Juif (Peuple) dans l’Ancien Testament
Sommaire
- Introduction et plan général
- Première partie — Le monothéisme
- I. Remarques préliminaires : 1° Polythéisme, hénothéisme, monothéisme
- I. Remarques préliminaires : 2° Les noms divins dans la religion d’Israël
- II. Le fait du monothéisme : 1° Les documents les plus explicites — A. Le Deutéronome
- II. Le fait du monothéisme : B. Isaïe, XL-LXVI
- II. Le fait du monothéisme : C. Ézéchiel
- II. Le fait du monothéisme : D. Synthèse des trois documents explicites
- II. Le fait du monothéisme : 2° Le monothéisme postexilien
- II. Le fait du monothéisme : 3° Le monothéisme chez les prophètes préexiliens
- II. Le fait du monothéisme : 4° Le monothéisme depuis Moïse jusqu’au neuvième siècle
- II. Le fait du monothéisme : 5° Les Patriarches
- III. Origine du monothéisme juif : 1° fait unique dans l’histoire des religions
- III. Origine du monothéisme juif : 2° insuffisance des explications naturelles
- III. Origine du monothéisme juif : 3° conclusions, déclarations des prophètes
- Deuxième partie — L’espérance messianique
- I. Remarques préliminaires
- II. Le fait de l’espérance messianique : 1° Dans les livres historiques
- II. Le fait de l’espérance messianique : 2° Chez les prophètes préexiliens
- II. Le fait de l’espérance messianique : 3° Dans Ézéchiel
- II. Le fait de l’espérance messianique : 4° Dans Isaïe, XL-LXVI
- II. Le fait de l’espérance messianique : 5° Les prophètes postexiliens
- II. Le fait de l’espérance messianique : 6° Livres sapientiaux
- II. Le fait de l’espérance messianique : 7° Écrits apocalyptiques
- II. Le fait de l’espérance messianique : 8° Résumé
- Appendice : la doctrine de la Sagesse
- Deuxième partie, III. Idée messianique et monothéisme hébreu
- Deuxième partie, IV. Idée messianique et Christianisme
- IV, 2° Réalisation de l’espérance messianique
- IV, 3° Prophéties littérales et prophéties spirituelles
- Signature
Introduction et plan général
JUIF (PEUPLE) DANS L’ANCIEN TESTAMENT. — Les deux sujets qui, dans l’histoire du peuple d’Israël, intéressent davantage l’apologétique, sont le monothéisme et l’espérance messianique. Aussi est-ce à ces deux questions que nous allons restreindre notre attention. Sans négliger de remonter, à l’occasion, jusqu’à la période patriarcale, c’est à l’époque de Moïse que nous ferons commencer notre étude. C’est à cette date, en effet, que le monothéisme hébreu revêt sa forme caractéristique, par suite des grandes révélations de l’Horeb et du Sinaï.
Première partie : Le monothéisme. — I. Remarques préliminaires : 1° Polythéisme, hénothéisme, monothéisme ; 2° Les noms divins dans la religion d’Israël. — II. Le fait du monothéisme : 1° Les documents les plus explicites : Deutéronome, Isaïe XL-LXVI, Ézéchiel ; 2° Le monothéisme postexilien ; 3° Le monothéisme chez les prophètes préexiliens ; 4° Le monothéisme depuis Moïse jusqu’au neuvième siècle ; 5° Les patriarches. — III. Origine du monothéisme juif : 1° C’est un fait unique dans l’histoire des religions ; 2° Il ne trouve pas son explication dans les conditions naturelles du peuple juif ; 3° Conclusions : le témoignage des prophètes.
Deuxième partie : L’espérance messianique. — I. Remarques préliminaires. — II. Le fait de l’espérance messianique : 1° Dans les livres historiques ; 2° Dans les prophètes préexiliens ; 3° Dans Ézéchiel ; 4° Dans Is., XL-LXVI ; 5° Dans les prophètes postexiliens ; 6° Dans les livres sapientiaux ; 7° Dans les Apocalypses ; 8° Appendice sur la doctrine de la Sagesse dans les livres sapientiaux. — III. L’idée messianique accentue la transcendance du monothéisme juif. — IV. Accomplissement des prophéties messianiques : 1° Remarques préliminaires ; 2° La réalisation de l’espérance messianique en Jésus-Christ et en son œuvre ; 3° Les prophéties spirituelles.
Première partie — Le monothéisme
I. Remarques préliminaires. — 1° Polythéisme, hénothéisme, monothéisme. — Il est nécessaire de préciser, à l’aide de quelques remarques préliminaires, la notion du monothéisme telle qu’on doit l’entendre en cette étude. Le monothéisme a pour corrélatifs le polythéisme et l’hénothéisme.
1° Polythéisme, hénothéisme, monothéisme
A. — Le polythéisme reconnaît et honore plusieurs divinités. Ceux qui le pratiquent rendent pour leur propre compte des hommages directs à un groupe plus ou moins compact de dieux : dieux de la famille, de la tribu ou de la cité, de la nation.
Déjà se manifeste le caractère très hospitalier du polythéisme : l’union des diverses tribus ou des cités dans la nation a eu pour conséquence l’adoption par chaque individu des divinités honorées dans les familles ou les clans qui lui étaient primitivement étrangers. Ce n’est pas tout. En outre des dieux auxquels il rend lui-même et directement ses hommages, le polythéiste reconnaît ceux des autres peuples et des autres territoires.
Il entrevoit même qu’un jour ou l’autre, il aura des devoirs à leur rendre ; c’est ce qui arrivera, par exemple, en des cas de conquête ou d’annexion : cf. l’histoire des colons établis à Samarie par Sargon en 722 (II Reg., XVII, 24-41) ; peut-être aussi l’épisode de l’arche au temple de Dagon (I Sam., V, 1-VI, 12).
B. — L’hénothéisme, que l’on appelle aussi monolâtrisme, est un polythéisme plus sobre, on pourrait dire plus pauvre. Pour son propre compte, le monolâtre n’adore qu’un seul dieu, mais il ne songe pas à refuser les titres et les honneurs de la divinité aux êtres divers auxquels les autres peuples les décernent.
Tout disposé à se prosterner devant les patrons des territoires qu’il rencontre aux limites de son pays, il admettra aussi volontiers que des étrangers établis chez lui, tout en rendant hommage à son dieu, introduisent avec eux sur son sol le culte de leurs propres divinités : cf. l’attitude d’Achab vis-à-vis des dieux de Jézabel (I Reg., XVI, 31-33), de Salomon vis-à-vis des dieux de ses femmes étrangères (I Reg., XI, 1-13).
De plus, en multipliant les autels en l’honneur de la même divinité, l’hénothéiste, surtout dans ces périodes lointaines et en ces milieux, en arrive presque fatalement à la sectionner ; c’est ce qui a lieu notamment lorsque, dans des localités diverses, le nom divin est déterminé par des épithètes spéciales : le Baal de Peor (cf. Num., XXIII, 28 ; XXV, 1, 5, 18) n’est pas de tout point identique au Baal de l’Hermon (cf. Jud., III, 3 ; I Chron., V, 23) ; le Baal Berith — étymologiquement : Baal de l’alliance — honoré à Sichem (Jud., VIII, 33 ; IX, 4) n’est pas tout à fait le même que le Baal Zebub — étymologiquement : Baal de la mouche — d’Ékron (II Reg., I, 2, 3, etc.). Sans doute le mot ba‘al est un nom commun, une épithète ; l’usage d’un nom propre pour désigner les dieux locaux — par exemple Chamos au pays de Moab — ne changera que très partiellement les caractères qui tiennent à l’hénothéisme lui-même.
C. — La formule théorique du monothéisme est des plus brèves : il n’y a qu’un seul Dieu. Mais, si concise soit-elle, elle renferme un double élément : un élément positif, en ce que d’un être concret elle affirme les propriétés, les attributs qui caractérisent essentiellement la divinité ; un élément négatif, en ce qu’elle refuse le titre de divin à tous les autres êtres auxquels polythéistes et hénothéistes prétendent le donner.
Il est bien entendu, en effet, que le monothéisme dont il est ici question n’est pas le résultat d’une simple spéculation philosophique, aboutissant sans plus à un concept, à une idée générale ; il s’agit, comme à propos du polythéisme et de l’hénothéisme, d’une religion rapportant à un être nettement déterminé le culte que l’on rend ailleurs aux dieux.
Cet exclusivisme ne va pas jusqu’à nier l’existence d’êtres appartenant au monde invisible et intermédiaires entre le seul Dieu et l’homme.
Le seul Dieu peut admettre à ses côtés des êtres qui, par leur nature, lui ressembleraient plus qu’aux êtres matériels, l’homme y compris ; qui, à ce titre, pourraient être considérés comme de sa famille et, au sens large, s’appeler ses fils. Au surplus, ils seraient aux ordres du seul Dieu, ils constitueraient comme une armée de serviteurs pour exécuter ses messages au milieu du monde ; ces êtres, en effet, demeureraient dans une situation entièrement subordonnée, séparés de Dieu par la distance qui existe entre le Créateur et son œuvre.
Le monothéisme est pareillement compatible avec la présence d’autres êtres spirituels, mais indisciplinés, opposés à Dieu ou révoltés contre lui, devenant les perturbateurs de son œuvre ; l’essentiel est que ces esprits mauvais apparaissent nettement comme des inférieurs, obligés en dernière analyse de se courber devant l’autorité du seul Dieu. Même la présence de ces légions du mal peut servir à éclairer la vraie nature de ces êtres que le polythéisme traite comme divins, que le monothéisme rejette.
Il y a, en effet, deux manières de les considérer : affirmer purement et simplement que ces prétendues divinités ne sont rien, qu’elles ne sont que vanité et néant ; y voir comme l’incarnation des ennemis invisibles du vrai Dieu, qui ont réussi, au moins pour un temps, à lui prendre une part de son empire. On sait que le même verset du Ps. XCVI, 5, qui proclame la déchéance des idoles, déclare en hébreu que les dieux des nations ne sont que néant, et en grec qu’ils sont des démons.
Évidemment c’est le sens de l’hébreu qu’il faut retenir ; mais, juxtaposées, les deux leçons témoignent des diverses manières dont on peut envisager la situation des faux dieux dans le monothéisme.
a) Mais l’on n’en est pas nécessairement venu du premier coup à ces formules précises ; le développement de la foi monothéiste peut avoir eu son histoire ; celle-ci peut même avoir eu des commencements assez humbles.
b) Quels qu’aient été ces débuts, il faut que dès l’origine l’être auquel on donne le nom de Dieu manifeste, en sa nature et en son activité, une réelle transcendance : on ne saurait reconnaître le monothéisme, si rudimentaire qu’on le suppose, là où l’être que, par exemple, l’on traite comme créateur ne se distinguerait pas des créatures.
Il n’en est pas moins vrai que l’idée que l’on se fera de sa supériorité et de son empire ira sans cesse grandissant. Le Dieu en question s’occupera avant tout du peuple qui l’honore ; si un autre élément n’intervenait pas, dont nous parlerons ci-dessous, la distance serait très minime entre ce monothéisme initial et un simple hénothéisme.
c) Dès l’origine toutefois, ce Dieu témoignera, d’une manière plus ou moins explicite, de ses droits sur le reste de l’univers ; ce sera à l’occasion des divers incidents qui constitueront l’histoire de son peuple. Que celui-ci entre en conflit avec d’autres nations, c’est à son Dieu qu’il attribuera d’avoir réglé les issues de la lutte et, par conséquent, les destinées des nations étrangères aussi bien que la sienne propre. L’idée de la transcendance divine sera, de ce fait, élargie, agrandie.
Le progrès s’accentuera à mesure que le « vrai Dieu » étendra son empire et celui de son peuple sur des nations de plus en plus nombreuses, de plus en plus puissantes. Qu’un jour les vicissitudes de l’histoire le mettent en conflit avec ces empires qui semblent les maîtres du monde, que de cette lutte il sorte encore victorieux, et l’on peut dire que, dans cette direction, l’élément positif de l’idée monothéiste aura trouvé sa forme quasi définitive.
Le Dieu en question sera déjà, par sa puissance, par son activité, par sa transcendance, le Dieu du monde humain tout entier.
d) Mais il est une autre direction dans laquelle ce progrès peut aussi se réaliser. Les dieux n’ont pas seulement des rapports avec les peuples, ils en ont encore avec les phénomènes du monde physique, du ciel et de la terre. C’est en ce domaine surtout que les peuples polythéistes ont donné libre essor à la fougue de leurs imaginations.
Autant de dieux que de phénomènes ou de forces ostensiblement reconnus : dieux du ciel et de la terre, dieux de l’air et de l’eau, dieux de la foudre et de la tempête, dieux des montagnes, des bois, des sources, etc., tous d’ailleurs à peine distincts des phénomènes spécifiques auxquels ils président.
Dieux dont les activités diverses se combinent en des théogonies ou des cosmogonies plus ou moins complexes, selon la manière dont on envisage les relations qu’ont entre elles les forces auxquelles chacun d’eux préside. Par voie de contraste, le monothéisme se manifestera dans l’attribution au seul Dieu du souverain domaine sur les éléments, de la causalité suprême de tous les phénomènes qui se succèdent, de la fixation de toutes les lois qui les régissent.
Ici encore le progrès ira s’affirmant à mesure que l’observation agrandira ce champ nouveau des activités divines. Plus encore que son intervention dans le régime des peuples, cette action sur le monde physique contribuera à accentuer la transcendance du vrai Dieu. Sans cesse présent à l’univers par la direction qu’il donne à tous les événements qui s’y déroulent, il s’en distinguera d’autant plus nettement par sa personnalité et ira s’en tenant à une distance de plus en plus lointaine.
e) À mesure que le vrai Dieu s’affirmera, quel sera le sort fait aux fausses divinités ? Cet élément négatif du monothéisme aura aussi son développement et son progrès. Dès l’origine, un monothéisme véritable comportera essentiellement un certain exclusivisme ; c’est par là même qu’il se distinguera de l’hénothéisme. Le vrai Dieu se présentera dès le début comme un Dieu jaloux ; il ne reconnaîtra pas de rival. Les prétentions pourront être d’abord à cet égard assez circonscrites.
Le moins sera que le Dieu jaloux n’admette pas d’émule dans l’enceinte de son temple et sur son autel, qu’il ne permette pas à son peuple d’honorer d’autres dieux que lui ; par ces traits déjà, le monothéisme se distinguera nettement des autres formes religieuses.
Si le peuple est nomade, il lui faudra bannir du camp tout emblème et tout acte caractérisé qui pourraient évoquer le souvenir d’un dieu étranger ; s’abstenir d’immoler ou d’accomplir des rites aux sanctuaires païens qu’il rencontrera dans les territoires qu’il traversera. S’il est sédentaire, il exclura du pays tout sanctuaire dédié à d’autres divinités, proscrira leurs emblèmes, leurs attributs.
D’autre part, en luttant pour son peuple contre les nations étrangères, le vrai Dieu engagera le combat, selon l’idée du temps, avec les dieux qui les protègent. À mesure que se multiplieront ses victoires, ses émules, déchus de leur dignité, n’auront bientôt plus de Dieu que le nom, tant le triomphe élèvera leur vainqueur au-dessus d’eux ; et quand les dieux tombés seront les plus grands de l’univers, le peuple délivré sera bien près de dire qu’il n’y a pas de Dieu en dehors de son protecteur.
Bien plus : la défaite même du peuple monothéiste trouvera son explication dans la foi qu’il professe ; son échec n’amènera pas l’aveu de l’impuissance du Dieu qu’il honore ; celui-ci tirera de son caractère propre des raisons supérieures pour abandonner les siens au malheur.
f) Le monothéisme, en effet, peut encore se manifester et progresser en une autre manière. Sans que le vrai Dieu affirme directement son domaine sur les hommes et l’univers ; sans qu’il proclame la déchéance et le néant des fausses divinités, on peut voir, dans sa personne même, se dessiner des traits qui le mettront tout à fait à part des autres êtres que les peuples vénèrent comme divins.
Ces traits peuvent être tels et tellement accentués que toute assimilation devienne impossible et que, loin de pouvoir être traité comme l’une des diverses divinités dont on se réclame ici-bas, il les bannisse toutes de la catégorie à laquelle il appartient, et, on pourrait ajouter, que tout seul il constitue. Il est évident que, dans l’épanouissement de ces traits, il y a aussi place pour un développement et un progrès.
2° Les noms divins dans la religion d’Israël
2° Les noms divins dans la religion d’Israël. — Deux séries de noms servent à désigner le Dieu d’Israël dans l’hébreu biblique : des noms communs et des noms propres.
A. — On rencontre d’abord le nom commun ’El. — a) Ce nom n’est pas seulement hébreu ; on le trouve, peut-on dire, dans tout le monde sémitique ; en phénicien, il a un féminin ’Elat ; en safaïte, Illat ; en assyrien, il présente les formes ilu, pluriel ilê et ilâni, féminin iltu.
