Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Jeanne (La Papesse)

Recursos

Sommaire

  1. Plan de l’article
  2. I. Les origines de la légende : série des textes
  3. Authenticité des textes
  4. Filiation des textes
  5. Contenu des textes
  6. Genèse de la légende : explications fausses
  7. Explications probables
  8. II. Développements avant le protestantisme
  9. Addition de la légende de la chaise stercoraire
  10. Diffusion de la légende
  11. À partir du protestantisme : les catholiques
  12. Les protestants
  13. III. Destruction de la légende jusqu’à Florimond de Remond
  14. Après Florimond de Remond
  15. IV. Conclusions : fausseté de la légende
  16. La papesse et l’Église
  17. Bibliographie

Plan de l’article

JEANNE (LA PAPESSE). — I. Les origines de la légende. — II. Les développements de la légende. — III. La destruction de la légende. — IV. Conclusions.

I. Les origines de la légende. — A. Les textes : a) la série des textes ; b) l’authenticité des textes ; c) la filiation des textes ; d) le contenu des textes. — B. La genèse de la légende : a) explications fausses ; b) explications probables.

I. Les origines de la légende — A. Les textes : série des textes

A. Les textes. a) La série des textes. — Voici, d’après l’ordre chronologique, supposée admise leur authenticité, qui sera examinée tout à l’heure, les textes les plus anciens relatifs à la papesse Jeanne : 1° Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, Paris, 1892, t. II, p. XXVI ; 2° Marianus Scotus, † 1086, Chronica, l. III, dans J. Pistorius, Scriptorum qui rerum a Germanis gestarum historias reliquerunt, Francfort, 1583, t. I, p. 442 ; 3° Sigebert de Gembloux, † 1112, Chronographia, dans J. Pistorius, op. cit., p. 565 ; 4° Othon de Freising, † 1158, Chronica, l. VII, dans J. Pistorius, Germaniae historicorum illustrium, Francfort, 1585, t. I, p. 163 ; 5° Richard de Poitiers, vers 1174, dans un manuscrit de son catalogue des papes à la suite de sa chronique universelle, cf. Histoire littéraire de la France, nouv. édit., Paris, 1869, t. XII, p. 479, t. XIII, p. 534 ; 6° Godefroy de Viterbe, † 1191, Panthéon, pars XX, P. L., t. CXCVIII, col. 1017 ; 7° Gervais de Tilbury, vers 1211, dans une chronologie pontificale qui se trouve à la fin d’un manuscrit de ses Otia imperialia, cf. I. von Doellinger, Die Papstfabeln des Mittelalters, 2e édit., Stuttgart, 1890, p. 19 ; 8° Jean de Mailly, ou l’auteur, quel qu’il soit, de la Chronica universalis Mettensis, vers 1250, dans l’Archiv de Pertz, Hanovre, 1874, t. XII, p. 471-472, et dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. XXIV, p. 514 ; 9° Étienne de Bourbon, † vers 1261, De diversis materiis praedicabilibus, dans Quétif et Échard, Scriptores ordinis Praedicatorum, Paris, 1719, t. I, p. 367 ; 10° le franciscain d’Erfurt, Chronica minor, dans Mon. Germ. hist., Script., t. XXIV, p. 184, 212 ; 11° Martin de Troppau, dit Polonus, † 1279, Chronica de Romanis pontificibus et imperatoribus, dans Mon. Germ. hist., Script., t. XXII, p. 428.

Nous n’avons pas compris dans cette liste deux prétendus textes d’Étienne de Narbonne, vers 1126, et de Radulphe de Flaix, vers 1157 : ces personnages ont été confondus avec deux écrivains qui admettent l’existence de la papesse, l’un Étienne de Nardo, dans une chronique composée vers 1368, cf. Muratori, Rerum italicarum scriptores, Milan, 1738, t. XXIV, p. 880-887, l’autre Ranulphe de Higden, † vers 1363, dans son Polychronicon, l. V, c. XXXII, cf. Launoi, Opera omnia, Cologne, 1731, t. V, pars II, p. 569. De même il est inexact de dire, avec F.-X. Kraus et d’autres historiens, que Jean XXI aurait pris ce nom pour avoir considéré la papesse comme un pape véritable : il semble qu’il fut appelé Jean XXI à cause du dédoublement de Jean XV, déjà constaté dans plusieurs catalogues pontificaux des XIIe et XIIIe siècles. Cf. L. Duchesne, Le Liber pontificalis, t. II, p. 457.

Authenticité des textes

b) L’authenticité des textes. — Les textes de Jean de Mailly, ou de l’auteur inconnu de la Chronica universalis Mettensis, d’Étienne de Bourbon et de la Chronica minor d’Erfurt sont authentiques. Quétif et Échard ont essayé de démontrer que le texte de Martin Polonus n’est pas authentique. L. Weiland, dans l’Archiv de Pertz, Hanovre, 1874, t. XII, p. 178, a soutenu que Martin donna trois rédactions de sa chronique, et que le texte sur la papesse, absent des deux premières rédactions mais apparaissant dans la plupart des manuscrits de la troisième, a des chances d’être de Martin. Si le système de Weiland a suscité des réserves, il a généralement été admis. En tout cas, plusieurs manuscrits où se lit le texte sur la papesse sont peu postérieurs à la mort de Martin ; même en le supposant interpolé, le texte exista donc aux environs de 1279.

