Sacerdoce catholique
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SACERDOCE CATHOLIQUE — Diverses questions, concernant le sacerdoce catholique, ont été abordées en divers articles de ce Dictionnaire. Nous toucherons ici deux points seulement, d’importance capitale :
I. L’Essence du Sacrement de l’Ordre.
II. Sacerdoce et Célibat.
I. L’Essence du Sacrement de l’Ordre
I. — L’Essence du Sacrement de l’Ordre
I. Conception traditionnelle du sacerdoce chrétien
I. Conception traditionnelle du sacerdoce chrétien. — Le prêtre, selon une conception universelle dans l’humanité, est un médiateur entre l’homme et la divinité. L’oblation du sacrifice, acte principal du culte divin, requiert ordinairement le ministère d’un prêtre et constitue la plus haute prérogative du sacerdoce. Médiateur désigné par son rang social, le chef de famille ou le prince, dans les sociétés patriarcales, exerce normalement les fonctions du sacerdoce. Tel, dans l’antiquité biblique, Melchisédech, roi de Salem, prêtre du Très-Haut (Gen., xiv, 18). Des sociétés plus évoluées présentent souvent des survivances plus ou moins notables de ces fonctions primitives du prince ; on en trouverait dans l’antiquité égyptienne, ou assyrochaldéenne, ou grecque ou romaine ; qu’il suffise de renvoyer au livre classique de Fustel de Coulanges, La Cité antique. On sait que les empereurs chrétiens ne renoncèrent que sur le déclin du ivᵉ siècle au titre, hérité des Césars païens, de Pontifex Maximus.
Mais souvent les fonctions sacerdotales devinrent le partage d’hommes spécialement consacrés au service de l’autel. Le sacerdoce lévitique se transmettait par hérédité dans la lignée d’Aaron, en vertu du choix fait primitivement par Dieu (Ex., xxviii, 1 sqq.). Non moins que le sacerdoce lévitique, le sacerdoce chrétien requiert une vocation divine.
Heb., v, 1-4 : « Tout grand-prêtre, pris d’entre les hommes, est établi pour les hommes, en vue de leurs relations avec Dieu, afin d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés ; il doit savoir compatir à l’ignorance et à l’erreur, d’autant que lui-même est environné de faiblesse. Aussi doit-il non seulement pour le peuple, mais encore pour lui-même, offrir des sacrifices en vue des péchés. Nul ne s’attribue à lui-même l’honneur (du sacerdoce), s’il n’est appelé de Dieu, comme Aaron. » Dans le recrutement du sacerdoce chrétien, l’hérédité n’agit plus : chaque élu doit être l’objet d’un choix individuel. Et l’originalité transcendante de ce nouveau sacerdoce lui vient d’une relation essentielle à Jésus-Christ, Grand-Prêtre de la Loi nouvelle.
Heb., v, 5-10 : « Ainsi le Christ ne s’est-il point arrogé la gloire du grand-prêtre, mais (la tient de) Celui qui a dit : « Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui » ; et de même, ailleurs : « Tu es prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech. » Aux jours de sa chair, ayant présenté ses prières et supplications à Celui qui pouvait le sauver de la mort, avec un grand cri et des larmes, exaucé en vue de sa piété, tout Fils qu’il est, il apprit, à ses dépens, l’obéissance ; consommé (dans l’obéissance), il est devenu pour tous les obéissants l’Auteur du salut éternel, déclaré par Dieu Grand-Prêtre selon l’ordre de Melchisédech. »
Saint Paul s’appuie sur l’Ancien Testament (Ps., cix, 4 ; cf. Mt., xxii, 44) pour montrer dans le Christ le chef d’un sacerdoce infiniment supérieur au sacerdoce d’Aaron. Sacré par l’élection divine au jour de l’Incarnation (Heb., x, 5-7), il a consommé son sacrifice (ib., ix, 11-28 ; x, 10-14), par le sang qu’il a versé au Calvaire, et il est entré triomphant dans le sanctuaire du ciel.
Mais il avait préludé à cette immolation sanglante par l’oblation de la Cène ; et cette oblation, les prêtres du Nouveau Testament la rééditent à l’autel. De la Cène procède tout le sacerdoce chrétien, comme le sacrifice chrétien.
Après avoir offert son corps et son sang sous les espèces du pain et du vin, Jésus-Christ dit aux siens : « Faites ceci en mémoire de moi. » (Luc, xxii, 19 ; I Cor., xi, 24-25). « Toutes les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. » (I Cor., xi, 26).
Ces paroles sont un commandement exprès ; et le commandement opère, en instituant à jamais le sacrifice du corps et du sang du Seigneur, et les Apôtres, ou ceux qui prendront leur place, comme ministres du sacrifice. Le texte sacré, qui concerne l’investiture reçue par les Apôtres à la Cène, est la charte du sacerdoce chrétien. Par sa rédaction, cette charte remonte aux origines même de la prédication évangélique.
L’expression la plus parfaite se lit en saint Paul ; or saint Paul écrivait sa première épître aux Corinthiens en l’année 55 ou 56, à une date où peut-être aucun de nos évangiles n’existait encore sous la forme qui nous est parvenue ; il n’y a peut-être pas dans le Nouveau Testament une parole du Seigneur plus anciennement attestée.
Le pouvoir donné par le Christ sur son propre corps constitue la première prérogative du sacerdoce chrétien.
Et voici la seconde. Le Christ avait ébauché un autre don, qu’il se réservait de parfaire après sa résurrection.
Il avait dit à Pierre, Mt., xvi, 19 : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur terre sera lié dans les cieux ; tout ce que tu délieras sur terre sera délié dans les cieux. » Et à tous les Apôtres, Mt., xviii, 18 : « En vérité je vous le dis, tout ce que vous lierez sur terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur terre sera délié dans le ciel. » Le soir de la résurrection apporte la réalisation de la promesse, quand le Seigneur dit aux Apôtres réunis, Io., xx, 22, 23 : « Recevez le Saint-Esprit ; tous ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; tous ceux dont vous retiendrez les péchés, ils leur seront retenus. »
Pouvoir sur les fidèles, qui sont les membres du corps mystique du Christ, s’ajoutant au pouvoir de consacrer l’Eucharistie.
Toute la tradition chrétienne, depuis les origines, a vu dans ce double pouvoir un don qui descend de Dieu, un charisme, au sens le plus strict.
Et très tôt elle eut le sentiment que la transmission de ce charisme était liée à un rite extérieur. La première apparition historique du rite se rattache à l’institution des sept premiers diacres, placés sur un degré inférieur du sacerdoce. Act., vi, 6 : « Ils les amenèrent devant les Apôtres, qui prièrent et leur imposèrent les mains. » Le geste de l’imposition des mains ne devait pas servir seulement à l’initiation diaconale.
Quand l’Esprit-Saint désigne Paul et Barnabé pour une mission spéciale parmi les Gentils, on réédite sur eux le geste d’initiation, Act., xiii, 2-3 : « Tandis qu’ils s’adonnaient au service du Seigneur et au jeûne, l’Esprit-Saint dit : Séparez-moi Paul et Barnabé, pour l’œuvre à laquelle je les destine. Alors, ayant jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les laissèrent aller. » Saint Paul avait établi Timothée pour régir l’Église d’Éphèse.
Il lui écrit de Rome pour lui remettre en mémoire le don divin qu’il a reçu et l’inviter à en faire bon usage.
I Tim., iv, 14 : « Ne néglige pas la grâce qui est en toi, qui te fut donnée par une parole inspirée, avec l’imposition des mains du collège sacerdotal. » De nouveau, II Tim., i, 6 : « Je t’avertis de ranimer la grâce de Dieu qui est en toi, de par l’imposition de mes mains. » L’Apôtre présente le don du sacerdoce comme une grâce d’en haut, qui ne dispense pas de l’effort, mais qui, une fois reçue par l’imposition des mains, demeure acquise, en dépit même des infidélités.
Telle est bien la conception traditionnelle du sacerdoce chrétien. Travaillant sur cette donnée, la théologie catholique a élaboré la notion du caractère sacramentel indélébile et la distinction d’un double pouvoir : pouvoir d’ordre qui constitue le prêtre, et pouvoir de juridiction, qui l’habilite pour le ministère des âmes.
Nous ne croyons pas devoir reprendre ici l’exposition d’idées développées ailleurs dans ce dictionnaire, soit à l’article Sacrements, soit à l’article Ordination, soit à l’article Évêques, soit à l’article Église. Mais il faut dire un mot des attaques dirigées contre la conception traditionnelle du sacerdoce chrétien et de la hiérarchie ecclésiastique, par l’individualisme protestant, au nom de la conception large du sacerdoce.
II. Sacerdoce au sens large et sacerdoce au sens strict
II. Sacerdoce au sens large et sacerdoce au sens strict. — Le pouvoir réservé du sacerdoce chrétien n’est pas exclusif d’une certaine participation de tous les fidèles au culte divin, sans excepter l’acte principal du culte chrétien, qui est l’oblation du sacrifice eucharistique. Ce n’est pas sans raison que le prêtre dit, après l’Offertoire de la liturgie romaine : Orate, Fratres, ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnipotentem.