Les diverses sources que l’on peut consulter nous le font connaître comme élément constitutif de beaucoup de noms propres, assyro-babyloniens, phéniciens, araméens, nord-arabiques, sud-arabiques ; pour l’araméen en particulier, la Bible elle-même nous fournit les noms de Bathuel (Gen., XXIV, 15), de Hazaël (II Reg., VIII, 8), etc. Les mêmes documents nous montrent ce mot employé d’une façon tout à fait indépendante. Le plus souvent, ce terme apparaît comme un nom commun évoquant l’idée générale de divinité, susceptible à ce titre d’être associé aux divers noms propres que fournit le panthéon sémitique ; de là, par exemple, en assyrien, l’usage de l’idéogramme ilu comme déterminatif des divers noms divins. Mais, en plusieurs régions, ce terme désigne sûrement un dieu particulier et concret.
b) Quels sont l’étymologie et le sens originel de ce mot ? La forme ’êl ou ’el se rapproche de noms tels que mêt, mort, et bên, fils. Mais, quelle que soit leur ressemblance, ces deux termes remontent à des racines de catégories très différentes : mêt, qui garde sa voyelle au cours de toute la flexion, suppose un radical Ayin-Waw ; bên, dont la voyelle change ou disparaît dans la flexion, remonte à une racine Lamed-Hé, primitivement Lamed-Yod.
’El garde, sans doute, sa voyelle devant les suffixes, au pluriel absolu et même construit ; mais, dans les noms composés, ê devient bref ou même cède la place à un shewa ; c’est donc que sa permanence n’est pas essentielle. De là plusieurs hypothèses.
Les uns assimilent ’êl au participe actif du verbe ’ûl, qui n’est pas usité en hébreu, mais qui fournit beaucoup de dérivés : ventre, prince, noble, porche, bélier, pilastre, chef, térébinthe, cerf, etc. Il est difficile de déterminer l’idée commune à tous ces noms. On a mis en avant l’idée de force. Les anciens, Aquila, saint Jérôme, interprétaient de cette manière le nom divin ’êl : Eusèbe atteste que telle était l’opinion des Juifs. Une étymologie plus récente aboutit au sens d’être en avant (Nöldeke). Qu’il soit le fort ou celui qui est en avant, ’El est le premier, le chef, le maître. D’autres rattachent ’el à ’âlah. Les uns reportent sur ce radical le sens présumé du dérivé : être fort (Dillmann). D’autres (Lagarde) rapprochent ’el de la préposition ’el, vers, et donnent à ’âlah le sens de tendre vers, se diriger vers ; ’El est ainsi l’être vers lequel on se porte. Dieu apparaîtrait donc comme le but des aspirations, autrement dit encore, comme le maître universel.
En toutes ces hypothèses, le mot ’El n’est autre chose qu’une épithète, saisissant l’idée de Dieu, non pas dans son essence, mais dans l’un de ses attributs les plus caractéristiques et les plus universellement reconnus : sa puissance, son autorité et, jusqu’à un certain point, sa transcendance.
c) Dans la Bible, ce terme désigne parfois des hommes puissants (II Reg., XXIV, 15 ; Ez., XVII, 13 ; XXXI, 11 ; XXXII, 21 ; Job, XLI, 17 ; généralement en style poétique). Souvent il indique les faux dieux ; tantôt il est employé sans épithète pour cette fin (Ex., XV, 11 ; Deut., III, 24 ; Is., XLIII, 10) ; tantôt une épithète en précise le sens (Ex., XXXIV, 14 : autre Dieu ; Deut., XXXII, 12 : Dieu étranger ; Ps., LXXXI, 10). Surtout il exprime le vrai Dieu, le Dieu d’Israël, on pourrait dire Dieu tout court. Dans ce cas, il est toujours au singulier, avec ou sans article, susceptible de recevoir tous les qualificatifs en rapport avec cette signification ; on rencontre des exemples de cet emploi à toutes les pages de l’Ancien Testament. À noter ces expressions : ’El, Dieu d’Israël (Gen., XXXIII, 20) ; ’El, Dieu des esprits de toute chair (Num., XVI, 22), dans lesquelles le nom commun ’El prend la place du nom propre de la divinité.
d) Certains déterminatifs du nom ’El méritent une attention à part. Il faut d’abord mentionner l’appellation ’El Élyôn, à côté de laquelle on rencontre aussi ’Elohim Élyôn (Ps., LVII, 3 ; LXXVIII, 56), Yahweh Élyôn (Ps., VII, 18 ; XCI, 3) et, bien plus souvent encore, Élyôn sans plus (Num., XXIV, 16 ; Deut., XXXII, 8 ; surtout dans les Psaumes). Dérivé de la racine ’âlah, monter, cette épithète est exactement rendue par : le Très-Haut. Elle témoigne, surtout dans les Psaumes, de la transcendance de Dieu. On dirait qu’en certains cas des étrangers affectent de l’employer comme pour garder, vis-à-vis des serviteurs de Yahweh, une sorte de neutralité (Gen., XIV, 18-22).
Beaucoup plus obscure est la signification de la locution ’El Shadday. L’étymologie en est incertaine. Déjà les Septante étaient hésitants quant à sa signification. Dans la Genèse et l’Exode, tantôt ils la négligent, tantôt ils la rendent simplement par des équivalents de puissance ; ailleurs les traductions anciennes varient. La Vulgate traduit par Omnipotens (cf. Ex., VI, 3). La traduction d’Aquila, de Symmaque et de Théodotion repose sur une étymologie très factice, chère aux rabbins, qui décompose shadday en deux éléments : le relatif sha ou she, que l’on rencontre à côté de asher, et le substantif day, suffisance : ce qui suffit.
Il n’y a rien à tirer d’Is., XIII, 6, et Joël, I, 15, dans le sens d’une racine shâdad : outre qu’en ces endroits le prophète use du jeu de mots et de l’allitération, rien dans la tradition biblique n’invite à envisager Dieu comme le Destructeur. On a voulu (Nöldeke, Hoffmann) rapprocher Shadday, corrigé en shêdî, de shêd, démon, ou, selon le sens de l’assyrien shêdu, génie protecteur ; on aurait ainsi : mon protecteur. Mais est-il probable qu’il faille songer ici à une épithète commune au vrai Dieu et aux fausses divinités ?
On a pensé (Fréd. Delitzsch, Cheyne) à une forme intensive en rapport avec le mot assyrien shadu, montagne, et avec une racine shâdah ou shaday, être élevé. Cette étymologie aurait l’avantage d’aboutir au sens traditionnel adopté pour la locution ’El Shadday, qui implique la grandeur, la toute-puissance ; d’autre part, cette appellation se laisserait rapprocher de certaines épithètes de la divinité, fréquentes dans la Bible : pierre (Gen., XLIX, 24), rocher (Ps., XVIII, 3), surtout ṣûr, rocher, forteresse, employé trente-trois fois dans la Bible pour désigner le Dieu d’Israël (Deut., XXXII, 4, 15, 18, 31, 37, etc.).
D’après Ex., VI, 3, ’El Shadday fut le nom sous lequel Yahweh se manifesta aux patriarches. On le trouve, en effet, dans la Genèse (XVII, 1 ; XXVIII, 3 ; XXXV, 11 ; XLIII, 14 ; XLVIII, 3 ; XLIX, 25), mais aussi dans d’autres livres. Il est remplacé simplement par Shadday dans Num., XXIV, 4, 16 ; Ruth, I, 20, 21 ; Is., XIII, 6 ; Ez., I, 24 ; Joël, I, 15, etc. ; on le rencontre plus de trente fois sous cette forme dans le livre de Job (V, 17 ; VI, 4, 14, etc.).
B. — Le deuxième nom commun est celui d’Elohim, à côté duquel apparaît Eloah. — a) Ce dernier mot rappelle le nom divin que l’on retrouve dans le monde arabe, ilah, qui avec l’article devient Allah. Dans les documents préislamiques, on rencontre aussi une déesse Ilât ou Ilâhat, avec l’article Allât.
Dans la Bible, le singulier Eloah, qui n’est jamais accompagné de l’article, est d’un usage beaucoup plus rare que le pluriel ; tandis que l’on rencontre ce dernier environ deux mille cinq cent soixante-dix fois, la forme du singulier est employée cinquante-cinq fois ; on ne la trouve pas moins de quarante fois dans le livre de Job ; en dehors de ce livre, elle figure ou dans des textes poétiques, ou dans de la prose de basse époque.
Eloah peut désigner un dieu étranger (II Chron., XXXII, 15 ; Dan., XI, 37). Mais le plus souvent il s’agit du Dieu d’Israël, ou tout simplement de Dieu (Deut., XXXII, 15, 17 ; Is., XLIV, 8 ; Hab., III, 3 ; Job, III, 4 ; Ps., XVIII, 32; L, 22, etc.). Le pluriel ’Elohim, de même que ’elim, peut se rapporter à des êtres humains qui, par leur fonction, apparaissent comme les représentants de la divinité : chefs de peuples, juges (Ps., LXXXII, 1, 6) ; il désignera aussi les anges (Ps., XCVII, 7), bien que d’ordinaire ils soient appelés benê ’Elohim, fils de Dieu.
Il conservera son véritable sens numérique quand il exprimera une pluralité de dieux étrangers (Ex., XVIII, 11 ; XX, 23 ; XXII, 19, etc.). Mais bien plus ordinairement il s’agit du seul Dieu d’Israël. Tantôt le substantif est accompagné de l’article, parce que le Dieu d’Israël est le Dieu par excellence ; tantôt il est sans article parce que le Dieu d’Israël est Dieu tout court, aucun autre être ne méritant qu’on le désigne par ce nom. C’est donc par extension et par une sorte d’abus de langage que ce pluriel est employé pour désigner une fausse divinité, dieu ou déesse (Jud., IX, 27 ; XI, 24 ; I Sam., V, 7 ; I Reg., XI, 33, etc.). Quand il sert à désigner le vrai Dieu, ’Elohim se construit généralement avec des verbes et des qualificatifs au singulier (Gen., I, 1 ; I Sam., VI, 20 ; Neh., VIII, 6, etc.). De tels usages grammaticaux ne sont pas absolument particuliers à l’hébreu : en assyrien le pluriel ilâni, parfois employé pour désigner un seul être divin ou la divinité en général, se peut construire avec un verbe et des attributs au singulier.
b) On a vu dans cet emploi d’un nom pluriel pour désigner le Dieu d’Israël une preuve évidente que les fils de Jacob avaient d’abord été polythéistes. La Bible elle-même atteste que les ancêtres des Israélites, d’une manière plus précise les ancêtres d’Abraham, adoraient plusieurs dieux (Jos., XXIV, 2). Si le mot ’Elohim remonte jusqu’à cette date, il est tout indiqué qu’il ait servi à désigner les divinités de la tribu.
Mais il est certain qu’appliqué au Dieu d’Israël, il a perdu de bonne heure toute connexion avec le polythéisme ; s’il y avait eu danger qu’il inspirât aux Israélites l’idée d’adorer plusieurs dieux, il eût été réprouvé et anathématisé par les propagateurs et les champions du yahwisme. Si, mis en connexion avec le développement de la religion israélite, ce terme peut évoquer des attaches polythéistes, c’est pour des temps que l’on peut qualifier de préhistoriques, ou bien des périodes de beaucoup antérieures à la constitution du peuple de Yahweh. En gardant ce terme, les Israélites auraient implicitement reconnu que la divinité unique à laquelle ils rendaient leurs hommages réalisait pleinement le concept que leurs ancêtres avaient morcelé entre plusieurs personnalités divines.
Ce pourrait être une explication historique de ce pluriel d’intensité que constitue le mot ’Elohim. Rappelons toutefois qu’à ce titre il se rapproche de certains substantifs abstraits, tels que jeunesse, vieillesse. Il serait assez naturel que l’on eût employé le terme qui exprimait l’idée abstraite de divinité pour désigner l’être auquel seul elle convenait.
c) Au point de vue grammatical, ’Elohim se présente comme un pluriel très régulièrement formé. C’est l’opinion de Franz Delitzsch, qui songe à une racine inusitée ’alah et la rapproche de l’arabe ’aliha, qui évoque l’idée d’errer çà et là par suite de la crainte, de la terreur. Dieu apparaîtrait avant tout comme l’être terrible, redoutable. On sait que Gen., XXXI, 42, 53, il est appelé la Terreur d’Isaac, qu’ailleurs (Is., VIII, 13 ; Ps., LXXVI, 12) il est appelé môra’, objet de crainte, qu’enfin la religion elle-même s’exprime par la formule : crainte de Yahweh.
Toutefois, la rareté du singulier Eloah fait qu’on le traite beaucoup plus souvent comme une forme secondaire fondée sur le pluriel ’Elohim lui-même (Nestlé). Dès lors on se demande quel est le sens de ce dernier mot et quels sont ses rapports avec l’autre nom commun ’El, pluriel ’elim. D’aucuns traitent ces termes comme fondamentalement distincts et reviennent pour ’Elohim à la racine dont nous venons de parler.
D’autres, en plus grand nombre, penchent dans le sens de la connexion : Nöldeke la regarde comme possible, sans plus ; Ewald l’affirme et rattache les deux mots à une racine à laquelle il attribue le sens d’être fort. Dillmann invoque pour ’El une racine qu’il rapproche de pouvoir, pour lui donner, à elle aussi, le sens d’être fort ; quant à ’Elohim, il l’analyse comme une expansion de ’El. Nestlé traite, lui aussi, ’Elohim comme un pluriel emphatique de ’El. Hehn arrive au même résultat avec une théorie un peu différente. On peut aussi, comme plus haut, penser à l’idée de tendre vers. De ce pluriel d’intensité ou de majesté, comme on disait autrefois, on peut rapprocher les formes : le Saint, le Très-Haut. Les rapprochements que nous établissons entre ’Elohim et ’El aboutissent à leur donner le même sens : ce sont des épithètes qui en Dieu saisissent surtout et traduisent la souveraineté, la primauté, la transcendance.
C. — Il y a plus d’un rapport entre ces termes et d’autres épithètes qui jouent un rôle important parmi les appellations de la divinité dans le monde sémitique et en Israël. La première est Baal. Ce mot veut dire maître, époux, souverain. À ce titre, il est apte à exprimer le maître par excellence, Dieu. Sous la forme Bel, il désigne un dieu spécial du panthéon babylonien. Baal devient en quelque sorte le nom propre du dieu des Phéniciens, qui lui donnent pour parèdre Astarté ; il joue aussi un rôle dans la religion des Philistins.
Parlant de ces dieux étrangers, la Bible dit tantôt Baal au singulier avec ou sans article, tantôt Baals au pluriel. Parfois même ce pluriel paraît être un pluriel de majesté, n’indiquant pas nécessairement la multiplicité des idoles (Jud., II, 11 ; III, 7 ; surtout VIII, 33, etc.). Le Dieu d’Israël a, lui aussi, été désigné par cette épithète ; on en a la preuve dans plusieurs noms propres théophores, notamment Isbaal, l’un des fils de Saül (I Chron., VIII, 33). D’autre part, Osée (II, 18) prohibe l’application de ce terme, dans le sens de « mon époux », à Yahweh, ce qui témoigne d’un usage antérieur assez fréquent. C’est peut-être après cette défense que ce mot a été remplacé, dans plusieurs noms propres, par bosheth, honte (II Sam., II, 8 : Isbaal devient Isboseth).
Une autre épithète revient au même sens : melek, qui veut dire roi. On la trouve à maintes reprises appliquée à Yahweh, soit qu’on le considère comme roi d’Israël (I Sam., XII, 12), soit que l’on s’abstienne de restreindre le domaine de sa souveraineté (Jer., X, 7, 10 ; Ps., XXIV, 7, 8, 9, 10 ; XLVII, 3, 8, etc.). Avec une vocalisation un peu différente, qui rappelle celle de bosheth et qui est peut-être artificielle, il désigne le dieu auquel les Israélites offraient des sacrifices d’enfants dans la vallée de Hinnom (II Reg., XXIII, 10 ; cf. Jer., VII, 31 ; XXXII, 35) et qui présente de nombreuses affinités avec le dieu des Ammonites, plus ordinairement appelé Milcom.
Il faut encore mentionner une autre épithète, qui a eu meilleure fortune que les précédentes : le mot ’adôn, maître, seigneur, qui a fourni le nom du dieu phénicien Adonis. Au singulier, ce terme peut accompagner le nom du Dieu d’Israël (Ex., XXIII, 17 ; XXXIV, 23 ; Is., I, 24, etc.), ou même le remplacer (Ps., CXIV, 7). Mais c’est au pluriel — véritable pluriel d’excellence — qu’il se substitue au nom propre du Dieu biblique (Mal., I, 6). La forme la plus commune est celle d’Adonay, dans laquelle le pluriel est construit avec le suffixe de la première personne singulier, et qui veut dire tout simplement : le Seigneur. C’est un terme courant qui tantôt accompagne le nom divin qu’il précède (Gen., XV, 2, 8, etc.) ou qu’il suit (Ps., LXVIII, 31 ; CIX, 21, etc.), tantôt le remplace à la façon d’un véritable nom propre (Is., III, 17 ; Ez., XVIII, 28, 29, etc.). On sait que, dans la lecture publique des synagogues, ce mot fut, par une sorte d’usage et de rubrique, substitué perpétuellement au nom propre divin, traité comme ineffable. Pour le sens, ces diverses épithètes se rapprochent beaucoup d’’El et d’’Elohim.
