étonnante dans le choix des images et des symboles. Les prophètes d’Israël, Isaïe, Ézéchiel et Daniel, ont donné vogue à cette manière. Les catastrophes historiques y sont décrites avec des images cosmiques : obscurcissement du soleil, chute des astres, ébranlement des puissances célestes, convulsions de la terre. Ces formules n’autorisent pas une traduction plate et littérale de chaque image.
269. — La première règle est donc de respecter le genre. On ne doit ni dissoudre le texte dans le pur symbole, ni le contraindre à une exactitude matérielle que les prophètes n’ont jamais prétendue. Il s’agit de signes grandioses, parlant à l’imagination religieuse, et capables d’exprimer les jugements de Dieu. Les désastres de Babylone, d’Édom, de l’Égypte ou d’Israël sont déjà, dans l’Ancien Testament, entourés de ce même appareil cosmique.
270. — La seconde règle est de noter que, dans la perspective prophétique, des événements séparés peuvent être vus ensemble. L’avènement du Fils de l’homme, la ruine de Jérusalem, le jugement du peuple infidèle, l’expansion de l’Évangile et la Parousie dernière ne sont pas confondus comme des faits identiques ; ils sont rapprochés parce qu’ils relèvent d’un même dessein divin et parce que le premier avènement judiciaire commence et préfigure le dernier.
271. — Il faut donc distinguer soigneusement les modalités. La ruine de Jérusalem est annoncée par des signes reconnaissables, par des avis pratiques, par des consignes de fuite. L’avènement dernier, au contraire, est présenté comme soudain, imprévisible, comparable à l’éclair ou à la venue inopinée du maître. Les avertissements de vigilance ne portent pas toujours sur le même plan : tantôt ils permettent d’échapper à une catastrophe historique, tantôt ils préparent au jugement dernier.
272. — De même, l’expression « venue du Fils de l’homme » peut désigner plusieurs manifestations réelles de sa puissance et de sa gloire. Le langage prophétique n’est pas celui d’un calendrier. Il révèle des rapports religieux : le Fils de l’homme est glorifié par la destruction de l’ordre qui l’a rejeté, par la naissance de l’Église, par la prédication universelle et par le jugement final. Ce sont des moments divers d’un même règne.
273. — Cette manière de parler n’est pas artificielle. Elle répond à la nature même des événements. La crise juive n’est pas seulement politique ; elle est un jugement religieux. La dispersion d’Israël, la fin de l’économie ancienne, la substitution de l’Église aux privilèges fondés sur la race, tout cela manifeste déjà le Christ juge et glorifié. Ce premier jugement devient la figure et le gage du dernier.
274. — L’auteur refuse donc à la fois l’interprétation eschatologiste qui absorbe l’Évangile dans l’attente d’une fin matérielle imminente, et les explications qui nient l’historicité des paroles difficiles. Le Christ a bien parlé selon le style apocalyptique de son peuple ; il l’a fait pour annoncer des réalités, non pour nourrir une illusion.
275. — Cette première mise au point oblige à passer aux conditions littéraires des textes. La difficulté ne vient pas seulement des images, mais de la manière dont les évangélistes ordonnent les paroles du Seigneur. Il faut donc examiner l’enchaînement, les contextes et les habitudes propres de Matthieu, de Marc et de Luc.
B. — Conditions littéraires des textes
276. — Les évangiles ne sont pas des procès-verbaux sténographiques. Les mêmes paroles y sont parfois situées dans des contextes différents ; des discours prononcés en des occasions diverses peuvent être rapprochés selon leur affinité doctrinale ; des transitions temporelles servent souvent à l’équilibre du récit plutôt qu’à la notation chronologique stricte. Cette observation traditionnelle est capitale dans la question présente.
277. — Le cas des discours eschatologiques en donne une application importante. Des parties considérables du discours de Marc et de Matthieu sont rapportées par Luc dans un autre enchaînement de faits. Cela n’oblige pas à supposer des discours distincts chaque fois, mais avertit de ne pas presser outre mesure les raccords littéraires.
278. — Les anciens eux-mêmes avaient noté la manière propre des évangélistes. Marc, interprète de Pierre, est loué pour son exactitude, mais non pour une stricte ordonnance ; Matthieu, au contraire, est connu pour avoir réuni et ordonné les discours ; Luc déclare écrire avec exactitude et de suite. Ces indications sont précieuses pour apprécier la composition du discours eschatologique.
279. — Dans le premier évangile, conformément à l’ampleur des questions posées et aux habitudes littéraires de l’auteur, la réponse est longue et présente en série ordonnée tout l’ensemble des paroles du Seigneur sur ces graves sujets. L’analyse y distingue : signes et avis concernant la ruine de Jérusalem ; prédication de l’Évangile dans toute la terre ; abomination de la désolation ; grande tribulation ; description de la Parousie ; parabole du figuier ; ignorance du jour et de l’heure ; exhortation à la vigilance ; description du Jugement final.
280. — Dans le deuxième évangile, la réponse déborde la demande, mais la distinction des deux crises apparaît plus visible. Les signes et avis concernant Jérusalem, la prédication à toutes les nations, l’abomination de la désolation, la grande tribulation, la Parousie, la parabole du figuier et l’exhortation à la vigilance se succèdent en séries parallèles qu’on a pu comparer à des strophes entrecroisées.
281. — Le troisième évangile est moins complet et a situé ailleurs plusieurs traits recueillis par Matthieu et Marc. Toutefois les lignes principales s’y retrouvent : signes et persécutions, Jérusalem foulée par les nations jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis, description de la Parousie, parabole du figuier et avis de vigilance.
282. — De cette analyse il ressort que la difficulté provient surtout de l’enchaînement du discours, plus précisément des transitions temporelles ou de leur absence, plutôt que de son contenu. Il n’est pas toujours facile de déterminer dans le détail ce qui appartient à chacune des tribulations prédites : l’avènement premier du Fils de l’homme par la ruine de la Cité et de la génération coupable, ou l’avènement dernier par lequel sera clos le temps.
283. — Une seconde conclusion est que les évangélistes, loin de nous imposer une confusion, fournissent eux-mêmes les éléments de la distinction. Les avis de fuite, les signes observables, les avertissements adaptés à la Judée, renvoient à la catastrophe historique. L’imprévisibilité absolue, la soudaineté et le caractère universel du jugement renvoient à la Parousie dernière.
284. — Reste la difficulté réelle, mais qu’il ne faut pas exagérer, tirée de la parabole du figuier et de sa conclusion : « Cette génération ne passera pas avant que tout ceci ne s’accomplisse. » On pourrait entendre « cette génération » de la nation juive subsistant jusqu’au dernier avènement ; cette explication est possible et a été soutenue. L’auteur préfère toutefois conserver le sens le plus naturel : la génération contemporaine du Sauveur.
285. — La solution se trouve alors dans l’expression « tout ceci arrivera ». Chez Marc, elle répond exactement aux mots par lesquels les disciples désignaient la ruine du Temple et ce qui l’accompagnerait dans la demande qui motive le discours de Jésus. Dans Luc, de même, l’objet unique de l’interrogation donne à l’expression sa portée. La génération contemporaine verra donc l’accomplissement de ce qui concerne la crise de Jérusalem.
286. — Matthieu joint à la question sur la ruine du Temple une autre question, plus générale, sur le signe de l’avènement du Christ et de la consommation du siècle. La difficulté serait plus grande si l’on ne connaissait pas la manière dont Matthieu groupe les paroles authentiques du Seigneur. Mais, dans le discours même, les deux crises restent discernables. Les modalités de la crise finale — absence de signes précurseurs certains, imprévisibilité, caractère foudroyant — sont trop différentes de celles de la ruine de Jérusalem pour permettre une déclaration globale indistincte.
287. — De plus, l’ignorance « du jour et de l’heure », solennellement affirmée en conclusion de ce passage, serait presque vidée de son sens si elle ne portait que sur la date exacte de la catastrophe de Jérusalem. Les paraboles qui suivent dans Matthieu sont peut-être plus probantes encore : si Jésus avait affirmé que l’avènement définitif aurait lieu dans les limites de la génération présente, comment aurait-il pu répéter que non seulement le jour et l’heure, mais le temps même de la venue du Maître, restent incertains, impossibles à prévoir et même tardifs ?
288. — Décisif enfin est le fait des réformes et des institutions durables établies par Jésus, au témoignage de Matthieu lui-même, avant et après cette prédiction. Vouloir réduire toute la morale évangélique et toute l’activité du Maître à des règles intérimaires, à un provisoire de quelques années, c’est une gageure intolérable. Ces considérations achèvent de persuader que le « tout cela » du verset 34 ne vise que les événements dont fut en effet témoin la génération contemporaine de Jésus.
C. — Exégèse sommaire des textes, et conclusions
289. — Les broussailles une fois écartées et les textes mieux compris, on voit que Jésus a déterminément prédit, pour des fins morales et religieuses très hautes, et dans la perspective de sa mission personnelle, les destinées du monde juif et celles du monde humain. Les prophéties oscillent entre le point de vue de l’avènement du Fils de l’homme, de sa glorification progressive, et celui du salut des hommes, considérés tantôt individuellement, tantôt comme groupe représentatif, tantôt socialement comme corps universel.
Dans l’expansion croissante du Règne de Dieu, les prédictions eschatologiques s’attachent aux moments de crise, aux heures décisives, redoutables et exemplaires. Fidèles au langage prophétique, elles voient dans ces heures des jugements de Dieu et les attribuent au Messie, investi de la prérogative de juge suprême.
290. — C’est sur la génération contemporaine du Maître que s’exercera le premier jugement. Cette génération contemplera le premier avènement, le premier discernement, la première glorification du Fils de l’homme. Plusieurs de ceux qui étaient avec le Christ ne goûtèrent pas la mort sans avoir contemplé la gloire du Fils de l’homme : Pierre, Jacques et Jean la virent déjà dans la Transfiguration, prémices de la gloire future ; avec les autres disciples, ils virent encore les premiers triomphes de Jésus.