L’offrande eucharistique est l’offrande de tous ; présentée par les mains du prêtre et consacrée par sa parole, elle traduit un hommage collectif. On retrouve cet esprit dans toutes les liturgies primitives, attentives à marquer l’unité ecclésiastique par l’unité de prière.
D’ailleurs le Nouveau Testament, qui exalte si haut le suprême sacerdoce du Christ, et le sacerdoce spécial dérivé de lui, ne laisse pas d’attribuer à tous les fidèles une certaine part de sacerdoce, au sens large. Saint Paul écrit, Rom., xii, 1 : « Je vous exhorte, mes Frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, par un culte spirituel. » Heb., xiii, 15-16 : « Offrons sans cesse par Jésus une hostie de louange à Dieu, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom. N’oubliez pas la bienfaisance et l’assistance fraternelle, car c’est par de tels sacrifices qu’on gagne la faveur de Dieu. »
Saint Pierre est encore plus précis, I Petr., ii, 5...9 : « (Sur le fondement du Christ) soyez élevés, pierres vivantes, maison spirituelle, pour (l’œuvre du) sacerdoce spirituel qui offre à Dieu des hosties agréables par Jésus-Christ... Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, un peuple saint, une nation de choix, pour annoncer les vertus de Celui qui vous appela des ténèbres à son admirable lumière. » Cette race élue, saint Jean la voit à son tour dans les perspectives du ciel, Ap., v, 10 : « Vous nous avez faits pour notre Dieu royaume et prêtres... » ; xx, 6 : « Bienheureux qui a part à la première résurrection : sur ceux-là, la seconde mort est impuissante, ils seront prêtres de Dieu et du Christ et régneront avec lui pendant mille ans. »
Entre le sacerdoce au sens strict du clergé catholique et le sacerdoce au sens large de tous les fidèles, la tradition chrétienne avait toujours marqué une frontière très nette ; la Réforme entreprit de la supprimer. Luther fut le grand ennemi du sacerdoce chrétien. Dans son écrit De captivitate babylonica, il avait attaqué le sacrifice et la transsubstantiation. Dans le De abroganda missa privata (1521), c’est à l’idée même du sacerdoce qu’il s’en prend, en écrivant :
« De sacerdoce extérieur, visible, il n’en existe absolument pas ; et celui qui existe présentement est d’origine humaine ou plutôt diabolique. Il n’y a au monde rien de plus funeste et de plus exécrable que les masques aveuglants, les messes, rites, exercices et pratiques de piété de ce sacerdoce. »
Les théologiens catholiques ne manqueront pas de relever ces attaques. En Allemagne, Johannes Mensing, Von dem Testament Christi unsers Herrn und Seligmachers, 1526 ; Von dem Opfer Christi in der Messe, 1526 ; De sacerdotio Ecclesiæ Christi catholicæ Oratio, 1527 ; Examen scripturarum atque argumentorum quæ adversus sacerdotium Ecclesiæ libello de abroganda missa per M. Lutherum sunt adducta, 1529.
En France, Josse Clichtove, Antilutherus, Paris, 1523 ; De sacramento Eucharistiæ, Paris, 1526 ; Propugnaculum Ecclesiæ adversus Lutheranos, ibid. En Angleterre, John Fischer, évêque de Rochester, Sacri sacerdotii defensio contra Lutherum, 1525. Ce dernier ouvrage, publié pour la première fois à Cologne, vient d’être réédité pour le quatrième centenaire de son apparition, par M. Hermann Klein Schmeink, recteur à Kaldenkirchen.
C’est le 9ᵉ volume du Corpus Catholicorum, publié par la librairie Aschendorff, de Münster i. W. Ce volume mérite de trouver encore des lecteurs ; nous croyons bon de le résumer ici.
Dans un premier chapitre, l’auteur fait appel à l’argument de prescription théologique, en opposant à Luther la tradition constante des Pères touchant le pouvoir réservé du sacerdoce.
Dans un deuxième chapitre, il énonce et motive solidement dix propositions, qui constituent une démonstration en règle de la thèse catholique :
1. Il est raisonnable que les choses intéressant le salut des âmes soient confiées à de certains hommes, chargés du soin de toute la multitude.
2. Le Christ, vivant sur terre, a établi des pasteurs pour avoir soin de ses brebis et remplir près d’elles un rôle de pasteurs, de chefs, de docteurs.
3. Il convient que les pasteurs appelés à remplir ce rôle près du peuple chrétien reçoivent à cet effet le don d’une grâce plus abondante.
4. Non seulement cela convient, mais de fait, le Christ a départi aux pasteurs de son Église une telle grâce et un tel pouvoir, pour qu’ils puissent mieux s’acquitter de leurs fonctions.
5. Non seulement à l’origine de l’Église l’institution de tels pasteurs fut nécessaire, mais elle doit durer toujours, jusqu’à ce que l’édifice de l’Église soit complet.
6. Nul n’exerce légitimement les fonctions pastorales, s’il n’a été appelé par les chefs de l’Église, régulièrement ordonné et envoyé.
7. Tous ceux qui sont ainsi légitimement établis par les pasteurs de l’Église pour les fonctions pastorales doivent être tenus pour également appelés par l’Esprit-Saint.
8. Les mêmes pasteurs reçoivent du même Esprit dans leurs ordinations le don de la grâce, qui les rend plus capables de remplir saintement le devoir de leur ministère.
9. Néanmoins l’Esprit-Saint veut que cette grâce soit liée à l’apparition d’un signe sensible, dont l’accomplissement exact nous sera un gage que la grâce est actuellement donnée.
10. Ceux qui ont été ainsi légitimement ordonnés pasteurs des Églises et prêtres sont justement tenus pour investis du sacerdoce divin et le sont certainement.
Dans un troisième chapitre, l’auteur réfute les arguments scripturaires par lesquels Luther prétendait ruiner le pouvoir du sacerdoce chrétien proprement dit, et ne montrer partout qu’un sacerdoce au sens large.
On sait qu’après avoir vengé contre les attaques de Luther les droits du sacerdoce, le Bx John Fisher en pratiqua les devoirs jusqu’à l’effusion du sang, durant la persécution d’Henry VIII.
Les Églises nées de la Réforme s’accordaient toutes à nier la réalité du sacrifice eucharistique. Elles s’accordaient aussi à saccager le système sacramentel de l’Église catholique. Ces Églises étaient logiques en niant le pouvoir d’Ordre.
Celles qui, par égard pour des habitudes séculaires, maintinrent l’épiscopat historique, à savoir l’Église luthérienne de Suède et l’Église anglicane, pouvaient difficilement conserver une illusion sur la valeur d’un sacerdoce qu’elles avaient délibérément vidé de toute sa vertu. Si, de nos jours surtout, des réactions se sont produites en faveur du sacrifice eucharistique et en faveur du sacrement de l’Ordre, ces réactions procèdent d’une inconséquence et démentent le principe de la Réforme.
La tentative de Luther a d’ailleurs été renouvelée maintes fois et sous maintes formes. Ainsi, dans l’anglicanisme, lors des conférences données à Oxford, en 1880, par Edwin Hatch, et publiées sous ce titre : The organisation of the early Christian Church (5th ed., London 1895). Mais un nombre croissant d’Anglicans se détache de la conception exclusive d’un sacerdoce au sens large.
Un signe non équivoque de cette désaffection croissante est la publication faite en 1918, sous les auspices mêmes du primat anglican de Canterbury, d’un remarquable volume d’essais, auquel il a déjà été fait allusion dans ce Dictionnaire, t. IV, p. 712 : Essays on the early History of the Church and the Ministry, by various writers ; edited by H. B. Swete, London, 1918.
Nous ne toucherons ici que le troisième des essais réunis dans ce volume ; il ne le cède à aucun autre, soit par son étendue (125 pages), soit par son importance. Dû à la plume experte de M. Cuthbert Hamilton Turner, il traite la question, délicate entre toutes, de la Succession apostolique.
M. Turner se refuse à reconnaître dans le rite de la consécration épiscopale, séparé de l’attribution à un siège épiscopal distinct, un gage suffisant de la succession apostolique ; il estime que c’est là, pour le pouvoir de l’évêque, une bien pauvre garantie, dont on ne s’avisa jamais avant l’ère de la Réforme ; donc, à tout le moins, une nouveauté, souvent présentée sous une forme qui donne à la conception moderne du sacrement quelque chose de mécanique. Op. cit., p. 196.
On éprouvera sans doute quelque peine à réconcilier cette exigence avec les autres assertions de M. Turner lui-même. Il a donné, p. 181 sqq., une adhésion très franche au grand principe augustinien qui domine toute la conception moderne des sacrements : le sacrement est avant tout acte du Christ, Grand-Prêtre de la Loi nouvelle, et devant cette opération souveraine du Christ, les déficiences personnelles du ministre immédiat s’effacent.
Il a loué saint Augustin d’avoir appliqué fermement ce principe, non seulement au Baptême, mais encore à la Confirmation et à l’Ordre. Et il n’ose pas nier que la conception moderne du sacrement a quelque titre à être présentée comme une légitime déduction du principe augustinien.