D. — La forme la plus usuelle du nom propre du Dieu d’Israël est représentée par le tétragramme YHWH. — a) On a hésité assez longtemps sur la prononciation de ce mot. Jéhovah est un barbarisme récent, dû à l’adaptation des voyelles du qerê perpétuel Adonay aux consonnes du tétragramme.
b) Pour fixer une lecture sur laquelle on n’a aucune indication positive et directe, on use de deux séries de données. Les unes sont fournies par les auteurs anciens qui pouvaient connaître la prononciation traditionnelle. Théodoret nous dit que les Samaritains prononçaient Iabé ; saint Épiphane attribue la même prononciation à un groupe de chrétiens. Clément d’Alexandrie témoigne en faveur d’une prononciation voisine. Au point de vue phonétique, ces deux articulations sont des plus proches. L’autre indication est fournie par le texte fameux d’Ex., III, 14 : « Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il dit : Ainsi tu diras aux enfants d’Israël : Je suis m’a envoyé vers vous. »
On sait l’importance de ce texte, dans lequel le Dieu qui choisit Israël pour son peuple lui manifeste le nom sous lequel il veut être honoré, et en quelque manière le définit. Or la forme même du nom, dans III, 14, n’est pas la forme usuelle : on a ’Ehyeh au lieu de Yahweh, et c’est cette forme ’Ehyeh que le verset définit. Cette forme est connue ; c’est la première personne singulier de l’imparfait du verbe être. Parlant lui-même, en cette apparition décisive, le Dieu d’Israël se désigne par une première personne et, pour se définir, il ne trouve rien de mieux que d’insister simplement sur cette première personne dont l’usage est courant et le sens connu : ’Ehyeh équivaut à dire : Je suis.
Ce sens rejaillit tout naturellement sur celui du tétragramme usuel. On est invité à y voir une troisième personne de l’imparfait du verbe être. Les règles de la ponctuation massorétique aboutissent à une orthographe Yahwéh ou Yahweh ; elle est, on le voit, très voisine de celle de Clément d’Alexandrie. Seulement l’on se demande, sans pouvoir aboutir à une solution définitive, si l’on est en présence d’une forme simple : il est, ou d’une forme causative : il fait être. Ainsi le Dieu d’Israël s’appelle et se définit : Je suis ; on l’appelle : Il est, ou : Qui est.
E. — À côté de cette forme, on en rencontre une plus brève. — a) On la connaît depuis longtemps comme un élément de beaucoup de noms propres théophores. Elle revêt sa physionomie vraie à la fin des mots : Yâhû, parfois abrégé en Yâh. La prononciation Yâhû, consacrée par la massore, est attestée par les transcriptions assyriennes. L’élément divin se trouve souvent aussi au commencement des noms propres ; on a alors l’une des deux formes Yeho et Yo. Dans l’une et l’autre, on constate la contraction du groupe vocalique par-dessus la consonne h de faible articulation ; seulement la forme longue garde plus fidèlement l’empreinte des consonnes primitives.
b) Les papyrus d’Éléphantine établissent l’usage de ces noms à l’état isolé. Le Dieu d’Israël y est représenté par des consonnes qu’il faut lire ou Yâhû ou Yahû. On rejoint ainsi la transcription grecque attestée par Théodoret, Épiphane, Diodore de Sicile. c) Le rapport grammatical et lexicographique de la forme abrégée avec la forme complète est aisé à saisir. Yâhû est apocope par rapport à Yahweh ; la voyelle finale est tombée, le w s’est adouci en u. Il est plus difficile de déterminer leurs rapports au point de vue de l’usage et de dire, par exemple, s’ils ont perpétuellement subsisté l’un à côté de l’autre, ou si l’un a sur l’autre l’avantage de quelque priorité.
d) On éprouve pareillement une grande difficulté à déterminer le sens précis et la portée exacte du nom divin, même quand on tient compte de l’explication que Yahweh lui-même en fournit. Nul doute que, dans la pensée de Dieu, ce nom et cette explication ont un sens et une profondeur que l’on ne saurait ni restreindre ni limiter. À cet égard la formule des Septante, « Je suis celui qui suis », avec tous les concepts métaphysiques dont elle nous apparaît riche, serait encore inadéquate. Et l’on en pourrait dire autant de la formule apocalyptique : Celui qui est, qui était et qui sera à jamais.
Mais la question se pose un peu différemment si l’on se préoccupe de la manière dont les auditeurs de Moïse comprirent cette formule et, par conséquent, du sens que Dieu voulait mettre à leur portée ; la suite de notre étude nous amènera à préciser ce point de vue. Sans doute les esprits des Hébreux de l’Exode n’étaient guère ouverts à la spéculation et à la métaphysique. Déjà pourtant Yahweh leur apparaît bien comme Celui qui est, en un sens éminent et transcendant : Celui qui est présent au milieu d’eux ; Celui dont l’être en même temps est constant, puisqu’il est, non seulement le Dieu de la race actuelle, mais encore le Dieu des pères, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob (Ex., III, 6) ; Celui qui est Cause, auquel Israël, dès ce premier moment, se sent redevable de sa délivrance et de son rachat (Ex., III, 8), duquel il dépendra dans toute la suite de son existence, duquel il attendra la protection pour se faire un chemin au milieu des nations, sur lequel il comptera pour ses besoins de chaque jour, dont, par conséquent, la puissance de causalité lui apparaît immense dans le gouvernement des hommes et dans le domaine de la nature.
Sous une forme plus ou moins précise, ces idées étaient au fond des âmes, simples encore, auxquelles Dieu se révélait Celui qui est.
F. — Le nom de Yahweh est souvent complété par une épithète que l’on ne saurait passer sous silence : le Dieu d’Israël est nommé Yahweh Sabaoth. La formule la plus complète est Yahweh Elohê hassebaoth, ou sebaoth sans article, le nom étant suffisamment déterminé par l’usage. On trouve aussi d’autres formules ; mais le plus souvent l’expression est réduite à Yahweh Sabaoth.
La relation grammaticale de ces deux termes est assez difficile à déterminer. Les deux mots sont-ils en construction, de telle sorte que la véritable traduction soit bien : Yahweh des armées ? Ou bien s’agit-il d’une apposition, de telle sorte qu’il faille rendre : Yahweh les armées, ou, en traitant le qualificatif comme un autre nom propre, Yahweh Sabaoth ? Si Sabaoth doit être considéré comme étant en apposition, c’est à titre d’équivalent d’Elohê Sabaoth.
Cette locution ne figure pas dans l’Hexateuque, ni dans le livre des Juges ; on la rencontre dans Samuel, les Rois, les Chroniques ; elle est fréquente dans nombre de prophètes : Isaïe, Jérémie, Osée, Amos, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie ; Ézéchiel ne l’emploie pas ; elle se présente enfin dans plusieurs psaumes.
Sebaoth est le pluriel régulier du substantif qui veut dire armée. Mais de quelles armées s’agit-il ici ? On peut penser à des armées humaines, aux armées d’Israël. Yahweh a, en effet, pris grand intérêt, surtout aux origines, à ce qui regardait les troupes des Israélites et leurs succès. L’un des vieux documents qui renfermaient les souvenirs des combats d’Israël ne s’appelait-il pas le livre des Guerres de Yahweh (Num., XXI, 14) ? Durant la conquête de la terre de Canaan et pendant les premiers temps de l’occupation, le symbole officiel de Yahweh, l’arche, apparaît souvent en relation avec l’armée et la guerre (Num., X, 35, 36 ; Jos., VI, 1 sv. ; I Sam., IV, 3 sv., etc.).
Dans Jos., V, 14, 15, à propos des préparatifs de la prise de Jéricho, il est question du « chef de l’armée de Yahweh ». Après ces remarques, il est intéressant de noter que, dans les premiers textes où on la rencontre, la locution Yahweh Sabaoth est en rapport avec l’arche (I Sam., I, 3, 11 ; cf. II Sam., VI, 2) ; il est curieux de relever des expressions telles que celle-ci : Yahweh des armées, Dieu des bataillons d’Israël (I Sam., XVII, 45). Aussi bien les armées d’Israël sont souvent désignées par le mot saba. Dès lors la locution représenterait Yahweh simplement comme Dieu du peuple d’Israël.
Mais, pour le mot saba, la Bible atteste un autre sens ; il peut désigner les armées célestes, soit les armées des anges (I Reg., XXII, 19 ; Is., XXIV, 21, etc.), soit les armées des astres qui, par la régularité et la subordination de leurs mouvements, semblent témoigner de la présence de chefs qui les dirigent (Deut., IV, 19 ; XVII, 3 ; II Reg., XVII, 16, etc.) ; dans ces cas, il est vrai, le mot saba est toujours au singulier. Nombre d’auteurs n’hésitent pas à rapporter à ces troupes célestes le titre de Yahweh des armées.
Ce qui est certain, c’est qu’avec la prédication très universaliste des prophètes, il serait difficile de restreindre le sens de ce vocable aux armées d’Israël. Ce qui est encore certain, c’est que, si jamais le sens de cette expression a été en relation précise avec les armées d’Israël, elle prenait déjà une signification plus profonde. Si l’on invoquait l’appui et le patronage de Yahweh, c’est parce qu’on les croyait efficaces, parce qu’on avait foi en la puissance divine. Cette expression était donc, dès ce moment, en connexion avec les attributs qui assurent davantage à Dieu sa grandeur et sa transcendance.
La souveraineté sur les armées célestes parle bien davantage encore en ce sens. À plus forte raison si, au lieu des anges et des astres, on pouvait songer, comme d’aucuns l’ont fait, à cet ensemble des phénomènes et des puissances célestes et terrestres qui constitue le cosmos. Notre expression traduirait alors exactement la toute-puissance, la souveraineté universelle de Yahweh. On en pourrait rapprocher la locution shar kishshati, roi de la totalité, que les Babyloniens donnaient volontiers aux principaux de leurs dieux. On comprend dès lors qu’à côté des traductions littérales, les Septante aient employé des locutions qui, bien que moins serviles, sont à coup sûr les plus exactes.
II. Le fait du monothéisme en Israël — 1° Les documents les plus explicites
II. — Le fait du monothéisme en Israël. — 1° Les documents les plus explicites. — Ce sont, en laissant de côté nombre de Psaumes, le Deutéronome, Is., XL-LXVI, Ézéchiel.
A. Le Deutéronome
La partie essentielle est le code légal des chapitres XII-XXVI, que précède une longue introduction parénétique (Deut., I-XI), et qui est suivi d’une conclusion, en partie parénétique (Deut., XXVII-XXX), en partie historique (XXXI-XXXIV). Même aux yeux des critiques qui rejettent l’authenticité mosaïque du Deutéronome, ces divers éléments, quoique peut-être de provenances différentes, représentent les idées d’une même époque et d’un même milieu : on peut donc les considérer ensemble.
a) Ce qui frappe tout d’abord, c’est la guerre déclarée à l’idolâtrie. On rappelle les châtiments qu’elle a attirés sur le peuple à l’Horeb (Deut., IX, 8-21, 25-29 ; X, 1-5, 10, 11), à Baal Peor (Deut., IV, 3). Surtout, au moment où il est sur le point de pénétrer en Canaan, on prévient le peuple contre la tendance, conforme aux idées du temps, qui le porterait à sacrifier aux dieux du pays, contre les séductions d’un culte pompeux.
Si Israël doit vouer à l’anathème les anciens habitants du pays (Deut., VII, 3, 16, 25 ; XX, 16, 17), c’est à cause du danger que leur exemple ferait courir à sa foi (Deut., VII, 4 ; XX, 18). Aussi doit-il s’acharner contre leurs sanctuaires, les détruire avec tout leur mobilier (Deut., VII, 5, 25 ; XII, 2, 3).
La plus grande des prévarications est, en effet, celle qui consisterait à associer d’autres dieux à Yahweh : idoles des Égyptiens et des autres nations parmi lesquelles Israël est passé (Deut., XXIX, 15-17), culte des astres que Dieu a donnés en partage à tous les peuples qui sont sous le ciel (Deut., IV, 19) et qu’Israël verra en grand honneur chez les Assyriens et les Babyloniens avec lesquels plus tard il entrera en relation.
Le premier précepte du Décalogue (Deut., V, 7) interdit formellement aux Israélites d’avoir d’autres dieux que Yahweh ; la même défense est renouvelée ailleurs (Deut., VI, 15 sv. ; VIII, 19). Les peines les plus terribles sont édictées contre les prévaricateurs ; pour l’individu convaincu d’un tel crime après une soigneuse enquête, c’est la lapidation (Deut., XVII, 2-7 ; cf. XIII, 7-12), à plus forte raison pour celui qui voudrait propager une telle iniquité (Deut., XIII, 2-6) ; pour une ville, c’est l’anathème (Deut., XIII, 13-17) ; pour le peuple devenu tout entier infidèle, c’est la ruine et l’exil (Deut., IV, 25-27 ; XXVIII, 15-68 ; XXX, 17, 18).
C’est aussi cette horreur de l’idolâtrie qui fait proscrire du culte de Yahweh nombre d’institutions en vigueur dans les sanctuaires païens : les images taillées (Deut., IV, 15-18, 25 ; V, 8, 9), qui sont en contradiction avec la façon toute spirituelle dont Yahweh s’est manifesté à l’Horeb (Deut., IV, 12-15) ; les stèles de pierres et les poteaux sacrés (Deut., XVI, 21, 22) ; certains rites funéraires (Deut., XIV, 1, 2) ; à plus forte raison le personnel immoral des courtisanes sacrées et des efféminés (Deut., XXIII, 18, 19).
b) Non seulement le Deutéronome proscrit l’idolâtrie ; mais il s’explique sur l’idole. Il relève la supériorité qu’assurent à Yahweh : la sagesse et l’intelligence dont témoignent ses lois (Deut., IV, 6, 8) ; la bonté et la puissance dont il fait preuve dans ses relations et son intimité avec son peuple (Deut., IV, 7, 12, 32, 33) ; la puissance qu’il a particulièrement manifestée dans les merveilles de la sortie d’Égypte (Deut., IV, 34, 37).
Quant aux dieux des nations, ils sont, ou bien des créatures — des astres (Deut., IV, 19) —, ou bien des œuvres des mains de l’homme, bois et pierre, or et argent, qui ne voient point, n’entendent point, ne mangent point, ne sentent point (Deut., IV, 28) : ce sont des ordures (Deut., XXIX, 16, 17).
c) Le législateur va plus loin. Si Yahweh est un Dieu jaloux, un feu dévorant (Deut., IV, 24), terrible dans la punition de l’idolâtrie (Deut., V, 9 ; VI, 14, 15), c’est qu’il est le seul Dieu. Les prodiges accomplis en faveur d’Israël ont pour but de lui faire reconnaître que Yahweh est Dieu et qu’il n’y en a pas d’autre (Deut., IV, 35), de l’amener à graver dans son cœur que c’est Yahweh qui est Dieu en haut dans le ciel et en bas sur la terre, et qu’il n’y en a point d’autre (Deut., IV, 39), qu’il est le Dieu des dieux, le Seigneur des seigneurs (Deut., X, 17). Ces assertions apparaissent comme les formules d’une pensée qui pénètre le livre tout entier.
Elle se traduit dans l’extérieur même de la pratique religieuse. La loi de l’unité de sanctuaire n’a d’autre but que de sauvegarder la foi d’Israël au Dieu unique, à une époque où la pluralité des lieux de culte risquait tant d’entraîner comme conséquence la division et le morcellement de la divinité (Deut., XII, 4-14, 17-19, 26-28 ; XIV, 22-27 ; XVI, 1-17 ; XVIII, 1-8 ; XXVI, 1-11). En un mot, le Deutéronome nous fournit la formule explicite du monothéisme, et c’est à Yahweh Dieu d’Israël qu’il l’applique.
d) De ce seul Dieu, le législateur décrit longuement les attributs : le domaine universel (Deut., X, 14) ; la transcendance, autrement dit la sainteté, qui le tient à distance de tout ce qui est profane et expose à la mort ceux qui l’approchent (Deut., V, 26-27), et qui se communique à son peuple (Deut., XIV, 2, 21), l’obligeant à des règles spéciales de pureté (Deut., XIV, 1, 21 ; cf. VII, 6 ; XXIII, 10-15) ; sa vie (Deut., V, 26) et sa personnalité agissante.
Il faut noter spécialement son activité dans la nature où il se comporte en maître absolu, éloignant les fléaux (Deut., VII, 13-15), protégeant la terre d’Israël (Deut., XI, 12), donnant ou retirant les bénédictions du ciel (Deut., XI, 14, 15, 17 ; XV, 11 ; cf. VIII, 7-9), recourant au besoin aux miracles les plus étonnants (Deut., VIII, 3, 15, 16).
Plus spécialement encore son intervention dans la vie des nations, surtout d’Israël, a pour témoins les prodiges accomplis dans la sortie d’Égypte (Deut., XI, 3, 4), l’autorité avec laquelle il dispose du pays réservé aux tribus, en traçant à son gré les limites (Deut., I, 6-8, 21 ; II, 5-9, 19, 31 ; III, 2), fixant l’heure où elles y pénétreront (Deut., I, 35, 36, 39 ; II, 14-16), sans qu’elle puisse être devancée (Deut., I, 41-46) ; la force avec laquelle Yahweh combat pour son peuple (Deut., I, 30, 31 ; VII, 18, 19), exterminant les ennemis (Deut., VII, 16, 20, 22), quelle qu’en soit l’importance (Deut., VII, 23, 24 ; IX, 1-3) ; l’indépendance avec laquelle il dispense les bénédictions et les malédictions, selon qu’Israël est fidèle ou désobéissant (Deut., XXVIII). En tous ces cas, l’action de Dieu dépasse les frontières d’Israël et s’étend aux autres peuples.
