90 Le baptême est le premier des sept sacrements de la loi nouvelle. Son étude appartient au traité des sacrements, qui relève lui-même de la Troisième Partie de la Somme théologique, où il est question du Rédempteur venu pour nous assurer les fruits de sa Rédemption, c’est-à-dire la grâce de réconciliation avec Dieu qui doit nous conduire au terme de la Résurrection glorieuse et de la vie éternelle dans le ciel.
Le traité du baptême va de la question 66 à la question 71.
Il comprend deux parties : le baptême lui-même (66-69); ce qui prépare ou a préparé le baptême (70, 71).
Le baptême lui-même. Sa raison de sacrement.
Le baptême est une ablution instituée par le Christ au moment où Il fut lui-même baptisé par Jean dans le Jourdain. Cette ablution doit se faire avec de l’eau, et de l’eau naturelle, en prononçant la formule empruntée par l’Église aux paroles du Christ quand Il dit aux Apôtres : Baptisez les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit; formule qui doit être conservée telle quelle, dans ses éléments essentiels, sous peine d’invalidité. Mais, pourvu qu’il y ait cela, c’est-à-dire ablution faite avec de l’eau naturelle en prononçant la formule, il n’est point nécessaire, pour la validité, que l’ablution se fasse en telle ou telle manière, par immersion par exemple, ni qu’elle se fasse par trois fois. D’autant plus que, relativement à ce dernier point, il faudrait bien éviter de tomber dans l’erreur de ceux qui croiraient pouvoir réitérer le baptême. Le baptême ne se donne qu’une fois. Il se donne, quand il s’agit du baptême solennel, avec des cérémonies que l’Église a instituées, afin qu’on comprenne mieux l’importance de ce sacrement, et aussi afin que, par ces choses sensibles, les hommes soient instruits des vérités qu’ils doivent connaître. Cette ablution sacramentelle dont nous venons de parler et qui constitue ce qu’on appelle le baptême d’eau peut être suppléée et se trouve suppléée parfois, relativement à l’effet à produire, par ce qu’on appelle le baptême de sang et le baptême de désir. Et même, relativement toujours à cet effet à produire, l’ablution sacramentelle ou le baptême d’eau aurait une excellence moindre que le baptême de sang. C’est qu’en effet, les deux causes auxquelles le baptême d’eau doit toute sa vertu, savoir la Passion du Christ et l’action de l’Esprit-Saint, s’exercent d’une façon particulièrement intense dans le baptême de sang (XVII, 249, 250; III, 66, 1-12).
Ministres du baptême.
Le ministre ordinaire du sacrement de baptême est le prêtre. Un diacre pourrait le suppléer, quand il n’y est pas; ou s’il en reçoit commission. Ceci ne regarde que le baptême solennel. Pour ce qui est du baptême en lui-même, à ne considérer que la validité, il n’est pas requis de ministre déterminé. Bien plus, en cas de nécessité, tout être humain ayant l’usage de sa raison, peut licitement être le ministre de ce sacrement. Ainsi, un laïque, une femme, un non-baptisé, tout être humain, quel qu’il soit, pourvu qu’il soit à même d’appliquer l’eau et de prononcer les paroles avec l’intention de faire ce que fait l’Église, peut être, en cas de nécessité, le ministre licite, et, toujours, le ministre valide du sacrement de baptême. Quand le baptême s’administre solennellement, et que, par conséquent, il a pour ministre un prêtre, ou, dans tel cas spécial, un diacre, il est d’usage et l’Église ordonne que le nouveau baptisé soit tenu sur les fonts baptismaux par un parrain ou une marraine. Ce parrain ou cette marraine sont destinés à remplacer le prêtre, qui ne peut, en raison des soins généraux de son ministère, s’occuper comme il convient du nouveau baptisé. Dans les pays et les familles vraiment catholiques, où ce devoir est suffisamment rempli par les parents et par l’ensemble des institutions sociales, l’office de parrain et de marraine est moins important : il ne garde plus guère que le caractère d’une cérémonie commémorative. Mais il reprendrait toute son importance et son caractère d’obligation stricte, si d’une façon ou de l’autre, l’éducation religieuse du nouveau baptisé était mise en péril : ce qui, dans la société laïque moderne, peut se présenter fréquemment (XVII, 279; III, 67, 1-8).
Sujets du baptême.
Tous les hommes, après le Christ, sont liés par la loi du baptême. Ils sont tenus de le recevoir; et cela, sous peine de ne pas être incorporés au Christ, sous peine de ne pas être sauvés (XVII, 283; III, 68, 1).
S’il s’agit des adultes, la possibilité du salut demeure, même quand ils ne reçoivent pas, en fait, le sacrement de baptême, quelque rigoureuse et absolue que soit pour tous, depuis la promulgation de l’Évangile, l’obligation de recevoir ce sacrement : il suffit qu’ils en aient le désir, un désir qui procède de la foi agissant par la charité; dans ce cas, en supposant l’impossibilité matérielle de recevoir le sacrement, s’ils viennent à mourir, ils ont part au salut que le Christ a apporté au monde, bien que cependant ils ne reçoivent pas ce salut avec la même perfection que ceux à qui le sacrement de baptême est conféré réellement : ceux-ci, en effet, reçoivent la pleine rémission de la faute et de la peine, de telle sorte que s’ils meurent tout de suite après leur baptême, ils entrent immédiatement dans le ciel; les autres reçoivent la rémission de la faute, mais la peine due au péché n’est point, par le fait même, entièrement enlevée : il n’en serait de la sorte que si, au baptême de désir, se joignait le baptême de sang.