Ils virent s’accomplir de leur vivant le grand jugement : ruine de Jérusalem, dispersion d’Israël, substitution d’une société spirituelle conquérante aux privilèges fondés sur la race, dons merveilleux de l’Esprit et édification de l’Église.
291. — Gloire pour le Maître, persécutions pour les disciples. Ces persécutions avaient été prévues et prédites : les apôtres n’avaient pas achevé d’évangéliser les villes d’Israël avant l’avènement de justice, la venue du Fils de l’homme qui mit fin à ce qui restait de la cohésion visible, de l’autonomie et des pouvoirs judiciaires d’Israël dans la Terre sainte.
Ceux qui avaient exercé ces pouvoirs contre Jésus virent de leurs yeux, et beaucoup subirent en coupables, les rigueurs du premier avènement. Ils virent Jésus honoré jusqu’à partager la gloire du Père ; ils le virent placé, par l’adoration des fidèles, au-dessus des anges et de la Loi ; ils virent l’édifice spirituel de l’Église s’élever sur la pierre d’angle qu’ils avaient rejetée.
292. — Toute cette génération fut témoin de la ruine de l’ordre ancien et du laborieux enfantement du nouveau. Elle put contempler d’avance, dans une répétition formidable et dans son début tragique, l’avènement dernier qui clora le temps et consommera les siècles. Les deux avènements diffèrent par leurs modalités : l’un prochain, mêlé d’ombre et de lumière, portant sur une portion déterminée de l’humanité et annoncé par des signes ; l’autre lointain, remis à un jour ignoré, sans autre signe avant-coureur que sa réalité foudroyante, imposant aux bons et aux méchants la judicature glorieuse du Christ.
Ils sont pourtant identiques dans leur fond, parce qu’ils sont les moments décisifs de l’expansion unique du Règne de Dieu. Le premier n’a de sens que comme image et commencement du second ; tous deux imposent les mêmes devoirs de vigilance et marquent les étapes de la glorification progressive du Fils de l’homme.
293. — C’est en ce sens que Jean, au lendemain du premier avènement, interprète la prédication de Jésus. Derrière les images apocalyptiques, il met en relief le fond religieux des prophéties eschatologiques. Pour lui, le jugement du Fils a déjà commencé de s’exercer : la prédication de Jésus est pour chacun l’occasion d’un choix décisif ; chacun, selon la qualité de ses œuvres, vient à la lumière ou se perd dans les ténèbres.
La sentence finale qui, au dernier jour, séparera le troupeau humain, se prononce déjà dans le secret du choix humain. Le témoignage des œuvres, le témoignage de l’Esprit et l’exaltation du Fils mort et ressuscité sont autant de motifs de bien choisir. La génération contemporaine de Jésus, dans la masse de ses représentants officiels, a préféré des intérêts humains à la gloire de Dieu.
294. — Les mêmes devoirs de vigilance continuent de s’imposer dans l’attente de la venue du Fils de l’homme, celle qui consommera sa gloire et le jugement du monde. L’accomplissement éclatant des prédictions concernant la ruine et la dispersion d’Israël garantit la vérité des autres. La réalité du don prophétique de Jésus reste donc, en tout ce qu’on peut vérifier, au-dessus de toute contestation fondée.
4. — Jésus thaumaturge
295. — Pour être un signe certain et sortir son plein effet apologétique, le miracle doit, nous l’avons vu, réaliser certaines conditions. L’application de ces règles peut se faire à tout événement merveilleux ; qu’une seule des conditions vienne à manquer, c’est assez pour éliminer du domaine apologétique tout un ensemble de faits ou de présomptions, quel que soit par ailleurs leur intérêt.
On a beaucoup parlé naguère des « miracles » revendiqués par la petite école qui professe un panthéisme émanatiste à nuance bouddhique sous le nom de « nouvelle théosophie ». Au récit des prodiges qui s’accomplissaient dans le sanctuaire d’Adyar, près de Bénarès, la Société des recherches psychiques de Londres s’émut. Elle délégua sur place une commission d’observateurs rompus à ce genre d’enquête ; un rapport détaillé fut rédigé par M. R. Hodgson. On peut le lire dans les Proceedings de la Société : il conclut nettement à l’inanité des faits prétendus. La vérité historique manque aux « miracles » de la théosophie.
296. — D’autres fois, les faits extraordinaires, à les supposer réels, n’authentiquent pas la mission du thaumaturge ou n’autorisent pas, du même coup, tout ce qu’il enseigne, faute d’une connexion établie entre ceci et cela. C’est en ce sens qu’on interprétera, si on les croit véritables, les prodiges accomplis par le pope Jean Ilitch Sergueïeff, plus connu sous le nom de Père Jean de Cronstadt : ces merveilles, opérées généralement au moyen de l’eucharistie, n’étaient jamais présentées par le thaumaturge comme liées à la vérité de l’« orthodoxie » russe qu’il professait. Sur ce point donc, la vérité de connexion historique fait complètement défaut.
297. — Il arrive enfin que les faits sont réels et liés à un mouvement religieux qu’ils tendent manifestement à autoriser. Tels furent les bizarres prodiges, mis hors de doute par un grand nombre de témoignages contemporains et concordants, opérés par les convulsionnaires jansénistes, à partir de 1730 environ.
Nonobstant la réalité des phénomènes et leur caractère extraordinaire, dont il faut se garder d’exagérer la portée, les circonstances déraisonnables et indécentes dans lesquelles se produisaient ces faits, l’opposition très claire des jansénistes aux décisions certaines de l’autorité religieuse qu’ils prétendaient par ailleurs reconnaître, ne permettent pas de voir là des signes authentiques : la transcendance morale et religieuse est en défaut.
298. — Mais quand un prodige, ou un ensemble de prodiges, présente réunis tous les caractères exigés, le signe est véritablement acceptable, valable, « lisible ».
On en a des exemples frappants dans les merveilles opérées par Élie pour établir le droit que possède Dieu d’être adoré, à l’exclusion des Baalim. Ces prodiges, narrés aux Livres des Rois, répondent admirablement à ce que, dans les mœurs du temps, les spectateurs avaient alors le droit d’attendre, et les non-israélites de réclamer, pour croire à la seigneurie absolue de Iahvé.
La guérison, accomplie par Pierre et Jean, du boiteux qui mendiait à l’entrée de la Belle Porte du Temple, à Jérusalem, offre un autre spécimen excellent. De nos jours enfin, l’ensemble des miracles qui s’opèrent à Lourdes, sans qu’on puisse bien entendu leur attribuer une valeur qui les impose à la foi des chrétiens, se présente pourtant dans des conditions d’étendue, de diversité, de durée, d’excellence morale et religieuse habituelle, qui permettent d’y chercher un notable exemple, contemporain et vérifiable, de signe divin. L’ensemble des miracles opérés par le Bienheureux Curé d’Ars en offre un autre.
299. — Un signe parfaitement attesté peut prêter, fût-il unique, à une interprétation certaine. Toutefois il n’est personne qui ne voie combien meilleur est le cas où la base historique s’élargit. On n’a plus affaire à un fait insolite, isolé, aberrant : c’est toute une série de phénomènes convergents, donnant prise à des constatations multiples, à des témoignages divers, dont les différences de notation ne font que mieux ressortir l’accord sur la substance.
L’interprétation devient du coup beaucoup plus rassurante : elle rentre dans le genre des certitudes « vitales ». C’est en effet sur des conclusions de cette sorte, fruit d’inductions nombreuses et concordantes, que réellement nous vivons. Le commerce d’amitié et le commerce tout court, la paix de la famille, la stabilité sociale, les choix les plus considérables de notre vie d’hommes sont ainsi fondés.
Sur quoi Newman dit bien, dans sa Grammaire de l’assentiment : « C’est par la force, la variété, la multiplicité de prémisses qui sont seulement probables, non par d’invincibles syllogismes, par le fait de voir les objections surmontées, les théories adverses neutralisées, les difficultés s’évanouissant graduellement, les exceptions prouvant la règle, les relations imprévues se révélant avec les vérités déjà acquises, par toutes ces voies et bien d’autres, qu’un esprit formé et expérimenté arrive à une sûre divination de la conclusion. » Conclusion inévitable, encore que les raisonnements linéaires ne la mettent pas actuellement en possession de l’esprit. C’est ce qu’on entend en parlant d’une proposition « aussi sûre que si elle était prouvée », d’une conclusion « aussi indéniable que si elle était démontrée ».
300. — S’il s’agit, non d’événements quelconques à interpréter, mais de miracles, le nombre, la diversité et la qualité des faits sont encore plus à considérer. La vérité de connexion devient parfois éclatante : c’est la même personne, au service et dans l’exercice de la même mission, qui se présente auréolée d’un pouvoir surhumain habituel.
La certitude dans l’interprétation ne gagne pas moins : chaque élément de ce vaste ensemble prête à une estime réfléchie, permet à la longue de discerner l’orientation, d’apprécier la dignité morale et la valeur religieuse du tout. Il arrive alors que certains détails obscurs, étranges, malaisés à interpréter si on les prend en eux-mêmes, se fondent dans l’harmonie générale comme des dissonances dans une symphonie. Noscuntur e sociis.
Nous allons voir que ce cas privilégié est celui que nous présente l’histoire évangélique.
A. — Vérité historique des miracles du Christ
301. — La plus superficielle lecture donne l’impression que les miracles attribués au Christ appartiennent à la substance même de l’histoire évangélique. Une étude approfondie confirme décidément cette impression.