Son intervention s’étend encore à la vie des individus : il bénit, en prolongeant leurs jours, ceux qui honorent leurs parents (Deut., V, 16), qui, d’une manière plus générale, suivent la voie qu’il leur trace (Deut., V, 30 ; VI, 2), qui observent tels ou tels préceptes particuliers (Deut., XII, 20, 28 ; XIII, 18, 19 ; XIV, 29 ; XV, 6, 10, 14 ; XVI, 20).
e) Cette activité manifeste encore d’autres attributs, notamment la justice de Yahweh. Elle éclate dans sa conduite envers les Cananéens dont il punit la méchanceté (Deut., IX, 4, 5). Elle domine tous les rapports de Yahweh avec Israël. Ils ne sont pas le résultat d’un caprice divin ; ils découlent d’une alliance, en vertu de laquelle Israël s’est engagé à marcher dans les voies de Yahweh, tandis que Yahweh s’engagerait à traiter Israël comme un peuple particulier, à l’élever au-dessus de toutes les nations, de telle sorte que Yahweh soit le Dieu d’Israël et Israël le peuple de Yahweh (Deut., XXVI, 17-19) ; ce sont ces clauses dont la justice divine sanctionne l’observation (Deut., XXVIII).
Enfin cette justice inspire une foule des ordonnances du code sacré : principe de la responsabilité individuelle (Deut., XXIV, 16) ; impartialité des juges (Deut., XVI, 18-20), invités à prendre modèle sur Yahweh qui ne fait pas acception des personnes (Deut., X, 17) ; réserve des cas difficiles à des tribunaux placés sous la surveillance de l’autorité religieuse (Deut., XVII, 8-13) ; rôle et sanction des témoins (Deut., XVII, 6 ; XIX, 15-21) ; expiation du meurtre dont l’auteur est inconnu (Deut., XXI, 1-9) ; établissement des villes de refuge pour le meurtrier involontaire, qui risquerait d’encourir la colère du vengeur du sang (Deut., XIX, 1-13) ; proportion du châtiment à la faute (XXV, 1-3) ; justes poids et justes mesures (Deut., XXV, 13-16), etc.
Il faut ajouter la fidélité de Yahweh à tenir ses promesses (Deut., IV, 31 ; VII, 7, 8 ; VIII, 1), son souci pour la pureté morale (Deut., XXIII, 18, 19 ; XXV, 11, 12), spécialement pour l’honneur de la vierge (Deut., XXII, 28, 29), de la fiancée (Deut., XXII, 23-27), de la femme mariée (Deut., XXII, 13-22).
f) Mais ce qui caractérise surtout le Deutéronome, c’est la place faite à la bonté de Yahweh. Yahweh aime son peuple (Deut., VII, 13), comme il a aimé les pères (Deut., IV, 37). Il entend que son peuple l’aime. La religion consistera toujours sans doute dans la crainte de Yahweh ; mais ce ne sera plus la frayeur que l’on éprouve en présence d’une force inconnue, dont on ne sait si elle est ou non bienfaisante ; ce sera l’attitude respectueuse que provoque l’approche de la souveraine majesté.
La religion consistera dans le service de Yahweh, qui évoque la fidélité aux lois, d’une façon plus spéciale aux lois qui règlent la pratique religieuse (Deut., VI, 2, 3) ; mais la religion fera une place très spéciale au sentiment de l’amour (Deut., VI, 5 ; X, 12, 20 ; XI, 1, 13, etc.). Cet amour de Yahweh pour son peuple est d’ailleurs susceptible de prendre des formes en rapport avec la faiblesse et la malignité d’Israël. Même après ses forfaits, celui-ci peut se retourner vers son Dieu. Car il est compatissant ; il n’abandonne ni ne détruit (Deut., IV, 30, 31). Il est prêt à pardonner et à rendre ses faveurs au repentir ; il le déclare expressément dans l’exposé des châtiments qui doivent suivre l’infidélité à l’alliance (Deut., XXX, 1-10).
La bonté divine se manifeste d’une façon particulière envers les déshérités : Yahweh fait droit à l’orphelin et à la veuve ; il aime l’étranger et lui procure nourriture et vêtement (Deut., X, 18) ; il recommande la même sympathie aux Israélites (Deut., X, 19 ; XXIV, 14-22). Le sort des ennemis à la guerre, abstraction faite des Cananéens qui sont un danger pour la foi d’Israël, intéresse aussi la bonté divine : Israël est invité à les traiter avec humanité (Deut., XX, 10-15 ; XXI, 10-14). Cette humanité doit s’étendre jusqu’aux animaux (Deut., XXII, 6, 7 ; XXV, 4) et aux plantes (Deut., XX, 19, 20).
B. Isaïe, XL-LXVI
B. — Isaïe, XL-LXVI. — a) Remarques préliminaires. — α) Is., XL-LXVI, se divise, on le sait, en deux sections nettement distinctes : XL-LV et LVI-LXVI. Dans la première, le prophète considère Israël captif en Babylonie, à l’heure où Cyrus va proclamer l’édit de délivrance.
Dans la seconde, le prophète se place au moment où des caravanes de Juifs se sont déjà acheminées vers la patrie pour y tenter la réorganisation de la vie religieuse et nationale ; il se met en présence de cette société à laquelle les rapatriés vont se mêler, dont plusieurs vont subir la contagion, et qui est si loin de réaliser l’idéal des véritables représentants du yahwisme.
β) Les prophètes, on le sait, exercent avant tout un ministère de circonstance. Loin d’être des théoriciens exposant des thèses abstraites de doctrine ou des principes généraux de morale, ils se bornent à tirer, du fonds de convictions qui remplit leurs âmes, ce qui répond aux besoins momentanés, aux préoccupations immédiates de leur milieu. De là les grandes différences que l’on constate entre Is., XL-LV et Is., LVI-LXVI. Les exilés de Chaldée étaient loin de constituer une société homogène.
Nombre de Judéens s’attachèrent aux avantages de vie facile que leur procurait le séjour en un pays riche, fertile, commerçant ; soit au prix de l’apostasie, soit, bien plus souvent, par suite d’un relâchement religieux plus ou moins accentué, ils se désintéressèrent des perspectives ouvertes par les prophètes ou, du moins, de leur immédiate réalisation. En leur présence est le groupe de ceux pour lesquels l’œuvre de la restauration nationale et religieuse est d’un intérêt vital.
C’est à ce groupe, dont tous les éléments ne sont pas d’ailleurs pénétrés au même degré par les influences de la religion, que s’adressent directement les beaux oracles d’Is., XL-LV ; c’est par lui que le prophète cherche à atteindre tous les déportés, pour secouer la torpeur des tièdes et les faire tous vibrer aux saintes espérances.
Sur la terre d’exil, où Israël ne pouvait songer à se rétablir en peuple, de pareilles distinctions de groupes étaient naturelles, et les prophètes pouvaient ne s’adresser qu’à l’un d’eux. Il n’en allait pas de même sur le sol de Palestine, aussi longtemps du moins que l’on ne renoncerait pas à faire bénéficier de la restauration tous les fils de Jacob.
Il fallait à nouveau, comme on le faisait avant l’exil, considérer le peuple dans son ensemble et viser les obstacles que créaient à l’œuvre de Dieu les désordres dont se rendaient surtout coupables ceux des Judéens qui pendant l’exil étaient demeurés en leur pays.
γ) Quels que soient ces contrastes, les deux sections d’Is., XL-LXVI ont beaucoup de points communs. Toutes deux sont dominées par la pensée de la restauration d’Israël (cf. Deuxième partie, II, 4°), et c’est cette œuvre qui doit servir davantage à la manifestation de Yahweh.
b) Dans les deux sections, la guerre est déclarée entre Yahweh et les idoles, mais d’une façon assez différente. — α) Dans Is., LVI-LXVI, c’est la lutte en quelque sorte terre à terre contre l’idolâtrie, telle qu’elle se pratique dans l’Israël palestinien. Les allusions sont parfois difficiles à saisir, mais leur portée générale est des plus claires (Is., LVII, 6-9 ; LXV, 3-7, 11).
Le verdict est des plus fermes : toutes ces idoles sont néant ; ce qu’Israël a fabriqué ne lui servira de rien ; le vent emportera, un souffle enlèvera tous ces dieux que le peuple a amassés (Is., LVII, 12, 13). À ces pratiques spécifiquement idolâtriques le prophète associe le culte dont les dieux étrangers pourraient se contenter, mais qui est indigne de Yahweh, parce qu’il est purement formaliste et tout extérieur (Is., LVIII, 1-7 ; LXVI, 1-4).
Ce sont tous ces désordres qui retardent la réalisation définitive de l’œuvre du salut divin (Is., LVIII, 8-12 ; LIX, 1-8 ; LXIII, 10-14). Il faut une conversion sincère avant que Yahweh intervienne (Is., LVII, 15-21 ; LIX, 9-21 ; LXIII, 15-LXIV, 12), à moins que tout n’aboutisse à un jugement dans lequel il séparera la cause du fidèle de celle de l’impie (Is., LXV, 1-16 ; LXVI, 15-24).
β) Dans Is., XL-LV, les perspectives sont tout autres. Les dieux avec lesquels Yahweh entre en conflit n’ont pas trouvé créance auprès des Israélites auxquels le prophète s’adresse. C’est aux dieux du vainqueur qu’il s’en prend et, par delà les dieux les plus puissants du plus puissant des peuples, ce sont les idoles en général qu’il attaque, c’est de l’idole en soi qu’il proclame la déchéance.
D’une manière concrète, il signale la chute des grands dieux du panthéon babylonien, il établit un contraste entre la pompe des processions liturgiques et la honte du défilé sur les chemins de l’exil (Is., XLVI, 1, 2). Mais le prophète ne se contente pas d’annoncer la chute des divinités de Babylone ; il institue leur procès, et, ce faisant, il ne les désigne plus par leur nom ; il les traite comme une foule anonyme d’êtres méprisables.
Il les condamne à un triple point de vue : impuissance vis-à-vis du monde physique (Is., XL, 25, 26) ; impuissance sur les mouvements des peuples (Is., XLI, 1-5) ; impuissance à prédire quoi que ce soit (Is., XLI, 21-23, 26-29 ; cf. XLIII, 9 ; XLVIII, 5). Bien plus, l’idole prend un nom, pésél, statue (Is., XL, 19 ; XLIV, 9, 10).
C’est-à-dire que le prophète ne reconnaît pas à la divinité d’autre existence que celle de la statue qui la représente ; et il développe ce thème avec une mordante ironie (Is., XL, 18-20 ; XLI, 6, 7 ; XLIV, 9-20 ; XLVI, 5-7). La conclusion est facile à tirer : les faux dieux ne sont rien, leurs œuvres sont néant (Is., XLI, 24, 29) ; leurs adorateurs sont des insensés (Is., XLIV, 14-20), voués à la confusion (Is., XLII, 17 ; XLIV, 9-11 ; XLV, 16, 20).
γ) Dans les deux sections, ces affirmations ont pour parallèles celles qui glorifient Yahweh comme le seul Dieu. Elles sont nombreuses, explicites, et se ramènent à celle-ci : qu’avant Yahweh aucun dieu n’a été formé et qu’il n’y en a point d’autre après lui, qu’il est le seul Dieu de toute la terre (Is., XLII, 8 ; XLIII, 10-13 ; XLIV, 6-8 ; XLV, 5, 9, 18, 21, 22 ; XLVIII, 12 ; LIV, 5).
δ) De ce Dieu unique, le prophète décrit avec complaisance les attributs, ceux-là d’abord qui contrastent avec les faiblesses de l’idole : son action sur la nature. Il a créé le monde, les cieux (Is., XL, 21, 22 ; XLIV, 24 ; XLV, 12 ; XLVIII, 13), les astres (Is., XL, 26 ; XLV, 12), la lumière et les ténèbres (Is., XLV, 7), la terre (Is., XL, 21, 28 ; XLII, 5 ; XLIV, 24 ; XLV, 12, 18 ; XLVIII, 13 ; cf. LI, 9, 10) et ses habitants (Is., XLII, 5 ; XLV, 9-12) ; il exerce un souverain pouvoir sur l’univers (Is., XL, 3, 4, 10, 21-26 ; XLII, 15, 16 ; XLIII, 19 ; L, 2, 3 ; LI, 15), dont il connaît tous les secrets (Is., XL, 13, 14).
Il faut noter encore son action sur les peuples. Les hommes et les nations ne sont rien devant lui (Is., XL, 6-8, 15-17), et il peut les détruire à son gré (Is., XL, 23, 24). Il prépare en maître les bouleversements qui vont aboutir à la délivrance d’Israël : la ruine des Chaldéens (Is., XLIII, 14 ; XLVII) ; la suprématie de Cyrus (Is., XLI, 2, 3, 5, 26 ; XLIV, 26-28 ; XLV, 1-7, 13) ; plus tard, il humiliera avec la même facilité l’orgueilleuse Édom (Is., LXIII, 1-6).
Dans toute cette action, Yahweh poursuit un but, le seul qu’il puisse poursuivre : il agit pour l’amour de lui-même (Is., XLIII, 25 ; XLVIII, 11), à cause de son nom (Is., XLVIII, 9 ; LII, 5, 6), pour sa gloire qu’il ne peut céder à personne (Is., XLVIII, 9-11).
Il faut signaler aussi la sûreté avec laquelle il prédit l’avenir et réalise ses prédictions ; c’est surtout à propos de Cyrus qu’il manifeste cette supériorité sur les faux dieux (Is., XLI, 21-29 ; XLII, 9, 16 ; XLIII, 9, 10, 12 ; XLIV, 7, 8 ; XLVI, 10, 11 ; XLVIII, 3-11).
Le prophète insiste encore à maintes reprises sur la transcendance ou la sainteté de Yahweh. Comme dans Is., I-XXXIX, Yahweh est ici le Saint d’Israël (Is., XLI, 14, 16, 20, etc.), c’est-à-dire sans doute l’inaccessible (Is., LVII, 15), mais aussi l’idéal de la perfection morale ; Yahweh ne peut reprendre ses relations avec Israël qu’après l’avoir purifié de ses péchés (Is., XLIII, 25 ; XLIV, 22). Cf. de même l’expression, si fréquente elle aussi, Yahweh des armées (Is., XLVIII, 2 ; LI, 15 ; LIV, 5, etc.).
En plusieurs cas, l’esprit de Yahweh intervient ici de la même manière que dans Is., I-XXXIX (Is., XLII, 1 ; cf. XI, 1 ; XLIV, 3) ; parfois il semble prendre une forme plus personnelle pour traiter avec les hommes dont le Très-Saint se tiendrait séparé (Is., LXIII, 10-14).
Le même ensemble prophétique met enfin en relief l’éternité de Yahweh (Is., XL, 28 ; XLI, 4 ; LI, 6), sa gloire, c’est-à-dire le rayonnement de son nom et de son être (Is., XL, 5 ; XLII, 10-13), sa puissance (Is., XL, 5, 8, 10, 28-31 ; XLIII, 13 ; L, 2 ; LV, 10, 11 ; LXVI, 1), sa science (Is., XL, 27, 28), sa sagesse, qui le met au-dessus de tous les conseils (Is., XL, 13, 14, 28 ; LV, 8, 9), sa justice (Is., XLV, 19), qu’il fait descendre des nuées et germer sur la terre (Is., XLV, 8), qu’il veut établir dans tout l’univers (Is., XLII, 1, 3), dont Israël a fait et fera encore, quoique en des manières bien différentes, l’expérience (Is., XLII, 18-25 ; XLIII, 21-28, puis XL, 2, 10 ; XLIX, 7 sv.), et sa bonté (Is., XL, 11), plus grande que celle des mères (Is., XLIX, 14-16), intervenant sûrement après que la justice a fait son œuvre (Is., LIV, 7-10).
C. Ézéchiel
C. — Ézéchiel. — a) Deux séries d’oracles surtout doivent être prises en considération : ceux (Ez., I-XXIV) dans lesquels le prophète juge le présent et le passé de Juda, voire de tout Israël, pour aboutir à l’annonce de la ruine de Jérusalem (586) ; ceux (Ez., XXXIII-XLVIII) dans lesquels il prépare, au milieu des exilés dociles, l’œuvre de la restauration ; cette seconde série vise une période de l’exil notablement antérieure à celle pour laquelle Is., XL-LV a été écrit.
Dans toute son œuvre, Ézéchiel n’envisage l’action de Dieu qu’au point de vue des vicissitudes de l’histoire humaine ; il n’y a que peu de place pour l’action de Dieu dans la nature.
b) La polémique contre les faux dieux a pour cadre la censure des désordres de Juda. La grande iniquité qui lui a valu les premiers coups de Nabuchodonosor en 597, qui va lui attirer le châtiment suprême, est la prévarication religieuse. — α) D’abord le culte des dieux étrangers. Au temps d’Ézéchiel, les crimes du règne de Manassé pesaient sur le malheureux peuple (II Reg., XXI, 10-16 ; XXIII, 26 ; XXIV, 3, 4 ; Jer., XV, 4).
Sans doute, lors de la réforme de 622, Josias avait fait table rase des espèces diverses d’idolâtrie que le successeur d’Ézéchias avait favorisées dans tout le pays et jusque dans les parvis du temple de Jérusalem (II Reg., XXIII, 1-24 ; cf. II Reg., XXI, 1-9). Mais, après que le pieux roi eut été si malheureusement frappé sur le champ de bataille de Megiddo (II Reg., XXIII, 29, 30), Joachim admit de nouveau les manifestations du syncrétisme religieux (II Reg., XXIII, 36, 37).
Ézéchiel nous donne une description très vivante du désordre. Il nous le montre qui sévit dans tout le pays comme un élément en quelque sorte indispensable du culte des hauts lieux (Ez., VI, 1-7, 11-14). Surtout il nous décrit les formes que la prévarication revêt sur la montagne sainte (Ez., VIII-XI) : culte phénicien d’Astarté (Ez., VIII, 3, 5 ; cf. II Reg., XXI, 3, 7 ; XXIII, 4, 6, 7) ; culte égyptien des animaux accompli dans le mystère (Ez., VIII, 9-12) ; culte de Tammuz (Ez., VIII, 14) ; culte assyrien des astres (Ez., VIII, 16 ; cf. II Reg., XXI, 3, 5 ; XXIII, 5, 11).
