164 La concupiscence, sous sa raison propre de concupiscence, ou de mouvement de l’appétit vers un bien sensible, destiné à satisfaire le corps et l’âme tout ensemble, ne se trouve que dans l’appétit sensible. — Mais, quelle est, dans cet appétit sensible, la raison de ce mouvement? S’y trouve-t-il à titre de mouvement distinct et spécial; ou bien est-ce quelque chose qui est commun à tous les mouvements de l’appétit sensible (VII, 150; I-II, 30, 1).

La concupiscence est une passion spéciale, se distinguant des passions qui ont pour objet le mal sensible; et, parmi celles qui ont pour objet le bien sensible, comme l’amour et la délectation, elle est causée par le bien selon qu’étant absent il l’attire à lui et fait qu’elle se meut vers lui; tandis que l’amour est une transformation que cause dans l’appétit sensible le bien qui agit sur lui; et la délectation, un repos causé par le bien actuellement présent et possédé (VII, 152; I-II, 30, 2).

Il y a des concupiscences naturelles, ou des mouvements de l’appétit sensible vers un bien sensible non possédé encore, que la perception de ces biens produit instinctivement, nécessairement et en tout être sensible doué de la même nature; et des concupiscences non naturelles, ou des mouvements de l’appétit sensible vers un bien sensible non possédé encore, que l’être sensible ne poursuit pas en vertu seulement de la connaissance sensible, produisant des mouvements de l’appétit sensible nécessaires et identiques en tous ceux qui ont cette même nature sensible, mais en vertu d’une certaine connaissance individuelle ou personnelle qui fait que le sujet se crée à lui-même les biens qu’il recherche, ces biens n’ayant raison de bien que pour lui et non nécessairement pour les autres qui ont cependant avec lui une même nature. Ces secondes concupiscences, où existe un certain influx de la raison, ne se trouvent que dans l’homme (VII, 158; I-II, 30, 3).

On objecte que « la raison se divise contre la nature, ainsi qu’on le voit au second livre des Physiques (ch. v, n. 2; de S. Th., leç. 8). Si donc, dans l’homme il y a quelque concupiscence non naturelle, il faut qu’elle soit d’ordre rationnel. Or, cela ne peut pas être; car la concupiscence, étant une passion, appartient à l’appétit sensible et non à la volonté qui est l’appétit de la raison. Donc, il n’y a pas des concupiscences qui soient non naturelles ». — Saint Thomas répond que « dans l’homme, il n’y a pas seulement la raison universelle, qui relève de la partie intellective; mais aussi la raison particulière, qui se trouve dans la partie sensible » et qui s’appelle la cogitative, « ainsi qu’il a été dit dans la Première Partie » (q. 78, art. 4; q. 81, art. 3); cette raison est la seule qui soit en vigueur dans l’enfant, jusqu’à l’âge qu’on appelle précisément l’âge de raison, parce qu’il est celui où l’enfant commence à user de la raison universelle. « Selon cette raison particulière, la concupiscence qui est accompagnée de raison peut se trouver dans la partie sensible. — Il y a aussi, ajoute saint Thomas, que l’appétit sensible peut être mû par la raison universelle, avec l’entremise de l’imagination particulière » (VII, 157, 158; I-II, 30, 3, ad 3).

Les désirs de l’homme, même et surtout ses désirs ou ses convoitises d’ordre sensible, peuvent être infinis, précisément parce que sa raison faite pour l’infini véritable qui est Dieu, lui crée toujours de nouveaux besoins, s’il veut se reposer dans les biens matériels finis, qui le peuvent satisfaire un moment, mais pour laisser un nouveau vide après eux, ou dont le propre est de pouvoir toujours s’accroître à l’indéfini, sans que jamais ce que l’on possède déjà satisfasse pleinement. Ce n’est qu’en limitant ses désirs sensibles selon que la raison l’exige, que l’homme peut échapper à ce tourment du désir sensible infini ou de la convoitise insatiable, si admirablement décrite par Dante sous les traits de cette louve :

che di tutte brame sembiava carca nella sua magrezza (INF., I, v. 49, 50)

(VII, 162).

Voir articles : Passions. Acte humain. Péché : causes extérieures du côté de l’homme : péché originel.