170 Le Conseil appartient au groupe d’actes que saint Thomas étudie à propos du volontaire, dans la Prima-Secundæ. Il fait l’objet de la question 14. Son étude est requise pour l’intelligence parfaite de cet acte si essentiel dans l’ordre des actes humains, qui s’appelle l’élection ou le choix, et dont s’occupe la question 13.

Ce qu’est le conseil.

Le conseil, dont il s’agit ici, se doit prendre au sens intégral et parfait, c’est-à-dire en tant qu’il implique le jugement ou la sentence qui le termine. L’enquête dont il s’agit et qui précède l’élection, n’est pas seulement la discussion pour ainsi dire théorique et spéculative des moyens plus ou moins aptes à atteindre la fin. C’est une discussion essentiellement pratique, qui doit aboutir, en vertu de l’acte de volonté qui la fait faire et en raison du but pour lequel la volonté la fait faire, à un jugement pratique déterminant expressément ce qui doit être fait hic et nunc (VI, 391; I-II, 14, 1).

Objet du conseil.

C’est uniquement sur ce qui a raison de moyen ou de chose apte à réaliser telle fin déterminée, que porte le conseil (VI, 393; I-II, 14, 2).

« Le conseil implique proprement une conférence que plusieurs tiennent entre eux. Et c’est ce que le nom même de conseil désigne; car le mot conseil », en latin consilium, « semble revenir au mot considium où se trouve marqué le fait de plusieurs qui siègent ensemble pour conférer entre eux. — Or, il faut considérer que dans les choses particulières contingentes, pour qu’une chose soit connue avec certitude, il y a à tenir compte de conditions ou de circonstances multiples, qui ne peuvent pas facilement être observées par un seul, mais sont connues avec plus de certitude par plusieurs, alors que ce que l’un perçoit a pu échapper à l’autre. Dans les choses nécessaires, au contraire, et universelles, la vue porte sur des choses plus absolues et plus simples; en telle sorte que dans ces matières l’intelligence d’un seul peut plus facilement se suffire ». [On nous permettra de souligner, au passage, ces réflexions de saint Thomas, qui s’appliquent si excellemment aux deux genres de sciences qui se disputent plus que jamais l’empire des esprits : les sciences positives et les sciences spéculatives. Quand il s’agit des sciences positives, et nous entendons par là les sciences qui ont pour objet premier l’étude des faits, surtout des faits humains, histoire ou casuistique, la collaboration de plusieurs est de tout point désirable et avantageuse : dans ces sortes de sciences, un seul peut difficilement se suffire; son observation étant nécessairement limitée dans le temps et dans l’espace, il importe qu’elle s’ajoute à l’observation d’autres travailleurs pouvant suppléer ce qui lui manque. Mais quand il s’agit de sciences proprement spéculatives, celles qui portent sur le nécessaire et l’universel, comme parle ici saint Thomas, non seulement il n’est plus aussi indispensable de se référer à des auteurs multiples, mais parfois cette multiplicité est une cause de trouble dans la vue de la vérité plus absolue et plus simple. En ces sortes de matières, un seul auteur, quand il est hors de pair, peut et doit être préféré à une multitude d’auteurs secondaires dont le regard n’a pas la même puissance. Le temps et l’espace n’ont ici rien à faire, puisqu’il s’agit d’objets qui sont au-dessus d’eux. Et il n’y aura donc pas à invoquer, par mode de garantie meilleure, en ces sortes de sciences — telles que la métaphysique, la morale spéculative, la logique — soit la multiplicité des auteurs, soit leur modernité. Un seul Thomas d’Aquin ou un seul Aristote, seraient-ils encore plus éloignés de nous par la durée des siècles, pourront nous être plus utiles, et à tout jamais, que tout ce qu’on voudrait chercher ailleurs. Et c’est ce qui nous explique la pérennité de leur doctrine. C’est pour ce motif que l’Église ne trouve rien de plus opportun ni de plus excellent, même au vingtième siècle, que de nous mettre à l’école du seul Thomas d’Aquin, dont le merveilleux génie, vaquant surtout à la contemplation des choses nécessaires et universelles, a pu se suffire avec tant d’excellence, que toutes les générations futures iront puiser, sans avoir à la renouveler ou à la refaire, la vérité divine et humaine, dont le vrai nom est ici la vérité éternelle, à la source que constituent ses écrits].