Pareil syncrétisme est en complète antinomie avec les exigences de Yahweh ; ces idolâtries profanent le Temple (Ez., V, 11) ; elles choquent à ce point le regard de Yahweh que, ne pouvant les tolérer, il prend le parti de quitter sa demeure et sa ville (Ez., IX, 3 ; X, 18, 19 ; XI, 22). Mais il ne le fait qu’après avoir prononcé des arrêts de mort et d’extermination contre tous ceux qui n’ont pas gémi à la vue de tant de prévarications ; le châtiment doit commencer à s’exercer dans les parvis eux-mêmes (Ez., IX, 1, 2, 4-11 ; X, 1-8 ; XI, 13).
β) Presque avec autant de vigueur, Ézéchiel s’en prend aux hauts lieux de Juda, c’est-à-dire aux sanctuaires provinciaux. Il déclare que tous ces autels seront abattus et les adorateurs frappés devant les idoles (Ez., VI, 1-7, 11-14).
γ) En censurant ces désordres d’ailleurs, le prophète ne s’arrête pas seulement à la considération du moment présent ; si un châtiment sans précédent menace Israël, c’est que l’iniquité s’est accumulée depuis de longs siècles ; de là ces récapitulations à grands traits qui résument en un tableau d’ensemble tous les désordres dont le peuple de Dieu s’est rendu coupable (Ez., XVI ; XX ; XXII ; XXIII).
Il y a place en ces synthèses, nous le dirons, pour la censure des désordres moraux ; on y condamne la violation de certains préceptes positifs, tel celui du sabbat, en rapport avec la religion de Yahweh (Ez., XX, 12, 13, 16, 20, 21, etc. ; XXII, 8) ; on s’y plaint du relâchement des chefs du peuple, des prêtres, des prophètes (Ez., XXII, 25-28). Mais la faute capitale est, avec l’idolâtrie proprement dite, le culte des hauts lieux (Ez., XVI, 24, 25, 29 ; XX, 7, 8, 18, 24, 31, 32 ; XXIII, 5-10, 11-21, 36-44). Ce sont là les crimes qui déshonorent le plus Israël, et rappellent davantage son origine impure et ses parentés suspectes (Ez., XVI, 3, 44, 45).
On peut rattacher ces censures, comme à leur raison historique, à la réforme dans laquelle Josias, reprenant l’œuvre d’Ézéchias et mettant définitivement en vigueur l’ordonnance deutéronomique, décréta et réalisa la suppression des autels autres que celui de Jérusalem (622). Mais la raison fondamentale de l’ordonnance deutéronomique elle-même est le danger que la pluralité des lieux de culte fait courir au monothéisme ; c’est aussi la facilité avec laquelle les sanctuaires provinciaux, plus encore que le Temple de Jérusalem, peuvent être envahis par les dieux étrangers. Bref, la guerre faite aux hauts lieux n’est dans Ézéchiel qu’une suite de la lutte contre l’idolâtrie.
c) Touchant le caractère même du Dieu d’Ézéchiel, ce sont les grandes visions (Ez., I ; VIII-XI ; XL-XLVIII) qu’il faut d’abord consulter. — α) Ce qu’elles expriment avant tout, c’est la transcendance de Yahweh. Nous avons déjà vu que Yahweh n’est pas attaché à un lieu déterminé, pas même au sanctuaire de Jérusalem (Ez., IX, 3 ; X, 18, 19 ; XI, 22, 23).
La vision inaugurale fortifie cette impression : alors même que Yahweh n’a pas encore officiellement quitté son Temple, Ézéchiel peut contempler sa gloire dans la lointaine Chaldée ; certains détails, particulièrement la direction d’où vient le char (Ez., I, 4), pourraient faire penser que Yahweh habite cette demeure divine que l’on plaçait dans les régions célestes du septentrion ; disons simplement que Yahweh réside au ciel comme en son séjour propre.
Le cadre de la théophanie et la mise en jeu des grands phénomènes de l’orage (Ez., I, 4), tout comme au Sinaï, témoignent de la grandeur de Yahweh et de la terreur qu’il doit inspirer ; pareillement l’éclat de l’appareil (Ez., I, 7, 13, 16, 18), le trône de saphir (Ez., I, 26), l’aspect même de la forme d’homme qui y siège (Ez., I, 27 ; VIII, 1, 2), l’arc qui l’auréole (Ez., I, 28). Mais il y a plus.
Cet appareil de vision a pour but d’épargner à Yahweh tout contact avec la terre étrangère, impure comme ceux qui l’habitent. De même, lorsqu’à Jérusalem Yahweh quitte le fond de son sanctuaire, il vient se placer sur les chérubins (Ez., X, 18), évitant ainsi le contact avec le sol souillé. Plus tard, lorsqu’il reviendra à la montagne sainte, il trouvera le Temple construit de telle sorte qu’aucun contact ne soit possible avec le monde profane (Ez., XL-XLII).
Dans cette sphère où Yahweh s’isole, on a l’impression qu’il n’y a plus rien de commun avec ce qui se rencontre ici-bas. Yahweh et les êtres qui l’entourent et qui, par leur présence même, contribuent à mettre en relief sa grandeur, ont des formes générales qui rappellent l’humanité (Ez., I, 5, 26), mais avec des combinaisons et des détails qui ne se retrouvent pas dans la nature ; aussi le prophète ne décrit-il que par à peu près ; il ne parle que d’apparences, de ressemblances (Ez., I, 4, 5, 10, 22, 26, 27, 28 ; cf. VIII, 2, 3 ; X, 9-17).
Ces détails aboutissent surtout à mettre en relief ce que l’on pourrait appeler la transcendance et la sainteté physiques de Yahweh. Et il faudrait mentionner, dans le même ordre d’idées, la part faite par le prophète aux préceptes de sainteté ou de pureté légales (Ez., XVIII, 6 ; XXII, 10) qui tendent à rendre le peuple conforme à son Dieu.
Toutefois, le point de vue de la sainteté morale n’est pas absent : c’est à cause des prévarications religieuses (Ez., VIII, 5-18) et morales (Ez., VIII, 17 ; IX, 9 ; XI, 6) dont il est le théâtre, que Yahweh quitte son temple ; il n’y reviendra (Ez., XLIII, 1-5) que lorsqu’il sera sûr de ne plus voir pareil spectacle (Ez., XLIII, 7-9). Les censures contre les crimes de Juda témoignent dans le même sens.
En présence de cette sainteté et de cette transcendance, l’homme, le prophète lui-même, est profondément bouleversé (Ez., III, 14, 15) ; il ne peut que tomber la face contre terre (Ez., I, 28 ; III, 23) : tant il a conscience de sa petitesse et de sa faiblesse ! Il n’est qu’un être très faible, très misérable, un simple fils d’homme ; car telle est, dans Ézéchiel, la signification de cette locution ben-’âdâm, qui y revient si souvent (Ez., II, 1, 3, 6, 8 ; III, 1, 3, 4, 10, 17, 25 ; etc.).
β) Dans la mesure où s’accentue cette idée de la transcendance de Yahweh, on évite de le mettre en contact direct avec ce qui est impur, ou simplement inférieur. Il ne semble pas qu’il y ait rien à tirer en ce sens de la main de Yahweh qui est sur le prophète (Ez., I, 3 ; III, 22 ; XXXVII, 1 ; XL, 1), qui tombe sur lui (Ez., VIII, 1), qui est sur lui fortement (Ez., III, 14) ; il ne paraît y avoir ici rien de plus qu’un anthropomorphisme pour marquer l’action de Dieu et sa puissance.
Mais il faut, comme à propos d’Is., XL-LXVI, mentionner la place faite à l’esprit de Yahweh. À côté de fonctions pareilles à celles que d’autres prophètes lui ont déjà attribuées (Ez., XXXVI, 27 ; cf. Is., XI, 1), on met à son actif des interventions particulièrement caractéristiques (Ez., I, 12, 20, 21 ; II, 2 ; III, 11, 14, 24 ; VIII, 3 ; et aussi XXXVII, 9, 10), qui peut-être auraient été antérieurement mises au compte de Yahweh.
Ailleurs toutefois on voit paraître de véritables êtres intermédiaires entre Yahweh et le monde. Tels ces êtres vivants (hayyoth), qui supportent l’appareil (Ez., I, 5, 13, 14, 15, etc.) destiné à épargner à Yahweh le contact de la terre profane (Ez., I) ou souillée (Ez., VIII, 4), qui prennent le nom de chérubins (Ez., X, 1-8, 18, 20 ; cf. X, 9-17) et semblent s’identifier avec ceux de l’arche (Ez., IX, 3 ; X, 20), qui sont évidemment des êtres supérieurs à la terre ; telles les roues dont les jantes sont remplies d’yeux tout autour (Ez., I, 15-21) et auxquelles le livre de Hénoch donnera rang dans la hiérarchie angélique (Hen., LXI, 10 ; LXXI, 7). Ces divers êtres, comme les séraphins d’Isaïe (Is., VI, 2-4, 6), sont au service personnel de Yahweh (cf. pourtant Ez., X, 7).
Mais il en est d’autres dont la fonction est d’être ses messagers auprès du monde : les ministres du châtiment (Ez., IX, 1, 2, 5, 6, 7-10), l’homme vêtu de lin (Ez., IX, 2, 3, 4, 6, 11 ; X, 2, 6, 7), l’homme à l’aspect d’airain qui montre à Ézéchiel le plan du Temple futur (Ez., XL, 3, 11).
En outre de la transcendance de Yahweh, le livre d’Ézéchiel met, lui aussi, en relief : γ) son autorité, qui se manifeste en des formules témoignant qu’elle est irrésistible (Ez., XVII, 21, 24 ; cf. V, 15, 17) ; δ) son omniprésence, qu’expriment la facilité avec laquelle le char des apparitions se meut dans toutes les directions (Ez., I, 9, 12, 17, 19-21) ; ε) sa science, que symbolisent les yeux du char (Ez., I, 18), et qui s’exerce là même d’où il se serait retiré (Ez., VIII, 12 ; IX, 9) ; ζ) son domaine universel, qui a pour objet les nations auxquelles il donne des lois (Ez., V, 6, 7), auxquelles il fait connaître ses volontés en se servant au besoin de leurs superstitions (Ez., XXI, 23-28), sur lesquelles il prononce des jugements de ruine et d’extermination (Ez., XXV-XXXII ; XXXV ; XXXVI, 1-15), dont, à la fin des temps, il repoussera le suprême assaut (Ez., XXXVIII ; XXXIX).
Naturellement le prophète insiste davantage sur l’exercice de la souveraineté de Dieu en Israël. Yahweh déclare, à l’encontre du sentiment populaire (Jer., XXVIII ; XXIX ; Ez., XI, 1-12 ; XII, 21-28), et des prophètes qui l’entretiennent (Ez., XIII, 3, 6, 7, 10, 11, 14-16), qu’après le désastre de 597, il y a encore d’autres maux à attendre, que le temps est loin d’être à la paix (Ez., XIII, 10, 16).
Il décrit à Ézéchiel toutes les péripéties de la catastrophe de 586 : le déplacement de Nabuchodonosor (Ez., XXI, 23-26), son acheminement vers Jérusalem (Ez., XXI, 27-29), le siège de la ville (Ez., IV, 1-3), la famine qui accable les assiégés (Ez., IV, 9-11 ; XII, 17-20), les issues diverses du siège (Ez., V, 1-4) et ses extrémités (Ez., V, 8-10), la sortie du roi (Ez., XII, 1-14 ; XXI, 30-32), la durée de l’exil (Ez., IV, 4-8), la nourriture impure des captifs (Ez., IV, 12-17).
Il insiste sur l’imminence de la fin (Ez., VII), réfute ceux qui prétendent que les prophéties sont pour des temps reculés (Ez., XII, 21-28). Au jour même où Nabuchodonosor se jette sur Jérusalem, Yahweh le fait savoir aux exilés ; il montre dans la ruine de la Ville Sainte la réalisation de toutes ses prédictions antérieures (Ez., XXIV, 2, 20-27 ; cf. XXXIII, 21, 22). Après 586, Ézéchiel tracera avec la même sûreté le programme de la restauration.
Dans toutes ces manifestations de son souverain domaine, Yahweh agit pour une fin très précise. Comme dans Is., XL-LXVI, il a en vue l’honneur de son nom. Cette fin se réalisera spécialement dans l’œuvre de la restauration d’Israël. Les Juifs dispersés au milieu des nations ont, par leur conduite, profané, déshonoré ce nom duquel ils se réclamaient (Ez., XXXVI, 20) ; Yahweh se doit à lui-même de le sanctifier, d’en manifester la grandeur, de telle sorte que Juifs et païens sachent qu’il est Yahweh (Ez., XXXVI, 21-23), qu’en sainteté et en transcendance il surpasse tous ceux auxquels on attribue quelque prestige de divinité, qu’en un mot, lui, qui dans sa manifestation historique au milieu d’Israël a pris le nom de Yahweh, est le seul Dieu ; cette idée revient très souvent (Ez., VI, 7, 10, 13, 14 ; VII, 4, 9, 27 ; XI, 12 ; etc.). Le triomphe final sur les nations fera davantage encore éclater ce prestige (Ez., XXXVIII, 23 ; XXXIX, 7, 21-29).
η) Sa justice est à la base de ses jugements sur les nations, auxquelles il reproche, non seulement de n’avoir pas reconnu le caractère à part de son peuple (Ez., XXV, 8), mais surtout les crimes d’inhumanité (Ez., XXV, 3, 12, 15 ; XXVI, 2) et d’orgueil (Ez., XXVII, 3 ; XXVIII, 2-6, 9 ; XXIX, 3, 9) qu’elles ont commis ; sa justice qui s’exerce envers Israël, soit dans les jugements qu’il porte contre lui (Ez., III, 5, 6 ; V, 5-7 ; XVI, 43-52), soit dans les sentences qu’il profère (Ez., V, 8-10, 11-17 ; VI, 1-7, 11-14 ; VIII, etc.), témoignant que, s’il le livre aux nations, ce n’est pas par suite de son impuissance à le protéger, mais parce qu’il doit le punir (Ez., XIV, 21-23 ; XXXIX, 21-29) ; sa justice enfin qui, plus que chez aucun autre prophète, apparaît soucieuse des responsabilités individuelles.
Non seulement la conduite des parents ne rejaillit pas sur les enfants (Ez., XVIII, 2, 3 ; cf. Jer., XXXI, 29) ; non seulement chacun n’est responsable que de ses faits et gestes (Ez., XVIII, 5-20 ; XXXIII, 1-9) ; mais il dépend d’un chacun de modifier par un changement de vie la sentence qui pèse sur lui (Ez., XVIII, 21-29 ; XXXIII, 12-20).
D. Synthèse des trois documents explicites
D. — Se complétant les uns les autres, ces trois documents nous fournissent l’exposition la plus complète et la plus nuancée du monothéisme hébreu. — a) Le seul Dieu d’Israël n’a rien d’une abstraction. C’est un être éminemment concret, une personnalité éminemment vivante, dont on connaît le nom et l’histoire. Il s’appelle Yahweh.
L’on sait sans doute qu’il présida aux origines du monde. Mais l’on sait mieux encore, si c’est possible, qu’il présida aux origines d’Israël ; qu’à un moment donné, il groupa sous son nom et dans son culte les tribus qui devaient constituer la nation israélite ; qu’à partir de cette date, il dirigea tous les mouvements du peuple qu’il avait choisi, avec lequel il avait conclu un traité, une alliance. Aussi est-ce surtout à propos d’Israël que Yahweh manifeste sa personnalité et ses attributs.
Mais ces manifestations dépassent de beaucoup, par leur portée, les frontières du petit peuple campé sur les bords de la Méditerranée. À ce peuple, ce que Yahweh demande avant tout, c’est de ne lui associer aucun rival, et il ne néglige aucune occasion d’affirmer sa jalousie, sa rigoureuse intransigeance, ce complet exclusivisme, élément négatif sans doute mais capital, du monothéisme. Dans le Deutéronome, dans Is., LVI-LXVI, dans Ézéchiel, Yahweh s’en tient à ces exigences d’ordre pratique. Mais dans Is., XL-LV, il se prononce sur le caractère des idoles et finit à peu près par n’y plus voir que des vanités, n’ayant aucune existence en dehors des statues qu’on leur consacre.
b) Mais Yahweh ne se borne pas à condamner les autres dieux : il affirme en une foule de manières sa véritable nature. Sa transcendance se manifeste, dans les visions d’Ézéchiel, sous la forme de cette sainteté en quelque sorte physique qui met Yahweh dans une sphère à part, qui le rend inaccessible, qui même jusqu’à un certain point le tient à l’écart du monde, lui interdit tout contact avec ce qui est profane et l’oblige, pour les relations qu’il doit entretenir avec la nature inférieure, à recourir au ministère des êtres intermédiaires.
Au livre du Deutéronome et surtout dans Is., XL-LV, cette transcendance est attestée par la souveraineté que Yahweh affirme sur le monde physique dont il est l’auteur ; et c’est à bon droit que cette suprême autorité est présentée dans Is., XL-LV comme l’une des marques qui distinguent le plus sûrement le vrai Dieu des idoles. Dans les trois documents, la transcendance de Yahweh s’affirme par l’empire qu’il exerce sur les hommes et les nations.