La narration des faits de ce genre occupe en effet dans nos évangiles une place, même matérielle, considérable. On n’y a pas relevé moins de quarante et un miracles, ou groupes miraculeux, distincts ; là-dessus vingt-quatre figurent dans Matthieu, vingt-deux dans Marc, vingt-quatre dans Luc, neuf dans Jean ; mais seulement un certain nombre sont particuliers à un seul des évangélistes, d’autres sont relatés par deux, et seize par trois évangélistes.
Si nous passons, du simple point de vue numérique, à celui du genre des miracles, nous voyons que la triple narration contient des prodiges de toute sorte : non seulement des guérisons ou des exorcismes, mais des résurrections de morts, la première multiplication des pains, la marche de Jésus sur les eaux, la tempête apaisée, etc.
302. — Dès là, nous remarquons que la distribution de la matière miraculeuse n’est pas celle qu’on attendrait d’une interpolation postérieure. Dans cette hypothèse, en effet, le merveilleux devrait remplir les parties les moins attestées de l’histoire évangélique, introduit là tardivement, moyennant des traditions particulières, accueillies par l’un ou l’autre des narrateurs.
Dans le double et, à plus forte raison, le triple récit, on ne devrait guère trouver que les miracles plus aisément « acceptables » : guérisons de paralytiques, exorcismes, etc. Ces prévisions sont celles mêmes qui guident nos adversaires dans leur étude de l’élément miraculeux impliqué par les documents chrétiens primitifs.
Mais les faits déjouent ces calculs aprioristiques. Au lieu d’affleurer çà et là, à la façon de blocs erratiques déposés par une coulée géologique récente à la surface des récits, les prodiges les plus inouïs, les plus « impossibles », saturent également la double et la triple synopse. Aussi haut qu’on puisse remonter, par conjecture, dans les traditions sous-jacentes aux narrations, on les trouve. Les distinctions rationalistes entre miracles et miracles n’ont donc aucun fondement dans l’histoire.
303. — Plus encore que la place matérielle qu’ils occupent, c’est le rôle attribué aux miracles qui ne permet pas de les évincer. Ils sont en effet supposés par les particularités les plus frappantes, les circonstances les moins contestables de nos récits : les éliminer n’équivaut pas à laisser, pour de longs chapitres, un canevas nu et dépouillé, mais à déchirer la trame même du livre.
Les miracles sont intimement liés à la foi des disciples en leur Maître : le refrain johannique — « Ce fut, à Cana de Galilée, le début des signes qu’opéra Jésus, et il manifesta ainsi sa gloire, et ses disciples crurent en lui » — n’est que l’écho des impressions notées par les Synoptiques : après la tempête apaisée, les disciples se demandent qui est celui à qui le vent et la mer obéissent ; après la marche sur les eaux, ceux qui sont dans la barque l’adorent en disant : « Vraiment, vous êtes Fils de Dieu. »
304. — L’émotion des foules et l’envie haineuse des adversaires ne sont pas moins nettement rattachées aux prodiges accomplis par le Sauveur. Quand Jésus prend la main de la petite morte et que la fillette se lève, le bruit s’en répand dans toute la région. Le soir, on lui amène les malades atteints de diverses infirmités ; au lever du jour, les foules le recherchent et le prient de ne pas s’éloigner d’elles.
Les scribes et les pharisiens lui demandent un signe ; Hérode, entendant parler de sa renommée, croit que Jean-Baptiste est ressuscité des morts et que des miracles s’opèrent par lui. Les princes des prêtres et les pharisiens réunissent le Conseil et disent : « Qu’allons-nous faire ? Cet homme opère beaucoup de miracles. Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui. »
305. — Toute l’activité du Maître — son enseignement, ses controverses, les missions qu’il donne — suppose les miracles et parfois n’a de sens que par eux. C’est la discussion à propos d’un homme guéri le jour du sabbat ; ce sont les apôtres investis de la puissance de guérir ; c’est la foule rassasiée par miracle, à qui Jésus conseille des pensées plus hautes et dont il dirige les désirs vers une nourriture spirituelle.
La puissance thaumaturgique de Jésus forme une part intégrante de la tradition chrétienne primitive. Au jour de la Pentecôte, Pierre rappelle au peuple les miracles accomplis par Jésus : « Jésus de Nazareth, cet homme approuvé de Dieu pour vous par des miracles, des prodiges et des signes que Dieu a faits par lui au milieu de vous, ainsi que vous-mêmes le savez. » Même rappel en présence de Corneille et de sa maison : Jésus a passé en faisant le bien et en guérissant tous ceux qui étaient sous la puissance du diable.
La première finale du quatrième évangile rappelle que Jésus fit « beaucoup d’autres miracles » en dehors des signes retenus dans ce livre. Eusèbe cite enfin, dans son Histoire ecclésiastique, un passage de l’apologie présentée à l’empereur Hadrien par Quadratus, disciple des apôtres : les œuvres du Sauveur, dit-il, s’attestaient durables, car ceux qu’il avait guéris ou ressuscités ne furent pas seulement vus guéris ou ressuscités sur le moment ; plusieurs survécurent longtemps.
À tous ces témoignages répond l’opinion des adversaires mêmes et des ennemis de Jésus. Ils ne contestent pas les faits : tout leur effort, des pharisiens à Celse et à Julien, va à les expliquer par la magie, les sortilèges ou un pacte avec le prince des mauvais esprits. La bizarrerie des hypothèses qu’ils imaginent prouve à sa façon leur embarras et l’immense effet produit par les signes du Christ.
306. — Cet embarras persiste. Il n’est rien dans l’Évangile qui cause plus d’ennui aux critiques et aux historiens rationalistes, et sur aucun point probablement la contre-apologétique n’a accumulé plus de conjectures arbitraires et d’explications violentes. Les interprétations naturalistes auxquelles le théologien protestant Gottlob Paulus attacha son nom sombrèrent vite sous le ridicule. D. F. Strauss trancha dans le vif, rejetant comme inauthentique tout ce qui, dans les évangiles, racontait ou supposait le miracle : procédé radical et commode, mais trop commode.
On n’osa maintenir un parti pris aussi éclatant. Harnack reconnaît que la science historique a appris à traiter les récits de miracles avec plus d’intelligence et de sympathie, et qu’elle peut reconnaître une valeur documentaire appréciable même aux récits des miracles.
307. — Nous verrons par quels artifices le célèbre critique saura « solliciter doucement les textes », selon les besoins de sa philosophie. La plupart des adversaires n’y mettent pas tant de façons et préfèrent, à l’édition revue et très corrigée de Paulus que propose Harnack, une édition édulcorée et légèrement nuancée de Strauss.
W. Heitmüller, dans le plus considérable dictionnaire des sciences religieuses de l’Allemagne protestante libérale, reconnaît franchement ce qui vient d’être établi touchant la place occupée par le miracle dans les évangiles : le plus ancien des évangiles, celui de Marc, est, abstraction faite du séjour final à Jérusalem et du récit de la Passion, à peu près uniquement une longue série de récits de guérisons et d’autres faits merveilleux, coupée seulement çà et là par des discours de Jésus.
Cet aveu est suivi d’une profession de foi philosophique assez ambiguë. En face des miracles au sens fort du mot, l’historien comme tel ne dirait ni oui ni non quant à leur possibilité ; mais l’histoire, quand elle s’en tient rigoureusement à ses méthodes et à ses limites, ne pourrait accepter dans son exposé des miracles comme miracles. Après ces déclarations, l’auteur énonce plus clairement ses thèses : les fondateurs de religions sont nimbés d’une auréole de merveilles ; à cette époque tout le monde croyait aux miracles ; nos récits doivent être interprétés à cette lumière ; la plus ancienne tradition fournirait des normes critiques pour ne retenir que les événements merveilleux où la confiance personnelle du malade pouvait jouer un rôle.
308. — Paroles mémorables ! Mais avant de les commenter, voyons d’autres spécimens d’éviction rationaliste. Alfred Loisy reprend, en les résumant, les idées et parfois les mots d’Ernest Renan. Jésus aurait fait des miracles presque malgré lui ; dès son premier séjour à Capharnaüm, on lui amène des malades ; sa popularité l’effraie ; il craint que le thaumaturge ne fasse tort au prédicateur du Royaume et s’éloigne ; mais l’élan une fois donné, le mouvement ne s’arrête pas. Il voulait prêcher et convertir ; il faut qu’il guérisse.
309. — Adolphe Harnack est plus sérieux. Il commence par réduire l’élément miraculeux au moyen des réflexions classiques de la contre-apologétique : le miracle aurait été chose presque quotidienne ; on aurait attribué des miracles de tout temps aux personnalités exceptionnelles ; enfin, selon lui, tout ce qui arrive dans le temps et l’espace est soumis aux lois générales du mouvement, si bien qu’il ne peut y avoir rupture de l’ordre naturel.
Après avoir préparé son lecteur, Harnack distribue la matière miraculeuse en cinq classes : récits provenant de l’exagération d’événements naturels particulièrement frappants ; récits provenant de discours, de paraboles ou d’impressions intérieures tournées en faits ; récits dus à l’intérêt attaché à la réalisation des prédictions de l’Ancien Testament ; guérisons surprenantes opérées par la puissance spirituelle de Jésus ; récits de provenance impossible à déterminer.
310. — On pourrait multiplier les classifications de ce genre sans autre avantage que de nous faire connaître les présupposés philosophiques qui guident chacun de leurs auteurs. Rien, dans les textes, n’autorise ces découpages. Ils ne coïncident nullement avec les degrés de probabilité qu’un historien non croyant, mais simplement historien, pourrait établir en se servant des indices critiques : récits attestés par un témoignage unique, double, triple ; récits appartenant à telle ou telle source, etc.
Les critères employés par les adversaires du miracle sont d’un autre ordre, exclusivement systématique et a priori : les miracles de nature seraient impossibles ; les miracles de guérison seraient possibles en certaines conditions ; etc. Qui ne voit que nous sommes sortis du terrain de l’histoire et des faits ?