Le conseil implique donc très directement l’idée de plusieurs qui s’assemblent pour délibérer. Cette notion du conseil est tellement directe et immédiate qu’elle a, dans notre langue, absorbé tout le sens actif du mot. D’autre part, nous l’avons dit, cette nécessité de plusieurs qui s’assemblent pour délibérer, apparaît surtout dans les choses contingentes et particulières. « Il s’ensuit que l’enquête du conseil », même en prenant le conseil pour le seul acte de celui qui délibère en lui-même, « portera proprement sur les choses contingentes particulières. Or, la connaissance de la vérité en ces sortes de choses n’est pas quelque chose de bien grand et qui soit désirable pour elle-même, comme la connaissance des choses universelles et nécessaires. [Notons encore ce mot vraiment d’or et qui nous montre à quelle hauteur sont les sciences spéculatives, ce que d’aucuns appelleraient aujourd’hui dédaigneusement les idées générales, par rapport aux sciences des faits, si l’on se borne à l’étude des faits pour eux-mêmes]; « on ne la désire qu’en raison de son utilité pour l’action, car l’action porte sur le particulier et le contingent » [et donc ce n’est pas la philosophie de l’action qui sera la plus haute; elle occupe un degré très infime, comparée à la philosophie de l’être, ayant pour objet propre l’universel et l’absolu]. — « C’est pourquoi, conclut saint Thomas, il faut dire qu’au sens propre le conseil porte sur ce qui touche à nos actions ». — Et, sans doute, ce sera chose très importante et très grande que ce conseil, puisque la bonté de nos actes en doit dépendre; mais il n’est chose si grande et si importante, qu’en raison de l’importance ou de la grandeur de nos actes. Et nos actes eux-mêmes n’ont d’importance qu’en raison de ce qui doit s’ensuivre, pouvant nous mériter une éternité de bonheur ou une éternité de misère : laquelle éternité de bonheur — qui, en soi, n’appartient plus à la science de l’action (au sens pratique de ce mot), mais à la science de l’être, en ce qu’elle a de plus haut, de plus profond, de plus sublime, est l’objet par excellence de toute notre science spéculative (VI, 394-396; I-II, 14, 3).

Le conseil, qui est un acte de la raison, s’enquérant, sous l’impulsion et au compte de la volonté qui se propose telle fin déterminée, des moyens aptes à réaliser cette fin, porte, comme sur son objet propre, non pas sur la fin elle-même, mais uniquement sur les moyens qui lui sont ordonnés. Encore ne porte-t-il pas sur tout ce qui peut avoir raison de moyen par rapport à telle fin, mais seulement sur ce qui a trait aux actes que l’homme doit accomplir, soit qu’il s’agisse de ces actes eux-mêmes, ou de ce qui doit être réalisé par eux, ou même de ce qui peut servir de règle ou de direction dans ces sortes d’actes. Toutefois, il est des actes qui n’impliquent aucune espèce de conseil : ce sont ceux au sujet desquels il n’y a pas à délibérer, soit parce que le mode d’agir est déterminé, soit parce qu’il importe peu qu’on agisse ainsi ou autrement (VI, 400; I-II, 14, 2-4).

Mode dont le conseil procède.

Le conseil, parce qu’il ne s’occupe de la fin et des moyens qu’en vue de la détermination des moyens aptes à réaliser cette fin, raisonnera de la fin et des moyens, non pas abstractivement ou spéculativement, et en eux-mêmes (dans lequel ordre la fin a purement et simplement raison de cause et ne dit pas un rapport de postériorité, puisqu’il ne s’agit pas précisément pour elle du fait d’être réalisée), mais pratiquement et en vue du fait d’être; d’où il suit que le principe de ce raisonnement, qui est la fin, est chose qui ne doit venir qu’en dernier lieu quant à sa réalisation; au contraire, ce qui découle de ce principe doit venir tout de suite. À cause de cela, et en raison de cet ordre dans le fait d’être, le procédé du conseil est essentiellement un procédé analytique allant de ce qui vient après à ce qui est avant (VI, 403, 404; I-II, 14, 5).

« L’enquête du conseil est finie d’une façon actuelle », c’est-à-dire qu’elle a un point fixe, « d’un double côté : du côté du principe : et du côté du terme. — Il y a, en effet, dans l’enquête du conseil, un double principe. L’un, qui lui est propre et qui appartient au genre des choses à réaliser par l’action pratique : c’est la fin, sur laquelle le conseil ne porte pas, mais qui est présupposée dans le conseil à titre de principe, ainsi qu’il a été dit (art. 2). L’autre, qui est pris d’un genre étranger; c’est ainsi, d’ailleurs, que même dans les sciences démonstratives, une science suppose certaines choses qui sont le propre d’une autre science, et au sujet desquelles elle n’établit pas d’enquête » : elle les accepte de confiance; comme, par exemple, le musicien accepte de confiance les théories du mathématicien relatives au nombre, et les prend, sans crainte, pour les appliquer à la science du son, objet propre de la musique [cf. Première Partie, q. 1, art. 2]. « Ces sortes de principes qui sont supposés dans l’enquête du conseil » et qui n’appartiennent pas en propre à la détermination pratique de ce qu’il faut faire, « sont tout ce qui est livré par les sens, comme, par exemple, que ceci est du pain ou du fer, et tout ce qui est connu par quelque science spéculative ou par la science pratique » qui porte sur les principes de la morale ou de la pratique en général, comme ceci : que la fornication est défendue par Dieu, ou que l’homme ne peut pas vivre s’il ne se refait pas par une nourriture appropriée. De ces choses-là l’homme qui vaque à l’acte du conseil ne s’enquiert pas ». Donc, du côté du principe ou du point de départ, il y a des choses fixes et arrêtées qui ne sont en aucune manière objet de conseil et d’enquête. — De même, du côté du terme auquel le conseil aboutit. « Le terme » du conseil, en effet, ou « de l’enquête est la chose qu’il est tout de suite en notre pouvoir de réaliser » et par où va commencer l’action. « Car si la fin a raison de principe » dans l’enquête du conseil, « ce qui est à faire en vue de la fin a raison de conclusion. Et c’est pourquoi ce qui se présente comme la première chose à faire » ou ce par où va commencer l’action, « a raison de conclusion dernière, à laquelle se termine l’enquête ». C’est ce que nous appelons le dernier jugement pratique, que suit immédiatement le choix ou l’élection, devant aboutir à l’usage, acte ultime de la volonté dont nous aurons à parler bientôt (voir article : Usage).

