Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Juifs et Chrétiens I.

Recursos

Sommaire

  1. Introduction
  2. Première partie — La conduite des Juifs envers les chrétiens
  3. § II. Les actes
  4. § III. La polémique
  5. II. — Les actes
  6. III. — La polémique antichrétienne
  7. § II. L’apologétique juive
  8. § III. Les conversions
  9. § IV. Les attaques contre le christianisme et le ton de la polémique
  10. IV. — Le Talmud
  11. § I. Le contenu du Talmud
  12. § II. Ce que l’Église a pensé du Talmud
  13. V. — L’usure
  14. § I. Ce qu’a été l’usure juive
  15. § II. Ce que l’Église a pensé de l’usure juive
  16. VI. — Le meurtre rituel
  17. § I. L’existence du meurtre rituel
  18. § II. Ce que l’Église a pensé de l’existence du meurtre rituel

Introduction

JUIFS ET CHRÉTIENS. — Introduction.

PREMIÈRE PARTIE. — La conduite des Juifs envers les chrétiens. — I. Des origines au triomphe de l’Église (313). — II. Les actes. — III. La polémique antichrétienne. — IV. Le Talmud. — V. L’usure. — VI. Le meurtre rituel.

SECONDE PARTIE. — La conduite des chrétiens envers les Juifs. — I. L’État et les Juifs. — II. L’Église et les Juifs. Les grandes lignes de la conduite de l’Église. — III. L’Église et les Juifs. La législation de l’Église. — IV. L’Église et les Juifs. La polémique antijuive. — Conclusion.

1. État de la question. — Au point de vue apologétique, la question des rapports entre les Juifs et les chrétiens se pose de la sorte : la conduite des chrétiens envers les Juifs fut-elle de nature à charger les chrétiens, et non seulement des chrétiens agissant en leur nom personnel mais aussi le christianisme, devant le tribunal de l’histoire ? L’Église a-t-elle été coupable ?

On l’a prétendu. On a dit que, durant cette longue suite de siècles, les Juifs furent irrépréhensibles, ou presque. Par ailleurs, les chrétiens, livrés à eux-mêmes, n’étaient pas hostiles aux Juifs ; ni aux origines du christianisme ni dans le haut moyen âge, il n’y eut antipathie réciproque. L’abîme fut creusé peu à peu, méthodiquement, par l’Église. Non qu’elle ait encouragé de façon directe les sévices ni poursuivi l’extermination des enfants d’Israël.

Les papes ont réprouvé les excès des chefs d’État et des foules. Mais, malgré ses protestations et toute sincère qu’elle ait été en les multipliant, c’est l’Église qui, par sa prédication et sa législation, lâcha et nourrit les passions brutales. Les Juifs sont une nation innocente, persécutée odieusement, et l’Église est responsable de ces traitements injustes. Telle est la thèse acceptée et développée par T. Reinach, Histoire des Israélites.

Elle circule, aggravée, à travers les onze volumes de la Geschichte der Juden de Grætz, et sa réduction française en cinq volumes due au grand rabbin L. Wogue et au rabbin M. Bloch. Elle reparaît, légèrement atténuée, dans les Réflexions sur les Juifs d’I. Loeb, p. 22-31. J. Darmesteter, Les prophètes d’Israël, p. 183, la formule ainsi : « La haine du peuple contre le Juif est l’œuvre de l’Église, et c’est pourtant l’Église seule qui le protège contre les fureurs qu’elle a déchaînées. » Et B. Lazare, un des très rares Juifs qui admettent que tous les torts ne furent pas du côté des chrétiens, estime, L’antisémitisme, p. 95, que si, à partir du VIIIe siècle, des causes sociales vinrent se joindre aux causes religieuses, « durant les sept premiers siècles de l’ère chrétienne, l’antijudaïsme eut des causes exclusivement religieuses ».

Cette thèse se retrouve, avec des nuances, sous la plume d’historiens qui ne sont pas juifs. E. Rodocanachi, plus équitable toutefois envers les papes, résume en ces termes l’histoire postbiblique des Juifs, Le Saint-Siège et les Juifs. Le ghetto à Rome, p. 113 : « Depuis Néron… jusqu’à Constantin, les Juifs furent persécutés avec les chrétiens ; ensuite, ils le furent par les chrétiens. » Naturellement la polémique anticléricale, sous toutes ses formes, représente volontiers les Juifs comme les victimes sans reproche de l’intolérance chrétienne.

L’étude, aussi exacte que possible, des relations entre les Juifs et les chrétiens nous mettra en mesure de dire ce que vaut l’objection.

2. Division. — À trop diviser, il y a l’inconvénient de séparer des choses qui se compénètrent et s’influencent mutuellement, et les divisions chronologiques ont toujours du factice et de l’approximatif. Mais elles offrent un moyen d’introduire de la clarté dans un sujet, surtout quand il est vaste et complexe. Le plan qui est en tête de cet article indique les principaux aspects de la question.

Nous exposerons en premier lieu la conduite des Juifs envers les chrétiens, puis celle des chrétiens envers les Juifs ; l’une et l’autre seront examinées ensemble en traitant du Talmud, de l’usure et du meurtre rituel. Quant à l’ordre chronologique, les historiens s’accordent à conserver la division classique : antiquité, moyen âge et temps modernes, quitte à préciser que « le moyen âge dure, pour le peuple juif, beaucoup plus que pour les autres peuples, dit Heman, Realencyklopädie, t. IX, p. 483, jusqu’à la percée victorieuse des principes de politique et de civilisation que la Renaissance et la Réforme ont introduits dans la vie des peuples européens », jusqu’à la Révolution française.

En combinant les divisions adoptées par Grætz, T. Reinach et la Gesellschaft zur Förderung der Wissenschaft des Judentums — elle publie, à Leipzig, une collection de Precis embrassant la science universelle du judaïsme —, en y ajoutant la période des origines chrétiennes, à peu près oubliée des historiens juifs et qui, loin de disparaître, doit se détacher en plein relief, parce qu’elle est d’importance capitale et que toute la suite des relations entre Juifs et chrétiens en subit le contre-coup, on a la division suivante :

Des origines au triomphe de l’Église (313). — La scission se produit entre le christianisme et le judaïsme. Les Juifs participent aux persécutions qui s’abattent sur le christianisme naissant.

De 313 à 1100. — La législation relative aux Juifs se prépare et se formule partiellement ; l’application en est plutôt bénigne.

De 1100 à 1500. — C’est l’ère des violences, des proscriptions générales.

De 1500 à 1789. — C’est un temps de « stagnation » et d’affaissement pour les Juifs, mais pendant lequel fermentent les principes qui triompheront par la Révolution française et amèneront l’émancipation des Juifs.

De 1789 à nos jours. — C’est l’époque de l’émancipation progressive.

Est-il besoin d’avertir que nous n’imputons pas à tous les Juifs les méfaits que l’histoire enregistre ? Un des initiateurs de l’antisémitisme moderne, Gougenot des Mousseaux, écrivait, en 1869, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, 2e édit., Paris, 1886, p. XXXIII : « Ce Juif dont le nom revient sans cesse sous notre plume, ce n’est pas le premier venu de sa race ; ce n’est pas, et nous tenons à le déclarer dans les termes les plus courtois, celui qui forme majorité dans sa nation. Il est, pour nous, l’homme de la foi talmudique, celui que son zèle et d’implacables rancunes animent contre la civilisation chrétienne. » Nous disons de même : les Juifs dont nous parlons sont ceux que les documents révèlent, non les autres.

Une observation encore sur l’emploi du mot « juif ». T. Reinach, art. Juifs, dans la Grande encyclopédie, t. XXI, p. 256, dit que, dans les pays où les Juifs sont complètement émancipés et assimilés aux autres citoyens, ils s’appellent volontiers « Israélites » de préférence à « Juifs », une signification fâcheuse étant attachée par les préjugés au nom de « juif ». En France, le nom « Israélite » est seul d’un usage officiel. Ailleurs (Roumanie, Russie, Grèce, Italie), ils sont appelés « Juifs » et « Hébreux ». Historiquement, la transformation du « juif » en « Israélite » a un sens très net : l’Israélite est le juif qui se dénationalise, qui se dégage du culte et du rituel juifs, qui « se métamorphose en homme moderne » et qui, à cette fin, se « détalmudise », se « dérabbinise ». Cf. l’A.-L.-B. Drach, De l’harmonie entre l’Église et la Synagogue, Paris, 1844, t. I, p. 197-198 ; A. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, p. 158, 168, 253. Il n’y a guère qu’une centaine d’années que cette évolution a commencé. L’exactitude historique demande donc de conserver l’appellation de « Juifs » — ou « Hébreux » — quand il ne s’agit pas des temps qui ont suivi la Révolution française. Nous le ferons, mais sans aucune intention blessante.

Bibliographie

Bibliographie.
Travaux d’ensemble : Basnage, , Rotterdam, 1707, 5 vol. ; de Boissy, , Paris, 1780, 1 vol. J.-M.
Jost, , Berlin, 1820-1828, 9 vol., remaniement sous le titre , 1857-1859, 3 vol. A.
Beugnot, , Paris, 1824 G.-B.
Depping, , Paris, 1834 A.
Cerfbeer de Médelsheim, article , dans l’, Paris, 1847, t.
XIII, p. 307-385 J.
Bédarride, , Paris, 1859 H.
Grætz, , Leipzig, 1860-1875, 11 vol., trad. française abrégée par L.
Wogue et M.
Bloch, Paris, 1882-1897, 5 vol. A.
Geiger, , Breslau, 1865-1871, 3 vol., réduction en un volume, 1910 J.
Darmesteter, , Paris, 1881, reproduit dans , Paris, 1896, p. 153-197 T.
Reinach, , Paris, 1884, 4 édit., 1910, et art.

JuifsGrande encyclopédie
JuifsNouveau dictionnaire de géographie universelleRéflexions sur les Juifs
La France juive
L’antisémitisme, son histoire et ses causes
Israël chez les nationse
Israël, Geschichte nachbiblischeRealencyklopädiee
Répertoire des articles relatifs à l’histoire et à la littérature juives parus dans les périodiques de 1783 à 1898

Première partie — La conduite des Juifs envers les chrétiens

I. — Des origines au triomphe de l’Église (313).

§ I. La séparation du christianisme et du judaïsme.

3. La nécessité de la séparation et le danger que constitua le judéo-christianisme. — « Le terme de judéo-christianisme ne s’applique proprement qu’aux chrétiens qui, nés Juifs, ont tenu la Loi pour non abrogée, et se sont trouvés par là en conflit, un insoluble conflit, non seulement avec saint Paul, mais avec tout le christianisme », P. Batiffol, L’Église naissante et le catholicisme, 3e édit., Paris, 1909, p. 286.

Étymologiquement, les judaïsants seraient les païens convertis qui imitèrent les mœurs juives ;
en fait, on appelle judaïsants les membres de l’Église naissante, quelle que fût leur origine, qui regardèrent comme obligatoire pour le salut l’observation, totale ou partielle, de la Loi mosaïque ;
en fait encore, ce furent presque uniquement des chrétiens de sang juif.

À première vue, les prétentions du judéo-christianisme ne semblaient pas sans fondement. Les promesses divines faites à Abraham, à Moïse, etc., portaient que le Messie, issu de leur race, établirait sur la terre le royaume de Dieu, qui serait le royaume d’Israël. Le Christ était venu accomplir la Loi. Juif, il avait choisi ses apôtres parmi les Juifs, et juifs furent les premiers chrétiens. Les apôtres évangélisèrent d’abord la Judée, puis, en dehors de la Judée, les villes où il y avait des Juifs, et les premières églises chrétiennes furent des juiveries. Le christianisme primitif conserva les observances mosaïques : il suffit de se rappeler la prière quotidienne des apôtres et des fidèles de Jérusalem dans le temple. Les traditions du prosélytisme juif allaient dans la même direction.

Il y avait à craindre que les premiers chrétiens, juifs d’origine, ne voulussent calquer sur le judaïsme l’Église chrétienne, demandant aux peuples et aux individus à qui ils portaient l’Évangile de s’affilier, par la circoncision, à la nation juive et donc de renoncer à leur nationalité en même temps qu’à leur culte, — ou, s’ils acceptaient des prosélytes qui ne deviendraient pas juifs, leur attribuant une infériorité véritable dans l’ordre du salut.

Si le christianisme avait suivi cette voie, le « mur de séparation » entre chrétiens et gentils, Eph., II, 14, ne serait jamais tombé. Le christianisme demeurait une religion semblable au judaïsme ;
il n’aurait pas été une religion universelle.

C’est clair pour nous modernes. Mais pour les premiers chrétiens, juifs, patriotes et fidèles observateurs de la Loi, quel problème ! Comment comprendre la nécessité de rompre le lien qui rattachait à la Synagogue l’Église naissante ?

Le judéo-christianisme ne le comprit pas. Il s’obstina, malgré tout, à tenir la Loi pour non abrogée. De là le grand débat des observances légales.

4. Comment la séparation entre le christianisme et le judaïsme s’accomplit. — Nous ne pouvons entrer dans le détail des questions chronologiques assez complexes et des discussions de textes que soulèvent les récits des Actes des Apôtres et de saint Paul. Il ne nous est loisible que d’effleurer le sujet. Le débat se compose de quatre épisodes principaux.

A. — Le baptême du centurion Corneille. Act., X. — Il y a, de par l’ordre du Seigneur, dans l’Église, un gentil qui n’a point passé par la Synagogue. Donc on peut être chrétien sans être juif ;
l’ancienne Loi n’est plus obligatoire, le « mur de séparation » est renversé et l’Église est ouverte à tous. Juifs ou gentils, sans distinction de rite ni de race.

B. — La réunion de Jérusalem. Act., XV ;
Gal., II, 1-10. — La conclusion ne plut pas à tous. « Certains », τινές, Act., XV, 1, virent d’un mauvais œil les conversions opérées par saint Paul parmi les gentils, parce que les convertis n’étaient pas soumis aux observances légales ;
ils déclarèrent que sans la circoncision il n’y a pas de salut. Le concile de Jérusalem reconnut la liberté des gentils impliquée dans le baptême de Corneille.

Il maintint, pour les nouveaux convertis, les quatre prescriptions que l’on imposait aux prosélytes au sens large : abstention des idolothytes, du sang, des viandes étouffées, de la fornication. Mais rien ne fut défini sur la durée et la valeur morale de ces observances ;
mais surtout, le reste de la Loi, principalement la circoncision, ne fut pas exigé, et ni les nouveaux convertis ne furent bannis du salut ni ils n’occupèrent dans l’Église un rang secondaire.

Notons que, si le vrai texte du décret du concile était celui de la version occidentale, la liberté des gentils serait proclamée plus explicitement encore : il contiendrait seulement l’obligation d’éviter l’idolâtrie, l’homicide et la fornication.

C. — Le différend d’Antioche. Gal., II, 11-21. — Après la question des gentils, la question juive. Les gentils étaient sauvés sans la Loi. Les Juifs l’étaient-ils aussi, ou, du moins, la pratique de la Loi ne leur assurait-elle pas une situation privilégiée, et, en outre, l’obligation de pratiquer la Loi, subsistant pour eux, ne les empêchait-elle pas de communiquer avec les païens, même convertis, ce qui était une autre façon de tenir les païens convertis pour inférieurs aux chrétiens d’origine juive ? En cessant, par crainte de « certains », τινάς, qui étaient venus de Jérusalem, d’auprès de Jacques, de vivre en communion avec les convertis de la gentilité, saint Pierre entrait en apparence dans les vues de gens qui s’attachaient à un principe faux : la nécessité de la Loi pour le salut chez les Juifs.

Saint Paul signala les conséquences d’une pareille conduite. Il n’enseigne pas, d’une façon générale, que les Juifs doivent rompre avec les observances. Il admet qu’on les maintienne, « pourvu qu’on ne les regarde pas comme nécessaires pour le salut et qu’on se dise que par elles-mêmes elles ne sont rien et n’ont aucune valeur en Jésus-Christ ». Cf. J. Thomas, Mélanges d’histoire et de littérature religieuse, p. 100-111.

La liberté des gentils avait été reconnue au concile de Jérusalem ;
l’incident d’Antioche permit d’affirmer l’affranchissement des Juifs chrétiens.

D. — Le judéo-christianisme rejeté hors de l’Église. — Il y eut des judéo-chrétiens pour accepter ce principe, tout en ne renonçant pas à leurs usages traditionnels. Ce furent les orthodoxes. La ruine de Jérusalem (70) éclaira bon nombre d’entre eux et les détacha du mosaïsme. D’autres persistèrent dans une fidélité respectable, gardant la Loi sans méconnaître la vérité de l’Évangile. Ils disparurent lentement.

Beaucoup de judéo-chrétiens répudièrent l’idée de l’affranchissement des Juifs. Des missionnaires judaïsants suivirent saint Paul, pas à pas, dans ses courses apostoliques, pour discréditer sa personne, contredire son enseignement, et même convertir les pagano-chrétiens aux pratiques juives. Saint Paul mena résolument la lutte. La lettre aux Galates condamne sans détour l’erreur judaïsante.

« La circoncision n’est rien, dit-il, ni l’incirconcision, mais la nouvelle création », par quoi il faut entendre, comme il s’en est expliqué plus haut, « la foi qui agit par la charité », VI, 15 ;
V, 6. Telle est la règle, κανών, à laquelle on doit se conformer, conclut-il, VI, 16 ;
à ceux qui s’y tiendront paix et miséricorde !

Dans l’épître aux Romains, saint Paul va plus loin encore. Il déclare que, en fait, le rôle d’Israël est présentement fini. Dieu, irrité de sa conduite, l’a délaissé. Un temps viendra où ses restes se sauveront. Maintenant, c’est aux gentils que vont les promesses divines.

Ainsi les judéo-chrétiens obstinés furent rejetés hors du christianisme. L’Église « venait de séparer hardiment sa cause de la destinée précaire d’une nation. Elle avait refusé de se rendre solidaire des petites contingences historiques pour ne pas manquer à sa mission universelle. La chaloupe de Pierre coupait l’amarre qui la tenait attachée au port, et elle gagnait les hautes mers où l’attendaient les tempêtes sans doute, mais aussi les pêches miraculeuses ». G. Kurth, L’Église et les Juifs, dans L’Église aux tournants de l’histoire, p. 28.

§ II. Les actes

§ II. Les actes.

5. Les Juifs persécutent les chrétiens. — La scission n’était pas accomplie quand s’ouvrit la première persécution. Les apôtres évangélisaient les Juifs, allant, et de préférence, dans leurs synagogues ;
ils n’entendaient pas se mettre en dehors de la loi juive ni soustraire leurs frères en Jésus-Christ, juifs comme eux, à l’observation de la Loi ;
nulle autorité ne les avait encore avertis que l’accomplissement de la Loi était l’abrogation de la Loi. De leur côté, les Juifs les considéraient comme des Juifs dissidents, comme des traîtres, et les traitaient en conséquence.

Dès les premiers jours, Pierre et Jean furent arrêtés, battus de verges, avec défense de prêcher le nom de Jésus. Étienne fut lapidé. Des hommes et des femmes furent traînés en prison sur l’ordre des princes des prêtres, et l’émoi fut tel que les fidèles se dispersèrent dans la Judée et la Samarie. De 41 à 44, les procurateurs de Judée sont remplacés par le roi Hérode Agrippa, qui fait décapiter saint Jacques le Majeur, et, videns quia placeret Judæis, apposuit ut apprehenderet et Petrum, Act., XII, 3. À maintes reprises, les Juifs complotent la mort de Paul. En 62, sont lapidés Jacques, frère du Seigneur, et plusieurs chrétiens.

En 117, saint Siméon, évêque de Jérusalem, subit le martyre. Le pseudo-messie Bar-Kokebas s’acharne contre les chrétiens et les massacre, à moins qu’ils ne renient et blasphèment le Christ, dit saint Justin, I Apol., XXXI. L’anonyme, qui a écrit Contre les Cataphrygiens et dont Eusèbe nous a conservé un fragment, H. E., V, XVI, raconte que les femmes qui manifestaient l’intention de se convertir étaient flagellées ou lapidées.

Des textes de peu de valeur nous parlent encore de quatre martyrs, dont les noms sont inscrits au martyrologe romain : ce sont les saints Timon, l’un des sept premiers diacres, à Corinthe (19 avril), Joseph le Juste (20 juillet), Cléophas, disciple du Christ, à Emmaüs (26 septembre), et sainte Matrone, à Thessalonique (15 mars).

6. Les Juifs demandent à l’autorité civile de persécuter les chrétiens. — De même qu’ils l’ont fait sur Pilate, ils pèsent sur les détenteurs de l’autorité romaine — les Actes nomment Félix et Festus, procurateurs de la Judée, et Gallion, proconsul de l’Achaïe — et, eux, les vaincus de Rome, au nom des intérêts de Rome ils réclament le châtiment des chrétiens : hi omnes contra decreta Cæsaris faciunt, regem alium dicentes esse Jesum, Act., XVII, 7.

Une occasion s’offrit de désigner les chrétiens aux rigueurs impériales. À la suite de l’incendie de Rome (64), Néron rejeta sur les chrétiens la responsabilité de l’événement. Pourquoi les chrétiens seuls, et non les Juifs ? Jusque-là, Juifs et chrétiens étaient confondus par le pouvoir. Comment la confusion cessa-t-elle ? D’après Renan, L’Antéchrist, 1re édit., Paris, 1873, p. 156-161, il est vraisemblable que ce fut par une intervention des Juifs qui avaient leurs entrées secrètes chez Néron, spécialement de Poppée, femme de Néron, une demi-juive, une prosélyte au sens large du mot, qui exerçait sur Néron une influence souveraine. Un passage de saint Clément, I ad Cor., V-VI, corrobore cette hypothèse.

Il met en garde les fidèles de Corinthe contre la « jalousie » qui a valu aux saints apôtres Pierre et Paul tant de vexations et finalement le martyre, et beaucoup d’outrages et de tortures à une grande foule d’élus qui sont venus s’adjoindre aux deux apôtres et qui ont laissé parmi nous un magnifique exemple. Évidemment il s’agit des martyrs de la persécution néronienne.

La même « jalousie », la même animosité ou haine, ζῆλος, qui a poursuivi saint Pierre et saint Paul, est cause de la persécution qui les a fauchés. Ce ne peut être qu’une animosité entre membres d’une famille commune, c’est la « jalousie » des Juifs.

7. Les Juifs applaudissent et concourent aux persécutions. — En 155, à Smyrne, le 23 février, jour de « grand sabbat », les Juifs sont mêlés à la foule qui réclame des supplices pour saint Polycarpe. Quand il est condamné au feu, la populace court chercher du bois et des fagots ;
« selon leur habitude, c’étaient les Juifs qui montraient le plus d’ardeur à cette besogne ».

Polycarpe étant mort, les chrétiens se préparent à recueillir ses restes ;
les Juifs s’y opposent, et telle est leur turbulence que le centurion effrayé ordonne de replacer le cadavre sur le bûcher. Martyrium s. Polycarpi, XII, XIII, XVII, XVIII. À Smyrne encore, en 260, au jour anniversaire du martyre de Polycarpe, saint Pionius et ses compagnons, Sabine et Asclépiade, comparaissent devant le juge. Les Juifs et les Juives sont venus en grand nombre.

Ils insultent les chrétiens qui refusent d’apostasier : « Ces gens-là ont trop duré », s’écrient-ils ;
ils rient de ceux qui sacrifient. Ce qui leur vaut une brûlante invective de Pionius : « Nous sommes ennemis, soit, mais nous sommes des hommes malgré tout. En quoi avez-vous à vous plaindre de nous ? Avons-nous harcelé de notre haine quelqu’un des vôtres ? En avons-nous, avec une avidité de bête féroce, contraint un seul à sacrifier ? » Passio s. Pionii, III-IV, XIII-XIV.

Au moment où l’on veut forcer, à Héraclée, saint Philippe et son diacre Hermès à sacrifier aux idoles (304), dans les yeux d’une partie de l’assistance on lit la pitié, dans ceux des autres une joie cruelle ;
les Juifs sont parmi les plus violents, Passio s. Philippi Heracleensis, VI.

Les actes de saint Ponce de Cimiez (261) et ceux de sainte Marciane de Césarée, en Mauritanie (303), nous montrent également les Juifs excitant les païens contre les martyrs. Ces actes sont de valeur moindre que les précédents ;
E. Le Blant, Les actes des martyrs, supplément aux Acta sincera de Ruinart, Paris, 1882, p. 82, estime que ceux de Ponce méritent quelque créance, et Tillemont, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, Paris, 1698, t. V, p. 263, en dit autant de ceux de Marciane.

8. Les Juifs suscitent les persécutions par leurs calomnies. — Il semble bien que ce sont les Juifs qui colportent, « commis-voyageurs de la calomnie », dit Renan, Marc-Aurèle et la fin du monde antique, 3e édit., Paris, 1882, p. 60, les accusations diverses qui amenèrent les persécutions contre les chrétiens, et qu’ainsi la responsabilité des persécutions leur incombe dans une large mesure. Saint Justin l’affirme, Dial., XVII, cf. X, CVIII, CXVII.

Tertullien le répète, Apol., VII ;
Ad nation., I, XIV : Quod enim aliud genus seminarium est infamiæ ? Adv. Marcion., III, XXIII ;
Scorp., X : Synagogas Judæorum fontes persecutionum, dit-il. À son tour, Origène, C. Cels., VI, XXVII, rappelle comme un fait certain l’origine juive de ces calomnies qui ont été si funestes au christianisme et qui le sont encore. Il spécifie que l’accusation de manger, dans les réunions nocturnes, des enfants égorgés vient d’eux ;
cette accusation de meurtre rituel, dont ils ont tant souffert, les Juifs l’auraient donc forgée et dressée en machine de guerre contre les chrétiens. Eusèbe reproduit les dires de saint Justin. Assurément, tout cela est fort grave.

Les païens étaient habitués à accueillir les Juifs par des plaisanteries d’un tour grivois ou obscène, et, entre autres choses, ils les accusaient d’adorer une tête d’âne. Faut-il admettre, avec Dom Leclercq, L’Afrique chrétienne, Paris, 1904, t. I, p. 116, que « ceux-ci, vexés, s’étaient ingéniés à reporter sur les chrétiens cette imputation », et qu’ils y avaient réussi, à preuve le « crucifix » du Palatin et autres caricatures analogues qui nous sont parvenues à plusieurs exemplaires ? Faut-il rejeter sur les Juifs le scandale de l’exhibition, à Carthage, par un valet d’amphithéâtre, juif d’origine mais renégat, d’une peinture munie de cette inscription dégoûtante : Deus christianorum onokoites (et non onokoetes, odieux mais moins révoltant) ? Cf. Dom H. Leclercq, dans le Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, 1907-1909, t. I2, col. 2041-2047. En l’absence d’arguments qui s’imposent, nous aimons mieux croire que les Juifs ne furent pour rien dans ces horreurs.

Ce qui précède suffit, et au delà, pour s’expliquer le mot de saint Justin, Dial., CX : « Pour autant qu’il dépend de vous et de tous les autres hommes (les païens), chaque chrétien est banni non seulement de ses propriétés à lui, mais du monde entier, car à aucun chrétien vous ne permettez de vivre. » Même note dans l’Épître à Diognète, V : « Les Juifs font la guerre aux chrétiens et, pendant ce temps, les gentils les persécutent » ;
dans saint Hippolyte, In Dan., I, XXI.

Tertullien dégage à sa manière l’impression qui résulte de toute leur conduite, Apol., VII : Tot hostes ejus quot extranei, et quidem proprii ex æmulatione Judæi.

§ III. La polémique

§ III. La polémique.

Sous ce titre, nous comprenons toute lutte, quelle que soit sa forme, qui ne tend pas directement à faire malmener ou mettre à mort les contradicteurs, et donc les attaques de tout genre contre la foi chrétienne, les divers modes du prosélytisme juif et ses résultats. Quant aux controverses orales entre les Juifs et les chrétiens, elles seront exposées lorsque le moment sera venu d’étudier la polémique antijuive des chrétiens.

9. Les diverses formes de la polémique. — Il y a l’enseignement officiel des rabbins s’efforçant de prémunir leurs coreligionnaires contre le christianisme par leurs discours et par les pratiques de la liturgie. Et il y a les écrits. Ils n’abondent pas. Et même nous ne possédons aucun écrit de polémique directe. I. Loeb, Revue de l’histoire des religions, t. XVII, p. 314, dit que « les chrétiens étaient obligés d’attaquer le judaïsme : l’avenir de la religion nouvelle en dépendait. Ils se mirent à l’œuvre avec acharnement ;
on les vit fouiller la Bible, tourner et retourner chaque mot et chaque lettre du texte… Les Juifs furent d’abord stupéfaits et ahuris de cette tactique aventureuse, il leur fallut du temps pour s’y habituer… Il semble que les Juifs, à cette époque, n’aient pas un goût prononcé pour ces luttes ». L’observation est juste. Peut-être faut-il la compléter en disant que, après la ruine de Jérusalem, le judaïsme a systématiquement ignoré le christianisme ;
pour empêcher la pénétration, on préférait s’abstenir de tout échange de pensées.

