Évêques
Sommaire
- Introduction et division
- § I. Les ἐπίσκοποι et les πρεσβύτεροι du premier siècle
- § II. L’organisation des églises par les Apôtres
- § III. Les listes épiscopales depuis les Apôtres
- § IV. L’épiscopat au II e siècle
- § V. La succession apostolique des évêques ou l’origine divine de l’épiscopat
- § VI. Conclusion : argument théologique
- Bibliographie
Introduction et division
ÉVÊQUES. — Comme jadis au temps de la Réforme, on a beaucoup agité et débattu de nos jours la question de l’origine de l’épiscopat.
C’est en effet une thèse fondamentale de la doctrine de l’Église catholique que les évêques sont les successeurs des Apôtres et que le corps épiscopal, qui gouverne l’Église du Christ dans le monde entier, n’est pas autre chose que la continuation du collège apostolique, dont il a hérité l’autorité et les pouvoirs divins. Les évêques, supérieurs aux simples prêtres, sont au premier rang de la hiérarchie ecclésiastique.
Les protestants en général rejettent l’autorité de l’Église et toute sa hiérarchie, son sacerdoce, l’origine et la succession apostoliques des évêques et leur supériorité sur les prêtres. Ils proclament le caractère purement laïque de tous les ministres.
Les critiques libéraux ont multiplié les essais et les hypothèses pour expliquer la formation de l’épiscopat sans transmission du pouvoir apostolique. À leur avis, la hiérarchie tout entière n’est qu’une institution purement humaine, appelée progressivement à l’existence sous l’action combinée de divers facteurs : le besoin notamment aurait créé l’organe.
Non seulement la synagogue, mais surtout les associations religieuses du monde gréco-romain auraient considérablement influencé l’organisation des premières communautés chrétiennes, bien que celles-ci ne reproduisent aucun type déterminé de ces associations. La constitution de l’Église primitive serait toute différente de celle de l’Église catholique ; en particulier il n’y aurait eu à l’origine ni évêques, ni hiérarchie.
Allons donc aux sources ; dépouillons les écrits et les documents des deux premiers siècles pour y apprendre l’origine et le développement de l’épiscopat.
En guise d’introduction, il est utile de se demander si Jésus-Christ a prétendu instituer une Église organisée, hiérarchiquement constituée. Cette étude préliminaire a été faite dans l’article Église.
Nous pouvons donc directement entamer la question du fait historique, étudier les Églises fondées par les Apôtres depuis la Pentecôte et rechercher s’il y avait là une hiérarchie, et principalement un épiscopat.
Voici la division de notre travail :
§ I. Les ἐπίσκοποι et les πρεσβύτεροι du premier siècle. — 1. Opinions des auteurs. — 2. Les noms avant le christianisme. — 3. Les ἐπίσκοποι chrétiens. — 4. Les πρεσβύτεροι chrétiens. — 5. Étude comparative des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι. — 6. Dignité des ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι.
§ II. L’organisation des églises par les Apôtres. — I. Jérusalem. — II. Églises de saint Paul : A. Éphèse ; B. La Crète ; C. Philippes et Thessalonique ; D. Corinthe ; E. Disciples de l’Apôtre ; F. Apôtres, Prophètes et Docteurs ; Conclusion sur l’œuvre d’organisation de saint Paul. — III. Saint Pierre : A. Églises d’Asie ; B. Rome. — IV. Saint Jean : A. Ses écrits : 1. L’Apocalypse ; 2. La 3e Épître. B. Tradition historique : 1. S. Ignace d’Antioche ; 2. S. Irénée ; 3. Fragment de Muratori ; 4. Clément d’Alexandrie ; 5. Tertullien.
§ III. Les listes épiscopales depuis les Apôtres. — I. Rome. — II. Antioche. — III. Alexandrie. — IV. Jérusalem : A. Église judéo-chrétienne ; B. Église grecque.
§ IV. L’épiscopat au IIe siècle. — I. Grèce : Corinthe ; Athènes ; Crète. — II. Témoignages de saint Justin et d’Hégésippe. — III. Asie Mineure. — IV. Controverse pascale.
§ V. La succession apostolique des évêques, ou l’origine divine de l’épiscopat. — I. Les Pastorales. — II. Lettre de S. Clément de Rome. — III. S. Ignace d’Antioche. — IV. Hégésippe. — V. S. Irénée.
§ VI. Conclusion : argument théologique. — Bibliographie.
§ I. — Les ἐπίσκοποι et les πρεσβύτεροι du premier siècle
Constat initial et problème
Il est incontestable que dès le commencement du second siècle en Asie Mineure et un demi-siècle plus tard dans toute l’Église, le titre ἐπίσκοπος était réservé au dignitaire ecclésiastique que nous appelons évêque, supérieur aux prêtres ou πρεσβύτεροι. Les lettres de S. Ignace d’Antioche et de Denys de Corinthe, les Mémoires d’Hégésippe, les écrits de S. Irénée, de Polycrate et de Tertullien en rendent témoignage.
Pour ne citer que l’évêque d’Antioche, mort martyr en 107, au plus tard en 115, dans les lettres que, au cours de son voyage vers Rome, il adresse aux églises de l’Asie Mineure, nous le voyons établir clairement la distinction entre l’évêque, les prêtres et les diacres.
Il exhorte les Éphésiens à être soumis à l’évêque, ἐπίσκοπος, et aux prêtres, πρεσβυτέριον ; il rencontra l’évêque de Magnésie avec ses prêtres et son diacre (Magn., 11) ; il salue affectueusement les Philadelphiens, surtout s’ils restent unis avec leur évêque et ses prêtres et diacres, désignés suivant l’avis du Christ (Philad., inscr.).
Au commencement du IIe siècle les mots ἐπίσκοπος et πρεσβύτερος avaient donc déjà, au moins dans certaines églises, le sens que nous leur donnons actuellement.
Mais en était-il de même au Ier siècle de notre ère ?
1. Opinions des auteurs
1. Opinions des auteurs. — Les auteurs sont divisés à ce sujet en de nombreux avis, que nous ramenons à trois classes principales :
1° Les mots, dès les temps apostoliques, ont eu le même sens que depuis lors. L’Anglais Pearson (Vindiciae Ignatianae, Migne, P. G., t. V, col. 434 sqq.) défend cette opinion. Le P. Petau (Dissert. eccl., lib. I, c. i, 2 ; De eccl. hier., lib. VI, c. 4, et passim), dans une première opinion, que suit aussi Perrone (De Ordine, n. 104), est à peu près du même avis : dans la plupart des églises, tous les pasteurs étaient à la fois prêtres et évêques ; ils étaient appelés tantôt ἐπίσκοποι, tantôt πρεσβύτεροι, d’après leur double caractère.
2° Selon l’opinion la plus commune, ces titres s’employaient indistinctement l’un pour l’autre.
Mais les auteurs se séparent dans la signification à donner aux titres.
Les uns croient que leur signification était générale et qu’ils désignaient indifféremment les évêques et les prêtres. C’est l’avis de S. Jean Chrysostome (Hom. 1 in Phil., i), suivi par Œcumenius (In Act. xx, 17, 28 ; Phil. i, 1 ; I Tim., iii, 8 ; Tit. i, 8), Théophylacte (in l. c.), les grands scolastiques et notamment S. Thomas (IIa-IIae, q. 184, a. 6, ad 1), et beaucoup de théologiens modernes.
Les autres pensent que les deux synonymes avaient un sens bien déterminé et ne désignaient que les simples prêtres. Telle est l’interprétation de S. Jérôme (in Tit., i, 5 ; Ep. ad Evang., cxlvi al. lxxxv), de Théodore de Mopsueste (Comment. in epist. S. Pauli, Tim., iii), de Théodoret (in Phil., i, 1 ; in I Tim., iii, 1), d’Ambrosiaster (in Eph., iv, 11-12), de Raban Maur (Comm. in I Tim., ii) et de nombreux auteurs contemporains. Le P. Petau fut amené par ses études à abandonner sa première opinion pour embrasser celle-ci.
Les protestants et les rationalistes jusqu’à Hatch se sont toujours plu à reconnaître l’identité des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι ; cette synonymie était même à leurs yeux l’argument principal pour nier la supériorité des évêques sur les prêtres dans la primitive Église.
3° Mais depuis la publication du livre de Hatch et sa traduction en allemand par Harnack en 1883, les critiques libéraux partisans de l’évolutionnisme ont pris une nouvelle direction. Les communautés primitives porteraient l’empreinte des institutions sociales du monde gréco-romain et seraient calquées pour l’organisation sur les corporations religieuses contemporaines. Il n’y aurait pas eu de constitution type, mais au contraire une grande variété de régimes d’église à église.
L’unité serait le fruit d’un long acheminement.
La plupart de ces auteurs remettent en doute ou rejettent l’identité des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι. Ce sont pour eux des titres absolument distincts, désignant des fonctions non pas subordonnées, mais diverses de leur nature.
Les épiscopes, comme ils aiment à dire, ne sont que des économes, chargés du service d’ordre matériel, de la discipline, du culte, des finances, des relations avec l’extérieur ; les presbytres sont les notables, par suite de l’ancienneté, de l’âge ou de quelque supériorité d’ordre moral ; le presbytérat n’est pas une fonction proprement dite, mais un rang honorifique. Ni les épiscopes, ni les presbytres n’exerçaient le ministère de la parole qui était l’apanage des charismatiques.
Dès le second siècle ces divers éléments se fusionnèrent en un seul organisme en faveur surtout de ἐπίσκοπος, qui obtint ainsi tout le pouvoir épiscopal.
2. Les noms avant le christianisme
2. Les noms avant le christianisme. — ἐπίσκοπος se trouve chez les auteurs sacrés et profanes pour désigner des préfets, des gouverneurs dépendants du pouvoir souverain (Homère, Iliade, xxii, 255 ; Odyssée, viii, 163 ; Num., xxxi, 14 ; Judg., ix, 28 ; I Chron., xiii, 15, 20 ; II Chron., xxxi, 12 ; xxxiv, 12, 17 ; Isai., lx, 17 ; I Mach., i, 51). Étymologiquement, c’est un inspecteur, un intendant chargé de certaines fonctions de surveillance.
Le mot πρεσβύτερος, à forme de comparatif, si l’on s’en rapporte à son origine, signifie, quand il est adjectif, âgé, ancien (Luc, xv, 26 ; Act., ii, 17 ; I Tim., v, 1), de là vénérable ; quand il est employé substantivement vieillard, par extension notable. Les πρεσβύτεροι, car souvent le nom est employé collectivement pour un collège, sont les personnes les plus respectables par l’âge, les anciens du peuple.
De la supériorité de l’âge, il est venu à désigner la prérogative de l’autorité, de la dignité, parce que les sociétés primitives, ainsi que les aristocraties, sont gouvernées par un sénat ou conseil d’anciens, qui prend divers noms : senatus et senatores à Rome, γερουσία et γέροντες à Sparte, aldermen en Angleterre, cheikh en pays de langue arabe.
Chez les Juifs surtout, leur influence dans l’administration publique était grande : au temps de Moïse et des Juges, à l’époque des Rois, pendant et après la captivité et même sous la domination romaine, les anciens ne cessent de prendre une part importante dans le gouvernement de la nation.
Dans le Nouveau Testament les πρεσβύτεροι juifs apparaissent comme les assesseurs du Grand Sanhédrin à côté des princes des prêtres et des scribes (Matt., xvi, 21).
La notion générale de chacun de ces titres a reçu une détermination plus précise dans l’usage chrétien. Laissons parler les documents du premier siècle.
3. Les ἐπίσκοποι chrétiens
3. Les ἐπίσκοποι chrétiens. — Les ἐπίσκοποι sont mentionnés dans l’adresse de l’épître écrite par S. Paul aux Philippiens durant sa première captivité : « Paul… aux saints de Philippes avec les ἐπίσκοποι et les diacres. »
Dans le discours de Milet, qui se trouve rapporté par S. Luc dans les Actes, xx, 28, S. Paul dit aux πρεσβυτέροις qu’il avait mandés d’Éphèse : « Veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau, sur lequel l’Esprit-Saint vous a établis surveillants, ἐπισκόπους, pour gouverner, ποιμαίνειν, l’Église du Seigneur acquise par son sang. »
À son départ d’Éphèse, S. Paul y avait laissé son disciple Timothée pour veiller à la pureté de la doctrine et au maintien de la discipline ; il lui écrit sa première lettre pour lui renouveler ses instructions et lui faire connaître les qualités requises dans le surveillant, ὁ ἐπίσκοπος. « Si quelqu’un ambitionne l’ἐπισκοπῆς, il désire une belle œuvre. Il faut donc que τὸν ἐπίσκοπον soit irréprochable… tenant ses enfants soumis en toute vertu, — celui qui ne sait présider à sa famille, comment prendrait-il soin de l’Église de Dieu ? — » (I Tim., iii, 1 ss.)
Ce sont exactement les mêmes avis que l’Apôtre envoie à son autre disciple, Tite : « Je t’ai laissé en Crète avec la mission d’établir les choses qui manquent et de constituer des πρεσβυτέρους dans les villes, comme je te l’ai ordonné : si quelqu’un est sans reproche,… ayant des enfants soumis… car il faut que ὁ ἐπίσκοπος soit sans reproche en sa qualité d’intendant de Dieu…, qu’il soit capable de prêcher la saine doctrine et de réfuter les contradicteurs. » (Tit., i, 5-9.)
S. Pierre, dans la première épître adressée aux chrétiens d’Asie Mineure, v, exhorte « les anciens, τοὺς πρεσβυτέρους, des églises à paître le troupeau de Dieu confié à leurs soins, à être de bons surveillants, ἐπισκοποῦντες » ; il appelle le Seigneur lui-même « chef des pasteurs, ἀρχιποίμην », 4 ; et en un autre endroit « le pasteur et le surveillant des âmes fidèles, τὸν ποιμένα καὶ ἐπίσκοπον τῶν ψυχῶν ὑμῶν », II, 25.
La lettre de l’église de Rome à celle de Corinthe, que toute l’antiquité attribue à S. Clément de Rome, traite longuement la question de l’autorité des ἐπίσκοποι. Cette lettre est un document de la plus haute importance. Non seulement elle nous renseigne sur l’organisation contemporaine des églises de Corinthe et de Rome, mais de plus elle atteste et certifie l’origine apostolique du gouvernement et de la hiérarchie dans l’Église.
Voici comment elle décrit la mission et l’œuvre des Apôtres, fondateurs de la religion chrétienne : « Les Apôtres, envoyés par le Seigneur Jésus-Christ, nous apportèrent l’Évangile ; Jésus-Christ a été envoyé par Dieu. Le Christ est donc l’envoyé de Dieu, les Apôtres sont ceux du Christ : l’une et l’autre mission se firent régulièrement de par la volonté de Dieu.
Après avoir donc reçu leurs instructions, et après avoir été confirmés par la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pleins de foi en la parole de Dieu, ils s’en allèrent avec la conviction donnée par l’Esprit-Saint, porter la bonne nouvelle de la venue du royaume de Dieu. Prêchant donc dans les bourgs et les villes, ils établirent leurs prémices (c’est-à-dire, leurs premiers disciples), après les avoir éprouvés par l’Esprit, surveillants et diacres, ἐπισκόπους καὶ διακόνους, des futurs fidèles.
Et ce n’était pas une nouveauté ; car depuis longtemps les surveillants et les diacres avaient été l’objet d’une prédiction. En effet, l’Écriture dit quelque part : J’établirai leurs surveillants, τοὺς ἐπισκόπους, en justice et leurs ministres, τοὺς διακόνους, en fidélité (c’est-à-dire je leur donnerai des surveillants justes et des ministres fidèles). Et quoi d’étonnant si les Apôtres, à qui cette œuvre a été confiée par Dieu dans le Christ, ont établi ceux que je viens de dire ? »
S. Clément trouve alors une confirmation de son enseignement dans les livres de Moïse, où Dieu lui-même fait choix d’une tribu, d’une famille, pour lui confier le service divin et la direction de son culte. Après avoir énoncé de nouveau, comme transition, l’institution apostolico-divine du double ordre des surveillants et des diacres, Clément fait le récit de la verge d’Aaron fleurissant et portant des fruits dans le tabernacle, tandis que les verges des autres tribus y demeuraient stériles.
Par ce miracle, Dieu a manifesté en face de tout le peuple, à l’occasion de la compétition des tribus, le choix qu’il avait fait de la famille d’Aaron pour le sacerdoce ; désormais, l’ordre était assuré, car « Il fit ainsi pour prévenir tout désordre en Israël » (xliii, 6).
Aussitôt l’auteur fait l’application de cet événement au ministère chrétien ; il établit le principe de sa propagation et les conditions d’authenticité auxquelles on reconnaîtra les pasteurs légitimes : « Ainsi nos Apôtres savaient par Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il y aurait lutte au sujet de la dignité de la surveillance, τῆς ἐπισκοπῆς.
C’est pourquoi, doués d’une prescience parfaite, ils instituèrent les susdits (= les surveillants et les diacres), et ensuite ils établirent en règle qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés reprissent leur ministère.