On voit maintenant comment il faut entendre le procédé du raisonnement pratique qui aboutit à l’action. Ce raisonnement suppose de nombreux principes tant spéculatifs que pratiques au point de vue général, et des principes de fait qu’il n’a garde de discuter. Il part aussi d’un principe propre, qui est le but particulier et déterminé qu’il s’agit d’atteindre. Si, par exemple, quelqu’un s’enquiert du moyen de réaliser sa volonté ferme d’aller à Rome pour les fêtes de Pâques, il n’entre pas dans la matière ou l’objet de son enquête, de savoir s’il veut ou s’il doit aller à Rome pour les fêtes de Pâques. Ceci est présupposé. Cette volonté est ferme et arrêtée avant de commencer le travail de raison qui va s’enquérir des moyens à prendre pour aller à Rome aux fêtes de Pâques. De même, dans l’enquête de ces moyens, il demeure présupposé que les jours sont de vingt-quatre heures, qu’il faut boire et manger durant le voyage, quand le voyage doit durer plusieurs jours, que le voyage ne se fait pas à pied, et ainsi de suite. Mais on peut délibérer si on ira par mer ou si on ira par voie de terre. À supposer qu’on adopte ce second moyen, on peut se demander si on ira en automobile ou en chemin de fer, ou si on ira seul ou avec des amis, le jour et l’heure du départ, et le reste, jusqu’à ce qu’enfin, tout bien considéré, on détermine qu’on partira tel jour, à telle heure, et l’on écrit immédiatement pour demander un billet circulaire établi sur ces bases.

Après avoir montré comment le procédé du conseil est fini, partant de principes fixes et aboutissant à un dernier jugement pratique immédiat, saint Thomas fait remarquer, en finissant, que « rien n’empêche que le conseil soit potentiellement infini, c’est-à-dire qu’il peut se présenter des choses à l’infini qui pourront être matière à discussion au point de vue de l’action à réaliser »; mais cela n’implique nullement qu’en fait et d’une manière actuelle, on discute ainsi à l’infini, quand il s’agit de travailler effectivement à la réalisation de telle fin déterminée » (405, 406; I-II, 14, 6).

Résumé.

Dans la série des actes humains qui vont du simple vouloir à l’action extérieure, il est un acte qui est le propre de la raison, mais sous l’impulsion de la volonté et pour son compte; c’est l’acte de conseil. Il vient après l’acte d’intention portant sur la fin; et il a pour objet de s’enquérir des moyens à prendre pour réaliser effectivement la fin qu’on se propose. C’est uniquement sur ces moyens qu’il porte, et sur ces moyens en tant qu’ils sont aptes à être utilisés déterminément pour la réalisation de la fin dont il s’agit, par celui-là même qui se propose cette fin. La condition requise pour que ces moyens soient, en effet, l’objet du conseil, c’est qu’au moment même où ils se présentent comme utiles, il y ait cependant quelque doute sur l’opportunité et la possibilité de leur utilisation immédiate; c’est aussi qu’ils vaillent la peine d’être discutés. Quand ces conditions existent, la raison s’enquiert, suivant dans son enquête le procédé analytique : elle prend pour point de départ ce qui doit être réalisé au terme de l’action, et aboutit à ce qui doit être commencé hic et nunc pour que la fin soit réalisée comme on se le propose au terme de cette action; en telle sorte que si d’une façon absolue il peut se présenter des sujets de considération ou de discussion et d’enquête, à l’infini, dans le conseil, de fait cependant et pratiquement le conseil part toujours de principes déterminés et fixes et aboutit à un dernier jugement pratique déterminant ce qui doit être choisi hic et nunc (VI, 407, 408; I-II, 14, 1-6).

Mais, ici, une nouvelle question se pose. Puisqu’il y a souvent des moyens nombreux, et, parfois, pour ainsi dire, à l’infini, qui peuvent se présenter dans la discussion du conseil, d’où viendra que le conseil se terminera de fait à la proposition ferme de tel moyen, plutôt que de tels autres, et qu’il l’imposera en quelque sorte, par un dernier jugement pratique, au choix de la volonté. Est-ce la raison seule qui fait cette détermination ou devons-nous y chercher une part de la volonté elle-même? — C’est la question d’un nouvel acte que nous devons examiner maintenant et qui est d’une importance extrême dans l’économie des actes humains, au point de vue de la liberté et de la responsabilité inhérente à ces actes; — nous avons nommé le consentement (VI, 408).