Cependant, un moment ou l’autre, la rencontre était inévitable et l’on éprouvait le besoin de combattre l’objection chrétienne. Les écrits rabbiniques des premiers siècles mentionnent quelques vives ripostes assénées aux partisans de la doctrine nouvelle par les plus savants maîtres. Et, à défaut d’écrits se donnant franchement comme une attaque du christianisme, nous avons, parmi les apocryphes qui pullulèrent alors, plusieurs ouvrages qui peuvent se rattacher à la polémique antichrétienne des Juifs.

Tels, dans une certaine mesure, d’après Richard Simon, « les pseudo-Évangiles juifs des premiers siècles, où l’on va trop souvent chercher de prétendus récits d’édification », et qui sont « proprement des contre-Évangiles, œuvre de haine antichrétienne au premier chef », H. Margival, Richard Simon, dans la Revue d’histoire et de littérature religieuses, Paris, 1896, t. I, p. 182-183.

Tel encore le Livre des Jubilés, dont l’argumentation « pourrait bien être une apologie passionnée de la Loi dirigée contre le christianisme, les écrits de saint Paul y compris », M.-J. Lagrange, dans la Revue biblique, Paris, 1899, t. VIII, p. 158. Tels sans doute des fragments pseudo-sibyllins. L’éditeur de la meilleure édition des Oracula sibyllina, J. Geffcken, croit, Komposition und Entstehungszeit der Oracula sibyllina, Leipzig, 1902, que les livres XI et XII sont en partie contre les chrétiens.

Devant traiter séparément du Talmud, nous n’utilisons pas maintenant la partie du Talmud qui fut composée durant cette période. Disons, d’un mot, qu’on y trouve des attaques plus ou moins directes contre le christianisme. De même dans les midraschim, dont la série s’inaugure au IIe siècle.

10. Le fond de la polémique.A. Contre les chrétiens. — « Vous nous haïssez », dit saint Justin aux Juifs, Dial., CXXXIII, cf. XCV, CXXXVI. Et il leur reproche avec insistance de déshonorer les chrétiens autant qu’ils le peuvent, de jeter sur eux les « vêtements sordides » du langage infamant, de les maudire, de les couvrir d’imprécations dans leurs synagogues, XVI, cf. XLVII, XCIII, XCV, CVIII, CXVII, CXXIII, CXXXIII.

C’est une question, et non peut-être entièrement résolue, de savoir comment Justin connut les façons de penser et de parler qui avaient cours chez les Juifs. Probablement il fait allusion à la prière principale du judaïsme, l’Amida ou Chemoné-esré, qui était récitée trois fois par jour : le matin, à midi et le soir. Elle se composait de dix-huit bénédictions ou paragraphes.

Vers l’an 80 après Jésus-Christ, entre le 11e et le 12e paragraphes on intercala une imprécation ainsi formulée : « Que les apostats n’aient aucune espérance et que l’empire de l’orgueil soit déraciné promptement de nos jours ;
que les nazaréens et les minim périssent en un instant, qu’ils soient effacés du livre de vie et ne soient pas comptés parmi les justes ! Béni sois-tu, Iah, qui abaisses les orgueilleux ! » Dans ce texte, les nazaréens sont nommés en toutes lettres ;
mais ils ne sont nommés expressément que dans la recension palestinienne de cette prière, découverte, au Caire, par S. Schechter, publiée par lui dans The Jewish quarterly review, Londres, 1898, t. X, p. 654-659, reproduite par M.-J. Lagrange, Le messianisme chez les Juifs, Paris, 1909, p. 338-340. Les autres textes ne mentionnent que les minim.

Qu’est-ce que les minim ? Question difficile à résoudre. Étymologiquement, le min est un hérétique ;
les minim sont donc des Juifs de différentes sectes. C’est trop restreindre la portée de l’expression que de l’appliquer uniquement, avec Friedländer, à des gnostiques juifs, à des antinomistes de la diaspora antérieurs au christianisme.

« Cependant si, en droit, les minim sont des hérétiques de plusieurs sortes, il faut reconnaître qu’en fait les rabbins visent le plus souvent », dans leurs textes relatifs aux minim, « les Juifs devenus chrétiens, et surtout ceux qu’on doit en toute rigueur nommer judéo-chrétiens, parce qu’ils ne voulaient pas rompre avec le judaïsme », Lagrange, op. cit., p. 292.

On a même prétendu que les minim furent seulement les judéo-chrétiens, que les sectes judéo-chrétiennes, informées des décisions du sanhédrin concernant la malédiction dont nous avons parlé accusèrent les Juifs de maudire Jésus trois fois par jour, et que « cette imputation… repose sur un malentendu. Ce n’est pas au fondateur du christianisme ni à la généralité des chrétiens, mais aux seuls minéens que s’appliquait la formule de malédiction. Toutes ces lois ne visaient nullement les pagano-chrétiens ».

Observant que seule la recension palestinienne de la Chemoné-esré nomme et les nazaréens et les minim, il pense que les nazaréens sont les chrétiens, distingués ici des minim ou hérétiques en général, et qu’ailleurs « c’est sans doute par prudence qu’on supprima le mot “nazaréen”, celui de minim représentant suffisamment la chose », p. 294, n. 3.

Quelle que soit la valeur de cette hypothèse, il est certain que le min du temps qui a suivi l’insertion de la formule imprécatoire dans la Chemoné-esré, le min du Talmud, « est souvent un chrétien », I. Loeb, loc. cit., p. 313. Et, alors même que primitivement l’anathème de la Chemoné-esré n’aurait atteint que le judéo-christianisme, plus tard il engloba incontestablement tous les chrétiens.

Depuis des siècles, le judéo-christianisme n’avait laissé aucune trace, et la prière restait toujours en usage ;
peut-être l’est-elle encore dans les synagogues. En 1796, les Juifs de Hollande, émancipés du judaïsme officiel, retranchèrent la malédiction qui se récitait depuis seize cents ans. Sur quoi H. Grætz, fidèle à sa thèse, répète, trad. M. Bloch, t. V, p. 117, que ce paragraphe avait été composé à l’origine contre les judéo-chrétiens, mais ajoute que « des ignorants » l’appliquaient à tous les chrétiens sans exception. Or, cette réforme et d’autres, « si innocentes en réalité, excitèrent la colère des rigoristes, qui menacèrent de mort les membres de la nouvelle communauté et auraient mis leurs menaces à exécution sans l’intervention de la force armée ».

En outre, les Juifs donnent aux chrétiens le nom méprisant de « nazaréens », Act., XXIV, 5 ;
quelque chose de bon pouvait-il venir de Nazareth ? C’est d’eux probablement que procède encore l’appellation de « galiléens », chère à Julien l’Apostat. Ils les appellent parfois « sadducéens ». Cf. I.-M. Rabbinowicz, Législation civile du Talmud, Paris, 1878, t. II, p. XXVII.

Ils tendent à s’isoler. « Vos maîtres, dit saint Justin, ne vous permettent pas de nous entendre et de vous entretenir avec nous », Dial., CXII.

B. Contre le christianisme. — Les Juifs combattent les dogmes du christianisme et l’exégèse de ses docteurs. Sur le terrain scripturaire ils n’ont pas toujours tort. Par exemple, plusieurs passages de la Bible, que saint Justin leur reproche d’avoir supprimés, sont des interpolations subies par le texte des Septante, Dial., LXXI-LXXIII, édit. G. Archambault, Paris, 1909, t. I, p. 345-355 (cf. les notes de l’éditeur). On ne saurait être surpris qu’ils voient dans le christianisme un rival plus redoutable que le paganisme.

« Il vaudrait encore mieux que tu philosophasses sur la philosophie de Platon ou de quelque autre, en t’exerçant à la force, à la continence ou à la tempérance, que de te laisser décevoir par les doctrines trompeuses et te faire le disciple d’hommes de rien » ;
ces mots que saint Justin met sur les lèvres de Tryphon, Dial., VIII, ont un écho saisissant dans des paroles du célèbre Rabbi Tarphon, qui fut peut-être le Tryphon du Dialogue. Cf. E. Renan, Les Évangiles, Paris, 1877, p. 41. Pour les Juifs, le christianisme est l’ennemi. On se l’explique.

Tout de même, quand on se rappelle tout ce que le paganisme recouvrait d’erreurs et de vices et combien il était opposé aux maximes et aux doctrines juives, on se fait malaisément à l’idée qu’ils l’aient préféré au christianisme.

Le comble, ce sont les vilenies contre le Christ.

Après la résurrection de Jésus, les Juifs ont-ils envoyé, par tout l’univers, des messagers avec des lettres destinées aux Juifs de la diaspora et portant qu’une secte s’était élevée en Palestine, que son auteur était un imposteur de Galilée, nommé Jésus, mort en croix, que ses disciples avaient dérobé nuitamment son cadavre et trompaient le monde en affirmant qu’il était ressuscité et monté au ciel ? Eusèbe, In Is., XVIII, 1, déclare l’avoir lu dans les « écrits des anciens ».

Il y a des chances pour qu’il désigne par là le Dialogue avec le juif Tryphon, XVII, CVIII, cf. CXVII, où saint Justin raconte la chose. On a pensé que « vraisemblablement le dire de Justin est une supposition suggérée par le récit de la démarche faite par les princes des prêtres et les pharisiens auprès de Pilate, Mat., XXVII, 62-66 », P. Batiffol, Revue biblique, Paris, 1906, 2e série, t. III, p. 621. Il est difficile de se prononcer sur ce point. En tout cas, il n’y a pas à douter du caractère apocryphe de trois de ces lettres qu’on prétendait conservées par les Juifs de Worms, d’Ulm et de Ratisbonne : cf. Tillemont, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique, Paris, 1693, t. I, p. 155 ;
Basnage, Histoire des Juifs, Rotterdam, 1706, t. IV, p. 1081 ;
de Boissy, Dissertations critiques pour servir… de supplément à l’Histoire de M. Basnage, Paris, 1785, t. II, p. 5.

Que saint Justin ait été induit en erreur sur un fait ancien, c’est possible. Mais son témoignage vaut sûrement quand il parle des Juifs du IIe siècle. Il les représente « éclatant de rire » quand on nomme le Christ et se livrant à des « protestations bruyantes », ce qui s’explique, mais aussi « inconvenantes », ce qui est inexcusable, Dial., VIII, IX.

Il y a pire ;
les Juifs maudissent le crucifié, ils raillent ses meurtrissures, ils l’insultent, comme le leur enseignent les chefs des synagogues après la prière, Dial., CXXXVII, cf. XXXV, XCV, CVIII, CXVII, CXXXVI. Ils se glorifient de l’avoir tué ;
cf. saint Hippolyte ou l’auteur, quel qu’il soit, du fragment contre les Juifs qui lui est attribué. Ils le traitent de magicien ;
cf. Justin, Dial., CXXXVII ;
Passio sancti Pionii, XIII. Ils descendent aux imputations les plus grossières.

Ils le disent né de l’adultère. Peut-être la calomnie odieuse était-elle déjà répandue dans les parages où vivait saint Jean ;
cf. T. Calmes, L’Évangile selon saint Jean, Paris, 1904, p. 297-299. Celse en avait recueilli l’écho, et s’en était servi contre les chrétiens ;
cf. Origène, C. Cels., I, XXVIII, XXXII, XXXIII, LXIX ;
II, V. Le texte d’Origène résumant Celse et donnant pour père à Jésus un soldat romain « n’est que trop clair. L’intention était non seulement d’attaquer la naissance légitime de Jésus, mais encore de mettre en doute sa nationalité, en le disant fils d’un soldat (donc) romain », Revue biblique, 2e série, 1910, t. VII, p. 645, n. 3.

Bibliographie. — Le judéo-christianisme : J. Thomas, L’Église et les judaïsants à l’âge apostolique, dans Mélanges d’histoire et de littérature religieuse, Paris, 1899, p. 1-195 ;
G. Kurth, L’Église et les Juifs, dans L’Église aux tournants de l’histoire, 2e édit., Paris, 1900, p. 14-34 ;
G. Hoennicke, Das Judenchristentum im ersten und zweiten Jahrhundert, Berlin, 1908 (copieuse bibliographie) ;
A. de Boysson, La Loi et la foi. Étude sur saint Paul et les judaïsants, Paris, 1912 ;
E. Monier, Les débuts de l’apologétique chrétienne. L’apologétique des apôtres avant saint Jean, Brignais, 1912, p. 83-151.

Les actes et la polémique : G. Rosel, Juden und Christenverfolgungen bis zu den ersten Jahrhunderten des Mittelalters, Münster, 1898 ;
E. Le Blant, La controverse des chrétiens et des Juifs aux premiers siècles de l’Église, dans les Mémoires de la société nationale des antiquaires de France, 6e série, Paris, 1898, t. VII, p. 229-250 ;
H. Leclercq, Les martyrs, Paris, 1908, t. IV, p. XX-CVI ;
M.-J. Lagrange, Le messianisme chez les Juifs, Paris, 1909.

II. — Les actes

§ I. Les Juifs et l’État. § II. Les Juifs et l’Église.

§ I. Les Juifs et l’État

11. De 313 à 1100. — Après le triomphe de l’Église, la situation des Juifs vis-à-vis des chrétiens était changée. Il était évident que leurs méfaits seraient punis, et ils le furent. La répression, à son tour, excita des pensées de revanche et conduisit plus d’une fois les Juifs à des excès nouveaux. Des relations engagées de la sorte ne pouvaient que difficilement s’améliorer.

Ce qui gâte les affaires, c’est le rôle antinational que jouent les Juifs et celui qu’on leur prête. Dans l’État qui les accueille, ils passent pour former un État distinct et souvent ennemi.

En Palestine, ils supportent mal les Romains qui sont venus s’installer chez eux. C’est naturel ;
il l’est tout autant que leurs révoltes indisposent les empereurs. Héraclius, tout particulièrement, conçoit de l’irritation quand les Perses s’emparent, avec leur aide, de Jérusalem et de la Judée (614).

En Espagne, ils trament une conjuration de concert avec les Juifs d’Afrique, pour ouvrir aux Arabes la péninsule (694) ;
quelques années plus tard, ils s’allient aux Arabes qui envahissent et conquièrent l’Espagne (711), et, en 852, ils livrent Barcelone. En France, ils accusent saint Césaire de vouloir remettre aux Francs et aux Burgondes Arles possédée alors par les Visigoths, et c’est un juif qui, de la part de ses coreligionnaires, offre aux assiégeants de les introduire dans la place (508).

À Toulouse dura jusqu’au XIIe siècle l’usage de la colaphisation : le vendredi saint, le syndic de la communauté juive recevait un soufflet, sous les yeux du comte, en punition d’une trahison commise par les Juifs au profit des musulmans. Les détails que fournit là-dessus la Vie tardive de saint Théodard, Acta sanctorum, 3e édit., Paris, 1866, maii, t. I, p. 145-149, sont légendaires ;
l’origine de la colaphisation paraît certaine. Le même usage existait à Béziers, sans doute pour le même motif.

En 845, la ville de Bordeaux fut livrée par les Juifs aux Normands. En 1009, quand on sut que les musulmans venaient de renverser, à Jérusalem, l’église du Saint-Sépulcre, la clameur populaire imputa cette destruction aux Juifs, coupables d’avoir excité le calife Hakem contre les chrétiens : le pape Sergius IV, dans l’encyclique adressée à toute la chrétienté après cette catastrophe (authenticité douteuse), attribue cet acte impiis paganorum manibus, sans aucune allusion aux Juifs. Cf. J. Lair, dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 4e série, Paris, 1857, t. III, p. 250.

12. De 1100 à 1500. — L’accusation de pactiser sournoisement avec les Sarrasins reparaît au cours des croisades. À la fin du XIIIe siècle, c’est avec les Mongols qu’ils se seraient entendus contre les chrétiens de la Hongrie. Ils passent, avec les lépreux, pour avoir empoisonné les fontaines pendant les grandes pestes du commencement du XIVe siècle, et ourdi, en Espagne, un complot au bénéfice du roi de Grenade et du sultan de Tunis.

On a une lettre qu’ils auraient écrite au « prince des Sarrasins maître de l’Orient et de la Palestine », et celles qu’ils auraient reçues de Tunis et de Grenade. On possède aussi une lettre des « plus grands rabbins et satrapes de la loi juive » traçant, en 1489, de Constantinople, un programme de mainmise par tous les moyens sur la fortune, la vie et les consciences des fidèles ;
elle a été publiée par J. de Medrano, La Silva curiosa, Paris, 1583, et par J. Bouis, La royalle couronne des roys d’Arles, Avignon, 1641.

L’authenticité de ces pièces a été jugée plus que suspecte. L’exemplaire adressé aux Juifs d’Arles est apocryphe ;
celui qui s’adresse aux Juifs d’Espagne semble une fabrication espagnole du XVIe siècle, dont le but aurait été d’aggraver les mesures de rigueur prises contre les marranes après l’expulsion de 1492, à moins que ce ne soit tout simplement un « pastiche agréablement tourné ». Cf. A. Morel-Fatio, Les lettres des Juifs d’Arles et de Constantinople, dans la Revue des études juives, 1880, t. I, p. 301-304.

Ce qui est, au contraire, établi, c’est que, dans cette Espagne où l’unité nationale se forma lentement, à travers tant d’obstacles, par une lutte sans fin contre l’islamisme, les Juifs firent trop souvent cause commune avec l’ennemi. Ailleurs et, plus ou moins, partout où ils furent en nombre, les Juifs exercèrent une usure oppressive. Il suffit, pour le moment, de mentionner ce motif de plaintes.

13. De 1500 à nos jours. — L’usure a continué de rendre les Juifs impopulaires. Çà et là a été renouvelée l’accusation d’avoir trahi des chrétiens au profit des Turcs. En Espagne, les Juifs ont été un principe de décomposition nationale ;
H. Grætz le reconnaît quand il parle, trad., t. V, p. 229, de ces pseudo-convertis ou marranes qui, sous le masque chrétien, ont entretenu dans leur cœur, avec un soin jaloux, la flamme sacrée de la religion paternelle et ont sapé les fondements de la puissante monarchie catholique. L’antisémitisme de ces dernières années a dénoncé les Juifs comme un danger national pour les États où ils se sont implantés.

§ II. Les Juifs et l’Église

Les Juifs apparaissent, le long des âges, ce qu’ils ont été dès le commencement : les ennemis infatigables des disciples du Christ.

14. De 313 à 1100. — Les Juifs attentent à la vie des chrétiens et concourent aux persécutions dès qu’elles renaissent. « Les païens et les Juifs ont lutté jadis les uns contre les autres, dira saint Basile, Contra Sabell., Hom., XXIV, 1 ;
maintenant les uns et les autres luttent contre le christianisme. » En Palestine, le comte Joseph manque périr des brutalités des Juifs qui l’ont surpris à lire l’Évangile. Ils collaborent joyeusement avec Julien l’Apostat.

Julien, qui les méprise, soucieux de les gagner, se recommande à leurs prières, car il connaissait, observe Sozomène, H. E., V, XXII, leur hostilité impitoyable envers les chrétiens. Cf. saint Grégoire de Nazianze, Orat. IIa contra Julian., III ;
Socrate, H. E., III, XVII. On sait la piteuse issue de la tentative de reconstruction du temple de Jérusalem décidée pour démentir les prophéties. Les Juifs, du moins, usèrent des pires violences contre les fidèles et brûlèrent des églises.

En Perse, la persécution de Sapor est fomentée par les Juifs, « ces perpétuels ennemis des chrétiens, qu’on retrouve toujours dans les temps d’orage, constants dans leur haine implacable et ne reculant devant aucune accusation calomnieuse », disent les actes de saint Siméon-bar-Sabâé, patriarche de Séleucie († 341), écrits par Marouta, évêque de Maïpherqat, qui vivait à la fin du IVe siècle.

Les actes de sainte Tarbo et de sa sœur portent que, la reine de Perse étant tombée malade, les Juifs, ces « éternels ennemis de la croix », lui persuadèrent que les deux chrétiennes, pour venger la mort de leur frère Siméon, avaient procuré cette maladie par leurs recettes magiques. Enfin, ils aidèrent à la destruction des églises.

À Singara, aujourd’hui Sindjar (près de Mossoul), en 390, le petit Abdu’l-Masîh, qui s’était converti au christianisme, fut égorgé par son père. En 415, à Imnestar (Syrie), les Juifs crucifient un enfant chrétien ;
de là, entre Juifs et chrétiens, des collisions sanglantes.

Dans le royaume des Himyarites (Homérites), le roi Dhou-Nowas, juif de religion, déchaîne une persécution meurtrière. Les auteurs de cette persécution sont bien des Juifs, et non des ariens, cf. la bibliographie donnée par Dom H. Leclercq, Les martyrs, Paris, 1908, t. IV, p. CIII.

À Antioche, en 608, les Juifs se précipitèrent un jour sur les chrétiens, « en tuèrent un grand nombre et brûlèrent les cadavres. Ils s’acharnèrent surtout, dit Grætz, trad., t. III, p. 255, contre le patriarche Anastase [II], nommé le Sinaïte, lui infligèrent les plus cruels traitements et le traînèrent à travers les rues avant de lui donner la mort ». Saint Anastase est honoré le 21 décembre, et son nom est inscrit au martyrologe romain.

Dans la Palestine, tombée au pouvoir des Perses (614), les Juifs massacrent les chrétiens par milliers, incendient les églises et les couvents. Quand l’empereur Héraclius a repris la Palestine, il interroge Benjamin de Tibériade, l’organisateur du mouvement, sur la cause de sa fureur contre les chrétiens : « Parce qu’ils sont les ennemis de ma foi », répond Benjamin.

Des textes de valeur médiocre ou nulle indiquent à tout le moins l’impression produite par les procédés habituels des Juifs. C’est le cas de la légende de l’enfant juif qui reçut l’eucharistie avec des enfants chrétiens et qui, jeté par son père, lequel était verrier, dans une fournaise, fut respecté par les flammes. E. Wolter, Die Legende vom Judenknaben, dissertatio inauguralis, Halle, 1879, cite trente textes grecs, latins, français, espagnols, allemands, arabes, éthiopiens, qui contiennent ce récit.

Légendaires également les actes de saint Mantius, esclave de Juifs dans le Portugal, tué en haine de la foi, au Ve ou VIe siècle, et honoré le 21 mai. Cf. Acta sanctorum, 3e édit., Paris, 1866, maii, t. V, p. 31-36. Sur le moine Eustratius, vendu à un juif de la Chersonèse, et qui, ne voulant pas apostasier, fut crucifié par son maître, en 1010 (il est honoré le 29 mars), cf. J. Martinov, Annus eccles. græco-slavus, dans les Acta sanctorum, Paris, 1864, octob., t. XI, p. 99.

Sans aller jusqu’à l’effusion du sang, les Juifs ont encore diverses manières de molester les chrétiens. Ils maltraitent les Juifs qui ont embrassé le christianisme. Ils prêtent main-forte aux ennemis de la foi orthodoxe. Entre l’arianisme et le judaïsme il y avait des idées communes, et, au rapport de saint Basile, De Spiritu Sancto, XXIX, 77, plusieurs, las des subtilités de l’arianisme et s’inspirant de ses principes, retournèrent à la Synagogue. Mais c’était assez que l’arianisme battît en brèche l’Église pour lui assurer les sympathies juives. Il faut lire l’Apologia contra arianos de saint Athanase pour savoir jusqu’où descendirent les Juifs unis aux païens, ces autres alliés de l’arianisme.

Les invasions des barbares ont multiplié les guerres et amené, notamment dans les Gaules, une recrudescence de l’esclavage. Les Juifs achètent des esclaves chrétiens qu’ils revendent à des étrangers, païens ou musulmans. Cf. P. Allard, article Esclavage, t. I, col. 1487-1488. Agobard parle, De insolentia Judæorum, VI, d’un enfant volé par des Juifs et vendu en Espagne. Les Juifs pèsent de leur haine sur les petites gens qu’il est facile d’opprimer.

La législation impériale se propose de remédier au mal. Les lois portées contre les Juifs ne le sont pas au hasard ni contre des crimes chimériques ;
les excès dont il s’agit sont prévus parce qu’ils ont existé déjà. Comme il est révélateur, par exemple, ce trait d’une constitution de Théodose II interdisant aux Juifs les fonctions publiques : nec carcerali præsint custodiæ ne christiani, ut fieri solet, nonnumquam obtrusi custodum odiis alterum carcerem patiantur !

15. De 1100 à 1789. — À mesure que le christianisme étend son empire, les méfaits des Juifs se raréfient ;
il est par trop imprudent de s’y risquer. Mais la haine juive ne désarme pas totalement. Depone ergo magnitudinem odii et iracundiæ, dit Rupert de Deutz, Annulus sive dialogus inter christianum et judæum, l. II, P. L., t. CLXX, col. 588, au juif du XIIe siècle.

Là où les Juifs arrivent, par la protection intéressée des rois et en dépit des canons des conciles, à dominer la situation, leur morgue n’a pas de bornes. Plusieurs rois de Castille confièrent à des Juifs la ferme des impôts et eurent des Juifs pour trésoriers ou ministres des finances. D’après T. Reinach, Histoire des Israélites, p. 169-170, si quelques-uns de ces personnages « employèrent noblement leurs richesses, d’autres excitèrent l’envie par un déploiement de faste choquant, et mirent leur influence au service de l’intolérance des rabbins ».

Nous verrons les détails de la législation de l’Église pour les empêcher de nuire ;
elle s’efforce de prévenir des abus multiformes et jusqu’à des attentats à la vie des fidèles. Cf. Innocent III, Epist., VII, CLXXXVI, P. L., t. CCXV, col. 503. Judæi… nos admodum inquietant, dit Ebrard de Béthune, Antihæresis, IX, Bibliotheca Patrum, 4e édit., Paris, 1624, t. IV, col. 1179.

Ils entrent dans le complot qui aboutit à l’assassinat de saint Pierre Arbués, grand inquisiteur d’Aragon (1485). Ils tracassent leurs coreligionnaires passés au christianisme et leur dressent des embûches. Le si curieux opuscule De sua conversione de Judas de Cologne, devenu, après son baptême, le prémontré Hermann, en offre un exemple caractéristique, X, XIV, XV, XIX. Ils ne réussirent pas à se débarrasser d’Hermann ;
ils n’auraient pas toujours échoué dans une entreprise pareille, si l’on pouvait se fier à des témoignages qui paraissent moins sûrs. La question du meurtre rituel sera examinée plus loin.

16. De 1789 à nos jours.A. Le judéo-maçonnisme. — Les temps « nouveaux » ont permis aux Juifs de reprendre, dans des conditions plus propices, leur hostilité contre les chrétiens. On a soutenu qu’ils auraient été, par la franc-maçonnerie, les principaux ouvriers de la Révolution française ;
le travail de démolition qu’elle accomplit serait l’aboutissant d’une conspiration séculaire, ourdie par des sectes qui se sont fondues dans la maçonnerie et qui auraient eu les Juifs pour inspirateurs et pour maîtres. A. Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Londres, 1796, le premier, a exposé cette idée, frayant la voie à une légion d’écrivains, parmi lesquels il suffira de citer J. Crétineau-Joly, L’Église romaine devant la Révolution, Paris, 1863 ;
Deschamps, Les sociétés secrètes et la société, édit. C. Jannet, Paris, 1883.

Il y a plus : on a dit qu’« un centre de commandement et de direction a toujours existé chez les Juifs depuis leur dispersion générale jusqu’à nos jours ;
que cette direction se trouve aux mains de princes occultes, dont la succession se perpétue régulièrement, et qu’ainsi la nation juive a toujours été conduite comme une immense société secrète qui donne à son tour l’impulsion aux autres sociétés secrètes ». Esquissée partiellement par Gougenot des Mousseaux, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, p. XXXI, 580-584, cette thèse a été développée par E.-A. Chabauty, Les Juifs nos maîtres, Paris, 1882, et, à sa suite, par E. Drumont, dans La France juive, et par Copin-Albancelli, Le drame maçonnique. La conjuration juive contre le monde chrétien, 12e édit., Paris, 1909.

Sous cette dernière forme, la thèse manque d’une base historique ferme. « Il ne saurait être question de princes qui auraient commandé et dirigé tout le corps de la nation dispersée et dont la succession régulière, quoique cachée, se serait perpétuée. Le titre de princes de la captivité que prirent, après la dispersion générale, les chefs des Juifs en Orient…, a été plus fictif que réel, et absolument nul comme centre d’autorité sur tous les Juifs de la dispersion. » J. Lemann, L’entrée des Israélites dans la société française et les États chrétiens, 6e édit., Paris, 1886, p. 342.

Jusqu’au XVIIIe siècle, entre le judaïsme et les sociétés secrètes « il n’y a pas eu d’alliance proprement dite, mais seulement des affinités » provenant de la haine, et « des liaisons indécises ou passagères, des emprunts faits par certaines sociétés secrètes à la cabbale », p. 344. Mais ce qui est exact, c’est que, au XVIIIe siècle, les différentes sociétés secrètes opérèrent leur concentration dans la franc-maçonnerie et furent, pour une part importante, dans le branle-bas de la Révolution française ;
ce qui est prouvé, d’une manière à peu près certaine, c’est l’admission officielle du judaïsme dans la franc-maçonnerie, au couvent de Wilhelmsbad (1781). Cf. Lemann, p. 351-353.