311. — Les paroles « normatives » relevées dans l’Évangile par Heitmüller illustrent, plus qu’elles n’infirment, cette constatation. Jésus refuse aux pharisiens les « signes du ciel » qu’on lui demande, parce qu’il ne veut pas autoriser la notion charnelle et prestigieuse du Royaume de Dieu. S’ensuit-il qu’il refuse tout signe ? Jésus attempère, à Nazareth comme ailleurs, son action aux dispositions de ses auditeurs : l’endurcissement des Nazaréens limite donc à quelques guérisons sa puissance miraculeuse. À une foi plus grande, de plus grands prodiges seront accordés.
Ces deux notations, très aisément explicables dans l’économie adoptée par le Maître, doivent-elles prévaloir comme règles de discernement sur tout le reste de l’Évangile, et rendre suspect tout signe irréductible à la suggestion ? Il suffit d’énoncer une telle prétention pour en faire justice.
312. — En réalité, les récits de miracles appartiennent à la substance même des documents. Les seules objections qu’on oppose à cette constatation sont des difficultés philosophiques, plus ou moins déguisées et colorées. Il est vrai que les progrès de la méthode historique et de la critique des origines chrétiennes ne permettent plus l’éviction sommaire à laquelle procédait Strauss. Chaque auteur s’ingénie donc à expurger des textes dont l’historicité générale reste indubitable.
À côté des guérisons par suggestion, seules retenues par Renan, Loisy et Heitmüller, Harnack tolérerait d’autres guérisons d’ordre physiologique. Il ne lui paraît pas impossible que des boiteux aient marché, des aveugles recouvré la vue. Pour nous, libres de ces préjugés philosophiques, nous acceptons les textes que la critique historique nous présente comme solidement attestés, observant, après l’auteur d’Ecce Homo, que les miracles jouent un rôle si important dans le cadre de la vie du Christ qu’une théorie, n’importe laquelle, qui les représenterait comme dus entièrement à l’imagination de ses disciples ou d’un âge postérieur, détruit la crédibilité des textes non pas en partie, mais totalement, et fait du Christ un personnage aussi mythique qu’Hercule.
B. — Vérité relative des miracles : les signes et la mission
313. — Un miracle acquiert la valeur d’un signe quand, à la vérité historique, à la réalité du fait, s’ajoute la vérité qu’on peut appeler relative ou apologétique. Elle résulte de la relation, de la connexion certaine établie entre le fait merveilleux d’une part et, d’autre part, la personne, la mission, la doctrine que le signe est appelé à authentifier.
Dans le cas qui nous occupe, le lien est visible qui unit la mission divine du Christ à ses œuvres prodigieuses. Manifestement, les miracles opérés par Dieu en faveur de Jésus vont en ce sens : la Résurrection surtout, mais aussi les voix merveilleuses qui accompagnèrent, pour les autoriser, certaines démarches du Maître : son baptême, par exemple, ou sa Transfiguration.
C’est là que vont, plus clairement encore, les miracles par lesquels Jésus récompensait la foi de ceux qui croyaient en lui : le centurion de Capharnaüm dont le serviteur fut guéri à distance, les aveugles de Jéricho, la Chananéenne dont la touchante persévérance arracha au Sauveur un cri d’admiration.
314. — La connexion entre ces faits extraordinaires et la mission du Christ reste pourtant, si assurée qu’elle puisse être, implicite. Mais à mainte reprise elle fut explicitement proclamée. L’envie des scribes motiva la première de ces déclarations : « Quel est le plus aisé de dire au paralytique : Tes péchés te sont remis, ou de lui dire : Lève-toi, prends ta couchette et marche ? Afin donc que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur terre le pouvoir de remettre les péchés : je te le commande, lève-toi, prends ta couchette et va chez toi. »
Une autre déclaration, la plus solennelle, est due à l’initiative de Jean-Baptiste. Quand les envoyés demandent à Jésus s’il est celui qui doit venir, il guérit sous leurs yeux beaucoup de malades, d’infirmes, de possédés, rend la vue à beaucoup d’aveugles, et répond : « Allez, annoncez à Jean ce que vous avez vu et ouï : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ; et bienheureux qui n’aura pas en moi un objet de scandale. »
Jean rapporte que Jésus dit avant de ressusciter Lazare : « Père, je vous rends grâce de ce que vous m’avez exaucé. Je savais bien que vous m’exaucez toujours ; mais je l’ai dit à cause de la foule qui est là tout autour, afin qu’ils croient que vous m’avez envoyé. » Combien de fois le même évangéliste note-t-il que le Maître en appelait, pour authentifier sa mission, à ses « œuvres », parmi lesquelles les miracles tenaient assurément une place prépondérante : « Les œuvres que mon Père m’a donné d’accomplir, les œuvres mêmes que je fais témoignent en ma faveur que mon Père m’a envoyé. »
315. — Cette connexion était d’ailleurs chose admise. Amis et ennemis, disciples et jaloux, simples et doctes s’accordent là-dessus, tout en se divisant sur la réalité des faits. Les foules galiléennes ne pensent pas autrement que les foules de Judée ; les rudes, comme l’aveugle de naissance, autrement que les gens instruits, tels Nicodème, l’officier de Capharnaüm, les amis de Lazare, le centurion du Golgotha. En réalité, si l’on a cru en Jésus, c’a été, pour une très grande part, à cause des miracles qu’il opérait.
316. — La seule difficulté qu’on puisse sérieusement mettre en avant présente un cas notable : l’objection se tourne, pour celui qui s’y applique consciencieusement, en argument positif. Pour la faire valoir, il n’est que de citer les paroles de Jean-Jacques Rousseau. Éloquent à l’ordinaire et jusqu’au sophisme inclus, il pose sa thèse sous la forme la plus provocante : la preuve par le miracle, Jésus non seulement ne l’aurait pas donnée, mais il l’aurait refusée expressément.
Sa carrière était déjà fort avancée quand les pharisiens, le voyant faire tout de bon le prophète au milieu d’eux, lui demandèrent un signe. Jésus, dit Rousseau, aurait dû répondre en énumérant Cana, le centurion, le lépreux, les aveugles, les paralytiques, la multiplication des pains, toute la Galilée et toute la Judée. Au lieu de cela, il répond : « La nation méchante et adultère demande un signe, et il ne lui en sera point donné », ou encore : « Il ne lui sera pas donné d’autre signe que celui de Jonas le prophète. » Rousseau conclut que Jésus refusa le signe miraculeux.
Pour être sophistique et confondre les « signes du ciel », prestiges météoriques aveuglants, ne laissant place ni à la bonne volonté ni à la foi méritoire, avec toute espèce de signe miraculeux, le passage de Rousseau ne laisse pas d’être intéressant. On pourrait d’ailleurs renforcer la difficulté en citant les paroles analogues du quatrième évangile : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez point », et « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. » On noterait enfin que, très souvent, surtout au début de son ministère, Jésus ferma la bouche aux miraculés qui voulaient proclamer leur guérison.
317. — Cette difficulté n’en est une que pour ceux qui n’auraient pas compris l’économie de la manifestation messianique. Il faut pourtant se garder de passer outre : l’étude de ces textes jette un jour singulier sur la vie du Sauveur.
Admettons les faits dans leur ampleur. Oui, Jésus a refusé constamment d’accomplir un certain genre de miracles ; oui, dans ceux-là mêmes qu’il accomplit, nous devons relever une double restriction ou limitation. Limitation relative aux conditions du sujet : à Nazareth, il fait peu de miracles, à cause de l’incrédulité de ses compatriotes ; Marc dit même qu’il « ne peut » faire là que peu de miracles. Mot admirable de l’évangéliste, qui fait voir jusqu’au fond la valeur, la portée, la qualité spirituelle et religieuse de la puissance thaumaturgique du Maître : ce n’est pas une force inconsciente, une puissance d’expansion sans frein, sans règle et sans but. Jésus n’impose pas plus la force bienfaisante qui guérit que la lumière qui sauve.
Limitation aussi par rapport à la divulgation des faits merveilleux, qui sont soumis, comme le reste, et au même titre que l’enseignement et les paraboles, à la marche progressive et volontairement dosée de la manifestation totale. Pourquoi l’élément miraculeux serait-il le seul aberrant et aurait-il été à l’encontre du plan providentiel ? Il y a ici volonté manifeste de corriger la notion alors courante du miracle et, ce qui est plus grave, de la foi naissant du miracle contemplé ou s’augmentant à son contact.
318. — Cette discrétion, ces limitations, non imposées du dehors et aveu de faiblesse, mais imposées du dedans et marque de sagesse, confèrent aux miracles du Christ un caractère unique, et aux récits qui les relatent un cachet d’historicité hors ligne. C’est le propre des embellissements postérieurs et des enthousiasmes irréfléchis d’ajouter en ce genre, de surenchérir, de chercher le frappant, l’extraordinaire, l’inouï.
Les miracles de Jésus, tels que nous les présentent les évangiles, sont au contraire tellement maîtrisés, tellement spirituels, tellement mortifiés pour ainsi dire, qu’ils interprètent la vie et l’enseignement du Maître sans les tirer pour autant de l’histoire, du réel, de tout ce que nous savons par ailleurs du prédicateur et du saint de Dieu.
C. — La vérité des signes considérés comme œuvre divine
Réalité des miracles comme tels
319. — Deux points sont présentement acquis : les faits extraordinaires dont il est question appartiennent à la substance même d’une histoire véridique. Leur réalité globale, et quoi qu’il en soit d’un épisode en particulier ou de quelque détail, s’impose donc à tout esprit non prévenu. Elle s’impose au point que, parmi nos adversaires, ceux qui comptent n’osent plus la rejeter en bloc et opèrent un discernement dans la matière miraculeuse pour des raisons qui ne sont ni littéraires ni historiques.
