1376 VUE (d’ensemble).
Dieu et son œuvre, tel devait être l’unique sujet de notre étude dans la science par excellence qu’est la Doctrine sacrée en son organisation la plus parfaite que serait la Somme théologique. Nous l’avons parcourue, étudiée en son entier, sans négliger, sans laisser tomber ou laisser perdre une seule miette du pain substantiel qui nous y était promis, depuis le premier mot du Prologue, jusqu’à la dernière question écrite par saint Thomas dans la réalisation de son chef-d’œuvre. Et s’il est vrai que le saint Docteur n’a pu l’achever lui-même, une main pieuse, celle de son fidèle compagnon, frère Réginald de Piperno, nous a permis de trouver ici, dans la suite que saint Thomas avait tracée par avance, les articles écrits par le saint Docteur au début de son enseignement où était déjà exposée la doctrine qu’il n’eut pas le temps de formuler à nouveau. C’est 1377 donc bien tout l’ensemble de la Doctrine sacrée, tel que nous l’avait promis saint Thomas au commencement de sa Somme théologique, que nous avons pu revivre.
À la lumière de la foi la plus pure et de la raison la plus haute, nous avons pu contempler Dieu, d’abord, selon qu’Il est en Lui-même, dans l’unité de sa nature et dans la Trinité de ses Personnes. Le mystère de ses processions intimes s’harmonisait excellemment avec cette procession, au dehors, du monde créé par Lui, distribué en monde des esprits, en monde des corps, et en monde humain, qu’Il gardait toujours sous son gouvernement absolu et suprême, pour y faire éclater sa propre gloire, unique fin dernière de tout dans l’univers.
Cette gloire devait consister surtout en ce que Dieu appellerait l’ange et l’homme à jouir de son propre bonheur, les faisant vivre de sa propre vie pour l’éternité, au sein du mystère de ses processions intimes. Voulant que ce bonheur leur fût plus précieux, Il avait résolu de le leur faire mériter. Et ce fut la raison de l’épreuve à laquelle Il les soumit.
La nature du monde angélique demandait que l’épreuve fût immédiate, totale, définitive, sans retour possible sur l’issue qui en marquerait le terme. L’ange, en effet, étant un pur esprit, ne pouvait venir à l’être que par voie de création instantanée; et cette création se terminait, dans le même instant, à toutes les unités qui constitueraient l’ensemble du monde angélique. Parce qu’ils ne dépendaient en rien du monde des corps, mais qu’ils devaient cependant occuper un lieu déterminé dans l’ensemble de l’univers, Dieu avait préparé pour eux un séjour en harmonie avec leur nature, qui serait, d’ailleurs, leur séjour définitif et où ils recevraient immédiatement le bonheur de la gloire, s’ils demeuraient fidèles à Dieu dans l’épreuve à laquelle Il lui plaisait de les soumettre alors qu’Il les créait tous dans la vie de la grâce.
L’épreuve fut courte. La nature de l’ange étant d’ordre intuitif, il n’est pas besoin pour lui de discourir ou de chercher à l’effet de se prononcer sur le choix qu’il lui plaira de faire. C’est instantanément qu’il voit et qu’il se prononce, sans possibilité de modifier son choix, puisqu’au moment où il le fait il a vu tout ce qui pouvait le déterminer à choisir. Parmi les anges, tous soumis simultanément à la même épreuve, la plupart se prononcèrent dans le sens de la grâce qui les portait à s’humilier devant Dieu et à reconnaître la gratuité du don qu’Il leur faisait en les appelant à partager son propre bonheur. Un certain nombre cependant, entraînés par l’exemple funeste du premier d’entre eux, se raidirent dans un mouvement d’orgueil et fiers de leur merveilleuse nature, ils voulurent s’y suffire comme Dieu se suffit dans la sienne.
À l’instant même, ils furent précipités du ciel où Dieu les avait créés, perdirent tous les dons de la grâce qui se surajoutaient à leur nature et reçurent comme destination un lieu spécial, immédiatement disposé par Dieu, à l’extrémité opposée du ciel de la gloire, où ils expieraient éternellement, dans le supplice du feu, le crime de leur orgueil.
