435 fruition est l’un des trois actes qui émanent de la volonté elle-même selon qu’elle porte sur le bien. Mais, tandis que le premier de ces trois actes, l’acte même qui porte le nom de volonté, a pour objet le bien considéré comme tel, purement et simplement, les deux autres ont pour objet le bien sous la raison de fin. De ces deux actes, l’un terminera le mouvement de la volonté vers ce bien; l’autre le commencera.

Le premier s’appelle la fruition. Il est étudié dans la Prima-Secundæ, question 11.

Nature.

Dans le mot fruition, nous trouvons l’idée de fruit, mais, de fruit que l’on perçoit et que l’on goûte. La fruition est le sentiment de plaisir éprouvé à l’occasion d’une chose qu’on attendait comme on attend le fruit de l’arbre. Et parce que le fruit de l’arbre est la dernière chose qu’on attend de l’arbre, en laquelle on se repose quand on la goûte, la fruition implique manifestement l’idée de bien, l’idée de fin, et l’idée de repos dans cette fin, ou dans ce bien; elle relève, par conséquent, d’une façon immédiate, de la faculté appétive qui a pour objet propre la fin et le bien (VI, 335, 336; I-II, 11, 1).

La fruition implique l’idée de repos goûté par l’être d’abord en mouvement. Cela suppose un être qui n’était pas seulement mû par un autre, mais qui, d’une certaine manière, se mouvait lui-même. Or, il n’y a à se mouvoir lui-même que l’être qui connaît le terme de son mouvement. Encore faut-il, pour qu’il s’y meuve lui-même au sens parfait, qu’il connaisse ce terme du mouvement, non pas seulement sous sa raison d’objet particulier, qui, en fait, termine le mouvement, mais comme ayant, en effet, la raison de terme du mouvement; et ceci est le propre des êtres doués de raison. Ce sera donc dans les êtres doués de raison que se trouvera la fruition sous sa raison parfaite, bien qu’elle puisse se trouver aussi, d’une certaine manière et sous sa raison imparfaite, dans les êtres dénués de raison, mais doués de connaissance sensible (VI, 338-339; I-II, 11, 2).

La fruition, au sens parfait, ne porte que sur la fin dernière, parce qu’elle suppose définitivement terminé le mouvement de l’appétit et un repos absolu dans le bien sans mélange, cause des plus pures délices (VI, 342; I-II, 11, 3). « La fruition implique un rapport de la volonté à la fin dernière, selon que la volonté tient une chose pour sa fin dernière. Or, la fin peut être tenue d’une double manière : d’une manière parfaite et d’une manière imparfaite.

Elle est tenue d’une manière parfaite, quand on l’a non pas seulement en intention, mais aussi en réalité. Elle est tenue d’une manière imparfaite, quand on l’a seulement en intention. Il suit de là que la fruition parfaite ne porte que sur la fin réellement possédée; mais la fruition imparfaite porte aussi sur la fin qui n’est pas possédée réellement et qui est seulement dans l’intention » (VI, 343, 344; I-II, 11, 4).

Excellence.

On remarquera l’importance de cette doctrine de la fruition, pour toute la suite de nos études morales. Ce nouvel acte de la volonté, selon qu’il se distingue du simple vouloir, et selon qu’il peut commencer d’être, même avant que la fin dernière soit réellement possédée, sera précisément le foyer d’où partira toute l’énergie et tout le déploiement 437 d’activité qui doit aboutir à la possession effective de la fin dernière. L’intention elle-même, dont nous allons avoir à parler, et qui constituera comme le déclanchement de toute notre activité morale, aura sa source dans la fruition commencée, où doit s’alimenter tout acte humain tendant à la réalisation du bonheur. Selon que ce foyer ou cette source seront intenses et féconds, la vie morale de l’homme sera généreuse, puissante, riche en mérites. Si, au contraire, l’acte de fruition était faible, peu savoureux, médiocrement senti, on n’aurait qu’une vie morale sans élan et sans vertu. Nous sommes ici au foyer de tout élan et de toute vertu pour la vie morale de l’homme. C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander de veiller à promouvoir tout ce qui peut exciter au cœur de l’homme, par la méditation surtout et la contemplation des ravissants attraits du bonheur suprême, cet acte si important de la divine fruition (VI, 345, 346).

Voir articles : Béatitude : ce qui est requis pour la béatitude. Acte humain. Intention. Résurrection : dots des bienheureux.