92 Pour les enfants, il n’est point possible de parler de désir, en eux, puisqu’ils n’ont pas l’usage de la raison ou le libre arbitre. Il n’y a donc de possibilité de salut, pour eux, comme saint Thomas nous l’avait déjà déclaré, que dans la réception effective du sacrement, ou dans le baptême de sang. Nous trouvons ce même enseignement du saint Docteur dans son Commentaire sur les Sentences, liv. IV, dist. IV, q. 3, art. 3, qle 2. — Dans l’objection troisième, pour exclure que le baptême de désir pût suffire aux adultes, il était dit que « l’âge de l’enfant est plus digne de miséricorde que l’âge parfait. Or, aux enfants n’est pas remis le péché originel pour la seule foi et la contrition » ou le désir « des autres, à moins que le baptême d’eau ne soit appliqué. Donc il semble qu’aux adultes, non plus, n’est pas remis le péché originel et le péché actuel ensemble sans le baptême d’eau ». — Saint Thomas répond : « Bien que l’âge des enfants soit, en effet, plus digne de pitié, cependant il faut, s’ils doivent être sauvés, qu’en eux se trouve une certaine cause de salut. Et parce qu’ils ne peuvent pas être sauvés par le mouvement propre de leur libre arbitre, il faut qu’ils soient sauvés par le sacrement de baptême. C’est qu’en effet, la foi propre a plus de valeur pour l’adulte que la foi d’autrui pour l’enfant. Car s’il fut un temps où la foi d’autrui suffisait pour l’enfant avec une certaine » attestation ou « protestation, c’était pour autant que cette protestation avait la vertu du sacrement, qu’a maintenant le baptême d’eau ».
Ces derniers mots de saint Thomas et la doctrine qui s’y rapporte auront à être examinés, plus tard, de nouveau, à l’occasion d’un texte du saint Docteur, qui sera d’une importance extrême pour toute cette question du salut des enfants. Nous le trouverons à la question 70, art. 3, ad 2um. Mais, si le saint Docteur exclut toute valeur de sacrement pour l’enfant, dans la loi nouvelle, à tout autre rite extérieur que le baptême d’eau, il proclame l’efficacité souveraine du baptême de sang. — Dans ce même article des Sentences, à la questioncule 3, il se posait, comme objection, que « le baptême de sang n’a d’efficacité qu’en raison du sujet qui agit, et non en raison de l’acte ou du rite accompli, comme dans le baptême d’eau : et voilà pourquoi, sans la charité, il n’est d’aucun secours. Or, dans les enfants, il n’a aucune efficacité en raison du sujet qui agirait, puisqu’ils n’ont pas l’usage du libre arbitre. Il s’ensuit qu’en eux le baptême de sang ne tient point la place du baptême d’eau ». — Saint Thomas répond, à l’ad primum, que « le baptême de sang n’a point de produire son effet uniquement en raison de celui qui agit » même quand c’est un adulte, « soit que l’on considère la peine que subit le martyr, laquelle peut n’être pas suffisante de manière à satisfaire pour le péché, soit que l’on considère la dévotion de la volonté revêtue de justice, car il arrive qu’un sujet dont la volonté est revêtue d’une charité plus grande ne peut pas, sans le martyre, être libéré de toute peine; mais le baptême de sang a de produire son effet, en raison de l’imitation de la Passion du Christ, ce qui fait qu’il est dit des martyrs, 93 dans l’Apocalypse, chap. VII (v. 14) : ils ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau. Et c’est pourquoi les enfants, bien qu’ils n’aient pas le libre arbitre, s’ils sont mis à mort pour le Christ, sont sauvés, baptisés dans leur sang ».
La doctrine que nous venons de voir précisée par saint Thomas devait être déclarée en termes formels par le concile de Trente. Au chapitre IV de la session VI, nous lisons que la justification de l’impie s’entend au sens de « la translation de cet état où l’homme naît enfant du premier Adam en l’état de la grâce et de l’adoption des enfants de Dieu par le second Adam, Jésus-Christ, notre Sauveur. Cette translation, après l’Évangile promulgué, ne peut être faite sans le bain de la régénération ou sans son désir; selon qu’il est écrit : À moins que quelqu’un ne naisse de nouveau de l’eau et de l’Esprit-Saint, il ne peut pas entrer dans le Royaume de Dieu ».
On s’est demandé, il est vrai, ce qu’il fallait entendre par ces mots du concile : « Après l’Évangile promulgué ». Nul doute qu’ils ne s’appliquent à la lettre pour tous ceux qui vivent au soleil de l’Église catholique, connaissent sa doctrine et participent à la foi qu’elle proclame. Ceux-là, s’ils sont adultes, doivent vouloir expressément recevoir le sacrement de baptême, quand ils ne l’ont pas encore reçu; car, s’ils n’avaient pas cette volonté, il en résulterait qu’il y aurait, chez eux, le mépris du sacrement, comme nous l’a dit saint Thomas. Quant aux enfants qui viennent au monde ou qui vivent appartenant à ces adultes, il n’y a pour eux de salut possible que dans la réception du sacrement de baptême — ou dans son équivalent, le baptême de sang; parce que c’est le seul moyen existant dans la loi nouvelle, qu’ils ont d’être incorporés au Christ et de bénéficier de sa rédemption : à parler des moyens qui relèvent de l’action des hommes, et en réservant toujours les droits de la toute-puissance de Dieu, qui n’est point liée à ces moyens extérieurs, mais dont, aussi, nous ne pouvons rien savoir, comme application de fait, en dehors de ce qu’il pourrait plaire à Dieu d’en révéler, comme nous le verrons à l’article 11 de la question présente. — Mais s’il s’agit des adultes qui vivent dans les ténèbres de l’infidélité, hors du soleil de la foi de l’Église, et de leurs enfants, que devrons-nous penser de la nécessité du baptême? Ici encore une distinction s’impose. Car s’il s’agissait d’infidèles, coupables de leur infidélité, c’est-à-dire qui n’ont point la foi par leur faute, soit parce qu’ils l’auraient perdue après l’avoir eue à titre de catéchumènes ou même de chrétiens baptisés, devenus ensuite hérétiques ou apostats, soit parce qu’ils refusent coupablement de l’embrasser, il faudrait raisonner pour eux et pour leurs enfants comme nous l’avons fait pour les croyants qui vivent au soleil de l’Église. Pour eux, en effet, l’Évangile demeure promulgué, au sens le plus formel du mot. Et s’ils n’obéissent pas à sa loi, ils sont en dehors des conditions du salut. — La question est tout autre s’il s’agit d’infidèles de bonne foi, c’est-à-dire qui vivent en des régions où l’Évangile n’aurait pas encore été prêché, ou même, s’ils ont eu connaissance de la doctrine prêchée par l’Église, qui n’ont pu parvenir, en raison de circonstances indépendantes de leur bon vouloir, à la reconnaissance de cette doctrine comme étant la vérité qui s’impose au nom même de Dieu. Ceux-là, considérés comme adultes, ne semblent pas être tenus soit à la réception du sacrement de baptême, soit à son désir explicite.