B. Les Juifs et l’antichristianisme révolutionnaire. — Pendant la Révolution française, les Juifs jouèrent un rôle marquant, vu leur petit nombre. Ils furent de ceux qui organisèrent le pillage des églises et des biens des émigrés. Au XIXe siècle, ils ont secondé de leurs efforts cette même Révolution, devenant, de française, européenne. Ils y étaient directement intéressés ;
en travaillant pour elle, ils préparaient leur émancipation inaugurée en France et qui devait suivre, dans sa marche, la fortune des principes de 1789.

« Leurs banquiers, leurs industriels, leurs poètes, leurs écrivains, leurs tribuns, unis par des idées bien différentes d’ailleurs, concoururent au même but… Dans cette universelle agitation qui secoua l’Europe jusqu’après 1848…, les Juifs furent parmi les plus actifs, les plus infatigables propagandistes. On les trouve mêlés au mouvement de la jeune Allemagne ;
ils furent en nombre dans les sociétés secrètes qui formèrent l’armée combattante révolutionnaire, dans les loges maçonniques, dans les groupes de la charbonnerie, dans la Haute-Vente romaine, partout, en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Italie », B. Lazare, L’antisémitisme, p. 342-343.

Tout ne fut pas mauvais dans ce mouvement pour la liberté. La lutte menée par le juif Daniel Manin pour arracher Venise à l’Autriche, celle que dirigea le juif Lubliner en Pologne, par exemple, étaient légitimes. Mais, alors même que la fin poursuivie était louable, les moyens ne l’étaient pas toujours ;
des éléments troubles et pervers apparurent qui gâtèrent les meilleures causes. Et trop souvent les grands mots que la Révolution avait inscrits sur son programme servirent à couvrir tout simplement la guerre au christianisme.

Toutes les mesures d’oppression contre les catholiques ne sont pas dues à l’initiative des Juifs ;
des Juifs les ont provoquées plus d’une fois, et rares sont les Juifs qui n’y ont pas applaudi. B. Lazare le reconnaît sans détour, p. 360 : « Le Juif a été certainement anticlérical ;
il a poussé au Kulturkampf en Allemagne, il a approuvé les lois Ferry en France… À ce point de vue, il est juste de dire que les Juifs libéraux ont déchristianisé, ou du moins qu’ils ont été les alliés de ceux qui poussèrent à la déchristianisation. Cf. G. Valbert (Cherbuliez), La question des Juifs en Allemagne, dans la Revue des Deux Mondes, 1er mars 1880, p. 213. » B. Lazare écrivait en 1894 ;
dans tous les épisodes de la persécution qui a suivi et qui hélas ! continue, on retrouve les Juifs.

L’affaire Dreyfus est trop proche de nous pour qu’il soit besoin de noter sa répercussion sur la politique antireligieuse. A. Leroy-Beaulieu, si bienveillant pour les Juifs, avoue, Les doctrines de haine, Paris (1902), p. 88, que « c’est là un grief sérieux, auquel ne restent insensibles ni le chrétien qui a le désir de conserver la foi chrétienne, ni le politique qui croit qu’un peuple ne saurait se passer impunément de toute espérance religieuse.

Entre tous les griefs agités aujourd’hui par l’antisémitisme, c’est un de ceux que les Juifs auraient le plus d’intérêt à écarter, comme un de ceux qui leur valent le plus d’aversion ou le plus de défiance, jusque parmi les gens les moins hostiles. Les Juifs qui ne le comprennent point, ceux qui, pour repousser les agressions des antisémites, se font les propagateurs de l’anticléricalisme, font fausse route ;
ils fournissent des aliments et des arguments à l’antisémitisme. »

Bibliographie. — J. Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, Rome, 1683, t. III, p. 699-731 ;
L. Rupert, L’Église et la Synagogue, Paris, 1869, p. 92-264 (les listes de faits dressées par Bartolocci et par Rupert sont peu critiques) ;
les ouvrages cités dans les pages précédentes.

III. — La polémique antichrétienne

§ I. Les écrits. § II. L’apologétique juive. § III. Les conversions. § IV. Les attaques contre le christianisme et le ton de la polémique.

§ I. Les écrits

17. De 313 à 1100. — Nous traiterons ultérieurement des controverses orales entre les Juifs et les chrétiens, et du Talmud, dont la rédaction fut terminée au VIe siècle. La polémique antichrétienne écrite a pour auteurs des Juifs d’origine et des chrétiens qui ont embrassé le judaïsme. Citons, parmi ces derniers, un évêque de l’Asie ou de la Syrie, si tant est qu’il faille admettre l’authenticité d’une lettre que Schlossberg a publiée en arabe, Vienne, 1880, et dans une traduction libre sous ce titre : Controverse d’un évêque, lettre adressée à un de ses collègues vers l’an 514, Versailles, 1888.

Bodon, diacre du palais de Louis le Débonnaire, devenu juif et fixé, au milieu des Sarrasins, à Saragosse, où il épousa une juive (839), échangea une correspondance avec Paul Alvare de Cordoue : nous possédons des fragments de trois de ses lettres, P. L., t. CXXI, col. 483, 491-492, 512-513. Vecelinus, chapelain du duc Conrad, également gagné au judaïsme (1005), publia une lettre pour justifier sa désertion. Cf. Albert, moine de Saint-Symphorien de Metz, De diversitate temporum, II, XXIV, P. L., t. CXL, col. 485. Parmi les Juifs d’origine, la polémique écrite est presque toute dans les commentaires de la Bible.

Saadia ben Joseph, gaon de Sora, combattit, dans son Traité des croyances et opinions (932), en même temps que le scepticisme juif, les arguments invoqués contre le judaïsme par les chrétiens et les musulmans. Le Kozri, publié en arabe par le poète juif espagnol Juda Halévi († 1146), et bientôt après en hébreu par Juda ben Tibbon, puis, en latin, par J. Buxtorf le fils, Bâle, 1660, est donné comme une discussion qui eut lieu devant le roi des Khazares, Boulan, probablement au VIIIe siècle ;
Isaac Sangari aurait si bien plaidé la cause juive contre un ecclésiastique byzantin et un docteur musulman que Boulan et, par lui, les Khazares auraient adopté le judaïsme. En réalité, le Kozri a été forgé de toutes pièces par Halévi, et l’existence de ce royaume juif des Khazares est douteuse.

La production la plus significative de la polémique antichrétienne fut le petit livre intitulé Tuledot Jesu ou Vie de Jésus, publié pour la première fois par J.-C. Wagenseil, dans ses Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. Il n’a pas été composé au Ier siècle, ni au IVe, ni même peut-être antérieurement au IXe. I. Loeb, Revue de l’histoire des religions, Paris, 1888, t. XVII, p. 317, dit qu’« Agobard le connaissait certainement ». Ce n’est pas sûr.

Agobard, De judaicis superstitionibus, IX-X, et, après lui, Amolon, Contra Judæos, X, XXXIX, XL, exposent diverses abominations qui se lisent dans le Toledot Jesu, mais non pas telles quelles, et ils se réfèrent à des discours, non à un écrit : Agobard affirme, IX, qu’il avance ce qu’il sait très bien, qui quotidie pene cum eis loquentes mysteria erroris ipsorum audimus. Le Toledot Jesu semble avoir été un recueil de récits traditionnels. I. Loeb, loc. cit., note 2, indique au moins quatre rédactions, avec des variantes ;
l’une est une traduction française du commencement du XVe siècle. La rédaction en hébreu, qui est la plus ancienne, est peut-être du XIe siècle.

18. De 1100 à 1500. — La période glorieuse de la littérature juive va de Hasdaï ibn Schaprout (915-970), trésorier et médecin du calife Abderrahman III, de Cordoue, en passant par Salomon ibn Gabirol, l’Avicebron des scolastiques (1020-1071), et par le poète Juda Halévi (1086-1146), à Moïse ben Maïmon ou Maïmonide (1135-1204) ;
en France, brille le grand nom de R. Salomon Isaki, plus connu sous l’abréviation de Raschi (1040-1105), qui fonde l’école de Troyes.

Les Juifs influèrent sur la scolastique par leurs traductions et par les écrits d’Avicebron et de Maïmonide, cf. L.-G. Lévy, Maïmonide, Paris, 1911, p. 261-267, et sur les travaux scripturaires des chrétiens, par exemple sur la copie de la Vulgate que fit faire, en 1109, l’abbé Étienne de Cîteaux, cf. D. Kaufmann, Revue des études juives, Paris, 1889, t. XVIII, p. 131-133. Quelle que soit son exagération, cette formule de Renan, Histoire littéraire de la France, Paris, 1877, t. XXVII, p. 434 : « Raschi et les tosaphistes firent Nicolas de Lyre ;
Nicolas de Lyre fit Luther », contient une part de vérité. De façon plus directe, les Juifs utilisèrent, pour la polémique antichrétienne, leurs commentaires de la Bible.

A. Neubauer a publié un gros volume de polémiques juives sur le chap. LIII d’Isaïe, The fifty-third chapter of Isaiah, Oxford, 1876, et Fraidl un autre sur les semaines de Daniel, Die Exegese der siebzig Wochen Daniels in der alten und mittleren Zeit, Graz, 1883. Un des commentateurs les plus hostiles au christianisme fut Isaac ben Juda Abravanel († 1508), surtout dans ses commentaires sur Daniel. Parmi les rabbins français du nord, Joseph Kara et Samuel ben Méir, dans la première moitié du XIIe siècle, et Joseph Bechor Schor, à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, relèvent les arguments des polémistes chrétiens.

En dehors des exégètes, Juda Halévi († 1146), outre le Kusri susmentionné, écrit les Sionides, le chef-d’œuvre de la poésie néo-hébraïque, où il émet ses idées sur la valeur comparative des religions juive, chrétienne et musulmane. Maïmonide s’exprime aussi, plus ou moins ouvertement, sur le christianisme, en particulier dans les chapitres du Guide des égarés et dans ceux du Mischné Thora qu’il consacre à la prophétie, et dans son Épître au Yémen sur la religion d’Israël et sur le messianisme.

Les premiers traités de polémique écrits par des Juifs le furent dans le midi de la France, vers le milieu du XIIe siècle ;
ce sont le Livre de l’alliance, en forme de dialogue, de Joseph ben Isaac Kimhi, venu d’Espagne et demeurant à Narbonne (authenticité discutée) ;
la Guerre du Seigneur, également dialoguée, de Jacob ben Ruben, composée en 1170.

Viennent ensuite, toujours dans le midi de la France, au XIIIe siècle, la Guerre sainte, de Méir ben Simon ;
l’Enseignement des disciples ou Aiguillon pour les élèves, de R. Jacob fils d’Abba Mari fils de Simson fils d’Anatolio, désigné dans les manuscrits sous le nom de Jacob Antoli ou Anatolio ;
le Confirmateur de la foi de Mordochée ben Jehosafa (ou ben Joseph, si c’est un seul et même personnage) ;
au XIVe siècle, l’écrit de Moïse de Narbonne contre Alphonse de Valladolid, et, au XVe, d’Isaac Nathan ben Kalonymos, de Provence, la Réfutation du trompeur (Jérôme de Sainte-Foi) et une Concordance de la Bible, indiquant le sens des mots et des versets et visant à permettre à chaque juif de répondre aux objections des chrétiens.

Dans le nord de la France, R. Yehiel, de Paris, publia une rédaction de sa controverse avec le juif converti Nicolas Donin (imprimée en partie par Wagenseil, Tela ignea Satanae, et, en entier, sous le titre de Vikuah Rabbenu Yehiel mi-Paris ou Controverse de Rabbi Yehiel de Paris, Thorn, 1873) ;
vers la fin du XIIIe siècle, Joseph l’Official ou le Zélateur rédigea les Réponses aux infidèles, recueil de controverses soutenues par des rabbins français contre des catholiques.

Cet ouvrage a dû servir de modèle et de source au Nizzachon vetus, publié par Wagenseil. Le Nizzachon de Lipman de Mühlhausen, rédigé après 1399, en Allemagne, et édité à Nuremberg, en 1644, en est une forme modifiée et élargie. La polémique antichrétienne fleurit surtout en Espagne.

Moïse ben Nahman ou Nahmanide, de Girone, soutint une discussion orale avec le juif converti Paul Christiani (1263) et en publia un compte rendu (édité en latin par Wagenseil), où naturellement il s’attribuait la victoire. Salomon ben Adret, de Barcelone († 1310), vise peut-être, dans certaines parties de sa polémique, Paul Christiani. Moïse Cohen, de Tordesillas, rabbin d’Avila, converti au catholicisme sous le nom de Jean de Valladolid, disputa avec ses anciens coreligionnaires, notamment avec Joseph ibn Shoshan, et provoqua la riposte d’Isaac Pulgar.

Au XIVe siècle encore, citons le Sceptre de Juda, par Salomon ibn Verga ;
les écrits de Profiat Duran, d’abord chrétien, sous le nom d’Honoré Bonet, puis revenu au judaïsme et auteur de l’Al tehi ka-Abotheka, satire contre les néo-convertis, et du Kelimat ha-Goyim, Opprobre des Gentils ;
ceux de Hasdaï Crescas, dans l’Or Adonaï. Il faut joindre à cette série les écrits provoqués par les controverses de Tortose (1413-1414) et par la campagne de Jérôme de Sainte-Foi.

Benoît XIII (Pierre de Luna) condamna le Talmud, et, en même temps, libellum illum qui apud eos Marmur Jesu nominatur, quique in contumeliam Redemptoris nostri affirmatur compositus, et tout livre, bréviaire ou écriture qui contiendrait malédiction, vitupère ou injures contre le Sauveur, la très sainte Vierge, les saints, la foi catholique, les sacrements, les vases sacrés, les livres ou ornements ecclésiastiques, ou contre les chrétiens, bulle Etsi doctoris gentium (3 mai 1415), dans Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, t. III, p. 732. Enfin le Toledot Jesu a une diffusion scandaleuse.

19. De 1500 à 1789. — I. Loeb, Revue de l’histoire des religions, Paris, 1888, t. XVIII, p. 155, mentionne, parmi les polémistes juifs « les plus remarquables » de cette période, Isaac Orobio de Castro, Saül Levi Mortera, Élie Montalto, Abraham Geiger, et l’auteur du Danielillo, édité à Bruxelles en 1868, et rattache à ces écrits les apologies d’Aboab et de Samuel Usque.

Ajoutons Salomon ibn Verga, qui achève la Verge de Jacob au commencement du XVIe siècle, et le caraïte Isaac ben Abraham Troki († vers 1594), originaire de Trok, près de Vilna, auteur de L’affermissement de la foi, livre peu original, dont les arguments sont empruntés à des écrivains judéo-espagnols, mais qui a été traduit en espagnol, en latin, en allemand et en français ;
reproduit par Wagenseil dans ses Tela ignea Satanae, il fut réfuté par lui et par divers controversistes chrétiens. S. Krauss, Revue des études juives, Paris, 1904, t. XLVII, p. 82-113, a étudié un ouvrage satirique de Jona Rapa, qui vivait à Casale, vers le milieu du XVIe siècle. J. Bergmann, Revue des études juives, Paris, 1900, t. XL, p. 188-205, a fait connaître deux polémistes juifs italiens, Élie de Genazzano (dernier quart du XVe siècle) et un anonyme (1614).

Au XVIIIe siècle, polémiquent David Nieto († 1728), né à Venise, rabbin à Londres ;
Juda Léon Brieli († vers 1722), rabbin à Mantoue, et Moïse Mendelssohn († 1786), la gloire du judaïsme moderne, qui, provoqué maladroitement par Lavater à réfuter des arguments en faveur du christianisme ou à devenir chrétien, défendit « la religion méprisée des Juifs » et déclara considérer le christianisme comme une erreur.

Il se rencontra, pour combattre le christianisme, mais non au profit d’Israël, deux écrivains d’origine juive : Uriel da Costa et Spinoza. Uriel da Costa, descendant de marranes, vint à Amsterdam, où il adhéra au judaïsme, attaqua le rabbinisme, et, deux fois excommunié, déchargea un pistolet sur un parent qu’il croyait l’instigateur de la persécution qui le poursuivait, et se donna la mort (1640) ;
il laissait une autobiographie, intitulée Spécimen d’une vie humaine, qui était une vive diatribe contre les Juifs et contre toute religion révélée.

Baruch Spinoza, également excommunié par la synagogue d’Amsterdam (1656), cf. T. de Wyzewa, La jeunesse de Spinoza, dans la Revue des Deux Mondes, 15 mars 1911, p. 449-460, se détacha du judaïsme extérieurement, mais il resta essentiellement juif. La pensée de Spinoza prit sa source dans le judaïsme même, surtout dans la cabbale, autant et plus que dans la philosophie cartésienne ;
il ne faut pas hésiter à reconnaître que certains principes de l’Éthique constituent « un acte d’hostilité formelle contre le christianisme, un défi lancé par un révolté juif au XVIIe siècle croyant », et que Spinoza tranche « dans un sens juif les grands problèmes que l’homme se pose de toute éternité », M. Muret, L’esprit juif, 2e édit., Paris, 1901, p. 86-92.

Pour apprécier « le rôle idéologique du Juif » à partir du XVIe siècle, n’y aurait-il pas lieu de tenir compte de ce que Montaigne, ce « demi-juif » — sa mère, Antoinette de Louppes ou Lopez, était d’une famille de marranes de Bordeaux — doit de son scepticisme et de son incrédulité relative à l’atavisme juif, cf. B. Lazare, L’antisémitisme, p. 335 ;
E. Drumont, La France juive, t. I, p. 225-326, et, d’autre part, de l’influence de Montaigne sur les destinées de l’anticléricalisme ? Cf. E. Faguet, L’anticléricalisme, Paris, 1906, p. 8-9, 53, 58-60.

Enfin, au XVIIe siècle, les Wagenseil, les Bartolocci, les Wolf, etc., étudièrent ces vieux livres de polémique hébraïque, « ceux qui attaquaient la Trinité, l’Incarnation, tous les dogmes et tous les symboles, avec l’âpreté judaïque et la subtilité que possédèrent ces incomparables logiciens que forma le Talmud. Non seulement ils publièrent les traités dogmatiques et critiques, les Nizzachon et les Chizuk Emuna [l’Affermissement de la foi de Troki], mais encore ils traduisirent les libelles blasphématoires, les Vies de Jésus, comme le Toledot Jesu, et le XVIIIe siècle répéta sur Jésus et sur la Vierge les fables et les légendes irrespectueuses des pharisiens du IIe siècle, qu’on retrouve à la fois dans Voltaire et dans Parny, et dont l’ironie rationaliste, âcre et positive, revit dans Heine, dans Boerne et dans d’Israëli », dit B. Lazare, L’antisémitisme, p. 337. Sous cette forme indirecte, la littérature juive étendit son action antichrétienne.

20. De 1789 à nos jours. — Les juifs, libres enfin d’écrire ce qu’ils veulent, en profitent largement. Le type des anciens ouvrages de polémique antichrétienne se perd à peu près. En revanche, une vaste littérature aux formes multiples : enseignement religieux, apologétique, exégèse, histoire, belles-lettres, volumes, revues, journaux, etc., s’occupe du christianisme pour le combattre.

Deux catégories de livres méritent une mention spéciale : ceux du judaïsme libéral, que nous retrouverons tout à l’heure, et ceux des littérateurs d’origine juive, poètes, dramaturges, romanciers, critiques littéraires, journalistes, etc., souvent areligieux et semblant ne pas plus appartenir à la religion juive qu’à la religion chrétienne, mais adversaires ardents du christianisme. Le plus illustre est H. Heine. Au-dessous de lui se placent — pour nous en tenir à ceux qu’a étudiés M. Muret, L’esprit juif, 2e édit., Paris, 1901 — le danois G. Brandes, et, beaucoup plus bas, le hongrois Max Nordau (pseudonyme de Max Simon Südfeld). On peut leur adjoindre, parmi les sociologues, Karl Marx, également étudié par M. Muret, et, parmi les criminalistes, l’italien C. Lombroso.

§ II. L’apologétique juive

21. De 313 à 1100. — L’apologétique juive nous est connue par les polémistes chrétiens plus que par les Juifs. Les apologistes juifs se cramponnaient à la Loi mosaïque et à ses observances, qu’ils déclaraient intangibles. Ils niaient la divinité du Christ comme contraire à l’unité divine, et alléguaient les souffrances et la mort de Jésus pour prouver qu’il n’est pas le Messie.

Ils avaient raison quand ils se refusaient à reconnaître la Trinité dans des textes de l’Écriture que des chrétiens à tort jugeaient probants. Encore convient-il de considérer que les arguments des chrétiens, même quand ils étaient mal choisis, « avaient une certaine force contre les rabbins », car c’est la méthode même des rabbins : « tirer de la moindre particularité du texte des conclusions dogmatiques », Lagrange, Le messianisme chez les Juifs, p. 296. Et ce fut un expédient malencontreux que celui auquel les Juifs eurent recours pour se dérober à une argumentation établie selon leur système : ils admirent, auprès de Dieu, une grande créature, le Métatron.

Pour éluder la force des textes relatifs aux souffrances du Messie, ils imaginèrent, non moins arbitrairement, peut-être dès le temps d’Adrien, l’existence de deux Messies : l’un, de la race de David, né au moment de la destruction du temple, et maintenant enchaîné, couvert de blessures, viendra, à la fin, rassembler les Juifs de la captivité ;
l’autre, de la tribu d’Éphraïm, sera tué dans la guerre contre Gog et Magog.

22. De 1100 à 1500. — Les lieux communs de l’apologétique juive : unité de Dieu, indéfectibilité de la Loi, caractères de la venue du Messie, sont repris au moyen âge. L’attaque grossière contre la conception virginale de Jésus, peu exploitée dans l’ancienne polémique, est développée fréquemment. Il y a des infiltrations chrétiennes dans la pensée juive, par exemple la théorie du salut de l’âme et de la nécessité de la foi et des observances qu’exposent les Fondements de Joseph Albo.

D’autre part, le rationalisme s’insinue, grâce à Maïmonide. « Comment est-il possible qu’un docteur, en apparence très fidèle au judaïsme, qui passa la moitié de sa vie, comme tous les docteurs ses coreligionnaires, à commenter la Loi et le Talmud, se soit fait en même temps l’adepte et le propagateur d’une philosophie dont la base était l’éternité du monde, la négation de la création, à plus forte raison de la révélation, du prophétisme, du miracle ? Nous ne nous chargeons pas de l’expliquer », dit Renan, Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 646-648.

« Il semble que la pensée de Maïmonide resta toujours contradictoire, que Maïmonide théologien et Maïmonide philosophe furent deux personnes étrangères l’une à l’autre et qui ne se mirent jamais d’accord. La distinction de la “vérité théologique” et de la “vérité philosophique”, qui devait plus tard devenir l’essence même de l’averroïsme italien, paraît avoir été en germe dans l’esprit du fondateur du rationalisme. » Le rationalisme séduisit surtout les rabbins du midi de la France. À force d’user de l’interprétation allégorique, on aboutit à chasser le surnaturel de la Bible.

Lévi ben Gerson, dit Gersonide († vers 1345), poussa la hardiesse à ses dernières limites, dans ses Combats du Seigneur, qui furent appelés Combats contre le Seigneur. Sur la question du Messie, les Juifs se montrèrent hésitants ;
les espérances messianiques déçues, tant de faux Messies se succédant le long des siècles, le grand coup de la ruine de Jérusalem et du temple, et, en conséquence, l’impossibilité de pratiquer la Loi, tout cela troublait les esprits. L’idée même du Messie subit une éclipse.

23. De 1500 à 1789. — Le fond change peu. Dans l’ensemble, l’apologétique n’est pas en progrès. La question du Messie est toujours au premier plan des préoccupations. Les Juifs sont gênés par l’argument qui vise à établir que, d’après les rabbins, le monde ne doit durer que six mille ans et que les termes assignés pour l’arrivée du Messie sont échus. Ils protestent que, les prophéties messianiques n’ayant pas été exécutées à la lettre, puisqu’il y a des guerres, les loups ne broutent pas avec les agneaux, etc., le Messie n’a pu venir.

La date de sa venue, disent-ils, a été retardée à cause des péchés du peuple. Mais, au moindre signe, ils croient à son avènement. Les pseudo-Messies, qui pullulent, ont des partisans frénétiques. Le plus acclamé, Sabbataï-Cevi, qui prend le titre de Messie en 1665, soulève un enthousiasme tel qu’il survit à sa profession de l’islamisme, et que de lui, en dépit de sa fin piteuse, se réclament la plupart des sectes mystiques écloses, en Orient et en Pologne, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Le rationalisme continue de dissoudre les antiques croyances. Jésus finit par être, çà et là, moins indignement apprécié qu’autrefois. Spinoza, infidèle, il est vrai, au judaïsme, affirme la supériorité du Christ sur les grands hommes de la Bible et celle des apôtres sur les prophètes. Mendelssohn s’exprime sur lui avec calme et modération et lui reconnaît des vertus éminentes.

24. De 1789 à nos jours. — Il est, désormais, nécessaire de distinguer les Juifs de l’Europe orientale, de l’Asie, de l’Afrique — ce sont de beaucoup les plus nombreux — et ceux de l’Europe centrale et occidentale et de l’Amérique. Les premiers, d’ordinaire, pratiquent leur religion conformément aux exigences de la Loi mosaïque et du Talmud. Ils ont gardé les doctrines des rabbins. Leur apologétique ne s’est pas modifiée.

Les autres, surtout là où ils sont agglomérés, sont parfois fidèles à la religion des ancêtres. Mais plus souvent, du moins s’il est question des « intellectuels » et des riches, tout en continuant à se réclamer de la Bible, ils ont versé dans un rationalisme véritable. Le « juif » s’est mué en « israélite ». Bien entendu, entre l’orthodoxie stricte et le rationalisme extrême, il existe mille nuances. L’initiateur du mouvement rationaliste fut, non Spinoza rejeté par ses coreligionnaires, mais Moïse Mendelssohn qu’Israël vénéra.

Joseph Salvador († 1873), le premier juif français qui ait exprimé la pensée des siens depuis l’émancipation, accentua la marche en avant, dans trois ouvrages qui ont fait de lui un précurseur influent : l’Essai sur la loi de Moïse, Paris, 1822 (devenu, après refonte, l’Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreu, Paris, 1838) ;
Jésus-Christ et sa doctrine, Paris, 1838 ;
Paris, Rome et Jérusalem, Paris, 1859.

La France, à la suite de Salvador ;
l’Allemagne, sous l’impulsion du comité réformiste de Francfort-sur-le-Mein (1843) ;
l’Amérique, avec Isaac Wise qui fonda, en 1854, le séminaire de Cincinnati, et ses auxiliaires et continuateurs Silvermann, Adler et Shelden, poursuivirent cette transformation.

La littérature hébraïque moderne, dans son ensemble, y a travaillé : elle « présente un caractère nettement rationnel ;
elle est antidogmatique, antirabbinique », dit Nahum Slouschz ben David, La renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885), Paris, 1902, p. 2, cf. 24, 26-31, 225-228. Celui qui a formulé le plus brillamment quelques-unes des idées de ce néo-judaïsme, ou judaïsme libéral ou moderniste, ç’a été J. Darmesteter, Les prophètes d’Israël, Paris, 1896 (recueil d’études écrites de 1880 à 1891).

Diverses manifestations récentes du néo-judaïsme sont significatives. Le Dr M. Güdemann, grand rabbin de Vienne, a publié une Jüdische Apologetik, Glogau, 1906, où il propose un judaïsme qui n’est plus une religion positive, mais une philosophie. Le rabbin L.-G. Lévy a fondé l’Union libérale israélite, caractérisée par le titre de l’opuscule programme : Une religion rationnelle et laïque, 3e édit., Paris, 1908, et qui a son temple (depuis 1907) à Paris, son rabbin qui n’est autre que L.-G. Lévy, et un organe mensuel, Le Rayon. Enfin, le sionisme, quelque peu composite puisqu’il a groupé, parmi ses chefs, avec son fondateur, le docteur T. Herzl, de Vienne, des hommes aussi dissemblables que Max Nordau et sir Francis Montefiore, a été défini : un nationalisme rationaliste ;
malgré certaines déclarations de tel ou tel de ses adhérents, il comporte l’abandon de l’idée religieuse et la reconstitution toute simple d’un État juif en Palestine, ou ailleurs.

Pour le judaïsme libéral, le Messie n’est plus un être personnel. C’est un règne, une ère nouvelle, où « s’accomplit l’œuvre de l’unité, annoncée par les prophètes et tentée en vain par Rome » ;
la Révolution française est « la date suprême et fatidique dans les fastes de la destinée juive », dit J. Darmesteter, Les prophètes d’Israël, p. 296-297, 192. Et le traducteur de la Bible, S. Cahen, Archives Israélites, Paris, 1847, p. 50 : « Le Messie est venu pour nous le 28 février 1790 avec la déclaration des droits de l’homme. » Cf. d’autres textes dans A. Lémann, L’avenir de Jérusalem, Paris, 1901, p. 69-64, 72-73.

La conception scientifique du monde s’est substituée à la conception mythique. Plus de surnaturel, plus de miracles, plus de pratiques obligatoires ;
ni immortalité de l’âme ni perspectives de la vie future. « Derrière toutes ces suppressions et toutes ces ruines, subsistent les deux grands dogmes qui, depuis les prophètes, font le judaïsme tout entier : unité divine et messianisme, c’est-à-dire unité de Dieu dans le monde et triomphe terrestre de la justice dans l’humanité. Ce sont les deux dogmes qui, à l’heure présente, éclairent l’humanité en marche, dans l’ordre de la science et dans l’ordre social, et qui s’appellent, dans la langue moderne, l’un unité des forces, l’autre croyance au progrès », J. Darmesteter, op. cit., p. 194-195.

