87 Ce qu’est l’audace.

L’audace est une des quatre premières passions de l’appétit irascible, qui vont, elles aussi, deux par deux, comme les passions de l’appétit concupiscible : l’espoir et le désespoir, la crainte et l’audace. Ces passions ont ceci de très particulier, que leur objet n’est pas quelque chose de simple ou d’absolu, mais quelque chose de complexe, en ce sens que leur objet respectif présuppose ou entraîne et implique l’objet respectif de la passion contraire; en telle sorte que ces passions se commandent, d’une certaine manière, et s’exigent les unes les autres; d’autant que leur complexité s’augmente d’une double raison de contraire qui peut exister parmi elles, soit du côté de l’objet, soit du côté du mouvement. À ces divers titres, la première de toutes ces passions est l’espoir, que l’audace suppose toujours nécessairement, mais qu’elle suit, aussi, immédiatement, dès que l’espoir est assez fort pour l’engendrer. À l’espoir, s’oppose, par mode de contraire du côté de l’objet, la crainte, qui engendre nécessairement le désespoir formel et positif, quand elle revêt elle-même un caractère particulier de véhémence, mais qui présuppose aussi toujours un certain manque d’espoir, au sens de privation, mais non encore au sens de mouvement positif contraire. En ce dernier sens, le désespoir vient après la crainte, et se trouve, en quelque sorte, la dernière des quatre passions dont nous avons parlé (VII, 441, 442; I-II, 45, 1-4).

Causes de l’audace.

« L’audace suit l’espoir et s’oppose à la crainte. Il s’ensuit que tout ce qui est de nature à faire naître l’espoir ou à exclure la crainte, sera cause de l’audace. Et parce que soit la crainte et l’espoir, soit l’audace elle-même, sont des passions de l’âme, qui consistent dans un mouvement de l’appétit et dans une certaine transmutation corporelle, c’est d’une double manière que nous pourrons avoir la cause de l’audace, soit quant à la provocation de l’espoir, soit quant à l’exclusion de la crainte : d’abord, du côté du mouvement de l’appétit; et ensuite, du côté de la transmutation corporelle ».

« Du côté du mouvement de l’appétit, qui suit une certaine perception, l’espoir qui cause l’audace sera provoqué par tout ce qui nous donne la persuasion qu’il nous est possible de vaincre : soit par la puissance qui est en nous, comme la force du corps, l’expérience du danger, l’abondance des richesses et autres choses de ce genre; soit par la puissance des autres, comme la multitude des amis ou de tous autres, quels qu’ils soient, qui peuvent prêter secours, mais surtout si l’homme se confie au secours divin, d’où il suit que ceux qui sont en règle avec la divinité, sont les plus audacieux, ainsi que le dit Aristote lui-même au second livre de la Rhétorique » (ch. v, n. 21). Et l’on remarquera, en effet, ce qu’a de frappant cette belle observation d’Aristote, tout païen qu’il était. Il n’est rien qui soit plus de nature à rendre invincible, que l’assurance du secours divin, appuyée sur le témoignage d’une conscience en paix et en amitié avec Dieu. — « Quant à la crainte; elle est exclue, en ce qui regarde le mouvement de l’audace à causer dans l’appétit, par l’éloignement des choses terribles qui menacent; comme si l’homme n’a pas d’ennemi, n’ayant nui à personne, d’où il suit qu’il ne voit pas de danger qui le menace : ceux-là, en effet, semblent être surtout menacés d’un danger, qui ont fait du mal aux autres »; car ils ont tout lieu de redouter leur vengeance. — Voilà donc comment, du côté du mouvement de l’appétit, tout ce qui engendre l’espoir et éloigne la crainte peut être cause de l’audace.