Dès lors, n’est-il pas logiquement amené à reconnaître dans le rite de l’ordination le seul critère sûr de la transmission du charisme épiscopal, et donc le vrai critère de la succession apostolique ? Le geste hiératique de l’imposition des mains, consacré dès le temps des Apôtres pour une œuvre spirituelle, n’a-t-il pas une autre signification et une autre valeur que l’attribution à une chaire locale ? Et quel rôle appartient aux chaires locales, dans le travail progressif de l’évangélisation, qui se poursuit depuis les Apôtres ? Quand l’Église crée des chaires nouvelles — et elle en crée tous les jours dans les pays qu’elle ouvre à la foi, — de quel signe marquera-t-elle leurs élus, sinon du signe usité dès le temps des Apôtres ? Et si elle peut créer, à plus forte raison doit-elle pouvoir déplacer et disposer.
Je n’apprendrai pas à M. Turner que les translations à un nouveau siège n’étaient pas chose inouïe dans l’Église du ivᵉ siècle.
Ce que la conception dite « moderne » du sacrement présente de plus caractéristique, c’est assurément la distinction très nette qu’elle établit entre le caractère imprimé par le sacrement et la grâce qu’il confère aux âmes bien préparées. Or, d’après la conception la plus primitive, l’impression du caractère est liée au rite sacramentel. On ne peut pourtant pas dire que la doctrine du caractère sacramentel date de la Réforme ; elle tient une assez grande place dans la théologie de saint Augustin, pour ne pas descendre jusqu’aux scolastiques. Et ce qui constitue proprement le charisme épiscopal, c’est le caractère. Saint Augustin a le premier enseigné clairement ce que peuvent à cet égard des mains criminelles, et par là porté le coup de mort au schisme donatiste. Il est permis de s’étonner que M. Turner ait pu écrire, sur la succession apostolique, une étude si vaste et si détaillée, sans nommer le caractère sacramentel.
Ce charisme épiscopal a pu exister en Judas comme en saint Pierre, car ce n’est pas un don actuellement réservé aux amis de Dieu, une gratia gratum faciens, c’est une puissance active, liée au geste de l’imposition des mains épiscopales. La doctrine du caractère sacramentel définie par l’Église (Conc. de Trente, S. vii, can. 9, D. B., 852 [734] : Si quis dixerit in tribus sacramentis, Baptismo scilicet, Confirmatione et Ordine, non imprimi characterem in anima, hoc est signum quoddam spirituale et indélébile, unde ea iterari non possunt ; A. S.), marque une frontière parfaitement nette entre le sacerdoce au sens large et le sacerdoce au sens strict.
On peut voir sur cette question tous les traités dogmatiques du sacrement de l’Ordre ; de plus, le livre récent de J. Tixeront, L’Ordre et les Ordinations. Étude de théologie historique, Paris, 1925. — Nous avons donné au Gregorianum, t. VI (1925), p. 3-18, un article : Succession apostolique et ministère ecclésiastique, d’après un ouvrage anglican ; qui expose et prolonge quelques-unes des idées indiquées ci-dessus. — J. Coppens, L’imposition des mains et les rites connexes, dans le N. T. et dans l’Église ancienne, Louvain, 1925.
A. d’Alès.
II. Sacerdoce et Célibat
N’a-t-on pas tout dit sur le célibat des prêtres, depuis des siècles que l’Église leur en a fait une loi, et que les docteurs catholiques en développent les convenances ? La cause est entendue, jugée ; elle ne devrait plus être discutée. Et cependant, telle est la force de l’instinct contraire, que des protestations s’élèvent périodiquement contre cette prétendue tyrannie de l’Église. Pie X, dans l’encyclique Pascendi, Pauca demum superant, D. B., 2104, notait déjà ce trait chez quelques modernistes.
De fait, une propagande hostile au célibat obligatoire du clergé s’organise en Italie. Cf. Civiltà cattolica, 21 octobre 1911, Il modernismo e la sua lotta contro il celibato ecclesiastico, p. 215, et en Allemagne. Cf. Max Bierbaum, Der Kampf um den Zoelibat, dans Der Katholik, 1910, t. I, p. 62 sqq.; Der Katholik, 1911, I, p. 79, 317. En France, deux livres que l’Index a condamnés, Décrets du 24 janvier 1912 (Acta Ap. Sed., 1912, p. 56) et du 9 mai 1912 (loc. cit., p. 369), ont rouvert le débat devant l’opinion publique. Le sujet sera toujours d’actualité, et quoi qu’on ait pu déjà écrire d’excellent à ce propos, peut-être ne sera-t-il pas inutile de rappeler exactement ce que veut l’Église en cette matière délicate, de justifier sa conduite et de la défendre contre les préjugés à la mode.
I. La législation canonique
L’histoire du célibat ecclésiastique a été très étudiée. (Indications précises et bibliographie abondante dans : Leclercq, Dictionnaire d’archéologie chrétienne, v° Célibat ; Vacandard, Dictionnaire de théologie catholique, v° Célibat ; Villien, Revue pratique d’apologétique, 1er mars 1911, t. XI, p. 801 ; Wernz, Jus Decretalium, t. II, n. 196 sqq.) Dès l’origine du christianisme, beaucoup de prêtres, à l’imitation de Notre-Seigneur, de saint Paul (I Cor., vii, 7), et probablement des autres Apôtres, vécurent dans une continence absolue. Voir Tertullien, De exhortatione castitatis, c. xiii, P. L., t. II, col. 993 ; Origène, In Levit., Homil. vi, 11, P. G., t. XII, col. 474, etc. Cf. Leclercq, loc. cit., col. 2807 sqq.; Vacandard, loc. cit., col. 2071. Mais il semble qu’à l’époque primitive aucune loi ne les y obligeait strictement.
Ceux qui s’étaient mariés avant de recevoir les saints ordres continuaient, une fois prêtres, à mener la vie conjugale ; quant à ceux que l’ordination trouvait célibataires, l’usage s’établit promptement de leur interdire le mariage. À partir du quatrième siècle, une divergence s’accuse entre l’Occident et l’Orient. L’Occident commence à imposer aux clercs des ordres majeurs la chasteté parfaite.
Les désirs du peuple fidèle, le sens chrétien des ministres sacrés, les injonctions de la hiérarchie, concourent à ce résultat. La première loi écrite connue sur cet objet remonte aux environs de l’an 300 : c’est le trente-troisième canon du concile d’Elvire (Hefele, Histoire des conciles, 2e édit., trad. Leclercq, t. I, P. 1, p. 238), qui prescrit à tous les clercs employés au service de l’autel de rompre leurs relations avec leurs épouses et de ne pas les rendre mères.
En 386, sous le pape saint Sirice, le concile romain (ibid., t. II, P. I, p. 71) insiste pour que les prêtres et les lévites s’abstiennent de s’unir à leurs femmes. Le même saint Sirice s’efforce de faire prévaloir cette règle dans toute l’Église latine (P. L., LVI, 554 sqq., 558). Ses successeurs, saint Innocent Ier (ibid., LVI, 501, 523), saint Léon le Grand (ibid., LIV, 1204), y travaillent à leur tour ; les conciles particuliers agissent dans le même sens.
Au temps de saint Grégoire le Grand (590-604 ; cf. Decreti 1 Pars, Dist. 28, c. 1 ; Dist. 32, c. 2), le droit commun de l’Occident est que les évêques, les prêtres, les diacres, peut-être même les sous-diacres, doivent, s’ils sont mariés, vivre comme s’ils ne l’étaient pas, et s’ils ne le sont pas, rester célibataires. Plus tard, on admit la nullité du mariage que tenterait de contracter un clerc in sacris, ce qui fut confirmé par le second concile de Latran (1139). Decreti II Pars, caus. 27, q. 1, c. 40.
La discipline est dès lors fixée ; elle ne variera plus. Quand, au seizième siècle, Luther se révolte et prétend la briser, le concile de Trente, loin de lui rien concéder, répond en affirmant solennellement que cette législation est légitime ; il définit les droits de l’Église et anathématise ceux qui les nient. Sess. xxiv, De Sacram. Matrim., c. 9. D. B. 974, 979.
Chaque fois que d’autres novateurs essayent de rompre une lance contre le célibat clérical, ils se heurtent invariablement à la même résistance. Tout leur effort n’aboutit qu’à provoquer, de la part du Saint-Siège, des déclarations fermes et péremptoires : sans hésiter ni se lasser, Rome leur répète sa volonté de maintenir inflexible sur ce point la discipline traditionnelle. Ainsi firent notamment Grégoire XVI (Encycl. Mirari vos, 15 Aug., 1832) et Pie IX (Encycl. Qui pluribus, 9 nov. 1846 ; Syll., prop. 74, N. B. D. H., n. 74).
Néanmoins, la continence reste, comme le voulut Notre-Seigneur, un conseil et non un précepte. Ceux-là seuls y sont astreints qui se sont mis de bon gré ce joug sur les épaules. Sans doute, les ordres majeurs entraînent l’obligation de renoncer au mariage ; mais on n’y admet que les candidats qui y consentent librement, à un âge où ils savent ce qu’ils font. Le concile de Trente exige vingt et un ans révolus, Sess. xxiii, De Réf., c. 12.