En conséquence, ceux qui furent établis par eux (les Apôtres) ou ensuite par les autres hommes illustres avec l’assentiment de toute l’Église, et qui ont accompli sans reproche leur fonction auprès du troupeau du Christ, modestement, paisiblement et dignement, et qui depuis longtemps ont reçu de tous un excellent témoignage, ceux-là, il n’est pas juste, à notre jugement, de les destituer de leur fonction.
Oui, nous commettrions un grand péché, en destituant de leur surveillance, τῆς ἐπισκοπῆς, ceux qui ont offert les dons d’une manière irréprochable et sainte. Bienheureux les anciens, οἱ πρεσβύτεροι, qui ont déjà achevé leur carrière et qui ont eu une fin pleine de mérites et de perfection ! Ils ne redoutent pas qu’on les chasse de la place qui leur revient.
Nous voyons, en effet, que vous en avez éloigné quelques-uns qui gouvernaient bien, de l’office honorable dont ils avaient été régulièrement investis. »
Enfin les ἐπίσκοποι se trouvent également mentionnés avec les diacres dans la Διδαχή, ou Doctrine des douze Apôtres, petit manuel de la religion chrétienne datant des environs de l’an 100, composé selon l’opinion la plus probable pour les fidèles de la Palestine.
« Le jour du Seigneur réunissez-vous, rompez le pain eucharistique après avoir confessé vos péchés afin que votre sacrifice soit pur. Que nul, s’il est en désaccord avec son ami, ne s’unisse à vous jusqu’à ce qu’il y ait eu réconciliation, de crainte que votre sacrifice ne soit souillé. Car le Seigneur a dit : Qu’en tout lieu et en tout temps un sacrifice pur me soit offert, parce que je suis un grand roi, dit le Seigneur, et mon nom est admirable parmi les nations.
Élisez-vous donc des surveillants et des diacres, ἐπισκόπους καὶ διακόνους, dignes du Seigneur, des hommes doux, désintéressés, vrais et éprouvés : car ils accomplissent pour vous, eux aussi, le ministère des prophètes et des docteurs. Ne les méprisez donc pas, car ils sont vos dignitaires avec les prophètes et les docteurs. » (xiv-xv.)
La Didaché établit le rapport le plus étroit entre la célébration de l’Eucharistie et les fonctions des surveillants et des diacres : c’est par l’Eucharistie qu’elle est amenée à parler de ces dignitaires ; la connexion des idées est même exprimée par la particule οὖν, donc. Célébrez l’Eucharistie le dimanche, votre sacrifice doit être pur, choisissez-vous donc des surveillants et des diacres dignes du Seigneur : tel est l’enchaînement dans toute sa simplicité.
4. Les πρεσβύτεροι chrétiens
4. Les πρεσβύτεροι chrétiens. — Voici d’autre part les endroits des écrits du premier siècle où il est fait mention de l’ordre des πρεσβύτεροι au sein des communautés chrétiennes.
Saint Luc, dans les Actes, cite à plusieurs reprises les πρεσβύτεροι de l’église de Jérusalem (xi, 30 ; xv, 2, 4, 6, 22, 23 ; xvi, 4 ; xxi, 18), sans jamais les confondre avec les Apôtres ou Jacques le chef.
Paul et Barnabé, revenant de leur premier voyage apostolique, établissent des πρεσβυτέρους à la tête des églises qu’ils avaient fondées (Act., xiv, 22).
Au ch. xx, 17, S. Paul, avant de s’embarquer pour la Palestine, mande à Milet les anciens de l’église d’Éphèse, τοὺς πρεσβυτέρους τῆς ἐκκλησίας.
Il laisse son disciple Tite en Crète pour y remédier à ce qui manque et établir des πρεσβυτέρους dans les différentes villes (Tit., i, 5).
À son autre disciple Timothée, qui avait reçu l’imposition des mains du corps presbytéral τοῦ πρεσβυτερίου (I Tim., iv, 14), il écrit, en parlant des anciens : « Que les πρεσβύτεροι qui président bien soient jugés dignes d’un double honneur, surtout s’ils s’appliquent à la prédication et à l’enseignement » (I Tim., v, 17 ; cf. 19).
Dans sa première épître, v, 1, S. Pierre, nous l’avons déjà dit, interpelle directement les anciens des églises. « Je supplie les πρεσβυτέρους qui sont parmi vous, moi leur collègue, συμπρεσβύτερος : paissez le troupeau de Dieu qui est parmi vous, veillant sur lui, ἐπισκοποῦντες, non par contrainte mais volontairement, étant les modèles du troupeau. Et à la venue du Pasteur suprême, vous recevrez la couronne de gloire incorruptible. Et vous, jeunes gens, soyez soumis aux anciens. »
Dans les communautés judéo-chrétiennes auxquelles S. Jacques adresse son épître, se retrouvent également les πρεσβύτεροι tout comme dans l’église de la métropole Jérusalem. « Quelqu’un parmi vous est-il malade, dit la lettre, v, 14, qu’il mande les πρεσβυτέρους de l’Église, afin que ceux-ci prient sur lui, l’oignant d’huile au nom du Seigneur. Et la prière de la foi sauvera l’infirme et le Seigneur le soulagera et, s’il a des péchés, ils lui seront remis. »
Enfin dans la fameuse lettre déjà citée de Clément de Rome à la communauté de Corinthe, il est aussi question des anciens de l’Église : « Il est honteux, frères, et on rougit de l’apprendre ; oui, ce sont des choses indignes du nom chrétien, l’église de Corinthe, si ferme et si ancienne, pour faire plaisir à une ou deux mauvaises têtes, s’est soulevée contre les πρεσβυτέρους. » (xlvii, 16.)
Plus loin (liv, 2) il dit encore des mêmes dignitaires : « Celui qui est généreux dira : Si cette sédition a éclaté à mon occasion, je m’en irai où il vous plaira, et je ferai ce que la communauté voudra m’imposer ; mais il est nécessaire que le troupeau du Christ jouisse de la paix avec les anciens établis μετὰ τῶν καθεσταμένων πρεσβυτέρων. »
Voilà les sources dont nous devons déduire le caractère des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι et la nature de leurs fonctions.
Quels furent donc les ἐπίσκοποι et les πρεσβύτεροι du premier siècle ?
5. Étude comparative des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι
5. Étude comparative des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι. — Une remarque générale, c’est qu’aucun texte du premier siècle ne nomme ensemble les surveillants et les anciens comme un double ordre distinct. La formule ἐπίσκοπος καὶ πρεσβύτεροι, ou une énumération équivalente établissant une distinction, ne se rencontre nulle part. On la lit pour la première fois dans les lettres de S. Ignace, au commencement du second siècle.
Au contraire, chaque fois que ces noms se trouvent ensemble au premier siècle, les auteurs indiquent suffisamment qu’ils désignent les mêmes fonctions. Nous avons donné cinq sources où ces noms se trouvent dans un même contexte. De ces cinq, quatre établissent directement la synonymie, et si la cinquième, la lettre de Timothée, ne met pas les mots en relation directe, elle fournit néanmoins une belle confirmation de notre thèse.
A. — Discours de Milet, Actes, xx, 17 ss. « De Milet envoyant à Éphèse, Paul fit venir les anciens de l’Église, τοὺς πρεσβυτέρους. Lorsqu’ils furent réunis autour de lui, il leur dit : Vous savez, etc. Veillez donc sur vous-mêmes et sur tout le troupeau sur lequel l’Esprit-Saint vous a établis surveillants ἐπισκόπους, pour gouverner l’Église de Dieu. »
L’historien ne fait convoquer que les anciens de l’Église, et cependant il les fait appeler surveillants par l’Apôtre. Les deux noms sont donc synonymes et désignent les mêmes personnages, quelle que soit d’ailleurs leur dignité.
Il ne suffit pas, pour éluder cet argument, d’affirmer que l’orateur au milieu de son discours, négligeant une partie de son auditoire, s’adresse seulement à ceux des anciens qui sont en même temps surveillants. Cette hypothèse ne repose sur aucun fondement.
La phrase est étroitement liée à la précédente par la conjonction οὖν, donc ; il manque même un nom au vocatif, qui serait nécessaire pour montrer que l’orateur ne parle plus que pour une partie de son auditoire, comme par exemple : « Et vous, surveillants, veillez… »
B. — Le texte de l’épître à Tite est tout aussi clair, I, 5-7 : « Je t’ai laissé en Crète… pour y instituer des anciens, πρεσβυτέρους, dans chaque ville… ; si quelqu’un est sans reproche… : car il importe que le surveillant τὸν ἐπίσκοπον soit sans reproche… »
Il est manifeste que les deux termes sont synonymes dans l’idée de l’écrivain. Voulant insister sur les conditions requises pour le candidat à la dignité d’ancien, il donne aussitôt les qualités du surveillant modèle, ayant soin même d’indiquer le lien logique par la particule γὰρ. Si les deux titres n’étaient pas synonymes, l’Apôtre ne pouvait s’exprimer ainsi.
Qui s’aviserait jamais de parler de cette façon : « Établis partout des curés vertueux, car il importe que l’évêque soit vertueux » ? Au contraire il est juste de dire : « Établis partout des curés irréprochables, car il importe que le pasteur soit irréprochable. » S. Paul s’est exprimé d’une manière analogue.
C. — Vers le même temps et sur le même sujet, S. Paul écrit la première lettre à Timothée : « Il importe, y est-il dit, que le surveillant, τὸν ἐπίσκοπον, soit irréprochable et qu’il sache présider à sa famille, sinon comment prendrait-il soin de l’Église de Dieu ? » III, 2 ; et plus loin v, 17 : « Les anciens, οἱ πρεσβύτεροι, qui président bien, sont dignes d’un double honneur. »
Comment ne pas admettre que les premiers, chargés du soin de l’Église, sont les mêmes que les seconds, préposés également aux fidèles, vu surtout que la description du surveillant dans cette épître correspond trait pour trait à celle du surveillant-ancien de la lettre à Tite ?
D. — La lettre de Pierre abonde trop clairement en notre sens pour qu’il faille insister. Les deux noms y sont étroitement unis, πρεσβύτεροι ἐπισκοποῦντες : « Je conjure les anciens qui sont parmi vous faisant les surveillants… »
L’omission du terme ἐπισκοποῦντες par les codices du Sinaï et du Vatican ne doit pas nous empêcher de le tenir pour authentique. Du reste l’argument garde sa valeur à défaut de ce mot : les πρεσβύτεροι de S. Pierre, comme les ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι des Actes, xx, sont des pasteurs chargés de gouverner le troupeau du Seigneur confié à leurs soins.
E. — La lettre de S. Clément de Rome nous fournit un nouvel argument. Écrite pour ramener l’ordre parmi les fidèles de Corinthe et pour rétablir les anciens, πρεσβυτέρους, indignement chassés de leurs fonctions (xliv, 6 ; liv, 2 ; lvii), elle prouve longuement la légitimité des ministres qui doivent être réintégrés dans leurs droits. Cette légitimité a son fondement dans l’institution apostolique et divine de ces ministres.
Or voici le raisonnement : « Dieu a envoyé Jésus-Christ, Jésus-Christ a envoyé les Apôtres : ceux-ci ont institué des surveillants, ἐπισκόπους et des diacres. » Le mot πρεσβύτερος n’est pas même cité, et néanmoins ce sont eux qui ont été chassés, eux dont il faut prouver le pouvoir légitime. Cela ne s’explique que par l’identité des anciens et des surveillants.
Il y a mieux encore. Lorsque la lettre traite le point de la transmission régulière du pouvoir, d’une part elle ne la prouve, encore une fois, que pour les surveillants, et d’autre part, elle emploie indifféremment les deux noms : anciens et surveillants : « Les Apôtres, prévoyant que des contestations s’élèveraient à propos de la surveillance τῆς ἐπισκοπῆς, instituèrent les susdits (à savoir les surveillants) ; … ceux donc qui furent établis par les Apôtres ou leurs successeurs…, ne peuvent être destitués de leur fonction.
Ce n’est pas une petite faute pour nous de destituer de la surveillance, τῆς ἐπισκοπῆς, ceux qui ont bien offert les dons. » Et non sans une triste ironie, elle ajoute : « Heureux les anciens, πρεσβύτεροι, qui ont eu une sainte mort : ils n’ont plus à redouter d’être chassés de leur place. » Comment expliquer cette mention des anciens dans ce contexte, s’ils ne sont pas les mêmes que les surveillants ? Il est manifeste que destituer les surveillants, les chasser de la surveillance, c’est la même chose que destituer les anciens et les chasser de leurs fonctions.
« Nous voyons en effet », dit-il, finissant par dénoncer en termes exprès l’injustice commise, « nous voyons que vous en avez destitué quelques-uns de leur office. » Ces quelques-uns sont évidemment des anciens, puisque la particule γὰρ relie intimement la proposition à la précédente, où ne sont mentionnés que les anciens, et ils sont évidemment les surveillants, puisque tout le contexte parle de l’institution apostolique des surveillants, de leur office et de leur destitution.
Concluons. Les textes du premier siècle indiquent clairement l’identité des ἐπίσκοποι et des πρεσβύτεροι.
6. Dignité des ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι
6. Dignité des ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι. — Mais qui sont-ils ? Quelles sont leurs fonctions ?
A. — Ce sont les pasteurs des communautés, les chefs des églises, généralement établis par les Apôtres eux-mêmes : on les voit à la tête de l’église de Jérusalem (Act., xi, 30 ; xv, 2, 4, 6, 22, 23 ; xvi, 4 ; xxi, 18), des églises instituées par S. Paul (Act., xiv, 22 ; xx, 17 ; Phil., i, 1 ; I Tim., iii, 1 ss. ; iv, 14 ; v, 17 ; Tit., i, 7 ss.), de toutes les églises d’Asie Mineure (I Petr., v, 2) ; et, au témoignage autorisé de S. Clément de Rome, les Apôtres en ont établi comme chefs dans toutes les communautés qu’ils fondaient (Clem. Rom., xlii, xliv et liv). On les trouve partout.
Associés aux Apôtres mêmes pour juger un point de doctrine (Act., xv), ils prêchent la parole de Dieu (I Tim., v, 17), sont les intendants de Dieu (I Tim., iii, 5 ; Tit., i, 7), les ministres de l’onction des malades (Jac., v, 14), de la liturgie, de l’offrande, du sacrifice (Clem. Rom., xlii ; Did., xv).
C’est le moment de citer les passages des écrits apostoliques où il est question des προϊστάμενοι ou présidents et des ἡγούμενοι ou chefs. « Nous vous recommandons, écrit S. Paul aux chrétiens de Thessalonique, v, 12, de considérer ceux qui peinent au milieu de vous et vous sont préposés dans le Seigneur. » Ce sont sans doute leurs pasteurs, leurs ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι.
Il ne faut pas hésiter non plus à les comprendre au moins au nombre des supérieurs que l’épître aux Hébreux nomme à trois reprises, xiii, 7, 17, 24 : « Souvenez-vous de vos chefs, τῶν ἡγουμένων ὑμῶν, qui vous ont prêché la parole de Dieu » ; « obéissez à vos chefs et écoutez-les, car ils veillent sur vos âmes ayant à en rendre compte » ; « saluez tous vos chefs ». Cf. Clem. Rom., i, 3 ; xxi, 6.
Le mot ἡγούμενοι importe un vrai pouvoir, une autorité réelle.
Ces données renversent totalement les systèmes évolutionnistes des critiques libéraux, qui reposent tous sur trois postulats :
I. À l’origine aucun chef ni pasteur, mais seulement des prédicateurs libres.
II. Il n’y eut pas d’autorités établies par les Apôtres.
III. Il y eut grande diversité d’organisation, notamment distinction des épiscopes et des presbytres.
Et cependant, nous venons de le prouver, à l’encontre de ces affirmations, les documents du premier siècle établissent :
I. Que dès l’origine les églises avaient des pasteurs et qu’elles étaient dirigées par des chefs.
II. Que ces chefs furent établis par les Apôtres quand ils fondèrent ces chrétientés.
III. Que les ἐπίσκοποι et les πρεσβύτεροι de cette époque étaient les mêmes dignitaires.
B. — Maintenant, au point de vue catholique, quelle est cette dignité : est-ce l’épiscopat ou le presbytérat ? Observons d’abord que nulle part on ne voit émerger au sein de ce groupe de pasteurs, qu’on trouve cependant dans chaque communauté, ni un supérieur ni même un président. (Il faut faire exception pour Jérusalem, où les Apôtres et, après leur dispersion, Jacques ont les honneurs d’une mention spéciale, Act., xv ; xxi, 18.)
Ce qui caractérise les évêques et les distingue d’avec les prêtres, c’est : 1° qu’ils sont leurs supérieurs et qu’ils ont le pouvoir de conférer les ordres sacrés ; 2° qu’ils ne sont jamais plusieurs à la tête d’une même église.
1° La tradition ecclésiastique est unanime à enseigner que seuls les évêques ont la plénitude de l’Ordre, nécessaire pour créer des prêtres et des diacres et assurer la transmission des pouvoirs apostoliques.
S. Jean Chrysostome (Hom. ii, 1, in ep. ad Tim.), S. Jérôme (Ad Evang., Ep. cxlvi, 1, al. lxxxv), S. Épiphane (Hær., lxxv, 4), les Constitutions apostoliques (III, xx) formulent nettement ce principe. Déjà S. Clément de Rome, ch. xliv, du moins selon l’interprétation que nous préférons, faisait valoir cette règle de la succession du ministère chrétien.