« Du côté de la transmutation corporelle, l’audace est causée, en raison de l’espoir et de l’éloignement de la crainte, par tout ce qui met de la chaleur au cœur. Et c’est pourquoi Aristote dit, au livre des Parties des Animaux (liv. III, ch. IV), que ceux qui ont le cœur petit, par rapport à leur corps, sont plus audacieux; les animaux, au contraire, qui ont le cœur grand, par rapport à l’ensemble de leur corps, sont timides; la chaleur naturelle, en effet, ne peut pas chauffer un cœur grand comme elle chauffe un cœur petit, pas plus que le même feu ne chauffe également une maison grande et une maison plus petite. Et au livre des Problèmes (sect. XXVII, prob. IV), il dit que ceux qui ont le poumon sanguin sont plus audacieux, en raison de la chaleur du cœur qui en résulte. Au même endroit, il dit aussi que ceux qui aiment le vin sont plus audacieux, à cause de la chaleur du vin; et c’est pour cela qu’il a été dit plus haut (q. 40, art. 6), que l’ivresse donne bon espoir. C’est qu’en effet, la chaleur du cœur chasse la crainte et produit l’espoir, à cause de l’extension et de la dilatation du cœur ». — On voit par là le sens précis, même au point de vue corporel ou physiologique, de l’expression avoir un grand cœur, employée pour désigner l’audace et le courage eu égard aux grandes entreprises. C’est en ce qu’une telle expression peut avoir de plus excellent, que l’archange saint Michel disait, parlant à la sublime enfant qu’il envoyait, au nom de Dieu, pour sauver le royaume de France : Va! Fille au grand cœur! Tout cœur est vraiment grand, même au sens physique du mot, quand il brûle d’un noble amour, et que cet amour le dilate autant qu’il peut être dilaté (VII, 436, 438; I-II, 45, 3).

89 Effets de l’audace.

Saint Thomas établit une distinction lumineuse entre l’audace passion de l’appétit sensible, et le courage ou la force, mouvement de l’appétit rationnel. — « L’audace, parce qu’elle est un mouvement de l’appétit sensible, suit la perception de la faculté de connaître sensible. Or, la faculté de connaître sensible n’est pas une faculté qui compare ni qui s’enquière des particularités qui entourent la chose; mais elle a un jugement subit » et instantané, parce qu’il est instinctif. « D’autre part, il arrive quelquefois, qu’une perception soudaine ne peut pas saisir toutes les choses qui peuvent causer de la difficulté dans une affaire »; et parce que l’éloignement de la difficulté écarte la crainte qui est le contraire de l’audace, « il s’ensuit que », ne prévoyant pas toutes les difficultés qui peuvent surgir, « on sent naître au début le mouvement de l’audace se portant vers le péril. Dans la suite, au contraire, quand on se trouve au milieu du péril, on se rend compte que la difficulté est plus grande qu’on ne l’avait cru; et l’on défaille ». — Il n’en va pas ainsi dans le mouvement de la volonté. « La raison, en effet, est apte à discuter tout ce qui peut causer de la difficulté dans une affaire. Et voilà pourquoi les forts, ou les courageux, qui vont au péril sur le jugement de la raison, semblent hésitants au début; car ils ne vont pas au péril sous le coup de la passion, mais après mûre délibération. Et quand, au contraire, ils sont dans le péril, loin de se heurter à quelque chose d’imprévu et qui dépasse ce qu’ils craignaient, ils constatent parfois que les difficultés sont encore moindres; d’où il suit qu’ils s’affermissent et résistent avec plus d’énergie ». — « On peut dire aussi », ajoute saint Thomas, donnant une seconde raison qui explique cette même différence d’attitude, entre les audacieux et les forts, « que les forts vont au danger, pour le bien de la vertu, objet constant de leur volonté, quelque grand que puisse être le danger à combattre; les audacieux, au contraire, ne sont mus que par une certaine perception causant l’espoir et excluant la crainte, ainsi qu’il a été dit »; or, si le bien de la vertu demeure toujours, quels que puissent être les dangers, l’espoir, au contraire, peut baisser et la crainte grandir, quand le danger grandit.

On aura remarqué, par le contraste que vient de nous signaler saint Thomas entre la simple audace et la vraie force, la supériorité de la force sur l’audace : une sorte de distance infinie les sépare; comme d’ailleurs tout ce qui est de la raison dépasse à l’infini ce qui n’est que des sens (VII, 440, 441; I-II, 45, 4).