Si, d’aventure, en violation des canons, on conférait les ordres sacrés à un enfant, l’ordination serait valide : l’enfant serait sous-diacre pour toujours, prêtre pour l’éternité, mais non point obligé à une chasteté perpétuelle. On le laisserait grandir jusqu’à seize ans ; à ce moment, on le mettrait en demeure de choisir : ou la vie cléricale, avec les droits et les devoirs qu’elle comporte, y compris le célibat ; ou la vie du monde, avec la faculté de se marier et l’interdiction corrélative d’exercer les fonctions sacrées. Cf. Constit. Benedicti XIV, Eo quamvis tempore, 1 mai 1745, § 20 sqq.; Gasparri, De Matrimonio, t. I, n. 586 ; Wernz, loc. cit., n. 81.
Même solution pour le jeune homme qui n’aurait consenti à son ordination que sous l’empire d’une crainte grave. L’Église n’impose le célibat qu’à ceux qui le désirent ou l’acceptent.
Quant au clergé oriental, il n’a jamais connu l’obligation universelle d’une continence absolue. Le concile in Trullo (692) lui a tracé sa loi (Can. 6, 12, 13, 48. Cf. Hefele, loc. cit., t. III, P. I, p. 562 sqq.), qui n’a plus changé et que le Saint-Siège a admise : Décrétal. Gregorii IX, iii, 1, c. 13 ; iii, 3, c. 6 ; Constit. Benedicti XIV, Etsi pastoralis, 26 mai 1742, § 7, n. 26.
Les hommes déjà mariés, promus au sous-diaconat, puis au diaconat et à la prêtrise, n’ont pas à se séparer de leur femme ; mais il est interdit de contracter mariage après le sous-diaconat, et les évêques sont obligés à la chasteté parfaite. Tel est encore, actuellement, le droit commun des rites orientaux. Cf. Papp-Szilágyi, Enchiridion Iuris Ecclesiæ orientalis catholicæ, p. 327. Çà et là, cependant, se sont manifestées, en ces dernières années, des tendances favorables à l’idéal romain.
Le concile syrien de Sciarfa prescrit en 1888 « que le célibat, déjà observé par la plupart des prêtres de notre Église, soit désormais commun à tous ». Dix ans après, le concile copte d’Alexandrie décrète « qu’à l’avenir tous les candidats aux ordres majeurs devront être célibataires, selon l’ancienne discipline de l’Église d’Alexandrie et de toutes les autres Églises ». Wernz, loc. cit., n. 198, in fine.
II. Les motifs
Pourquoi donc cette austérité et cette vie hors nature, prescrite au clergé latin ? Voir Stimmen aus Maria-Laach, 1912, t. LXXXIII, p. 256 sqq., Moritz Meschler, Vom kirchlichen Zoelibat. La réponse se résume en deux mots : le célibat est plus parfait que le mariage, et l’Église veut cette perfection pour ses prêtres.
Que le célibat soit supérieur et préférable à l’état conjugal, c’est un dogme, insinué dans l’Évangile, Mt., xix, 10 sqq., clairement enseigné par saint Paul, I Cor., vii, cru par toute la tradition catholique. Voir tous les manuels de théologie catholique, v. g. Pesch, Prælectiones dogmaticæ, t. VII, n. 858 sqq. Cf. Dublanchy, Dictionnaire de Théologie catholique, v° Chasteté, et défini au concile de Trente, Sess. xxiv, De Sacram. Matrim., can. 10, D. B., 981. Il faut, d’ailleurs, le bien entendre.
Cette vérité de foi fut étudiée par les docteurs chrétiens, et saint Thomas surtout en a bien dégagé l’explication profonde. Contra impugnantes Dei cultum et religionem, c. i ; De perfectione vitæ spiritualis, c. 8 sqq.; C. Gent., L. III, c. 136-138 ; IIa IIæ, q. 24, art. 8, 9 ; q. 184 sqq. Cf. Suarez, De virtute et statu religionis, Tr. vii, l. 9. La perfection consiste à aimer Dieu. L’homme sera d’autant plus parfait que l’amour divin dominera plus complètement son cœur et sa volonté.
Ainsi, l’idéal serait de toujours penser, parler ou agir sous l’influence de cette charité céleste : savoir ou deviner ce qui plaît le plus à Dieu, accomplir par amour ce bon plaisir adorable, la sainteté n’a pas d’autre programme. Ici-bas, notre pauvre nature ne le réalisera jamais intégralement ; mais il est permis, conseillé, de s’en inspirer et de tendre vers la perfection, en développant sans cesse en soi le règne de la charité.
Or, ce triomphe de la charité appelle la chasteté, comme préparation ou comme conséquence. Le plus sûr moyen d’avancer dans l’amour n’est-il pas d’écarter les obstacles qui retarderaient ce progrès ? Dieu est si bon, si beau, que notre cœur se fixerait spontanément en Lui, s’il ne s’en laissait détourner par les biens inférieurs. C’est l’attachement à la créature qui arrête l’élan vers le Créateur.
Le chrétien, jaloux de s’élever à une charité plus pure, rompra donc un à un les liens qui le retiendraient en bas. Les plaisirs des sens et du cœur le sollicitent d’abord : il s’en privera. Il y a sans doute des exigences physiologiques avec lesquelles tout le monde doit compter ; il faut manger, dormir et boire, parce que c’est nécessaire à l’existence et que personne n’est autorisé à se détruire.
Il y a de même des devoirs de famille auxquels il nous est défendu de nous soustraire, parce que les parents qui nous ont donné le jour ont droit à notre piété, et que le quatrième commandement ne comporte pas de dispenses. Par contre, la chair de l’homme éprouve d’autres convoitises qui tendent, non plus à la conservation de l’individu, mais à la propagation de la race ; son cœur cherche des affections, non plus déterminées par la nature, mais laissées à son libre choix, et qui l’engagent à fonder une nouvelle famille.
Ces désirs, sensuels ou sensibles, ne sont pas des ordres de la conscience ; on peut sans crime leur résister. Dans le décalogue, à côté des préceptes connus : Tu n’adoreras pas d’idoles, tu ne tueras pas…, je cherche vainement l’article qui dirait : tu te marieras. Se marier est un droit pour qui n’a pas déjà volontairement disposé de soi-même ; ce n’est, en principe, un devoir pour personne. Un cœur résolu à s’affranchir renonce à se choisir une épouse ; il réserve sa tendresse à Dieu seul.
Saint Paul explique comment les joies et les sollicitudes de l’union conjugale, si légitimes qu’elles soient, refroidissent cependant la ferveur de la charité : « Celui qui n’est pas marié a souci des choses du Seigneur, il cherche à plaire au Seigneur ; celui qui est marié a souci des choses du monde, il cherche à plaire à sa femme, et il est partagé. » I Cor., vii, 32-33.
Les maîtres de la pensée chrétienne, saint Augustin et saint Thomas, n’ont pas reculé devant les analyses réalistes qui montrent que toute concession, même licite, à la concupiscence, alourdit le vol de l’esprit. Les voluptés des sens sont intenses et séductrices ; plus on en a goûté, plus on en est avide ; elles laissent des souvenirs, elles excitent des désirs qui n’ont rien de céleste et qui occupent la place d’aspirations plus hautes.
L’âme n’a qu’une puissance limitée ; l’attention qu’elle accorde à la chair et au monde, même légitimement, est refusée aux choses surnaturelles. Bossuet montre que le cœur virginal se donne au Fils de Dieu sans partage : la sainte virginité ferme le cœur pour que Jésus-Christ y règne seul, « parce qu’il possède en repos, sans distraction, toute l’intégrité de son amour ». Aliment de la charité, la chasteté en est aussi le fruit.
Ici-bas, l’amour vit de sacrifices ; il méprise pour l’objet aimé tous les biens qui ne sont pas lui. Un cœur qu’anime l’amour divin en vient vite au désir, et je dirais presque au besoin, de dévouer à son Dieu tout ce qu’il a et tout ce qu’il est. L’histoire de la sainteté chrétienne se résume en une série de sacrifices que des âmes généreuses ont consentis pour le Christ, qui, le premier, s’était livré pour elles. Or, la chasteté est un holocauste ; elle nous prive des émotions les plus passionnées que comporte notre nature : c’est par là qu’elle est sainte.
Les amis de Dieu la choisissent, parce qu’elle les immole à leur unique Ami. Dès qu’un souffle de grâce soulève une âme fervente au-dessus de la vulgarité, presque toujours il la porte d’abord aux renoncements de la chasteté. Il y eut, je le sais, des saints mariés, mais leur vertu, à mesure qu’elle grandissait, cherchait à se dégager des joies nuptiales : combien d’époux et d’épouses, épris de perfection, firent vœu de se respecter l’un l’autre comme frère et sœur ! Le sens catholique donne d’instinct ce qu’a défini le concile de Trente : la continence vaut mieux que le mariage.
L’Église ne craint pas d’imposer à ses prêtres ce sacrifice et ce moyen de perfection. Le prêtre est en effet l’intermédiaire entre le ciel et la terre, mediatorem inter Deum et populum. Saint Thomas, IIIa, q. 22, art. 1, in c. Il convient qu’à cette fonction de médiateur corresponde une sainteté personnelle hors de pair.
L’Église, — et qui l’en blâmerait ? — entend que ses ministres dépassent en vertu le commun des fidèles ; elle les aide à s’élever en les obligeant à une pureté plus délicate ; elle a raison. Les rapports du sacerdoce chrétien, soit avec Dieu, soit avec le peuple, postulent le célibat : c’est l’état qui s’harmonise le mieux avec les exigences de sa mission.