Les autres textes sont des interpolations. Celui du Liber pontificalis ne se rencontre que dans des manuscrits récents. Le Vaticanus 3762, du XIIe siècle, permet de saisir le procédé par lequel il s’y est introduit : dans son texte primitif, ce manuscrit n’a rien sur la papesse ; une note marginale du XIVe siècle contient les lignes relatives à la papesse, qui ne sont autres que celles de Martin Polonus. Cf. L. Duchesne, Le Liber pontificalis, t. II, p. XXVI-XXVII.

Le texte de Marianus Scotus n’est pas authentique : il n’est pas dans le manuscrit original, mais seulement dans un manuscrit du XIVe siècle, qui contient moins la chronique de Marianus Scotus qu’une chronique nouvelle pour laquelle Marianus Scotus a été largement utilisé. Le texte de Sigebert de Gembloux n’est pas authentique : absent de tous les manuscrits connus, il se lit dans l’édition princeps, due à Antoine Rufus et à Henri Estienne, Paris, 1513. Est-il l’œuvre de l’un des éditeurs, ou l’ont-ils trouvé dans un manuscrit dont on a perdu les traces ? C’est ce qu’on ignore.

Il n’y a pas à s’arrêter à l’hypothèse inconsistante de Panvinio, d’après laquelle le texte concernant la papesse aurait pour auteurs le moine Galfrid, ou Geoffroy, de Monmouth, et le continuateur de Sigebert, Robert de Torigny. Le texte d’Othon de Freising n’est pas authentique ; il manque dans les anciens manuscrits. Le texte de Richard de Poitiers ne se lit que dans un manuscrit et reproduit presque littéralement Martin Polonus. Le texte de Godefroy de Viterbe n’est pas authentique ; les anciens manuscrits ne le contiennent pas. Le texte de Gervais de Tilbury n’est autre chose que le passage de Martin Polonus.

Bref, des onze textes allégués dans le débat, et qui s’échelonneraient entre les années 886 et 1279 environ, il n’y a à retenir que les textes de la chronique universelle de Metz, d’Étienne de Bourbon, de la chronique d’Erfurt, de Martin Polonus, ou d’un de ses contemporains, qui vont de 1250 aux alentours de 1279.

Filiation des textes

c) La filiation des textes. — Ces onze textes se ramènent à deux groupes. Dans le premier, nous avons le texte de la Chronica universalis Mettensis, le plus ancien connu, celui d’Étienne de Bourbon qui en dépend, et celui du mineur d’Erfurt, qui dépend peut-être des deux et à peu près sûrement d’Étienne de Bourbon. Dans le second groupe, tous les textes se rattachent à celui de Martin Polonus, qui a pu connaître l’un ou l’autre des textes précédents, mais qui puise aussi à d’autres sources.

Le texte de Martin a passé, tel quel ou à peu près, dans des manuscrits du Liber pontificalis, dans un manuscrit de Richard de Poitiers, dans un manuscrit de Gervais de Tilbury. Il a inspiré les interpolations plus courtes de Marianus Scotus, de Sigebert de Gembloux, de Godefroy de Viterbe, et probablement celle, encore plus brève, d’Othon de Freising.

Contenu des textes

d) Le contenu des textes. 1. Premier groupe. — La Chronica universalis Mettensis rapporte que le Saint-Siège fut occupé par une femme, qui n’est pas inscrite dans le catalogue des papes. Elle simula le sexe viril et, très intelligente, devint notaire de la curie, cardinal, pape. Un jour, ayant monté à cheval, elle fut prise des douleurs de l’enfantement. La justice romaine la condamna à être liée par les pieds à la queue d’un cheval, qui la traîna à une demi-lieue de distance pendant que le peuple la lapidait. Là où elle mourut, elle fut ensevelie, et l’on inscrivit ce vers : Petre, pater patrum, papissae prodito partum. Sous son pontificat aurait été institué le jeûne des Quatre-Temps, appelé jeûne de la papesse.

Même récit, en termes parfois identiques, dans Étienne de Bourbon, qui ajoute deux détails : elle vint à Rome, et elle devint cardinal et pape avec l’aide du diable. Deux variantes dans le vers cité : Parce au lieu de Petre, et prodere au lieu de prodito. Le mineur d’Erfurt abrège le récit, mais y introduit du nouveau : il confirme l’existence de la papesse par l’aveu des Romains, dit qu’elle était belle, et modifie le rôle du démon en prétendant qu’il révéla, dans un consistoire, qu’elle était enceinte et lui cria : Papa, pater patrum, papissae pandito partum. Il ne raconte pas la fin de l’aventure.

La chronique de Metz place le texte sur la papesse après le pontificat de Victor III ; Étienne de Bourbon dit que la chose se passa vers 1100 ; le mineur d’Erfurt la place vers 915.