De plus, ces mêmes faits, à les considérer en gros et dans l’interprétation commune que leur ont donnée amis et ennemis, sont en connexion certaine, parfois explicite, toujours manifeste, avec la mission divine de Jésus de Nazareth. Après cela, il ne reste plus qu’à examiner si ces faits merveilleux sont vraiment des signes divins.
Est-il certain que, dans le cas, il y a eu miracle, effet qui excède la force naturelle des moyens qu’on y emploie ? Cette conclusion n’est-elle pas ébranlée par les objections subtiles qu’on tire, en notre temps, de l’action des forces peu connues, de la suggestion, de la « foi qui guérit » ? Et enfin, la carrière thaumaturgique du Christ étant reconnue surhumaine, est-elle assez noble, signifiante, spirituelle et digne de Dieu pour que nous puissions honnêtement voir en elle un signe, une autorisation divine, un sceau providentiellement imprimé sur la mission de Jésus ?
320. — Laissons ici de côté les merveilles accomplies en faveur du Christ, et marquant d’une trace lumineuse les origines, les tournants principaux et la fin de sa vie terrestre. Ne parlons que de celles qu’il a faites. Et, pour restreindre notre enquête, adressons-nous à un seul des Synoptiques, le troisième.
Dès le début de la prédication du Seigneur, à Capharnaüm, il y avait dans la synagogue un homme en puissance d’esprit impur, et il criait à grande voix : « Laissez. Qu’y a-t-il entre nous et vous, Jésus de Nazareth ? Êtes-vous venu nous perdre ? Je sais qui vous êtes : le Saint de Dieu. » Jésus lui dit avec rudesse : « Tais-toi, sors de cet homme ! » Et, l’ayant jeté par terre au milieu, le démon sortit sans lui faire aucun mal. Tous, saisis d’épouvante, se disaient les uns aux autres : « Quelle est cette parole-ci ? Il commande aux esprits impurs, d’autorité, avec puissance, et ils sortent. »
Immédiatement après, Jésus sort de la synagogue et entre dans la maison de Simon. La belle-mère de Simon est malade d’une grosse fièvre ; on le prie pour elle. Se penchant sur elle, il commande à la fièvre, qui la quitte ; aussitôt la miraculée se lève et les sert. Au soleil tombant, tous ceux qui avaient des infirmes atteints de maladies variées les lui amènent ; il impose les mains à chacun et les guérit. De beaucoup, des démons sortent en criant qu’il est le Fils de Dieu ; les menaçant, il ne les laisse pas parler.
321. — À ces premières merveilles, d’autres vont succéder, de toute sorte. Après la pêche miraculeuse, Simon Pierre, saisi d’épouvante, tombe aux genoux de Jésus en disant : « Éloignez-vous de moi, car je suis un pécheur, Seigneur. » Vient ensuite un homme plein de lèpre : à la vue de Jésus, il se prosterne, la face contre terre, disant : « Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir. » Étendant la main, Jésus le touche : « Je le veux, sois purifié. » Aussitôt la lèpre disparaît.
Un autre jour, comme il enseigne, des gens apportent un paralysé, le descendent à travers le toit et le mettent au milieu, en face de Jésus. Voyant leur foi, il dit : « Homme, tes péchés te sont remis. » Aux scribes et pharisiens qui murmurent, il répond : « Pour que vous sachiez que sur terre le Fils de l’homme a pouvoir de remettre les péchés, je te le dis : lève-toi, prends ta couchette et va chez toi. » Le paralytique se lève incontinent, aux yeux de tous, et retourne chez lui en louant Dieu.
322. — Un peu plus tard, c’est un homme dont la main desséchée est guérie, par simple commandement, dans la synagogue, un jour de sabbat. Puis, après le choix des Douze, Jésus descend avec eux ; une grande foule de Judée, de Jérusalem et des confins de Tyr et de Sidon vient l’entendre et se faire guérir. Ceux qui étaient molestés par des esprits impurs étaient guéris, et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une vertu sortait de lui et les guérissait tous.
Après le discours qui suit, et le retour à Capharnaüm, vient l’épisode du centurion. Des amis disent au nom de celui-ci : « Seigneur, ne vous mettez pas en peine ; je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. Mais dites un mot, et que mon serviteur soit guéri. » Jésus admire cette foi, et les envoyés, de retour à la maison, trouvent le serviteur en bonne santé.
Ensuite, près de Naïm, on emporte un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve. Voyant cette mère, le Seigneur eut compassion d’elle et lui dit : « Ne pleure plus. » Il touche la civière ; les porteurs s’arrêtent ; il dit : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi ! » Le mort se dresse sur son séant, commence de parler, et Jésus le rend à sa mère. La crainte s’empare de tous les témoins, et ils glorifient Dieu.
323. — Peu après, surviennent les envoyés du Baptiste : en leur présence, Jésus guérit plusieurs malades, délivre des possédés, rend la vue à beaucoup d’aveugles. Puis, après divers enseignements, l’épisode de la pécheresse repentante et l’exposition des paraboles du Royaume, Jésus monte en barque avec ses disciples. Une tempête s’abat sur le lac ; la barque s’emplit d’eau ; ils sont en péril. Les disciples le réveillent : « Maître, maître, nous sommes perdus ! » Lui, s’étant levé, gourmande le vent et la trombe d’eau ; ils s’apaisent et le calme se fait. « Où est votre foi ? » demande-t-il. Eux, pleins de frayeur, se disent : « Qui donc est celui-ci qui commande aux vents et au flot, et ils lui obéissent ? »
Dans la région de Gérasa vivait un redoutable énergumène, nu, hurlant, gîtant dans les tombeaux, ayant brisé les fers dont on l’avait chargé. À l’apparition de Jésus, un court dialogue s’engage entre les esprits et le Maître ; sur un dernier mot, l’homme est délivré, tandis que la bande évincée pousse au lac un grand troupeau de porcs. Les habitants, frappés de terreur, demandent à Jésus de s’éloigner ; mais le possédé guéri est là, de sang-froid et convenablement vêtu, aux pieds du Maître.
324. — À peine Jésus est-il de retour, Jaïre, chef de la synagogue, tombe à ses pieds et le prie d’entrer dans sa maison : sa fille unique, âgée de douze ans, se meurt. En chemin, une femme qui depuis douze ans souffrait d’un flux de sang touche la houppe de son manteau, et aussitôt le mal s’arrête. Jésus dit : « Qui est-ce qui m’a touché ? » Comme chacun s’en défend, Pierre observe que la foule le presse. Mais Jésus répond : « Quelqu’un m’a touché, car j’ai senti qu’une vertu sortait de moi. » La femme, tremblante, vient proclamer devant tout le peuple la raison pour laquelle elle l’a touché et comment elle a été guérie sur-le-champ. Jésus lui dit : « Ma fille, la foi t’a sauvée ; va en paix. »
Comme il parle encore, quelqu’un de chez Jaïre arrive : « Ta fille est morte ; ne tourmente plus le Maître. » Jésus répond : « Ne crains pas ; aie seulement la foi, et elle sera sauvée. » À la maison, il ne laisse entrer avec lui que Pierre, Jean, Jacques, le père et la mère de l’enfant. Tous pleurent ; lui dit : « Ne pleurez pas, car elle n’est pas morte, mais elle dort. » Ils rient de lui, sachant qu’elle est morte. Mais lui, la saisissant par la main, l’appelle : « Enfant, lève-toi. » L’esprit revient en elle ; elle se lève sur-le-champ ; il ordonne de lui donner à manger.
Jésus appelle ensuite les Douze, leur donne pouvoir et autorité sur tous les démons et pour guérir les maladies, et les envoie prêcher le Royaume de Dieu et guérir. Au retour, les apôtres lui racontent tout ce qu’ils ont fait. Il les prend avec lui vers Bethsaïde ; les foules l’accompagnent. Il les accueille, leur parle du Royaume de Dieu et guérit ceux qui en avaient besoin. Le jour déclinant, il ordonne aux disciples de donner eux-mêmes à manger à cette foule. Prenant les cinq pains et les deux poissons, il regarde le ciel, les bénit, les rompt et les donne aux disciples pour être servis à la foule. Tous mangent et sont rassasiés ; on emporte douze corbeilles de morceaux.
325. — Dans la série de miracles que nous venons de transcrire, et qui se pressent dans cinq chapitres d’un seul évangile, on aura remarqué la place tenue par les expulsions de démons. Place considérable, d’autant que le reste de nos récits n’est pas moins explicite sur ce point. Marc, en particulier, la met dans un relief extraordinaire. À ce propos, quelques explications ne paraîtront pas inopportunes, le genre de merveilles auxquelles il est fait allusion ici étant fort particulier.
Les expulsions de démons
326. — Il est d’abord certain que les évangélistes n’ont pas prêté sur ce point à Jésus des croyances communes de leur temps, que le Maître n’aurait pas partagées. Sur peu de sujets son attitude est plus nette. En dehors des quatre faits d’expulsion narrés en détail et faisant partie de la double ou de la triple synopse — l’homme de la synagogue de Capharnaüm, l’énergumène de Gérasa, la fille de la Chananéenne, l’enfant possédé par un démon qui le rendait sourd et muet — presque tous les rappels généraux de l’activité miraculeuse de Jésus comportent distinctement cet élément à côté de guérisons proprement dites.
Non seulement le Maître exerce, mais il délègue le double pouvoir de guérir et d’exorciser. Que si, dans le quatrième évangile, ce dernier pouvoir est compris généralement dans « les œuvres » du Christ, il en fait partie intégrante : « C’est maintenant le jugement de ce monde-ci ; maintenant le prince de ce monde-ci sera jeté dehors » par le fort armé qui s’emparera de ses dépouilles, en tirant tout à soi. De ce jugement et de cette victoire, les délivrances de possédés sont à la fois l’annonce et le début.