Les anges demeurés fidèles se trouvèrent à l’instant même revêtus de la lumière de gloire et admis, dans le ciel où ils étaient déjà, à la vue face à face de Dieu Un et Trine, Père, Fils, Esprit-Saint.
1378 La première phase de l’œuvre divine était terminée.
La seconde commençait.
Tandis que la première s’était déroulée dans une succession de deux ou trois instants, la seconde allait se développer dans une durée de temps qui continue encore. C’est que le sujet qui serait soumis à la nouvelle épreuve devait être d’une tout autre nature que celle du monde angélique.
L’homme, en effet, appartiendrait bien, lui aussi, d’une certaine manière, au monde des esprits, sans quoi il n’eût pas été capable d’être admis à la participation du bonheur de Dieu dans l’intimité de ses Processions éternelles; mais il ne serait pas, comme les anges, un pur esprit. Il serait un composé substantiel de matière et d’esprit, de corps et d’âme. Son âme, spécifiquement intellectuelle, serait unie substantiellement à un corps dont elle serait la forme. Il faudrait qu’il en fût ainsi, pour que cette âme intellectuelle qui selon l’ordre de nature, occupait la dernière place dans le monde des esprits, pût aller puiser, dans le monde des corps, à l’aide des facultés sensibles destinées à la servir, le fond de réalité qui, spiritualisé par la lumière native qu’elle porterait en elle, deviendrait l’aliment de sa propre vie.
Mais pour que le corps uni à l’âme fût à même de lui rendre de tels services, il faudrait qu’il fût doué de sens particulièrement délicats. Et, par suite, l’homme ne pouvait paraître que dans un monde des corps préparé à le recevoir, où toutes les conditions extérieures seraient en harmonie avec la richesse de sa nature. Et il est très vrai que Dieu aurait pu, d’une seule parole ou par un simple acte de sa volonté, produire un univers matériel correspondant excellemment à une telle fin. Toutefois, non seulement ce n’était pas nécessaire; mais ce n’eût pas été en harmonie avec la nature de l’homme. Celui-ci, en effet, n’étant pas un pur esprit comme les anges, ne demandait pas à venir à l’être d’un seul coup et par voie de pure création. C’est, au contraire, par voie de génération, que, naturellement, il viendrait à l’être et s’y développerait. De telle sorte qu’un premier couple serait produit immédiatement par Dieu, auteur de la nature humaine; et que de ce premier couple sortiraient, par voie de générations successives, tous les êtres humains qui constitueraient ce monde nouveau.
Le temps devait donc, ici, être un facteur essentiel. Il s’ensuit que la préparation du séjour où l’homme paraîtrait se ferait également dans le temps et par voie d’évolutions successives. Aussi bien est-ce à l’état d’éléments premiers et sans aucune des formes complexes et multiples devant venir dans la suite que commença le monde matériel où l’homme serait introduit un jour. Au terme d’une durée qu’il est impossible d’évaluer en dates précises et après des phases multiples où parurent successivement dans leurs diverses parties ou catégories tous les êtres qui constituent le monde de la nature tel que nous le voyons, l’homme apparut, lui aussi. Dieu intervint d’une manière toute spéciale dans cette apparition de l’homme sur la terre. Il forma directement, en vue de l’âme qui devait lui être unie, le corps destiné à constituer avec l’âme ce tout que serait l’homme. A l’instant même où Il créait l’âme spirituelle qu’Il unissait au corps, Dieu la revêtit de toutes les perfections naturelles qui assureraient son empire sur son corps d’abord, et puis sur toute 1379 la nature corporelle du monde où l’homme allait vivre pendant le temps de l’épreuve à laquelle Dieu voulait le soumettre en vue de la conquête de son ciel de gloire.
L’épreuve elle-même était commandée toute entière par la fin à laquelle elle était ordonnée. Dès là qu’elle devait préparer à la conquête de la gloire, elle supposait essentiellement la grâce. Et, en effet, l’homme sortit des mains de Dieu, non pas seulement armé de toutes les prérogatives qu’impliquait la perfection de sa nature, mais, aussi, élevé, par une participation directe de la nature divine, à la qualité totalement surnaturelle d’enfant de Dieu.