2. Second groupe. — Ici la narration s’est complétée et compliquée. D’après Martin Polonus, Jean d’Angleterre, né à Mayence, occupa le trône pontifical deux ans, sept mois et quatre jours. C’était une femme. Jeune, elle avait été conduite, sous un costume d’homme, à Athènes par son amant. Elle y progressa dans les sciences, au point que, enseignant le trivium à Rome, elle eut les grands maîtres pour auditeurs et disciples. Parce qu’elle jouissait d’une réputation de savoir et de bonne vie, elle fut élue pape de l’accord de tous. Enceinte et ignorant la date de son enfantement, comme elle allait de Saint-Pierre au Latran, entre le Colisée et l’église Saint-Clément, elle enfanta, mourut au même lieu et y fut ensevelie. Le pape éviterait toujours de passer là, par horreur de l’événement. La papesse succéda à Léon IV, † 855. Le Saint-Siège vaqua un mois après sa mort.

Ce récit est reproduit ou abrégé dans les diverses interpolations déjà signalées. Deux variantes sont à noter : l’interpolateur du Liber pontificalis assigne au pontificat de Jeanne une durée de deux ans, un mois et quatre jours ; celui de Marianus Scotus, deux ans, cinq mois et quatre jours. On donne à la papesse la succession de Léon IV. Seul l’interpolateur d’Othon de Freising — serait-ce parce qu’il a reconnu l’impossibilité d’intercaler la papesse entre Léon IV et Benoît III ? — a transformé en papesse Jeanne le pape authentique Jean VII, à l’année 705.

B. La genèse de la légende : explications fausses

a) Explications fausses. — 1° L. Allatius a rappelé qu’un synode de Mayence, en 847, condamna Thiota, pseudo-prophétesse. Plus tard, sachant qu’une femme avait prophétisé, prêché, exercé les fonctions les plus hautes du sacerdoce, des hommes ignorants et simples auraient imaginé que cette femme avait occupé le Saint-Siège. L’explication est bien invraisemblable.

2° Celle de Leibnitz, d’après laquelle il se pourrait qu’une femme, dissimulant son sexe, fût devenue évêque en dehors de Rome, eût donné naissance à un enfant pendant une procession à Rome, et fût ainsi la cause première de la légende de la papesse, paraît justement à Doellinger « un expédient de fort mauvais aloi ».

3° Nous en dirons autant de l’hypothèse de C. Blasco et de A.-F. Gfrörer, voyant dans la légende une allégorie satirique contre l’origine des Fausses décrétales. 4° Citons, pour mémoire, l’opinion de Joseph-Marie Suarès, évêque de Vaison, rapportée par Th. Raynaud : Pierre de Corbière, devenu frère mineur et antipape sous le nom de Nicolas V, avait été marié à une Jeanne, qui fut appelée la papesse Jeanne quand Pierre prétendit être pape. La supposition est fausse, puisque la légende avait cours dès avant 1328.

5° D’après Baronius, la conduite du pape Jean VIII à l’égard de Photius lui aurait valu une réputation de mollesse telle qu’on l’aurait qualifié de papesse par moquerie ; dans la suite, ce sobriquet aurait été pris au sens propre, et la légende en aurait résulté. Le P. Lapôtre a montré que la conjecture de Baronius est sans fondement : loin d’avoir produit l’impression d’un homme lâche et efféminé, Jean VIII passa pour un pape extraordinairement actif et énergique, et il le fut.

6° L’opinion qui substitue à Jean VIII le pape Jean VII, lequel se serait attiré le sobriquet de papesse pour sa pusillanimité dans l’affaire du concile in Trullo, n’est pas moins dépourvue de base. 7° Également insoutenable est l’opinion accréditée par le P. Secchi : la légende serait une invention calomnieuse des Grecs inspirée par Photius. Cette historiette eut peu d’écho parmi les Grecs ; le seul écrivain grec qui l’admette, avec Laonic Chalcondyle, est le moine Barlaam de Seminara.

Explications probables

b) Explications probables. 1. Dans son De Romano Pontifice, Bellarmin a émis une hypothèse ingénieuse, qui ne suffirait pas à expliquer la légende, mais qui peut indiquer un des éléments de sa formation. Écrivant à Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople, le pape Léon IX, en 1054, fit allusion, pour la repousser, à une rumeur d’après laquelle une femme aurait occupé le siège patriarcal de Constantinople ; Léon IX, tout en déclarant ne pas y croire, observait que l’usage de promouvoir, contre les canons, des eunuques au patriarcat rendait la chose possible.

De cette lettre nous pouvons conclure d’abord qu’en 1054 la légende de la papesse ne circulait pas encore ; autrement, les Grecs auraient eu beau jeu à la riposte. Mais, en outre, il est possible que le conte de la femme-patriarche ait amené le conte de la femme-pape, le bruit qu’une femme avait été pontife subsistant sans qu’on précisât que c’était à Constantinople, et le titre de pontife œcuménique revendiqué par les patriarches de Constantinople ayant pu favoriser la confusion entre Constantinople et Rome. La légende constantinopolitaine a donc pu contribuer à l’élaboration de la légende romaine.