Les Apôtres, qui avaient institué des surveillants et des diacres, ἐπισκόπους καὶ διακόνους, ont légué leur mission et leur pouvoir à quelques hommes éprouvés : c’est pourquoi il y avait à la tête des églises, à la fin du premier siècle, des ministres établis par les Apôtres, et d’autres établis par ces hommes illustres, successeurs des Apôtres.
Mais au témoignage de S. Clément, les surveillants institués par les Apôtres n’avaient pas la puissance d’instituer d’autres ministres ; et il n’y a aucune raison de croire que les ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι des écrits apostoliques aient jamais ordonné d’autres pasteurs ou des diacres par l’imposition des mains.
Un seul texte pourrait nous être opposé : au témoignage de S. Paul, Timothée reçut la grâce de la consécration en vertu de prophéties avec l’imposition des mains du collège presbytéral, τοῦ πρεσβυτερίου (I Tim., iv, 14).
Mais l’Apôtre a-t-il voulu par là reconnaître à ce collège le pouvoir d’ordonner ou simplement celui de prendre part à la liturgie de l’ordination ?
Ce doute semble élucidé par la IIe lettre à Timothée, où il est parlé de la même grâce en ces termes : « Le don de Dieu… est en toi par l’imposition de mes mains » (i, 6). Si S. Paul, en vertu de la Ire lettre, n’est pas le seul qui ait imposé les mains à son disciple, du moins en vertu de la IIe est-il le seul qui l’ait consacré. L’imposition des mains de l’Apôtre a été la cause, celle des prêtres n’a été qu’un simple cérémonial, comme l’indiquent assez les conjonctions μετά et διά employées avec le génitif, la première signifiant la concomitance, la seconde la causalité.
2° La seconde caractéristique traditionnelle de l’épiscopat, c’est l’unité : un seul évêque pour gouverner une église. S. Ignace d’Antioche fait déjà clairement entendre dans ses lettres que l’évêque occupe seul son siège ; citons seulement, Philad., iv : εἷς ἐπίσκοπος ἅμα τῷ πρεσβυτερίῳ καὶ διακόνοις : il y a un seul évêque avec le collège des prêtres et les diacres. S. Irénée le suppose (Adv. Hær., III, xiv, 2) ; le concile de Nicée (canon 8), S. Cyprien (De Unitate Eccl., viii), S. Jean Chrysostome (Hom. ii, 1 in Phil.), S. Jérôme (Comm. in Tit., 1), S. Épiphane (Hær., lxxv), Théodoret (Hist. eccl., ii, xiv) le disent en termes formels. C’est du reste un principe incontestable. À moins d’une division causée par un schisme, il n’y a pas d’exemple d’église gouvernée à la fois par deux évêques au même titre.
Or les textes du premier siècle parlent de plusieurs ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι dans une même communauté et jamais d’un seul. Le livre des Actes parle en différents endroits d’un semblable collège à la tête des églises de Jérusalem (Act., xv, 2, 4 ; xvi, 4 ; xxi, 18), d’Éphèse (Act., xx, 17, 28), de celles que fonda l’Apôtre (xiv, 28) : c’est le πρεσβυτέριον de l’église (I Tim., iv, 14). Philippes et les villes de la Crète possèdent également le leur (Phil., i, 1 ; Tit., i, 7). Il en est de même dans les communautés des épîtres de S. Pierre (I Petr., v, 1 ss.), de S. Jacques (Jac., v, 17) et de la Didaché (Did., xv), en un mot dans toutes les églises que les Apôtres fondèrent.
Ces ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι sont donc les prêtres.
Cette interprétation a le mérite d’être constante et uniforme et de reconnaître aux mêmes termes, à la même époque, une seule signification. Elle explique aussi pourquoi les écrits de la littérature apostolique nomment toujours les diacres immédiatement après les ἐπίσκοποι, sans faire mention d’un degré intermédiaire.
Un seul texte demande au point de vue théologique une note spéciale, principalement à cause de l’application que le concile de Trente (Sess. xxiii, de Ordine, c. 4) en fait aux évêques : c’est celui des Actes, xx, 28.
Est-ce que là le mot ἐπίσκοποι ne désigne pas des évêques proprement dits ? « Le Saint Synode déclare… que les évêques, qui sont les successeurs des Apôtres, appartiennent en premier lieu à la hiérarchie et à l’Ordre, et qu’ils sont établis, comme dit l’Apôtre, par l’Esprit-Saint pour gouverner l’Église de Dieu et qu’ils sont supérieurs aux prêtres. » C’était donc bien le sentiment des Pères du concile que l’Apôtre avait adressé ses paroles à des évêques proprement dits.
On peut faire remarquer cependant qu’ils n’ont pas eu l’intention de déclarer que le sens qu’ils attachaient à ces paroles des Actes, xx, 28 est celui « que l’Église catholique a toujours tenu ».
De fait, S. Jean Chrysostome, S. Jérôme, Théodoret, S. Thomas (IIa-IIae, q. 184, a. 6, ad 1), et même après le concile, Stapleton (Antid. Apost. in Act. ad h. l.), Cornélius a Lapide et bien d’autres écrivains ont pensé que ces paroles étaient adressées à des prêtres.
Qui dira que le concile de Trente ait voulu définitivement imposer pour ce texte une interprétation donnée en passant, et opposée à l’enseignement d’illustres commentateurs, et notamment à celui de l’Ange de l’École ? Qui ne sait, comme le fait remarquer le cardinal Gotti, que dans les définitions des Conciles est seulement de foi ce qui fait l’objet de la définition et non pas ce qui en est le motif. Il n’est donc pas défendu de penser et d’admettre que S. Paul à Éphèse s’adressait à des prêtres.
« Rien n’empêche de dire, observe à ce propos le Manuel biblique de Bacuez-Vigouroux (t. IV, n. 539, éd. 9), que les prêtres sont établis pour faire l’office de pasteurs dans l’Église de Dieu.
N’est-ce pas pour cette fin qu’ils sont consacrés par le sacrement de l’Ordre et investis de pouvoirs surnaturels ? Il est vrai qu’ils dépendent des évêques et que leurs pouvoirs sont moins étendus ; mais l’autorité peut exister sans l’indépendance… Ne leur donne-t-on pas communément le titre de pasteurs et recteurs, quand ils ont, comme ceux qui se trouvaient à Éphèse, un emploi déterminé dans le saint ministère ? »
Conclusion. — Les prêtres que les Apôtres mirent à la tête des Églises s’appellent tantôt ἐπίσκοποι, tantôt πρεσβύτεροι. Ce n’est que dans les écrits du IIe siècle que le mot ἐπίσκοπος prend la signification d’évêque que nous lui donnons aujourd’hui.
§ II. — L’organisation des églises par les Apôtres
I. Jérusalem
Durant la période de formation, cette communauté fut dirigée par le collège apostolique.
De très bonne heure, la hiérarchie y reçut un premier développement par l’institution des sept diacres (Act., vi) ; bientôt après, vraisemblablement à cause du nombre croissant des fidèles et du départ des Apôtres, par la création de prêtres (Act., xi, 30 ; xv). Ces prêtres, sans avoir la plénitude du pouvoir apostolique, en ont cependant une large part : sous la suprématie des Apôtres et notamment de Jacques, ils sont les pasteurs du troupeau du Christ.
Quand les Apôtres se dispersèrent, Jacques demeura à Jérusalem et garda tout naturellement le gouvernement de cette église, devenant seul son pasteur en chef. Il a en quelque sorte succédé au collège apostolique, soit qu’il fût lui-même Apôtre, comme nous le croyons, soit qu’il ait été établi pour les remplacer à la direction de cette église.
Ce sera sans doute son titre de « frère du Seigneur » et du Messie, qui aura déterminé ce choix de Jacques comme chef de l’église judéo-chrétienne. Il fut ainsi le premier évêque à siège fixe.
Voir plus loin, § III, les listes épiscopales.
Aucun document du premier siècle ne lui donne ce titre : rien d’étonnant, puisque le mot ἐπίσκοπος ne désignait alors que les prêtres.
II. Églises de S. Paul
Dès sa première mission, Paul, en compagnie de Barnabé, préposa des prêtres aux églises qu’il fonda (Act., xiv, 22).
A. Éphèse
Il ne dérogea certainement pas à cette règle en prêchant la foi à Éphèse. En effet, une année environ après son départ, il mande à Milet les prêtres de cette église et leur rappelle qu’ils ont à veiller sur leur troupeau (Act., xx, 17, 28).
C’est encore la même organisation vers l’an 64, quand l’Apôtre écrit sa première épître à Timothée, auquel il avait demandé de demeurer à Éphèse (i, 3). Les qualités requises dans les prêtres et les diacres y sont énumérées en détail (iii, 1 ss.), apparemment parce que Timothée devait en établir. Celui-ci avait en effet le pouvoir d’imposer les mains, de juger les prêtres, et de leur assurer une juste rétribution (v, 17-21).
En un mot il instituait le clergé et veillait au maintien de la discipline ; il avait la haute main sur toute la communauté.
Il y avait donc à Éphèse le ministère ordinaire des prêtres et des diacres.
Mais dans la personne de Timothée, nous nous trouvons devant une dignité nouvelle, une fonction temporaire et extraordinaire, celle de délégué de l’Apôtre. Il a le pouvoir épiscopal, seulement il ne l’exerce à Éphèse qu’à titre précaire, pour autant que son maître l’y laisse.
« Je t’ai demandé à mon départ pour la Macédoine de demeurer à Éphèse, afin d’avertir certaines gens de ne point enseigner une autre doctrine. » (I Tim., i, 3.) Bien des fois déjà il avait été chargé de missions semblables, à Thessalonique, à Corinthe, à Philippes (I Thess., iii, 2, 3 ; I Cor., iv, 17 ; Phil., ii, 19 ss.). Aussi, bientôt l’Apôtre en captivité le rappelle d’urgence : « Hâte-toi de venir à moi sans délai… Amène Marc avec toi… Hâte-toi de venir avant l’hiver. » (II Tim., iv, 9, 11, 21.) Ce n’est pas là arracher un évêque à son troupeau, c’est mander un compagnon.
Se souvenant des larmes versées par ce fils au moment de la séparation, il désire le voir à ses côtés à Rome (i, 4). Et comme l’hérésie est toujours menaçante à Éphèse, l’Apôtre, en relevant Timothée de sa charge, le remplace par un autre de ses disciples, Tychique (iv, 12).
L’histoire de cette église se continue sous l’Apôtre S. Jean. (Voir IV.)
B. La Crète
La lettre à Tite vient pleinement confirmer ces données sur la manière dont l’Apôtre des Gentils fondait les églises.
Tandis qu’il était conduit prisonnier de Césarée à Rome, la caravane avait fait escale sur les côtes de l’île de Crète. Délivré de sa première captivité, S. Paul y vint annoncer l’Évangile. Son labeur fut béni ; il y opéra un grand nombre de conversions. Mais volant à d’autres travaux, il laissa dans l’île son disciple Tite investi de toute l’autorité du fondateur.
« Je t’ai laissé en Crète, se hâte-t-il de lui rappeler par lettre, pour que tu établisses les choses qui manquent, et que tu constitues des prêtres dans chaque ville : c’est ainsi que je te l’ai prescrit. » (Tit., i, 5.)
Tite était donc investi de la plénitude de l’Ordre ; comme Timothée, il devait l’avoir reçue par l’imposition des mains, vraisemblablement de son maître. Néanmoins il n’occupait pas de siège épiscopal, puisqu’il avait pour charge de prendre soin de toutes les communautés de la Crète et d’établir des prêtres dans les diverses villes.
Aussi l’Apôtre fait-il déjà entrevoir son rappel prochain : « Lorsque je t’aurai envoyé Artémas ou Tychique, hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis, où j’ai résolu de passer l’hiver. » (iii, 12.) Tite avait reçu la mission d’achever l’organisation des églises fondées par Paul. Aux derniers jours de l’Apôtre, nous le retrouvons en Dalmatie et non plus en Crète (II Tim., iv, 10). Dans l’île toutefois, il aura été remplacé par un autre disciple chargé sans doute de continuer son œuvre.
Les églises de Crète étaient donc dirigées habituellement par un corps de pasteurs, institués par l’Apôtre ou par son disciple. Le fondateur ou son délégué en gardait du reste l’administration souveraine.
C. Philippes et Thessalonique
Philippes et Thessalonique ont aussi leurs pasteurs (Phil., i, 1 ; I Thess., v, 12) « qui les instruisent, étant leurs préposés dans le Seigneur ».
D. Corinthe
Trois documents du Ier siècle nous donnent de précieux renseignements sur les origines historiques de cette église : ce sont les deux épîtres de S. Paul et la première lettre de S. Clément de Rome aux Corinthiens. Celle-ci, écrite moins de trente ans après la mort de S. Paul, attribue formellement l’organisation ecclésiastique aux Apôtres.
Dans celles-là, les critiques soi-disant indépendants se vantent de trouver la preuve « d’une démocratie complète sans la moindre trace d’une organisation gouvernementale », la preuve de l’inspiration privée, de la « liberté individuelle sans aucune règle, ni autorité ». L’étude de ces documents est donc particulièrement instructive.
Il est très intéressant de connaître l’état primitif de cette église de Corinthe, qui ne fut ni une des moins importantes, ni une exception parmi les communautés fondées par l’Apôtre des Gentils.
a) S. Paul ne fait aucune mention d’évêques, de prêtres ni de diacres. Ce n’est pas une preuve suffisante pour prétendre qu’il n’y en avait pas. L’argument ex silentio n’a de valeur qu’après qu’il a été prouvé que mention aurait dû être faite de ces dignitaires, au cas où il y en avait. Nous fondant sur le procédé de l’Apôtre, nous pensons qu’ici comme ailleurs il avait institué des prêtres avec des diacres pour diriger la communauté. Du reste un document autorisé, la lettre de S. Clément, l’établira à toute évidence. (Voir b.)
Les « charismes » (I Cor., xii-xiv) n’excluent pas la hiérarchie. Ni le don des langues, ni celui d’interprétation, ni la « prophétie », ni aucun autre des dons si variés de l’Esprit-Saint ne sont en contradiction avec la charge pastorale.
Prenons en effet le charisme que l’Apôtre considère comme le plus digne (I Cor., xiv), le charisme de la prophétie, d’où les critiques libéraux prétendent déduire l’absence d’autorités religieuses. D’après l’épître, il consiste à édifier, à consoler et à exhorter les fidèles, à convertir les infidèles frappés d’étonnement par la faculté de lire le secret des cœurs, de remuer les derniers replis des consciences (ibid., xiv, 24, 25).
Ceux qui en étaient doués pouvaient prendre librement la parole dans l’assemblée. En tout cela il n’y a rien qui exclue les pasteurs chargés de la direction, de la prédication et de l’administration des sacrements.
Nous en avons la preuve dans le contexte même. L’Apôtre ne se fait pas faute de légiférer pour le bon ordre : il trace des règles pour l’usage des charismes mêmes et pose des lois à l’effusion des dons de l’Esprit-Saint. « Quand vous vous assemblez… que tout se fasse pour l’édification. S’il y en a qui parlent des langues étrangères, que deux seulement parlent, ou au plus trois, et à tour de rôle ; et qu’un seul interprète, c’est-à-dire traduise. S’il n’y a point d’interprète, que chacun se taise.
Quant aux prophètes, que deux ou trois parlent et que les autres jugent. Que s’il survient une révélation à quelque autre de ceux qui sont assis, que le premier se taise ; car vous pouvez tous parler en prophétie l’un après l’autre, afin que tous entendent des paroles instructives et édifiantes. » (xiv, 26-31.) « Mes frères, employez tout votre zèle à prophétiser, n’empêchez point de parler des langues.
Mais que tout se fasse décemment et avec ordre. » (xiv, 39-40.) « Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur convient pas de parler. » (xiv, 34.)
Nous reviendrons sur les « Apôtres », les « prophètes » et les « docteurs » de I Cor., xii, 28. (Voir F.)
Il nous semble du reste que cette épître mentionne la hiérarchie sous le nom de διακονιῶν. Aux charismes du Saint-Esprit elle compare et oppose la variété des ministères du Seigneur.
« Il y a diversité de dons, mais un seul Esprit, comme il y a diversité de services, mais un seul Seigneur. » (I Cor., xii, 4-5.) Le Seigneur, c’est Jésus ; car il se trouve placé entre Dieu le Père, qui gouverne le monde par la diversité des opérations, et le Saint-Esprit qui sanctifie l’Église par la diversité des charismes ; de plus, dans le contexte on lit : « Jésus est Seigneur » (xii, 3). Ces fonctions diverses sont donc les divers degrés de l’organisation ecclésiastique.
En outre, S. Paul fait cette recommandation finale : « Vous connaissez la famille de Stéphanas, qu’elle est les prémices de l’Achaïe et qu’ils se sont dévoués au service des saints. Montrez de la déférence à ces personnes-là et à quiconque travaille et peine avec eux. » Il se réjouit de la présence de Stéphanas, de Fortunat et d’Achaïque, parce qu’ils ont achevé l’œuvre de la formation chrétienne à Corinthe, qu’ils ont par là fait du bien à lui-même comme aux autres.