Le prêtre est l’homme de la prière, et la prière suppose une âme affranchie, autant que faire se peut, de la matière et de ses servitudes. La chasteté garantit cette délivrance. Saint Paul (I Cor., vii, 5) approuve les époux qui se séparent de temps à autre pour mieux vaquer à l’oraison. Le prêtre, lui, doit prier tous les jours ; sa continence sera donc perpétuelle et constante : Si semper orandum, nunquam ergo conjugio serviendum. Jérôme, Adversus Jovinianum, I. 1, c. vii ; P. L., XXIII, 220. Cf. Mgr Pavy, Du célibat ecclésiastique, 2e édit., p. 288 sqq.
Le prêtre est surtout l’homme du Sacrifice, et nous voici au centre de la question. La fonction principale de notre sacerdoce, c’est d’offrir le Sacrifice du corps et du sang de Notre-Seigneur ; il convient de n’y porter que des mains parfaitement chastes, un cœur qui ne s’est donné à aucune créature.
« Parce que vous êtes les ministres et les coopérateurs du corps et du sang du Seigneur, dit l’évêque à ceux qu’il ordonne diacres, gardez-vous de toutes les séductions de la chair. » Et quia comministri et cooperatores estis corporis et sanguinis Domini, estote ab omni illecebra carnis alieni. Pontificale Romanum, de ordinatione diaconi. Les ministres de l’ancienne Loi, quand ils servaient dans le Temple, étaient astreints à la continence. Pourtant leurs sacrifices n’étaient qu’une figure et qu’une ombre. Cf. saint Sirice, Epist. ad Himerium, cap. 7 ; P. L., t. LVI, 558 ; saint Innocent Ier, Epist. ad Exsuperium, cap. 1 ; P. L., t. LVI, 501 ; Epist. ad Victricium, 10 ; loc. cit., col. 524. Nous avons maintenant la réalité, et nos prêtres sont admis chaque jour à l’intimité de la Victime sans tache.
Comme la très sainte Vierge Marie, ils rendent Notre-Seigneur présent au monde, ils le tiennent dans leurs mains et ils le donnent aux hommes. Or Jésus, qui vécut vierge, voulut naître d’une Vierge et reposer sur un sein virginal. L’Église comprend-elle mal ses préférences, quand elle ordonne à ceux qui reproduiront la maternité de Marie d’imiter quelque chose de son ineffable pureté ? Saint Pierre Damien demande si le Fils de Dieu, qui choisit la chasteté jusqu’à naître d’un sein vierge et à reposer dans les bras d’un père nourricier vierge, ne veut pas aussi, maintenant qu’il règne dans les cieux, confier son corps à des mains pures. De cœlibatu sacerdotum, cap. 3 ; P. L., t. CXLV, col. 384.
Nos prêtres sont les associés de Jésus dans l’œuvre suprême de son amour ; est-ce trop exiger d’eux, que de leur demander d’aimer un peu plus que la foule, et de passer par le sentier réservé qui mène droit à l’amour, celui de la chasteté ? Nos prêtres collaborent avec le Sauveur à la consommation de son sacrifice total ; est-ce trop présumer de leur générosité, que de les convier à se sacrifier, eux aussi, en immolant à Dieu, outre les voluptés coupables, quelques-uns des plaisirs permis, les moins nobles au moins que connaisse l’humanité ?
« Imitez ce que vous touchez, leur dit l’évêque au jour de leur ordination ; vous qui célébrez le mystère de la mort du Seigneur, ayez soin de faire mourir vos membres à tous les vices et à toutes les concupiscences. » Imitamini quod tractatis, quatenus, mortis Dominicæ mysterium celebrantes, mortificare membra vestra a vitiis et concupiscentiis omnibus procuretis. Pontificale Romanum, de ordinatione presbyteri. L’Église orientale elle-même, pourtant plus tolérante sur ce chapitre que sa sœur d’Occident, prescrit la continence à ses prêtres chaque fois qu’ils doivent célébrer la sainte Messe. Concile in Trullo, can. 13 ; Constit. Benedicti XIV, Etsi pastoralis, 26 mai 1742, § 7, n. 28. Cf. Papp-Szilágyi, loc. cit., p. 329.
Les prêtres latins la disent tous les jours ; ce n’est pas payer ce bonheur trop cher que de l’acheter au prix d’une chasteté parfaite et perpétuelle. Mysticisme ! dit-on. Et que met-on sous ce mot ? Si on appelle mystique tout sentiment plus haut que les instincts naturels, toute doctrine qui dépasse la raison et qui exige la foi, oh ! d’accord. Nous ne prétendons pas faire comprendre les motifs du célibat ecclésiastique à qui ne sait pas ce que c’est que la messe et le sacerdoce.
Mais si, par mysticisme, on entend l’exaltation, l’illusion, l’illuminisme, non pas ! Les convenances de la continence cléricale reposent sur des vérités dogmatiques, certaines autant que sublimes. Qui potest capere, capiat. Matth., xix, 12.
Ce n’est pas tout. Le ministère des âmes, s’il veut être fécond, demande la chasteté. Voyez le prêtre en nos pays d’Europe. Il est pasteur, il est curé, il est père. Il exerce auprès des fidèles une magistrature d’un ordre supérieur, une paternité qui suppose de leur part une confiance respectueuse. Or, il se condamnerait lui-même à une véritable déchéance, s’il se mettait en ménage.
Émile Faguet, qui s’en est rendu compte, s’en explique avec verve : l’affaire importante est la diminution de l’autorité morale du prêtre. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église grecque, est souvent très digne d’estime, mais il n’est, pour ses fidèles, que comme un magistrat ou un professeur ; le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Il n’a pas une vie officielle et une vie privée ; il est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu. Voilà ce qu’on a obtenu, en décrétant qu’il n’aurait pas de femme. Préface du roman de Pravieux, Un vieux célibataire.
La confession surtout, et la direction des consciences, exigent une vénération filiale des pénitents pour le père de leur âme. Cf. Mgr Pavy, loc. cit., p. 316 sqq. Pareil sentiment ne peut naître et durer que si le prêtre apparaît au milieu de ses enfants spirituels comme meilleur qu’eux, plus grand qu’eux, plus rapproché de Dieu, dégagé des misères qui les appesantissent. L’expérience en est faite. Dans les pays d’Orient, où résident, à côté d’un clergé indigène marié, des missionnaires voués au célibat, les pénitents préfèrent les confesseurs célibataires, et s’ouvrent moins facilement à ceux qu’ils savent doublés d’une compagne.
Le pasteur est tenu de se dévouer au bien de son troupeau. Un curé, dans sa paroisse, doit être l’homme de tout le monde, qui dépense son temps, son argent, ses forces, au service de son peuple. Il est même obligé, quand les circonstances l’exigent, de donner sa vie pour ses brebis. Le fera-t-il, s’il prévoit que sa mort mettra en deuil une veuve et des orphelins ? Pendant la guerre de 1870, de nombreux prisonniers français furent internés en Allemagne ; la maladie décimait leurs bataillons.
« Nous avions des soldats dans onze hôpitaux et campements établis sur les deux rives du Rhin. Dans certains de ces hôpitaux, où les varioleux étaient en majorité, seuls les aumôniers et les médecins avaient le droit d’entrer. L’aumônier protestant vint un jour trouver M. Debras (l’aumônier catholique) et le pria de se charger de ses varioleux à lui. “Étant père de famille, disait-il, je ne puis m’exposer en allant les voir.” M. Debras lui rendit volontiers ce service. » Saint-Sulpice pendant la guerre et la Commune (par un Sulpicien), Paris, 1909, p. 80.
Ne taxez pas ce ministre protestant de prudence excessive ; il suivait simplement les conseils d’un de ses plus vénérés confrères, Alexandre Vinet : « Comment le pasteur ne serait-il pas d’abord pasteur de sa famille ?… C’est une grave erreur de croire que la paroisse doive aller avant la famille. Pour le pasteur, comme pour tout autre homme, la famille est le premier intérêt. Si l’on ne veut pas admettre ceci, il est plus simple de ne pas se marier. » Théologie pastorale, ou théorie du ministère évangélique, 2e édit., p. 181 et 182, Paris, 1854.
Pasteur de sa famille ! Le prêtre marié le serait tous les jours, à toute heure ; le pôle de ses pensées en serait déplacé, et son axe moral dévié. Son souci principal, dominant tous les autres s’il ne les excluait pas, irait à assurer l’entretien de son ménage, l’éducation de ses fils et l’établissement de ses filles. Quelle tentation, dès lors, de ne plus voir en ses fonctions sacrées qu’un gagne-pain, qu’un métier dont on tire le rendement maximum !
Un missionnaire de Syrie, le R. P. Ramier, nous apprend ce qu’est devenu, aux mains d’un clergé marié, le sacrement de pénitence dans les milieux schismatiques qu’il a observés : si la famille est un peu à l’aise, le curé viendra deux fois par an la confesser dans la maison ; pour les pauvres, il ne se dérangera pas. Le témoignage rapporté par Jullien, La Nouvelle Mission de la Compagnie de Jésus en Syrie (1831-1896), t. II, p. 208, montre jusqu’où peut descendre une pratique mercenaire du sacrement.