2. L’explication qui suit, non exclusive de la précédente, est de beaucoup plus vraisemblable. Ce fut une triste époque, dans ce haut moyen âge où l’Église connut tant d’épreuves, que celle qui va de 900 à 972 et pendant laquelle le souverain pontificat fut comme la chose de la maison de Théophylacte. Trois femmes, Théodora, épouse de Théophylacte, et ses deux filles, Marozie et Théodora, tinrent la papauté sous leur dépendance. Quatre papes du nom de Jean, Jean X, † 928, Jean XI, † 936, Jean XII, † 964, Jean XIII, † 972, figurent parmi les papes de ce temps. Ces quatre papes et ces trois femmes laissèrent un souvenir pénible et discréditèrent la papauté. On comprend que la légende de la papesse Jeanne soit venue de là.

Le dicton : « Nous avons des femmes pour papes » se présentait naturellement à la bouche. Benoît de Saint-André au mont Soracte, dans une œuvre très répandue au moyen âge, et qui fournit des matériaux à Martin Polonus, dit qu’à l’avènement de Jean XI Rome tomba au pouvoir d’une femme, Marozie, et fut gouvernée par elle. À lui seul, un pareil document eût peut-être suffi à faire naître l’idée d’une femme ayant réellement occupé le Saint-Siège, et à donner à cette femme le nom de Jeanne, car la parente de Johannes pouvait naturellement se nommer Johanna.

Plus encore que Jean XI, Jean XII, le moins recommandable des papes du nom de Jean, a pu concourir à la genèse de la légende. Il fut déposé par un concile tenu à Saint-Pierre de Rome, en présence et sous le patronage de l’empereur Othon, et remplacé par Léon VIII. Une fois Othon parti, Jean XII reparut, et un concile du Latran, réuni par ses soins, condamna Léon VIII et ses adhérents. Jean XII étant mort, le 14 mai 964, les Romains, ne tenant pas compte de Léon VIII, désignèrent pour le souverain pontificat Benoît V. Dans la légende, la papesse Jeanne apparaît entre un Léon et un Benoît, Léon IV et Benoît III ; ici, entre un Léon et un Benoît, Léon VIII et Benoît V, nous avons un pape dont la vie, défigurée par l’imagination populaire, a pu aisément donner lieu à la légende de la papesse.

3. Pour aider à l’éclosion ou au développement de la légende, il y eut, comme dans une foule de cas semblables, un monument dont on ne comprit pas la signification. C’était une statue, probablement détruite au cours des travaux de Sixte-Quint. Ce qu’on en sait suffit pour affirmer que c’était la statue d’un prêtre, ou d’une divinité païenne, avec un enfant. Elle portait une inscription, qui devait être approximativement : P. Pat. Pat. P. P. P. Le premier P désignait le nom de celui qui avait érigé la statue ; Pat. Pat. était pour Pater Patrum ou Patri Patrum, titre donné aux prêtres de Mithra ; P. P. P. était l’abréviation usuelle : propria pecunia posuit.

Le vulgaire ne se contenta point de cette explication trop simple. Pater Patrum ne pouvait désigner que le pape ; ce sacrificateur, ou cette divinité, accompagné d’un enfant fut pris pour une femme ; c’était donc une papesse. Les souvenirs laissés par les papes de la maison de Théophylacte, dont quatre eurent le nom de Jean, et dont le pire fut pape avec ou avant un pape Léon et un pape Benoît, conduisirent à en faire une papesse Jeanne, qu’on mit entre un pape Léon et un pape Benoît.

Dans un cas pareil, les données strictement historiques ne sont pas une gêne : à Léon VIII et à Benoît V on subrogea Léon IV et Benoît III, peut-être parce qu’on avait perdu les traces de Léon VIII, qui ne figurait pas dans tous les catalogues du temps. La détermination de cette date n’eut d’ailleurs pas lieu aux origines de la légende, puisque les textes les plus anciens adoptent une autre chronologie.

Que la statue et son inscription aient influé sur la légende, nous en avons une preuve dans la Chronica universalis Mettensis : Ubi obiit ibi sepultus est, et ibi scriptum est : Petre, pater patrum, papissae prodito partum. Les textes ultérieurs mentionnent aussi l’inscription ; mais parce qu’elle était gravée sous une forme abréviative, ils la reproduisent avec des variantes, chacun suppléant à sa manière aux lacunes du texte abrégé. En outre, quand les papes se rendaient solennellement de Saint-Pierre au Latran, ils évitaient la rue qui mène du Colisée à Saint-Clément et où se trouvait la statue ; on conclut que c’était par indignation contre la papesse, alors que la vraie raison de cet usage était l’étroitesse de la rue, qui ne permettait pas au cortège pontifical de dérouler con tante giravolte l’ordine della cavalcata, selon Panvinio.

II. Les développements de la légende — Avant le protestantisme

A. Avant le protestantisme. a) Surcharges de la légende primitive. — Un des premiers qui aient enregistré la légende, après Martin Polonus, est un frère mineur qui a écrit, vers 1290, les Flores temporum, chronique fameuse qui est une sorte de décalque de celle de Martin Polonus, et qui a été attribuée à tort au frère mineur Martin d’Alnwick, † 1336, ce qui lui a valu le titre de Chronique de Martinus minorita.