94 Nous rentrerons ici dans les règles générales du salut par la bonne foi, impliquant la droiture parfaite de la volonté sous l’action intérieure de l’Esprit de Dieu qui donne à chaque âme selon qu’il lui plaît, sans refuser à aucune ce qui est strictement nécessaire pour le salut. Quant aux enfants de ces adultes, il semblerait bien que moins encore pour eux l’Évangile est promulgué; et que, par suite, s’il y avait, de la part de leurs parents, selon qu’il pourrait être possible, avec une certaine foi implicite suffisante au salut, une certaine protestation de cette foi pouvant équivaloir à ce qui avait la raison du sacrement avant la promulgation de l’Évangile, en dehors de la circoncision requise parmi les Juifs, nous devrions raisonner pour eux comme pour les enfants ayant vécu avant cette promulgation. — Mais, en raison même du côté si mystérieux de cette bonne foi supposée et de la protestation de la foi s’appliquant à l’enfant, la seule conclusion pratique, du côté de ceux qui ont la foi, est qu’il faut tout faire, dans la mesure du possible, pour en assurer le bienfait à ceux qui ne l’ont pas, afin d’assurer leur salut et celui de leurs enfants, par la réception du sacrement de baptême, ou, s’il s’agit des adultes, au moins par son désir explicite (XVII, 285-289; III, 68, 2).
Quant à ce qui est du moment même où on doit recevoir le sacrement de baptême, il y a là-dessus des règles établies par l’Église auxquelles on doit se soumettre. Ces règles, d’ailleurs, sont très sages. En ce qui est des enfants, elles prescrivent le baptême le plus tôt possible; et cela à cause du danger que les enfants, en raison de leur fragilité même, seraient exposés à courir. Mais, pour les adultes, où la même raison n’existe pas, il est requis un certain laps de temps et même certaines époques ont été fixées par l’Église afin qu’ils puissent mieux se préparer au baptême et le recevoir avec plus de fruit et de solennité. Telles sont les règles pour tous les hommes en général. Mais il peut se présenter et il se présente, en effet, certaines difficultés spéciales, quand on considère les hommes rangés sous telle ou telle catégorie particulière. C’est ainsi que certaines difficultés spéciales se présentent au sujet de la pleine efficacité ou de la validité du baptême pour les adultes; au sujet de la licéité du baptême pour les enfants; au sujet de la possibilité du baptême pour les fous. S’il s’agit des adultes, ils ne peuvent recevoir le plein effet du baptême, c’est-à-dire, en même temps que le caractère, la grâce, que s’ils ont renoncé au péché et s’ils ont le ferme propos de vivre saintement à l’avenir; mais s’ils ont cela et qu’ils reçoivent le baptême, ils n’ont pas à satisfaire pour leurs péchés passés : ce qui explique pourquoi l’on n’a pas non plus à entendre leur confession auparavant. Quant à la validité, elle ne peut exister pour eux que s’ils ont l’intention de recevoir le baptême : la vraie foi n’est pas requise. Pour les enfants, à les considérer en général, ils peuvent et doivent recevoir le baptême; parce que, quand bien même ils n’aient pas l’intention que nous avons dit être requise, l’Église y supplée : elle-même a l’intention pour eux. Cependant, comme la justice naturelle comporte que le soin de veiller sur les enfants revienne aux parents, on ne doit pas, quand il s’agit de parents infidèles ou Juifs, baptiser leurs enfants sans leur consentement.
95 Les enfants non encore nés ou imparfaitement nés ne sont susceptibles du baptême que si déjà ils ont l’être humain et s’ils peuvent être atteints par l’eau destinée à les baptiser. Les fous et généralement tous les adultes qui seraient privés de leur raison pourront être baptisés si n’ayant jamais eu l’usage de la raison il n’y a aucun espoir qu’ils l’aient jamais, ou si, l’ayant eu déjà, ils ont alors manifesté l’intention de recevoir le baptême (XVII, 329, 330; III, 68, 3-12).
Effets du baptême.
Par le baptême, nous sommes incorporés à la mort du Christ, en sorte que de même que le Christ, par sa mort, n’a plus rien gardé de sa précédente vie, ainsi nous, par le baptême, nous avons laissé tout ce qui tenait à notre précédente vie de péché. Donc, par le baptême, tout ce qui a trait au péché est enlevé (XVII, 333; III, 69, 1).
L’obligation à la peine est totalement enlevée. Du seul fait de son baptême, le baptisé qui reçoit l’effet du sacrement, est entièrement libéré à l’endroit de la justice divine. Il n’a plus rien à subir, en fait de peine, à quelque titre que ce puisse être, comme dette à acquitter envers la justice divine. Tout ce qu’il pouvait avoir de dette a disparu, plongé dans la satisfaction de la Passion et de la mort du Christ dont la valeur satisfactoire est infinie (XVII, 336; III, 69, 2).