L’Église catholique a réussi non sans peine, grâce à une assistance merveilleuse de la Providence, à supprimer les pratiques simoniaques qui furent la honte du moyen âge ; jamais elle n’exposera de gaieté de cœur son clergé à la tentation de renouveler ces crimes ; et le mariage, en multipliant les besoins pécuniaires, risque de provoquer des arrière-pensées mercantiles qui aviliraient l’exercice du plus saint ministère. Cf. saint Pierre Damien, Contra intemperantes clericos, cap. 4 ; P. L., t. CXLV, 393.
Il est vrai qu’on suggère actuellement une autre solution : le prêtre demanderait sa subsistance à la science, à l’art, peut-être à l’industrie ; il se ferait avocat, médecin, vétérinaire… pour gagner de quoi vivre et élever une famille. Voir la Nouvelle Revue, 1911, t. VI, p. 448 sqq. La Condition du prêtre à notre époque. Mémoire attribué au cardinal Mathieu ; il est manifeste que cette pièce est un faux.
Ce n’est pas ici le lieu d’étudier sous toutes ses formes le problème complexe des professions accessibles ou interdites au clergé ; quelques brèves remarques suffiront à nous fixer sur la valeur de l’expédient proposé. Si l’Église admet, en certaines circonstances, que ses ministres s’acquittent de quelque emploi profane, elle n’approuve pas que cette activité extra-sacerdotale devienne pour eux une nécessité de fait ; elle ne prendra pas l’initiative de leur ouvrir une situation où ils seraient pratiquement forcés de se chercher un gagne-pain en dehors de leurs fonctions religieuses.
« Qu’aucun de ceux qui sont engagés dans la milice sacrée, dit saint Paul, II Tim., II, 4, ne s’embarrasse d’affaires séculières. » Les conciles et les papes se sont constamment efforcés, par des lois multipliées, de faire observer cette recommandation, dont la sagesse est manifeste. Un curé n’a pas le temps, il ne doit pas l’avoir, de mener de front deux vies parallèles, la vie sacerdotale et la vie d’avocat ou d’employé de bureau.
Son rôle, c’est de catéchiser les enfants, de préparer des sermons et de les prêcher, de visiter ses paroissiens à domicile, de diriger des patronages, de lancer les œuvres sociales. Il ne lui reste guère de loisirs, s’il prend vraiment sa tâche à cœur. Tous ne le font pas ? Tous ne se laissent pas absorber à ce point par leur ministère ? Eh bien ! les négligents ont tort ; mais ce n’est pas en les invitant à se choisir un emploi lucratif qu’on obtiendra d’eux plus de zèle pastoral.
En outre et surtout, l’Église, après saint Paul, s’inquiète de la mentalité que supposent ou que créent les entreprises temporelles, incompatibles avec l’esprit sacerdotal. La pratique habituelle des « affaires » maintient ceux qui s’y livrent dans une atmosphère terre à terre, malsaine à l’âme du prêtre, qui doit rester surnaturelle et saturée des pensées de foi. Les paroissiens, amenés à traiter d’intérêts pécuniaires avec leur curé comme avec un égal, oublieraient qu’il est leur pasteur. Son activité profane cacherait à leurs regards son caractère sacré ; son prestige en serait diminué, au détriment des âmes.
Indirectes, si l’on veut, ces conséquences du mariage des prêtres n’en seraient pas moins fâcheuses ; elles concourraient à déformer la vraie notion du sacerdoce. La paternité spirituelle s’allie mal à la paternité selon la chair, et il faut que le prêtre soit le père des âmes.
Il faut aussi qu’il soit apôtre. L’Église catholique ambitionne d’étendre le règne de Notre-Seigneur à l’univers entier : c’est de son essence. Tant qu’il restera un pays où l’Évangile n’est pas prêché, une tribu qui ignore Jésus et Marie, des missionnaires iront vers cette terre et ce peuple, pour leur porter la bonne nouvelle. Le feraient-ils, y mettraient-ils du moins le dévouement qui convertit, si leur cœur se partageait entre ces pauvres païens et leur fiancée ou leur épouse ?
Depuis le quinzième siècle et la découverte de continents nouveaux, des milliers de missionnaires se sont répandus sur l’Amérique, l’Asie, l’Afrique, pour y planter la foi. Beaucoup sont morts martyrs, ils ont conquis à Jésus-Christ des millions d’infidèles : c’étaient des prêtres latins, voués au célibat. Le clergé oriental n’a rien fait, ou presque rien, dans cette œuvre immense d’évangélisation.
Sans doute, à notre époque, les schismatiques et les protestants entretiennent à grands frais, dans des régions lointaines, de nombreux missionnaires ; mais le résultat ne répond qu’imparfaitement à l’effort. Voir l’article : Propagation de l’Évangile, col. 384-386. Or, le retard des protestants tient pour partie au mariage de leurs clergymen. Un anglican revenu à la foi romaine, le R. P. Bertram Wolferstan, a publié une série de témoignages, empruntés à ses anciens coreligionnaires, sur l’apostolat en Chine, The catholic Church in China, from 1860 to 1907. Cf. Études, 20 novembre 1910, t. CXXV, p. 558 sqq.
De ces textes, deux faits ressortent : les missionnaires protestants sont souvent contraints d’abandonner la partie pour des raisons de famille, et ils ont besoin d’un traitement très élevé. Aussi certaines sociétés de propagande n’acceptent-elles plus que des ouvriers célibataires : ils coûteront quatre fois moins et feront quatre fois plus d’ouvrage. L’Église catholique n’a pas attendu ces expériences pour comprendre que seul le célibat assure la liberté de se donner totalement à Dieu et aux âmes. Sans la chasteté, le prêtre ne peut pas être pleinement ce qu’il doit être, l’intermédiaire entre Dieu et le peuple, medius inter Deum et populum. Saint Thomas, III, q. 22, art. 1, in c.
III. Les objections
La thèse est belle, tout le monde en convient. D’aucuns la trouvent même trop sublime, bonne pour des anges et non pas pour des hommes. La chasteté, dit-on, est impossible ; l’instinct qu’elle prétend contrarier est irrésistible ; affecter d’en être maître n’est qu’une hypocrisie.
L’objection n’est pas jeune. Les clercs incontinents du moyen âge s’en faisaient déjà une excuse. Luther l’exprime crûment et la répète à satiété : « De même, dit-il, qu’il n’est pas en mon pouvoir de ne pas être homme, ainsi il ne dépend pas de moi de vivre sans femme. » Sermon de 1522, Vom ehelichen Leben. Voir aussi les textes cités par Denifle, Luther et le luthéranisme, trad. Paquier, t. I, p. 163 sqq., 173 ; t. II, p. 92 sqq.; et par Grisar, Luther, t. II, p. 200 ; cf. t. I, p. 423 sqq.; t. II, p. 498 sqq. De nos jours encore, c’est l’éternel refrain des défroqués.
Mais aucun catholique n’a le droit de souscrire à une pareille erreur, condamnée par le concile de Trente : « Si quelqu’un soutient qu’on peut contracter mariage, quand on ne se sent pas le don de la chasteté, même si on en a fait le vœu, que celui-là soit anathème ; car Dieu ne refuse pas cela à qui l’en prie comme il faut, et il ne souffre pas que nous soyons tentés au delà de nos forces. » Sess. xxiv, De sacr. matrim., can. 9. D. B., n. 979.
Ce qui peut faire illusion, c’est que, pour certains individus, la chasteté a des difficultés qui frisent l’impossibilité. Il s’agit de tempéraments profondément viciés, héritiers d’une tare atavique ou esclaves d’habitudes invétérées. Chez eux, l’appétit sensuel est si surexcité que ne pas le satisfaire leur serait un supplice ; la volonté a pris le pli de lui céder si docilement qu’à moins d’un miracle elle continuera de lui obéir. Peut-être même en arrivent-ils à n’avoir plus conscience d’actes qu’ils multiplient machinalement ; ou bien le trouble de leurs facultés mentales paralyse quelquefois leur libre arbitre et supprime leur responsabilité.
Mais ce sont là des cas anormaux de déséquilibre morbide. De tels sujets ne sont évidemment pas aptes au sacerdoce. Si, d’aventure, ils essayaient de s’y présenter, confesseurs ou directeurs seraient tenus de les en écarter. Saint Alphonse enseigne, et c’est la doctrine commune, qu’il faut refuser l’absolution au jeune homme qui voudrait recevoir le sous-diaconat malgré des habitudes vicieuses, si secrètes qu’on les suppose. Le prêtre à qui il en fait l’aveu lui interdira d’avancer aux Ordres sacrés tant qu’il n’aura pas donné des gages sérieux de conversion. Comme le dit le concile de Trente, la vie cléricale ne convient qu’à ceux « qui espèrent, avec la grâce de Dieu, pouvoir garder la continence ».
Pratiquement, les aspirants au sacerdoce demandent conseil longtemps d’avance au directeur de leur conscience ; celui-ci doit leur indiquer prudemment, en temps opportun, qu’ils vont au-devant de luttes pénibles et s’engagent dans la voie du sacrifice. Il s’assurera de leur générosité, de leur piété, de leur constance ; il n’approuvera ou n’encouragera leur vocation que si leur énergie et leur esprit de foi lui donnent confiance que, même exposés à des dangers réels, ils sauront se vaincre et rester fidèles.