Les Flores temporum rééditent Martin Polonus, sauf ces détails : la papesse a régné trois ans et cinq mois ; elle se fit appeler Jean d’Angleterre, alors qu’elle était de Mayence ; elle enfanta entre le Colisée et Saint-Pierre ; adjurant un démoniaque, elle demanda au démon quand il se retirerait, et le démon répondit par deux vers dont le premier est : Papa pater patrum papissae pandito partum, et le second : Et tibi tunc edam de corpore quando recedam.

Boccace, † 1375, s’écarte davantage de Martin Polonus, dans son De claris mulieribus. Le nom de celle qui devint papesse est inconnu ; il en est qui la nomment Gilberte. D’origine allemande, elle étudie en Angleterre, où elle a un amant, qui meurt. Elle se rend à Rome ; le démon la pousse à briguer le souverain pontificat ; elle réussit grâce à sa bonne réputation et à son savoir, et succède au pape Léon. Le diable l’incite à la débauche ; elle est enceinte. Dieu, qui ne veut pas que son peuple soit trompé, prépare le châtiment. Jeanne perd le sens et ne songe pas aux précautions requises pour cacher sa conduite. Elle enfante en célébrant la messe et elle est punie par la prison.

La plupart de ces traits restèrent dans le livre de Boccace. Les auteurs s’en tinrent presque exclusivement à Martin Polonus, dont la chronique fut un des livres les plus lus du moyen âge, quitte à y adjoindre certaines données nouvelles. Ranulphe de Higden dit que la papesse s’appelait d’abord Agnès ; l’auteur de la première des vies du pape Urbain V publiées par Baluze rapporte qu’elle avait avorté dans l’itinéraire de Saint-Pierre à Saint-Jean-de-Latran ; elle passa pour avoir composé des préfaces ; elle aurait eu, par une révélation ou par le ministère d’un ange, le choix entre souffrir une peine temporelle ici-bas et encourir la damnation éternelle, et elle aurait préféré la peine temporelle. Çà et là, pourtant, la version de Martin Polonus fut abandonnée : dans un récit du XIVe siècle publié par Doellinger, c’est une jeune fille nommée Glancia, originaire non de Mayence mais de Thessalie, qui serait devenue pape, et non pas le pape Jean, mais le pape Jutta.

Addition de la légende de la chaise stercoraire

b) Addition de la légende de la chaise stercoraire. — La légende de la papesse Jeanne s’aggrava d’une seconde légende non moins répugnante que la première. On prétendit que, afin de rendre impossible le scandale de l’élection d’une autre papesse, l’usage existait de s’assurer, en se servant d’une chaise percée, du sexe du pape élu.

Platina rejette cette nouvelle légende, mais constate qu’elle avait cours. Parmi les textes caractéristiques qui la reproduisent, on cite Geoffroy de Gourion, le dominicain Robert d’Uzès, Jacques Angeli de Scarperia, Félix Hemmerlin, Martin le Franc, Laonic Chalcondyle, Guillaume Brevin, Jean de Pisinge, Bayle, Bernardino Corio, Sabellicus, Bolzani, Laurent Banck et d’autres renseignements fournis par Florimond de Remond.

Explication de la légende de la chaise stercoraire. — Elle est simple. Une fois le pape élu, on allait en procession à Saint-Jean-de-Latran ; le pape se mettait dans une chaire de marbre placée sous le portique de l’église ; les deux plus anciens cardinaux le prenaient sous le bras et le soulevaient, au chant du Suscitans a terra inopem et de stercore erigens pauperem. De là le nom de chaise stercoraire.

Cette chaise n’était pas percée, et le symbolisme de la cérémonie ressort suffisamment du verset du psaume pour qu’il ne faille pas y ajouter le symbolisme réaliste indiqué par Platina. Ensuite le pape était conduit au baptistère du Latran ; il s’asseyait sur un siège de porphyre et recevait les clefs de la basilique, comme signe de son pouvoir ; puis, assis sur un autre siège de porphyre, il rendait les clefs. Ces deux chaires de porphyre étaient percées : c’étaient des sièges antiques, qui avaient servi à des bains, et furent utilisés dans cette cérémonie non à cause de leur forme, mais à cause de leur valeur.

La légende, confondant toutes choses, ne parla que de la chaise stercoraire, dont elle fit une chaise percée, et prêta à la cérémonie la signification que nous avons vue. Après Léon X, les papes cessèrent de prendre possession du pontificat avec ce cérémonial.

Diffusion de la légende

c) Diffusion de la légende. — La diffusion de la légende de la papesse fut considérable. Honoré de Sainte-Marie dit que beaucoup l’ont crue, inter quos catholici sunt et aliqui etiam viri in sanctorum album recensiti. Les énumérations de Blondel et de Lenfant montrent combien la liste pouvait être longue ; encore ces listes, si elles doivent être allégées de quelques noms, pourraient-elles être grossies par l’adjonction de noms nouveaux. Florimond de Remond reconnaissait que cette erreur était « privilégiée », le nombre de ses auteurs rendant excusables ceux qui y avaient ajouté foi.