Cependant, le baptême nous laisse, durant la vie présente, les peines infligées à la nature humaine après le péché du premier homme, suites nécessaires de ce que notre nature a été alors privée de la justice originelle. De là, en effet, pour notre âme, ces blessures de nature, infirmité, concupiscence; et de là aussi, pour notre corps, toutes ces misères et ces souffrances qui finalement aboutissent à la mort. Ces pénalités n’ont plus, après le baptême, pour chaque homme en particulier, la raison de peine; mais elles l’ont toujours par rapport à la nature humaine, qui, elle, n’a pas encore été libérée de la malédiction encourue en Adam et ne le sera qu’au jour de la résurrection. Or, ces pénalités sont laissées aux particuliers, après leur baptême, pour les admirables raisons que nous a exposées saint Thomas (XVII, 341; III, 69, 3).
Le baptême a pour effet, en ce qui est du bien à procurer, d’apporter avec lui, dans l’homme, la grâce et les vertus (XVII, 344; III, 69, 4).
Outre cet effet qu’on pourrait appeler général, il est certains effets spéciaux qu’on a coutume d’attribuer au baptême. Saint Thomas les appelle des actes des vertus. Ils consistent à incorporer l’homme au Christ, à l’illuminer, à le féconder.
Le baptême nous incorpore à Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, revêtu de notre nature humaine, qu’Il a prise pour opérer en elle l’œuvre de notre Rédemption, et dans laquelle Il est apparu aux hommes plein de grâce et de vérité. S’Il est ainsi apparu aux hommes plein de grâce et de vérité, ce n’a pas été seulement pour que les hommes Le voient, ou même pour accomplir à la face du monde l’œuvre de notre Rédemption et en laisser le souvenir parmi nous. Le mystère de notre Rédemption devait s’accomplir d’une manière autrement profonde. Il consisterait en ceci que tous ceux, parmi les hommes, qui devraient y participer, devraient s’identifier au Rédempteur et ne faire qu’un avec Lui. Il faudrait qu’ils vinssent puiser en Lui la vie divine, perdue autrefois dans la personne du premier père, et qui désormais, pour eux, ne se trouvait qu’en Lui. Et ils ne pourraient la puiser en Lui qu’en étant unis à sa Personne rédemptrice. Encore est-il que cette union à sa Personne rédemptrice ne devrait pas être une union transitoire, si l’on peut ainsi dire, et qui consisterait à venir puiser la vie dans le Christ pour s’en aller, chacun à son compte, vivre de la vie qu’on aurait ainsi puisée dans le Christ. Dans le mystère de la vie divine restaurée dans le Christ, il ne devait y avoir qu’un seul vivant : le Christ. Tous ceux qui désormais vivraient de la vie divine retrouvée dans le Christ ne vivraient de cette vie que dans le Christ. Il se continuerait en eux. Chacun d’eux serait comme un prolongement, une reproduction de Lui-même. Eux et Lui ne formeraient qu’un même tout, un même corps, un seul vivant, le Christ total, dont le Verbe incarné, dans sa Personne de Fils unique de Dieu, serait la tête, et dont tous les êtres humains, qui lui seraient ainsi unis, constitueraient les membres. C’est là le mystère de la Rédemption tel que Dieu l’a conçu et a voulu le réaliser dans le Christ et son Église.
Or, c’est par les sacrements de la foi, et, en premier lieu, dans sa première réalisation, dans sa réalisation initiale, d’où tout le reste dépendra, par le baptême, que se fait cette incorporation de l’homme au Christ, amenant tout de suite, la communication de la vie du Christ à cet homme, sous forme de lumière dans son intelligence et de chaudes effluves dans son cœur, pour s’épanouir au fur et à mesure en floraison de toutes les vertus. Le baptême, dans l’économie des sacrements nous unissant au Christ pour nous faire vivre de sa vie, a de nous faire renaître en Lui. Jusque là ou avant de bénéficier, par le baptême, de la Rédemption du Christ, nous étions morts, dans l’ordre de la vie spirituelle, surnaturelle, divine. Nos parents selon la chair, en nous engendrant à la vie naturelle, ne nous avaient donné qu’une vie physique, humaine sans doute, mais, du côté de l’âme, privée de toute vie spirituelle, surnaturelle, divine. Dans cet ordre ou dans l’ordre de cette vie, ils nous avaient engendrés à l’état de mort. Et l’être humain adulte qui s’est développé dans la seule vie reçue de ses parents, est demeuré dans cet état de mort, ou plutôt il s’y est enfermé encore, ajoutant à l’état de désordre ou de ruine foncière que constituait pour lui le péché d’origine, tout ce qu’il a pu commettre de fautes ou de péchés personnels. C’est de cet état de mort spirituelle que le baptême a pour effet proprement spécifique de nous faire sortir en nous donnant de naître spirituellement à la vie du Christ, effet qu’il produit en nous incorporant à Lui, en nous communiquant l’être même de la vie du Christ, à son degré initial, pour nous, qui est précisément d’être, alors qu’auparavant, pour nous, elle n’était pas, elle n’avait jamais été. Les autres sacrements viendront répondre aux diverses exigences ou conditions ultérieures de cette vie reçue en vertu du baptême. Mais c’est la vertu du baptême qui nous l’aura donnée; c’est à ce premier sacrement que nous devrons d’avoir pu retrouver, dans le Christ, la vie spirituelle, surnaturelle, divine, perdue pour tout le genre humain en la personne de notre premier père.