Ainsi, le clergé ne doit se recruter que parmi les candidats dont le chaste passé garantit l’avenir. Même pour ceux-là, personne ne prétend qu’ils éviteront les chutes sans prendre de précautions. « Veillez et priez, dit Notre-Seigneur (Matth., xxvi, 41), afin de ne pas entrer en tentation ; l’esprit est prompt, mais la chair est faible. » Aussi l’Église impose-t-elle à ses prêtres, en même temps que la loi du célibat, des règles qui en rendent l’observation possible.
Le droit commun ou les statuts particuliers prescrivent un ensemble de précautions dont le but est d’écarter de la vie ecclésiastique les occasions dangereuses : défense, sauf exception, de loger sous le même toit que des femmes ; défense de fréquenter le parloir des religieuses ; défense de confesser les femmes hors du confessionnal ; interdiction des divertissements trop libres et des lieux de réunion trop profanes ; prohibition des recherches d’élégance dans le costume et la tenue extérieure ; obligation de porter un vêtement spécial qui, en distinguant les clercs du public laïque, les désigne au respect d’autrui et les rappelle eux-mêmes au sentiment de leur dignité.
Ces préservatifs ne suffisent pas encore. La chasteté a besoin d’un aliment positif, et comme d’une flamme intérieure, qui rende l’esprit aussi bien que le corps lumineux et pur. Mais toute la vie du prêtre, s’il la règle selon les préceptes et les conseils qu’on lui prodigue, concourt à entretenir au fond de son cœur ce principe qui neutralise les ferments de corruption.
Dès le séminaire, il fut préparé à se garder du mal. On proposa à sa méditation les grandes vérités de foi, d’où germent l’horreur du vice et le culte de la virginité ; on l’exerça à fuir l’oisiveté et la rêverie ; on lui apprit à se créer par l’étude, la lecture, la récréation même, un petit monde intime de souvenirs inoffensifs ; surtout on fortifia sa volonté en exigeant de lui travail et discipline. Le séminaire, avec sa règle presque monacale, est destiné à former le prêtre, c’est-à-dire à lui donner des habitudes qui le suivront tout le long de sa carrière.
Quand un séminariste, après sa dernière ordination, quitte la maison où s’achevèrent ses études et se trouve lancé dans le ministère actif, l’esprit du règlement doit rester intact : méditation quotidienne, retraites périodiques, lectures sérieuses, travail, efforts sur soi, guerre aux tendances mauvaises et mortification, prière fréquente, union de l’âme à Notre-Seigneur crucifié et à la Vierge Immaculée : tel est le régime normal du prêtre catholique.
La chasteté est une affaire de grâce. Jamais l’Église n’a cru que la nature déchue pouvait triompher, par ses propres forces, de toutes les tentations de la chair. Les théologiens enseignent que l’homme, tel qu’il est actuellement, n’est pas capable, sans la grâce, d’éviter longtemps le péché mortel. Vienne la grâce, secours surnaturel qui met au service de notre infirmité la force même de Dieu, et la victoire change de camp.
Cette grâce triomphante est un don gratuit de la Bonté infinie. Mais jamais le Seigneur ne la refuse à ses prêtres, voués à la chasteté, qui la lui demandent sincèrement. Au jour de leur ordination, il leur infusa, par le rite sacramentel, le germe des énergies qui les maintiendraient, pendant toute leur carrière, à la hauteur de leurs devoirs. L’Église, secondant ses desseins, les engage, les oblige à féconder ce germe par les moyens qui font pleuvoir la grâce : la prière et la communion.
Sans parler des exercices de piété facultatifs, l’Église ordonne aux prêtres de réciter tous les jours le Bréviaire ; elle leur permet de célébrer tous les jours la sainte Messe, et l’immense majorité d’entre eux s’est fait de la célébration quotidienne une habitude, un besoin : c’est le secret de leur chasteté. L’Eucharistie est le centre d’où rayonne la pureté du clergé. C’est surtout à cause de la Messe qu’il doit être parfaitement chaste, et c’est par la Messe qu’il peut l’être.
Si donc le prêtre mène une vie vraiment sacerdotale, occupée et priante, s’il célèbre dignement les saints mystères, la chasteté lui est possible. Dirons-nous qu’elle lui est facile ? Cela dépend. Certains sentent toute leur vie le travail d’une lutte pénible ; leur mérite en est accru. D’autres, en très grand nombre, connaissent de longues périodes de calme, et les tempêtes qui, par intervalles, effleurent la surface de leur âme, n’en troublent pas les profondeurs.
Mais si on néglige la prière, si on se permet imprudemment toutes les lectures et toutes les fréquentations, l’âme peu à peu s’attiédit. On en vient vite aux chutes lourdes et honteuses. Les scandales retentissants n’ont pas d’autre histoire. Luther, moine, professeur, prédicateur et vicaire de son ordre, se laisse absorber par ses occupations extérieures jusqu’à ne plus trouver le temps de réciter son office ni de dire la messe ; il oublie ses devoirs de règle, perd le souci de sa vie spirituelle, s’adonne à la boisson, et bientôt s’avoue brûlé par la concupiscence.
En un mot, la continence, impossible à la nature, est possible à la grâce, que Dieu offre libéralement à ses prêtres. Ceux-ci ne se trouveraient désarmés devant la tentation que s’ils négligeaient les secours, positifs et négatifs, que l’Église leur propose ou leur impose.
Les adversaires du célibat ne se tiennent pas pour battus. Soit, répliquent-ils, admettons que la continence n’est pas absolument impraticable. Elle est en tout cas malsaine, contraire aux exigences de l’hygiène ; s’y astreindre, c’est se mettre sur le chemin de la neurasthénie et de la folie.
Sur quoi j’observe d’abord que certaines incommodités dont souffrent plusieurs célibataires tiennent moins à leur chasteté qu’à leur manque d’esprit pratique : ils ne savent pas organiser leur vie ni se procurer une alimentation saine ; ou bien ils se réduisent à un isolement qui leur pèse. Un emploi du temps mieux réglé, une hygiène mieux comprise, souvent aussi plus de travail, plus de zèle à s’occuper du prochain en s’oubliant soi-même, suffirait à guérir bien des migraines et des humeurs noires.
Quant aux prétendus dangers physiologiques de la continence elle-même, l’auteur cède la parole aux spécialistes et rapporte le témoignage de médecins compétents : Dr Francotte, professeurs et médecins réunis à la conférence internationale de Bruxelles, docteur Ch. Féré, professeur Aschaffenburg de Cologne, professeur Seved Ribbing, docteur Albert Moll, docteur Emil Kraepelin, docteur R. von Krafft-Ebing, docteur L. Lowenfeld, et d’autres autorités médicales. Retenons comme un fait acquis que la continence est de soi inoffensive.
Quant aux déséquilibrés dont le tempérament, à raison de tares individuelles, s’accommoderait mal de la chasteté, ce n’est pas dans leurs rangs que se recrute normalement le clergé catholique ; l’Église n’avait donc pas à tenir compte de leurs misères spéciales, quand elle fixait le droit commun des clercs. Les victimes du célibat canonique, s’il y en a, sont fort rares. Le martyrologe du mariage serait autrement riche.
Une femme meurt en donnant le jour à son enfant, un chef de famille succombe à la peine en travaillant pour les siens ; indirectement, mais réellement, c’est le mariage qui les tue. S’ensuit-il que le mariage soit une institution néfaste ? Non, parce que le but de l’existence n’est pas de se bien porter ; la santé, comme tout autre bien créé, n’est qu’un moyen de servir Dieu, de sauver son âme, et d’aider le prochain à se sanctifier. Il est licite, et quelquefois obligatoire, de la compromettre pour une fin plus haute.
Ainsi le jeune homme digne du sacerdoce a compris la beauté de la chasteté ; il l’aime, il la veut, avec tous les sacrifices qu’elle comporte et qui en font la valeur. Alors même qu’il s’imaginerait qu’elle lui coûtera plus cher qu’aux autres, que, contrairement à la règle commune et aux assurances des médecins, elle lui prendra un peu de sa santé et quelques années de son existence, il en voudrait encore, heureux de ressembler de moins loin au divin Prêtre, le Christ vierge et crucifié.
Une dernière objection, plus perfide, s’attaque à la moralité du célibat. Sans doute, dit-on, la loi qui le prescrit aux prêtres serait de nature à les sanctifier, mais à condition qu’elle fût observée loyalement. Or, elle ne l’est pas, elle ne l’a jamais été. En enlevant aux ministres de l’autel la possibilité d’unions légitimes, conformes au vœu de la nature, l’Église n’a réussi qu’à les provoquer au péché. C’était fatal, car « qui veut faire l’ange, fait la bête », et il n’est que temps de revenir au conseil de saint Paul : il vaut mieux se marier que de brûler. I Cor., vii, 9.
Une remarque très simple suffit de prime abord à jeter quelque doute sur le bien-fondé de pareilles accusations. Si les effets du célibat sont aussi désastreux qu’on le prétend, comment se fait-il que l’Église maintienne sur ce point avec tant d’insistance sa législation traditionnelle ? Les chefs de la hiérarchie connaissent mieux que personne le fort et le faible du corps sacerdotal ; or ils ne consentent, en fait de chasteté, à aucune concession. C’est donc qu’à leur avis le célibat clérical produit autre chose que des fruits pourris.