Quand on met en regard les recommandations faites aux Thessaloniciens, I Thess., v, 12, à Tite laissé en Crète, Tit., i, 5, et surtout ces paroles de la lettre de S. Clément : « Les Apôtres établirent dans les villes et les bourgs leurs prémices comme prêtres et diacres de ceux qui allaient embrasser la foi » (xlii, 4), on est bien en droit de considérer Stéphanas et ses compagnons comme des pasteurs de l’Église de Corinthe.
Enfin, l’Apôtre revendique hautement pour lui-même l’autorité et la juridiction sur la communauté. À plusieurs reprises il parle de ses commandements (I Cor., vii, 6, 17 ; xi, 17, 34 ; xvi, 1) : « Je mettrai ordre à tout le reste lors de ma visite. » En livrant un grand pécheur à Satan par la puissance du Seigneur Jésus, il exerce le pouvoir disciplinaire (v, 4-5).
La seconde lettre prend le même ton d’autorité : « Si je reviens, je n’userai pas d’indulgence. » (xiii, 2.) « Je vous écris de loin pour que je ne doive pas user de rigueur lors de ma venue, selon la puissance que le Seigneur m’a confiée pour l’édification et non pour la destruction. » (xiii, 10.)
Si bien que, dans cette fameuse épître aux Corinthiens, qui exalte le plus l’utilité et la dignité des charismes, S. Paul fait le mieux voir qu’il est le chef des fidèles, muni de pouvoirs suffisants pour punir toute insubordination (II Cor., x, 4-6) ; ordonnant et dirigeant toute la vie religieuse et ecclésiastique avec une souveraine autorité comme « Apôtre » (I et II Cor., i, 1), comme « légat du Christ » (II Cor., v, 20).
Les dons spirituels n’excluent donc aucunement l’organisation hiérarchique.
b) Et, de fait, l’antiquité nous a transmis et conservé un témoignage clair et irrécusable de l’institution d’un clergé par les Apôtres à Corinthe comme partout ailleurs, la lettre de l’église de Rome à celle de Corinthe (Ire Clementis), document officiel du premier siècle, dont on ne saurait exagérer l’importance. C’est la première constitution émanée de Rome, trente ans à peine après la mort des Apôtres SS. Pierre et Paul, alors que vivaient encore nombreux les témoins de leur enseignement et de leurs actes. Elle établit péremptoirement l’apostolicité de la hiérarchie et le principe de l’organisation ecclésiastique.
Les fidèles de Corinthe s’étaient soulevés contre leurs prêtres et les avaient démis de leurs fonctions. C’était une occasion et une nécessité de déterminer les rapports entre la communauté et ses supérieurs, de rappeler la source et la nature de l’autorité de ces derniers. La lettre n’y manque point.
« Les Apôtres, envoyés par le Seigneur Jésus-Christ, nous apportèrent l’Évangile : Jésus-Christ a été envoyé par Dieu. Le Christ est donc l’envoyé de Dieu, les Apôtres sont ceux du Christ ; l’une et l’autre mission se firent donc régulièrement de par la volonté de Dieu. (C’est le droit divin.) Après avoir donc reçu leurs instructions… ils s’en allèrent porter la bonne nouvelle de la venue du royaume de Dieu.
Par conséquent, prêchant dans les bourgs et les villes, ils établirent leurs premiers disciples… prêtres et diacres des futurs fidèles (xlii). (C’est la fondation et l’organisation de l’Église par les Apôtres.)… Nos Apôtres connurent par Notre-Seigneur Jésus-Christ, que des divisions éclateraient au sujet de la dignité presbytérale.
C’est pourquoi, doués d’une prescience parfaite, ils instituèrent les susdits, les prêtres, et ensuite établirent en règle que, quand ils, les Apôtres, mourraient, d’autres hommes éprouvés leur succédassent dans leur fonction. (C’est la doctrine de la succession apostolique.) Ceux donc qui furent établis par eux ou après, par d’autres hommes illustres, avec l’approbation de toute l’Église… ne peuvent, nous le pensons, être démis de leurs fonctions sans injustice. » (xlii, xliv.)
Il est donc incontestable : 1° Que l’organisation de l’Église, en principe, repose sur le droit divin par la mission des Apôtres de Jésus-Christ ; 2° que les Apôtres, dès les origines, ont établi une hiérarchie dans chaque communauté ; 3° que celle-ci comprenait au sein de la communauté les prêtres et les diacres ; 4° que la hiérarchie de l’Église avait trois degrés, celui des Apôtres, celui des prêtres ou pasteurs, et celui des diacres.
À notre avis, le principe de la succession et de la transmission des pouvoirs apostoliques est également proclamé. Néanmoins, dans cette interprétation, les auteurs ne sont pas d’accord : à première vue la phrase paraît ambiguë et peut prêter à confusion. S. Clément dit littéralement : Les Apôtres, prévoyant des faits comme ceux de Corinthe, « instituèrent les susdits, prêtres et diacres, et ensuite statuèrent que quand ils mourraient, d’autres hommes éprouvés recueillissent leur fonction : ἐὰν κοιμηθῶσιν διαδέξωνται ἕτεροι δεδοκιμασμένοι ἄνδρες τὴν λειτουργίαν αὐτῶν ».
Quels sont ceux dont on prévoit la mort et par suite la succession ouverte ? Sont-ce les Apôtres ou les prêtres ? Grammaticalement, ce peuvent être ceux-ci aussi bien que ceux-là. Les mots « leurs fonctions » ne sont pas plus clairs. Apôtres et prêtres occupent une λειτουργία. « Hommes éprouvés » les successeurs des uns et des autres doivent l’être. Il faut donc s’en référer au contexte.
Manifestement, les Apôtres furent préoccupés de la nécessité de mettre l’autorité des pasteurs au-dessus de toute contestation. Pour ceux qu’ils établirent eux-mêmes, pas de doute possible sur leur légitimité ; mais pour la suite il fallut un statut : « ensuite ils statuèrent qu’à leur mort… » La mort à prévoir, ce n’est pas tant celle des pasteurs, puisque les Apôtres sont là pour en établir d’autres en leur lieu et place, mais c’est celle des Apôtres, sources du pouvoir ecclésiastique.
À la mort des Apôtres, qui leur succédera ? S’ils ont des successeurs, l’autorité ecclésiastique est assurée pour l’avenir ; s’ils n’en ont pas, elle est tarie dans sa source. « Ces hommes éprouvés », qui n’ont pas encore de titre spécial, sont donc les successeurs des Apôtres. Dès lors que les Apôtres se sont assuré des successeurs, aucune contestation n’est possible sur la légitimité des pasteurs établis successivement dans les diverses églises.
Non seulement l’enchaînement des idées dans le contexte, mais aussi la conclusion que Clément lui-même formule si nettement, font voir la justesse de notre interprétation.
« Ceux donc qui furent établis par les Apôtres ou ensuite par d’autres hommes illustres… ne sauraient être démis. » Il s’agit manifestement de la source même du pouvoir presbytéral : des prêtres de Corinthe, les plus anciens sont encore de création apostolique, les autres établis depuis sont tout aussi légitimes et aussi inamovibles parce que institués ensuite par les successeurs des Apôtres.
Ces successeurs, observons-le, ne portent pas encore le nom d’évêques ; la lettre ne sait pas les désigner d’un nom propre : ce sont des « hommes illustres ». Il ne semble pas non plus qu’ils occupent un siège épiscopal, la plupart étant sans doute missionnaires comme les Apôtres. Mais du reste le dogme de la succession apostolique est clairement énoncé. « Des contestations contre l’autorité des prêtres arriveront nécessairement. Les Apôtres y ont pourvu.
Après avoir établi eux-mêmes les prêtres, ils n’ont pas manqué ensuite de se donner des successeurs avant de mourir : c’est pourquoi les prêtres établis par eux et ceux établis ensuite par ces successeurs ne sauraient être destitués. »
Il est superflu d’insister sur l’absolue certitude de l’existence d’un clergé à Corinthe dès les temps apostoliques. Les preuves abondent dans la lettre. Quoique la fondation de cette église ne datât pas d’un demi-siècle, depuis longtemps, πολλοῖς χρόνοις, les prêtres y exerçaient le ministère et plusieurs d’entre eux étaient déjà morts (xliv).
« Chefs des âmes des fidèles » (lxiii), ils gouvernaient le troupeau du Christ confié à leurs soins, prêchaient la doctrine du salut et offraient le sacrifice à Dieu (xliv).
Y avait-il un évêque à Corinthe ? Nous ne le pensons pas. Il s’agit de hiérarchie dans toute la lettre ; elle y est considérée sous bien des aspects, et pas une seule allusion à l’évêque. « Soyez soumis à vos prêtres », est-il dit ; mais non pas : « Soyez soumis à votre évêque. »
Plusieurs auteurs croient trouver le triple degré de la hiérarchie au chapitre xl : « Au grand prêtre ont été confiées des fonctions propres, aux prêtres, τοῖς ἱερεῦσιν, a été assignée leur place propre, aux lévites incombent des services propres. » Mais les termes employés et le contexte (xli) indiquent clairement que S. Clément a en vue le sacerdoce juif et le temple de Jérusalem.
N’allons pas oublier cependant que les prêtres et les diacres de l’Église étaient établis par les successeurs des Apôtres, ce qui nous donne les trois degrés.
E. Disciples de l’Apôtre
On ne saurait faire l’histoire de l’épiscopat sans consacrer un paragraphe aux disciples de S. Paul.
Dans ses courses apostoliques, le maître était toujours entouré d’un essaim de disciples, qu’il appelait « ses chers fils, ses coopérateurs, ses coserviteurs dans le Christ, ses collègues, ses aides, ses compagnons d’armes ».
Jean Marc, Silas, Timothée et Tite ont été des premiers à l’assister dans la prédication de l’Évangile. Les Actes des Apôtres et les Épîtres nomment encore Gaïus de Derbé, Aristarque de Thessalonique, Sopater de Bérée, Tychique et Trophime de la province d’Asie, Luc, Démas, Épaphras de Colosses, Clément, Lin, Jésus le Juste, Caïus de Corinthe, Artémas, Sosthène, Épaphrodite, Philémon, Archippe, Crescens, et d’autres. Un grand nombre suivaient fidèlement l’Apôtre, quelques-uns résidaient dans une église.
S. Paul leur confiait aussi des missions et en faisait ses délégués aux chrétientés.
Ainsi, de bonne heure il députa Timothée aux fidèles de Thessalonique, comme un ministre de Dieu dans l’Évangile, pour les affermir dans la foi (I Thess., iii, 2, 3) ; il l’envoya aux Corinthiens « pour leur rappeler la doctrine de son maître dans le Seigneur, selon ce qu’il enseigne dans toutes les églises » (I Cor., iv, 17), car « Timothée fait l’œuvre de Dieu comme lui » (xvi, 10) ; il le délégua encore à Philippes (Phil., ii, 19 ss.).
Grâce aux épîtres pastorales, nous connaissons la nature de ces missions et la dignité de ces envoyés. Il est certain que Tite et Timothée avaient reçu la plénitude de l’Ordre, puisqu’il leur est enjoint d’achever l’œuvre d’organisation et de créer des pasteurs et des diacres (I Tim., iii, 1 ss. ; v, 17-22 ; Tit., i, 5 ss.).
Tychique, « fidèle ministre et coserviteur dans le Seigneur » (Col., iv, 7-8 ; Eph., vi, 21-22), remplaça Timothée à Éphèse (II Tim., iv, 12) ; le même ou Artémas aura relevé Tite de son poste (Tit., iii, 12) : encore deux délégués revêtus du pouvoir épiscopal.
Silas ou Silvain occupe une place éminente. « Prophète » de l’église de Jérusalem (Act., xv, 22, 32), il devint, en remplacement de l’Apôtre Barnabé, le compagnon de voyage de S. Paul. Puisqu’il a coopéré à fonder les églises, il a eu le pouvoir d’organiser et d’imposer les mains (Act., xv, 40 ; xvi ; xvii ; I et II Thess., i, 1 ; II Cor., i, 19). Plus tard il s’est attaché à S. Pierre (I Petr., v, 12).
Lin et Clément (II Tim., iv, 21 ; Phil., iv, 3) occupèrent successivement le siège de Rome, comme nous allons le voir. On peut bien admettre qu’ils avaient déjà reçu l’épiscopat du vivant des Apôtres.
Épaphras, ami de S. Paul, fonda les églises de Colosses, de Laodicée et d’Hiérapolis (Col., i, 7 ss. ; iv, 12-13) : il n’aurait pu organiser ni ordonner des prêtres s’il n’avait reçu la plénitude de l’Ordre. Archippe (Col., iv, 17 ; Philem., 1) était peut-être revêtu de la même dignité.
Y a-t-il des raisons de croire qu’après le martyre de leur maître, Timothée soit devenu évêque d’Éphèse et Tite en Crète ? Ils ne l’étaient pas de son vivant, nous l’avons montré ; et les conjectures de l’historien Eusèbe (H. E., III, iv, 3) ne suffisent pas pour établir qu’ils l’aient été jamais. Leur histoire finit avec les Pastorales. Peut-être ont-ils continué, à l’exemple de l’Apôtre, à fonder de nouvelles chrétientés.
Un écrivain très instruit du IIe siècle, Denys, évêque de Corinthe, rapporte vers 170 que Denys l’Aréopagite fut le premier évêque d’Athènes aux temps apostoliques (Eusèbe, H. E., III, iv, 11 ; IV, xxiii, 2-3). C’est un témoignage autorisé d’un fait public et facile à constater, rendu un siècle après ; on n’y découvre aucun motif d’erreur. Il est raisonnable de l’admettre.
Disons-en autant de celui d’Origène qui atteste, d’après une « ancienne tradition », que Caïus, l’hôte de S. Paul à Rome (Rom., xvi, 23), devint le premier évêque de Thessalonique (Comment. in ep. ad Rom., X, xli). Nous ne savons à quel moment.
F. « Apôtres, Prophètes et Docteurs »
Ce sont des personnages très intéressants : qui sont-ils ? Lisons d’abord les textes qui les concernent. Pour les Apôtres, voir l’article de ce Dictionnaire.
À Antioche, tout à l’origine, on trouve des prophètes et des docteurs, προφῆται καὶ διδάσκαλοι, parmi lesquels Barnabé et Saul ; ils célèbrent la liturgie et imposent les mains à ceux-ci, parce que l’Esprit-Saint les destine aux missions (Act., xiii, 1-3 ; cf. xv, 22, 32).
S. Paul leur reconnaît une situation tout à fait éminente. « Dieu établit dans son Église premièrement des Apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, puis des forces, ensuite des charismes… » (I Cor., xii, 28.) — « Jésus-Christ a fait les uns Apôtres, les autres prophètes, d’autres évangélistes, d’autres pasteurs et docteurs… pour l’œuvre du ministère et l’édification du corps du Christ », c’est-à-dire pour l’Église (Eph., iv, 11).
Les fidèles sont édifiés sur le fondement « des Apôtres et prophètes » (Eph., ii, 20) ; la vocation des Gentils « fut révélée en esprit aux Apôtres et prophètes de Jésus » (ibid., iii, 5).
Mais surtout la Didachè (x, 7), ce petit manuel du chrétien datant du premier siècle, revendique pour les prophètes la liberté de célébrer l’Eucharistie selon leur dévotion, privilège que S. Justin reconnaît au « président des chrétiens » (I Apol., lxvii) ; elle établit leur grande autorité et leur droit à un entretien très large (xi, 7-xii ; xiii) ; elle les proclame les grands prêtres des chrétiens (xiii, 3) ; elle laisse entendre qu’ils sont estimés plus haut que les prêtres et les diacres et leur assigne les mêmes fonctions (xv, 2) : « Choisissez-vous donc, en vue du sacrifice eucharistique du dimanche, des prêtres, ἐπισκόπους, et des diacres dignes du Seigneur, des hommes doux et désintéressés et véridiques et éprouvés ; car ils accomplissent pour vous eux aussi le ministère, τὴν λειτουργίαν, des prophètes et docteurs.
Ne les méprisez pas : car ils sont vos dignitaires, avec les prophètes et docteurs. »
Distinguant ces prophètes revêtus d’un caractère sacré d’avec ceux qui sont « prophètes » simplement parce qu’ils ont le charisme de la prophétie, c’est-à-dire de la prédication (I Cor., xiv, 28 ss.), nous pensons que ces prophètes-là sont des évêques missionnaires. C’est la clef pour interpréter les divers passages cités.
Avec la Didachè, distinguons le clergé missionnaire et le clergé local. Celui-ci comprend les ἐπίσκοποι-πρεσβύτεροι, prêtres ou pasteurs, et les diacres. Celui-là, composé des Apôtres, des prophètes et des docteurs, s’en va non seulement fonder de nouvelles chrétientés, mais aussi visiter et édifier les communautés existantes.
Les Apôtres sont notamment les Douze, auxquels il faut adjoindre Paul et Barnabé, spécialement appelés pour remplacer les deux Jacques (Act., xiii, 2-4 ; xiv, 6, 18) ; les prophètes sont évêques et les docteurs vraisemblablement prêtres.