Dans cet état qui a été appelé l’état de justice originelle, l’homme était, physiquement, à l’abri de toute souffrance, de toute fatigue, de la maladie et de la mort : il était impassible et immortel. Moralement, il était à l’abri de toute rébellion de ses sens. La partie supérieure de son être, son intelligence et sa volonté, avait sur la partie sensible ou sur le monde de ses mouvements affectifs, un empire absolu. Jamais le plus imperceptible mouvement des sens n’aurait paru en lui sans que la raison la plus tranquille et la plus sereine en eût pris l’initiative. Non seulement il était à l’abri de ce que nous nommons maintenant le péché mortel; mais le plus léger péché véniel, la plus légère imperfection étaient pour lui chose impossible.
Toutefois, si, dans l’ordre naturel, étant donnée la perfection souveraine de sa nature ornée des dons d’intégrité, l’homme était impeccable, dans l’ordre surnaturel il demeurait capable de défaillance. Et il le fallait bien pour que l’épreuve à laquelle Dieu l’avait voulu soumettre, fût méritoire.
Cette épreuve était tout ce qu’il y avait de plus facile ou de plus aisé à transformer en victoire pour l’homme. Il lui suffisait de se maintenir dans l’humilité de sa condition à l’endroit du don surnaturel que Dieu lui faisait en l’admettant dans sa famille divine et en lui promettant de lui faire partager son propre bonheur au ciel. Pour cela, il n’avait qu’à respecter la défense que Dieu lui faisait de toucher au fruit d’un arbre qu’il s’était réservé dans le jardin de délices où Il l’avait placé aussitôt après sa création. S’il demeurait fidèle, lui et tous ses descendants conserveraient tous les dons qu’Il lui avait faits, les accordant à la nature humaine dans sa personne; et après un laps de temps dont Il restait l’arbitre, Il les admettrait tous successivement, au bonheur de son ciel de gloire. Si, au contraire, l’homme osait enfreindre le précepte qu’Il lui donnait, il mourrait de mort.
Il est permis de supposer que si l’homme était resté laissé à lui-même, sans subir une influence étrangère, il serait demeuré fidèle et se serait gardé d’enfreindre un précepte que Dieu avait accompagné d’une telle menace.
Mais, ici, intervint, Dieu le permettant pour que l’épreuve elle-même fût plus méritoire, l’action tentatrice de l’esprit prévaricateur, tombé du ciel, lors de la première épreuve à laquelle furent soumis les anges. Dans le seul but de nuire et pour entraîner dans sa chute l’homme qu’il voyait appelé à occuper une place dans le ciel d’où il était lui-même tombé, l’ange tentateur, se présentant sous une forme insidieuse et sensible, souffla, d’abord à la femme et, par elle, ensuite, à l’homme, une pensée d’orgueil semblable à celle qui 1380 avait causé sa propre perte. Au lieu de repousser immédiatement la tentation, la femme eut la faiblesse d’entrer en pourparlers avec le tentateur. Dès lors, sa volonté ne demeurant pas soumise à Dieu dans la parfaite humilité, elle s’abandonna à la pensée d’orgueil qui l’avait déjà séduite et voulant elle aussi jouir d’un bonheur qu’elle ne devrait pas à Dieu, elle mangea le fruit défendu, l’offrant ensuite à l’homme qui en mangea à son tour.
Le châtiment ne se fit pas attendre. Toutefois, il n’eut pas le caractère foudroyant de celui de l’ange. Et si le tentateur avait escompté, pour l’homme, une perte immédiate et définitive comme pour lui, il s’était lourdement trompé.