Cette vie spirituelle, surnaturelle, divine, retrouvée dans le Christ, aura un caractère très spécial qui la distinguera foncièrement de la première vie spirituelle, surnaturelle, divine, reçue de Dieu par notre premier père et qu’il aurait communiquée à tous ses enfants, s’il n’avait point péché. Dans ce premier état, la vie spirituelle de l’homme était une vie qui comprenait la grâce avec tout l’épanouissement des vertus et des dons; mais une vie où la grâce, les vertus et les dons s’épanouissaient tout naturellement, si l’on peut ainsi dire : en ce sens qu’il n’y avait aucun mal, du côté de l’homme, soit dans son corps soit dans son âme, qui pût leur faire obstacle. Il n’en va plus de même maintenant. La vie du Christ, à laquelle nous sommes incorporés, est une vie qui succède en nous à un état de mort. Elle porte avec elle tout ce qu’il y avait de grâce, de vertus, de dons, ordonnés à diviniser l’homme dans sa première vie spirituelle; mais cette grâce, ces vertus, ces dons, pour avoir leur effet, leur plein effet de vie divine, ont besoin, maintenant, de trouver un complément ou une condition d’exercice qui réponde à l’état de ruine où le péché du premier homme a laissé toute la nature humaine. C’est à remédier progressivement à cet état de ruine, en même temps qu’à faire que l’homme vive progressivement de la vie spirituelle, surnaturelle, divine, qu’est ordonnée la grâce du Christ conférée aux hommes par la vertu des sacrements. Elle est même ordonnée premièrement à cela, au relèvement de cet état de ruine et de mort; et ce sera par les modalités diverses qu’exigera ce redressement ou ce relèvement de l’état de ruine du péché à l’effet de rendre possible le parfait épanouissement de la vie divine par la grâce, les vertus et les dons, que se distingueront proprement les diverses grâces sacramentelles (XVII, 347-350; III, 69, 5).
Même pour les enfants, le baptême produit tous les effets que nous avons marqués. La seule différence est que l’adulte, quand il s’agit des vertus, peut aussitôt en produire les actes, tandis que l’enfant n’en a encore que l’habitus (XVII, 354; III, 69, 6).
En égard aux biens de la vie future, le baptême a pour effet propre de nous en assurer l’accès immédiat, aussitôt que l’être humain se trouve personnellement libéré des conditions de la vie présente où continuent de sévir, jusqu’à la mort inclusivement, toutes les pénalités qui sont la suite du péché dans la nature humaine. On peut dire, de ce chef, que le baptême est la réalisation, pour chaque baptisé, de la Bonne Nouvelle que constitue l’Évangile, dont nous savons, par le Christ Lui-même, 98 qu’il se ramène à l’éblouissante parole : Voici que le Royaume des cieux s’est fait proche : de fermé qu’il était jusqu’alors, pour tous les malheureux enfants d’Adam, il va être désormais ouvert : chacun y pourra faire son entrée immédiate, aussitôt après sa mort; il suffira, pour cela, qu’il ait été régénéré, pendant sa vie, par le sacrement qui doit le faire renaître de l’eau et de l’Esprit : Qui renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto intrabit in Regnum cœlorum (XVII, 357; III, 69, 7).
L’effet par soi du baptême, qui est la grâce de la nouvelle vie spirituelle, est égal pour tous quand il s’agit des enfants; mais non quand il s’agit des adultes, qui viennent au baptême, non par la seule foi de l’Église, comme les enfants, mais par leur propre foi et leur propre dévotion, diverse dans les divers sujets. Quant aux effets accidentels, que la vertu divine opère miraculeusement dans le baptême, ils ne sont pas également reçus par tous les baptisés, mais selon l’ordre de la divine Providence (XVII, 359; III, 69, 8).
La fiction, au sens où nous en parlons ici, exclut la volonté de se mettre dans la disposition requise pour recevoir la grâce du baptême; elle n’exclut pas la volonté de recevoir le sacrement. Il suit de là que le sacrement est reçu; et qu’il imprime, dans celui qui le reçoit, son caractère indélébile; mais un tel sujet ne reçoit pas la grâce du sacrement (XVII, 364; III, 69, 9).
Cette fiction disparaissant par la pénitence; le baptême obtient tout de suite son effet. Saint Thomas établit une sorte de comparaison entre ce que nous voyons se produire, dans l’ordre de la nature, pour tout être qui reçoit son être par voie de génération ou de production naturelle, et ce qui doit également se produire, dans l’ordre surnaturel, pour tout être qui reçoit le baptême. — Dans l’ordre naturel, toute chose qui vient à l’être reçoit, par le fait même, une certaine forme, qui est sa forme substantielle; et, de cette forme, provient, comme une suite propre et inéluctable, un certain effet qu’elle est destinée à produire. Cet effet peut se trouver empêché accidentellement par quelque chose qui s’oppose à l’épanouissement naturel de la forme : Mais, dès que l’obstacle est enlevé, la forme, qui demeure toujours et qui toujours est ordonnée à produire son effet, tant qu’elle existe, le produit d’elle-même et en quelque sorte nécessairement. — Dans l’ordre surnaturel, quiconque est baptisé reçoit par le fait même un certain être nouveau. Il est transposé dans la sphère d’une nouvelle vie, de la vie chrétienne. Il en a la forme, constituée par cela même qu’il a reçu le sacrement de baptême. Il est vraiment chrétien, incorporé au Christ, appartenant à la société de ceux qui vivent de la vie chrétienne, ayant le droit d’accomplir certains actes qui sont le propre des membres de cette société. Et il porte en lui, dans son âme, gravée d’une façon indélébile, une marque qui le fixe à tout jamais dans cet être nouveau : cette marque est le caractère sacramentel imprimé par le baptême. Le propre de cette marque, de ce caractère, de la sorte de forme qu’il constitue, est d’amener, tout naturellement, dans cet ordre surnaturel, et quasi nécessairement, comme effet qui ne doit pas, qui ne peut pas normalement en être séparé, la grâce du sacrement avec tout ce qui s’y rattache. Une seule chose peut empêcher cet effet et lui faire obstacle, en quelque sorte violemment. C’est la mauvaise disposition dans la volonté, du sujet qui reçoit le baptême. Tant que cette mauvaise disposition demeurera, la sorte de forme nouvelle reçue en cet homme, constituée par le caractère du sacrement faisant de cet homme un chrétien, sera dans l’impossibilité de produire son effet naturel. Mais elle le produira nécessairement, dès que disparaîtra la mauvaise disposition de la volonté qui lui faisait obstacle. — Il est bien évident qu’il ne faudra pas chercher une parité entre la manière dont se produit l’effet naturel de la forme naturelle, et la manière dont se produit l’effet que nous disons être celui de la sorte de forme surnaturelle, constituée par le caractère surnaturel. Mais chacune de ces formes, selon les conditions propres à chacun des ordres dont il s’agit, amènera nécessairement l’effet qui lui convient. — Rien de plus harmonieux ou de mieux fondé en raison théologique que cette admirable doctrine formulée par saint Thomas (XVII, 365; 367; III, 69, 10).