De fait, les auteurs de ces pamphlets usent d’un procédé injuste et déloyal. Ils accumulent en un effrayant raccourci tous les scandales qui ont désolé l’Église au cours des siècles ; mais cette série de crimes est loin de constituer tout le passé et tout le présent de l’Église. Réduire son histoire à ce peu de pages sombres, c’est la mutiler, donc la dénaturer.
Oui, l’incontinence des clercs fut une plaie dont l’Église, à certaines périodes, souffrit cruellement. Mais en même temps que des prévaricateurs, il y eut toujours des saints. Chaque siècle en a connu. C’étaient souvent des prêtres et des religieux, héroïquement fidèles à leur vœu de chasteté, et ce renoncement à leurs sens fut d’ordinaire le premier effort de leur ascétisme. À leur école se formèrent des élites nombreuses de disciples ; les annales de chaque diocèse, de chaque ordre religieux, compteraient par centaines ces types nobles et purs d’abnégation chrétienne. C’en est assez pour racheter bien des misères.
Si l’Église a connu les abus dans son sein, jamais elle ne les a approuvés, jamais elle ne s’y est résignée ; elle a voulu les abolir, et elle y a réussi. Rien de révélateur d’une action de l’Esprit-Saint comme ces réformes successives, qui ramenèrent périodiquement les mœurs cléricales à une correction plus édifiante. Après les tristesses du dixième et du onzième siècle, les papes, qui ne se lassaient pas de combattre pour la continence des clercs, finirent par triompher en fait comme en droit.
Au treizième siècle, dit l’abbé Vacandard, les prêtres qui vivaient dans le concubinage ne formaient plus qu’une exception. On eut ensuite à déplorer un recul ; mais le concile de Trente entreprit une réforme générale ; à mesure que ses décrets furent appliqués dans les différentes contrées de l’Europe, à mesure aussi monta le niveau de la sainteté sacerdotale. Les dispositions relatives à la formation longue et surnaturelle des candidats aux ordres furent spécialement bienfaisantes.
Bornons-nous aux résultats acquis en France. Il fut de mode, pour un temps, de dire beaucoup de mal de notre clergé du dix-huitième siècle ; on s’est aperçu depuis qu’il valait mieux que sa réputation. Tocqueville témoigna qu’il avait commencé l’étude de l’ancienne société plein de préjugés contre lui et l’avait finie plein de respect. M. de La Gorce, dans son enquête sur les évêques, les abbés, les prêtres, à la veille de la Révolution, conclut que, parmi eux, le libertinage de l’esprit et la dépravation des mœurs sont à l’état d’infime exception.
Après la persécution jacobine et la restauration concordataire, au dix-neuvième siècle, le progrès s’accentua. Actuellement, nos prêtres, dans l’ensemble, sont bons, fidèles aux devoirs de leur état. Il ne s’agit pas de les canoniser en masse, mais simplement de se rendre compte d’une situation généralement reconnue : l’opinion publique honore leur vertu ; la preuve en est dans l’étonnement que causent les faiblesses dont l’un ou l’autre, par accident, se rend coupable.
Des langues malveillantes insinuent que les apparences peuvent être trompeuses, et qu’une conduite extérieurement sérieuse n’est pas une preuve infaillible de la pureté du cœur. Ce n’est pas en tout cas une preuve du contraire, et nul n’a le droit de supposer des fautes cachées, là où aucun indice n’en suggère l’existence. Il y a chez nous des curés, des missionnaires, et grâce à Dieu en grand nombre, dont la vie, au vu et su de paroisses entières, est si dévouée, si sanctifiée par l’abnégation, si féconde en succès apostoliques, que le moindre soupçon à leur égard révolterait tous ceux qui les approchent.
Est-ce à dire que tous nos prêtres sont impeccables, et que, dans la lutte contre les tentations, jamais aucun ne se laisse vaincre ? Certainement non ; quelle classe d’hommes tant soit peu nombreuse réalise cette persévérance unanime dans le bien ? Qu’on y prenne garde, toutefois : dans la carrière des prêtres qui ne sont pas immuablement fidèles, à part des exceptions vraiment monstrueuses, les chutes ne sont que des accidents, des défaillances momentanées, profondément regrettables, mais bientôt expiées par le repentir et suivies d’un courageux relèvement.
Il faut chercher à les prévenir, c’est entendu. Seulement le pire des remèdes serait le mariage. D’abord ce palliatif serait insuffisant. Il éviterait, je le veux bien, quelques fautes ; il ne les empêcherait pas toutes. Luther lui-même, avant d’avoir consommé sa rupture avec Rome, reconnaissait qu’une vierge, une veuve, un célibataire, satisfont au commandement de ne pas succomber à la concupiscence avec plus de facilité qu’une personne mariée, qui accorde déjà quelque chose à la concupiscence.
Peu d’années après, il se mariait et engageait les prêtres, les moines, les nonnes, à en faire autant pour se délivrer de leurs tentations. Malheureusement, le succès ne répondit pas à son attente ; « rien ne peut guérir la passion », déclarait-il en 1536, pas même le mariage, et il appuyait sa thèse de commentaires cyniques. Au témoignage de ses contemporains, les défroqués qui, entraînés par lui, s’étaient choisi des épouses, ne trouvaient pas près d’elles l’antidote de leurs vices.
Mais admettons que le mariage, s’il était permis au clergé, préserverait du naufrage ou d’accidents pénibles quelques vertus fragiles. À quel prix payerions-nous ces sauvetages ! Le prêtre marié, c’est l’idéal défloré, c’est la vie sacerdotale ramenée au niveau d’un fonctionnarisme banal, c’est le prestige du père des âmes détruit aux yeux de son peuple, c’est le sentiment de son caractère sacré obscurci en sa propre conscience, c’est l’intimité de ses rapports avec Dieu compromise et la flamme apostolique étouffée en son cœur par les soucis du ménage.
Qui se résoudrait à cette déchéance ? S’il faut choisir entre un homme qui tend habituellement vers le mieux, qui s’efforce de gravir les sentiers ardus de la perfection, quitte à trébucher quelquefois pour se ressaisir aussitôt, et un honnête bourgeois qui chemine sans encombre à égale distance des abîmes et des sommets, je préfère le premier, celui qui monte. C’est lui qui, malgré ses faux pas, arrive finalement le plus haut et entraîne à sa suite le plus d’âmes vers le ciel.
À l’heure actuelle, en Angleterre, le protestantisme lui-même s’éprend de célibat, et les simples fidèles le réclament pour leurs pasteurs. L’Église catholique romaine a des prêtres ; elle ne se résignera pas à se contenter de clergymen.
Le progrès est ailleurs. Si on veut rendre meilleur encore un clergé déjà excellent, il suffit de suivre de plus près les conseils tant de fois répétés par les autorités compétentes. Qu’on surveille le recrutement, et qu’on écarte impitoyablement du sanctuaire les vocations douteuses, car Pie X nous avertit qu’ici la qualité importe plus que le nombre : « Mieux vaut manquer de pasteurs, écrit-il au métropolitain du Venezuela, que d’en avoir dont la perversité soit pour le peuple chrétien une cause de ruine, et non pas de salut. » Acta Ap. Sed., 1912, p. 46.
Qu’on assure aux futurs prêtres, dès leur jeune âge autant que possible, une éducation surnaturelle ; faisant écho à une longue tradition, le concile de Trente insiste sur la nécessité de former de bonne heure à la piété et aux bonnes mœurs ceux qui monteront un jour à l’autel. Sess. xxiii, De réf., c. 18. D’autres moyens encore ont été proposés ; plusieurs conciles provinciaux recommandent aux curés et aux vicaires la vie en commun, qui pare aux dangers de l’isolement et protège l’intégrité des mœurs.
En tout cas, l’essentiel est de faire, de nos séminaristes et de nos prêtres, des hommes de caractère et de foi, maîtres d’eux-mêmes, portant au cœur un grand amour de Jésus, de Marie et de leurs frères. Solutio totius difficultatis Christus ! Le problème du célibat ecclésiastique, comme bien d’autres, se résout dans le Christ. Notre-Seigneur, dont nous ne séparons jamais sa sainte Mère, est l’âme de cette grave discipline.
C’est Lui, sa doctrine, son exemple, qui, dès l’aurore du christianisme, fit lever au fond des cœurs, surtout des cœurs sacerdotaux, l’ambition d’une pureté infiniment délicate ; c’est Lui, présent dans la sainte Eucharistie, qui demande à ses prêtres de se réserver virginalement pour Lui seul ; et c’est Lui, par sa grâce, qui leur rend ce sacrifice possible et aimable.
Si on s’en tient au point de vue naturel, on peut alléguer en faveur de la chasteté quelques motifs plausibles ; de fait, des protestants ou des incrédules ont écrit de belles pages sur ce thème ; mais ils n’ont pas le secret de joindre à leurs conseils la force de les suivre, et les convictions qu’engendrent leurs raisonnements s’évanouissent au premier souffle des passions.
La vérité intégrale et féconde habite un monde supérieur, où n’atteignent que la foi et la charité : le prêtre, nous dit-elle, doit être un autre Christ ; or, le Christ fut vierge et victime, parce qu’il aima ; le prêtre sera donc chaste, pour l’amour et par la vertu du Christ.
Henri Auffroy, S. J.