La chute de l’homme amena Dieu à manifester un nouvel ordre de ses conseils éternels qui allait confondre son ennemi et faire éclater dans une splendeur qu’aucune créature n’aurait jamais pu soupçonner la richesse de ses miséricordes. Sa première œuvre, en ce qui était de l’homme, avait été ruinée. Il allait la rétablir; mais d’une façon telle que non seulement l’homme en serait relevé et placé dans une condition infiniment supérieure à la première, mais que le monde angélique lui-même et tout l’univers en serait perfectionné dans des proportions infinies.
Par son péché, l’homme s’était lui-même voué à la mort : mort du corps, mort de l’âme; mort individuelle et mort collective. Lui et toute sa race future étaient perdus. Au lieu d’engendrer des enfants ornés de tous les dons de la nature et de la grâce qu’il avait pour mission, comme chef du genre humain, de leur transmettre, il les engendrerait en leur communiquant une nature coupablement spoliée par lui, et donc marquée, en chacun d’eux, de la tache originelle les excluant tous, comme il s’en trouvait exclu lui-même, du bonheur du ciel qui devait être la récompense de sa fidélité.
Mais toutes ces conséquences funestes devaient se dérouler dans le temps, la nature de l’homme étant, comme nous l’avons déjà noté, conditionnée par le temps, à la différence de la nature angélique. De plus, et c’était une seconde différence qui la séparait de la nature angélique, la nature de l’homme, bien qu’engagée définitivement par le choix peccamineux qu’elle avait fait, n’était pas, de soi, incapable de repentir, s’il plaisait à Dieu de vouloir la ramener à Lui par une grâce de réconciliation.
Et ce fut cet ordre nouveau d’une grâce de réconciliation qu’il plut à Dieu d’instaurer dans le même jour où l’homme était tombé. Si l’homme n’avait pas tout de suite expérimenté la sentence de mort physique qu’il venait d’encourir, il avait immédiatement ressenti son désastre moral. « Il se fait peine à lui-même, lui qui s’était tant aimé. La rébellion de ses sens lui fait remarquer en lui je ne sais quoi de honteux. Ce n’est plus ce premier ouvrage du Créateur où tout était beau; le péché a fait un nouvel ouvrage qu’il faut cacher. L’homme ne peut plus supporter sa honte, et voudrait pouvoir la couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu lui devient encore plus insupportable. Ce grand Dieu, qui l’avait fait à sa ressemblance et qui lui avait donné des sens comme un secours nécessaire à son esprit, se plaisait à se montrer à lui sous une forme sensible; l’homme ne peut plus souffrir sa présence. Il cherche le fond des forêts pour se déro- 1381 ber à Celui qui faisait auparavant tout son bonheur. Sa conscience l’accuse avant que Dieu parle » (Bossuet, Discours sur l’Histoire universelle, 2e partie, ch. 1).
Mais soit l’expérience immédiate de ce désastre moral, soit la constatation qui allait suivre de la ruine de la première impassibilité physique, et, plus tard, de la mort, désormais fatale, demandaient la succession des générations humaines pour être pleinement ressenties ou perçues dans l’amertume de leurs fruits. Toutefois, dès ce premier instant de la ruine et aussitôt après le prononcé de sa sentence, Dieu laissait entrevoir que tout n’était pas irrémédiablement perdu pour l’homme. Au serpent qui avait été l’instrument sensible du tentateur, Dieu déclare, en le maudissant, qu’Il établit, entre lui et la femme qu’il a séduite, entre sa race à lui et la race de la femme, une inimitié éternelle : il essaiera de la mordre au talon; mais il aura sa tête écrasée par elle.
C’était sous une forme imagée et mystérieuse, toute l’histoire du genre humain dans son nouvel état, que Dieu annonçait par ces paroles : histoire de luttes sans fin, tant que durerait le cours des siècles de l’épreuve; mais histoire qu’illuminerait et que réconforterait la certitude du triomphe final devant se produire par l’action du rejeton né de la femme.
Dans son organisation de la Doctrine sacrée, saint Thomas devait consacrer deux des trois grandes parties qui constitueraient son œuvre, à projeter toutes les lumières de la foi et de la raison sur ce retour de l’homme à Dieu par la voie de la Rédemption.