Il est remarquable que la diffusion de la légende soit due aux meilleurs catholiques. Sans doute Jean Hus l’exploita, ainsi que Guillaume Occam ; les gallicans de l’école de Gerson, et Gerson lui-même, appuyèrent leurs thèses sur le fait de l’élection de la papesse. Mais ce sont les deux ordres dévoués entre tous au Saint-Siège, les dominicains et les franciscains, qui furent les principaux propagateurs de la fable. Rien ne permet de supposer, avec Doellinger, que ces religieux, mécontents de Boniface VIII, aient introduit malicieusement le récit scandaleux dans l’histoire des papes. La fable est colportée et accueillie sans malice, même dans l’entourage du pape et par des saints. Martin Polonus avait été pénitencier de cinq papes.

L’augustin Amaury d’Augier, chapelain d’Urbain V, dédie à ce pape, vers 1362, des Actus pontificum romanorum, où il admet l’existence de la papesse et lui assigne un rang dans la série chronologique des papes. L’idée fera fortune. Dans l’édition latine de ses vies des papes, dédiée à Sixte IV, Platina fait de la papesse, qu’il met après Léon IV, le 106e pape, et l’appelle Jean VIII. Dans la cathédrale de Sienne, vers 1400, les images des papes furent placées : la papesse y figura, et les papes Pie II, Pie III et Marcel II, anciens archevêques de Sienne, souffrirent ce portrait parmi ceux de leurs prédécesseurs. À la demande de Baronius, Clément VIII obtint du grand-duc de Toscane que le portrait de la papesse devînt celui du pape Zacharie.

Jean de Torquemada, dans sa mémorable Summa de Ecclesia, n’hésite pas à admettre l’existence de la papesse. Il en va de même du cardinal Adrien d’Utrecht, plus tard pape sous le nom d’Adrien VI. Saint Antonin de Florence risque un doute ; manifestement il voudrait pouvoir la nier, il n’ose pas. Le bienheureux Baptiste Spagnuoli, dit le Mantouan, décrit même la papesse aux enfers.

Pendant les XVe et XVIe siècles, la légende fut insérée en toute liberté dans les chroniques composées ou copiées en Italie, même sous les yeux des papes. On la trouvait dans de nombreuses éditions des Mirabilia urbis Romae, sortes de guides pour les pèlerins et les étrangers. Il se rencontra même un écrivain bizarre, Marius Equicola d’Alveto, pour prétendre que la Providence voulut que Jeanne occupât le siège papal afin de démontrer que les femmes ne sont pas inférieures aux hommes.

Ce qui se passa au concile de Constance fut encore plus extraordinaire. Jean Hus, dans son De Ecclesia, avait allégué le fait de la papesse Jeanne, qu’il appelait Agnès, à la suite de Ranulphe de Higden. Aucun des Pères du concile chargés d’extraire du traité de Hus les propositions condamnables ne songea à relever les affirmations relatives à la papesse. À propos de la quatorzième de ces propositions, en plein concile, le 8 juin 1415, Hus déclara que « l’Église a été trompée dans la personne d’Agnès », la papesse. Nul ne protesta ni ne fit la moindre réserve. Tant il est vrai que la fable était universellement admise.

À partir du protestantisme : les catholiques

B. À partir du protestantisme. a) Les catholiques. — Les légendes ont la vie dure. Parce que les protestants s’emparèrent de celle de la papesse comme d’un argument de poids contre Rome, il était inévitable que les catholiques en vinssent à y regarder de plus près et à exercer une critique sérieuse. Il y fallut du temps. À Rome même, des livres parurent qui rééditaient les racontars légendaires : en 1548 et en 1550, les Mirabilia urbis Romae les reproduisaient ingénument.

Toutefois, des doutes timides furent exprimés. Déjà ils s’étaient présentés sous la plume de Jacques de Maerlant, de l’auteur de la première des vies d’Urbain V publiées par Baluze, d’Æneas Sylvius Piccolomini, futur Pie II, de saint Antonin de Florence et de Platina. Ils se montrèrent à nouveau, sous une forme très modérée, dans Barthélemy Carranza : Haec vulgo feruntur, incertis tamen et obscuris auctoribus. Si peu hardies que fussent ces réserves, c’était trop pour certains esprits, tels que le franciscain Rioche, qui leur opposait la certitude résultant de la croyance de l’Église universelle.

Les protestants

b) Les protestants. — Naturellement les protestants exploitèrent, dans leurs attaques contre Rome, la fable de la papesse. C’était, disaient-ils, un événement qu’il importait de rappeler fréquemment au peuple, dans la chaire et dans les livres, dans les rimes populaires et par les images, pour la honte éternelle de la papauté. Hans Sachs avait, dès 1558, offert au public une histoire rimée de la papesse Jeanne ; les Centuries de Magdebourg reviennent trois fois sur ce conte, et il existe peu d’ouvrages de controverse protestante où il n’ait été reproduit.

Même, aux plus grands jours de fêtes, il servait de thème à beaucoup de sermons. La papesse Jeanne était mise en avant, de façon inattendue, dans des débats qui paraissaient étrangers à la question de son existence : ainsi, au cours de la bataille engagée par les protestants contre la réforme du calendrier entreprise par Grégoire XIII, Luc Osiander compara ironiquement le calendrier du pape à l’enfantement de Jean VIII. On dénonça dans la papesse l’Antéchrist prenant possession du siège de Rome ; un commentateur de l’Apocalypse, Aretius, ministre de Berne, s’efforça d’accommoder le nombre 666 à la papesse.