Le « prophète » en effet vient en dignité au second rang, immédiatement après l’Apôtre ; il a le pouvoir d’ordonner, il est grand-prêtre, il jouit de la plus haute considération parmi les fidèles, étant plus estimé que les prêtres, il est même l’égal de l’Apôtre, car l’Église repose sur les deux à la fois.
Quant aux évangélistes, on peut croire qu’ils furent aussi des évêques missionnaires, puisqu’ils se placent entre les prophètes et les pasteurs et que Timothée fait œuvre d’évangéliste (II Tim., iv, 5. Cf. Act., xxi, 8).
En confirmation de tout ceci, on peut lire le XXXVIIe chapitre du IIIe livre de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe.
Conclusion sur l’œuvre d’organisation de saint Paul
Dès sa première mission en compagnie de Barnabé, aussi bien que dans son second voyage avec Silas et toujours dans la suite, S. Paul organisa les communautés qu’il fonda, et y établit un collège de prêtres assisté de diacres pour les besoins du culte, pour l’Eucharistie, la prédication et la direction du troupeau du Christ. Généralement il choisit le clergé parmi les premiers convertis.
Quand il dut quitter avant d’avoir pu achever l’organisation, il laissa ce soin à un de ses disciples muni des pouvoirs nécessaires.
Pour pourvoir aux nécessités ecclésiastiques qui réclamaient l’autorité apostolique, il multipliait ses visites personnelles, ou déléguait en son lieu et place un disciple revêtu des pouvoirs épiscopaux.
Il garda ses églises sous sa juridiction immédiate (II Cor., xi, 28), n’y établissant pas d’évêques de son vivant. Pour plusieurs, cette situation se prolongea jusqu’au IIe siècle.
Néanmoins il avait pourvu à la succession du pouvoir apostolique, source du ministère chrétien. À cet effet, il avait, par l’imposition des mains, communiqué la plénitude de l’Ordre à des disciples éprouvés et illustres ; de plus, il avait statué qu’à sa mort, sa mission, son ministère leur serait dévolu.
Aussi quelques-uns d’entre eux fixèrent aussitôt leur siège épiscopal, comme Denys à Athènes et Caïus à Thessalonique ; d’autres continuèrent à prêcher l’Évangile aux infidèles, à fonder et à organiser de nouvelles églises.
III. S. Pierre
A. Églises d’Asie Mineure
L’épître de S. Pierre aux églises d’Asie Mineure atteste la même organisation. « Je conjure les prêtres qui sont au milieu de vous, moi leur collègue… Paissez le troupeau de Dieu confié à vos soins…, soyez les modèles du troupeau, et à la venue du chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire immortelle. » (I Petr., v, 1 sqq.) À la tête de ces églises se trouvaient établis des prêtres tenant la place de Dieu ; chacune avait ses pasteurs propres.
Aucune mention d’évêque. S. Pierre est leur supérieur.
B. Rome
Comme ce sont les Apôtres Pierre et Paul qui fondèrent l’église de Rome, nous devons bien admettre qu’elle était organisée. D’ailleurs souvenons-nous du témoignage irrécusable de l’épître de S. Clément aux Corinthiens. Au chapitre suivant, nous traiterons de l’évêque de Rome.
Le Pasteur d’Hermas, écrit à Rome dans la première moitié du IIe siècle, nomme « les chefs de l’Église » (Vis., II, 2, 6 ; III, 9, 7), « les πρεσβύτεροι qui gouvernent l’Église » (Vis., II, 4), « les Apôtres et les docteurs » qui propagent l’Évangile (Vis., IX, 15, 4 ; 16, 5 ; 25, 2), « les Apôtres et les ἐπίσκοποι et les docteurs et les diacres » (Vis., III, 5, 1), « les ἐπίσκοποι pasteurs » (Sim., IX, 27).
IV. L’Apôtre S. Jean
Le nom de l’Apôtre Jean occupe une place importante dans l’histoire de l’épiscopat. Non seulement son Apocalypse est le plus ancien écrit qui fasse mention d’évêques dirigeant une église en qualité de pasteurs, mais encore son activité apostolique, selon des traditions dignes de foi, se porta, au moins durant la dernière période de sa vie, sur l’érection de sièges épiscopaux dans les villes d’Asie Mineure.
Au retour de son exil à Patmos après la mort de Domitien, il se fixa à Éphèse, où il vécut jusqu’à un âge très avancé ; il y mourut vers l’an 103, sous le règne de Trajan.
A. Ses écrits
1. L’Apocalypse. — L’introduction de cette Révélation, écrite à Patmos, comprend la vision sur les sept églises d’Asie Mineure : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. Sept lettres sont successivement adressées à l’ange de chacune de ces églises (i-iii).
Qui sont ces anges ? Sont-ce les esprits célestes protecteurs, ou peut-être la personnification de la communauté, ou ne sont-ce pas plutôt les gardiens visibles, les pasteurs en chef, les évêques ?
D’abord, ce ne sont pas les anges gardiens, car aux éloges adressés à ces anges sont mêlés des blâmes, des exhortations et des menaces, ce qui ne peut aucunement convenir aux esprits célestes. En outre, dans l’Apocalypse, les visions divines sont manifestées à S. Jean par les anges, et non pas inversement.
Ensuite, les anges ne sont pas les symboles des églises, car eux-mêmes sont symbolisés par « les sept étoiles » que Jésus porte dans sa main, de même que les églises sont déjà symbolisées par les chandeliers, entre lesquels il se promène. Comme les chandeliers et les étoiles sont distincts, ainsi, les églises et leurs anges. Les anges sont les pasteurs en chef, vraiment envoyés du Seigneur, au sens premier du mot ἄγγελοι, qui brillent comme des astres dans les communautés.
Peut-être les évêques n’avaient-ils pas encore le titre d’ἐπίσκοποι à ce moment.
Enfin il semble que l’on connaisse même le nom d’un d’entre eux, Zoticus, nom d’homme. S. Jean écrit à l’ange de Sardes : « Tu as nom que tu vis et tu es mort » : allusion au nom de ζωτικός, Vitalis, Vital, venant de ζάω, vivre.
2. Troisième épître. — Diotrèphes, qui aime à dominer sur les fidèles et « ne reçoit pas » S. Jean, pourrait bien être un évêque. Son autorité est telle en effet qu’il peut empêcher l’église de prendre connaissance des lettres de l’Apôtre et de recevoir les frères, qu’il a le pouvoir de « chasser de l’église, ἐκ τῆς ἐκκλησίας, ceux qui veulent exercer l’hospitalité ».
B. Tradition historique
Mais de quel droit considérer Diotrèphes et les anges des sept églises comme des évêques proprement dits, plutôt que comme des présidents du collège presbytéral, puisque nous n’avons pas encore établi qu’à cette époque il y avait des sièges épiscopaux dans ces églises ? C’est que nous savons pertinemment que S. Jean a établi des évêques dans les villes d’Asie Mineure tandis qu’il résidait à Éphèse.
Ce fait est avéré par une tradition sûre et certaine, et par l’existence de nombreux sièges épiscopaux en cette province dès le début du IIe siècle.
1. S. Ignace d’Antioche atteste, en 107, que Polycarpe était évêque de Smyrne, Onésime d’Éphèse, Damas de Magnésie, Polybe de Tralles ; que Philadelphie avait le sien. Aux fidèles de cette ville, il parle avec éloge « des églises qui avaient envoyé leur évêque » à Antioche en Syrie (Philad., x, 2). C’est un principe pour lui que « sans l’évêque, les prêtres et les diacres, il n’y a pas d’église », et il sait que les fidèles pensent de même (Trall., iii, 1-2).
Comme la plupart des églises d’Asie Mineure, sinon toutes, avaient des sièges épiscopaux tout au commencement du IIe siècle, il faut bien admettre que ces sièges pouvaient exister déjà dix à vingt ans plus tôt, à savoir du vivant de l’apôtre S. Jean. Il suffit de lire les lettres de S. Ignace pour se convaincre que cette hiérarchie ne datait pas de la veille, qu’on ne venait pas d’innover.
2. S. Irénée rapporte que son maître Polycarpe fut établi sur le siège épiscopal de Smyrne par les Apôtres : « Polycarpe, non seulement fut instruit dans la foi par les Apôtres,… mais même il fut établi évêque de l’église de Smyrne par les Apôtres. » (Adv. Hær., III, iii, 4.) Ce pluriel « les Apôtres » semble une figure de style pour le singulier.
Tertullien, quand il en appelle aux églises apostoliques, qui peuvent « dérouler l’ordre de leurs évêques en une succession ininterrompue depuis le commencement, à partir du premier évêque établi par un des Apôtres », allègue comme exemple « l’église de Smyrne, qui attribue à Jean l’institution de Polycarpe » (De Præscript., xxxii).
Parmi les évêques créés par Jean, citons encore Papias, évêque d’Hiérapolis en Phrygie. Il fut contemporain d’Ignace d’Antioche et de Polycarpe de Smyrne (Eusèbe, H. E., III, xxxvi, 2). Irénée atteste qu’il fut disciple de Jean et ami de Polycarpe, qu’il fut « homme ancien », Παπίας Ἰωάννου μὲν ἀκουστής, Πολυκάρπου δὲ ἑταῖρος γεγονώς, ἀρχαῖος ἀνήρ (Adv. Hær., V, xxxvi, 4). On peut raisonnablement supposer qu’il fut, lui aussi, établi sur le siège d’Hiérapolis par Jean son maître.
3. Fragment de Muratori. — Vers 180, l’auteur du fragment de Muratori a mis par écrit une très ancienne tradition, probablement celle de l’église de Rome. Elle confirme ce que nous savons au sujet de l’activité apostolique de S. Jean. Voici comment l’origine du quatrième Évangile y est racontée : « L’auteur du quatrième Évangile est Jean, un des disciples. Pressé par ses collègues et ses évêques, episcopis suis, il dit : Commençons ensemble un jeûne de trois jours ; et communiquons-nous ce qui sera révélé à chacun.
La même nuit, il fut révélé à André, un des Apôtres, que Jean écrirait tout, en son nom personnel, mais sous les yeux de tous. » Ainsi cette tradition savait que Jean était entouré d’évêques. Le sigle eps est mis pour episcopis ; quelques lignes plus loin il revient pour Pie, évêque de Rome. Pourquoi les évêques sont-ils nommés « ses évêques, episcopis suis », sinon parce que Jean les avait institués ?
Qu’on ne nous oppose pas que certains détails du récit semblent légendaires, car il reste toujours vrai que, dès le IIe siècle, on se représentait S. Jean entouré d’un grand nombre d’évêques au moment où il composait son Évangile.
4. Clément d’Alexandrie nous fait connaître l’Apôtre S. Jean comme organisateur et créateur de sièges épiscopaux (Quis dives salvetur, 42 ; Eusèbe, H. E., III, xxiii, 3-4) : « C’est une tradition au sujet de Jean l’Apôtre, dont le souvenir s’est conservé. Après la mort du tyran, il revint de l’île de Patmos à Éphèse.
Quand on l’y invitait, il se rendait aussi dans les pays environnants, au milieu des Gentils, pour y établir des évêques, y fonder des églises, y recruter le clergé parmi ceux que l’Esprit-Saint désignait. Un jour, dans une ville peu distante dont on cite même le nom, il recommanda spécialement un jeune homme à l’évêque chef de cette église… »
Le témoignage de Clément est de grande valeur, car cet écrivain était très versé dans la connaissance de la tradition. Voici en quels termes il professe, dans le premier livre des Stromates, son admiration et son estime pour les maîtres dont il avait reçu sa science théologique : « Parmi les hommes dont il me fut donné d’entendre les leçons,… un premier, Ionien, originaire de la Célésyrie, habitait la Grèce ; un autre, d’origine égyptienne, l’Italie ; deux autres étaient d’origine orientale, soit de l’Assyrie et du fond de la Palestine… Gardant le dépôt de la vraie doctrine et la tradition reçue directement des saints Apôtres, Pierre et Jacques, Jean et Paul, ils arrivèrent jusqu’à nous, avec l’aide de Dieu, pour nous transmettre cette semence traditionnelle et apostolique. » (Eusèbe, H. E., V, xi.)
Si ces maîtres de Clément ont pu lui transmettre fidèlement la doctrine traditionnelle qu’ils gardaient avec un soin jaloux, il ne leur a pas été difficile de l’instruire de l’organisation établie par les Apôtres. L’institution des évêques par S. Jean était un fait public dont le souvenir était très facile à conserver et dont, à cette époque, l’exactitude était aisée à contrôler.
D’une part, Clément comptait parmi ses maîtres un Ionien de la Célésyrie, qui pouvait le renseigner sur la tradition d’Asie Mineure ; d’autre part, Jean est cité nommément parmi les Apôtres dont il avait appris les traditions par l’intermédiaire de ses maîtres.
5. Tertullien. — D’après Tertullien, c’était un fait universellement reconnu de son temps que S. Jean fut le fondateur des sièges épiscopaux dans les églises qu’il dirigea : « Nous avons encore les églises instruites par Jean. Que Marcion rejette son Apocalypse, toujours est-il qu’en reconstituant la succession des évêques jusqu’aux origines on établit que Jean en est le fondateur. Habemus et Joannis alumnas ecclesias. Nam etsi Apocalypsin ejus Marcion respuit, ordo tamen episcoporum ad originem recensus in Joannem stabit auctorem. » (Adv. Marc., IV, v.) Nous avons déjà allégué du même écrivain l’exemple de Smyrne, dont le premier évêque, Polycarpe, fut établi par S. Jean.
Concluons. L’apôtre S. Jean consacra les dernières années de sa vie à l’organisation ecclésiastique. Il est historiquement prouvé qu’il donna un évêque à un grand nombre de villes en Asie Mineure. On peut le considérer comme le principal auteur des sièges épiscopaux.
§ III. — Les listes épiscopales « depuis les Apôtres »
Introduction : valeur des catalogues
Quatre catalogues donnent la succession des évêques sur les sièges de Rome, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, depuis la fondation de ces églises aux temps apostoliques. Ce sont des documents de la plus haute importance pour les origines de l’épiscopat. Il est absolument requis de se rendre compte de leur valeur historique. Si ces listes sont sûres, elles fournissent une preuve nouvelle et péremptoire en faveur de l’institution apostolique de l’épiscopat.
I. Rome
I. Rome. — La plus ancienne liste des évêques de Rome qui nous soit parvenue est celle de S. Irénée. Elle se trouve insérée dans son grand ouvrage Contre les Hérésies, III, iii, écrit vers 180, sous le pontificat d’Eleuthère (175-189).
Voici cette liste, qui fut ensuite reprise par Eusèbe, H. E., V, vi. Elle présente la série des noms, sans données chronologiques, sans indication de la durée des épiscopats : « Après avoir fondé et organisé l’église de Rome, les bienheureux Apôtres, Pierre et Paul, transmirent à 1° Lin la charge de l’épiscopat. C’est de ce Lin que Paul fait mention dans les épîtres à Timothée.
À Lin succède 2° Aneclet ; après celui-ci et en troisième lieu depuis les Apôtres, l’épiscopat échoit à 3° Clément, qui avait connu les Apôtres. Comme il avait vécu avec eux, leur prédication retentissait encore à ses oreilles et leurs actes étaient présents à ses yeux. Et ce n’était du reste pas le dernier témoin de l’âge apostolique ; car, même à cette époque, vivaient encore plusieurs disciples immédiats des Apôtres.
Sous ce Clément, et à l’occasion d’une grave sédition parmi les fidèles de Corinthe, l’église de Rome adressa aux Corinthiens une lettre de recommandations pressantes pour les ramener à la concorde… À Clément succède 4° Évariste, à Évariste succède 5° Alexandre. Ensuite vient 6° Sixte, le sixième successeur des Apôtres. Puis successivement 7° Télesphore, qui souffrit glorieusement le martyre, 8° Hygin, 9° Pie, 10° Anicet et 11° Soter.
Enfin 12° Eleuthère, actuellement régnant, qui, le douzième depuis les Apôtres, occupe le trône épiscopal. C’est en cet ordre et par cette succession que la vraie doctrine s’est transmise dans l’Église depuis les Apôtres, et que la prédication de la vérité est arrivée jusqu’à nous. » Mais si ce catalogue est le plus ancien conservé, il ne fut cependant pas le premier dressé.
Sous le même pontificat d’Eleuthère parurent les Mémoires d’Hégésippe (Eusèbe, H. E., IV, xxii, 3). Malheureusement ce livre est perdu, et il ne nous en reste que quelques extraits précieux cités par Eusèbe. Hégésippe, au jugement de cet historien, était un chrétien de race juive. L’histoire de l’église de Jérusalem, qu’il connaissait dans ses détails depuis l’origine, devait prendre une large place dans ses écrits, à en juger par les extraits conservés.
« Dans les cinq livres de ses Mémoires, qui nous sont parvenus, écrit Eusèbe (H. E., IV, xxii), Hégésippe laissa un magnifique monument de sa science. Il y fait voir comment il vécut en société de plusieurs évêques, au cours de son voyage à Rome, et comment il trouva partout la même doctrine. Après quelques détails au sujet de la lettre de Clément aux Corinthiens, il ajoute ces paroles remarquables : L’église de Corinthe persévéra dans la vraie foi jusqu’à l’épiscopat de Primus.