Son attention sans doute se concentre d’une manière très spéciale sur le peuple juif ; mais elle s’étend aussi à tous les peuples de la terre, groupés pour ainsi dire et résumés dans les nations qui à un moment donné tiennent l’univers connu sous leur dépendance. Yahweh n’en redoute aucune ; à toutes il donne ses lois ; de toutes il a prévu l’histoire et les destinées ; et sans cesse il veille efficacement à ce que rien n’arrive autrement qu’il l’a décidé. Il va de soi que la manifestation de cette transcendance entraîne celle de beaucoup d’attributs qui, pour être plus secondaires, n’en contribuent pas moins à donner une très haute idée du Dieu d’Israël.
c) L’un d’eux mérite une attention particulière, parce qu’il constitue comme le troisième des traits fondamentaux du monothéisme hébreu. C’est la justice. Yahweh en poursuit passionnément le triomphe. On peut dire qu’elle inspire toutes ses démarches ; pour la rendre victorieuse, il n’hésite pas à frapper de mort le peuple même qu’il s’est attaché par des liens si particuliers.
C’est que le principal de ces liens eux-mêmes est un lien de justice. Quand Yahweh a conclu une alliance avec Israël (Deut., XXVI, 18, 19), il lui a demandé d’observer toutes les lois et les ordonnances renfermées dans le code sacré qui devait servir de base au contrat. Or, en ce code, expression des exigences divines, une place restreinte est faite aux préceptes cérémoniels et liturgiques qui suffisent à constituer la religion de la plupart des Sémites païens.
L’on insiste bien davantage sur les règles de justice qui doivent présider à la vie individuelle, familiale et sociale d’Israël, et donner au monothéisme hébreu son caractère de monothéisme moral.
2° Le monothéisme postexilien
2° Le monothéisme postexilien. — C’est du livre d’Ézéchiel que la date est la plus ferme ; sa composition, comme d’ailleurs le ministère du prophète, s’est développée de 592 à 570. À partir de cette époque, le monothéisme moral se perpétue, sans subir d’éclipse, parmi les représentants de la tradition religieuse des Juifs.
A. — Aggée, Zacharie, Malachie. — Pour la première période de la restauration, depuis l’édit de Cyrus en 538 jusqu’à la réparation des murs de Jérusalem par Néhémie en 445, l’on peut recueillir le témoignage de documents datés avec la plus grande précision.
a) Dans les prophéties d’Aggée et de Zacharie, la transcendance divine n’est pas compromise du fait que de nouveau Yahweh se rattache à Jérusalem et au Temple. La nouvelle période de l’histoire est la continuation de l’ancienne. Israël garde encore sa place centrale au milieu des nations. C’est à lui que dans le passé Yahweh s’est fait connaître ; c’est par lui que dans l’avenir il se manifestera à toute la terre ; le résultat de cette manifestation sera, comme pour les prophètes du passé, l’affluence de toutes les nations à cette montagne dont Yahweh a, dès les temps anciens, fait son séjour (Agg., II, 6-9 ; Zach., II, 15 ; VI, 15 ; VIII, 20-23 ; XIV, 16-19).
Mais, si tous les peuples doivent un jour reconnaître Yahweh, c’est que d’ores et déjà il a sur eux des droits imprescriptibles. Aussi les traite-t-il avec une souveraine autorité ; on le voit qui marche à la tête de son peuple contre les nations et les soumet (Zach., IX, 1-8, 13-17 ; X, 4-12 ; etc.). Même une direction de pensée se traduit, à laquelle on n’était pas accoutumé jusqu’ici. Le conflit de Yahweh et de son peuple n’est plus avec telle ou telle nation en particulier : il est avec les nations en général. Déjà l’on voit se dessiner une idée qui plus tard prendra une très grande importance. L’humanité se divise comme en deux camps fort inégaux : le peuple de Dieu ; et le monde — le reste des nations — hostile à Dieu et aux siens. L’expérience des persécutions auxquelles les Juifs allaient se voir en butte, de la part des maîtres qui successivement gouverneraient tout le monde connu, devait faire beaucoup pour accréditer cette idée.
On en voit déjà des traces dans Zach., I-VI, où les nations sont symbolisées par les quatre cornes (Zach., II, 1, 2) auxquelles s’opposent les quatre forgerons (Zach., II, 3, 4), par les quatre vents du ciel vers lesquels vont les quatre chars (Zach., VI, 1-8), où elles ont pour capitale Babylone, l’ennemie traditionnelle d’Israël et le centre de l’iniquité (Zach., V, 5-11).
De même, dans Zach., IX-XIV, c’est souvent contre les peuples en général que Yahweh entre en lutte (Zach., XII, 3 ; XIV, 2, 12, 14, 16, 19). On comprend jusqu’à quel point sa victoire contribue à mettre en relief son domaine universel. Plus que jamais aussi, Israël apparaît soumis à son autorité. C’est ce que l’on peut constater surtout dans Malachie : Yahweh poursuit les abus avec une ardeur invincible (Mal., I, 6-11, 16 ; III, 6-10), annonçant les châtiments qui atteindront les prévaricateurs au grand jour qui doit mettre fin à leurs attentats (Mal., III, 1, 3, 5, 19, 21) et devenir le point de départ des bénédictions pour les justes (Mal., III, 3, 4, 10-12, 13-18, 20-24).
b) Si l’autorité de Yahweh sur les nations est au premier plan, on parle aussi à l’occasion de son empire sur la nature et les éléments (Agg., I, 9-11 ; II, 17, 19 ; Zach., VIII, 12 ; Mal., III, 10-12). Çà et là même prennent place des traits apocalyptiques, témoignant qu’aux yeux de ces prophètes, Yahweh a le pouvoir de modifier l’ordre naturel des choses (Zach., VI, 1 ; XIV, 4, 6, 7, 8, 10).
c) Aussi bien, dans les visions de Zach., I, 7-VI, 15, la transcendance de Yahweh est mise en relief par la présence de divers êtres intermédiaires, tout comme dans Ézéchiel (Zach., I, 8-14 ; II, 1-4, 5-9 ; III, 1-5 ; IV, 1, 4, 5, 6, etc.).
d) Cette transcendance de Yahweh ne perd pas, cela va de soi, le caractère moral que tant de fois déjà nous lui avons reconnu. Sans doute, l’on pourrait dire qu’Aggée se place à un point de vue très restreint lorsqu’il fait converger tous les reproches vers celui de la négligence dans l’œuvre de la restauration du Temple (Agg., I, 4-11 ; II, 15-19). Mais il faut noter que, comme tous ses prédécesseurs dans le prophétisme, il envisage surtout les contingences immédiates ; à l’époque où il parlait, le relèvement du sanctuaire était également indispensable pour la reprise de la vie religieuse et pour la restauration nationale.
L’on peut également remarquer que les préoccupations d’ordre strictement légal et cultuel tiennent une grande place dans Malachie (Mal., I, 6-9, 12-14 ; III, 10). C’est vrai, et cela répond encore aux tendances mêmes des auditeurs du prophète, qui étaient pour un bon nombre pénétrés des dispositions qui devaient faire le fond de l’esprit du judaïsme. Mais il est vrai aussi que son petit livre renferme beaucoup d’éléments en rapport avec les principes fondamentaux de la religion et de la morale (Mal., II, 10-12, 13-16 ; III, 5).
Quant à Zacharie, l’on sait qu’il reprend le point de vue plus général des anciens prophètes : nécessité de la conversion (Zach., I, 3), vanité du culte purement extérieur (Zach., VII, 4-14), purification de l’Israël futur (Zach., III, 1-10 ; V, 1-4, 5-11), pratique de la justice dans le royaume messianique (Zach., VIII, 16, 17).
e) Ces prophètes n’insistent guère sur l’idolâtrie (cf. pourtant Zach., X, 2 ; XIII, 2). Les Juifs, qui étaient demeurés en Palestine après 586, avaient, à cet égard, continué les errements du passé (cf. Is., LVI-LXVI) ; mais les milieux auxquels nos voyants s’adressaient de préférence et dans lesquels les rapatriés de l’exil tenaient une grande place, s’en étaient détachés.
B. — Le Judaïsme. — La promulgation de la loi par Esdras (444 ?) aboutit à la fondation du Judaïsme. On peut dire qu’à partir de cette date le monothéisme hébreu n’a plus d’histoire. La communauté fondée par le prêtre-scribe a pour origine une alliance conclue sur la base de la loi de Dieu donnée par Moïse, serviteur de Dieu (Neh., X, 1, 29, 30). Il est difficile de dire au juste ce que représente ici le terme de « Loi ».
L’on peut évidemment penser que, dans l’alliance dont nous venons de parler, l’on ne revenait pas sur celle qui avait été conclue en 622 sous l’influence de Josias, et qui avait pour règle ce livre du Deutéronome (II Reg., XXIII, 1-3), dans lequel nous avons cherché l’une des meilleures expressions du monothéisme hébreu.
On a souvent conjecturé que le livre de la Loi, lu et expliqué par Esdras avec le concours des Lévites (Neh., VIII, 2-8, 13, 15, 18 ; IX, 1), était cette partie du Pentateuque que les critiques désignent sous le nom de Code sacerdotal, et qui s’empare en quelque sorte du monothéisme du Deutéronome pour en pénétrer profondément tous les détails de la législation sociale et cultuelle du peuple de Dieu.
Au moins est-il certain que, très peu de temps après Esdras, le Judaïsme avait pour règle de vie notre Pentateuque actuel. Ce qui est non moins certain, c’est qu’il allait chercher ses principes de pensée et d’action dans le recueil prophétique qui renfermait Is., XL-LXVI et Ézéchiel.
a) Aussi la foi monothéiste des Juifs ne devait-elle plus subir la moindre éclipse. L’idolâtrie est traitée comme une monstruosité. La transcendance du Dieu créateur et maître du monde physique (Gen., I), souverain indiscuté des nations et des individus, auteur de toutes les vicissitudes de l’histoire de l’univers et du peuple choisi, est un article de foi sur lequel on ne saurait avoir la moindre hésitation.
b) On n’en a pas davantage sur cette autre vérité que, en plus des actes rituels et liturgiques sinon avant eux, Yahweh exige de ses fidèles, comme élément essentiel de son culte, la pratique des lois qui consacrent les exigences de la conscience humaine et en précisent les diverses applications et conséquences.
c) De cette haute idée religieuse, les preuves et les documents abondent. Ce sont les psaumes, hymnes liturgiques du judaïsme, dont les uns remontent à un passé plus ou moins reculé, dont les autres sont l’œuvre des Juifs eux-mêmes, dans lesquels en tout cas se reflète le plus pur esprit du prophétisme.
Ce sont ces livres sapientiaux (Proverbes, Ecclésiastique), dans lesquels tantôt l’on groupe les maximes de conduite pratique qui doivent inspirer une vie honnête et religieuse, tantôt l’on montre cette sagesse humaine comme un reflet, une communication de la Sagesse qui réside en Dieu et s’y personnifie.
C’est enfin cette littérature apocalyptique, en partie apocryphe, mélange de métaux précieux et de scories, dans laquelle toutefois, en même temps que l’on s’attache plus fortement qu’ailleurs aux espérances nationales et messianiques, on donne à la transcendance divine sa plus puissante expression ; on y attribue à Yahweh un pouvoir illimité et tout miraculeux sur le monde physique ; on y accentue en toutes manières son rôle d’auteur et de directeur de l’histoire humaine ; on lui assigne enfin pour assesseurs et pour ministres toute une hiérarchie d’êtres spirituels. Si l’on peut dire que, dans ces productions tardives du judaïsme, le monothéisme se complique d’idées dont les origines et la justesse sont sujettes à caution, il reste que l’unicité, la transcendance, la perfection morale du Dieu d’Israël n’ont jamais été affirmées avec plus de force et de conviction.
C. — La justice divine et le problème des rétributions. — L’un des sujets qui, dans la période postexilienne, subit davantage l’influence du monothéisme moral, fut celui des rétributions.
a) Ce sujet tenait déjà une grande place dans la prophétie ; il est un corollaire immédiat du dogme de la justice divine. Mais les prophètes du huitième siècle s’occupèrent à peu près exclusivement des sanctions qui devaient atteindre la nation. Si Jérémie et Ézéchiel attachèrent une grande importance à la responsabilité individuelle, ce fut à peu près toujours en fonction de la participation au retour de l’exil et à la restauration. Il est évident toutefois que le sujet de la rémunération personnelle devait être approfondi en une foule d’autres manières.
Le Deutéronome l’envisageait d’une façon beaucoup plus ample et beaucoup plus générale ; il le considérait au point de vue de la fidélité à l’observation de la Loi : des bénédictions étaient promises à tous ceux qui s’appliqueraient à vivre en conformité avec la volonté de Yahweh.
b) Toutefois ce qui frappe le plus, c’est le caractère terrestre de ces bénédictions et l’absence de toute allusion à une rémunération d’outre-tombe (Deut., XII, 25, 28 ; XIII, 18 ; XIV, 29 ; XV, 4-6, 10 ; XVI, 15, 20 ; XIX, 13 ; XXII, 7 ; XXIII, 20 ; etc.). La surprise est moindre dès que l’on réfléchit aux idées des Israélites touchant la vie future. Tant qu’ils ne bénéficièrent pas des lumières supérieures de la révélation, ils eurent à ce sujet les mêmes croyances que les autres Sémites.
Or il y avait une grande différence entre la pensée des Sémites et celle, par exemple, des Égyptiens. Ces derniers passaient pour ainsi dire leur vie terrestre à préparer leur vie éternelle : tant leur âme était dominée par la vision de l’Au-delà ! Il en allait autrement dans le monde sémitique. On n’y avait qu’une idée très vague de ce qui subsistait de l’homme après la mort.
Composé du corps, appelé chair ou bâsâr, et de ce principe personnel désigné par le mot néphéš, auquel notre terme « âme » correspond assez imparfaitement, l’homme recevait de Dieu l’esprit de vie, rûaḥ ou nišmat ḥayyîm. Grâce à cet esprit, que peut-être l’on ne distinguait pas foncièrement de la néphéš, il possédait la vie pleine et active qu’on lui voyait manifester ici-bas. Lorsque survenait la mort, le corps était déposé dans le tombeau.
Quant à l’âme, elle était sans doute immortelle ; mais elle ne demeurait pas pour cela absolument étrangère aux atteintes de la mort ; elle perdait la plus grande part de son activité ; elle n’avait plus qu’une ombre de vie, assez semblable à l’état de sommeil ou de léthargie et que seuls de grands événements pouvaient ranimer (Is., XIV, 9-17).
D’ailleurs elle n’était pas sans garder certaines attaches avec le corps, ou mieux avec son ombre ; on ne s’imaginait pas l’âme débarrassée de toute forme corporelle. L’on comprend que ces restes misérables de l’humanité n’avaient guère d’aptitudes à devenir sujets des rétributions divines. Leur rendez-vous commun était dans un endroit souterrain appelé en hébreu scheôl ; là se réunissaient tous les mânes humains, quels qu’eussent été leurs mérites ou leurs démérites au cours de leur vie terrestre. Tout au plus songeait-on à faire descendre les plus grands criminels en des régions plus profondes du sombre séjour ; s’il était des justes particulièrement méritants, tels Hénoch et Élie, Dieu les arrachait à la mort et les prenait avec lui.
c) Avec de telles conceptions sur l’Au-delà, les Israélites, ainsi que les autres Sémites, devaient considérer la vie présente comme le véritable temps des rétributions divines ; le sens très élevé qu’ils avaient de la justice de Yahweh a seulement permis aux fils de Jacob une précision de pensée que l’on ne trouverait pas ailleurs.
Au juste les longs jours, la santé, la richesse, le bonheur, une nombreuse postérité, et, après sa mort, une mémoire de bénédiction ; au méchant les malheurs, les maladies, les catastrophes soudaines, la mort prématurée, une mémoire maudite.
d) Toutefois cette idée même qu’ils avaient de la justice de Yahweh devait, avec le progrès des révélations, amener les Juifs à reconnaître l’insuffisance des rétributions terrestres. Ce ne fut pas du premier coup, ce ne fut pas de bonne heure ; on peut même dire que le grave sujet des sanctions fut l’un de ceux qui bénéficièrent le plus tard des lumières surnaturelles de la révélation.
Un bon nombre de Psaumes s’en tiennent encore, à propos du juste et du méchant, à l’idée des rémunérations d’ici-bas ; cette conception apparaît à l’exclusion de toute autre dans les Proverbes et l’Ecclésiastique.
e) Déjà pourtant, à des heures particulièrement douloureuses, un Jérémie avait posé à Dieu lui-même le problème des souffrances du juste et de la prospérité de l’impie (Jer., XII, 1-4). La question fut reprise dans le livre de Job.
Ses amis ne trouvèrent rien de mieux, pour soutenir Job dans son épreuve, que de lui rappeler les antiques solutions, de blâmer l’orgueil avec lequel il affirmait son innocence, de l’exhorter à regretter ses fautes pour se rendre digne de la faveur divine (Job, IV, V, VIII, etc.). Job n’en persista pas moins à se déclarer innocent, à protester en tout cas que son épreuve était hors de proportion avec ses manquements, à mettre en contraste avec sa misère la prospérité des méchants (Job, VI, VII, IX, X, XIX, etc.) ; finalement il en appelait à Dieu lui-même (Job, XIX, XXVI-XXXI).
La réponse de Dieu n’a rien de définitif ; elle consiste à proclamer combien téméraire est l’homme qui veut discuter des problèmes trop forts pour lui et s’en prendre à un Dieu infiniment sage et infiniment puissant (Job, XXXVIII-XLI).