La deuxième partie traiterait de l’acte humain, au sens strictement moral de ce mot, par lequel l’homme se dirige vers Dieu sa fin dernière et suprême, ou, au contraire, s’éloigne de Lui. Dans le premier état qui était l’état de justice originelle, ce traité, pour autant qu’il aurait dû diriger l’homme dans la pratique de son agir moral, eût été très court. L’homme, en effet, dans ce premier état, n’eût jamais été capable de pécher, ni mortellement, ni véniellement, tant qu’il fût demeuré fidèle au précepte divin, strictement positif et d’ordre surnaturel, de ne pas toucher au fruit de l’arbre que Dieu lui avait marqué. Et donc toute la science pratique de son agir moral, pour autant qu’il porte sur le bien à faire et son contraire le mal à éviter, se fût ramené à la connaissance du précepte formel que Dieu avait donné à l’homme.
Après la chute et dans l’ordre de la grâce de réconciliation, tout change. L’agir moral de l’homme a été, par le premier péché qui a causé sa ruine, bouleversé de fond en comble. Tandis que auparavant toutes ses puissances d’agir étaient harmonisées au point que jamais une faculté inférieure n’aurait prévenu le jugement ou l’ordre de la raison toujours juste, maintenant, tout est en révolte, en ce sens que la raison n’ayant plus l’empire absolu, les facultés d’ordre sensible, immédiatement intéressées par leurs objets respectifs, peuvent s’y porter sans attendre le jugement ou l’ordre de la raison et entraîner la partie supérieure de l’âme à accepter ou à sanctionner ce que la droite raison et la foi lui font un devoir de répudier et de combattre.
De là une lutte incessante où, à chaque instant, se joue le destin éternel de chaque individu humain. S’il obéit aux sens contrairement à la raison et à la foi, il se perd. Et il ne peut assurer son 1382 salut ou l’obtention de sa fin dernière, que par une fidélité devant se renouveler ou s’affirmer sans cesse en repoussant tout ce qui à chaque instant peut le solliciter dans le sens d’un mal toujours prêt à l’envahir.
Aussi bien la science de l’agir moral, pour l’homme, est-elle désormais, en même temps que d’une importance souveraine, d’une délicatesse et d’une complexité qu’on pourrait dire infinie. Nous avons pu nous en convaincre en l’étudiant dans cette Deuxième Partie de la Somme théologique, qui est bien, nous avons eu l’occasion de le noter au passage, la partie de son œuvre où le génie de saint Thomas s’est révélé absolument unique. Rien de semblable n’avait existé avant lui; et ce qui est venu après n’a pas su se maintenir à la hauteur où saint Thomas avait pu s’élever; de telle sorte que la vraie voie du progrès, dans cette science de l’agir moral humain, est de retourner purement et simplement à la lettre du texte de saint Thomas.
Cette science est ordonnée tout entière au relèvement moral de l’homme après sa chute et dans l’ordre de la grâce de réconciliation.
D’où il suit que c’est surtout à nous assurer cette grâce que consiste pour nous, maintenant, ce qui doit être l’objet de nos constantes préoccupations.
Et voilà pourquoi, comme couronnement de son œuvre, saint Thomas a placé la Troisième Partie de sa Somme théologique où il a traité de Celui qui est pour nous l’auteur de cette grâce et, par suite, l’unique voie du salut ramenant l’homme à Dieu.
Cette voie, nous l’avons parcourue tout entière, à la suite du saint Docteur. Elle est vraiment royale et divine. Un seul mot, un seul nom la désigne et en dit l’excellence. Elle n’est autre que le Christ, le Fils Unique du Dieu vivant, incarné pour refaire, dans sa Personne, ce que le péché du premier homme avait défait.