Cependant la légende continuait de recevoir des développements, souvent contradictoires. Spanheim, puis Lenfant, tentèrent une harmonistique de ces textes divers et racontèrent avec un grand luxe de circonstances la vie de la papesse, en combinant tout ce qui en avait été dit. L’éditeur de Lenfant enrichit l’ouvrage de figures représentant l’accouchement de la papesse au milieu d’une procession solennelle, la constatation par la chaise stercoraire, un pape avec tiare portant un enfant dans ses bras, etc. Depuis longtemps déjà l’art avait été mis à contribution pour répandre la fable : des bois du XVe et du XVIe siècle la reproduisaient encore.

III. La destruction de la légende — Jusqu’à Florimond de Remond

A. Jusqu’à Florimond de Remond. — Les besoins de la polémique décidèrent les catholiques à ne pas accepter les yeux fermés ce qui se débitait sur la papesse Jeanne. D’autre part, la critique historique, encore inexpérimentée au moyen âge, était entrée dans une période de progrès, et des catholiques comme des protestants l’appliquèrent à l’histoire de la papesse.

Ce fut Jean Thurmaier, surnommé Aventin, qui le premier traita carrément de fable les récits sur la papesse, dans ses Annales Boiorum. Ce qu’Aventin avait fait d’un mot, Onofrio Panvinio le compléta dans ses annotations aux Vies des papes de Platina, publiées à Venise. Il consacra à la légende trois pages seulement, non définitives, mais intelligentes, d’une critique judicieuse et suffisantes pour démolir la sotte historiette. Ainsi en jugèrent nombre d’écrivains, qui s’inspirèrent de lui.

Bellarmin, entre beaucoup d’autres et mieux que les autres, utilisa Panvinio et perfectionna ses preuves dans le De Romano Pontifice. Après Panvinio et Bellarmin, un conseiller au parlement de Bordeaux, bien connu par ses polémiques antiprotestantes, Florimond de Remond, réfuta la légende. Il publia l’Erreur populaire de la papesse Jeanne, qui reparut, avec un autre écrit du même auteur, sous le titre L’Antichrist et l’anti-papesse. L’ouvrage eut des traductions latine et flamande.

Bayle jugea que l’ouvrage de Florimond de Remond n’était pas mauvais en son genre et que personne n’avait encore si bien réfuté le conte de la papesse ; il lui reprocha pourtant des bévues, des digressions et des déclamations. C’est bien jugé. Florimond s’est trompé plus d’une fois ; selon le goût du temps, il se plaît aux déclamations et aux digressions. Mais son œuvre porte. Sur la question des sources, il dit l’essentiel, sans toutefois être complet ni toujours assez circonspect. Il montre les impossibilités de cette histoire et les contradictions de ceux qui l’ont accueillie ; il s’exprime heureusement sur la statue, sur l’image de Sienne et sur l’emploi de la chaise stercoraire, et il explique ingénieusement les origines de la légende. Le livre n’était pas sans défaut ; il était décisif contre la fable ridicule.

Après Florimond de Remond

B. Après Florimond de Remond. — Les catholiques surent gré à l’auteur du service rendu. Dans un ouvrage qui eut du succès, Génbrard combattit la légende et recommanda de lire le livre de Florimond de Remond. Baronius inséra un résumé de l’Anti-papesse dans ses Annales et proclama que Florimond avait anéanti ce monstre au point que les novateurs devraient rougir de ce qu’ils avaient écrit ou rêvé. C’était trop dire. Après la mort de Florimond, des protestants continuèrent d’affirmer l’existence de la papesse ; d’autres, pourtant, cherchèrent la vérité et lâchèrent la légende.

Citons surtout David Blondel, † 1655, qui mit en pièces la légende dans son Familier esclaircissement de la question si une femme a esté assise au siège papal de Rome entre Léon IV et Benoist III, Amsterdam, 1647, et dans son écrit posthume De Joanna papissa, Amsterdam, 1657. Venant d’un protestant tel que Blondel, ces volumes fortifièrent l’œuvre de vérité historique entreprise par Florimond de Remond, qu’ils dépassaient sur quelques points tout en retardant sur d’autres.

L’émotion fut vive. Des protestants se rendirent aux raisons de Blondel ; d’autres, plus nombreux, ne voulurent rien entendre. Au livre français de Blondel, Congnard opposa un traité ; au livre latin, Samuel des Marets répondit par la Joanna papissa restituta. Labbe répliqua vivement contre des Marets dans le Cenotaphium Joannae papissae. Spanheim et Lenfant galvanisèrent une histoire qui décidément était morte. Le grand Leibnitz écrivit contre Spanheim ses Flores sparsi in tumulum papissae.

Bayle porta le coup de grâce à la légende. Il s’en occupa dans son Dictionnaire historique et critique, non seulement au mot Papesse, mais encore à l’occasion de divers auteurs qui en avaient parlé. Selon sa coutume, il s’appliqua à extraire de ces auteurs tout ce qu’ils ont de scabreux ; mais il exclut sans ambages l’existence de la papesse. Bayle avait donné le ton. Les philosophes du XVIIIe siècle s’accordèrent avec lui.