327. — À côté des faits avérés, il faut noter l’enseignement positif et formel du Maître, soit qu’il porte sur la puissance du démon et la façon de combattre et de vaincre cette puissance, soit qu’il décrive plus généralement l’œuvre entière du Messie comme la contrepartie triomphante de l’œuvre du malin : le Règne de Dieu se substituant au règne du « prince de ce monde-ci ».
Cette série de textes ne laisse aucune vraisemblance à l’opinion qui tend à voir, dans toute l’attitude de Jésus sur ce point, une accommodation volontaire et pédagogique à des erreurs inoffensives répandues en son temps. Il ne s’agit nullement ici d’erreurs populaires, si l’on veut donner ce nom à des notations selon les apparences. Dire que le soleil se lève ou se couche n’a rien à voir avec la religion. Mais attribuer à des êtres spirituels certains maux physiques et l’organisation du mal moral nous place sur un terrain religieux et spécifiquement messianique.
328. — La parabole du fort armé, et ce qui l’amène ou l’explique, résume au mieux l’œuvre de Jésus telle qu’il la concevait. Jean lui-même, qui applique à cette œuvre les catégories générales de lumière et de ténèbres, ne parle pas en termes moins clairs que les Synoptiques de la lutte avec le prince du monde, de sa défaite et de son expulsion.
Non seulement le Maître donne son merveilleux pouvoir sur les démons pour un signe décisif de l’avènement du Règne de Dieu, mais il décrit celui-ci comme un combat, une sorte de duel gigantesque, au cours duquel le malin sera vaincu, débouté de ses droits prétendus, affaibli dans le pouvoir de fait qu’il exerce, finalement évincé et mis en déroute. Réduire cette doctrine à une métaphore littéraire, à une antithèse personnifiant les puissances de mal, c’est prêter au Sauveur un état d’esprit moderne et romantique, en opposition avec tout ce qu’on pensait alors et totalement inintelligible aux contemporains.
En réalité, Jésus a agi constamment dans l’hypothèse — il a implicitement enseigné, explicitement déclaré — que des puissances personnelles très réelles, des esprits malins ou impurs, s’opposaient à l’expansion du Règne de Dieu, exerçaient dans et par des corps d’hommes une activité visible et exprimaient par la voix de ces mêmes hommes certains jugements.
329. — Assurément, la façon très générale à cette époque de concevoir tout mal comme diabolique et d’attribuer en conséquence aux esprits malins toute sorte d’infirmité se reflétait dans les expressions et les façons de parler. On avait là le pendant des expressions encore plus répandues d’après lesquelles toute sorte de bien était attribué directement à Dieu, en excluant la mention de toute causalité seconde.
Que les évangélistes aient pu, usant de la terminologie universellement reçue alors, ranger parmi les démoniaques, les lunatiques, les énergumènes, d’un mot parmi les possédés, des malades qui offraient avec ceux-ci des symptômes extérieurs tout à fait semblables, il n’y a pas à le nier a priori. La fréquence de ces possessions, réelles ou apparentes, était alors telle qu’elle avait donné lieu à une thérapeutique spéciale, tenant à la fois de la religion, de la magie et du charlatanisme. Jésus y fit allusion, et les païens eux-mêmes s’efforçaient de l’employer.
330. — De nombreux spécimens de cette littérature rebutante nous ont été conservés, presque toujours aussi pauvres de pensée que prolixes et puérils, quand il ne faut pas dire pis. Particulièrement célèbres étaient les grimoires fabriqués à Éphèse, dont saint Luc raconte qu’à la suite des prédications de saint Paul les habitants livrèrent au feu une masse d’écrits représentant une valeur énorme. Chez les Juifs, on attribuait au roi Salomon les formules les plus efficaces, et Josèphe rapporte également à lui l’indication de certaine racine dont l’usage secondait l’action des exorcismes.
Il ne semble pas douteux que les Juifs commencèrent, sous l’influence des superstitions étrangères venues du monde hellénique, des antiques magies égyptienne, iranienne et babylonienne, à exagérer singulièrement l’étendue du mal. Dès le XVIIIe siècle, dom Calmet admettait qu’on fut ainsi amené à ranger parmi les possédés bien des malades atteints d’épilepsie, d’hystérie, bref des grands nerveux. Les comparaisons et recherches minutieuses faites depuis sur la terminologie, l’onomastique, les modes des exorcismes et la recrudescence du démonisme depuis le retour d’Israël après l’exil ne laissent guère de doute sur la réalité de ces emprunts.
331. — Il ne faut pas d’ailleurs exagérer la valeur de ces constatations. Le plus souvent, dans nos évangiles, l’hypothèse d’un démonisme purement apparent est exclue par les formules employées, par l’attitude et le langage du Sauveur, qui impliquent l’action ou la présence effective d’esprits méchants. Il faut donc reconnaître que les faits de ce genre étaient alors très fréquents.
Sur les causes de cet empire étonnant du prince de ce monde, à cette époque, nous avons mieux que des conjectures : les paroles mêmes de Jésus, décrivant les efforts désespérés du malin pour garder une puissance usurpée, dont un plus fort allait le dépossédant. Cette lutte, dont les expulsions de démons sont le signe le plus sensible et une part notable, est à l’arrière-plan de tout l’Évangile.
332. — Le caractère miraculeux des faits, qui doit surtout nous retenir ici, ne saurait faire doute. L’interprétation rationaliste qui réduit les divers cas de possession à des formes variées de maladies mentales ou nerveuses, à l’épilepsie, à l’hystérie, à la manie, à la grande névrose, ne diminue aucunement la difficulté de l’explication naturelle des cures opérées par Jésus. On reconnaît de plus en plus la lenteur, l’extrême rareté, l’instabilité des guérisons obtenues en pareille matière.
Pour tous ceux qu’un parti pris philosophique injustifiable n’empêche pas d’admettre l’existence d’esprits séparés, les miracles ne sont pas moins évidents. Au lieu des méthodes alors approuvées, souvent contestables, toujours lentes, compliquées et précaires, Jésus use de procédés sommaires et souverains. Quelques mots, un geste, un ordre, et le résultat est produit : instantané, durable, complet. Par la simplicité, par l’efficace, par l’empire qu’ils attestent dans ce domaine trouble et mystérieux, les procédés du Maître ne diffèrent pas moins des exorcismes alors usités que sa façon de guérir les autres maux différait de la thérapeutique habituelle.
333. — Il ne sera pas hors de propos de relever en finissant la portée spirituelle et religieuse de ces victoires. Le Règne de Dieu n’eut pas à s’établir, l’Évangile nous en est garant, dans un monde encore innocent, libre d’attaches, où tout se serait livré au premier occupant. Le monde humain, tel qu’il se présentait à l’élan conquérant du Fils de l’homme, était un monde profondément gâté, envieilli dans des maux de toute sorte, physiques, moraux et religieux, un monde où des influences mauvaises se donnaient carrière librement et puissamment, jusqu’à exercer une sorte de prépondérance et d’hégémonie.
Jésus l’a fait reculer sur tous les terrains, mais en particulier sur celui de l’obsession physique, de la possession. La malice du prince de ce monde dut se borner le plus souvent depuis, en pays chrétiens, à des suggestions tout intérieures, encore que, çà et là, des retours offensifs de possession se manifestent. Dans les pays où l’Évangile pénètre pour la première fois avec une certaine intensité, il se heurte encore à une sorte de pouvoir occulte, usurpé mais établi, qui rappelle, par ses résistances et ses manifestations, les convulsions du malin au temps de Jésus.
Les miracles proprement dits
334. — Revenant aux miracles proprement dits, nous noterons l’impression que nous donnent les récits : celle d’un pouvoir souverain dans tous les domaines ouverts, en quelque manière, à l’activité humaine. Ce pouvoir, nous l’avons dit plus haut, se borne volontairement ; il s’astreint, dans un but d’enseignement, à certaines formes. Mais toutes ces limitations viennent du dedans : au dehors, il ne connaît pas d’obstacle.
Ni l’inertie des forces naturelles — tempête apaisée, pains multipliés —, ni la progression fatale des éléments morbides — membres assouplis, revivifiés, plaies fermées, fièvres chassées, lèpre guérie —, ni aucune de ces morts partielles, ni la mort dernière, la grande ennemie, l’invincible. Et le tout d’une façon très simple, si grande, si éloignée de toute complaisance et de tout charlatanisme : quelques mots, un geste, un appel, l’imposition des mains, le toucher symbolique des yeux qui s’ouvrent, des langues qui se délient, et toujours l’assurance parfaite du Fils qui se meut dans sa propre demeure et se sait obéi dès qu’il manifeste un vouloir.
335. — En face de ces faits nombreux, variés, dont l’historicité ne saurait faire doute, un certain nombre d’hypothèses qui, a priori et dans un autre cas, ne seraient pas dénuées de probabilité, paraîtront vraiment puériles.
On ne discute pas sans ennui celle qui mettrait en avant l’adresse du thaumaturge : appliquée à ce que nous savons de la personne de Jésus, elle est simplement ridicule. Le supposer trop habile est la plus invraisemblable des défaites. Et puis, l’habileté se voit ; l’adroit metteur en scène ne réussit qu’un genre de merveilles assez restreint, après des préparations, des dilations, avec des à-coups qui finissent par éveiller les soupçons de ceux qui ont intérêt à le prendre en faute. Or personne, parmi les ennemis de Jésus, n’a jamais mis en avant cette hypothèse.
336. — La conjecture d’après laquelle des « forces occultes » auraient été utilisées par le Sauveur n’est guère plus digne de considération, encore qu’elle soit le refuge de la contre-apologétique populaire. Cette faveur lui vient sans doute du fait qu’on peut la résumer en formules frappantes : miracle d’hier, expérience de demain ; nous connaissons aujourd’hui mille forces captées ou en voie de l’être — électricité, hypnose, propriétés de la matière radiante — qu’on ignorait jadis et dont une application eût passé pour merveilleuse ; telle ou telle de ces forces agissait alors en Judée.