Là-dessus il y aurait beaucoup à dire, ceci en particulier que nous empruntons à une étude fort sympathique consacrée à J. Darmesteter par G. Paris, Penseurs et poètes, Paris, 1896, p. 52-53 : « Qu’est-ce qu’une religion qui n’admet pas l’intervention de Dieu dans la vie, et par conséquent ignore la prière, et qui ne promet pas une vie future pour réparer les injustices de celle-ci ? Tant qu’il y aura des âmes qui ne pourront pas se contenter de la science ou plutôt de l’ignorance humaine, qui ne pourront pas se résigner à naître pour mourir et à souffrir sans savoir pourquoi, elles n’appelleront religion que ce qui leur donnera une explication du monde et une promesse de bonheur infini. » Mais ce n’est pas le lieu de discuter le judaïsme moderniste.

Qu’il suffise de noter son changement d’attitude dans la question du Messie, et aussi vis-à-vis du christianisme et du Christ.

Des Juifs libéraux reconnaissent partiellement la vertu du christianisme. À des critiques se mêlent parfois des éloges dont le judaïsme n’avait pas l’habitude. I. Zangwill a chanté, dans de belles pages, la grandeur du christianisme. Quand lord Beaconsfield (Disraëli), à l’instar de Heine lui-même, voit, dans le christianisme, « un judaïsme à l’usage de la multitude, mais encore un judaïsme » ;
quand H. Rodrigues, Les trois filles de la Bible, Paris, 1865, regarde les religions juive, chrétienne et musulmane comme trois sœurs qu’il invite à mettre de côté les formes extérieures du culte qui les séparent et à s’unir sur le terrain, qui leur est commun, de l’unité de Dieu et de la fraternité universelle ;
quand J. Darmesteter, op. cit., p. XVIII, 196, salue, dans l’Église catholique, « la seule force organisée d’Occident », et l’instrument par lequel le judaïsme « a jeté dans le vieux monde polythéiste, pour y fermenter jusqu’au bout des siècles, le sentiment de la grande unité et une inquiétude de charité et de justice », certes, ce langage ne saurait nous satisfaire pleinement, mais il nous plaît de constater que quelque chose de la vieille acrimonie antichrétienne a disparu.

R. Travers Herford, A dictionary of Christ and the Gospels, Édimbourg, 1908, t. II, p. 877, 881-882, observe que plusieurs Israélites de tendances libérales ont rendu hommage, quoique imparfaitement, à la grandeur du Christ. Le plus explicite est le juif anglais C.-G. Montefiore, président de l’Association anglo-juive. Un récent ouvrage de C.-G. Montefiore, intitulé Outlines of liberal judaism for the use of parents and teachers, Londres, 1912, presse les Israélites d’étudier et d’admirer Jésus.

§ III. Les conversions

25. De 313 à 1100. — Il y a des conversions de Juifs au christianisme qui ne sont pas sincères, et les Juifs s’efforcent de détacher du christianisme les fidèles. C’est parce qu’ils pressent les chrétiens de renier l’Évangile que l’Église leur défend d’avoir des esclaves chrétiens, de vivre familièrement avec les chrétiens et d’exercer des fonctions publiques. Amolon, Contra Judæos, XLII, raconte que des Juifs qui sont, contre la loi, percepteurs d’impôts, abusent de leur situation, in remotioribus locis, pour entraîner les pauvres à l’apostasie.

Le judaïsme jouit d’un vrai prestige. La superstition, toujours agissante sur ces natures frustes, mal dégrossies, d’une foi superficielle, les incline aux pratiques juives. Elles leur font envie. Qu’est-ce que cet autel de saint Élie, qu’avait érigé un Nasas, juif de Sicile, scelestissimus Judæorum, dit saint Grégoire le Grand, Epist., III, XXXVIII, un autel autour duquel au profit de sa bourse il convoquait le peuple ? Dans quelles limites des chrétiens en litige avec des Juifs acceptaient-ils d’être jugés par les anciens des Juifs, ce que défendit une constitution de 418, Cod. Justin., I, IX, 15 ? On ne sait. En Espagne, des chrétiens faisaient bénir leurs récoltes indistinctement par les rabbins ou les prêtres catholiques, à ce que nous apprend le concile d’Elvire, c. 49 (vers 300-303). Saint Augustin, Epist., LXXXII, 15, CXCVI, 16, s’élève contre ceux qui unissent au culte chrétien les observances mosaïques.

Nous avons huit discours que saint Jean Chrysostome prononça (386-388) contre les chrétiens d’Antioche qui assistaient aux fêtes juives, les uns par religion, les autres par curiosité, et qui jeûnaient selon les prescriptions rabbiniques ;
nous y voyons, entre autres choses, qu’un chrétien, qui avait un différend avec une chrétienne, voulait la contraindre d’aller à la synagogue et d’y prêter serment au sujet de la contestation pendante parce qu’on lui avait dit que les serments qu’on y faisait étaient plus inviolables que ceux que l’on faisait à l’église. Saint Grégoire le Grand, Epist., XIII, I, prémunit les Romains contre l’habitude qui s’implantait de garder le sabbat. Même avertissement dans le concile de Leptines (743), c. 5.

À Lyon, au IXe siècle, des fidèles vont entendre prêcher les rabbins et prétendent que leurs sermons valent mieux que ceux du clergé catholique ;
ils fréquentent les Juifs, les servent, mangent de leurs mets apprêtés à la juive, éprouvent pour eux une sorte de vénération religieuse.

La magie contribue à l’influence des Juifs. Ils passaient pour y exceller. Saint Jean Chrysostome, Orat., I, 5 et VIII, 7, dénonce, dans les remèdes qu’ils offrent, des enchantements diaboliques. Il serait oiseux de relever les textes qui les présentent comme magiciens. Il suffira d’évoquer la légende de Théophile, fameuse au moyen âge ;
c’est un juif qui sert d’intermédiaire entre Théophile et le démon.

Le judaïsme fit, dans les rangs des chrétiens, des recrues importantes. Nous avons mentionné Vecelinus, chapelain du duc Conrad ;
Bodon, clerc du palais de Louis le Débonnaire ;
un évêque énigmatique de l’Orient. Le juif Isaac, baptisé, attaché à l’antipape Ursin, calomniateur de saint Damase, exilé en Espagne (vers 379) et retourné au judaïsme, doit-il être identifié avec le mystérieux personnage connu sous le nom d’Ambrosiaster ? Dom G. Morin, qui avait proposé cette identification, dans la Revue d’histoire et de littérature religieuses, Paris, 1899, t. IV, p. 97-128, y a renoncé décidément, Revue bénédictine, 1914, t. XXXI, p. 34.

26. De 1100 à 1500. — Des Juifs feignent de se convertir. Les conversions forcées étaient contre la volonté de l’Église. Il ne fut pas sans exemple qu’elles fussent imposées par des laïques, principalement sous cette forme indirecte qui consistait à condamner à l’exil et à la perte de leurs biens ceux qui n’auraient pas reçu le baptême. Plutôt que d’abandonner leur foi, des Juifs acceptèrent l’exil, la spoliation, la mort. La plupart se convertirent en apparence, uniquement en apparence.

C’était une faiblesse humainement explicable, qu’on voulut ériger en ligne de conduite légitime. Un écrivain « d’une piété outrée », dit Grætz, trad., t. IV, p. 189, « d’une orthodoxie farouche », dit L.-G. Lévy, Maïmonide, p. 11, ayant prétendu que les Juifs attachés à leur religion mais professant extérieurement l’islamisme devaient être traités en apostats, Maïmonide, dit encore L.-G. Lévy, s’appliqua à établir la fausseté de cette conception outrancière et à calmer l’agitation des consciences par sa Lettre sur l’apostasie ;
il justifia les Juifs qui simulaient l’islamisme. Qu’il s’agît de l’islamisme ou du christianisme, le principe était le même, et pareille en fut l’application. En Espagne, pendant la tourmente de 1391, des milliers de Juifs demandèrent le baptême. La plupart gardèrent l’apparence du catholicisme, mais accomplirent en cachette les rites juifs.

Le peuple, qui ne se trompait pas sur leurs sentiments intimes, appelait ces nouveaux chrétiens marranes, ou « excommuniés », « damnés », et les haïssait encore plus que les Juifs. L’inquisition d’Espagne fut fondée (1480) contre les pseudo-convertis du judaïsme et de l’islamisme.

Nous avons vu qu’un de ces marranes, Profiat Duran, se remit promptement à vivre en juif et satirisa les néo-convertis. En dehors des marranes, des Juifs qui avaient été baptisés, que leur conversion eût été ou non sincère, revinrent au judaïsme. Cf. J.-M. Vidal, Bullaire de l’inquisition française au XIVe siècle et jusqu’à la fin du grand schisme, Paris, 1913, p. 555 (à la table des matières).

Toutes les fois qu’un juif se convertissait, il y avait une levée de boucliers contre lui pour l’arracher à la foi chrétienne. Là-dessus porta le principal reproche de Ferdinand et d’Isabelle dans leur édit d’expulsion des Juifs d’Espagne (1492).

Ce n’est pas tout. Bien que diminuées, les tendances judaïsantes persistaient parmi les chrétiens. Une bulle de Nicolas IV, cf. Raynaldi, Annal. eccles., an. 1290, no 49, nous apprend qu’en Provence ils vont à la synagogue, avec des flambeaux allumés et des offrandes, et y vénèrent le rouleau de la Loi. Des faits analogues se passent en Espagne à la fin du XVe siècle.

Ubertin de Casale, Arbor vitæ crucifixæ Jesu, IV, XXXVI, prend à partie ceux qui signent les mourants de baume et d’eau en prononçant des formules hébraïques. Richard de Saint-Victor, De Emmanuele libri II, P. L., t. CXCVI, col. 601, 666, réfute des « judaïsants » sympathiques à l’interprétation juive de l’Ecce virgo concipiet. Continuellement les papes et les conciles sont obligés de défendre de se marier avec les Juifs, de s’asseoir à leurs tables, de participer à leurs fêtes.

Des chrétiens firent plus que d’incliner au judaïsme ;
ils l’embrassèrent. Une bulle de Clément IV (26 juillet 1267), renouvelée par Grégoire X et Nicolas IV, apporte des révélations surprenantes. Elle commence de la sorte : Turbato corde audivimus et narramus quod quamplurimi reprobi christiani, veritatem catholicæ fidei abrogantes, se ad ritum Judæorum damnabiliter transtulerunt. Un des adeptes du judaïsme fut Hugues Aubriot, prévôt de Paris, qui vivait scandaleusement avec des femmes juives (1381). Cf. E. Déprez, Hugo Aubriot præpositus Parisiensis et urbanus prætor (1367-1381) quo pacto cum Ecclesia atque Universitate certaverit, Paris, 1902.

Un juif, le cabbaliste Abraham Aboulafia, projeta de convertir au judaïsme le pape Martin IV, et, pour y travailler, se rendit à Rome (1281). Peut-être les succès du prosélytisme juif ont-ils influé sur la formation de la légende d’un pape d’origine juive, qui serait venu d’Allemagne comme la papesse Jeanne. Cf. E. Natali, Il ghetto di Roma, Rome, 1887, t. I, p. 93-94. Et l’antipape Anaclet II (1118), de la puissante famille des Pierleoni, petit-fils d’un juif converti, fut appelé nec judæus quidem, sed judæo etiam deterior par Arnoul de Lisieux, Tractatus de schismate orto post Honorii II mortem, III.

27. De 1500 à 1789. — Plus que jamais, des Juifs feignent d’adhérer au christianisme, surtout en Espagne et en Portugal. Il est juste de reconnaître les duretés des édits d’expulsion (1492 pour l’Espagne, 1496 pour le Portugal), les rigueurs implacables de l’inquisition malgré les protestations réitérées des papes, le courage des Juifs qui, au prix d’une partie de leur fortune, partirent pour l’exil plutôt que de recevoir le baptême ou subirent la mort pour leur foi.

La plupart, pour éviter l’exil, simulèrent le christianisme : ceux-là furent des faibles, dont la lâcheté s’explique, si elle ne se justifie point. Ce qui est autrement blâmable, c’est que ces « nouveaux convertis » — non pas tous, il y en eut de sérieux — jouèrent la comédie du christianisme et l’apprirent à leur descendance, non pas seulement au gros de la tempête, alors que l’exil se compliquait, comme en Portugal, de la douleur de laisser leurs enfants traînés iniquement de force aux fonts baptismaux, ou, comme en Espagne, de l’impossibilité de sauver toutes leurs richesses, mais plus tard, dans des temps plus calmes, quand l’exil devenait possible sans ces complications douloureuses. Cette conduite ne leur inspirait aucun remords.

S’affubler du masque du catholicisme et le transmettre de génération en génération, singer un zèle très vif pour la religion chrétienne, parut chose toute naturelle. Si on le pouvait impunément, on jetait le masque.

C’est ce que firent, pendant qu’en Espagne et en Portugal les marranes affectaient des dehors chrétiens, les marranes venus du Portugal (1593) à qui la Hollande protestante, qui avait secoué le joug de l’Espagne, accorda une existence légale (1619) ;
les marranes brésiliens entraînés par une colonie juive d’Amsterdam, quand la Hollande, grâce en partie à leur concours, eut conquis le Brésil (1624) ;
les marranes, qui s’étaient établis en Angleterre sous les Stuarts, dès que la protection de Cromwell, avant l’existence d’une loi formelle, leur assura la liberté (1656), et, en France, ces marranes portugais, qui avaient pris pied à Bordeaux, avaient été autorisés à s’y fixer (1550) comme « nouveaux chrétiens », qui, traités de Juifs, avaient protesté qu’ils ne l’étaient pas, « mais très bons chrétiens et catholiques », et qui, dès que l’occasion fut favorable, peut-être en 1686, cessèrent de pratiquer le christianisme.

Cette duplicité religieuse, admise dans de telles conditions, érigée en système, A. Leroy-Beaulieu, qui certes n’a rien d’un antisémite, la constate et la juge de la sorte, Israël chez les nations, p. 227-229 : « Des milliers et des dizaines de milliers de Juifs d’Afrique, d’Asie, d’Europe, ont abandonné extérieurement le judaïsme, se déclarant disciples de Jésus ou de Mahomet, pour obtenir le droit de vivre [ou, en général, de vivre dans le pays que leurs ancêtres habitaient].

Des chrétiens, eux aussi, ont faibli, durant les persécutions… La différence est que les rabbins ont excusé, approuvé, parfois peut-être conseillé ce semblant d’apostasie… “Nous sommes d’Israël”, disaient, en secret, les pères à leurs enfants, leur apprenant à renier devant les hommes la foi qu’ils leur transmettaient clandestinement. Des générations de fils de Jacob ont été ainsi formées à l’hypocrisie et au mensonge, dans ce qu’elles avaient de plus sacré… Étonnez-vous, après cela, si le Juif souffre moins que nous de l’ambiguïté. »

Quelques-uns des marranes qui revinrent au judaïsme se sont acquis de la notoriété : les plus connus furent les polémistes Élie Félix Montalto, médecin de Marie de Médicis († 1616), et Balthazar Orobio de Castro († 1687) ;
Habib, en latin Amatus Lusitanus, médecin du pape Jules III ;
le médecin Isaac Cardoso, dont la Philosophia libera parut à Venise, en 1678 ;
le médecin Abraham Zacuto, de Lisbonne, qui se fit circoncire à Amsterdam (1625) ;
Lévi ben Jacob Habib, chef religieux de Jérusalem dont le rôle eut quelque importance, au XVIe siècle ;
Diogo Pires († vers 1528), l’aventurier et pseudo-Messie ou précurseur du Messie qui prit le nom de Salomon Molko, cf. D. Kaufmann, Un poème messianique de Salomon Molko, dans la Revue des études juives, Paris, 1897, t. XXXIV, p. 111-127.

Cette aisance à changer de religion, qui caractérisa les Juifs, ne fut pas étrangère à leurs chefs insignes. Jacob Franck († 1791) fut tour à tour juif, turc, catholique romain, catholique grec, sans perdre ses partisans ;
il fonda une secte, dont il subsiste des débris en Pologne. Il s’était donné pour une réincarnation de Sabbataï-Cevi. Sabbataï-Cevi lui-même avait pu confesser Mahomet devant le sultan et entraîner à sa suite de nombreux Juifs à l’islamisme sans que fût amoindrie son autorité sur ses disciples.

Parmi les convertis peu sincères, ou dont la sincérité fut superficielle, se firent remarquer l’Espagnol Matthieu Andriani, professeur d’hébreu, qui lâcha les catholiques pour Luther (1520) ;
les frères Weil, ou Veil, de Metz, convertis par Bossuet et successivement prêtres catholiques, anglicans, anabaptistes, sociniens ;
Joseph (après son baptême, Jean) Pfefferkorn, l’un des protagonistes de la lutte contre les Juifs dans l’affaire de Reuchlin, condamné au feu à Halle (1520) pour avoir profané l’eucharistie ;
Jules Conrad Otton, qui mystifia les chrétiens dans son Gali Razia, Nuremberg, 1605, en altérant des textes hébraïques, et retourna au judaïsme ;
Ferdinand-François Engelsberger, baptisé (1636), apologiste du christianisme, voleur et, comme tel, condamné à la pendaison et mort (1642) en reniant le Christ et en blasphémant.

Il y eut, à faire profession de judaïsme, avec des marranes et des Juifs mal convertis, quelques rares chrétiens d’origine : le franciscain portugais Diogo de l’Assomption, qui fut brûlé vif à Lisbonne (1603) ;
un jeune noble, don Lope de Vera y Alarcon († 1644), que Manassé ben Israël exalta dans son Espérance d’Israël ;
Jean-Pierre Speeth, d’Augsbourg, qui, après avoir écrit un livre à la gloire du catholicisme, adhéra aux doctrines des sociniens et des mennonites, et, à la fin, au judaïsme, sous le nom de Moïse Germanus († 1702) ;
des chrétiens de la Pologne.

Un plus grand nombre de chrétiens furent non conquis mais touchés par le judaïsme. Des sectes protestantes eurent de l’affinité avec lui ;
au premier rang, l’unitarisme de Michel Servet et autres. La cabbale eut un succès immense auprès des chrétiens. On passa de l’admiration à des superstitions cabbalistiques.

Les rabbins confectionnaient des amulettes magiques ;
tout rabbin fut un peu considéré comme un magicien expert dans l’art de guérir les maladies et de préserver de tous les maux, comme un être mystérieux en possession de secrets redoutables. C’est un fait significatif que les assemblées de sorcières portent le nom de « sabbat ». Pour les masses, le Juif était le maître des sciences occultes.

Des chrétiens usèrent d’amulettes en caractères hébraïques, dont le texte était d’inspiration cabbalistique, antichrétienne. La congrégation de l’Index condamna (16 mars 1621) des médailles de ce genre et l’écrit d’Ange-Gabriel Anguisciola, Della hebraica medaglia della Maghen David et Abraham (a disparu de l’édition de Léon XIII, 1900).

28. De 1789 à nos jours. — Des marranes d’Espagne et de Portugal continuèrent à vivre en partie double : chrétiens au dehors, Juifs dans l’intimité de la famille. De cette ténacité à feindre une religion haïe nous avons un exemple qui « semble invraisemblable », dit R. Natali, Il ghetto di Roma, p. 262. Le gouvernement portugais ouvrit, en 1821, les portes du royaume aux Juifs et permit l’érection d’une synagogue à Lisbonne.

À son inauguration accoururent des familles entières des parties les plus éloignées du Portugal. C’étaient des marranes qui, pendant plus de trois siècles, avaient gardé la foi de leurs pères tout en se comportant extérieurement comme des catholiques. Même revirement chez des Juifs de la Transylvanie. Cf. J. et A. Lémann, La cause des restes d’Israël introduite au concile œcuménique du Vatican, Lyon, 1912, p. 180.

Il se produisit des conversions suspectes dans le monde qui fréquentait, à Berlin, le salon de Henriette Herz, dans la « Ligue de la vertu », ainsi dénommée par antiphrase, qui s’y constitua, et dans cette « Société pour la civilisation et la science des Juifs » établie peu après (1819) par L. Zunz, E. Gans et M. Moser, et toute imbue d’hégélianisme, parmi les « éclairés » d’Allemagne, contempteurs du passé juif.

Presque partout, en dehors de la Hesse, « les carrières officielles ou libérales demeuraient inaccessibles aux Israélites ;
cette législation inique, dit T. Reinach, Histoire des Israélites, p. 333, amena forcément bien des conversions intéressées parmi les Juifs les plus instruits et les plus intelligents : Henri Heine, Boerne, Gans, etc. » Ce « forcément » peut être juif ;
il n’est pas chrétien.

Graetz, de son côté, s’attache à démontrer que Heine et Boerne sont juifs, foncièrement juifs, qu’ils ne se sont séparés du judaïsme qu’en apparence, « tels des combattants qui adoptent l’armure et le drapeau de l’ennemi pour le frapper à coup plus sûr et l’anéantir ». Cette phrase malheureuse a disparu de l’édition française de l’Histoire des Juifs ;
mais on y lit, t. V, p. 355, que de Heine et de Boerne on reconnaît l’origine juive, « non seulement dans leur esprit pétillant et leur ironie cinglante, mais aussi dans leur amour de la vérité et de la liberté » ! Le père de Karl Marx avait abjuré le judaïsme sans plus de conviction que Heine. D’Israëli reçut le baptême, à treize ans.

Les conversions suivies d’un mariage chrétien ont été parfois sincères ;
la plupart du temps, peut-être, elles sont de pure forme. Intérêt humain, passions, influences d’ordre profane, indifférentisme religieux, autant de causes qui contribuent à des conversions fictives ou non durables. Une des plus attristantes fut celle de ce juif allemand, qui devint Mgr J.-M. Bauer, eut, à la cour de Napoléon III, le rôle que l’on sait, et, après les désastres de 1870, alla finir à Bruxelles une vie de scandales.

Un des convertis récents (1906), Paul Loewengard, après avoir exprimé la prétention imprudente d’être le Chateaubriand mystique du XXe siècle, cf. ses Magnificences de l’Église, Paris, 1913, p. IV-V, est revenu au judaïsme pour des raisons qui prouvent que son catholicisme avait été tout de sentiment et qu’il n’avait rien compris à l’Église (voir sa lettre du 23 juin 1914, au Gil Blas). Ces derniers temps ont assisté à une résurrection du judéo-christianisme.

En 1882, l’avocat juif Rabinowitsch, qui était allé étudier en Palestine les moyens d’une émigration des Juifs russes, en rapporta la conviction que Jésus de Nazareth est le Messie, propagea sa foi nouvelle, ouvrit une « synagogue du saint Messie Jésus », et voulut être baptisé sans renoncer au judaïsme. Une église judéo-chrétienne s’est formée en Perse ;
elle se réclame de Jésus-Christ, admet le baptême et l’eucharistie, et se distingue des Juifs talmudistes, des protestants, des grecs, des catholiques.

Cf. V. Monod, L’espérance chrétienne, Paris, 1901, t. II, p. 258-259, 310-312. Les chrétiens d’origine qui ont adopté le judaïsme sont rares. En Russie, des sectes de sabbatistes se sont approprié, avec le respect du sabbat, plusieurs prescriptions de la Loi mosaïque. Chez nous, l’ex-Père Hyacinthe a conçu un plan de réforme du christianisme par les principes de l’hébraïsme. Cf. Un ami d’Israël. Le P. Hyacinthe (tirage à part de L’Univers Israélite), Paris, 1912. Le pasteur W. Monod estime qu’« un retour formel et audacieux de l’Église à l’hébraïsme est la condition nécessaire de la grande synthèse qui s’impose entre l’esprit moderne et la foi évangélique », op. cit., p. 317. Ce « retour au jéhovisme, ou mieux encore au messianisme », n’implique la croyance ni en un Dieu personnel ni en la vie future au sens traditionnel du mot, et rejoint le modernisme juif de J. Darmesteter et de L.-G. Lévy.

§ IV. Les attaques contre le christianisme et le ton de la polémique

29. De 313 à 1100. — Les Juifs furent accusés d’avoir, par leurs intrigues, décidé Léon l’Isaurien à entreprendre sa campagne iconoclaste et de s’y être associés largement. On leur attribua des profanations d’images. D’après un récit qui eut un succès énorme, deux images du Sauveur, frappées par les Juifs, auraient versé du sang, l’une à Béryte, en Syrie (voir le martyrologe romain, au 9 novembre), l’autre à Constantinople. En 1016, à Rome, les Juifs auraient traité avec dérision l’image du crucifix.

Plus indiscutables sont les excès de la fête des Pourim. « La jeunesse bruyante, dit Grætz, trad., t. III, p. 236, pendait Aman, l’ennemi traditionnel des Juifs, à un gibet auquel, par hasard ou à dessein, on donnait la forme de la croix, et qu’ensuite on brûlait. Ce fait irritait naturellement les chrétiens, qui accusaient les Juifs d’outrager leur religion. Pour mettre fin à ce scandale, Théodose II ordonna d’en punir les auteurs de peines rigoureuses ;
mais il n’arriva point à le faire cesser. » On brûle une croix le jour du sabbat, ou on l’introduit dans la synagogue pour s’en moquer.

Que dire des blasphèmes contre le Christ, réédition augmentée de ceux de la période des origines ? On continue à prétendre que Jésus est né ἐκ πορνείας : les Acta Pilati, II (probablement du IVe ou du Ve siècle), se font l’écho de cette grossièreté, d’invention juive. Elle est reprise, amplifiée, dans le Talmud et surtout dans le Toledot Jesu, « l’ouvrage le plus abominable qui soit sorti de la main des hommes », Freppel, Saint Justin, 2e édit., Paris, 1869, p. 410.

Le bruit de ces horreurs arrive aux oreilles des chrétiens. Que se passe-t-il exactement dans les synagogues ? Ils ne sont pas en mesure de le constater. Mais, par ce qu’ils savent, ils se les représentent comme retentissant d’imprécations contre le Christ et les fidèles, et les Juifs se caractérisent, à leurs yeux, par ce que l’évêque Amolon, Contra Judæos, XL, appelle immanitate odii in Christum et rabie blasphemandi.

30. De 1100 à 1500. — Contre le christianisme, les Juifs s’allièrent fréquemment aux hérétiques. L’entente était d’autant plus facile que certaines sectes et, en première ligne, les vaudois et les cathares, furent enclines à judaïser. Très probablement ce furent des cathares judaïsants, ces passagiens, ou circoncis, qui disaient que la Loi mosaïque doit être observée à la lettre, exception faite pour les sacrifices sanglants, et qui condamnaient la Trinité, la divinité du Christ et l’Église. Cf. C. Molinier, Mémoires de l’académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 8e série, Toulouse, 1888, t. X, p. 442-443.

Il n’est pas impossible que ces sectes, à leur tour, aient exercé une certaine attraction sur les Juifs. Juifs et hérétiques se rapprochèrent surtout dans le Languedoc, pays de fermentation antichrétienne. Ils s’unirent aussi ailleurs. Un mandement de Philippe le Bel (6 juin 1299) nous apprend que les Juifs cachaient les hérétiques fugitifs, cf. G. Douais, L’inquisition, Paris, 1906, p. 360, et, en 1425, le duc de Bavière châtia les Juifs de son duché qui avaient fourni des armes aux hussites contre les chrétiens.

Luc de Tuy, De altera vita fideique controversiis, III, III, assure que des hérétiques se disent Juifs pour disséminer aisément leurs doctrines sous le couvert du judaïsme, car les princes des peuples et les juges des villes sont favorables aux Juifs qu’ils traitent en familiers et en amis ;
toucher à un juif, c’est toucher à la pupille de l’œil du juge ;
l’or des Juifs leur vaut de telles protections que nul ne leur résiste, et les évêques même, achetés par leurs présents, leur prêtent main forte. « Ils démolissent l’Église », dit Luc ;
qui crucifixerunt Dominum Deum meum evacuant fidem ejus et opprimunt pauperes sine causa. Ils sont à l’affût des occasions d’ébranler la croyance des simples.

On lit dans le Merlin, Paris, 1498, 3e partie, Les prophecies de Merlin, fol. 150 : « A celluy temps qu’il estoit en celuy pais avoit mains Juifs qui moult contredisoient la nouvelle foy. Ung jour advint que le plus saige d’eux tençoit a Merlin et lui disoit encontre la Vierge Marie. » L’histoire s’accorde avec la fiction, et l’auteur du Merlin imagine les Juifs du passé à la ressemblance de ceux qui l’entourent.

La parabole des trois anneaux, qui apparaît dans le Novellino, CXII (fin du XIIIe siècle), dans le Décaméron de Boccace, I, III, dans la Verge de Juda de Salomon Ibn Verga (ouvrage achevé au commencement du XVIe siècle), en attendant que Lessing l’immortalise dans son Nathan le sage, et qui, sous une apparence de bonhomie, contient une si grave leçon de scepticisme, est probablement née en Espagne et d’invention juive. Cf. G. Paris, La parabole des trois anneaux, dans La poésie du moyen âge, 2e série, Paris, 1895.