Parti pour Rome, je m’arrêtai à Corinthe et j’y fis un séjour parmi les fidèles, nous édifiant mutuellement dans la vraie doctrine. Arrivé à Rome, je dressai la succession jusqu’à Anicet, dont Eleuthère était le diacre. Et Anicet a pour successeur Soter, auquel succède Eleuthère. En chaque succession, c’est-à-dire dans chaque série d’évêques, et dans chaque ville, la foi est conforme à la doctrine de la Loi, des Prophètes et du Seigneur. »
L’importance de cet extrait d’Hégésippe n’échappera à personne. Il y certifie formellement qu’il dressa la liste des évêques de Rome dès le pontificat d’Anicet, qui régna, à un ou deux ans près, de 155 à 166.
On a bien révoqué en doute l’authenticité des paroles d’Hégésippe au sujet de la liste épiscopale de Rome. Selon quelques-uns, il faudrait lire : διατριβὴν ἐποιησάμην, « je fis un séjour », si bien qu’Hégésippe aurait parlé de son séjour à Rome et aucunement de liste épiscopale dressée par lui. Mais il reste certain qu’Hégésippe a bien écrit : Γενόμενος ἐν Ῥώμῃ, διαδοχὴν ἐποιησάμην μέχρις Ἀνικήτου, et que ces paroles doivent s’entendre de la composition d’un catalogue épiscopal.
On peut trouver les réponses aux objections du Dr Harnack dans ma dissertation sur l’Origine de l’épiscopat, p. 309.
Hégésippe portait son attention sur l’unité de la foi. C’est pour s’édifier dans la vérité qu’il avait entrepris la visite des églises. L’intégrité de la doctrine était garantie par la succession des évêques, principalement par celle de Rome, but suprême de son voyage ; aussi était-ce auprès des évêques qu’il s’enquérait de la foi des communautés ; dans chaque succession, auprès de chaque siège épiscopal et dans chaque ville, il retrouvait intact le dépôt de la révélation.
Les mêmes préoccupations se retrouvent chez Irénée. Comme Hégésippe, il considère les évêques, principalement ceux de Rome, comme les porteurs de la tradition divine. C’est par la succession apostolique des évêques qu’il établit l’unité et l’apostolicité de l’enseignement de l’Église. Voici le contexte.
« La doctrine des Apôtres est répandue dans le monde entier, et quiconque veut connaître la vérité peut la trouver dans toute l’Église. Nous pouvons énumérer ceux que les Apôtres instituèrent évêques et établir la succession des évêques jusqu’à nous.
Aucun de ceux-là n’a enseigné ni connu de telles absurdités… Mais comme il serait trop long de donner dans ce livre le catalogue de toutes les églises, nous ne considérons que la plus grande et la plus ancienne, l’église connue de tous, fondée et organisée à Rome par les deux très glorieux Apôtres Pierre et Paul.
Montrer comment l’enseignement qu’elle reçut des Apôtres et la foi qui fut annoncée aux hommes est arrivée jusqu’à nous par la succession de ses évêques, c’est confondre tous les dissidents, n’importe lesquels… Car c’est avec cette église et à cause de son autorité prépondérante que l’Église, c’est-à-dire les fidèles du monde entier, doivent être de toute nécessité en communauté de foi. En elle, les fidèles du monde entier ont gardé la tradition reçue des Apôtres. » (Adv. Hær., III, iii.)
Quelle est l’autorité historique de la liste épiscopale de Rome donnée par S. Irénée ? Le livre Contre les Hérésies fut écrit vers 180, sous le pontificat d’Eleuthère, c’est-à-dire un peu plus d’un siècle, environ cent vingt ans, après la mort des SS. Pierre et Paul. On peut placer la naissance d’Irénée vers 130, puisqu’il fut dans sa jeunesse le disciple de S. Polycarpe, martyrisé en 155.
Son traité et les quelques extraits qui nous sont restés de ses autres ouvrages fournissent la preuve de sa grande science théologique. Avant de commencer la réfutation de l’hérésie gnostique, il en expose longuement les divers systèmes. Il connaît bien les Saintes Écritures ; il cite l’ancienne littérature chrétienne. Sa grande autorité est attestée par son intervention énergique auprès de Victor, évêque de Rome, durant la controverse pascale.
Tel est l’écrivain qui nous garantit l’historicité de la liste romaine. Comment il l’a composée et à quelle source il en a puisé les éléments, il ne le dit pas. A-t-il eu sous la main la liste d’Hégésippe ? A-t-il pris connaissance de la liste à Rome même ? Le silence de l’auteur ne nous permet pas de rien affirmer.
Un fait est certain, c’est que l’évêque de Lyon se montre très au courant des traditions, des usages et de l’histoire de l’église romaine (Adv. Hær., I, xxvii, 1, 2 ; III, iii, 2, 3 ; IV, 3 ; Eusèbe, H. E., V, xx, coll. xv, xxix, 10 ss.). Il fait profession d’être en communauté de foi et de doctrine avec elle, et pose en principe que tous les fidèles doivent recevoir de cette église la tradition apostolique.
Qui pourrait donc douter que lui-même, ayant entrepris, à la demande d’un de ses amis, de faire une réfutation solide des erreurs, ne se soit mis en peine de puiser la connaissance de la liste à une source absolument sûre ? Il a l’intime conviction que les hérétiques ne peuvent rien objecter contre la succession ininterrompue des évêques de Rome depuis les Apôtres. C’est un fait reconnu par tous à ce moment.
Objections. — Contre l’historicité de cette liste, on objecte : 1° que les plus anciens écrits, notamment l’épître de l’église de Rome à celle de Corinthe, la lettre de S. Ignace aux Romains et le Pasteur d’Hermas, ne connaissent pas d’évêque à Rome ; 2° que les catalogues anciens ne sont pas d’accord sur certains noms.
Réponse. — 1. À moins d’établir que la mention de la chose s’imposait au cas où elle existait, l’argument tiré du silence n’a pas de valeur probante. Toujours d’ailleurs il disparaît devant des témoignages positifs. Trop souvent les conclusions qu’on en tire reposent sur une impression toute subjective. On oublie que l’auteur a eu d’autres préoccupations, qu’il a envisagé les choses à un autre point de vue, qu’il ne veut ni ne peut tout dire.
Ici même, quelle preuve, dans la lettre de S. Ignace, de la prudence avec laquelle on doit se servir de l’argument e silentio ! Elle ne mentionne aucun chef de l’église de Rome, ni évêque, ni prêtres, ni diacres. Néanmoins nous savons pertinemment, par le témoignage de la lettre de Clément et du Pasteur, qu’il y avait à Rome des πρεσβύτεροι προϊστάμενοι, des ἐπίσκοποι, des diacres. Qu’on donne la raison du silence que S. Ignace garde sur ceux-ci, et la même raison expliquera son silence vis-à-vis de l’évêque.
N’écrivait-il pas, du reste, au même moment, aux églises d’Asie Mineure, que sans l’évêque, les prêtres et les diacres il n’y a point d’Église ? Comment a-t-il pu décerner tant d’éloges à l’église de Rome et lui reconnaître l’autorité de la présidence (titre, et iii, 1), si elle n’est pas même gouvernée par un évêque, à ses yeux l’unique centre de toute la vie chrétienne et le chef des fidèles et des ministres ?
Puis pour l’épître de Rome, dès le second siècle les écrivains l’attribuent à Clément parce qu’ils reconnaissent en lui l’évêque de Rome de ce temps. Tels S. Irénée, Denys, évêque de Corinthe vers 170, dans sa lettre à l’église de Rome (Eusèbe, H. E., IV, xxiii, 11), Hégésippe (ibid., III, xvi et IV, xxii). D’après Eusèbe, « la tradition est unanime » à lui attribuer cette lettre, si connue par suite de « la coutume très ancienne de la lire en public dans plusieurs églises » (H. E., III, xvi).
Enfin dans le Pasteur d’Hermas, « Clément est chargé du soin d’envoyer l’écrit aux villes du dehors » (Vis., II, 4, 3) : n’avons-nous pas là une allusion à l’autorité et à l’épître de Clément ?
2. Que faut-il penser des divergences dans les listes ? Il est bien vrai que le catalogue « Libérien » ou « Philocalien », rédigé en 354, ne donne pas tout à fait le même ordre de succession qu’Irénée et Eusèbe, mais les divergences ne sont ni nombreuses ni notables. Il fait succéder Clément immédiatement à Lin et dédouble Anenclet en Clet et Anaclet.
Les critiques les plus érudits, sans excepter ceux qui combattent l’institution de l’épiscopat par les Apôtres, ne font aucune difficulté pour reconnaître qu’il ne faut pas attacher d’importance à ces variantes. Elles doivent manifestement leur origine, non à des traditions qui auraient été dès le début opposées ou hésitantes, mais à des erreurs de copiste. (Voir Duchesne, Le Liber Pontificalis, Paris, 1886 ; Lightfoot, S. Clement of Rome, vol. I, p. 201-345 : Early roman succession.)
Voici la preuve que Rome, à la fin du IIe siècle, ne soupçonnait pas l’existence d’un Clet distinct d’Anenclet. Le Petit Labyrinthe (Eusèbe, H. E., V, xxviii, 3), traité d’un prêtre de Rome contre Artémon, édité sous l’épiscopat de Zéphyrin, appelle Victor le treizième évêque de Rome à partir de Pierre : τρισκαιδέκατος ἀπὸ Πέτρου ἐν Ῥώμῃ ἐπίσκοπος. S’il fallait distinguer Clet et Anaclet, il serait le quatorzième. Le dédoublement n’existait donc pas encore à cette époque dans le catalogue. S. Irénée donne donc la liste exacte.
Enfin il n’est pas rare de trouver, dans les plus anciens écrivains ecclésiastiques, les événements datés d’après le nom du pontife régnant. Qu’il suffise de citer comme exemples la sédition de Corinthe, l’arrivée à Rome des hérésiarques Valentin, Cerdon, Marcion et Marcelline (Irénée, Adv. Hær., III, iii, 3 ; iv, 3 ; I, xxv, 6 ; xxvii, 1, 2), la venue à Rome de S. Polycarpe (Adv. Hær., III, iii, 4), la rédaction du Pasteur d’Hermas (frag. Murat., II, 73 ss.).
La liste des évêques de Rome était donc un document de notoriété publique.
Les Apôtres ne furent pas d’abord mis au rang des évêques, et S. Paul figure à côté de S. Pierre comme fondateur de l’église romaine. Plus tard, au contraire, S. Pierre fut compté comme premier évêque et S. Paul disparut de la liste.
Cette place à part pour le ou les fondateurs est bien justifiée. En effet, les Apôtres n’étaient pas des évêques au sens ordinaire du mot ; pour mieux dire, ils n’étaient pas seulement évêques, mais ils avaient une mission universelle à remplir dans le monde entier : ils fondaient et organisaient les églises. De ce fait, il leur revenait une place à part : on ne les comprenait pas dans la liste de succession, qu’on dressait à partir des fondateurs, ἀπὸ τῶν ἀποστόλων.
Il y a donc lieu de distinguer les fondateurs de leurs successeurs ; ceux-ci sont les héritiers de l’autorité et de la mission des premiers.
Plus tard, on commença à placer le fondateur sur la liste même, comme premier évêque. Comme il ne peut y avoir qu’un évêque par église, la première conséquence de cette manière de voir fut l’élimination de S. Paul, qui dans la plus ancienne littérature chrétienne se trouvait intimement associé à S. Pierre dans l’œuvre de fondation et d’organisation de l’église de Rome.
II. Antioche
II. Antioche. — Les origines de cette église se trouvent au livre des Actes des Apôtres, xi, xiii-xv, xviii. L’épître aux Galates, chap. ii, raconte un épisode de la prédication de S. Pierre et S. Paul à Antioche.
Eusèbe nous a conservé la liste complète des évêques d’Antioche depuis les origines. La voici pour les deux premiers siècles : 1° Évode, 2° Ignace, 3° Héron, 4° Corneille, 5° Éros, 6° Théophile, 7° Maximin, 8° Sérapion. L’Apôtre Pierre n’est pas compté dans la liste comme premier évêque, puisqu’Ignace est nommé le deuxième. Cependant le siège épiscopal est nommé le siège de Pierre : « Ἰγνάτιος τῆς κατ’ Ἀντιόχειαν Πέτρου διαδοχῆς δεύτερος τὴν ἐπισκοπὴν κεκληρωμένος. » (H. E., III, xxxvi, 2.)
Dans sa Chronique, cet historien rapporte pour l’an 2055, d’après la version arménienne, 2058 d’après celle de S. Jérôme, ce qui correspond environ à l’an 42 de notre ère, que « l’Apôtre Pierre, après avoir fondé l’église d’Antioche, partit pour Rome, y prêcha l’Évangile et devint évêque de cette église » ; et pour l’an 2058, ou 2060, qu’« Évode fut établi premier évêque d’Antioche ». Il y a ainsi, d’après Eusèbe, deux ans d’intervalle entre le départ de S. Pierre et l’institution de son successeur, qui s’est faite avant le concile de Jérusalem, vers l’an 44.
Le catalogue des évêques d’Antioche était connu au début du IIIe siècle. Origène en effet parle en ces termes de S. Ignace : « Il est un martyr qui dit si bien dans une de ses lettres ; je veux parler d’Ignace, après le bienheureux Pierre le second évêque d’Antioche, τὸν μετὰ τὸν μακάριον Πέτρον τῆς Ἀντιοχείας δεύτερον ἐπίσκοπον, le même qui durant la persécution combattit les fauves à Rome… » (Hom. in Luc., vi.) Origène, qui séjourna d’ailleurs à Antioche vers l’an 226 (Eusèbe, H. E., VI, xxi, 3, 4), connut donc la fondation du siège d’Antioche par Pierre, et le rang d’Ignace dans la série des évêques.
D’ailleurs les lettres de S. Ignace nous fournissent encore un renseignement très intéressant au sujet de l’ancienne organisation ecclésiastique de son pays. Il est évêque de « l’église de Syrie », τῆς ἐκκλησίας τῆς ἐν Συρίᾳ (Eph., xxi, 2 ; Magn., xiv ; Trall., xiii, 1 ; Rom., ix, 2).
L’emploi constant de l’expression « église de Syrie » ne nous autorise-t-il pas à conclure que toute la Syrie ne formait alors qu’un vaste diocèse, auquel était préposé l’évêque d’Antioche ? Ignace prend le nom d’évêque de Syrie : τὸν ἐπίσκοπον Συρίας (Rom., ii, 2) ; quel autre droit pouvait-il avoir à ce titre que l’extension de sa juridiction épiscopale sur tout le territoire syrien ? Il n’est ni primat ni métropolitain ; il n’est pas un évêque de Syrie, mais il en est l’évêque.
Comme le siège épiscopal était fixé dans la ville d’Antioche, on pouvait également dire « l’église d’Antioche en Syrie », ἡ ἐκκλησία ἐν Ἀντιοχείᾳ τῆς Συρίας (Philad., x, 1 ; Polyc., ii, 1 ; Smyrn., xi, 1).
Où Eusèbe trouva-t-il le catalogue des évêques d’Antioche ? De la comparaison des listes de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche, M. Harnack (Chronologie der Altchristl. Literatur, I, p. 118) se dit en droit de conclure qu’Eusèbe en est redevable à la Chronique de Jules l’Africain, qui finit en l’an 221.
Il nous paraît probable qu’Hégésippe le premier donna la liste d’Antioche comme celle de Rome, d’autant plus que, jusqu’au temps d’Eleuthère, Eusèbe fait coïncider l’accession de chaque évêque d’Antioche avec le commencement d’un pontificat romain.
III. Alexandrie
III. Alexandrie. — D’après la tradition consignée chez Eusèbe, Marc, auteur du second Évangile et disciple de S. Pierre, se rendit en Égypte pour y annoncer l’Évangile et y fonder, le premier, des églises dans la ville d’Alexandrie : Μάρκον… φασίν… ἐκκλησίας πρῶτον ἐπ’ αὐτῆς Ἀλεξανδρείας συστήσασθαι (H. E., II, xvi). Malheureusement Eusèbe ne nous dit rien sur la source où il s’est renseigné pour les origines chrétiennes à Alexandrie.
Dans sa Chronique comme dans son Histoire ecclésiastique, cet historien donne le catalogue épiscopal d’Alexandrie depuis S. Marc, le fondateur. Voici la série des noms : 1° Anianus, 2° Abilius, 3° Cerdon, 4° Primus, 5° Justus, 6° Eumènes, 7° Marcus, 8° Céladion, 9° Agrippin, 10° Julien, 11° Démétrius, contemporain de Victor de Rome. Eusèbe relate la durée de leur épiscopat et la date de leur avènement, en prenant pour base la chronologie des empereurs.
« En la huitième année du règne de Néron, Anianus, le premier après Marc l’évangéliste, fut investi de la fonction d’évêque d’Alexandrie » (H. E., II, xxiv) ; et ainsi de suite.
Pas plus que les Apôtres à Rome, Marc le fondateur n’est compris dans la série des évêques d’Alexandrie.
Au jugement des critiques, c’est à la Chronique de Jules l’Africain qu’Eusèbe a emprunté le catalogue. Ne devrait-on peut-être pas remonter aussi à Hégésippe et au pontifical d’Eleuthère ?