Les préparations du baptême. Celle qui a précédé le baptême; ou la circoncision.
Le baptême est appelé le sacrement de la foi. Et cela veut dire qu’il constitue une profession de la foi au Christ, et qu’il est le moyen, pour l’homme, d’être agrégé à la société des fidèles ou de ceux qui croient au Christ. Or, ce qu’est maintenant le baptême, la circoncision le fut avant que le baptême existât. Donc la circoncision a été comme la préparation au baptême. Elle en a été, de plus, la figure, comme, du reste, tout ce qui se passait dans l’ancienne loi était la figure de ce qui devait être dans la loi nouvelle (XVII, 370; III, 70, 1).
Eu égard à sa raison de rite sacramentel préparatoire, la circoncision ne pouvait pas être mieux instituée qu’en Abraham. Et, en effet, nous avons distingué deux choses dans le rite sacramentel préparatoire : d’abord, une profession de foi; et puis, un moyen pour les hommes d’être agrégés à la société des fidèles. Or, la foi dont il s’agit est la foi au Christ. Et, précisément, c’est à Abraham qu’a été renouvelée, ou même faite pour la première fois, d’une façon explicite et comme devant se réaliser dans sa postérité, la promesse du Rédempteur futur. De plus, c’est à Abraham que commença, d’une façon officielle et extérieure, la ségrégation d’un peuple fidèle distinct des infidèles et des idolâtres. Donc c’est bien en Abraham que la circoncision devait être instituée (XVII, 373; III, 70, 2).
« Dans la circoncision était conférée la grâce, quant à tous les effets de la grâce, mais autrement que dans le baptême. Dans le baptême, en effet, la grâce est conférée par la vertu du baptême lui-même, qu’il a en tant qu’il est l’instrument de la Passion du Christ déjà réalisée. La circoncision, au contraire, conférait la grâce en tant qu’elle était le signe de la foi de la Passion à venir : en ce sens que l’homme qui recevait la circoncision professait qu’il faisait sienne une telle foi, soit l’adulte pour lui-même, soit un autre pour l’enfant » (XVII, 381; III, 70, 4).
Voir article : Sacrements : effets du sacrement : la grâce.
Celle qui accompagne le baptême, ou le catéchisme et l’exorcisme.
Le baptême, parce qu’il est le sacrement de la foi, est comme une certaine profession de la foi chrétienne. Il suppose donc que celui qui vient pour le recevoir a déjà la foi chrétienne dont il va faire profession par le baptême. Par conséquent, il a dû en être instruit par quelque autre. Cette instruction est ce qu’on appelle le catéchisme.
100 Le catéchisme, au sens où nous en parlons ici, ne doit pas se confondre avec ce qu’on appelle ordinairement de ce nom dans l’Église catholique. Le catéchisme, au sens où on l’entend ordinairement, désigne plutôt l’instruction ou l’enseignement portant sur les choses de la foi chrétienne, selon qu’on les donne à ceux qui ont été baptisés dès l’enfance et qu’il s’agit d’instruire de la foi qu’ils ont reçue, avec la grâce du baptême, par mode d’habitus infus, mais dont ils doivent prendre conscience pour la professer eux-mêmes, à mesure que se développe leur responsabilité personnelle. Ce catéchisme, ainsi compris, est le commencement de l’enseignement de la doctrine sacrée, dans lequel un chrétien baptisé pourra toujours se perfectionner, sans arriver à l’épuiser jamais, puisqu’il n’est pas autre que la prise de possession, par l’intelligence mise au service de la foi, des plus hauts mystères divins dont la connaissance parfaite constituera notre béatitude dans le ciel. Cet enseignement se trouve renfermé, quant à ses éléments essentiels, qui, d’ailleurs, contiennent, implicitement, tous les développements et perfectionnements ultérieurs, dans le formulaire appelé du nom de Symbole. Organisé en corps de doctrine répondant aux exigences ou aux lois de la raison humaine, il devient, dans l’Église, l’enseignement théologique, dont l’expression la plus parfaite se trouve dans la Somme de saint Thomas. Il va bien sans dire que cet enseignement catéchistique ou théologique, dont nous avons dit qu’il se donne normalement à des sujets déjà baptisés dans leur enfance, et qui ont gardé la foi de leur baptême, peut aussi être donné à des adultes qui se trouvent en défaut au sujet de la foi chrétienne dont le baptême est le sacrement, soit qu’ils n’aient pas encore reçu le baptême, soit que l’ayant reçu, ils n’aient pas gardé la foi qui leur avait été donnée avec le sacrement. Aux beaux temps de la société chrétienne, quand les peuples, au sein de la Chrétienté, étaient tous croyants, le cas dont nous parlons se présentait rarement. Mais, aujourd’hui, dans la société contemporaine où le laïcisme a créé une atmosphère d’incroyance qui gagne un si grand nombre d’esprits, et où, d’autre part, il s’est produit un mélange si étrange et si profond de toutes sortes de religions ou de systèmes philosophiques en opposition avec la foi et la religion chrétienne catholique, les occasions vont se multipliant tous les jours, qui