Sous cette forme générale, l’objection ne tient pas devant un peu de réflexion. Toute une première série de miracles échappe à cette tentative d’explication naturelle : ceux dans lesquels ont été contrepesées, arrêtées, renversées des forces ou des inerties qu’une induction fondée sur des milliards de faits, sous tous les cieux, dans tous les temps, a démontrées irréversibles. Qu’il y ait eu alors en Judée une « force occulte » permettant de multiplier une substance matérielle, de calmer instantanément une tempête à la voix de Jésus ou de ressusciter un mort, si quelqu’un peut le croire, il est bien inutile de poursuivre la discussion.
337. — Mais, à limiter la difficulté aux faits moins évidemment réfractaires, aux guérisons par exemple, on notera que les « forces occultes » dont on parle, pour être demeurées telles, doivent produire leur effet naturel en des cas très rares, extraordinaires, tout à fait clairsemés dans la vie d’un homme, si heureux ou si habile qu’on le suppose. Dira-t-on qu’elles s’étaient, par instinct ou sympathie, réunies dans ce coin de Judée, prêtes à agir en tant de lieux différents, dans des matières si diversement préparées, sans préparation d’aucune sorte, au moment où Jésus de Nazareth passait ? Il commande, et une force agit sur la lèpre ; il veut guérir le serviteur du centurion, et une force est mise en branle ; il appelle Pierre, et une force affermit les flots sous les pas de l’apôtre. Qui se contentera de cette explication passe-partout ?
338. — Aussi bien, répliquent nos adversaires, ne nous en contentons-nous pas. À ces effets extraordinaires nous assignons une cause unique, une force encore mystérieuse mais connue déjà par quelques-uns de ses effets et relativement maniable, une force déconcertante par l’amplitude et l’étrangeté de ses applications, une force dont il semble que le Christ lui-même ait eu quelque pressentiment : la foi qui guérit, la suggestion victorieuse, le faith-healing.
Son point d’appui est l’imagination véhémentement excitée par l’appel, implicite ou explicite, d’une personnalité supérieure. Sous l’action de cette image suggérée, de cette idée-force qui occupe le champ mental des faibles, en utilise et en centuple les énergies éparses, il se produirait une réaction violente et parfois salutaire. Ce qui paraissait impossible, cette commotion l’opérerait : une poussée surgie des profondeurs de l’organisme, une vague d’énergie montée on ne sait d’où déferlerait et balaierait des maux réputés incurables. Tel est, en gros, le mécanisme psychophysiologique.
Or nous voyons, ajoute-t-on, quelque chose de ce mécanisme dans l’Évangile. Avant de guérir les malades, Jésus exige la foi : « Ma fille, ta foi t’a sauvée » ; « Si tu peux croire, tout est possible à celui qui croit » ; « Va, ta foi t’a sauvé ». Ailleurs, pas de foi, peu ou pas de miracles.
339. — Telle est l’hypothèse à laquelle se rallient, avec des nuances, à peu près tous nos adversaires pour ceux des faits dont ils reconnaissent la réalité. Ou, pour mieux dire, ils ne reconnaissent la réalité des faits allégués comme miraculeux que dans la mesure où ces faits leur paraissent capables de s’expliquer par cette hypothèse. De Harnack à Bousset, d’Estlin Carpenter à Edwin Abbott, de Guyau à Zola et de Renan à Loisy, le thème reparaît, avec des variantes ici négligeables. Sans nier la réalité des miracles, certains auteurs ont essayé d’en expliquer le comment par une théorie qui coïncide, pour le fond, avec celle du faith-healing ; on peut citer, en ce sens, Fogazzaro et Édouard Le Roy.
340. — Observons d’abord que cet essai d’explication naturelle ne s’applique qu’à une partie des faits. Accordons tout aux adversaires : l’alternative subsisterait, ou de nier en bloc tous les miracles distincts des guérisons proprement dites — tempête apaisée, pains multipliés, morts ressuscités, etc. —, ou de recourir au surnaturel. Une brèche serait faite à la thèse chrétienne ; ce ne serait pas encore son écroulement ou sa ruine. Il resterait qu’un nombre considérable de faits relatés dans des documents dignes de foi serait écarté a priori, pour des raisons de philosophie. Mais à s’en tenir aux miracles de guérison, les seuls visés ici, avec les expulsions de démons que nos adversaires réduisent à une variété spéciale de guérisons, faut-il rendre les armes ?
341. — Si l’explication tirée de la « foi qui guérit » prétend seulement porter sur le comment, non sur la cause, des guérisons ; si elle se réduit à la description vive d’une poussée extraordinaire, d’une activité soudaine et majorée suivant, mais en brûlant les étapes, les lignes normales d’une guérison naturelle, un peu comme la vitesse centuplée d’une automobile ne l’empêcherait pas de franchir chaque accident d’une piste donnée, nous pourrons trouver que cette description en vaut une autre. Ce ne sont pas des raisons de doctrine qui nous la feraient rejeter. Si l’on veut accorder, dans cette reviviscence extraordinaire, un rôle instrumental prépondérant à l’élément psychique ou nerveux, cela est conjecture plus ou moins plausible selon les cas, mais question libre, laissant subsister toute la réalité du miracle.
342. — Mais il s’agit de savoir, non pas tant comment les choses se sont passées, que si, avec les forces naturelles actuellement à l’œuvre, elles ont pu se passer ainsi. Il s’agit de savoir si les cas connus et vérifiables de suggestion heureuse, de guérison obtenue par voie de confiance provoquée, nous mettent vraiment sur la voie d’une explication naturelle des miracles du Christ, forment une base solide à l’induction qui expliquerait ces miracles comme des spécimens de faith-healing. Et c’est ce qui n’est pas.
343. — Deux constatations jetteront un peu de clarté sur une matière qui est encore, dans l’état actuel de la science, un peu trouble, nébuleuse et fluente. Premièrement, la suggestion clinique ne guérit que ce que la suggestion morbide a fait. À mal non fonctionnel, imaginaire, sans altération réelle des tissus, à mal encore uniquement psychique, remède également psychique, impératif, du même ordre.
Ce principe d’équivalence entre le pouvoir producteur de la suggestion ou de l’imagination dans l’ordre morbide et son pouvoir curateur dans l’ordre clinique est souvent énoncé et constamment supposé dans les discussions des savants autorisés. Ailleurs, et presque toujours, la suggestion, la persuasion, la confiance excitée exercent sans doute une action indirecte importante pour faciliter la cure, écarter les obstacles du traitement. Mais seule, elle ne peut rien pour guérir une maladie organique, pour modifier profondément et soudainement les conditions d’un tissu musculaire ou nerveux réellement altéré.
Deuxièmement, en matière de santé, la cure par suggestion a des limites très étroites, soit par rapport aux sujets, soit par rapport aux affections qu’il s’agit de guérir. Il existe des malades chez lesquels l’imagination, la défiance, le facteur moral ont une part prépondérante. Mais tout ce qui est plaie, altération réelle de tissus, rupture d’équilibre dans les humeurs, invasion microbienne non repoussée ou mal neutralisée — cancers, phtisie pulmonaire, paludisme, lèpre, hémorragies chroniques, atrophie, cécité physiologique — échappe au domaine propre de la suggestion. La plus belle confiance du monde, si elle aide de tels malades à guérir, ne les guérira jamais à elle seule.
344. — Même dans les cas où le mal est surtout imaginaire et l’est resté, les patients ne sont pas indéfiniment et immédiatement accessibles à la cure par suggestion. Les psychologues les plus habiles ne guérissent pas tous leurs malades ; ils mettent beaucoup de temps à les guérir, et les rechutes sont très fréquentes. Les maladies nerveuses, ataxie phobique, paralysie non fonctionnelle, attaques de nerfs, convulsions hystériques, etc., sont fort rebelles à la suggestion. Il faut une longue médication, très souvent malheureuse, poursuivie dans des conditions d’isolement, de régime, de reprises, extrêmement complexes, pour en venir à bout.
345. — Cela étant, et nous ne pensons pas qu’il se trouve un médecin honnête pour le contester sérieusement, la tentative d’explication des miracles par la foi qui guérit est, à très peu près, nulle. Il est puéril de supposer que tous ou presque tous les malades amenés à Jésus, paysans galiléens, pêcheurs du lac, étaient des malades exclusivement ou principalement imaginaires. Il est constant au contraire qu’un grand nombre étaient atteints de troubles fonctionnels, de maladies « avec matière » : lèpre, atrophie, cécité, hémorragie habituelle, fièvre.
Dans les cas même où la maladie nerveuse, surtout psychique, reste probable, paralysies, épilepsie, convulsions, il est très clair que la thérapeutique du Maître, comparée à celle des plus habiles psychiatres, est tout à fait différente et supérieure : différente, parce que la foi exigée était une foi religieuse, demandée parfois avant, parfois après le miracle, et par conséquent sans influence quasi physique sur le malade, demandée tantôt au malade, tantôt aux parents, amis ou proches ; supérieure, parce que sans à-coups, sans régime, sans traitement antérieur et préparation concertée, sans rechute, parce que la même pour les maux les plus différents, agissant souvent à distance, sur des malades prévenus ou ignorants de l’heure où le Maître intercéderait pour eux.
346. — Il demeure établi que tout homme admettant l’historicité substantielle du récit évangélique se heurte à un élément miraculeux compact, considérable, à peine intermittent, et cela pour des motifs aisément explicables. Dans cette matière, il ne fera des distinctions — miracles possibles ou non possibles, de guérison ou de nature, réels ou imaginaires — que pour des raisons a priori.