On ne peut contrôler l’exactitude de la liste par ailleurs, mais rien non plus ne vient en infirmer la valeur.
Beaucoup d’indices et de témoignages font croire que jusqu’au IIIe siècle Alexandrie fut le seul siège épiscopal de toute l’Égypte. On peut les trouver dans ma dissertation L’Origine de l’épiscopat, p. 345 ss.
IV. Jérusalem
IV. Jérusalem. — C’est encore à Eusèbe que nous sommes redevables de la conservation du catalogue épiscopal de Jérusalem.
Dans cette église, on distingue une double période bien marquée : la période judéo-chrétienne et la période grecque. La première s’étend depuis le jour de la Pentecôte jusqu’à la dispersion de la nation juive sous l’empereur Hadrien, qui, en 135, défendit absolument à tout juif l’accès du territoire de Jérusalem.
Durant la période judéo-chrétienne, il y eut, depuis et y compris Jacques, une succession de quinze évêques ; durant la période ethnico-chrétienne on compte quinze évêques depuis le premier, Marc, jusqu’à Narcisse, qui prit part à la controverse pascale (H. E., IV, v ; V, xii).
A. Église judéo-chrétienne
A. Église judéo-chrétienne. — Jacques fut, nous l’avons vu plus haut, le fondateur du siège épiscopal de Jérusalem. Qu’il ait été du nombre des Douze Apôtres, comme nous le croyons, ou non, c’est sa qualité de « frère du Seigneur », en quelque sorte successeur du Messie, aux yeux des Juifs, qui lui a valu une grande autorité sur son peuple et l’a désigné pour gouverner l’Église-mère. Il souffrit le martyre avant la guerre de Judée. L’histoire lui reconnut bientôt le titre d’évêque.
Hégésippe rapporte en effet que Syméon lui succéda comme évêque.
« Après le martyre de Jacques le Juste, qui souffrit pour la même doctrine que le Seigneur, de nouveau le fils de son oncle, Syméon fils de Clopas, fut établi évêque : tous le prirent parce qu’il était un second cousin du Seigneur, ou bien tous le prirent comme second évêque en sa qualité de cousin du Seigneur : καὶ μετὰ τὸ μαρτυρῆσαι Ἰάκωβον τὸν δίκαιον, ὡς καὶ ὁ κύριος, ἐπὶ τῷ αὐτῷ λόγῳ, πάλιν ὁ ἐκ θείου αὐτοῦ Συμεὼν ὁ τοῦ Κλωπᾶ καθίσταται ἐπίσκοπος, ὃν προέθεντο πάντες, ὄντα ἀνεψιὸν τοῦ κυρίου δεύτερον. » (Eusèbe, H. E., IV, xxii, 4.)
Syméon à son tour est mort martyr, durant le règne de Trajan, sous Atticus, proconsul de Syrie, à l’âge avancé de cent vingt ans. Ainsi l’atteste Hégésippe, cité par Eusèbe (H. E., III, xxxii, 3, 6).
Le témoignage d’Hégésippe fait foi, car il est entouré des garanties nécessaires de science et de véracité. Peu distant des faits attestés, puisqu’il entreprit son voyage à travers le monde romain dès le milieu du IIe siècle, enfant de cette église judéo-chrétienne dont ses écrits révèlent une connaissance si parfaite, il fut certainement le contemporain de bien des gens qui avaient connu Syméon, mort au IIe siècle seulement.
Dans ces conditions, il a pu s’assurer que Jacques et Syméon furent les deux premiers évêques de Jérusalem.
À la mort de Syméon, le siège épiscopal fut occupé par un certain Justus, de race juive comme ses prédécesseurs. Des milliers de circoncis se convertirent au Christ vers cette époque (Eusèbe, H. E., III, xxxv).
L’historien Eusèbe a consacré un chapitre très intéressant à la liste des évêques judéo-chrétiens de Jérusalem. « Nulle part, écrit-il, je n’ai trouvé conservée par écrit la chronologie des évêques de Jérusalem. D’après l’histoire, λόγος κατέχει, leur vie fut en effet extrêmement courte. Tout ce que j’ai trouvé dans des documents écrits, c’est que, jusqu’à l’extermination des Juifs sous Hadrien, il y eut une série de quinze évêques dans cette ville.
Hébreux d’origine, comme on le dit, φασίν, tous ont embrassé sincèrement la doctrine du Christ, si bien qu’au jugement des hommes compétents, ils furent trouvés dignes de la fonction épiscopale. Car ils eurent le gouvernement de l’église entière des fidèles de race juive depuis les Apôtres jusqu’à cette guerre dans laquelle les Juifs, se croyant de force à résister, se révoltèrent de nouveau contre les Romains, mais furent complètement écrasés.
Comme il n’y eut plus depuis ce moment d’évêques de la circoncision, il est nécessaire d’en recenser le catalogue depuis le premier.
Le premier donc est Jacques, appelé le frère du Seigneur ; son successeur Syméon est le second ; le troisième Juste, le quatrième Zachée, le cinquième Tobie, le sixième Benjamin, le septième Jean, le huitième Mathias, le neuvième Philippe, le dixième Sénèque, le onzième Juste, le douzième Lévi, le treizième Éphrès, le quatorzième Joseph, enfin le quinzième Jude.
Tels sont les évêques de la ville de Jérusalem depuis les Apôtres jusqu’au temps indiqué : tous appartiennent à la circoncision. » (H. E., IV, v.)
La liste épiscopale, avec ces courtes observations qui l’accompagnent, constitue un document de très grande valeur pour l’histoire primitive de l’église de Jérusalem. Ce n’est pas Eusèbe qui l’a dressée d’abord ; il l’a trouvée dans un écrit plus ancien, qu’il nomme simplement ἐγγράφων, sans en indiquer formellement ni la nature ni l’auteur.
Ce terme désigne habituellement chez lui des livres ou écrits ; plusieurs indices font penser qu’Eusèbe ici encore a puisé dans les Mémoires d’Hégésippe.
B. Église grecque
B. Église grecque. — Au lendemain de la destruction de la nation juive par Hadrien en 135, de nouveaux habitants vinrent peupler Jérusalem, et une nouvelle église s’y forma, composée de chrétiens des nations, dont le premier évêque fut Marc (Eusèbe, H. E., IV, vi, 4). Eusèbe reproduit encore la liste des évêques de cette série et en compte quinze depuis Marc jusqu’à Narcisse vers 185 (ibid., V, xii).
Cette succession épiscopale, Eusèbe l’a de nouveau vraisemblablement empruntée à Hégésippe, car elle finit aussi au pontificat d’Eleuthère et l’historien se plaint de ce qu’à partir de ce moment la durée des épiscopats n’a pas été conservée (Chronique, an 2199 ou 2201). Du reste les documents ne lui ont pas manqué : outre les Mémoires d’Hégésippe il cite les Chroniques de Jules l’Africain, de Jude, de Cassien, de Clément d’Alexandrie, toutes rédigées vers l’an 200 (H. E., VI, vi, vii, xiii, xxxi).
Concluons. L’église de Jérusalem, comme celles de Rome, d’Antioche et d’Alexandrie, fut gouvernée par un évêque depuis les temps apostoliques.
§ IV. L’épiscopat au IIe siècle
I. Grèce
Corinthe
Corinthe. — Le document très ancien connu sous le nom de Seconde épître de Clément aux Corinthiens, et qui n’est qu’un sermon d’un genre particulier, à savoir une exhortation générale rappelant les grandes vérités morales, qu’on lisait à Corinthe le dimanche après l’Écriture Sainte, ne fait aucune mention de l’évêque. Et cependant, à deux reprises, l’écrit parle des fonctions pastorales des prêtres, πρεσβύτεροι, et de l’obéissance qui leur est due. Comme il s’agit de considérations générales, on aurait attendu la mention de l’évêque, expression la plus haute de cette autorité ecclésiastique, s’il y en avait eu un.
Même remarque au sujet de l’église de Philippes. Polycarpe, évêque de Smyrne, adressa une épître aux fidèles de cette ville en réponse à la leur, après le passage de saint Ignace le martyr, en 107. Il nomme plusieurs fois les prêtres et les diacres, mais non l’évêque.
Conçoit-on que, demandant expressément le respect et la soumission à l’égard de l’autorité religieuse, il passe sous silence l’évêque seul, qui en est le chef et la source dans la communauté ? Cette omission serait d’autant moins concevable qu’à sa lettre étaient jointes celles de saint Ignace, où la nécessité de l’obéissance à l’évêque est si instamment inculquée.
Encore, quand il donne des conseils sur la conduite à tenir à l’égard du prêtre Valens, qui ne prêchait pas d’exemple, comment n’aurait-il fait aucune allusion à l’évêque son chef responsable ?
Pour Philippes, c’est tout. Mais l’histoire de Corinthe nous est mieux connue. Il est certain qu’au milieu du IIe siècle, quand Hégésippe y arriva, sous le pontificat romain d’Anicet (155-166), cette église était gouvernée par un évêque. Il avait nom Primus (Eusèbe, H. E., IV, xxii, 2). Nous ignorons si cet écrivain racontait dans ses Mémoires quand et comment le siège épiscopal de Corinthe fut institué.
Dans l’extrait conservé, il n’est rien dit d’une succession épiscopale à Corinthe, bien que l’écrivain y parle de la liste romaine.
Bientôt après, sous le pontificat de Soter (166-175), Denys illustra le siège épiscopal de Corinthe. Eusèbe a consacré une longue notice aux épîtres que cet évêque adressa à diverses églises. Ainsi nous furent conservés les noms de plusieurs évêques, ses contemporains (H. E., IV, xxiii).
Son successeur Bacchyllus est connu par la lettre qu’il écrivit à Victor de Rome, au temps de la controverse pascale (H. E., V, xxiii, 3).
Athènes
Athènes. — D’après la lettre adressée aux chrétiens d’Athènes par Denys de Corinthe, le premier évêque de leur église fut Denys l’Aréopagite aux temps apostoliques ; l’évêque contemporain se nommait Quadratus et son prédécesseur Publius, un martyr.
Crète
Crète. — Il y avait alors en Crète plus d’un siège épiscopal. Philippe, auteur d’un traité contre Marcion, occupait celui de Gortyne ; Pinytus celui de Cnosse (Denys de Corinthe cité par Eusèbe, H. E., IV, xxi ; xxiii, 5, 7, 8 ; xxv).
II. Témoignages de saint Justin et d’Hégésippe
II. Témoignages de saint Justin et d’Hégésippe. — L’Apologie, I, lxv-lxvii, de saint Justin (vers 150) décrit la célébration de l’Eucharistie le dimanche. Comme ministres, elle requiert le célébrant, qu’il appelle le « président des frères », et ses serviteurs les diacres, chargés de distribuer la sainte communion. Au président incombe également la distribution des aumônes. Peut-être le mot προεστώς est-il choisi intentionnellement pour comprendre l’évêque et le prêtre, selon les localités (cf. Ignace, Smyrn., viii, 1).
Rappelons que, vers le même temps, Hégésippe rendit visite à un grand nombre d’évêques, πλείστοις ἐπισκόποις συνεγενόμην, en cours de route de la Palestine à Rome, et qu’en bien des villes il y avait déjà lieu de parler de séries d’évêques, ἐν ἑκάστῃ διαδοχῇ (Eusèbe, H. E., IV, xxii).
III. Asie Mineure
III. Asie Mineure. — Les souvenirs historiques ici sont plus abondants.
Saint Ignace ouvre dignement la série des témoins contemporains. Non seulement Éphèse, Magnésie, Tralles, Philadelphie et Smyrne, mais d’autres églises encore plus rapprochées d’Antioche (Philad., x, 2) avaient un évêque.
Observons en passant que la hiérarchie est en possession tranquille, qu’elle n’est pas le résultat d’une évolution ou d’une innovation, que la présence de l’évêque est, sinon ancienne et primitive, du moins incontestablement légitime, de l’assentiment de tous les fidèles. C’est une conclusion qui se dégage clairement de ces épîtres. Citons seulement ce principe :
« Sans eux, c’est-à-dire sans évêque, prêtres et diacres, il n’y a pas d’église : χωρὶς τούτων ἐκκλησία οὐ καλεῖται. » (Trall., iii, 1.)
À la même époque, nous le dîmes déjà, Papias était évêque d’Hiérapolis dans la province d’Asie (Eusèbe, H. E., III, xxxvi, 2).
Au témoignage de saint Épiphane (Hær., xlii, 1), Marcion était le fils de l’évêque de Sinope dans l’Hélénopont. Comme il vint à Rome après le pontificat d’Hygin, donc vers 140, Sinope devait avoir déjà un siège épiscopal aux premières années du IIe siècle.
Vers le milieu du siècle, un de ses successeurs, Claude Apollinaire, s’illustra par de nombreux écrits (H. E., IV, xxvi, 1 ; xxvii ; V, xix, 2).
Méliton, évêque de Sardes, fut un fécond écrivain sous Marc-Aurèle (161-180). Par lui, nous connaissons Sagaris, évêque de Laodicée, qui souffrit le martyre sous le proconsul Servilius Paulus (H. E., IV, xxvi, 3 ; cf. V, xxiv, 5).
L’auteur de l’ouvrage contre l’hérésie montaniste, dédié à Abercius Marcellus quatorze ans après la mort de l’hérésiarque Maximilla († vers 170), nomme les évêques Zoticus de Comane et Julien d’Apamée, contemporains de Maximilla ; il mentionne aussi des prêtres de l’église d’Ancyre en Galatie et appelle Zoticus d’Otrène son collègue, τῷ συμπρεσβυτέρῳ ἡμῶν Ζωτικῷ τῷ Ὀτρηνῷ (H. E., V, xvi, 5, 17 ; xviii, 13).
Dans une lettre de Sérapion, évêque d’Antioche vers la fin du siècle, Eusèbe lisait les noms de plusieurs évêques contemporains, notamment d’Aurélius de Cyrène, d’Ælius Publius Julius, évêque de Develte, colonie de la Thrace, et de Sotas d’Anchialus (H. E., V, xix).
À cette époque, Polycrate, évêque d’Éphèse, âgé alors de soixante-cinq ans, en appelait à sept de ses parents, qui furent évêques avant lui et dont il avait connu quelques-uns seulement en vie. Les plus anciens devaient donc avoir exercé les fonctions épiscopales au commencement du IIe siècle. Outre Polycarpe de Smyrne, Méliton de Sardes et Sagaris de Laodicée, il cite encore Papirius et Thrasée, évêque d’Euménie (H. E., V, xxiv, 3-7).
Mentionnons encore Abercius, évêque d’Hiéropolis en Phrygie, fameux par son épitaphe récemment découverte.
Observons, en passant, combien est antique l’usage de dénommer les évêques du nom de la ville où se trouve fixé leur siège épiscopal.
IV. Controverse pascale
IV. Controverse pascale. — Sous le pape Victor (189-199) surgit la controverse pascale, et des synodes d’évêques furent tenus en diverses provinces. Ces conciles envoyèrent des lettres circulaires dans toute l’Église.
Eusèbe connut encore la lettre du synode de Palestine, présidé par Théophile de Césarée et Narcisse de Jérusalem ; celle du synode de Rome, tenu sous la présidence de Victor ; celle du synode des évêques du Pont, présidé par leur doyen d’âge Palma, évêque d’Amastrie ; celle des églises de la Gaule, administrées par Irénée ; celle des églises et des villes d’Osrhoène ; enfin des lettres de Bacchyllus de Corinthe et de plusieurs autres évêques particuliers (H. E., V, xxiii).
Polycrate écrivait à Victor et à l’église de Rome :
« Je pourrais en appeler aux évêques réunis autour de moi, que j’ai convoqués selon votre désir. C’est assez d’énumérer leurs noms pour montrer combien ils sont nombreux. » (H. E., V, xxiv, 8.)
À côté des noms de Narcisse de Jérusalem et de Théophile de Césarée, la lettre du synode de Palestine comprenait aussi les noms de plusieurs autres évêques, et notamment ceux de Cassius de Tyr et de Clarus de Ptolémaïde (H. E., V, xxv).
Le vrai président de cette réunion fut l’évêque de Césarée, Narcisse de Jérusalem étant à ses côtés comme chef d’une église, que le canon 7 du concile de Nicée dit indépendante et honorable. C’est un indice en faveur de la haute antiquité du siège de Césarée : au moins semble-t-il antérieur à l’an 135, sinon l’église de Jérusalem rétablie par les chrétiens des nations serait devenue la métropole de la Palestine.
La littérature pseudo-clémentine, dont la forme primitive est, au jugement des critiques, une production de la première moitié du IIIe siècle, attribue à saint Pierre la fondation des sièges épiscopaux de Césarée en Palestine, de Tripolis et de Laodicée en Phénicie. Il y aurait établi respectivement comme évêques Zachée, l’ancien publicain, Maroones, son hôte, et un de ses disciples (Recogn., III, 66, 74 ; VI, 15 ; X, 58 ; cf. Hom., III, 66 ss. ; VII, 5, 8, 12 ; XI, 36 ; XX, 28).