rendent nécessaire l’enseignement catéchistique au sens de l’article de saint Thomas que nous venons de lire. Il s’agit, en effet, ou bien d’instruire des choses de la foi des adultes qui n’ont jamais reçu le baptême; ou de réapprendre, si tant est qu’ils en aient été jamais instruits, ces mêmes choses de la foi à d’autres sujets, enfants ou adultes, qui n’en ont plus aucune notion, ou plutôt qui ont l’esprit prévenu ou obscurci par toutes sortes d’erreurs et de préjugés. De là, pour nous, aujourd’hui, l’importance souveraine de l’enseignement des choses de la foi sous une forme catéchistique qui réponde excellemment aux exigences de la raison humaine. Si, pour les fils dociles de l’Église catholique, baptisés dès leur enfance et toujours fidèles à la foi de leur baptême, il peut suffire d’un enseignement catéchistique élémentaire, se contentant d’expliquer sommairement le Symbole et le Décalogue, sans se préoccuper autrement d’une organisation scientifique de cet enseignement, bien que d’ailleurs on doive souhaiter, même pour eux, cet enseignement de plus en plus parfait, à titre de perfectionnement de leur foi, — quand il s’agit de ceux du dehors ou qui sont, pratiquement, comme s’ils n’appartenaient en rien à l’Église catholique, on ne saurait trop se préoccuper de leur donner un enseignement de la doctrine sacrée qui soit excellemment de nature à satisfaire les exigences de leur raison. Aucune apologie, peut-être, ne sera plus efficace sur de tels esprits que l’exposé ordonné, scientifique, organisé en corps de doctrine parfait, de ce qui touche à cet enseignement. De ce chef, on ne saurait trop recommander de nos jours un enseignement, même catéchistique, de la doctrine sacrée, qui serait modelé, aussi parfaitement que possible, sur ce « chef-d’œuvre de la pensée humaine mise au service de la foi », qu’est la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, « le plus beau livre sur la plus belle des sciences ».
C’est une telle pensée qui a présidé à notre effort de donner, en les graduant selon les divers âges ou les divers publics, des résumés catéchistiques, mettant à la portée de tous, dans les lignes mêmes de son ordre essentiel, la Somme théologique de saint Thomas. Le plus complet de ces résumés catéchistiques, destiné à tous les fidèles — ou à tous les esprits, quels qu’ils soient, qui ont soif de lumière et qui voudront connaître, dans son miroir le plus pur et le plus fidèle, la grande pensée de l’Église catholique, — a provoqué de la part de Sa Sainteté le pape Benoît XV, en date du 5 février 1919, un Bref dans lequel le Souverain Pontife s’exprimait ainsi : « Les éloges d’éclat exceptionnel, que le Siège apostolique a faits de Thomas d’Aquin, ne permettent plus à aucun catholique de douter que ce Docteur n’ait été, dans ce but, suscité par Dieu, afin que l’Église eût un maître de la doctrine qu’elle suivrait par excellence en tout temps. D’autre part, il semblait convenable que la sagesse unique de ce Docteur fût directement ouverte, non pas seulement aux hommes du clergé, mais encore à tous ceux, quels qu’ils soient, qui cultiveraient à un degré plus élevé les études religieuses, et jusqu’à la multitude elle-même : la nature veut, en effet, que plus on approche de la lumière, plus on s’en trouve abondamment éclairé ». Le Souverain Pontife avait ensuite un mot très bienveillant pour l’auteur du Commentaire français littéral de la Somme théologique, et il daignait le féliciter d’avoir aussi « publié la même Somme rendue en forme de Catéchisme. Par là, ajoutait-il, vous n’avez pas d’une façon moins apte approprié les richesses de ce grand génie à l’usage des moins instruits qu’à celui des plus doctes, donnant sous une forme brève et succincte, dans le même ordre lumineux, tout ce que lui-même avait exposé d’une façon plus copieuse ». Il terminait en exprimant le souhait que « ce travail serve au plus grand nombre possible pour connaître à fond la doctrine chrétienne ».
Nous demeurons persuadé, en effet, que rien n’est plus utile, en soi, pour le bien des intelligences, que cette diffusion de la plus pure doctrine de saint Thomas, dont le même Souverain Pontife Benoît XV disait, à la date du 29 juin 1921, dans l’Encyclique Fausto appetente die, que « l’Église l’avait déclarée sa propre doctrine à elle : Thomæ doctrinam Ecclesia suam propriam edixit esse » (XVII, 390-393; III, 71, 1).
Il n’y a pas que le catéchisme comme préparation au baptême, accompagnant le baptême et coexistant avec lui dans la loi nouvelle; il y a aussi l’exorcisme. Les exorcismes qui se pratiquent dans l’Église au moment où va s’administrer solennellement le sacrement de baptême se trouvent en parfaite harmonie avec la réception de ce sacrement. Ils signifient ou symbolisent des effets éminemment appropriés à cette réception, puisqu’il s’agit de l’éloignement des obstacles que pourrait y apporter l’ennemi acharné du salut des hommes (XVII, 396; III, 71, 2).