Le Juif s’entend à la guerre contre l’Église. « Il est le docteur de l’incrédule, dit J. Darmesteter, Les prophètes d’Israël, p. 185-186 ;
tous les révoltés de l’esprit viennent à lui, dans l’ombre ou à ciel ouvert. Il est à l’œuvre dans l’immense atelier de blasphèmes du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe ou d’Aragon : c’est lui qui forge tout cet arsenal meurtrier de raisonnements et d’ironie qu’il léguera aux sceptiques de la Renaissance, aux libertins du grand siècle, et tel sarcasme de Voltaire n’est que le dernier et retentissant écho d’un mot murmuré, six siècles auparavant, dans l’ombre du ghetto, et plus tôt encore, au temps de Celse et d’Origène, au berceau même de la religion du Christ. » Ces lignes exagèrent l’influence du Juif ;
retenons-en que les Juifs ont travaillé de leur mieux à détruire le christianisme.

Au commencement du XIIIe siècle, en 1205, Innocent III, Ep., VII, CLXXXVI, P. L., t. CCXV, col. 502, dénonçait à Philippe-Auguste leurs blasphèmes contre le Christ, ce « pendu qui était un homme de rien ». Vers la fin du même siècle, R. Bêchaï ben Ascher avançait une explication sinistre d’une anomalie du texte hébreu du Ps. LXXX (LXXIX de la Vulgate), 14 ;
au lieu d’être dans le corps du mot מיער, sanglier, le ע est au-dessus du mot. Le sanglier, disait Bêchaï, c’est le Christ qui ravage la vigne d’Israël ;
quant au ע, il est suspendu sur le mot מיער, afin que soient pareillement pendus tous ceux qui croient à ce pendu qu’est le Christ.

Cela indique le ton.

Langage odieux à l’adresse du Christ et à l’adresse de la Vierge, basses plaisanteries pour détourner de l’adoration de la croix le vendredi saint, incantations magiques, profanations d’hosties, affectation des vases sacrés et des ornements liturgiques à des usages indécents, prières imprécatoires contre les fidèles, ces méfaits leur sont attribués par une foule de textes, qui n’ont pas toujours une valeur indiscutable, mais qu’il serait peu critique de rejeter a priori et en bloc, et qui, alors même que leur témoignage ne s’impose pas, traduisent l’impression que la conduite des Juifs avait fait naître dans le peuple chrétien.

31. De 1500 à 1789. — Les Juifs, plus surveillés, bannis de la plupart des États chrétiens, objet, de la part des papes, de mesures sévères, ne pourraient, sans imprudence grave, étaler leur antichristianisme. En pays infidèle, ils montrent qu’ils n’ont rien oublié de leur passé de rancunes. Au cours des fêtes que les Turcs célébrèrent à Andrinople (1663) pour commémorer la prise de cette ville, on donna au peuple le spectacle d’une ville chrétienne enlevée d’assaut ;
la représentation fut si vilainement injurieuse que le sultan dégoûté fit battre quelques Juifs qui l’avaient organisée.

En pays chrétien, les Juifs sont plus circonspects. Que valent — la question du meurtre rituel étant réservée — les accusations de profanations d’hosties et d’images saintes qui se renouvellent ? Tous les textes qui en parlent ne sont pas sûrs. Encore ne faudrait-il pas les écarter tous sans examen, sous prétexte que « c’est là une de ces fables dont la donnée même trahit la fausseté. Un juif qui ne croit ni à la divinité du Christ, ni à sa présence invisible sous le voile du pain, n’a pas la sacrilège curiosité, dit A. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, p. 41, de lacérer l’hostie, pour voir s’il en sortira du sang. Pareille impiété ne peut germer que dans une tête chrétienne ». Hélas ! toutes les impiétés et toutes les curiosités morbides peuvent germer dans des têtes haineuses. Un fait bien authentique est le suivant.

Quand Engelsberger eut été condamné à mort pour avoir volé des objets de grand prix à l’empereur Ferdinand III, dont il avait capté la confiance par sa prétendue conversion, il affecta de se préparer chrétiennement à mourir et reçut les derniers sacrements, espérant que l’empereur lui ferait grâce. Mais, dès l’instant où il comprit qu’il n’y avait rien à attendre, que la sentence serait exécutée, il jeta violemment à terre un crucifix qu’il avait dans ses mains, et protesta qu’il était resté juif de cœur. Comme on lui fit remarquer qu’il avait communié peu auparavant, il ajouta qu’il avait craché l’eucharistie dans son mouchoir et l’avait mise ensuite dans un pot de nuit. On se rendit compte que c’était vrai.

Les chrétiens reprochaient toujours aux Juifs leurs blasphèmes. Nous avons cité déjà cet aveu de Grætz que des Juifs — pour lui, des « ignorants » — appliquaient à tous les chrétiens la malédiction de la Chemoné-esré contre les minim ;
les Juifs émancipés qui, pour la première fois, en 1796, voulurent supprimer cette malédiction, laquelle évidemment n’avait plus de raison d’être qu’autant qu’elle concernait les chrétiens, furent mal accueillis.

D’autres prières juives parurent aux chrétiens également injurieuses. Dans la prière Alénou, des Juifs avaient l’habitude d’ajouter ces mots : « Eux adressent leurs prières à une chose sans consistance et au néant ». Par le mot « néant », lariq en hébreu, les chrétiens jugèrent que les Juifs entendaient Jésus. Jean Wagenseil († 1727) fouilla les bibliothèques pour découvrir un manuscrit où se lirait ce passage, car il n’était pas imprimé dans les rituels et, dans certaines éditions, la place était indiquée par un blanc. Il y réussit.

Le prince Georges de Hesse avait exigé des Juifs de son État le serment de ne jamais proférer ce blasphème contre Jésus. J. Buxtorf composa un livre (non imprimé) sur la haine des Juifs contre tous les peuples, surtout contre les chrétiens, sur leurs blasphèmes, leurs imprécations, etc., non d’après les ouvrages des Juifs convertis, qui ne lui semblaient pas toujours dignes de foi, mais d’après les livres juifs.

Fabricius, qui rapporte, Delectus argumentorum et syllabus scriptorum qui veritatem religionis christianæ asseruerunt, p. 664, la lettre de Buxtorf relative à ce livre, est frappé douloureusement de ces habitudes blasphématoires : Rem ipsam, de majore parte Judæorum non posse negari, et præsentis memoriæ experientia, et scripta Judæorum, quæ in nostris sunt manibus, blasphema palam, aut præ metu omissas in libris excusis blasphemias et vacuo spatio relicto vel sub velamentis tegentia, et familiares Judæis scribendi sacros etiam libros veniginata, et mysteria, et unius ætatis testimonia non inficienda convincunt. Une édition de l’infâme Toledot Jesu fut publiée en cachette par le pseudo-converti Engelsberger, Vienne, 1640.

32. De 1789 à nos jours. — Tous les Israélites n’ont pas mené la guerre intellectuelle contre le christianisme. Et tout ce qu’il y a de mauvais, ce « fumet de faisandé », ce « relent de pourri qui soulève le cœur » dans l’art, la littérature, le théâtre, le roman, la presse, dans tout ce qui s’imprime et se lit, ne vient pas d’Israël. En combattant la foi et la morale du christianisme, trop souvent les Juifs « nous versent, hélas ! de l’eau de notre fontaine et du vin de notre cru ». Le milieu rationaliste, néo-païen, où ils vivent, leur a inoculé ses idées et ses vices. Autant qu’ils les exercent, ils reçoivent les influences pernicieuses. Cf. A. Leroy-Beaulieu, Israël chez les nations, p. 308, 312, 419. Mais, que l’initiative leur appartienne ou non, ils déchristianisent.

Naguère, Dom Besse, Les religions laïques, Paris, 1913, p. 106, notait que l’évolution de l’idée messianique, telle que nous l’avons observée chez les Juifs, et la transformation de l’idée religieuse qui caractérise les récentes religions laïques, se sont produites dans le même sens. « L’une et l’autre se sont, en dernière analyse, fixées sur un même idéal, simple et facile à comprendre. On peut l’expliquer en quelques mots : une religion humanitaire, qui débarrasserait l’homme du Dieu personnel et qui, après avoir sapé par la base toutes les grandes institutions chrétiennes, concentre sur l’homme et les progrès dont il est susceptible toutes les espérances du messianisme. »

Y a-t-il là surtout parallélisme, ou cette « libre pensée religieuse » est-elle un « apport juif », ou bien le néo-judaïsme a-t-il emprunté à la philosophie du XVIIIe siècle et aux théoriciens de la Révolution française ses conceptions essentielles ? On pourrait disserter là-dessus. À coup sûr, le néo-judaïsme n’est pas étranger à ce « romantisme religieux » plein de périls pour l’idée chrétienne. Et non moins sûrement, quels que soient les torts des baptisés, trop souvent les écrivains d’origine juive ont été les propagandistes d’avant-garde des doctrines irréligieuses, immorales et antisociales. Plus d’un, par surcroît, a blasphémé odieusement. Personne n’a dépassé Henri Heine.

En concluant ses études sur L’esprit juif, M. Muret dit, p. 313 : « C’est un ardent entrepreneur de démolitions que le penseur juif contemporain. On chercherait vainement un principe stable, une idée traditionnelle, sur lequel il n’ait pas exercé sa volonté de destruction… La déchristianisation du monde, à cela se réduit, en définitive, la fonction des Israélites contemporains. Voilà, du moins, s’ils n’y travaillent pas seuls, l’œuvre à laquelle ils collaborent. » Cf. J. Lemaître, Théories et impressions, Paris (sans date), p. 133-136.

Trouvera-t-on ce jugement trop dur ? Dira-t-on qu’en devenant « révolutionnaire » le Juif devient presque toujours athée, et qu’ainsi il cesse d’être juif ? Un juif, B. Lazare, le nie. « En général, dit-il, L’antisémitisme, p. 345-347, 350, les Juifs, même révolutionnaires, ont gardé l’esprit juif, et, s’ils ont abandonné toute religion et toute foi, ils n’en ont pas moins subi, ataviquement et éducativement, l’influence nationale juive. Cela est surtout vrai pour les révolutionnaires Israélites qui vécurent dans la première moitié de ce siècle (le XIXe), et dont H. Heine et Karl Marx nous offrent deux bons modèles… On pourrait encore montrer ce que Boerne, ce que Lassalle, ce que Moses Hess et Robert Blum tinrent de leur origine hébraïque, de même pour d’Israëli, et ainsi on aurait la preuve de la persistance, chez les penseurs, de l’esprit juif, cet esprit juif que nous avons signalé déjà chez Montaigne et chez Spinoza… Le Juif prend part à la révolution, et il y prend part en tant que juif, c’est-à-dire tout en restant juif. »

Tenons compte de toutes les nobles exceptions qui existent, et inclinons à croire qu’elles sont nombreuses. Mais trop souvent les Juifs que l’étude de l’histoire révèle apparaissent violemment antichrétiens. Ils sont partout où est l’antichristianisme, s’ils ne sont pas tout l’antichristianisme.

Bibliographie. — Travaux concernant l’ensemble ou une période de l’histoire de la polémique : J. Bartolocci de Celeno, Bibliotheca magna rabbinica, Rome, 1675-1693, 4 vol. ;
J.-C. Wagenseil, Tela ignea Satanæ, hoc est arcani et horribiles Judæorum adversus Christum Deum et christianam religionem, Altdorf, 1681, 2 vol. ;
J.-C. Wolf, Bibliotheca hebraea, Hambourg, 1715-1735, 4 vol. ;
J.-B. de Rossi, Bibliotheca judaica antichristiana, Parme, 1800, et Dizionario storico degli autori ebrei e delle loro opere, Parme, 1802, 2 vol. ;
J. Fürst, Bibliotheca hebraea, Leipzig, 1863 ;
Freppel, Saint Justin, 2e édit., Paris, 1869, p. 407-417 ;
M. Steinschneider, Polemische und apologetische Literatur in arabischer Sprache zwischen Muslimen, Christen und Juden, Leipzig, 1877.

E. Renan, Les rabbins français du commencement du XIVe siècle, dans l’Histoire littéraire de la France, Paris, 1877, t. XXVII, p. 431-734, 740-753 ;
I. Loeb, La controverse religieuse entre les chrétiens et les Juifs au moyen âge en France et en Espagne, dans la Revue de l’histoire des religions, Paris, 1888, t. XVII, p. 311-337, t. XVIII, p. 133-156, et Polémistes chrétiens et juifs en France et en Espagne, dans la Revue des études juives, Paris, 1889, t. XVIII, p. 43-70 ;
R. Travers Herford, Christ in jewish literature, dans A dictionary of Christ and the Gospels, Édimbourg, 1908, t. II, p. 870-882 ;
P. Batiffol, Rabbins et romains, dans Orpheus et l’Évangile, 2e édit., Paris, 1910, p. 28-52.

Sur le Toledot Jesu : S. Krauss, Das Leben Jesu nach jüdischen Quellen, Berlin, 1902. Sur les passagiens : C. U. Hahn, Geschichte der Ketzer im Mittelalter, Stuttgart, 1850, t. III, p. 1-68, 207-259 ;
C. Molinier, Les passagiens, étude sur une secte contemporaine des cathares et des vaudois, dans les Mémoires de l’académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, 8e série, Toulouse, 1888, t. X, p. 428-458. Sur la cabbale : G. Bareille, Dictionnaire de théologie catholique, Paris, 1905, t. II, col. 1271-1291.

Sur le judaïsme moderne : J. Darmesteter, Les prophètes d’Israël, Paris, 1895 ;
Carra de Vaux, Joseph Salvador et James Darmesteter, dans la Revue des études juives, Paris, 1900, t. XLI, Actes et conférences, p. XXV-XLVIII ;
N. Slouschz ben David, La renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885), Paris, 1902 ;
D. Philippson, The reform movement in judaism, Londres, 1907 ;
P. Bernard, La crise religieuse d’Israël. Défections et réformes, dans les Études, Paris, 1907, t. CXIII, p. 406-420 ;
G. Bricout, Chez les Israélites français. L’union libérale, dans la Revue du clergé français, Paris, 1908-1909, t. LVI, p. 282-300, t. LVII, p. 129-152 ;
J. de Le Roi, Neujüdische Stimmen über Jesum Christum, Leipzig, 1910 ;
L.-C. Fillion, Jugement porté par un juif sur le judaïsme libéral, sur Jésus-Christ et sur le christianisme, dans la Revue pratique d’apologétique, Paris, 1913, t. XVI, p. 81-99 ;
A. Spire, Quelques juifs, Paris, 1914.

IV. — Le Talmud

§ I. Le contenu du Talmud. § II. Ce que l’Église a pensé du Talmud.

§ I. Le contenu du Talmud

33. L’état de la question. — Le Talmud, livre peu accessible même pour ceux qui savent l’hébreu, écrit dans une langue obscure et s’offrant à nous dans un texte défectueux, est une vaste compilation d’éléments souvent contradictoires, de diverses écoles et de diverses époques. Le noyau primitif, la Mischna, constitué avant l’an 200 de l’ère chrétienne, contient les décisions rabbiniques anciennes relatives à la Loi ou Thora.

Autour de la Mischna se sont amoncelés, sous le nom de Ghémara et sous la forme de procès-verbaux des séances tenues par les académies de rabbins, des commentaires, annotations, gloses et discussions de toutes sortes, renfermant de tout : dogme, morale, casuistique, politique, jurisprudence, histoire réelle et légendaire, médecine, physique, astronomie, formules magiques, etc.

Il existe deux Talmuds : celui de Jérusalem, composé au IIIe et au IVe siècles, par les docteurs de Palestine, et celui de Babylone, beaucoup plus développé, qui date du Ve et du VIe siècles. Deux parties s’y distinguent : la halakha, c’est-à-dire les lois et les discussions qui ont abouti à les établir, et la haggada, c’est-à-dire tout ce qui n’appartient pas à la discussion légale.

Les Juifs ont tenu en singulière estime le Talmud. Il est vrai que les caraïtes ou « scripturaires », ces « protestants du judaïsme », apparus vers le milieu du VIIIe siècle, n’admirent que l’Écriture ;
mais ils n’ont jamais été que le petit nombre. Dans le feu de la polémique, gênés par l’objection chrétienne, des rabbins consentirent à voir dans la haggada d’innocents badinages ou lui dénièrent carrément une autorité religieuse ;
le grand courant du judaïsme accordait à la haggada et à la halakha une autorité égale. On s’en aperçut quand Maïmonide promit un traité avec ce titre : « Qu’il n’est pas obligatoire d’interpréter partout le Talmud à la lettre ». L’opinion unanime des rabbins s’affirma contraire, et le livre ne fut pas publié.

La lutte entre maïmonistes, ou partisans des études philosophiques, et antimaïmonistes, ou obscurantistes, ne porta pas directement sur la valeur du Talmud, que les maïmonistes eux-mêmes ne mettaient pas en cause. Les Juifs ont beau faire, observait Richard Simon, qu’on n’accusera pas d’être aveuglé par le préjugé antijuif — et qui, en cela, répétait ce qu’avaient dit un Pierre le Vénérable, Tractatus adversus Judæorum inveteratam duritiem, V, et un Jérôme de Sainte-Foi, Contra Judæorum perfidiam et Talmud, l. II, introd. —, ils seraient excommuniés de la Synagogue le jour où ils voudraient secouer le joug de ce subtil et absurde radotage. Cf. H. Margival, Richard Simon, dans la Revue d’histoire et de littérature religieuses, Paris, 1896, t. I, p. 50. L’attachement au Talmud, pour ne pas dire son culte, fut, sauf exceptions rares, sans réserves.

Aujourd’hui, on fait des réserves. Des écrivains juifs déclarent qu’il y a, dans le Talmud, « du bon, du médiocre, du mauvais », I. Loeb, Réflexions sur les Juifs, p. 92, et « la boue et le limon comme le flot limpide et pur », A. Darmesteter, Revue des études juives, 1889, t. XVIII, p. CD. Depuis l’invasion du rationalisme le plus accentué, le Juif est en train de s’affranchir de l’autorité du Talmud.

C’est justice de ne pas rendre solidaires de tout ce qu’il y a dans le Talmud les Israélites contemporains ;
mais l’exactitude historique demande de ne pas prêter aux Juifs d’autrefois les façons de juger et de sentir qui tendent à prévaloir maintenant. Si le Talmud s’exprime en termes malséants sur le compte des chrétiens et du christianisme, nous avons le droit de considérer ces passages comme l’expression de la pensée juive ou, du moins, comme ayant agi sur elle.

34. Le Talmud contre les chrétiens. — Or, des textes de ce genre existent. Il y a, d’abord, ceux qui ont trait aux minim, non seulement la prière Chemoné-esré que le Talmud enregistre et dont il règle la récitation, mais encore des prescriptions telles que la suivante, Tosefta, Bab. mes., II, XXXIII : « Si un gentil, ou un pasteur, ou un éleveur de petit bétail tombe [dans un puits], on l’y laisse, mais on ne l’y jette pas ;
on y laisse aussi les minim, les apostats et les délateurs, mais de plus on les y jette. » Il y a les textes sur les goyim, notamment ceux-ci : « On peut, on doit tuer le meilleur des goyim » ;
« l’argent des goyim est dévolu aux Juifs, donc il est permis de les voler ou de les tromper » ;
« il est défendu de rendre à un goy un objet qu’il a perdu ». Cf. I. Loeb, Revue des études juives, Paris, 1880, t. I, p. 251, 252. Il y a le traité Aboda-Zara et les autres textes contre les idolâtres.

Nous avons vu que le mot minim, quoi qu’il en soit de sa signification primitive, servit à désigner les chrétiens. Nous en dirons autant du mot goyim.

Que les goyim, maudits par le Talmud, aient été anciennement les Grecs d’Antiochus, les Romains de Titus et d’Adrien, les mages des rois sassanides, ceux qui violentèrent Israël dans sa nationalité et dans sa religion, que les duretés du Talmud qui les concernent aient été, plutôt que des règles de conduite, des cris de guerre contre les destructeurs du temple et les oppresseurs de Juda, nous ne faisons pas difficulté de l’admettre.

Mais il est incontestable que, dans la suite, éloignés des Grecs, des Romains et des Perses qui les avaient maltraités, ayant à souffrir des chrétiens, les Juifs prirent l’habitude de leur appliquer les sentences contre les goyim. Non pas tous les Juifs ;
il y en eut, dans les controverses entre Juifs et chrétiens, pour affirmer que les Juifs n’observaient pas ces prescriptions talmudiques, et de divers rabbins nous possédons des textes qui témoignent de sentiments meilleurs envers les non-Juifs. Cf. l’intéressant relevé de D. Chwolson, Die Blutanklage und sonstige mittelalterliche Beschuldigungen, Francfort-sur-le-Mein, 1901, p. 62-81. Honorables exceptions. Les textes du Talmud demeuraient, avec une autre autorité que celle de ces rabbins dont la parole était fugitive ou sans écho, et le danger subsistait d’assimiler ou d’identifier les chrétiens aux goyim.

B. Lazare le constate loyalement, L’antisémitisme, p. 289-292. Il rappelle que, lors des guerres romaines, « contre l’oppresseur on trouva tout permis, on préconisa toutes les violences, toutes les haines, et le Talmud… enregistra préceptes et paroles, et il les perpétua ». Toute la colère et toute la haine se reversèrent ensuite sur les Juifs qui se convertissaient, les minim, et sur les chrétiens.

Que si l’on objecte que « ces préceptes ne représentèrent que des opinions personnelles » et qu’on a, dans la littérature talmudique, en particulier dans le Pirké-Aboth, des formules compatissantes et fraternelles, « c’est exact », répond B. Lazare, et, dans l’esprit des Pères qui écrivirent ces sentences, elles eurent un sens général ;
« mais le Juif du moyen âge, qui les trouva dans son livre, leur attribua un sens restreint ;
il les appliqua à ceux de sa nation. Pourquoi ? Parce que ce livre, le Talmud, contenait aussi les préceptes égoïstes, féroces et nationaux, dirigés contre les étrangers. Conservés dans ce livre dont l’autorité fut immense, dans ce Talmud qui fut pour les Juifs un code, expression de leur nationalité, un code qui fut leur âme, ces affirmations cruelles ou étroites acquirent une force sinon légale, du moins morale. Le Juif talmudiste qui les rencontra, leur attribua une valeur permanente… ;
il en fit une règle générale vis-à-vis des étrangers à son culte, à sa loi, à ses croyances… Le goy des Macchabées, le minéen des docteurs, devint le chrétien, et au chrétien on appliqua toutes les paroles de haine, de colère, de désespoir furieux, qui se trouvaient dans le livre ».

Semblablement, que les « idolâtres » du Talmud aient été, à l’origine, les seuls païens, c’est possible ;
peu à peu et assez vite, le paganisme disparaissant, les Juifs entendirent des chrétiens ce que le Talmud disait des idolâtres, chose d’autant plus facile qu’ils les croyaient idolâtres : ils leur reprochaient, faute de comprendre le dogme de la Trinité, d’adorer plusieurs dieux, et, confondant le culte de latrie et celui de dulie, ils taxaient d’idolâtrie le culte de la Vierge et des saints.

En outre, le Talmud isola les Juifs du reste des hommes. Pour ce motif, B. Lazare — c’est là le leitmotiv de son ouvrage — soutient, L’antisémitisme, p. 14, que le Talmud fut néfaste. Les rabbanites, en l’imposant, retranchèrent Israël de la communauté des peuples, et en firent « un solitaire farouche…, une nation misérable et petite, aigrie par l’isolement, abêtie par une éducation étroite, démoralisée et corrompue par un injustifiable orgueil ». Le résultat de leur victoire fut, pense-t-il, la persécution officielle.

« Jusqu’à cette époque, il n’y avait guère eu que des explosions de haines locales, mais non des vexations systématiques. Avec le triomphe des rabbanites, on voit naître les ghettos, les expulsions, et les massacres commencent. Les Juifs veulent vivre à part ;
on se sépare d’eux. Ils détestent l’esprit des nations au milieu desquelles ils vivent ;
les nations les chassent. » Des admirateurs du Talmud n’hésitent pas non plus à reconnaître qu’il creusa plus profondément l’abîme qui séparait le judaïsme du christianisme : plus le christianisme s’élargissant ouvrait son ample sein aux nations païennes, plus le judaïsme se renfermait en lui-même, se resserrait avec un soin jaloux ;
« il restait isolé au milieu des nations ennemies, et cet isolement faisait sa force », dit A. Darmesteter, Le Talmud, p. CDXXXIV. Alors on vit ce phénomène, étrange et unique, je crois, dans l’histoire, d’un peuple dispersé aux quatre coins du monde et toujours un, d’une nation sans patrie et toujours vivante. Un livre accomplit ce miracle, le Talmud. Le Talmud a fait la force du judaïsme, mais en l’isolant. Retenons cette formule.

35. Le Talmud contre le christianisme. — L’attitude du Talmud envers le Christ est fâcheuse. Les grossièretés blasphématoires que nous avons rencontrées déjà s’y retrouvent comme chez elles : naissance illégitime de Jésus, insultes à sa mère, usage par le Christ de la magie.

Hérétique, excommunié, pécheur et entraînant à pécher la multitude, il se serait fait une vie douce au moyen du nom ineffable Iahvé qu’il aurait eu l’adresse de dérober dans le saint des saints du temple ;
il serait à jamais puni en enfer dans l’ordure bouillante. Pour défendre le Talmud, R. Yehiel prétendit que ce livre distingue deux Jésus, et que les textes incriminés ne se rapportent pas au Jésus des chrétiens, mais à l’autre.

De vrai, le Talmud embrouille la vie de Jésus, et sa chronologie est défectueuse et contradictoire. Les Juifs, insouciants d’histoire précise, ont déformé les Évangiles ou plutôt l’enseignement oral chrétien. Mais, en dépit de l’ambiguïté de deux ou trois textes, il est clair que le Jésus dans lequel le Talmud voit l’ennemi, qu’il abomine et salit, c’est bien le fondateur de la religion qui a supplanté le judaïsme, et les talmudistes confondirent avec le Christ le Jésus, fils de Panthéras, du Talmud.

Qu’on lise d’affilée tous les textes talmudiques relatifs à Jésus, non pas dans une édition expurgée, mais dans les éditions complètes, ou dans les extraits qui ont été groupés par G. Dalman, dans H. Laible, Jesus Christus im Talmud, Berlin, 1891, p. 5-19, cf. 39-88, et par H.-L. Strack, Jesus, die Häretiker und die Christen nach den ältesten jüdischen Angaben, Leipzig, 1910, p. 1-21, cf. 18-47, ou encore dans la synthèse qu’en a tracée R. Travers Herford, A dictionary of Christ and the Gospels, t. II, p. 877-878 ;
on se rendra facilement compte que c’est au Jésus des chrétiens qu’il s’en prend. Que si, après cela, on passe à ces lignes d’I. Loeb, Revue des études juives, t. I, p. 250 : « Qu’y a-t-il d’étonnant qu’il se trouve dans le Talmud quelques attaques contre Jésus ? Il serait singulier qu’il en fût autrement, et, s’il faut s’étonner de quelque chose, c’est qu’il n’y en ait pas davantage », on mesurera la distance qui sépare de celle d’un chrétien la mentalité de l’un des plus intelligents et des plus instruits parmi les Juifs modernes.

D’autres énormités déparent le Talmud, par exemple des expressions méprisantes pour l’Église, ses saints, ses sacrements, ses cérémonies. Tranchent, particulièrement, des passages qui concernent Dieu, des indécences et « immondices ». Sans doute le Talmud est d’un temps et d’un pays qui n’avaient ni le même tour d’imagination ni les mêmes pudeurs que nous, et nous serions mal venus de lui reprocher des anthropomorphismes et des crudités de langage que nous acceptons dans la Bible.

Mais quelle différence entre les anthropomorphismes bibliques et quelques-uns de ceux du Talmud, qui font jouer à Dieu, devant les rabbins, « le rôle d’un enfant ou d’un imbécile », J.-H. Pignot, Histoire de l’ordre de Cluny, Paris, 1868, t. III, p. 535 ! Cf. Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, t. I, p. 552-642. Et, dans le nombre des jeux et fantaisies où se complaisent les rabbins, n’en existe-t-il pas de vraiment inqualifiables ? Faut-il blâmer les chrétiens d’avoir jugé révoltante, entre plusieurs autres, cette idée qui fournit le 34e chef d’accusation dans la controverse de 1240 : dicentes Adam cum omnibus brutis et serpentem cum Eva coisse ? Yehiel, de Paris, qui sur d’autres points fit preuve de souplesse et adoucit les assertions talmudiques, fut, cette fois, intraitable : concessit quod Adam coiit cum omnibus bestiis, et hoc in paradiso. Cf. Revue des études juives, t. I, p. 54, 55.

Il est arrivé que des textes inauthentiques ou mal compris furent allégués dans la polémique antijuive. C’est regrettable. On a insinué ou laissé croire que le Talmud est tout entier mauvais, immoral, antichrétien. C’est inexact ;
les textes dignes de reproche sont comparativement rares. Mais, si le Talmud n’est pas uniquement de la haine contre les chrétiens et le christianisme, il s’y trouve de la haine. Dira-t-on, avec A. D[armesteter], Revue des études juives, t. I, p. 145, qu’il y a lieu de chercher si les opinions incriminées « n’étaient pas des opinions individuelles, sans autorité et perdues dans l’immensité des doctrines talmudiques » ? L’autorité du Talmud fut absolue sur la presque unanimité des Juifs d’avant la Révolution. Et, étant donné l’état d’esprit des Juifs, l’état de lutte sans trêve entre Juifs et chrétiens, on savait découvrir, dans le mare magnum du Talmud, ce qu’il y avait contre le christianisme, on connaissait les « bons » passages.