Pour les églises de la Gaule, les paroles d’Eusèbe semblent faire entendre que toutes se trouvaient sous l’autorité d’Irénée, évêque de Lyon : « les églises de Gaule qu’Irénée gouvernait comme évêque » (H. E., V, xxiii, 2 ; cf. xxiv, 11).
Son prédécesseur immédiat fut Pothin, qui souffrit le martyre en 177, comme nous l’apprend la Lettre des Églises de Vienne et de Lyon (H. E., V, i, 29). Cf. Duchesne, Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, t. I, Paris, 1894, p. 29 ss.
§ V. La succession apostolique des évêques ou l’origine divine de l’épiscopat
Pour couronner l’histoire de l’origine et du développement de l’épiscopat, il nous reste à exposer la doctrine de la succession apostolique des évêques. Ce dogme se dégage du fait même de la constitution de l’Église et se trouve d’ailleurs formellement enseigné par les Pères des deux premiers siècles.
S. Clément définit l’apostolicité de la hiérarchie ; S. Ignace, Hégésippe et S. Irénée se fondent sur l’apostolicité de l’épiscopat pour établir l’apostolicité de la doctrine catholique.
I. Les Pastorales
I. Les Pastorales. — Nous ne trouvons pas dans les livres du Nouveau Testament un enseignement direct et précis sur la succession apostolique. Ce fut un fait, avant d’être une théorie.
Toutefois dans la IIe épître à Timothée, S. Paul se montre préoccupé de la transmission de l’enseignement évangélique et traite son disciple en successeur. En prévision de sa mort prochaine, il confie son œuvre à des disciples de choix qu’il a élevés lui-même à la plénitude de l’Ordre, qu’il a formés durant de longues années. Ceux-ci, à leur tour, confieront à des hommes fidèles, capables d’instruire les autres, ce qu’ils ont entendu de l’Apôtre devant de nombreux témoins. (Cf. II Tim., i, 6, 13, 14 ; ii, 1-2 ; iv, 1-7.)
À la base de la doctrine catholique se trouve l’autorité de la tradition apostolique : « Demeure ferme dans ce que tu as appris et dans ce qui t’a été confié, sachant de qui tu l’as appris. » (II Tim., iii, 14.) Ce principe est radicalement opposé à tout système qui prétend expliquer l’épiscopat par l’évolution et la variation.
En fait, nous l’avons vu, S. Paul avait élevé nombre de ses disciples à l’épiscopat, leur communiquant ainsi l’aptitude requise pour fonder des chrétientés, les organiser et les diriger, pour exercer le pouvoir doctrinal et la juridiction, et pour conférer les sacrements.
Mais il les gardait avec lui comme de précieux auxiliaires dans ses courses apostoliques ; il ne leur donnait aucune mission propre et ordinaire, ni ne leur assignait un troupeau à conduire, mais leur confiait, selon les besoins, des délégations temporaires en diverses églises.
Ces hommes étaient tout désignés pour recueillir sa succession. Mais l’histoire nous laisse ignorer à peu près complètement comment se fit le partage des fondations pauliniennes. Plusieurs parmi eux continuèrent sans doute de mener la vie de missionnaires, comme le nom d’« évangélistes » l’insinue.
II. Lettre de S. Clément de Rome
II. Lettre de S. Clément de Rome. — Cette épître définit clairement l’institution de la hiérarchie par les Apôtres et le droit divin de l’autorité ecclésiastique ; de plus, à notre avis, la succession apostolique des évêques.
Dieu envoya Jésus-Christ, Jésus confia sa mission divine aux Apôtres. Les Apôtres, investis du pouvoir divin, conformément aux ordres reçus, prêchèrent l’Évangile et fondèrent des églises : partout ils établirent des prêtres et des diacres pour diriger les fidèles. Le droit de ceux-ci est patent.
Mais en outre, pleins de prévoyance et instruits par le Maître, les Apôtres voulurent assurer la continuation de l’œuvre. Après avoir organisé les églises et y avoir préposé des pasteurs, ils prirent soin de se donner des successeurs à qui reviendrait, à leur mort, le pouvoir d’instituer les ministres de Dieu. La légitimité de ceux-ci n’est pas moins sûre.
La source de la hiérarchie se perpétue donc dans le pouvoir apostolique de ceux que S. Clément ne sait encore nommer que par une circonlocution, mais qui portent le titre d’évêques depuis le IIe siècle.
III. S. Ignace d’Antioche
III. S. Ignace d’Antioche. — En Asie Mineure et en Syrie, les principes du gouvernement ecclésiastique n’étaient pas autres qu’à Rome et dans toute l’Église.
S. Ignace, écrivant à des chrétiens qui ne songeaient aucunement à contester l’autorité de leurs supérieurs, les exhorte simplement à la pratique de la soumission.
Au sujet de l’origine de l’épiscopat, il ne fournit pas de renseignements explicites.
De l’ensemble des lettres il ressort que la forme de gouvernement commune à toutes ces églises est légitime et seule légitime. Ceux-là seuls sont les disciples de Jésus-Christ qui sont avec l’évêque (Eph., v ; Magn., iii, vi ; Trall., ii, vi, vii ; Philad., ii, iii, vii, viii ; Smyrn., vii-ix).
« En dehors de l’évêque, des prêtres et des diacres, il n’y a pas d’église. » (Trall., iii.) Ce n’est pas par l’usurpation, ni par les qualités personnelles, ni par les charismes, ni par une délégation de la communauté que l’évêque et ses prêtres conduisent les fidèles, mais c’est comme représentants de Dieu munis d’une mission divine. « Quiconque est envoyé par le père de famille pour gouverner sa maison, doit être reçu par nous comme celui-là même qui l’envoie. Il est donc manifeste qu’il faut considérer l’évêque comme le Seigneur même. » (Eph., vi.) Voilà pourquoi, aux yeux de S. Ignace, l’évêque occupe la place de Dieu le Père ou de Jésus-Christ.
S. Ignace demande l’obéissance à l’évêque, aux prêtres et aux diacres « comme à un précepte de Dieu et de Jésus-Christ » (Magn., ii ; Trall., xiii ; Smyrn., viii), parce qu’il les sait voulus par le Seigneur. Qui plus est, nous croyons l’institution divine clairement affirmée dans l’adresse de la lettre aux Philadelphiens : « L’évêque, ses prêtres et les diacres désignés dans la pensée de Jésus-Christ, ἐν γνώμῃ Ἰησοῦ Χριστοῦ, qui, selon sa volonté propre, les a établis et confirmés par l’Esprit-Saint. »
Ces ministres sont ordonnés conformément à la pensée du Christ, c’est-à-dire d’après son ordre, d’après la constitution qu’il donna à son Église. Voilà pourquoi l’évêque n’a obtenu sa charge « ni de lui-même, ni par les hommes… mais de la charité de Dieu le Père et du Seigneur Jésus ».
Voilà pourquoi cette hiérarchie appartient à l’essence même du christianisme, d’où cette affirmation si énergique : « Que tous vénèrent les diacres comme Jésus-Christ, aussi bien que l’évêque, car celui-ci est la figure du Père, et les prêtres comme le sénat de Dieu et le collège des Apôtres : en dehors d’eux il n’y a pas d’Église : χωρὶς τούτων ἐκκλησία οὐ καλεῖται. J’ai l’assurance que vous partagez mes sentiments à cet égard. » (Trall., iii.) La succession apostolique des évêques, si elle n’est pas énoncée, est à la base de toutes ses pensées. Car cette autorité supérieure des évêques, les Apôtres l’ont autrefois exercée, l’ayant reçue de Jésus-Christ. Suivre les évêques ou suivre les Apôtres, c’est suivre le Seigneur.
IV. Hégésippe
IV. Hégésippe. — Guidé par le même principe qu’Ignace, qui tenait l’évêque comme la règle de foi pratique et vivante de son église, Hégésippe, dans le but de s’édifier dans l’unité de la foi, entreprit un voyage à travers les églises, avec Rome comme terme de son enquête.
« L’église de Corinthe, écrit-il dans le livre de ses Mémoires, persévéra depuis la lettre de S. Clément dans la vraie doctrine jusque sous l’épiscopat de Primus de Corinthe : au cours de mon voyage à Rome, je vécus dans cette église et y fis un séjour prolongé, m’édifiant sans cesse dans la vraie doctrine. Arrivé à Rome, je dressai la succession jusqu’à Anicet, auquel Soter succéda et ensuite Éleuthère. En chaque succession et en chaque ville, on garde la doctrine… du Seigneur. » (Eusèbe, H. E., IV, xxii.)
Cette succession que l’écrivain revendique pour les évêques de son temps, c’est bien la succession apostolique. Ce serait un non-sens de parler d’orthodoxie si on ne remontait pas régulièrement la série des évêques jusqu’au point d’attache de la tradition, c’est-à-dire jusqu’aux Apôtres et par eux à Jésus-Christ.
V. S. Irénée
V. S. Irénée. — Il serait difficile d’exprimer plus clairement que l’illustre évêque de Lyon la succession apostolique des évêques. Dans son admirable traité Adversus Hæreses, il propose ce dogme comme un principe fondamental de l’Église du Christ. « Il faut chercher, dit-il (III, iii), la tradition des Apôtres auprès des évêques. Nous pouvons produire la liste de ceux qui ont été institués évêques par les Apôtres et de leurs successeurs jusqu’à nous… Ils voulaient que ceux qu’ils établissaient comme successeurs, en leur transmettant leur propre fonction du magistère, fussent tout à fait parfaits.
Mais comme il serait trop long d’énumérer dans ce livre les successions de toutes les églises, nous ne considérerons que la plus grande et la plus ancienne, celle de Rome, fondée et organisée par les deux très glorieux Apôtres Pierre et Paul. En indiquant comment la tradition qu’elle reçut des Apôtres… est arrivée jusqu’à nous par la succession de ses évêques, nous confondons tous les hérétiques. »
Puis, après avoir donné le catalogue épiscopal de Rome jusqu’à son temps, Irénée écrit ces remarquables paroles, sous forme de conclusion : « C’est dans cet ordre et par cette succession qu’est arrivée jusqu’à nous la tradition des Apôtres dans l’Église et la prédication de la vérité. Par là nous démontrons pleinement que c’est une seule et même vivifiante foi qui s’est conservée dans l’Église depuis les Apôtres jusqu’à nos jours et s’est transmise en toute vérité. »
La succession apostolique des évêques c’est la substitution légitime, publique, nécessaire, continuelle et permanente du corps des évêques en lieu et place des Apôtres à la tête de l’Église, avec mission de la gouverner et de l’enseigner. En vertu de cette succession régulière et ininterrompue, l’épiscopat contemporain forme comme un seul corps moral avec les Apôtres fondateurs et se trouve investi de leur pouvoir divin.
Cette doctrine, il importe d’y réfléchir, n’est pas le sentiment personnel d’un homme ; c’est l’attestation de l’enseignement de l’Église de son temps aussi bien que de l’Église primitive, c’est la doctrine traditionnelle.
§ VI. Conclusion : argument théologique
L’origine de l’épiscopat prouve que le corps épiscopal est le dépositaire de la succession apostolique.
Jésus a fondé son Église en envoyant aux nations le collège des Apôtres choisis par lui avec la mission divine d’enseigner l’Évangile, d’administrer les sacrements et de diriger les fidèles.
Les Apôtres ont prêché la foi, groupé des fidèles et préposé des prêtres et des diacres aux églises qu’ils fondaient, en gardant la haute direction par devers eux. Ces prêtres, sans lesquels la vie chrétienne ne se conçoit pas, portaient indifféremment au premier siècle les noms d’ἐπίσκοποι et de πρεσβύτεροι.
Cependant les Apôtres communiquèrent bientôt la plénitude de l’Ordre à des disciples d’élite. Ceux-ci, à de rares exceptions près, embrassèrent également la vie de missionnaires. Plusieurs, ce sont les prophètes, se détachèrent de leurs mandants et s’en allèrent de leur côté fonder et organiser des chrétientés nouvelles : c’est pourquoi S. Paul rappelle aux chrétiens dans la lettre aux Éphésiens qu’ils sont édifiés sur le fondement des Apôtres et des prophètes (ii, 20).
D’autres restèrent attachés aux Apôtres et se firent leurs aides dans le ministère d’évangélisation, d’organisation et de direction ; ils ne furent ni fondateurs ni pasteurs, mais souvent délégués.
Le premier siège épiscopal fut celui de Jacques à Jérusalem.
De très bonne heure Antioche eut le sien : c’est sans doute parce que cette église n’avait pas de fondateur en titre que S. Pierre lui donna un évêque en la personne d’Évode.
À Rome, S. Pierre fonda et organisa l’église et en devint ainsi le chef. De concert avec S. Paul, qui vint apporter sa pierre à cet édifice, il y établit Lin comme évêque. De l’évêque de Rome il fit son successeur dans la Primauté.
S. Marc, fondateur de l’église d’Alexandrie, y établit un évêque à demeure.
Avant de mourir, les Apôtres prirent des dispositions pour assurer la transmission régulière de leur autorité sur les églises fondées, car il n’y a aucune trace de différend à ce sujet. S. Clément de Rome, du reste, le dit nettement. L’histoire ne nous rapporte pas comment les successions furent partagées.
Enfin, vers la fin du Ier siècle, S. Jean multiplia les sièges épiscopaux et organisa l’administration des diocèses dans les diverses villes d’Asie Mineure, exactement comme l’institution épiscopale fonctionne sous nos yeux. On peut supposer que le principal motif qui le détermina à préposer un seul pasteur à la direction de chaque troupeau, gouverné jusque-là par un collège de prêtres, fut le besoin d’une plus grande unité. Ayant sous les yeux des églises gouvernées par des évêques, et d’autres dirigées par un corps presbytéral, il a pu apprécier les effets des deux régimes, et il a jugé que l’institution d’un évêque dans chaque ville était la meilleure sauvegarde de l’orthodoxie et de l’union.
Il fallut dès lors désigner le pasteur en chef par un titre propre. Comme les prêtres étaient appelés de deux noms, dont un surtout servait à exprimer leur qualité de recteurs des églises, on lui réserva celui-ci pour exprimer le mieux sa supériorité et sa fonction ; il devint ἐπίσκοπος, l’évêque.
En résumé, les documents de la primitive Église prouvent que les Apôtres ont institué la dignité hiérarchique supérieure connue plus tard sous le nom d’épiscopat, en élevant certains disciples à la plénitude de l’Ordre et en leur communiquant, soit immédiatement soit avant de mourir, le pouvoir de juridiction ou la mission divine dont ils étaient dépositaires.
D’entre ces évêques, les uns fondaient et organisaient de nouvelles églises exactement comme les Apôtres ; les autres, coopérateurs et suivants de quelque Apôtre, étaient appelés à recueillir sa succession comme évêques régionnaires ; d’autres encore étaient promus à un siège épiscopal et établis comme pasteurs à la tête d’une église particulière.
Les évêques sont donc institués pour continuer la mission et les pouvoirs dont Jésus-Christ, en vertu de sa puissance divine, avait investi le collège apostolique. Ils sont les successeurs des Apôtres.
Bibliographie
Bibliographie. — Les histoires des Origines chrétiennes et de l’Église primitive, les commentaires de la littérature chrétienne primitive, les traités sur l’Église, les dictionnaires de théologie donnent des aperçus de cette question.
On trouvera une abondante bibliographie du sujet jusqu’en l’an 1900 dans ma dissertation sur « L’origine de l’épiscopat », Louvain, 1900, aux pages xi-xiii, 128-141. Nous citons ici les principaux ouvrages, en y ajoutant d’autres qui ont paru depuis.
Catholiques :L’Église naissanteRevue biblique
Die Verfassung der Kirche von den ersten Jahrzehnten der apostolischen Wirksamkeit an bis zum Jahre 175 n. Chr.
eRevue des questions historiques
Christenthum und Kirche in der Zeit der Grundlegung
Origines de l’épiscopatMélanges de littérature et d’histoire religieuses
Le Liber pontificalis
Die neueren Forschungen über die Anfänge des EpiskopatsZeitschrift für katholische Theologie
De l’origine divine de l’épiscopat
De Hiërarchie in de eerste eeuw des Christendoms
Opus de theologicis dogmatibusDissertationum ecclesiasticarum libri duoDe ecclesiastica hierarchia
Non catholiques :Ueber den Ursprung des Episcopats in der christlichen Kirche
Origines sive antiquitates ecclesiasticæ
From Apostle to Priest : a study of early Church organisation
The Ministry of the Christian Church
Geschichte der altchristlichen Literatur bis EusebiusLehre der zwölf Apostel, nebst Untersuchungen zur ältesten Geschichte der Kirchenverfassung und des Kirchenrechts
Gesellschaftsverfassung der christlichen Kirchen im Altertum
Das apostolische und das nachapostolische Zeitaltere
St Paul’s Epistle to the PhilippiansThe Apostolic Fathers
e
Church and the Ministry in the Early Centuries
Die Gemeindeverfassung des Urchristenthums
Vindiciæ IgnatianæPatrologia græca
Les Origines de l’épiscopatre
Die Anfänge der christlichen Kirche und ihrer Verfassung
Kirchenrecht : I, Die geschichtlichen Grundlagen
Das Apostolische Zeitalter der christlichen Kirchee
Forschungen zur Geschichte des neutestamentlichen Kanons und der altkirchlichen Literatur
A. Michiels.