Ce n’est pas à dire que la légende ait disparu de la circulation. Les légendes ont beau avoir été tuées ; il y a toujours des gens pour les croire vivantes. Au XIXe siècle, on tenta de rendre à celle de la papesse un caractère historique. Elle fut utilisée dans la polémique anticléricale, mais reparut aussi dans des livres à prétentions scientifiques, comme celui de N.-C. Kist. En Espagne, un journaliste protestant essaya de lui insuffler une vie nouvelle ; en Grèce, E.-D. Rhoides en fit un véritable roman, comme E. Mezzabolta intitula franchement son livre La papessa Giovanna, romanzo storico romano. Un roman : ainsi peut se résumer l’affaire de la papesse Jeanne. C’est le jugement de tous les esprits éclairés et sérieux. L’inanité de la légende ne laisse plus de doute ; on ne peut plus guère discuter que son origine.

IV. Conclusions : fausseté de la légende

A. Fausseté de la légende. — Jadis les adversaires de la légende se sont attardés à démontrer que la papesse Jeanne n’a pas existé, parce que tous les documents contemporains établissent que Léon IV mourut le 17 juillet 855, que Benoît III fut élu avant la fin de juillet 855, et qu’ainsi entre Léon IV et Benoît III il est impossible de mettre le pontificat de la papesse, qui aurait duré environ deux ans et demi.

Simplifions cette preuve. Il n’y a qu’à ouvrir Jaffé-Loewenfeld, Regesta Pontificum Romanorum, nos 2661-2662, t. I, p. 339 : on constate du coup qu’entre les pontificats de Léon IV et de Benoît III il n’y a pas d’intervalle, et donc qu’il est impossible d’intercaler le pontificat de la papesse. Si, avec le frère mineur d’Erfurt, Étienne de Bourbon et l’auteur de la Chronica universalis Mettensis, on renvoie la papesse à une date ultérieure, le même argument s’impose : jamais les documents contemporains ne permettent d’assigner une place, dans la série pontificale, à la papesse Jeanne. La papesse Jeanne n’a pas existé.

La papesse et l’Église

B. La papesse et l’Église. — Dénués de valeur historique, les récits sur la papesse offrent un spécimen remarquable de la genèse, de la vie et de la mort des légendes. Ils jettent un grand jour sur la question de la tradition en matière d’histoire et aident à pénétrer dans la psychologie du moyen âge.

Laissant de côté ces considérations, observons que, si une légende scandaleuse fut universellement acceptée, la pureté de la foi resta intacte et la sainteté de l’Église sauve. Dans son Champion des dames, Martin le Franc représente l’ennemi des femmes tirant contre elles une objection de l’histoire de la papesse. La réponse de leur champion contient ces vers :

Encor te peut estre monstrée
Mainte préface que dicta
Bien et sainctement accoustrée
Où en la foi point n’hésita.

Les « préfaces » sont une des excroissances sans nombre de la légende. Mais le mot sur l’indéfectibilité doctrinale est utile à recueillir. Sur la vie de la papesse les racontars ont pullulé ; personne ne lui a prêté une parole ou un acte contre la foi. Le moyen âge distingua dans le pape — Jeanne fut comptée souvent parmi les papes — l’homme et la fonction. Le franciscain Jean Roques, par opposition à la doctrine de Gerson et au sujet de Jean de Mayence, développa cette idée qu’il est dangereux de faire dépendre le devoir de l’obéissance envers l’Église de la condition personnelle du pape.

Et saint Antonin de Florence, qui n’ose pas éconduire la légende mais ne paraît pas classer la papesse dans la série des papes véritables, dit que, si le récit de Martin Polonus est exact, il n’y a qu’à s’écrier avec saint Paul : O altitudo, mais que nullum tamen ex hoc salutis praejudicium, quia nec Ecclesia tunc fuit sine capite, quod est Christus.

Bibliographie

Bibliographie.eCommentarius de scriptoribus Ecclesiae antiquis illorumque scriptis
Opera omnia

Au XIX siècle, a fait date I. von Doellinger, , Munich, 1863 ;
2 édition complétée par J. Friedrich, Stuttgart, 1890, p. 1-53 ;
traduction française de la première édition par P. Reinhard, , Paris, 1865, p. 7-42. Après Doellinger, ont traité de la légende de la papesse : F.-X. von Funk, dans le , 2 édit., Fribourg-en-Brisgau, 1889, t. VI, p. 1519-1524 ;
A. Lapôtre, , Paris, 1895, p. 359-367 ;
G. Douais, , dans , 1897, 2 série, t. IX, p. 210-221 ;
E. Michael, , Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. III, p. 383-388 ;
F. Mourret, , Paris, 1909, t. III, p. 464-467 ;
J.-P. Kirsch, article dans . Voir en outre les travaux mentionnés au cours de l’article et ceux indiqués par T. von Zobeltitz dans la , Bielefeld, 1898-1899, t. II, p. 279-290, et par U. Chevalier, , 2 édit., Paris, 1907, col. 2553-2557.

Félix Vernet.

Voces relacionadas

Internas