L’exorcisme ne signifie pas seulement ces sortes d’effets; il les cause. Mais autre est l’effet du baptême; et autres sont les effets de l’exorcisme : bien que pour les uns comme pour l’autre, chacune des deux causes agisse d’une façon instrumentale. L’effet du baptême est de conférer la grâce et d’enlever totalement soit la coulpe soit l’obligation à la peine. Les effets de l’exorcisme sont de préparer cet effet du baptême. Ils consistent dans l’éloignement ou la rémotion du double obstacle qui pourrait empêcher. Ce double obstacle, c’est — à le prendre, d’abord, d’une façon extrinsèque au sujet — la puissance même du démon, que l’exorcisme est ordonné à paralyser et paralyse, en effet; bien que cette puissance ne soit pas encore totalement détruite, tant que demeurera la tache du péché et l’obligation à la peine, c’est-à-dire jusqu’à ce que le baptême ait produit son effet. Par là on peut expliquer le texte de saint Cyprien, que nous avons vu, et qui, de prime abord, semblerait contredire notre présente assertion. Le second obstacle à l’effet du baptême — obstacle intrinsèque, celui-là, se trouvant dans le sujet à baptiser — c’est la fermeture ou l’insensibilité de ses sens internes, fermeture ou insensibilité qui a été causée en lui par le péché soit originel soit actuel, et qui ne lui permet pas de percevoir, comme il le faudrait, les choses de la foi, d’y attacher son cœur, et de les traduire au dehors par ses œuvres. C’est à enlever ce double obstacle que concourent efficacement les rites de l’exorcisme (XVII, 398, 399; III, 71, 3).
Tout ce qui touche à l’administration des sacrements convient en propre au prêtre. Mais il peut s’adjoindre des aides. Parmi ces aides, où doit régner un certain ordre, une certaine subordination, c’est aux ministres inférieurs qu’il incombe d’aider le prêtre dans le catéchisme des catéchumènes et l’exorcisme des énergumènes.
Au sujet de cette instruction des catéchumènes, il faut savoir que, pour saint Thomas, quand il s’agit d’instruction religieuse, on peut distinguer quatre modes ou degrés. — Un premier mode, un premier degré consiste à provoquer l’acte de foi. Ce premier mode ne suppose pas nécessairement qu’on donne l’exposé des choses qui sont du domaine de la foi. Il pourra se présenter des cas où cet exposé pourra se faire avantageusement. Mais, de soi, il n’est pas nécessaire. Il n’est pas nécessaire, pour amener l’acte de foi, qu’on fasse connaître, dans le détail, tout ce que cet acte de foi comprend. Il suffit, pour produire cet acte, qu’on sache que Dieu a parlé, que ce qu’il a dit se trouve en tel dépôt ou en telles mains chargées de veiller sur ce dépôt. Sans autrement savoir encore ce que contient ce dépôt, on peut donner son assentiment global à tout ce qui s’y trouve, pour ce seul motif — unique motif formel de l’acte de foi — que Dieu l’a dit ou que ce dépôt vient de Lui. — Un second degré consistera à s’initier aux éléments essentiels de cette foi, ainsi acceptée purement et simplement sur le témoignage de Dieu. Ce sera l’enseignement catéchistique proprement dit. Il portera sur les articles de la foi, et sur la pratique des sacrements, quant à la manière de s’en approcher pour les recevoir. Donner un tel enseignement convient d’office à celui qui a pour fonction d’administrer les sacrements. Et ceci appartient au prêtre. Mais il n’est pas nécessaire qu’il fasse tout par lui-même, dans cet ordre de l’administration des sacrements. Il convient, au contraire, qu’il ait des aides, et des aides multiples, à cette fin. Les uns l’assisteront dans l’administration même des sacrements. Ce seront les ministres supérieurs, les diacres. Les autres l’assisteront dans la préparation des sujets à la réception des sacrements. Et ceci conviendra aux ministres inférieurs, dont le rôle se bornera à initier, en dépendance du prêtre et sous son contrôle, les néo-fidèles à tout ce qu’il leur est indispensable de connaître ou de faire pour avoir part à la réception des sacrements. Pratiquement, ce mode d’instruction ou d’enseignement pourra être confié, toujours en sous-œuvre et en dépendance du prêtre, à d’autres même que les ministres proprement dits ou qui participent au sacrement de l’Ordre. C’est ainsi que même de pieux laïques et aussi des chrétiennes dévouées pourront très à propos collaborer à cette œuvre si essentielle de la première initiation. — Le troisième degré sera plutôt une question de formation à la pratique de la vie chrétienne, en ce qui regarde son côté moral. C’est l’exercice des vertus que requiert le titre même de chrétien. D’y former un sujet en l’instruisant de tout ce qui a trait à cet ordre, est le propre des parents chrétiens, ou, à leur défaut, et d’office, en raison du rôle qu’ils ont assumé lors du baptême, c’est le propre du parrain, de la marraine. Les maîtres chrétiens auxquels les enfants sont confiés peuvent très utilement coopérer à la même œuvre. — Et quand, enfin, tous ces degrés ont été parcourus, dans l’enseignement chrétien, un dernier degré demeure encore, degré qui n’en suppose pas d’autre au-dessus de lui, sur cette terre, mais qui comprend lui-même des modalités de perfection où l’on peut aller progressant à l’infini; c’est le degré de l’exposé approfondi des choses de la foi et de la perfection dans la pratique de la vie chrétienne. Ce degré d’enseignement appartient en propre aux Évêques, et nul ne peut le donner qu’en participant, sur ce point, à la prérogative des évêques. On sait que lorsque saint Dominique voulut fonder son Ordre de Frères-Prêcheurs, il fallut une sorte de dispense ou de concession très spéciale des Souverains Pontifes, prenant sur eux de créer, pour la grande prédication, jusque là réservée aux seuls évêques, un Ordre de religieux, où les sujets, sans être évêques, participeraient, sur ce point, d’office, à la fonction épiscopale. Dieu Lui-même sembla confirmer l’exception et le privilège en donnant à l’Ordre de Saint-Dominique, dès ses premières années, le Maître unique qui resterait dans l’Église, à tout jamais, le Maître par excellence de la doctrine (XVII, 404, 405; III, 71, 4, ad 3).
Voir articles : Sacrements. Loi : Loi ancienne.