Cependant le prologue du livre (Job, I, II) et l’épilogue (Job, XLII, 7-17) témoignent que la souffrance du juste est une épreuve, que Dieu la permet afin d’expérimenter et de fortifier la fidélité de ses serviteurs, quitte à rémunérer largement dans la suite leur persévérance. Les discours d’Éliu (Job, XXXII-XXXVII) ajoutent à la solution quelques données secondaires concernant l’influence éducatrice de la douleur.
f) De son côté, l’auteur de l’Ecclésiaste aborde le grand problème de la vie humaine, mais il l’envisage surtout à un point de vue pratique : puisque aucun des biens dont on peut jouir ici-bas, plaisirs, richesses, sagesse même et vertu, ne suffisent à l’homme pour le rendre heureux ; puisque, relativement au bonheur, il n’y a guère de distinction entre le juste et l’impie, le plus sage est que chacun profite de son mieux du peu que Dieu lui donne : conclusion pratique de résignation qui certes a bien sa valeur.
g) Il n’en est pas moins surprenant que, ni dans Job, ni dans l’Ecclésiaste, on ne fasse appel aux grandes solutions que donne à ces problèmes la perspective des rémunérations d’outre-tombe ; tout au plus peut-on dire que dans Job, XIX, 23-27, l’hypothèse est faite d’un retour possible à la vie pour entendre le jugement de Dieu. Peut-être que certains Psaumes, le LXXIIIe par exemple, vont un peu plus loin. En tout cas, la Sagesse palestinienne n’aboutit pas à donner pleine satisfaction aux problèmes qu’elle avait posés ; le livre de Tobie (Tob., III, 6, 15, 20-23 ; IV, 12, 23) s’exprimera sensiblement comme l’Ecclésiastique.
h) Deux ouvrages provenant du milieu alexandrin feront davantage avancer la question. Le deuxième livre des Macchabées insiste beaucoup sur l’action providentielle de Dieu ici-bas et sur la rétribution terrestre des méchants en particulier : la correspondance est rigoureuse entre l’offense et le châtiment (II Macch., IV, 38 ; V, 9, 10 ; IX, 5, 6 ; XIII, 4-8 ; XV, 32-35). Il accentue la différence entre les Juifs et les païens : le châtiment des Juifs est inspiré par l’amour (II Macch., VI, 12, 13, 14-16) ; les païens sont voués à l’endurcissement, jusqu’à ce que la mesure soit comble et mérite la suprême destruction (II Macch., VI, 14).
De plus, tandis que pour les païens la perspective s’arrête aux peines d’ici-bas et à la malédiction de leur race (II Macch., VII, 16-19), elle ira pour les Juifs au delà de la tombe : au milieu des souffrances qu’ils endurent pour la nation, les justes peuvent se consoler par la pensée de la résurrection (II Macch., VII, 9, 11, 23 ; cf. 30-38 ; XII, 43, 44). Le scheôl n’est pour eux qu’un séjour intermédiaire ; même, ceux qui y portent encore le poids de quelque faute peuvent être secourus par des sacrifices pour le péché, par des prières, par des expiations, offerts par les vivants (II Macch., XII, 43-46). Le progrès doctrinal se manifeste encore dans la Sagesse de Salomon.
Ici, l’âme a son être tout à fait indépendant du corps, elle peut vivre sans lui, si même sa présence ne la gêne pas dans l’épanouissement de ses facultés et de ses actes (Sap., IX, 15). De l’idée de spiritualité à celle d’immortalité, la transition est des plus naturelles.
L’âme ne périt pas avec le corps ; après la dissolution de la chair, elle a peut-être plus de liberté dans l’exercice de ses opérations vitales ; loin d’aller languir au scheôl, elle devient parfaitement apte à porter dans l’Au-delà le contre-coup de ce qu’elle a fait ici-bas, à recevoir des récompenses et à subir des châtiments.
De ce côté de la tombe, le juste peut être châtié pour ses infractions légères (Sap., III, 4, 5). Dans l’Au-delà il jouit pleinement de la félicité : il vivra à jamais, sa récompense sera avec le Très-Haut qui prendra soin de lui, qui l’investira d’une royauté glorieuse et ceindra son front d’une magnifique couronne (Sap., V, 15, 16) ; les justes jugeront les nations et domineront sur les peuples (Sap., III, 8).
Ces rémunérations sont si brillantes que, pour le juste, mourir jeune c’est être l’objet d’une faveur spéciale de Dieu (Sap., IV, 13, 14). Le sort des impies est peut-être décrit avec moins de netteté. La mort n’a pas été voulue par Dieu (Sap., I, 13, 14) ; elle est le fruit du péché et de l’envie du Diable (Sap., II, 23, 24). Aussi les impies l’appellent-ils par leurs œuvres ; ils font alliance avec elle (Sap., I, 16).
Dieu ne les épargne pas ; il les accable dès cette vie sous le poids du châtiment (Sap., III, 11-13, 17, 18). Leur fin sera horrible (Sap., III, 19) : Dieu se moquera d’eux et les méprisera ; ils ne seront plus que de vils cadavres, un objet d’ignominie parmi les morts (Sap., IV, 18).
Dieu les ébranlera jusqu’à la base ; ils seront plongés dans le chagrin et leur souvenir périra ; quand il leur faudra rendre compte de leurs fautes, la crainte les saisira et leurs iniquités témoigneront contre eux (Sap., IV, 19, 20 ; V, 17-23). Le contraste établi par le Sage entre le sort du juste et celui de l’impie indique qu’il faut placer dans l’Au-delà le terme du châtiment comme celui de la récompense. Le grand jugement du chapitre V, dans lequel les méchants comparaissent en face des justes, semble bien être, lui aussi, une scène d’outre-tombe.
i) Il est à propos de noter que la pauvreté des solutions apportées par les Juifs au problème des rétributions, de même que le développement doctrinal relatif à cette question, ont été parfaitement saisis par nombre d’auteurs ecclésiastiques. On connaît le passage fameux de Bossuet : « La loi de Moïse ne donnait à l’homme qu’une première notion de la nature de l’âme et de sa félicité… Mais les suites de cette doctrine et les merveilles de la vie future ne furent pas alors universellement développées ; et c’était au jour du Messie que cette grande lumière devait paraître à découvert… Encore donc que les Juifs eussent dans leurs Écritures quelques promesses des félicités éternelles, et que vers le temps du Messie où elles doivent être déclarées, ils en parlassent beaucoup davantage, comme il paraît par les livres de la Sagesse et des Macchabées ; toutefois cette vérité faisait si peu un dogme formel et universel de l’ancien peuple, que les Sadducéens, sans la reconnaître, non seulement étaient admis dans la synagogue, mais encore élevés au sacerdoce. C’est un des caractères du peuple nouveau, de poser pour fondement de la religion la foi de la vie future, et ce devait être le fruit de la venue du Messie. » (Discours sur l’Histoire universelle, IIe partie, chap. XIX.)
On comprend l’importance de ce texte dans la question qui nous occupe ; il faut même noter que, n’étant pas informé, comme nous le pouvons être, du contenu de la littérature apocryphe de l’Ancien Testament, l’éminent théologien ne fait pas entrer en ligne de compte un certain nombre d’idées fort importantes pour le sujet et que nous rencontrerons plus loin (Deuxième partie, 7°).
Longtemps déjà avant Bossuet, saint Jérôme expliquait des textes tels que Eccl., III, 18-21 par ces réflexions : « Hoc autem dicit, non quod animam putet perire cum corpore, vel unum bestiis et homini præparari locum, sed quod ante adventum Christi omnia ad inferos pariter ducerentur… Et revera antequam flammeam illam rotam, et igneam romphæam, et paradisi fores Christus cum latrone reseraret, clausa erant cœlestia, et spiritum pecoris hominisque æqualis vilitas coarctabat. Et licet aliud videretur dissolvi, aliud reservari ; tamen non multum intererat perire cum corpore, vel inferni tenebris detineri. » (Comment. in Ecclesiasten, P. L., XXIII, 1041, 1042.) La réflexion est digne de la sagesse et de la bonté divines dans l’économie du salut : le moment n’était pas venu de répandre de pleines lumières sur le sujet des récompenses d’outre-tombe, tant que, de fait, les justes n’en pouvaient pas encore bénéficier.
3° Le monothéisme chez les prophètes préexiliens
3° Le monothéisme chez les prophètes préexiliens. — Si tous les exégètes étaient d’accord sur les dates du Deutéronome et d’Is., XL-LXVI, l’on n’aurait presque plus rien à ajouter pour que l’histoire du monothéisme hébreu fût tout à fait complète. À s’en tenir aux données de la tradition juive et chrétienne, Is., XL-LXVI nous renseigne sur la foi d’Israël au huitième siècle, tandis que le Deutéronome nous fait connaître quelle était la croyance de Moïse et des Hébreux au moment où ceux-ci se préparaient à entrer en Canaan. Mais, on le sait, la plupart des exégètes non catholiques ne reçoivent pas ces données de la tradition. À leurs yeux, Is., XL-LV serait en gros contemporain des dernières années de l’exil, peu avant 538 ; Is., LVI-LXVI, des premiers temps du retour.
Quant au Deutéronome, sa partie centrale, XII-XXVI + XXVIII, dont plusieurs éléments remonteraient beaucoup plus haut et, d’après certains critiques, jusqu’aux temps mosaïques eux-mêmes, aurait été coordonnée et rédigée peu de temps avant 622, durant le règne de Manassé ou pendant les premières années de Josias.
C’est le propre de l’apologétique de se placer, autant que possible, sur le terrain de ceux qu’elle veut gagner ; comme d’ailleurs il n’est nullement malaisé de le faire pour le sujet qui nous occupe, il y a tout avantage à tenter une esquisse de l’histoire du monothéisme préexilien en s’appuyant sur des documents qui ne soient pas objet de discussion. En toute hypothèse d’ailleurs, la découverte du Deutéronome en 622 nous fournit un point de repère ; elle se place à la fin d’une période éminemment féconde au point de vue du monothéisme : la grande période du prophétisme, que l’on peut faire commencer au neuvième siècle, avec Élie et Élisée, et qui se perpétue, au huitième siècle, avec Amos et Osée en Israël, Isaïe et Michée en Juda, puis, au septième siècle, avec Jérémie, Sophonie, Nahum, Habacuc.
A. — Élie et Élisée. — Les critiques ont des hésitations touchant la date à assigner aux sources qui racontent la mission d’Élie et d’Élisée. Une donnée au moins s’impose : c’est la fermeté de la tradition qui en fait des thaumaturges. Aussi bien l’on n’hésite pas à regarder comme strictement historiques les deux épisodes vers lesquels converge toute l’action du prophète Élie : la scène du Carmel (I Reg., XVIII, 16-40), l’épisode de la vigne de Naboth (I Reg., XXI, 1-24).
C’est aux mauvais temps du roi Achab qui, subordonnant les intérêts de la religion nationale aux vues d’une politique d’ailleurs habile, contracte des alliances avec les Phéniciens ; il les sanctionne en épousant Jézabel, fille d’Ethbaal, roi de Sidon (I Reg., XVI, 30, 31). Les conséquences de cet acte ne se font pas attendre : Achab, allant au-devant des désirs de sa femme, établit dans sa capitale le culte de Baal et d’Astarté et s’y associe lui-même (I Reg., XVI, 31-33 ; XXI, 25, 26) ; tous les rois de sa dynastie suivront son exemple. C’est en leur présence qu’Élie et Élisée se feront les champions de Yahweh.
a) Les miracles sans nombre qu’ils accompliront (I Reg., XVII, 1 et XVIII, 19-46 ; XVII, 8-16, 17-24 ; II Reg., II, 9-15, 19-25 ; IV ; V ; VI, 1-7) témoigneront du pouvoir de Yahweh sur la nature ; il ne se contente pas, comme les Baals cananéens, d’une action occulte et incontrôlable ; il agit de la manière la plus propre à frapper l’attention.
b) La part qu’au nom de Yahweh, Élisée prend à la vie politique, non seulement en son pays (II Reg., III, 9-20 ; VI, 8-VII, 20 ; IX, 1-13), mais en Syrie, à Damas (II Reg., VIII, 7-15), est la preuve qu’à ses yeux le Dieu d’Israël a autorité sur les nations étrangères aussi bien que dans le peuple qui l’honore. Au sujet de la transcendance divine, on pourrait aussi alléguer la vision de Michée, fils de Yemla (I Reg., XXII, 6-28 ; noter surtout vers. 19).
Mais deux traits de la carrière d’Élie sont surtout à retenir. c) L’un, l’épisode de la vigne de Naboth (I Reg., XXI, 1-25), met en relief les préoccupations de stricte justice qui dirigent Yahweh dans le gouvernement du monde. Un roi, si puissant soit-il, n’a pas le droit de dépouiller l’un de ses sujets, même les plus humbles, de l’héritage de ses pères, eût-il l’intention d’offrir les plus avantageuses compensations ; parce qu’Achab, cédant aux intrigues de Jézabel, a tué et pris un patrimoine, il est condamné à une mort violente, et sa postérité est maudite. On ne saurait marquer d’une manière plus frappante ce qui distingue Yahweh des autres dieux et fait sa supériorité.
d) L’on conçoit dès lors que le Dieu d’Israël se refuse à tout compromis avec des divinités importées de l’étranger. La scène du Carmel (I Reg., XVIII, 16-40) est à ce point de vue des plus expressives : « Jusques à quand clocherez-vous des deux côtés ? Si Yahweh est Dieu, allez après lui ; si c’est Baal, allez après lui » (vers. 21). La question est clairement posée : il ne s’agit pas seulement de mesurer deux êtres rivaux, de savoir lequel est le plus puissant, le plus grand ; la question est d’être ou de n’être pas ; et comme, aux yeux du prophète, la réponse à la question ne saurait être douteuse, il est manifeste que, pour lui, Yahweh est Dieu, le Dieu, et que Baal ne l’est pas.
Il est évident d’ailleurs que, posée en ces termes, la question exclut une réponse en vertu de laquelle Yahweh serait Dieu en Israël (vers. 36), et Baal chez le roi de Phénicie. C’est par un miracle que Yahweh doit revendiquer ses titres (vers. 22-39) et entraîner la déroute de Baal et de ses prophètes (vers. 40). Nous sommes loin, non seulement du libéralisme pratique avec lequel les dieux païens ouvraient leur pays, leurs temples même, aux dieux des territoires voisins, mais de la conviction théorique qui poussait les polythéistes ou les hénothéistes à regarder comme pareilles aux leurs les divinités des autres royaumes.
La mission d’Élie est comme la mise en action du programme qu’il lègue à ses successeurs dans le prophétisme. Ceux-ci en feront valoir les divers éléments, en dehors de toute préoccupation d’exposé méthodique, selon que les circonstances l’indiqueront.
B. — Amos, Osée, Isaïe, Michée, Jérémie, Sophonie, Nahum, Habacuc. — a) Polémique contre les faux dieux. — α) Le premier des prophètes qui nous ait laissé des écrits est Amos, qui prêcha dans le royaume du Nord sous Jéroboam II. Il s’attaque peu ou point au culte des dieux étrangers (cf. pourtant Am., V, 26 [?] ; VIII, 14) ; c’est sans doute que le désordre est confiné en des cercles restreints et que la réforme d’Élie fait encore sentir son influence.
β) Son contemporain et successeur Osée parle à plusieurs reprises du culte rendu à Baal (Os., II, 10, 15, 19 ; XI, 2 ; XIII, 1) : il présente Israël comme une épouse infidèle qui aurait quitté Yahweh pour aller après des amants (Os., II, 7, 9 ; cf. II, 11, 12, 14, 15), qui ne sont autres que les Baalim (Os., II, 10, 15 ; XI, 2). Il serait assez naturel de penser que, pendant la période d’anarchie qui suivit le règne de Jéroboam II, le culte de Baal se fût à nouveau introduit en Israël. Toutefois, prenant en considération une série de textes du prophète (Os., VIII, 4-6 ; X, 5, 8 ; XIII, 2), nombre d’exégètes ont pensé qu’Osée attaquait simplement le culte des hauts lieux dans lesquels, sans doute, on honorait Yahweh, mais sous des emblèmes et avec des rites qui l’assimilaient à un Baal. Quoi qu’il en soit, la manière dont Osée traite ce culte montre jusqu’à quel point l’idolâtrie est incompatible avec le caractère de Yahweh.
γ) En Juda, Isaïe prêcha sous trois rois fidèles à leur Dieu, Osias, Joatham, Ézéchias (II Reg., XV, 3, 34 ; XVIII, 3 ; cf. pourtant XV, 4, 35) ; en revanche, Achaz fut un mauvais roi (II Reg., XVI, 2), dont l’impiété serait allée jusqu’à l’idolâtrie (II Reg., XVI, 3, 4, 10-18 ; II Chron., XXVIII, 1-4, 22-25). Isaïe parle rarement de cette infidélité, mais il la condamne en termes précis (Is., II, 8, 18, 20 ; XXX, 22 ; cf. Mich., I, 7, à propos d’Israël ; V, 12, 13, à propos de Juda).