Qu’on dise moins encore « que, d’ailleurs, les livres juifs ne sortant pas du cercle de la Synagogue, étaient impénétrables au monde chrétien et, par suite, sans action aucune ». Sans action sur les chrétiens, passe ;
mais sur les Juifs ! Les Juifs d’aujourd’hui, certains Juifs, se désolidarisent d’avec le Talmud. Fort bien. Nous ne songeons pas à suspecter leur sincérité, et nous renonçons à utiliser contre eux les textes du Talmud. Mais nous avons le droit de nous en servir pour connaître les dispositions des Juifs envers les chrétiens et le christianisme dans les siècles écoulés et comprendre, par contre-coup, les dispositions des chrétiens envers les Juifs.

§ II. Ce que l’Église a pensé du Talmud

36. Avant 1500. — Il semble que le Talmud ne fut connu longtemps des chrétiens que par ouï-dire. Quelque chose de son contenu parvenait jusqu’à leurs oreilles ;
le texte dut tomber rarement sous leurs yeux. Les traditions orales de la Synagogue, dont le premier compilateur paraît avoir été R. Akiba († 135), et dont le recueil, achevé par Juda le Saint appelé aussi, par excellence, Rabbi (fin du IIe siècle), forma la Mischna et reçut sa forme dernière vers le milieu du IIIe siècle, sont mentionnées par les Pères sous le nom grec de deutérose, δευτέρωσις. Saint Justin, saint Épiphane, saint Augustin, saint Jérôme, les citent. Saint Jérôme, très sévère — aniles fabulae…, et pleraque tam turpia sunt ut erubescam dicere, dit-il, Ep. ad Algasiam, CXXI, 10 — nomme les principaux représentants de la tradition juive, parmi lesquels R. Akiba ;
il peut donc viser la Mischna. Justinien, novelle 146, interdit (548) de lire, dans les synagogues, eam quæ ab eis dicitur secunda editio : secunda editio est la traduction littérale de δευτέρωσις. C’est donc la Mischna qui est condamnée, non pas, il est vrai, par l’Église, mais par un empereur qui jouait au théologien. Cette même novelle est inscrite dans les Basiliques, I, I, 2, 5. Cf. le Nomocanon de Photius, XII, III.

Dérober le Talmud à la curiosité des chrétiens fut la tactique des Juifs. Pierre le Vénérable, Tractatus adversus Judæorum inveteratam duritiem, V, nous apprend que de son temps ils le cachaient de leur mieux, et triomphe d’avoir réussi à découvrir un exemplaire ;
il le dénonce à l’indignation chrétienne.

Malgré la renommée de l’abbé de Cluny et la fougue de son traité, le Talmud resta presque insoupçonné des gens d’Église. La grande révélation se fit de 1238 à 1240. Jusque-là, remarque justement N. Valois, Guillaume d’Auvergne évêque de Paris, sa vie et ses ouvrages, Paris, 1880, p. 119-120, « quelque aversion qu’ils eussent les uns pour les autres, il semblait y avoir entre eux (les Juifs et les chrétiens) une communauté de croyance, un accord tacite sur les matières de l’ancienne Loi. Dans les controverses, qui avaient lieu à d’assez courts intervalles, les Juifs n’apparaissaient que comme les défenseurs de l’Ancien Testament ».

Le Talmud s’imposait à eux à l’égal au moins de la Bible ;
mais il avait cheminé dans l’ombre, et les chrétiens ne se doutaient guère de la distance qu’il mettait entre les Juifs et eux. Ce fut un saisissement quand le mystère se dissipa. Un juif converti, Nicolas Donin, de la Rochelle, présenta (1238) au pape Grégoire IX trente-cinq articles qui reproduisaient, disait-il, la doctrine du Talmud et qui, de fait, en sont tirés exactement. Grégoire, par des lettres adressées aux évêques et aux souverains des royaumes occidentaux, ordonna de s’emparer de tous les exemplaires du Talmud et d’ouvrir une enquête. Les ordres du pape ne paraissent avoir été exécutés qu’en France.

À Paris, en 1240, devant la cour de saint Louis d’abord, puis devant des évêques et des maîtres en théologie, Nicolas Donin, d’une part, et, d’autre part, R. Yehiel, de Paris, dont la réputation était européenne, et trois autres rabbins, discutèrent les griefs contre les enseignements talmudiques. Le Talmud fut condamné ;
les exemplaires détenus furent brûlés publiquement à Paris, probablement en 1242. Des exemplaires subsistaient ;
en 1248, il y eut une nouvelle condamnation, dont on ne sait si elle fut suivie d’un autodafé. Un ouvrage, intitulé Extractiones de Talmud ou Excerpta talmudica, se proposa de justifier, par des extraits du Talmud, cette condamnation.

Cette phrase des Narrationes indique bien l’importance de l’affaire : « Il faut savoir que, par un secret dessein de la Providence, les erreurs, les blasphèmes et les outrages contenus dans le Talmud avaient échappé jusqu’à ce jour aux yeux des docteurs de l’Église. Le mur est enfin percé, le jour s’est fait, et l’on a vu ces reptiles, ces idoles abominables, qu’adore la maison d’Israël. » Désormais quelque chose était changé dans les relations entre Juifs et chrétiens.

L’attention des papes demeura éveillée. À plusieurs reprises, ils renouvelèrent la condamnation du Talmud. Ce fut le cas de Clément IV (bulle Damnabili perfidia, 15 juillet 1267) ;
d’Honorius IV (bulle Nimis in partibus anglicanis, 18 novembre 1286) ;
de Jean XXII (bulle Dudum felicis recordationis, 4 septembre 1320, reproduit la lettre d’Eudes de Châteauroux, cardinal-évêque de Frascati et légat d’Innocent IV lors de la condamnation de 1248, et celles de Clément IV et d’Honorius IV) ;
de Benoît XIII (Pierre de Luna, bulle Etsi doctoris gentium, 3 mai 1415) ;
du concile de Bâle, sess. XIX.

Les rois de France Philippe le Hardi (1284) et Philippe le Bel (1308) publièrent des ordonnances contre le Talmud.

S’il fallait s’en rapporter à Galatinus, Opus de arcanis catholicæ veritatis, I, VII, Bâle, 1550, p. 26, Clément V, avec l’approbation du concile de Vienne (1311), aurait décidé talmudicos Judæorum libros per fidèles hebraicam linguam callentes in latinum sermonem traducendos atque christianis publice legendos esse ;
il cite, à l’appui de son dire, la décrétale Inter sollicitudines, Clement., V, 1, 1. Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, t. III, p. 744-745, cf. 746, dit que Clément V, ordonnant l’érection de chaires d’hébreu, d’arabe et de chaldéen, dans les principales Universités d’Europe, veut qu’on traduise, non pas le Talmud, mais les livres de grammaire composés en ces langues, afin que les élèves soient en mesure de les apprendre convenablement.

En réalité, le texte de la décrétale porte qu’il doit y avoir, dans ces Universités, deux maîtres experts dans chacune de ces trois langues, qui scholas regant inibi, et, libros de linguis ipsis in latinum fideliter transferentes, alios linguas ipsas sollicite doceant. Il est donc simplement question, d’une façon générale, de traduire en latin des livres hébreux, arabes et chaldéens. Le Talmud n’est pas mentionné, et, comme il était défendu par ailleurs, rien n’autorise à croire que le pape en approuve l’usage dans l’enseignement des Universités. Mais, si Galatinus élargit la décision pontificale, Bartolocci semble la restreindre quand il détache les mots : libros de linguis, et entend, par là, les traités de grammaire.

37. Après 1500. — Les livres juifs bénéficièrent d’abord du mouvement de la Renaissance. Léon X pensionna des Juifs convertis qui se préoccupaient de les traduire et de contribuer ainsi aux progrès de l’exégèse ;
il s’intéressa à la publication du Talmud.

Un juif converti, qui devait mal finir, Pfefferkorn, ayant, dans son Judenspiegel (Miroir des Juifs, 1507), invité ses anciens coreligionnaires à renoncer à la lecture du Talmud, obstacle à leur conversion, et engagé les chrétiens à détruire les « faux livres juifs », Jean Reuchlin protesta qu’on ne devait anéantir, après un jugement régulier, que les livres ouvertement dangereux, que le Talmud, mélange d’éléments divers, était susceptible de rendre témoignage à la vérité.

Un violent libelle de Pfefferkorn, Der Handspiegel (Le miroir à la main, 1511), accusa Reuchlin d’avoir été corrompu par l’or juif. Reuchlin riposta par Le miroir des yeux (Der Augenspiegel, 1511). Ce fut une lutte vive, où Reuchlin et Pfefferkorn échangèrent d’autres écrits de polémique, et à laquelle prirent part, pour Reuchlin, deux juifs convertis, le franciscain Galatinus (Pietro de Colonna), Opus de arcanis catholicæ veritatis (1518), et Paul Ricci, médecin de l’empereur Maximilien Ier, ainsi que le cardinal Gilles de Viterbe, le franciscain Georges Benigni, évêque de Nazareth, et, dans le camp de Pfefferkorn, Arnold Luypius, de Tongres, et le dominicain Jacques Hoogstraten.

Celui-ci était inquisiteur de la foi pour la province de Mayence. À ce titre, il fut saisi du différend. Reuchlin en appela au pape. Le jugement traîna d’année en année ;
enfin, en 1520, Léon X condamna Reuchlin et son Miroir des yeux, qualifié de « dangereux, suspect, plein de partialité pour les Juifs ».

Dans l’intervalle, les « jeunes humanistes », les « poètes » lanceurs de la Réforme, les auteurs des Lettres des hommes obscurs, surtout Ulrich de Hutten, s’étaient faits les champions de Reuchlin et avaient profité de l’occasion pour attaquer l’Église, si bien que la querelle de Reuchlin devenait « la préface d’une bataille bien plus importante qui devait entraîner une définitive scission des intelligences », L. Pastor, Histoire des papes, trad. A. Poizat, Paris, 1909, t. VII, p. 155.

La Réforme protestante et la Contre-Réforme catholique réagirent sur la répression du judaïsme en général et, en particulier, sur la condamnation du Talmud. La bulle Cum sicut nuper de Jules III (29 mai 1554) prescrivit de rechercher et de brûler, avec le Talmud, tous les livres juifs blasphémant le Christ.

Pendant le pontificat de Paul IV, un nombre incalculable d’exemplaires du Talmud furent livrés aux flammes, surtout à Crémone, où l’un des plus illustres juifs convertis, Sixte de Sienne, vint poursuivre leur destruction. Cf. sa Bibliotheca sancta, Paris, 1610, p. 120, 310.

Dans l’Index librorum prohibitorum (1564), Pie IV prohiba le Talmud, ses gloses, annotations, interprétations et expositions, en spécifiant que ces livres seraient tolérés s’ils paraissaient sans le nom de Talmud et sans injures pour le christianisme. De là des éditions expurgées ;
l’augustin Adamas, de Florence, eut mission de Grégoire XIII de s’occuper de ce travail expurgatoire. Grégoire XIII (bulle Antiqua Judæorum, 1er juillet 1581) soumit à l’inquisition les détenteurs du Talmud.

Clément VIII (bulle Cum Hebræorum, 28 février 1593) confirma les lettres de ses prédécesseurs ;
en outre, il condamna tous les livres, en langue hébraïque ou autre, défectueux au point de vue catholique, défendit de les imprimer sous aucun prétexte, etiam sub prætextu quod expurgata fuerint, donec expurgentur, sive quod de novo typis excusa fuerint mutatis nominibus, vel etiam sub obtentu seu tolerantiæ aut permissionis, ut prætendunt, secretarii aut cujusvis personæ sacri concilii Tridentini, aut Indicis librorum prohibitorum per recentis memoriæ Pium papam IV prædecessorem nostrum editi.

Cf., dans les éditions de l’Index antérieures à celle de Léon XIII, à la suite des dix règles générales, les Observationes ad regulam 9am Clementis papæ VIII jussu factæ. Plusieurs décrets, dont l’un du Saint-Office (18 mai 1595), précisèrent que ce n’était pas aux catholiques d’expurger les livres juifs, mais aux Juifs eux-mêmes, et que les Juifs que l’on trouverait en possession d’ouvrages antichrétiens seraient punis.

Une lettre importante du cardinal de Crémone (29 novembre 1629) résume les mesures de l’Église contre le Talmud et appuie dans le sens de Clément VIII. Un projet d’ordonnance du cardinal Petra reprend, au sujet du Talmud, les dispositions des papes, à partir d’Innocent IV. L’ordonnance, quelque peu modifiée, fut contresignée et promulguée par Benoît XIV (15 septembre 1751). Signalons enfin un édit de Pie VI (octobre 1775), qui rappelle et confirme cette ordonnance, cf. Analecta juris pontificii, Rome, 1860, p. 1422-1423, et un autre (janvier 1791), qui la renouvelle.

Bibliographie. — J. Bartolocci, Bibliotheca magna rabbinica, t. I, p. 552-642, t. III, p. 359-663, 731-748 ;
J.-C. Wolf, Bibliotheca hebræa, t. II, p. 657-993, t. IV, p. 320-450 ;
J. Derenbourg, article Talmud, dans l’Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1882, t. XII, p. 1007-1030 ;
A. Darmesteter, Le Talmud, dans la Revue des études juives, Paris, 1889, t. XVIII, Actes et conférences, p. CCCLXXXIII-CDXLII ;
H. Laible, Jesus Christus im Talmud, Berlin, 1891 ;
R. Sinker, Essays and studies, Cambridge, 1900, p. 58-79 ;
R. Travers Herford, Christianity in Talmud and Midrash, Londres, 1908 ;
A. Meyer, Jesus im Talmud, dans E. Hennecke, Handbuch zu den neutestamentlichen Apokryphen, Tubingue, 1904, p. 47-71 ;
H.-L. Strack, Einleitung in den Talmud, 4e édit., Leipzig, 1908 ;
article Talmud, dans la Realencyklopädie, 3e édit., Leipzig, 1907, t. XIX, p. 313-334 ;
Jesus, die Häretiker und die Christen nach den ältesten jüdischen Angaben, Leipzig, 1910 ;
les ouvrages cités dans les pages précédentes.

V. — L’usure

§ I. Ce qu’a été l’usure juive. § II. Ce que l’Église a pensé de l’usure juive.

§ I. Ce qu’a été l’usure juive

38. État de la question. — « Juif » est synonyme d’« usurier » dans toutes les langues européennes. Est-ce la faute des Juifs ? Est-ce une injustice du langage ?

La thèse commune à la quasi-unanimité des historiens juifs est que les Juifs n’ont pas eu des torts, ou presque pas. Nul ne l’a présentée d’une façon aussi habile et à la fois brutale qu’I. Loeb, Réflexions sur les Juifs, p. 29-30, 52-81. Cf., du même, Le Juif de l’histoire et le Juif de la légende, Paris, 1890.

Peuple « essentiellement agricole », dit-il, les Juifs se sont transformés en un peuple commerçant sous la pression des circonstances. La métamorphose est due à la perte de leur autonomie et à leur dispersion à travers le monde. Là où ils l’ont pu, ils se sont livrés aux professions manuelles et à l’agriculture. En général, ils en ont été empêchés, exclus qu’ils ont été graduellement de la possession du sol. Ils se sont tournés vers le négoce.

Établis sur tous les rivages de la Méditerranée, gagnant peu à peu l’intérieur de la Grèce, de l’Italie, de la Gaule, de l’Espagne, seuls capables de nouer des relations avec l’Orient, ils formèrent la chaîne entre l’Asie et l’Europe et, grâce à leur origine orientale et à la facilité des échanges avec les colonies juives de l’Orient, de la Grèce, de l’Arabie, peut-être de l’Inde, et surtout de Constantinople, firent venir les riches produits des régions asiatiques, au grand avantage des peuples.

Cependant, des négociants rivaux s’étaient fixés à Marseille (VIe siècle), en Espagne (VIIe siècle), en Italie (IXe et Xe siècles). Les croisades apprirent aux chrétiens le chemin de l’Orient. La bourgeoisie des villes, dont leur trafic avait facilité l’apparition, et les corporations de métiers leur arrachèrent le grand commerce ;
il ne leur en resta que les branches inférieures, le commerce de l’argent et les affaires de banque, l’usure.

L’usure des Juifs, au moyen âge, n’est pas l’usure telle que nous l’entendons aujourd’hui, le prêt d’argent à un taux illégal ou abusif, mais tout simplement le prêt à intérêt, à un taux légal. Le mot a changé de sens, et c’est ce mot perpétuellement répété, et employé dans une acception différente de celle qu’il eut jadis, « qui a fait passer comme un axiome indiscutable que tous les Juifs de toutes les époques sont ou ont été d’affreux usuriers ».

Les Juifs, à part les exceptions individuelles comme on en rencontre partout, n’ont jamais fait de l’usure au sens moderne du mot ;
contraints de s’adonner au commerce de l’argent, ils ont été d’une « loyauté parfaite » et ont rendu un « service immense ».

Sans doute, ils n’ont pas prêté à bon marché ;
mais le pouvaient-ils ? Tolérés pour faire l’usure et uniquement pour cela, une grande partie de l’intérêt qu’ils percevaient était destinée à rentrer dans la caisse du roi ou du seigneur sous forme d’impôts écrasants. Mais, en somme, les intérêts pris par les Juifs, loin d’être excessifs, vu la rareté du numéraire et les risques extraordinaires courus par eux, étaient quelquefois même inférieurs aux intérêts pris par les chrétiens.

Or, ce qui était arrivé pour le commerce eut lieu pour la banque ;
les Juifs furent éliminés après avoir été les initiateurs et les maîtres.

« Le commerce leur a été fermé par la législation ;
la banque, par les émeutes, les pillages, les expulsions et les massacres… La justice la plus élémentaire aurait demandé qu’il leur fût gardé au moins quelque reconnaissance pour les services rendus ;
ils n’ont recueilli que la haine, le mépris et l’insulte… Entre Juifs et chrétiens, l’exploiteur n’est pas le Juif, mais le chrétien ;
l’exploité n’est pas le chrétien, mais le Juif. » On parle de la richesse juive.

Les Juifs sont-ils riches ? S’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à s’en réjouir. C’est une idée périmée que l’enrichissement des uns soit l’appauvrissement des autres. « Toute fortune est généralement (et à part les exceptions) créée par celui qui la possède (ou par ses ancêtres) ;
ce n’est pas un capital qui change de mains, mais un capital de formation nouvelle qui n’existait pas auparavant, qui vient s’ajouter aux capitaux anciens et grossir la fortune publique. Si les Juifs sont riches ils le sont donc au grand avantage du pays où ils demeurent. »

Mais l’ensemble n’est pas riche. Il y a quelques grandes fortunes, quelques « sommités financières ». Elles sont exceptionnelles. « Sur sept millions de Juifs, il y en a un peu plus d’un septième, dont la situation, certainement inférieure à celle des chrétiens, est à peu près supportable ;
les autres sont dans un profond dénûment. »

B. Lazare, l’enfant terrible du judaïsme, expose une thèse sensiblement différente, L’antisémitisme, p. 20-21, 102-118, 364-367. L’âme du Juif, dit-il, est double : elle est mystique et elle est positive. Parfois les deux états d’esprit se juxtaposent. « L’amour de l’or s’est exagéré au point de devenir, pour cette race, à peu près l’unique moteur des actions. »

Primitivement pasteurs et agriculteurs, les Juifs commercèrent après leur dispersion, à l’instar de presque tous les émigrés et colons qui ne vont pas défricher une terre vierge. Les lois restrictives du droit de propriété sont postérieures à leur établissement ;
s’ils ne cultivèrent pas le sol, ce n’est pas impossibilité de l’acquérir, c’est que l’exclusivisme, le tenace patriotisme et l’orgueil d’Israël ne lui permettaient pas de bêcher une terre étrangère.

Ils se spécialisèrent dans le commerce, puis dans le prêt sur gages, le change, la banque. La création des corporations aboutit à les éloigner de toute industrie et de tout commerce, autre que le bric-à-brac et la friperie. Ils se rabattirent sur l’exploitation de l’or. Les circonstances les y poussèrent. Le moyen âge, héritier des dogmes financiers du droit romain, considérait l’or et l’argent comme ayant une valeur imaginaire, variable au gré du souverain, et non comme une marchandise. Le prêt à intérêt était défendu par la loi ecclésiastique.

D’autre part, le patronat et le salariat se constituèrent, la bourgeoisie se développa, la puissance capitaliste naquit. Le capital ne se résigna point à être improductif ;
pour produire, il devait être commerçant ou prêteur.

Les Juifs, qui appartenaient en majorité à la catégorie des commerçants et des capitalistes, exclus du commerce, se firent manieurs d’or, d’autant que les guerres, les famines, et toute la situation économique des peuples au milieu desquels ils vivaient, rendaient l’or de plus en plus nécessaire, les emprunts de plus en plus fréquents, et que, le prêt à intérêt n’étant pratiqué, parmi les chrétiens, que par une « classe de réprouvés », Lombards, Caorsins, Toscans, usuriers de terroir, en révolte contre l’Église, les Juifs échappaient aux entraves de la législation canonique, et leurs dominateurs, les nobles dont ils dépendaient, et les gens d’Église eux-mêmes, leur réclamaient cet or dont ils avaient besoin.

Au surplus, menacés perpétuellement par l’expulsion, les Juifs se préoccupèrent de transformer leur avoir de façon à le rendre aisément réalisable, de lui donner par conséquent une forme mobilière. « Aussi furent-ils les plus actifs à développer la valeur argent, à la considérer comme marchandise : d’où le prêt, et, pour remédier aux confiscations périodiques et inévitables, l’usure. » Ainsi le Juif fut dirigé vers l’or.

« Conduit, par ses docteurs d’une part, par les légistes étrangers de l’autre, par maintes causes sociales aussi, à l’exclusive pratique du commerce et de l’usure, le Juif fut avili ;
la recherche de l’or, recherche poursuivie sans trêve, le dégrada, elle affaiblit en lui la conscience, elle l’abaissa… Pour lui le vol, la mauvaise foi, devinrent des armes, les seules armes dont il lui fut possible de se servir ;
aussi il s’ingénia à les aiguiser, à les compliquer et à les dissimuler. » Sommes-nous loin d’Isidore Loeb ?

Que penser de ces deux thèses ? Les Juifs ont-ils été vraiment contraints de s’adonner à l’usure ? L’ont-ils exercée modérément et l’impopularité qu’elle leur a valu fut-elle et reste-t-elle injuste ?

39. Les Juifs ont-ils été contraints de s’adonner à l’usure ? — Il ne paraît pas que les Juifs aient eu un penchant naturel, immémorial, incoercible, au commerce et à la finance. Ils furent longtemps un peuple agricole. Sur leur activité agricole en Arabie avant Mahomet, cf. H. Lammens, Le berceau de l’Islam, Rome, 1914, p. 152-153. Ils firent du commerce à partir des deux captivités. Ils y montrèrent des aptitudes remarquables ;
leur cosmopolitisme facilitait la tâche.

Ils rendirent des services par leurs entreprises commerciales et, une fois leur rôle commercial fini, par le commerce d’argent, ne serait-ce que par l’invention ou la vulgarisation de la lettre de change. On peut ajouter que tous les Juifs ne sont pas fabuleusement riches, que la masse fut pauvre au moyen âge et l’est demeurée de nos jours. Telle est la part de la thèse de Loeb qui ne soulève aucune objection.

Mais il est inexact que les Juifs aient été contraints de se réfugier dans l’usure. Le régime féodal rendait rares les terres disponibles et permettait malaisément aux Juifs de devenir de grands propriétaires, non de devenir propriétaires. Les restrictions au droit de propriété n’existaient pas encore ou n’existaient guère quand ils se mirent au commerce de l’or. Le régime des corporations ne leur interdit l’accès de certaines professions qu’assez tard.

En France, jusqu’à la fin du moyen âge, « la liberté du métier a été la loi presque générale du pays » ;
le mouvement qui comprend le progrès de l’organisme corporatif et celui de la réglementation a commencé avec Charles VII, s’accuse sous Louis XI et à la fin du XVe siècle, P. Imbart de la Tour, Les origines de la Réforme, t. I, La France moderne, Paris, 1906, p. 304. Longtemps les Juifs ont pu s’adonner aux mêmes professions que les chrétiens ;
une minorité l’a fait, beaucoup ont préféré exercer l’usure.

Souvent aux plaintes contre les Juifs usuriers se mêle l’invitation à consacrer leur activité à un travail honnête. « Et si vivent tous les Juifs des labeurs de leurs mains ou des autres besoignes sans usures », porte une ordonnance de saint Louis (1254). L’empereur Frédéric II décréta que les immigrants juifs se confineraient dans les travaux agricoles (1221).

Saint Thomas d’Aquin, De regimine Judæorum ad ducissam Brabantiæ, conseille à l’autorité publique de les obliger à un travail utile pour gagner leur vie, comme cela se pratique en Italie, au lieu de les laisser se nourrir aux dépens des autres. Cf. Pierre le Vénérable, Epist., IV, XXXVI (au roi de France Louis VII) ;
Trithemius, Geiler de Kaisersberg et Jean Busch, cités par J. Janssen, L’Allemagne et la Réforme, trad., Paris, 1887, t. I, p. 377 ;
M. Becan, Tractatio dilucida et compendiaria omnium de fide controversiarum ex suo Manuali ejusdem argumenti deprompta, V, XVII, Lyon, 1624, p. 462, etc.

Ici la thèse de B. Lazare est juste : si les circonstances et le milieu dirigèrent le Juif vers le maniement de l’or, il y alla aussi de lui-même, par sa « nature artificielle », par ses « lois propres », par sa condition de commerçant qu’il avait librement choisie, par l’influence du Talmud et de l’enseignement rabbinique.

Que les Juifs, menacés perpétuellement de la spoliation et de l’exil, aient eu besoin de rendre leur avoir facilement réalisable, et donc de lui donner une forme mobilière, celles de l’or et, mieux encore, de la lettre de change qui échappait au fisc, nous ne le contesterons pas. Mais cela ne fut vrai qu’à partir du moment où les usures criantes des Juifs leur valurent exil et dépossessions. Si les Juifs n’avaient pratiqué l’usure abusivement, ils n’auraient pas eu à défendre leurs richesses et à parer aux éventualités les plus redoutables.

40. Les Juifs ont-ils exercé l’usure modérément ? — Non. Dans leurs mains, l’usure prêt à intérêt est devenue l’usure au sens actuel du mot, le prêt à intérêt exorbitant. Si le mot « usure » a changé de sens, ce n’est pas uniquement par suite des modifications qu’ont subies les conceptions économiques des peuples modernes, et toutes les accusations contre les Juifs en cette matière ne reposent pas sur « un simple malentendu et une sorte de jeu de mots ».

Loeb s’applique à justifier le taux qu’ils adoptèrent. C’était le même, dit-il, que celui des prêteurs chrétiens ;
ils prêtaient à la semaine, et ce taux a toujours été plus cher que le prêt à l’année ;
ce taux n’était pas excessif, vu la rareté du numéraire et les risques à courir : annulation totale ou partielle des créances, expulsions, pillage, etc., sans compter qu’une bonne partie de ces intérêts était destinée à la caisse des princes, sous forme d’impôts écrasants.

À cela nous répondons, d’abord, que les excès des chrétiens ne justifient pas ceux des Juifs. Les Lombards, les Caorsins, etc., se livrèrent à un trafic odieux, condamné rigoureusement par l’Église, et qui leur attira la haine populaire et parfois des répressions énergiques ;
c’est ainsi que les Lombards furent expulsés de France à plusieurs reprises. En quoi les usuriers juifs en sont-ils innocentés ? Les princes qui connivèrent avec les Juifs, les riches qui leur fournirent des fonds pour participer à leurs bénéfices, tous ceux qui, « chrétiens de nom seulement mais tout aussi grands usuriers que les Juifs », comme disait Trithemius, cité par Janssen, op. cit., t. I, p. 377, tous les « usuriers chrétiens plus insatiables et cupides que les Juifs », disait sainte Brigitte, Revelat., IV, XXXIII, tous ceux, disait Hans Folz, dans son Histoire de l’empire romain (1480), cité par Janssen, t. I, p. 380, cf. 380-389, « qui font de la musique avec les Juifs sur le même violon », tous ceux-là ont été flétris par l’opinion publique non moins que les Juifs.

Loeb objecte, après avoir rappelé l’indignation excitée contre les Lombards et les mesures prises contre eux, que le préjugé s’est uniquement souvenu de l’usure des Juifs et a oublié celle des chrétiens. C’est que Lombards et Caorsins sont loin dans l’histoire, tandis que les Juifs sont proches.