Le péché de l’homme avait défait l’œuvre de vie surnaturelle instituée par Dieu dans notre nature. Il lui avait substitué une œuvre de mort. Le rôle du Fils de Dieu incarné, sa mission serait donc de détruire la mort et de rétablir la vie. Pour cela, il fallait, de toute nécessité, détruire le péché. Tant que le péché demeurait, toute vie surnaturelle était impossible. Or, le péché, le premier péché, celui qui avait été le principe et la cause de tout dans l’ordre du péché et de la mort parmi les hommes, avait consisté en ce que le premier homme, qui portait en lui tout le destin du genre humain, s’était élevé contre Dieu, prenant le fruit de l’arbre que Dieu lui avait défendu de toucher. Sa destruction consisterait donc en ce que le Fils de Dieu incarné, représentant, à nouveau, dans sa Personne, tous les êtres humains, se soumît à Dieu, et, se pliant, par sa volonté, à l’ordre que Dieu lui en donnerait, rétablît, sur l’arbre nouveau désigné par Dieu, un fruit d’agréable odeur qui compenserait à l’infini l’injure du premier péché.
Ce devait être tout le secret de l’œuvre rédemptrice. Et sa réalisation dans la Personne du Fils de Dieu serait, en même temps, le modèle sur lequel aurait à se former toute vie morale restaurée dans le nouveau genre humain. L’Apôtre saint Paul le déclarait, au début même de cette nouvelle vie, en termes magnifiques : Ayez en vous les sentiments qui furent dans le Christ Jésus, lequel, existant dans la forme de Dieu, 1383 ne tint pas pour une rapine d’être égal à Dieu, mais s’anéantit Lui-même, prenant la forme d’esclave, devenu semblable aux hommes; et, trouvé extérieurement comme un homme, Il s’humilia Lui-même, devenu obéissant jusqu’à la mort, la mort de la croix (aux Philippiens, chap. II, v. 4-8).
Le péché étant ainsi détruit, le fleuve de vie surnaturelle reprendrait son cours, avec une richesse que n’aurait jamais connu l’homme dans son premier état.
C’est qu’en effet, à cause de son humiliation volontaire et de son obéissance, le Christ Rédempteur allait, dans sa Personne, recevoir de son Père, pour la nature humaine, une gloire qui ne serait pas autre que la gloire même du nom divin. C’est pourquoi Dieu l’a surélevé et l’a gratifié du nom qui est au-dessus de tout nom, de telle sorte qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, et sur terre, et dans l’abîme, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père (Ibid., v. 9-11).
Que n’avons-nous pas le droit d’espérer désormais? De la droite du Père où Il est assis, le Christ Rédempteur communique, par l’organe normal de son Église, à tous les êtres humains qui acceptent son action, la grâce surabondante qui leur permet de vivre sur cette terre, de la même vie morale restaurée qui a été la sienne. Et le fruit de cette vie morale est déjà dans sa perfection absolue réalisée en la Personne du Christ ressuscité des morts et monté au ciel. Car non seulement la mort morale est désormais détruite par la mort rédemptrice du Christ; mais la mort physique elle-même a été détruite par cette même mort rédemptrice : et si elle régnait en souveraine jusqu’à la mort du Christ, depuis cette mort son règne est détruit. Le Christ n’est pas resté sous le coup de la mort. Il est ressuscité trois jours après. Et le Christ ressuscité ne meurt plus. Depuis le jour de sa résurrection, Il demeure vivant, vivant à tout jamais. Et même Il a, dans sa nouvelle vie à jamais immortelle, pris possession du Royaume de gloire que Dieu avait dès le début préparé pour l’ange et pour l’homme.
Les portes de ce Royaume sont rouvertes pour nous. Chacun de nous y peut entrer, quant à son âme, aussitôt après la mort, s’il a vécu ici de la vie du Christ. Et nous savons qu’un jour, au jour des éternelles rétributions, tous ceux qui auront vécu de cette vie, y seront admis en corps et en âme, à la suite du Christ qui viendra Lui-même reconnaître et prendre les siens pour leur faire goûter éternellement avec Lui les fruits de sa Rédemption.
Tel est, dans sa merveilleuse économie, le mystère de Dieu dont saint Thomas nous a entretenus dans sa Somme théologique. Est-il rien, sur cette terre, qui soit plus digne de nos contemplations.
Heureux mille fois quiconque aura su s’y plaire et savourer, dès maintenant, l’avant-goût du bonheur du ciel (XXI, 667-678).