Cet élément miraculeux, soit qu’on le considère dans sa partie générale d’empire souverain sur la matière brute, soit qu’on l’examine dans sa partie humaine et spirituelle — intuition, prophétisme, guérisons de tout ordre, résurrections, délivrances — dépasse les forces naturelles qu’on peut bonnement supposer à l’œuvre dans ce coin de Palestine, à cette époque et à n’importe quelle époque. Il faut donc choisir entre le rejet des faits, option lourde de conséquences qui suppose une philosophie bien assurée, ou la reconnaissance, en Jésus de Nazareth, d’une force surhumaine, transcendante au sens général du mot, surnaturelle.
C. — La vérité des signes considérés comme œuvre divine : le sceau divin
347. — Après cela, il ne faut plus qu’aborder le dernier point de cette longue enquête, en nous demandant si la force extraordinaire qui se manifeste d’une façon si éclatante en Jésus peut être en toute sécurité attribuée à Dieu même. Ce qui précède a déjà montré l’invraisemblance de la suggestion pharisaïque mettant au compte d’esprits pervers certains miracles du Sauveur. « Il a entente avec le malin », insinuaient-ils, « et c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons ».
Jésus ne dédaigna pas de rétorquer cette vile allégation : son œuvre entière est une lutte, laborieuse et victorieuse, contre les puissances de mal. Celles-ci, en l’aidant, se détruiraient elles-mêmes.
348. — Mais ce n’est pas assez dire. L’action thaumaturgique du Christ se démontre très digne de Dieu, aussi bien par ses traits négatifs que par les positifs. Les éléments d’égoïsme et d’ostentation, cette double tare du merveilleux non divin, sont ici réduits à rien.
Jésus refuse de faire des miracles pour changer des pierres en pain, pour se donner en spectacle au monde, pour contenter l’avidité morbide de ses contemporains, pour s’éviter fatigues et souffrances durant son ministère, pour se concilier les bonnes grâces des puissants tels qu’Hérode Antipas et Ponce Pilate.
Il est vrai que chaque détail de cet ensemble imposant n’est pas immédiatement et évidemment « édifiant » — et c’est un grand signe de la simplicité et de la sincérité de nos évangélistes. On connaît les scrupules, parfois un peu risibles, énoncés par quelques savants rationalistes en face de la panique des porcs de Gérasa et des pertes éprouvées de ce chef par les habitants.
On n’ignore pas que plusieurs ont cru voir un mouvement de colère dans le geste très signifiant pourtant, et de haute portée morale, du figuier desséché. Ce sont là, dans le premier cas surtout, des épisodes dont plusieurs circonstances nous échappent, mais dont le sens général, exemplaire, ne saurait faire doute et qu’il est sage d’interpréter par la masse des autres prodiges évangéliques.
349. — Cette masse est manifestement orientée dans le sens le plus noble, le plus élevé, le plus divin. Les miracles de Jésus sont l’image vivante, le symbole de son œuvre spirituelle. Ils sont le Royaume de Dieu en actes. Il existe entre l’enseignement merveilleux et les miracles une harmonie admirable, que toute l’interprétation chrétienne authentique a relevée.
« Ils ont, observe saint Augustin, une langue pour qui sait les entendre. Car le Christ étant lui-même le Verbe de Dieu, ses actions sont pour nous un verbe, une parole. » Mais bien avant saint Augustin cette exégèse était classique, et les spécimens les plus accomplis nous en sont conservés par le quatrième évangile.
Dans ces histoires qu’il tient pour véritables et qu’il donne pour telles, saint Jean sait distinguer des symboles extrêmement frappants : la guérison de cet aveugle-né, racontée au chapitre IX de l’évangile, nous fait voir en Jésus la lumière du monde. La résurrection de Lazare, au chapitre XI, montre dans le Maître de Nazareth la résurrection et la vie.
On abuse du caractère délibérément explicite du commentaire johannique en concluant que l’auteur a plié ou même inventé, en se servant de traits pris çà et là, les faits qui servent de fondement aux symboles. L’ingéniosité raffinée dépensée par MM. Jean Réville et Loisy pour établir cette thèse, déjà esquissée dans D. F. Strauss, est de l’alexandrinisme tout pur.
Chaque cycle des miracles évangéliques, par exemple les expulsions des démons, chacun des miracles destinés à symboliser un enseignement, par exemple la pêche miraculeuse, la guérison de la femme courbée depuis trente-huit ans, plusieurs des miracles de miséricorde, par exemple la résurrection du fils de la veuve de Naïm, auraient pu fournir à Jean le motif de récits aussi pleins de sens que ceux qu’il a choisis. Dira-t-on qu’ils ne sont que des symboles ? La vérité est que, de la vie merveilleuse où ils sont enchâssés, de la doctrine sublime qu’ils figurent, incarnent ou achèvent, les miracles prennent une portée doctrinale infinie. Ce sont bien là les actes qu’on attendait d’un tel Maître.
350. — Là toutefois ne se borne pas leur valeur. S’ils sont des signes de réalités plus hautes, spirituelles, éternelles, ils sont encore des puissances, et commencent d’étendre ce Royaume de Dieu qu’ils représentent au vif.
Par leur splendeur, ils tirent les regards de ceux qui sont plus éloignés de croire, plus indolents ou plus frivoles. Mais par leur être physique, ils vont à promouvoir l’œuvre de rédemption et de salut. Les esprits malins sont liés, contredits, chassés ; les maladies et toutes les tares du péché d’origine sont éliminées, mitigées, vaincues ; le mal, sous toutes ses formes, recule.
L’empire exercé jadis par le premier homme, et dont l’image flottait comme un beau rêve devant les yeux de l’humanité vieillie, reparaît soudain comme dans une aurore, gage et début de la Rédemption totale, où âmes et corps seront véritablement et à jamais délivrés de tout mal.
351. — En résumé, les miracles font, dans l’Évangile, partie intégrante de récits dignes de foi ; ils sont en connexion manifeste avec la mission et le témoignage du Sauveur ; ils dépassent nettement l’amplitude d’action des forces naturelles en jeu ; ils n’offrent rien — et bien au contraire — qui les empêche d’être considérés comme le sceau divin sur une vie qui, à tant de titres, appelle cette ratification suprême. Il paraît donc à la fois prudent et bon de croire en celui que recommandent de telles œuvres.
Bibliographie
352.Le miracle d’après saint Augustin
De Potentia
PenséesTwo Essays on Miracles
Ce n’est guère qu’à partir du Concile du Vatican que la matière est entrée dans l’enseignement explicite de l’Église, encore que l’usage apologétique du miracle remonte aux temps apostoliques. L’argument tiré des prophéties a été beaucoup plus vite classique, et plus employé, mais non exclusivement, durant les premiers siècles.
Parmi les travaux modernes, on peut indiquer, comme ayant une valeur durable, avec les parties afférentes des de Hettinger, Paul Schanz, et même Hermann Schell, en particulier sur l’argument de prophétie : A. van Weddingen, , Louvain, 1869 ;
J. de Bonniot, , Paris, 1888, 2 éd. 1895 ;
Eug. Müller, , Freiburg i. B., 1892 ;
, ibid., 1898 ;
A. de la Barre, , Paris, 1899 ;
G. Sortais, , Paris, 1905 ;
A. de Poulpiquet, , Paris, 1913 ;
J. de Tonquédec, , à paraître.
Parmi les ouvrages anglicans, on signalera l’article remarquable de J. H. Bernard, , dans J. Hastings, , III, p. 879-396 ;
la série d’essais , par W. Lock, W. Sanday, A. C. Headlam, etc., London, 1911, en réponse au livre de J. M. Thompson, , London, 1910.
Parmi les ouvrages protestants conservateurs, J. Wendland, , Goettingen, 1910, trad. angl. H. R. Mackintosh, London, 1911 ;
A. W. Hunzinger, , Leipzig, 1912, et l’article de H. Seeberg, , dans la , XXI, p. 558-562.
On trouvera les études de Éd. Le Roy, , dans les , 1906, t. CLIII, application à la notion du miracle de la philosophie idéaliste de l’auteur ;
réponse partielle par B. de Sailly, , 1907, t. CLIV. M. E. Le Roy a repris et, sans la rendre acceptable, un peu amendé sa thèse en 1912. Voir le de mars 1912, où l’on trouvera aussi les communications de L. Brunschvicg, L. Laberthonnière, etc., sur le même sujet.
353.
Pascal et les prophéties messianiquesRevue Biblique
Saggio storico-critico sulla interpretazione del Sermone escatologico
La Questione parusiaca
Pour les miracles : H. Chable, , Freiburg i. B., 1897 ;
Léopold Fonck, , Innsbruck, 1908, trad. ital. L. Rossi di Lucca, Rome, 1914 ;
J. Bourchany et E. Jacquier, , dans de Lyon, II, Paris, 1911 ;
L.-Cl. Fillion, , Paris, 1914 ;
E. Ugarte de Ercilla, , Madrid, 1913.
Parmi les auteurs anglicans, en plus de la section afférente dans les , Edinburgh, 1909, de W. Sanday, J. O. F. Murray, , dans les , London, 1905, p. 307-371 ;
et J. R. Illingworth, , London, 1916. La question a été reprise chez les Anglicans, avec beaucoup de vivacité, en 1914. Les docteurs Gore et Chase, évêques anglicans d’Oxford et d’Ely, apologistes de la position traditionnelle, ont été vigoureusement attaqués par les docteurs W. Sanday, J. F. Bethune-Baker, H. M. Gwatkin, etc., qui ont, en cette occasion, pris, ou du moins présenté comme plausible et tenable, une position très proche de celle adoptée par les protestants libéraux et rationalistes dans la question du miracle. Bon résumé de la discussion par B. B. Warfield, , dans , octobre 1914, p. 629-686.
Parmi les protestants conservateurs, P. Fiebig, , Tübingen, 1911 ;
textes réunis dans , Bonn, 1911, KT, 78 ;
, Bonn, 1911, KT, 79.
Parmi les protestants libéraux et rationalistes, G. Traub, Die Wunder im Neuen Testament, Tübingen, 1905.
A. d’Alès.