Le prêt à la semaine « a toujours été beaucoup plus cher et peut-être moins oppressif que le prêt à l’année ». Plus cher, oui ;
moins oppressif, oui encore, dans des cas exceptionnels, quand il s’agit d’un besoin d’argent momentané et d’un emprunteur capable de s’acquitter de sa dette ;
non, en général. C’étaient surtout les petites gens qui avaient recours à ce prêt, au jour de la détresse. L’âpreté des usuriers se donnait vite libre carrière.

« Les Juifs pillent et écorchent le pauvre homme, dit Érasme d’Erbach (1487), cité par Janssen, t. I, p. 373-374. La chose devient vraiment intolérable ;
que Dieu ait pitié de nous ! Les Juifs usuriers s’installent maintenant à poste fixe dans les plus petits villages ;
quand ils avancent cinq florins, ils prennent des gages qui représentent six fois la valeur de l’argent prêté ;
puis ils réclament les intérêts des intérêts, et de ceux-ci encore des intérêts nouveaux, de sorte que le pauvre homme se voit à la fin dépouillé de tout ce qu’il possédait. »

Ce fut évidemment pour obvier au mal que Philippe Auguste qui, afin de réduire les prétentions juives, avait statué (1206) qu’ils ne prendraient pas plus de deux deniers pour livre par semaine (un peu plus de 43 %, par an), leur défendit (1218) de prêter à aucun chrétien vivant du travail de ses mains, qui propriis manibus laborat, sicut agricola, sutor, carpentarius et hujusmodi, qui non habent hæreditates vel mobilia unde possint sustentari nisi laborent propriis manibus, et de prendre en gage des fers de charrue, des animaux qui servent au labour, du blé non vanné.

Ces défenses indiquent bien la nature et la gravité du péril ;
à emprunter à des taux fabuleux, ces petites gens, paysans, ouvriers, gagne-petit, couraient à la ruine irrémédiable.

Le numéraire était rare, les risques à courir sérieux, le taux légal élevé : ces trois raisons légitimeraient-elles l’usure juive ? Il est vrai que des taux fort élevés furent légalement en usage. Philippe Auguste, prohibant un taux supérieur à 43 %, permit donc le taux de 43 %. L’intérêt légal monta parfois plus haut, à 52, 86, et jusqu’à 174 %. La rareté du numéraire, la menace des risques, expliquent, dans une certaine mesure, la majoration du taux.

Mais, tout de même, trop est trop, et « légal » n’est pas nécessairement synonyme de « juste ». P. Imbart de la Tour, op. cit., t. I, p. 281-282, a démontré que, à la suite de l’extension du contrat de rente, un abaissement général et progressif du taux de capitalisation se produisit dans les régions du nord et du centre de la France — et sans doute aussi, plus ou moins, ailleurs — à la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe ;
il oscilla entre 10 et 5 %, en se rapprochant davantage de 5 %. On ne voit pas que les banquiers juifs aient diminué leurs exigences.

Puis, il y a les complications, surajoutées à la dureté du taux, que stigmatisent les bulles des papes, les canons des conciles, les sermonnaires, tels un Menot et un Maillard, et les mystères du moyen âge.

De leurs peintures des artifices des « mangeurs du peuple » quelques livres de compte nous donnent le commentaire vivant : « Majoration des sommes prêtées, estimation exagérée des marchandises données ou insuffisante des marchandises reçues, retenue d’une partie des avances ou du gage supérieur au prêt, évaluation arbitraire des monnaies ou des grains, à une époque où ces valeurs étaient l’instabilité même, erreurs de calculs… le créancier, marchand ou juif, a à son service toutes les roueries ingénieuses et subtiles de l’homme d’affaires en règle avec la loi », P. Imbart de la Tour, p. 276.

Le 19 février 1895, à la Chambre des députés, M. Samary, décrivant l’usure juive en Algérie, disait : « J’ai vu présenter des quittances de 4000 à 5000 francs pour un emprunt de 1500 francs, et, comme le colon ne pouvait pas payer, il était exproprié, et l’on payait 4000 francs au tribunal une terre qui valait de 20 à 26000 francs. » Des abus de ce genre, commis sur une échelle très variée, expliquent l’impopularité des usuriers juifs et les allusions malveillantes à la richesse des Juifs.

Cette richesse frappe les regards. Cf., par exemple, Agobard, De insolentia Judæorum, IV (avec la note de Baluze sur ce passage, P. L., t. CIV, col. 73) ;
Amolon, Contra Judæos, LIX ;
Rigord, De gestis Philippi Augusti ;
Pierre Alphonse, Dialogi, II, P. L., t. CLVII, col. 574 (l’interlocuteur juif tire de l’existence de leurs richesses la preuve que les Juifs sont aimés de Dieu), etc. N’exagérons pas la portée de ces textes. N’y voyons pas non plus de la fantasmagorie.

Ce qui a indisposé envers les richesses des Juifs, c’est qu’« ils en prennent plus que leur part » ;
que certaines fortunes se sont édifiées très vite, trop vite pour avoir été conquises de façon légitime ;
que, pour nous en tenir au moyen âge où ces griefs sont nés, les Juifs ont abusé quand ils l’ont pu de leur situation de prêteurs indispensables. Bannis, dépossédés, si la porte se rouvrait, ils se retrouvaient, presque du jour au lendemain, aussi riches qu’avant l’exil, grâce à l’usure.

§ II. Ce que l’Église a pensé de l’usure juive

41. L’Église a toléré l’usure juive au sens primitif du mot, ou prêt à intérêt. — Certains textes feraient croire que l’Église condamna le prêt à intérêt chez les Juifs, comme chez les chrétiens (cf. l’article Intérêt (Prêt à), t. II, col. 1081-1090). Innocent III enjoignit aux princes de contraindre les Juifs ad remittendas christianis usuras, Décret., V, XIX, 12. Saint Thomas, De regimine Judæorum, Opera omnia, Parme, 1865, t. XVI, p. 292, pose ce principe : Cum ea quæ Judæi per usuras ab aliis habuerint non possint licite retinere.

Ailleurs, il rencontre le fameux texte du Deutéronome, XXIII, 19-20, qui permet aux Juifs d’exiger un intérêt des étrangers, mais non de leurs frères ;
ce fut, dit-il, IIa-IIæ, q. 78, art. 1, ad 2um, une tolérance divine, ad majus malum vitandum ;
mais prêter à intérêt à n’importe qui est simpliciter malum, car tout homme doit être pour nous un frère, surtout dans l’état évangélique auquel tous sont appelés. C’est laisser entendre que la concession du Deutéronome a été révoquée par le Christ.

Reiffenstuel, Jus canonicum universum. In Decret., V, XIX, § IX, n. 172, Paris, 1869, t. VI, p. 451, affirme nettement cette révocation. Cf. encore Benoît XIV, De synodo diœcesana, X, IV, 12-13, dans ses Opera, Bassano, 1767, t. XII, p. 8.

La plupart des théologiens et des canonistes ne furent pas aussi rigoureux. Cf., entre beaucoup d’autres, M. Becan, Tractatio omnium de fide controversiarum, V, XVII, Lyon, 1624, p. 459-461 ;
A. Ricciulli, Tractatus de jure personarum extra Ecclesiæ gremium existentium, II, XIX, 5, Rome, 1622, p. 72 ;
J. Gibalin, De usuris commerciis deque æquitate et usu fori lugdunensis, I, VII, 8, Lyon, 1667, p. 119-122 ;
C.-A. Thesaurus, De pœnis ecclesiasticis, Rome, 1675, p. 361 ;
G. Rosignoli, Novissima praxis theologico-legalis in universas de contractibus controversias, Milan, 1678, t. I, p. 164-172 ;
J. Sessa, Tractatus de Judæis, IV, XII, XVIII-XIX, Turin, 1717, p. 8-9 ;
L. Ferraris, Prompta bibliotheca canonica, Venise, 1746, t. VI, addenda, p. 14-15.

Ces auteurs se placent sur le terrain des faits ;
ils constatent, sauf à différer dans l’explication qu’ils en donnent, que l’Église tolère l’usure juive.

Le jurisconsulte Sessa dit crûment : Usuræ judaicæ tolerantur quidem ex permissione principum et summorum pontificum in Hebræis, ut de gente deperdita et quorum salus est desperata, et ad eum finem ne christiani fœneris exercitio strangulentur a christianis. Becan, dont l’autorité est plus grande, réclame, pour la permission de l’usure, une cause suffisante, telle que l’empêchement du mal : sans elle il pourrait y avoir furta, rapinæ, oppressiones pauperum, desperationes.

À vrai dire, la principale raison de la tolérance de l’Église semble avoir été le texte du Deutéronome. Il serait intéressant de recueillir tout ce qu’en ont écrit les chrétiens : exégètes, théologiens, canonistes. Peut-être aussi, en les étudiant de près, apercevrait-on çà et là le pressentiment et comme l’amorce de la légitimation du prêt à intérêt par les titres extrinsèques.

Quoi qu’il en soit, pratiquement l’Église souffrit que les Juifs prêtassent à intérêt. Avec la marche du temps, avec l’institution des monts-de-piété et leur répercussion sur les choses de la banque, la tolérance des papes s’élargissait. Non contents de supporter les prêteurs juifs, ils eurent recours à eux ;
Martin V, Calixte III, Alexandre VI, Clément VII, contractèrent des emprunts importants.

Les Juifs en profitèrent pour emprunter, pas trop cher, aux chrétiens des sommes qu’ils prêtaient à l’État, très cher. Débiteurs à la fois et créanciers des chrétiens, ils furent « créanciers fort humbles, débiteurs fort arrogants. Si on les menaçait, ils menaçaient à leur tour de faire faillite et d’entraîner dans leur chute les banques privées et les monts-de-piété ;
et l’on recula toujours, en effet, devant cette extrémité », E. Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, p. 245.

À leur tour, les princes séculiers permettaient l’usure aux Juifs, ce que Thesaurus, op. cit., p. 361, estime licite au moins en vertu d’une coutume immémoriale tolérée par les papes ou d’une concession expresse du Saint-Siège. Les Juifs triomphaient de pouvoir exercer l’usure envers les étrangers, ainsi que dans l’ancienne Loi ;
ils en concluaient qu’ils restaient le peuple de Dieu, au rapport de Fagius, dans les Critici sacri sive doctissimorum virorum in SS. Biblia annotationes, Londres, 1660, t. I, col. 1288-1289, lequel entendit souvent nombre d’entre eux déclarer que l’état des choses présent leur plaisait à ce point qu’ils n’auraient pas voulu de la venue du Messie et du retour en Palestine.

Au XVIe siècle, les papes autorisèrent des Juifs à ouvrir des banques où l’on prêtait à intérêt et d’autres à prêter à intérêt sans ériger une banque. À cette date, était dans l’air l’idée qu’un intérêt adouci peut, à cause des titres extrinsèques, être légitime. Elle dut influencer les documents pontificaux qui favorisent les Juifs ;
elle n’y est cependant pas exprimée.

Les Regestes des papes contiennent de précieux renseignements sur les relations entre la papauté et les Juifs prêteurs d’argent. Il y a plus à apprendre encore dans la masse des Cameralia, qui existent aux archives vaticanes. Le camérier ou camerlingue du pape était chargé de l’administration temporelle des États du Saint-Siège. Les actes émanés de lui nous permettent de suivre dans le détail la pensée du chef de l’Église. Les Cameralia renferment des centaines de pièces concernant les prêteurs juifs, banquiers ou non.

Tel volume de Clément VII ou de Paul III, par exemple, donne une interminable série de lettres du camerlingue qui se rapportent à cet objet, Diversorum Cameralia (archives vaticanes, armoire XXIX), Clementis VII (1528-1533), t. LXXXIV, fol. 4, 9, 16, 17, 18, 19, 20, 29, 31, 32, etc. ;
Pauli III (1541-1542), t. CXXVI, fol. 33, 36, 59, 71, 78, 81, 120, 130, etc. Plusieurs reproduisent par le menu les clauses multiples de la concession de la banque.

Le taux de l’intérêt y est toujours fixé et les Juifs y sont munis de privilèges considérables. Un certain nombre portent que les Juifs sont autorisés à prêter à intérêt pro familiæ vestræ sustentatione ac pauperum christianorum commoditate, Div. Camer., Pauli III, t. CXXVI, fol. 33, 36, 59 ;
Pauli IV, t. CLXXXIV, fol. 25, etc. Parfois il est dit que le camerlingue accorde l’autorisation eo modo quo sine peccato possumus et sancta Romana Ecclesia tolerat et consuevit, Clementis VII, t. LXXXIV, fol. 13 ;
cf. Pauli III, t. CXXVI, fol. 183. C’est une formule que les documents pontificaux emploient volontiers quand il s’agit de concessions extraordinaires.

42. L’Église a réprimé l’usure au sens moderne du mot, ou prêt à intérêt exorbitant. — Le IVe concile de Latran, c. 67, Décret., V, XIX, 18, se plaint de la perfidie des Juifs qui, en peu de temps, épuisent par leurs usures les ressources des chrétiens, et statue que si, sous quelque prétexte que ce soit, ils extorquent graves et immoderatas usuras, christianorum eis participium subtrahatur donec de immoderato gravamine satisfecerint competenter.

Le concile ne condamne pas toute usure, mais l’usure excessive. (De même, dans son décret sur la libération de la Terre Sainte, il règle que, en faveur des croisés, tant que durera la croisade, l’intérêt des sommes empruntées aux Juifs ne sera point perçu ;
il ne dit pas que cet intérêt soit illégitime.) Cf. Innocent III, Epist., X, CXC.

Le Formularium de Marin d’Eboli, Vaticanus 3976, fol. 150, contient cette indication à l’usage des rédacteurs des lettres pontificales : Item contra Judæos dicatur quod graves et immoderatas extorserunt ab eo et adhuc extorquere nituntur usuras. mandamus quatenus, si est ita… Suit le rappel de la peine infligée par le concile de Latran.

Des permissions surprenantes furent consenties par Clément VII. Entre autres, le juif portugais David, fils de Joseph Negro, et Joseph, fils de David, ouvrirent, à Imola, une banque munie, pour seize ans, du pouvoir de prêter à 30 et 40 % et au delà. Cf. Diversorum Cameralia, Clementis VII, t. LXXXIV, fol. 8-13 ;
F. Vernet, L’université catholique, nouv. série, t. XIX, p. 107-108.

Clément VII avait eu de grands besoins d’argent pour parer à la situation lamentable créée par le sac de Rome (1527). Il avait dû recourir aux Juifs. Si ses mesures bienveillantes envers Israël s’expliquent par là, comme c’est probable, et si elles furent spontanées, sa reconnaissance fut extrême ;
que si elles furent imposées par les prêteurs, ils lui tracèrent des conditions vraiment draconiennes.

Paul III également fut large. Paul IV rabattit de ces libéralités. Il prit contre les Juifs des précautions minutieuses. Il exigea notamment (bulle Cum nimis absurdum, 14 juillet 1555) que leurs livres seraient tenus en caractères latins et en langue italienne, sans quoi ils ne pourraient être produits en justice contre les chrétiens, et que, si le prêt était remboursé dans le courant d’un mois, juxta ipsorum dierum numerum et non ad rationem integri mensis eorum credita exigant, ce qui implique le droit de percevoir un profit du prêt, mais non un profit abusif.

Pie IV (bulle Dudum a felicis recordationis, 27 février 1562) renouvela ces prescriptions, en désignant par son nom l’intérêt : pro toto tempore eo quo quis pecuniis vestris fruitur intelligatur interesse currere, computando tamen diem pro die, mensem pro mense. Pie V motiva sa terrible bulle Hebræorum gens (26 février 1569) en partie par les excès usuraires des Juifs, quibus egentium christianorum substantiam usquequaque exinaniverunt.

Sous le pontificat de Sixte-Quint, les Juifs eurent un retour de fortune. Un motu proprio du 4 janvier 1589 revalida toutes les ordonnances publiées jadis en faveur des banquiers juifs de Rome et successivement abolies, et fixa le taux de l’intérêt à 18 % quand il s’agissait d’avances sur gages, à 50 % quand les avances étaient sans nantissement.

Clément VIII revint aux sévérités de Pie V. Sa bulle Cæca et obdurata (26 février 1593) flétrit en termes énergiques l’usure juive : eo tandem sunt progressi ut, adversus divinas, naturales humanasque leges, magnis et gravibus usuris pecuniarum, quas præsertim a pauperibus et egenis exigunt, monopoliis illicitis, fœneraticiis pactis, fraudibus, dolis in contrahendo ac fallaciis, plurimos cives et incolas ditionis temporalis ecclesiasticæ ubi commorantur misere exhauserint, bonis spoliaverint, ac tenuis potissimum fortunæ homines, præsertim rusticos et simplices, non solum ad extremam inopiam et mendicitatem, sed propemodum in servitutem redegerint.

Cela recommençait indéfiniment. Les Juifs ne prenaient pas leur parti de ne pas entasser intérêts sur intérêts. Aucun pape n’a réussi à supprimer ces affaires de banque. « Ce peuple rusé, dit F. Gregorovius, Promenades en Italie, trad., Paris, 1894, p. 37, connaissait l’art de s’approprier l’argent par tous les moyens, et fournissait ainsi à la haine des chrétiens un aliment toujours renouvelé. Les Rothschild de cette époque (le XVIIe siècle) prenaient en général 18 % d’intérêts. Le ghetto prête encore (Gregorovius écrivait en 1853) maintenant à un intérêt élevé. Tout, dans son enceinte, se rapporte à l’argent et au gain. »

Malgré tout, s’ils les laissaient prêter à intérêt, les papes réprimaient périodiquement les excès de leur usure. Peut-être y aurait-il là une explication intéressante de ce fait significatif que, traqués plus ou moins un peu partout, les fils d’Israël ne se fixèrent pas en nombre plus considérable dans les États du Saint-Siège où ils étaient en sûreté. Ils y affluaient au fort d’une tourmente générale ;
ils n’y restaient pas.

« La raison de ce fait, dit C. Auzias-Turenne, Revue catholique des institutions et du droit, 2e série, Paris, 1893, t. XI, p. 318, note, est, croyons-nous, bien simple. Dans les États pontificaux, les Juifs étaient protégés, c’est vrai, mais en même temps surveillés et tenus à l’écart… Dans les autres pays, au contraire, il pouvait bien y avoir de mauvais moments à passer, mais, dans les intervalles, liberté de manœuvre et d’usure. »

Bibliographie. — F. Vernet, Papes et banquiers juifs au XVIe siècle, dans L’université catholique, nouv. série, Lyon, 1896, t. XIX, p. 100-111 ;
E. Flornoy, Le bienheureux Bernardin de Feltre, Paris, 1897, p. 119-184 ;
O. Pansa, Gli Ebrei in Aquila nel secolo XV, l’opera dei Frati minori e il monte di pietà istituito da san Giacomo della Marca, dans le Bollettino della società di storia patria A.-L. Antinori negli Abruzzi, 1re série, 1904, t. IX, p. 201-229 ;
Ciardini, I banchieri ebrei in Firenze nel secolo XV e il monte di pietà fondato da G. Savonarola, Borgo San Lorenzo, 1907 ;
les travaux cités au mot Intérêt (Prêt à), col. 1090.

VI. — Le meurtre rituel

§ I. L’existence du meurtre rituel. § II. Ce que l’Église a pensé de l’existence du meurtre rituel.

§ I. L’existence du meurtre rituel

43. État de la question.A. Notion du meurtre rituel. — D. Chwolson, Die Blutanklage und sonstige mittelalterliche Beschuldigungen der Juden, trad. du russe, Francfort-sur-le-Mein, 1901, p. 6-7, 78-210, classe sous seize formes les « accusations de sang » et les ramène à deux catégories, selon que le sang aurait un usage religieux ou purement superstitieux.

Pour plus de clarté, distinguons quatre aspects de l’hypothèse du meurtre d’un chrétien par un juif.

a) Le juif tue le chrétien sous l’empire de la colère, de la vengeance, de la cupidité, de la passion, etc., mais non parce qu’il est chrétien, sans que la profession de christianisme de la victime soit pour quelque chose dans cet acte. Évidemment ce meurtre n’est pas rituel.

b) Le juif tue le chrétien, de préférence un enfant, parce que chrétien, en haine du Christ et du christianisme, mais ne se sert pas de son sang dans un but de superstition ou de religion. Ce crime, le dixième de la liste de Chwolson, n’est pas non plus rituel.

c) Le juif tue le chrétien parce que chrétien, dans un but superstitieux, pour avoir du sang chrétien et l’utiliser dans des opérations de magie, dans la thérapeutique, comme aphrodisiaque. À cela reviennent les six dernières « accusations de sang » relevées par Chwolson : le sang serait employé contre la maladie, contre la puanteur spéciale aux Juifs, pour se faire aimer, pour arrêter le sang qui coule dans la circoncision, pour faciliter les accouchements laborieux, pour la guérison de certaines infirmités propres aux Juifs. Ici également, le meurtre n’est pas rituel, nous n’avons pas un rite fixé par la liturgie juive ;
à des superstitions de ce genre la religion est étrangère.

d) Le juif tue le chrétien parce que chrétien et dans un but religieux. Telles sont les neuf premières « accusations de sang » que Chwolson enregistre : 1) le sang est mêlé aux azymes de Pâques ou au vin qui se boit la veille de Pâques ;
2) il est mêlé à un œuf que le rabbin donne à manger au juif et à la juive qui se marient, pendant qu’ils reçoivent la bénédiction nuptiale ;
3) le prêtre juif s’en frotte les mains quand il va bénir le peuple dans la synagogue ;
4) les rabbins, en la fête des Pourim, envoient aux membres de leur communauté un aliment préparé avec du sang chrétien ;
5) le sang chrétien est nécessaire pour que Dieu agrée les sacrifices qu’on lui offre, ou, d’après une autre version, n’ayant plus, depuis la destruction du temple, la possibilité d’offrir à Dieu des sacrifices, les Juifs regardent l’offrande du sang chrétien comme une compensation très agréable à Dieu ;
6) un enfant chrétien est tué pour remplacer l’agneau pascal ;
7) les Juifs teignent leurs portes de sang chrétien, à Pâques, en souvenir du sang de l’agneau qui teignit les portes des Juifs avant la sortie d’Égypte ;
8) quand un juif est sur le point de mourir, on frotte son visage avec du sang chrétien, ou l’on met sur son visage un linge imbibé de sang chrétien, et, à voix basse, on lui dit à l’oreille : « Si le Christ, auquel croient et en qui espèrent les chrétiens, est le vrai Messie promis, puisse le sang d’un enfant candide mis à mort te servir pour la vie éternelle ! » ;
9) le vendredi saint, on crucifie un enfant pour représenter le crucifiement du Christ, mais on ne fait pas usage de son sang.

Dans chacun de ces cas, et dans les cas similaires, nous avons le meurtre rituel. Encore y a-t-il lieu de distinguer de nouveau. Si de pareils forfaits sont l’œuvre de simples particuliers, agissant à titre privé, en leur nom personnel, c’est le meurtre rituel au sens large du mot ou improprement dit. Le meurtre rituel strict n’existe que s’il est prescrit ou autorisé par la liturgie officielle, s’il est accompli au nom de la communauté, c’est-à-dire de la nation juive, ou, du moins, d’une secte juive.

On pourrait le définir : le meurtre officiel d’un chrétien, principalement d’un enfant, dans un but religieux.

B. Les principales accusations de meurtre rituel. — Diverses listes ont été dressées par L. Rupert, L’Église et la Synagogue, Paris, 1859, p. 268-310 ;
G. Cholewa de Pawlikowski, Der Thalmud in der Theorie und Praxis, Ratisbonne, 1866, p. 243-308 (73 cas) ;
H. Desportes, Le mystère du sang chez les Juifs, Paris, 1889 ;
le journal L’Osservatore cattolico, de Milan, mars-avril 1892 (44 articles, 154 cas) ;
Jais, Le sang chrétien dans les rites de la Synagogue moderne, Paris (sans date) ;
le Dr Imbert-Gourbeyre, dans Constant, Les Juifs devant l’Église et l’histoire, 2e édit., Paris (sans date), p. 323-326 ;
A. Monniot, Le crime rituel chez les Juifs, Paris, 1914, p. 143-300 ;
etc.

Imbert-Gourbeyre, p. 336, voit « le premier fait qui établit la saignée rituelle » dans le crucifiement d’un enfant à Immestar (Syrie), à l’époque des Pâques juives de l’année 415. Dès le XIIe siècle, les accusations de meurtre rituel se sont fréquemment produites. Voici les cas les plus fameux. Sauf indication contraire, les victimes sont des enfants.

Nous citons, en particulier, ceux qui, à des degrés divers, ont été l’objet d’un culte et qui, à ce titre, figurent dans les Acta sanctorum des Bollandistes : le bx Guillaume, de Norwich (1144), cf. Acta sanctorum, 3e édit., Paris, 1865, martii, t. III, p. 586-588 ;
l’enfant de Blois (1171) ;
le bx Richard de Paris, crucifié à Pontoise (1179), cf. Acta, martii, t. III, p. 588-592 ;
les enfants de Fulda (1235) ;
la fillette de Valréas (1247) ;
le bx Werner, à Oberwesel (1248), cf. Acta, aprilis, t. II, p. 696-738 ;
le bx Dominique de Val, de Saragosse (1250), cf. Acta, 1868, augusti, t. VI, p. 777-783 ;
le bx Hugues, de Lincoln (1255), cf. Acta, 1868, julii, t. VI, p. 494 ;
le bx Rodolphe, de Berne (vers 1287), cf. Acta, aprilis, t. II, p. 500-502 ;
le bx Jeannot, Joannetus, du diocèse de Cologne (date inconnue), cf. Acta, martii, t. III, p. 500 ;
le bx Louis de Ravensbourg (1429), cf. Acta, aprilis, t. III, p. 986-988 ;
le bx André, de Rinn (1462), cf. Acta, julii, t. III, p. 438-441 ;
le bx petit Simon, Simoncino, de Trente (1475), cf. Acta, martii, t. III, p. 493-500 ;
le bx petit Laurent, Lorenzino, de Marostica (1485) ;
le bx enfant Christophe, ce nom aurait été donné par les Juifs, de la Guardia (vers 1490) ;
l’enfant de Metz, qui aurait été tué par Raphaël Lévy (1669) ;
le P. Thomas, capucin, et son domestique, à Damas (1840) ;
la jeune fille (calviniste, âgée de 14 ans), de Tisza-Eszlar (1881) ;
la jeune fille (19 ans), de Brezina, près Polna (1899) ;
le jeune André Youtchschinsky, que le juif Beylis a été accusé d’avoir mis à mort à Kieff (1911).

44. La vraisemblance du meurtre rituel. — L’accusation, avant tout examen des faits, paraît bien invraisemblable, et en elle-même et dirigée contre les Juifs.

Il est invraisemblable que de telles horreurs soient l’œuvre d’une collectivité humaine tant soit peu dégagée de la barbarie. Puis, il exista toujours une tendance à attribuer à ceux que l’on déteste l’usage du sang ennemi dans un but superstitieux et religieux. Qu’on se rappelle les premiers chrétiens : ils passèrent pour manger des enfants dans leurs réunions secrètes, et cette calomnie — lancée par les Juifs, au dire d’Origène — eut une diffusion prodigieuse.

Aujourd’hui encore, en Chine, les missionnaires sont accusés de recueillir des enfants pour leur arracher les yeux et le cœur afin d’en composer des philtres. Il est d’une sagesse élémentaire, non moins que d’une justice stricte, de ne pas accepter trop facilement sur le compte des autres des récits qui nous révoltent quand ils s’appliquent à nous.

« De voir réapparaître cet antique grief avec une ténacité si persistante dans les temps et les civilisations les plus divers, et cela presque toujours sous la forme d’un “on dit” plus ou moins aveuglément accepté, voilà qui incline au doute ou commande en tout cas le μὴ ταχέως πιστεύειν », dit P. de L[abriolle], Le meurtre rituel, dans le Bulletin d’ancienne littérature et d’archéologie chrétiennes, Paris, 1913, t. III, p. 202-203.

Les idées juives sur l’usage du sang rendent l’accusation spécialement invraisemblable quand elle vise les Juifs. La Loi ancienne décrète la peine de mort contre quiconque mange du sang des animaux, Levit., XVII, 10-14. La législation rabbinique entre dans de minutieux détails pour interdire tout emploi du sang : l’aliment qui en contient, ne serait-ce qu’une goutte, est impur ;
il est défendu de le prendre.

Les premiers chrétiens chez qui subsistait la tradition de s’abstenir « des viandes étouffées et du sang », Act., XV, 20, répondaient à leurs accusateurs : « Comment les chrétiens mangeraient-ils des enfants, eux à qui il n’est pas même permis de manger le sang des animaux sans raison ? » Cf. la lettre des églises de Lyon et de Vienne, dans Eusèbe, H. E., V, I, 26, et Minucius Félix, Octavius, XXX.

Cet argument, les Juifs le répètent : comment, avec leur aversion pour le sang, prescrite par la Loi et passée dans les mœurs, seraient-ils coupables des meurtres rituels qu’on leur impute ?

Toutefois, « le vrai peut n’être pas vraisemblable ». Si, d’une part, l’accusation de sang se discrédite par l’abus qui en a été fait si souvent, en général contre des adversaires, et, en particulier, par le paganisme contre l’Église naissante, il est établi, d’autre part, que la préoccupation et la superstition du sang ont hanté l’esprit des peuples. H.-L. Strack, Das Blut im Glauben und Aberglauben der Menschheit, Munich, 1900, p. 1-85, consacre la moitié de son livre contre l’existence du meurtre rituel à l’examen des préjugés si répandus d’après lesquels le sang des animaux et des hommes assurerait la guérison d’une foule de maladies ou ajouterait une vertu singulière à des talismans. Des aberrations étranges eurent une vogue qui déconcerte. Le meurtre rituel, supposée démontrée son institution, serait une monstruosité de plus.

Et la défense du Lévitique de se nourrir de viande non saignée ne serait-elle pas une précaution contre la volupté du sang, propre « aux sémites » ? Toute l’histoire d’Israël fut une lutte de Iahvé contre les divinités corruptrices des pays voisins, contre Moloch, avide de chair humaine, le dieu sémitique par excellence. Une thèse, chère à beaucoup d’antisémites, et que l’ancien membre de la Commune de Paris, G. Tridon, Du molochisme juif, Bruxelles, 1884, a vulgarisée, c’est que les Juifs ont substitué au Dieu de Moïse l’infâme Moloch de Phénicie et que, cédant à l’impression première de la race, ils sont retournés au sacrifice humain.

En outre, même si l’ensemble des Juifs répugne à l’emploi du sang, ne pourrait-il pas se trouver, parmi eux, quelque secte qui ait pour règle de l’employer dans un but de religion ou de superstition ? D. Chwolson, Die Blutanklage, p. 339, déclare l’avoir fréquemment ouï dire en Russie. Naguère, au cours du procès de Kieff, on l’a prétendu. Cf. Le procès Beilis. La plus grande infamie du siècle en Russie, Varia (1914), p. 30, 42-43, 61, 67.

Pour ces raisons, il ne suffit pas d’arguer de l’invraisemblance afin d’écarter l’accusation de sang.

45. La réalité du meurtre rituel strict. — Si le meurtre rituel existe chez les Juifs à l’état d’institution officielle, il faut qu’il soit autorisé par les livres de liturgie juive ou par un enseignement ésotérique non consigné dans les écrits et transmis, de façon orale, aux initiés.

A. Les livres juifs. — Y a-t-il dans ces livres, principalement dans le Talmud, des textes qui autorisent le meurtre rituel ? Jusqu’à ces derniers temps, nul ne l’avait insinué. Il en résulte une forte présomption que rien de tel ne s’y lit. Dans les attaques si nombreuses, si vives, sans cesse recommencées, contre le Talmud et autres livres juifs, on les a fouillés dans tous les sens et l’on a publié des volumes groupant et commentant les passages répréhensibles. Comment admettre que les passages approuvant le meurtre rituel, s’il s’en rencontre, aient échappé aux dénonciateurs ?

Cependant, un professeur de l’Université de Prague, le chanoine A. Rohling, se flatta d’avoir découvert un texte du Talmud qui permet de conclure que l’on pouvait sacrifier tout enfant juif, non protégé par la volonté paternelle, en guise d’holocauste pascal, et que, puisque les Juifs recrutent leurs holocaustes parmi les mineurs de leur propre peuple, à plus forte raison ils doivent s’en prendre à des non-juifs.

Un écrit de Rohling, Der Talmudjude, Münster, 1871 (Graz, en 1877 ;
deux traductions françaises par M. de Lamarque, Paris, 1888, et par A. Pontigny, Paris, 1889), avait déchaîné une polémique acerbe. Le principal contradicteur fut F. Delitzsch, professeur à l’Université de Leipzig, qui entra en lice avec son Rohling’s Talmudjude, Leipzig, 1881. Toute une série de brochures suivirent. Cf. H.-L. Strack, Das Blut, p. III. Rohling, en 1891, jeta dans le débat le texte talmudique.

En réalité, ce texte n’a pas le sens que Rohling lui prête ;
il ne parle ni d’holocauste ni de sacrifice humain, ni de non-juifs, mais seulement du cas où des enfants avides de richesse seraient tentés de tuer leur jeune frère pour se partager son héritage, comme cela est arrivé la veille de Pâques. Cf. Strack, Das Blut, p. 116-120, et, ibid., sur deux autres textes du Zohar et du Sepher ha-liqqutin d’I. Luria († 1572), allégués à tort par Rohling.

Nous avons vu que le Talmud présente, à côté de belles maximes, des expressions haineuses à l’endroit des chrétiens et capables d’exciter l’injustice et la violence. Mais nulle part le crime rituel en vue de la consommation du sang, le crime rituel pascal, le crime rituel strict, sous n’importe quelle forme, n’est prescrit ou légitimé par le Talmud.

B. L’enseignement ésotérique. — À défaut d’un texte officiel, l’ésotérique juive a-t-elle poussé au meurtre rituel ? Les documents abondent qui l’affirment.

N’insistons pas sur les sources chrétiennes, dont les auteurs parlent au nom des chrétiens. Quand un Robert de Torigny, Chron., édit. L. Delisle, Rouen, 1873, t. II, p. 27-28, ayant raconté, à la date de 1171, le meurtre de quatre enfants à Blois, à Norwich, à Glocester et à Pontoise, ajoute que souvent, à ce qu’on dit, ut dicitur, les Juifs en font autant au moment de Pâques, s’ils ont une occasion opportune ;
quand Thomas de Cantimpré, Bonum universale de apibus, II, XXIX, 23, transformant ce ut dicitur en certitude, écrit : « Il est sûr que, tous les ans, les Juifs tirent au sort, dans chaque province, la ville ou la communauté qui fournira aux autres le sang chrétien », on pourrait se demander comment ils le savent, et douter de la valeur de leur témoignage.

Mais nous avons là-dessus des aveux précis des Juifs. Par exemple, dans l’affaire de Valréas (1247), plusieurs disent que, chaque année, à défaut des sacrifices qui ne peuvent plus s’accomplir dans le temple, les Juifs doivent verser du sang chrétien en quasi-sacrifice, que l’ordre est venu à Saint-Paul-Trois-Châteaux de tirer au sort la communauté juive qui, cette année, serait chargée de répandre le sang chrétien, et que le sort avait désigné Valréas.

De semblables déclarations ont été obtenues juridiquement à diverses reprises. Des Juifs ont été « convaincus », comme s’expriment les documents ;
pour qui connaît la langue du moyen âge, ce mot implique toute la procédure légale. Que peut-on désirer de plus probant ?

Hélas ! condamner « juridiquement » et « convaincre » c’était convaincre par l’emploi et condamner après l’emploi de la torture et sur les aveux qu’on avait obtenus par elle. Aujourd’hui, de l’avis unanime, une déposition provoquée par la violence est frappée de nullité ;
autrefois on la regardait comme valable, et cela non seulement au moyen âge, mais au XVIIe siècle et au XVIIIe encore.

Eux-mêmes les graves, et doctes, et admirables anciens Bollandistes — la grande autorité dont se prévalent ceux qui admettent l’existence du meurtre rituel, « les princes de la certitude historique », dit Gougenot des Mousseaux, Le Juif, le judaïsme et la judaïsation des peuples chrétiens, p. 194, cf. 190 — eux-mêmes admettent le préjugé du temps. Jamais ils ne formulent une réserve sur l’autorité d’un témoignage arraché par la force matérielle.

Recherchant les causes du meurtre rituel, ils enregistrent sans discussion, en toute confiance, Acta, aprilis, t. II, p. 501, les quatre causes qui furent avouées per vim tormentorum par des vieillards juifs compromis dans l’affaire de Tyrnau (1494) : vertu du sang chrétien pour arrêter l’effusion du sang dans la circoncision ;
sa vertu comme aphrodisiaque ;
sa vertu curative dans l’infirmité consistant en ce que viri ac mulieres æque apud eos fluxu menstrui laborent ;
une loi ancienne, mais secrète, quo quotidianis sacrificiis in aliqua regione christianum Deo sanguinem litare coguntur.

Les aveux faits sous l’étreinte de la torture ne comptent pas, ni ceux qui seraient dus au désir d’échapper à sa menace ou amenés par la perspective de la liberté et d’un sort meilleur après une réclusion douloureuse. Or, tels ont été les aveux relatifs à l’existence du meurtre rituel strict. Revenons à l’affaire de Valréas. Trois juifs furent arrêtés et torturés. Huit jours après, ils avouèrent le meurtre officiellement consommé.

Cinq jours plus tard, ils comparaissaient devant Dragonet de Montdragon, sire de Montauban, de qui dépendait Valréas, et confirmaient leurs aveux, sponte et sine vinculo, capti tamen et post tormenta. Nouvelle enquête, le même jour. Six autres juifs comparurent. Les trois premiers nièrent le crime ;
appliqués à la torture, deux l’avouèrent, le troisième demeura inébranlable.

Des trois derniers, que l’enquête qualifie de juvenes (l’un était cependant marié), l’un avoua, les deux autres déclarèrent ne rien savoir ;
aucun ne fut torturé, mais ils savaient qu’ils pouvaient l’être et ce que c’était que de l’être. Ainsi l’enquête présente les faits. Cf. Molinier, Enquête sur un meurtre imputé aux Juifs de Valréas, dans Le cabinet historique, nouv. série, Paris, 1884, t. II, p. 121-134. L’exposé que les Juifs envoyèrent au pape, et qu’Innocent IV reproduit dans sa bulle du 28 mai 1247, cf. E. Berger, Les registres d’Innocent IV, no 2812, Paris, 1882, t. I, p. 420-421, s’accorde avec elle sur le motif des aveux, tout en étant plus accentué : il y est dit que Dragonet eos non convictos nec confessos, nec etiam aliquo accusante (il s’agit d’une accusation légale), bonis omnibus spoliatos diro carceri mancipavit, ipsosque…, quibusdam ex eis cæsis per medium, aliis combustis igne, aliquorum virorum extractis testiculis et mulierum mammillis evulsis, tamdiu poenarum aliarum diversarum tormentis afflixit, donec ipsi id quod eorum conscientia non didicit ore, sicut dicitur, sunt confessi, uno necari tormento potius eligentes quam vivere et poenarum afflictionibus cruciari.

Que valent de pareils aveux ? Exactement ce que valurent, aux origines chrétiennes, les aveux de ces enfants, de ces femmes, de ces esclaves, de ces chrétiens de tout rang, qui assurèrent, parmi les supplices, que les chrétiens pratiquaient le meurtre rituel.

Nous ne connaissons pas un seul témoignage juif, d’une authenticité certaine et absolument libre, qui garantisse la réalité du meurtre rituel strict. Quoi qu’il faille penser du fond de l’affaire troublante de Damas (1840), il est sûr que les accusés furent tourmentés cruellement avant de rien avouer. Cf. Strack, Das Blut, p. 182.

En 1834, aurait paru, en grec moderne, à Nauplie de Roumanie, sous le titre de Ruine de la religion hébraïque, un opuscule qui se donnait pour la traduction d’un écrit en langue moldave composé, en 1803, par le moine Néophyte, ex-rabbin converti au christianisme. Il fut également traduit en arabe, et eut plusieurs éditions, que les Juifs se seraient appliqués à faire disparaître. Un chapitre y est consacré au meurtre rituel.

On peut le lire dans Jais, Le sang chrétien dans les rites de la Synagogue moderne, Paris (sans date). C’est horrible. Il y est dit que l’usage du sang recueilli par les Juifs, dans les assassinats des chrétiens, est un rit qu’ils croient commandé par Dieu même et révélé dans l’Écriture ;
que tous les Juifs ne savent pas le mystère du sang, mais seulement les rabbins ou khakhams, les lettrés et les pharisiens, qu’on appelle pour ce motif les conservateurs du mystère du sang.

Toutes les horreurs éparses un peu partout sur les raisons d’être du meurtre rituel strict sont réunies là. Quel crédit accorder à ces pages, dont l’existence fut révélée par Laquet, Relation historique des affaires de Syrie depuis 1840 jusqu’en 1842, Paris, 1846, t. II, p. 878 ? Il ne semble pas que personne ait jamais rien su de l’auteur ou vu l’édition originale de son livre. Ce serait déjà assez pour se méfier. Certaines affirmations de l’auteur sont extraordinaires.

Il avance gravement que tous les Juifs d’Europe sont affectés de la gale, que tous ceux d’Asie souffrent de la teigne, que tous ceux d’Afrique ont des anthrax aux pieds, et tous ceux d’Amérique des maux d’yeux qui leur donnent l’air stupide. Cela est dans le style de la littérature antijuive la plus inintelligente ;
on ne saurait comprendre que ces sottises se trouvent sous la plume d’un juif authentique.

Il n’est pas besoin d’ajouter que la disparition, par le fait des Juifs, des exemplaires des éditions successives de cette brochure, si elle était établie, prouverait que les Juifs ont voulu retirer de la circulation un écrit capable d’attiser contre eux les haines populaires, mais non qu’ils ont admis l’exactitude de ses révélations.

L’existence quelque part, surtout dans cette vaste Russie où pullulent les sectes de tout genre et où les Juifs abondent, d’une secte juive inscrivant dans son programme la pratique du meurtre rituel, est rigoureusement possible. Elle n’a pas été démontrée. Cf. Chwolson, Die Blutanklage, p. 339-349.

46. La réalité du meurtre rituel au sens large du mot et du meurtre dans un but superstitieux. — De ce que le meurtre rituel strict n’est pas une réalité historique appuyée sur des preuves qui s’imposent, faut-il conclure que toutes les accusations de sang portées contre les Juifs sont fausses ? Non.

Éliminant les cas de meurtre dépourvus de documentation ou sûrement apocryphes, ne tenant pas compte des aveux dus à la torture, il reste un nombre considérable de faits qui s’offrent à l’examen et qu’on n’a pas le droit d’écarter par un a priori dédaigneux. Tout rejeter en bloc ou tout admettre en bloc serait également antiscientifique. La lumière n’est pas toujours suffisante pour se prononcer à coup sûr.

Sachons le reconnaître, et, parce que nemo malus nisi probetur, inclinons à croire à l’innocence des Juifs quand le doute persiste. Mais, pas plus que du désir de les prendre en faute, ne partons de cette idée qu’ils ne peuvent être coupables.

L’histoire des origines chrétiennes est pleine des sévices qu’ils exercèrent contre les fidèles. Dans la suite, obligés à être circonspects en pays chrétien, ils ne déposèrent pas leurs dispositions malveillantes. Haineux, ils furent haïs. Des chrétiens versèrent le sang juif et les papes durent protester contre des massacres commis par les foules.

Puis, des chrétiens arrachèrent trop souvent, malgré les lois de l’Église, des enfants à leur famille afin de leur imposer le baptême, surtout en Espagne et en Portugal ;
pour des Juifs, c’était aussi douloureux que si on les avait mis à mort. Long héritage d’inimitiés violentes, situation humiliée, mauvais traitements subis, tout cela était de nature à conduire à leur paroxysme les rancunes et les colères. « Assurément, dit B. Lazare, L’antisémitisme, p. 353, pendant le moyen âge, il dut y avoir des Juifs meurtriers, que les avanies, la persécution, poussaient à la vengeance et à l’assassinat de leurs persécuteurs ou de leurs enfants même. »

B. Lazare, p. 354-358, rappelle encore que les Juifs s’adonnèrent à la sorcellerie. Ils furent les magiciens par excellence. On sait la place que le sang occupa toujours dans les maléfices. On attribuait au sang, surtout au sang vierge, des vertus incomparables : « Le sang était guérisseur, évocateur, préservateur, il pouvait servir à la recherche de la pierre philosophale, à la composition des philtres et des enchantements. Or, il est fort probable, certain même, que des Juifs magiciens durent immoler des enfants. » Peut-être les commencements de l’accusation de meurtre rituel sont-ils là. « On établit une relation entre les actes isolés de certains goètes et leur qualité de juifs. » Du moins, l’accusation ne se produisit-elle qu’à dater du XIIe siècle et du grand essor de la magie.

Que tel ou tel juif, seul ou avec des complices, ait, à titre privé, tué des chrétiens, surtout des enfants, non seulement dans un but superstitieux, non seulement en haine du christianisme, mais en vue d’un usage rituel, c’est également possible. « Pour s’inscrire en faux a priori contre toute accusation de meurtre rituel, dit P. de L[abriolle], Bulletin d’ancienne littérature et d’archéologie chrétiennes, t. III, p. 202, il faudrait un parti pris quelque peu naïf. Qui dira les imaginations malsaines dont sont capables certains cerveaux de criminels, de fanatiques ou de demi-fous ? » L’accusation même de meurtre rituel, les procès qu’elle suscita, la publicité qu’elle obtint, ont pu suggérer un assassinat rituel, comme la lecture des procès d’assises suggère des méfaits semblables à ceux qui ont passionné l’attention publique.

Pour toutes ces raisons, il y a lieu de discuter de près les cas de meurtre que présentent les textes. L’apriorisme serait injustifiable.

Cette étude ne saurait avoir ici sa place. Quel qu’en puisse être le résultat, que les meurtres démontrés soient relativement nombreux, ou, à ce que pense B. Lazare, p. 354, « fort rares », et quelles qu’aient été les causes de ces meurtres, vengeance, préoccupations de magie ou de thérapeutique, rage antichrétienne, rien n’autorise à rejeter leur responsabilité sur la nation et la religion juives.

Il serait aussi injuste de charger le judaïsme des crimes d’individus sans mandat officiel que d’imputer au christianisme les tueries d’enfants opérées au compte du marquis de Rais et de la Voisin ou les messes noires de l’affreux Guibourg.

§ II. Ce que l’Église a pensé de l’existence du meurtre rituel

Nous avons publié une liste considérable, qui sera certainement allongée, de documents pontificaux sur le meurtre rituel. Cf. Revue pratique d’apologétique, Paris, 1913, t. XVII, p. 419-429. Les uns sont favorables, les autres défavorables aux Juifs.

47. Documents défavorables aux Juifs. — Le plus grave, si l’on pouvait établir qu’il a été écrit au nom d’un pape, serait une bulle Contra Judæos crucifigentes puerum, qui se lit dans le Formularium de Marin d’Eboli, Vaticanus 3976, fol. 240. Vice-chancelier de l’Église romaine de 1244 à 1261, Marin recueillit, dans son Formularium, des modèles de lettres pontificales à l’usage des clercs chargés de la rédaction de ces actes.

Ce ne sont pas des modèles factices, sortis tout entiers de la fantaisie du compositeur ;
mais ils reproduisent, au moins dans la majeure partie des cas, de véritables lettres pontificales, avec cette particularité que le nom du destinataire et la date disparaissent presque toujours.

La bulle Contra Judæos crucifigentes puerum, qui affirme l’existence, au XIIIe siècle, du meurtre rituel sous la forme du crucifiement d’un enfant par haine pour le Christ, ne nous conserverait-elle pas la teneur d’une bulle réelle qui ne nous est point parvenue ? En l’absence de toute donnée positive, bornons-nous à cette hypothèse et, jusqu’à preuve du contraire, tenons que le texte du Formularium reflète uniquement la pensée ou la préoccupation de Marin. Peut-être avons-nous là un projet de bulle du temps où parvinrent à Rome les premières rumeurs sur le crucifiement de la fillette de Valréas (1247). Dans ce cas, il n’aurait pas servi, car Innocent IV intervint dans cette affaire par trois bulles plutôt favorables aux Juifs.

Benoît XIV confirma, pour le diocèse de Brixen, le culte du bx enfant André de Rinn, tué par les Juifs en 1462. On demanda d’inscrire son nom au martyrologe et de commencer un procès de canonisation. Benoît XIV refusa l’insertion au martyrologe, afin de se conformer aux décrets réglant qu’on ne doit y introduire que les noms de ceux qui ont été canonisés. Quant à procéder à sa canonisation, il posa la question de savoir s’il faut canoniser des enfants martyrs non voluntate et opere sed solo opere, et la manière dont il le fit indique suffisamment qu’il était pour la négative.

Mais la bulle Beatus Andreas (22 février 1755), qu’il écrivit à ce sujet, n’exprime aucun doute sur les meurtres d’enfants imputés aux Juifs. Déjà, dans son De servorum Dei beatificatione, I, XIV, 4 ;
III, V, 6 ;
IV, pars IIa, XVIII, 16, il avait admis la réalité des délits de ce genre perpétrés « en haine du Christ », « en haine de la foi chrétienne ». Dans la bulle du 22 février, il parle de déterminer ce qu’il y aura à faire cum se hujusmodi obtulerit casus, qui plerumque proponi consuevit, de puero aliquo majori hebdomada ab Hebræis in contumelia Christi necato, tales namque sunt B. Simonis et Andreæ, nec non bene multorum ex iis quos auctores commemorant, puerorum neces. Meurtres d’enfants par les Juifs, pendant la semaine sainte, pour l’affront du Christ, voilà bien le meurtre rituel.

Sans doute cette affirmation est proposée, en passant, par mode d’incidente. Sans doute aussi, Benoît XIV semble avoir accepté ces faits de confiance, tels qu’il les lisait dans divers auteurs, surtout dans les Bollandistes, non à la suite de recherches personnelles. Sans doute enfin, quand Benoît XIV fut en face d’une accusation de meurtre rituel contemporaine, loin d’y ajouter foi au plus vite, il la fit étudier par le Saint-Office qui la repoussa. Malgré tout, le sentiment de Benoît XIV a son importance ;
on n’a jamais taxé ce pape de faiblesse d’esprit ni de fanatisme.

Plus significative que l’incidente citée est, comme manifestation officielle de la pensée de l’Église, l’approbation par Benoît XIV du culte du bx André de Rinn. Elle succédait à l’approbation du culte par Sixte V, pour le diocèse de Trente (8 juin 1588) et à l’inscription dans le martyrologe, de par l’autorité de Grégoire XIII (1584), du nom du bx Simon de Trente.

Elle fut suivie de l’approbation, par Pie VII, du culte du bx Dominique de Val, pour le diocèse de Saragosse, et de celui du saint enfant de la Guardia, pour le diocèse de Tolède ;
de l’approbation, par la congrégation des Rites, du culte du petit Laurent, de Marostica, pour le diocèse de Vicence (1867), et de celui de Rodolphe, de Berne, pour le diocèse de Bâle (1869). On a dit que l’Église a béatifié ou canonisé des enfants tués par les Juifs.

Non ;
mais il y a eu pour ces six petits bienheureux, à défaut d’une béatification formelle, une béatification équivalente, consistant dans la reconnaissance du culte. Les décrets de béatification formelle, à plus forte raison équivalente, ne participent pas au privilège de l’infaillibilité. Leur autorité est cependant considérable.

Du reste, pas plus qu’elle n’a engagé son infaillibilité, l’Église, dans ces reconnaissances de culte, n’a affirmé l’existence du meurtre rituel strict chez les Juifs. Elle a cru que des Juifs ont tué ces enfants dans un but religieux (encore Sixte-Quint ne parle-t-il pas du meurtre du petit Simon par les Juifs mais uniquement des miracles dus à son intercession).

Elle n’a pas dit que les Juifs aient agi de la sorte, à titre officiel, au nom de la communauté ou d’une secte juive, pour obéir aux prescriptions de la liturgie. Elle n’a pas fait rejaillir sur la nation juive comme telle la responsabilité de ces horreurs commises par des Juifs.

48. Documents favorables aux Juifs. — Ils se divisent en deux catégories.

Dans la première, nous avons des documents qui laissent entendre plus qu’ils n’expriment la fausseté de l’accusation de sang, soit qu’elle portât sur un cas isolé (deux bulles d’Innocent IV, 28 mai 1247, sur l’affaire de Valréas), soit qu’elle circulât, rumeur vague et excitante, contre les Juifs en général (bulles d’Innocent IV, 5 juillet 1247, et de Martin V, 20 février 1422). La bulle du 5 juillet 1247 est donnée par la plupart des historiens comme la pleine justification des Juifs.

C’est aller trop loin. Elle ne proclame pas directement l’innocence des Juifs ;
elle suppose que le pape incline à l’admettre. Cf. Revue pratique d’apologétique, t. XVII, p. 420-421. Martin V révoqua, le 1er février 1423, la bulle du 20 février 1422, pour cette raison qu’elle avait été extorquée. Cette révocation ne fut pas motivée par le passage sur le meurtre rituel. Ibid., p. 424.

Les documents de la seconde catégorie nient ouvertement le bien fondé de l’accusation. Le rapport que le cardinal Ganganelli, le futur Clément XIV, présenta, le 21 mars 1758, au Saint-Office, et que le cardinal Merry del Val (lettre du 18 octobre 1913 à lord Rothschild) a déclaré authentique, ne retint pour avérés, parmi tous les cas de meurtre rituel qui avaient agité les esprits au cours des âges, que ceux de Simon de Trente et d’André de Rinn, égorgés « en haine de la foi chrétienne » ;
les autres accusations étaient rejetées.

Paul III, dans une bulle du 12 mai 1540, témoigna son déplaisir d’avoir appris, par la plainte des Juifs de Hongrie, de Bohême et de Pologne, que leurs ennemis, pour colorer d’un prétexte leur mainmise sur les biens des Juifs, leur prêtaient à faux des crimes énormes, en particulier celui de tuer des enfants et de boire leur sang.

Innocent IV (26 septembre 1253), Grégoire X (7 octobre 1272), Nicolas V (2 novembre 1447) et le cardinal Corsini, écrivant au nom de Clément XIII (7 février 1760), spécifièrent que les Juifs ne versent pas le sang chrétien pour s’en servir dans leurs rites religieux. Et ce ne sont pas des Juifs, tel ou tel en particulier, dans un cas donné, que ces documents disent étrangers à la pratique du meurtre rituel ;
ce sont les Juifs en général.

C’est de l’ensemble des Juifs, des Juifs en tant que collectivité, qu’il est dit qu’ils n’usent pas de sang humain dans leurs rites (Innocent IV), qu’ils n’emploient pas le cœur et le sang des enfants chrétiens dans leurs sacrifices (Grégoire X), qu’ils sont accusés à tort de ne pouvoir se passer et de ne pas se passer, dans certaines fêtes, du foie ou du cœur d’un chrétien (Nicolas V), qu’ils ne répandent pas du sang humain dans la pâte de leurs pains azymes (Clément XIII).

Remarquons, par ailleurs, que les papes ont écrit une foule de bulles relatives aux Juifs. Très souvent ils ont dénoncé leurs excès contre les chrétiens et le christianisme. À certains moments, la répression a été vigoureuse, mais jamais autant qu’au XVIe siècle : Paul IV, saint Pie V, Clément VIII, etc., ont multiplié les récriminations et les mesures restrictives à leur endroit.

Dans la bulle Hebræorum gens (26 février 1569), saint Pie V résume les méfaits qu’on leur reproche : usure, vol, recel, proxénétisme, sortilèges et magie. Il finit par ce trait : Postremo cognitum satis et exploratum habemus quam indigne Christi nomen hæc perversa progenies ferat, quam infesta omnibus sit qui hoc nomine censentur, quibus denique dolis illorum vitæ insidietur. Peu de temps après (1585), l’édition officielle du martyrologe romain, publiée par ordre de Grégoire XIII, enregistrait cinq noms de martyrs — non compris celui du bx Simon de Trente — mis à mort par les Juifs : ceux des saints Cléophas (26 septembre), Timon (19 avril), Joseph le Juste (20 juillet), de sainte Matrone (15 mars), de saint Anastase II le Sinaïte (21 décembre).

Si Pie V, si les autres papes avaient cru au meurtre rituel strict, ils l’auraient stigmatisé de belle sorte, et Pie V ne se serait pas contenté de mentionner les embûches contre la vie des chrétiens. Or, pas une fois, dans des centaines de bulles dirigées contre les Juifs, le meurtre rituel strict n’est l’objet d’une allusion. L’argument e silentio est d’un maniement délicat. Ici, il vaut sûrement.

Le silence de tant de papes, dans tant de conjonctures où ils auraient pu et dû parler, prouve qu’à leurs yeux l’accusation de meurtre rituel strict n’était pas établie.

Bibliographie. — L. Ganganelli (le futur Clément XIV), mémoire présenté au Saint-Office, le 21 mars 1758, publié, dans une traduction allemande, par A. Berliner, Gutachten Ganganelli’s (Clemens XIV) in Angelegenheit der Blutbeschuldigung der Juden, Berlin, 1888, et, dans l’original italien, par I. Loeb, Revue des études juives, Varia, 1889, t. XVIII, p. 185-211 ;
H.-L. Strack, Das Blut im Glauben und Aberglauben der Menschheit, 5e-6e édit., Munich, 1900 (les éditions antérieures étaient intitulées : Der Blutaberglaube in der Menschheit, Blutmorde und Blutritus ;
une traduction française a paru sous le titre : Le sang et la fausse accusation du meurtre rituel, Paris, sans date) ;
D. Chwolson, Die Blutanklage und sonstige mittelalterliche Beschuldigungen der Juden, Francfort-sur-le-Mein, 1901 (traduit de la 2e édit. du russe, 1880, avec des additions de l’auteur) ;
E. Vacandard, La question du meurtre rituel chez les Juifs, dans Études de critique et d’histoire religieuse, Paris, 1912, t. III, p. 311-377 ;
F. Vernet, Ce que les papes ont pensé de l’existence du meurtre rituel chez les Juifs, dans la Revue pratique d’apologétique, Paris, 1913, t. XVII, p. 416-432 ;
A. Monniot, Le crime rituel chez les Juifs, Paris, 1914 ;
les ouvrages cités dans les pages précédentes.

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