δ) Jérémie commença son ministère alors que Josias n’avait pu réprimer les désordres que Manassé avait favorisés (Jer., I, 2) ; l’idolâtrie, sous toutes ses formes, avait droit de cité en Juda et à Jérusalem, et jusque dans les parvis du Temple (II Reg., XXI, 1-7). La réforme de 622 fut radicale, mais les effets n’en durèrent que jusqu’à la mort de Josias (608) ; Joachim laissa revenir tous les dieux étrangers (II Reg., XXIII, 37 ; Ez., VIII, 5-18). Aussi Jérémie proteste-t-il contre leur présence (Jer., II, 7, 8, 28 ; IX, 13), contre l’abandon de Yahweh (Jer., II, 9-13 ; cf. 25, 28, 33), contre l’adultère de Juda (Jer., III, 1, 20 ; V, 7, 8 ; XI, 10-13 ; XIII, 20), contre les hauts lieux, théâtres de ces forfaits (Jer., II, 20 ; III, 2, 6 ; XIII, 27 ; XVII, 2, 3).
Il mentionne spécialement : les cultes idolâtriques du Temple (Jer., VII, 30) ; le culte de Baal (Jer., II, 8 ; IX, 13) ; le culte des Baals dans la Vallée, sans doute du mélék de Gé-Hinnom (Jer., II, 28 ; cf. VII, 31) ; le culte de la reine du ciel (Jer., VII, 18) ; le culte des astres (Jer., VIII, 2). Il s’explique sur la nature des faux dieux : ce ne sont pas des dieux (Jer., II, 11) ; ce sont des êtres impuissants (Jer., II, 13, 28 ; III, 23, 24), du bois, de la pierre, des œuvres de la main de l’homme (Jer., II, 27, 28 ; XII, 9 ; X, 2-15). Comme on le voit, ces prophètes s’expriment selon le même esprit qu’Ézéchiel ou Is., XL-LXVI.
b) Transcendance de Yahweh. — α) Les textes les plus authentiques témoignent de l’empire de Yahweh sur la nature, sur les productions du sol, sur les fléaux, les bouleversements et les cataclysmes (Am., IV, 6-11 ; VII, 1, 4 ; cf. IV, 13 ; V, 8 ; VIII, 8, 9 ; IX, 5, 6 ; Os., II, 7, 10, 11, 14, 23, 24 ; XIII, 14 ; XIV, 6-8 ; Is., VII, 21-25 ; XXVIII, 23-26 ; XXX, 25, 26 ; Mich., I, 4 ; Jer., X, 10 ; XIV ; XV) ; Jérémie signale son action créatrice (Jer., X, 12, 16 ; XIV, 22).
β) Toutefois les prophètes du septième et du huitième siècles sont amenés par les circonstances à insister davantage sur l’action de Yahweh dans le gouvernement des peuples ; si leur attention se concentre sur Israël, ils ont quand même et bien fréquemment l’occasion de regarder par-delà ses frontières.
γγ) Ils sont unanimes à déclarer qu’Israël a une place à part dans les sollicitudes de Yahweh (Am., III, 2 ; Is., V, 1, 2 ; Jer., II, 21 ; XII, 10) ; ils caractérisent ces rapports comme ceux d’une épouse avec son époux (Os., I, 2-9 ; II, 18, 21, 22 ; Jer., II, 2 ; III, 1), même d’un enfant avec son père (Os., XI, 1 ; Is., I, 2) ; Jérémie parle d’une alliance (Jer., XI, 2 sq.).
δδ) Ces rapports ont commencé à une date très précise et se rattachent à un fait très nettement déterminé, la sortie d’Égypte (Am., III, 1 ; cf. II, 10 ; V, 25 ; Os., XI, 1, 3, 4 ; cf. II, 16 ; XII, 14 ; XII, 10 ; XIII, 4 ; Is., X, 24, 26 ; XI, 15, 16 ; Jer., II, 2 sq., etc.) ; ils persévèrent au cours de toute l’histoire d’Israël.
εε) Mais Yahweh a aussi présidé aux origines des autres peuples (Am., IX, 7), à telle enseigne que, sans les privilèges dont il a été comblé, Israël leur serait de tout point semblable (Am., IX, 7). Ayant formé les nations, Yahweh exerce sur elles une pleine autorité ; les prophètes s’en expriment à propos des événements auxquels leurs auditeurs se trouvent mêlés.
Au temps d’Amos, l’horizon d’Israël est restreint ; le prophète ne s’occupe que des petits royaumes voisins, que Yahweh juge et condamne en maître (Am., I, 2-II, 3). Toutefois dans les Assyriens, qui, à partir de 745, reviennent à la prospérité, il signale les instruments dont Yahweh se servira pour châtier Israël (Am., III, 11 ; IV, 3 ; V, 27 ; VI, 14), se réservant d’ailleurs de déterminer lui-même la rigueur et la durée de la peine (Am., III, 12 ; V, 3 ; IX, 8-15).
Osée, dont l’attention se concentre presque entièrement sur Israël, tient pourtant à l’occasion le même langage (Os., VII, 12 ; VIII, 3, 10 ; X, 5, 6 ; XI, 5 ; XIV, 2-9). Au temps d’Isaïe, les Assyriens sont revenus au premier plan ; depuis l’avènement de Téglath-Phalasar, ils ont repris leurs traditions de guerres et de victoires ; ils sont une menace perpétuelle pour Israël et Juda. C’est avec cet empire qui, pour le moment, résume toute la puissance des nations étrangères, que Yahweh doit se mesurer.
Isaïe n’hésite pas. Il abandonne aux Assyriens le royaume prévaricateur de Samarie (Is., IX, 7-X, 4 + V, 25-30 ; XVII, 1-11 ; XXVIII, 1-4). Mais il en va autrement à propos de Juda. Celui-ci est sans doute, lui aussi, coupable, et Yahweh se servira d’Assur pour le châtier (Is., I, 1-9 ; VI, 9-13 ; VII, 17-20 ; X, 5, 6).
Mais quand la sentence sera exécutée, Yahweh se retournera contre Assur qui, dans son orgueil, attribue à ses propres forces les succès qu’il lui procure et qu’il a prédits (Is., X, 7-19 ; XXXVII, 26, 27) ; il humiliera Assur et sauvera Juda (Is., XXXVII, 28-35). C’est surtout à propos de l’invasion de Sennachérib qu’Isaïe prononça ces pages, qui élèvent si haut la suprématie universelle de Yahweh. On sait que l’événement justifia la prédiction du voyant (Is., XXXVII, 36-38), et l’on peut comprendre jusqu’à quel point l’idée monothéiste parut confirmée et agrandie aux yeux du peuple. Il faut aussi mentionner à ce sujet les oracles sur les nations (Is., XIII-XXIII), dont une partie au moins est universellement traitée comme authentique.
Jérémie ne pouvait revenir en arrière ; il parla comme Isaïe ; il exprima ses convictions surtout à propos des invasions de Nabuchodonosor (Jer., IV, 5-31 ; VI, 1-9, 22-30 ; VII, 29-VIII, 3, etc. ; XXI, 3-10 ; XXIV, 8-10 ; XXV, 1-14 ; XXVII, 12-22 ; XXVIII ; XXIX ; etc. ; cf. aussi XXVII, 1-11 ; XXV, 15-38 et le groupe d’oracles contre les nations XLVI-LI).
Les oracles de Sophonie contre les païens (So., II, 1-10), de Nahum sur Ninive (Na., I-III), d’Habacuc sur les Chaldéens (Hab., I, 11) sont pareillement à alléguer. γ) Cet empire universel sur le monde physique et sur les nations prouve la transcendance de Yahweh. Elle s’exprime dans tous ces prophètes, par la formule traditionnelle « Yahweh des armées » (Am., III, 13 ; IV, 13 ; V, 14, 15, etc. ; Os., XII, 6 ; Is., I, 9, 24 ; II, 12 ; III, 1, 15 ; V, 7, 9, 16, 24, etc. ; Mich., IV, 4 ; Jer., II, 19 ; V, 14 ; VI, 6 ; VII, 3, etc. ; So., II, 9, 10 ; Na., II, 14 ; III, 6 ; Hab., II, 13). Toutefois, c’est la vision inaugurale d’Isaïe (Is., VI) qui la met davantage en relief.
Le Seigneur (’Adonay), vêtu d’habits royaux, entouré d’êtres au nom mystérieux de séraphins ou brûlants, ébranlant la demeure où il apparaît et la remplissant de fumée, inspirant à Isaïe, témoin du spectacle, la sensation d’un danger mortel, est véritablement le Très Saint, isolé, séparé, inaccessible. Mais qu’il ne s’agisse pas seulement d’une sainteté physique, les paroles d’Isaïe et son attitude le disent assez : son épouvante provient de la conscience de son péché et se calme dès qu’un séraphin lui a annoncé sa purification (Is., VI, 5-7). On comprend dès lors le sens de l’expression « Saint d’Israël » qui revient onze fois dans Is., I-XXXIX, treize fois dans Is., XL-LXVI, et que l’on retrouve seulement six fois en dehors de ce livre.
c) Attributs divins ; caractère moral du monothéisme. — Impossible de parler de Yahweh, de faire valoir ses droits, sans mentionner fréquemment ses attributs, ou au moins y faire allusion. Les prophètes du huitième et du septième siècles n’y manquent pas ; il semble même que, soit à raison des circonstances particulières dans lesquelles il prêchait, soit à raison de son caractère individuel, chacun ait eu mission de faire valoir un attribut particulier.
α) Aux yeux de tous, Yahweh est un Dieu vivant et éminemment personnel. Les affirmations sont précises à cet égard (Is., XXXVII, 17 ; Jer., X, 10 ; XXIII, 36 ; Os., II, 1), consacrées par les formules de serment que Yahweh lui-même profère (Jer., XXII, 24 ; XLVI, 18 ; Ez., V, 11 ; XIV, 16, 18, 20 ; XVI, 48 ; XVII, 16 ; etc. ; So., II, 9) ou que l’on prononce en son nom (Jer., IV, 2 ; V, 2 ; XII, 16 ; XVI, 14, 15 ; XXIII, 5, 8 ; XXXVIII, 16 ; XLIV, 26 ; Os., IV, 15).
Cette vie et cette personnalité de Yahweh se manifestent surtout dans les rapports qu’il entretient avec les individus. On peut mentionner la manière dont, en Osée, il traite avec Israël personnifié comme son épouse (Os., I ; II, 8, 9, 11-19, 21, 22, etc. ; cf. Jer., II, 2 ; III, 11-13 ; etc.). On peut insister plus justement encore sur ces visions inaugurales dans lesquelles Dieu s’entretient véritablement avec le prophète (Is., VI ; Jer., I). Mais nulle part le sens de la personnalité divine n’est plus vif que dans Jérémie ; le prêtre d’Anathoth sent perpétuellement que Yahweh est tout près de lui, qu’il peut s’entretenir avec lui, lui confier ses préoccupations et ses peines, entendre ses réponses et ses encouragements ; sa prière revêt la forme d’un véritable dialogue (Jer., VII, 16-19 ; XI, 18-28 ; XII, 1-6 ; XIV-XV ; XVII, 14-18 ; XVIII, 19-23 ; XX, 7-18).
β) Osée et Jérémie font une place spéciale à la bonté divine ; elle a présidé aux premiers rapports de Yahweh avec son peuple (Os., IX, 10 ; XI, 1-4 ; Jer., II, 2-7), elle ne s’est jamais démentie (Os., II, 10) ; après que la justice aura fait son œuvre, c’est la bonté qui inspirera à Yahweh le pardon et assurera la restauration du peuple (Os., XI, 8-11, surtout 9 ; Jer., XXXI, 2, 3, 20 ; XXXIII, 11).
γ) Isaïe s’attache davantage à la sagesse et à l’autorité avec lesquelles Yahweh gouverne le monde ; il les voit spécialement à l’œuvre dans les péripéties de la guerre de Phacée et de Rasin contre Juda (Is., VII, 1-9 ; VIII, 1-4) et dans l’expédition de Sennachérib (Is., X, 5, 6, 12, 15-19, 24 sq., 28-34 ; XXXVII, 26-29, 33, 34). Aussi réclame-t-il du peuple la foi et la confiance (Is., VII, 9 ; XXVIII, 16 ; XXX, 15), se moquant du recours aux moyens humains de défense (Is., XXII, 8-13), blâmant énergiquement ces alliances politiques qui, en même temps qu’elles témoignent d’un manque de foi, constituent un danger pour la religion (Is., XXIX, 15, 16 ; XXX, 1-17 ; XXXI, 1-3 ; cf. Os., V, 13 ; VII, 8, 9, 11, 14, 16).
δ) Mais tous ces prophètes insistent d’un commun accord sur l’attribut qui, plus que tous les autres, met en relief le caractère moral du monothéisme hébreu : la justice. — αα) La justice de Yahweh se manifeste d’abord dans l’idéal moral qu’il impose à son peuple et qui se traduit par les censures que les prophètes prononcent contre les désordres de toute sorte qui règnent en Israël et en Juda.
Amos s’en prend aux riches dont il blâme le luxe (Am., III, 12, 15 ; V, 11 ; VI, 1, 8, 11), les folles jouissances (Am., IV, 1 ; VI, 4-6), les débauches (Am., II, 7), mais surtout la dureté pour les pauvres (II, 6, 7, 8 ; III, 10 ; IV, 1 ; V, 12 ; VIII, 4-6) ; il dénonce la complicité des juges (Am., V, 7, 10, 15 ; VI, 12). Au temps d’Osée, Israël est en pleine décomposition ; aussi les prévarications de toutes sortes ont-elles droit de cité. De là les jugements sévères du prophète (Os., IV, 1, 2 ; VI, 8 ; VII, 1 ; X, 4 ; etc.), qui s’attaque aux chefs du peuple (Os., IV, 18 ; V, 10 ; VII, 3-7 ; VIII, 4) et aux prêtres (Os., IV, 6, 8, 9, 14 ; VI, 9 ; etc.) ; à noter la censure très vive de l’immoralité (Os., IV, 2, 11, 18, etc.).
En Juda, Isaïe condamne, en même temps que la superstition (Is., II, 6) et l’idolâtrie (Is., II, 8), l’orgueil qui s’appuie sur la richesse et la prospérité du pays (Is., II, 7, 12-17), le luxe des femmes (Is., III, 16-24 ; XXXII, 9-11), l’avarice des riches (Is., V, 8), leurs orgies (Is., V, 11, 12 ; XXII, 13 ; XXVIII, 7, 8 ; cf., à propos d’Israël, XXVIII, 1), leur présomption (Is., V, 18-21), mais aussi leurs injustices envers les pauvres (Is., V, 23 ; cf., à propos d’Israël, X, 1, 2).
Ce dernier thème toutefois tient une bien plus grande place dans Michée, mieux en mesure, à Moréseth, de voir toutes les violences dont les faibles étaient les victimes (Mich., II, 1, 2, 8, 9 ; III, 1-3, 9-11). De ces diverses censures, on trouve l’écho dans Jérémie (Jer., II, 34 ; V, 1-9, 15-19 ; VI, 13 ; VII, 5, 6, 8, 9 ; IX, 1-8 ; etc.).
ββ) La justice de Yahweh éclate dans l’importance qu’il attache à la pratique de cet idéal moral. L’un des traits les plus frappants, dans les écrits de ces prophètes, c’est la censure du culte (Am., IV, 4, 5 ; V, 4, 21-23 ; VII, 8, 9 ; IX, 1 ; Os., IV, 13, 14, 17 ; VI, 6-10 ; Is., I, 10-15 ; Mich., I, 5 ; Jer., II, 23-28, 33 ; III, 1, 2, 6-10 ; V, 19 ; VII, 4-11, 16-19 ; XI, 9-13, etc.).
Sans doute, on peut dire que l’anathème de Jérémie porte surtout sur les hauts lieux, et que leur condamnation s’impose, soit à raison des réformes d’Ézéchias (II Reg., XVIII ; II Chron., XXXI, 1) et de Josias (II Reg., XXII-XXIII), soit à raison de l’accueil que l’on y faisait au syncrétisme religieux (II Reg., XXI, 3, 6 ; XXIII, 5, 8, 10, 13, 15 ; II Chron., XXXIII, 3, 6). À propos d’Osée, on peut aussi remarquer que les sanctuaires étaient à son époque le rendez-vous de toutes les idolâtries et de toutes les débauches. Ces remarques toutefois n’expliquent pas toutes les censures.
Il ne faut pas aller chercher cette explication dans une idée absolument incompatible avec la mentalité de cette époque, et croire que les prophètes condamnent le principe même du culte extérieur et rêvent d’une religion sans temples ni autels. Ce qu’ils blâment, c’est le culte tel qu’on le célèbre sous leurs yeux. Et s’ils le proclament indigne de Yahweh, désagréable à Yahweh, c’est parce qu’il n’est pas accompagné de la pratique de la justice, c’est parce qu’on prétend, en Israël comme chez les peuples païens, en faire le tout de la religion, alors qu’au regard du vrai Dieu, la pratique de la justice prime le reste.
La pensée des prophètes est, à cet égard, on ne peut plus claire (Am., V, 6, 7, 14, surtout 24 ; Os., VI, 6 ; VIII, 13 ; Is., I, 16, 17 ; Mich., VI, 6-8 ; Jer., VII, 4-11, 21-23 ; XIV, 10-12). C’est en adoptant ce programme que l’on reviendra à l’esprit primitif du culte divin (cf. Am., V, 25 ; Jer., VII, 22, 23).
γγ) Enfin la justice de Yahweh a pour manifestation suprême les jugements qu’il porte contre son peuple. On sait qu’à raison de l’endurcissement d’Israël, de son mépris pour les châtiments qui l’ont déjà atteint et pour la parole des prophètes, ces derniers n’hésitent pas à prédire sa ruine (Am., II, 13-16 ; VIII, 1-3 ; IX, 1-4 ; Os., I, 2-9 ; XIV, 1 ; Is., VI, 9-13 ; Mich., I, 6 ; III, 12 ; Jer., XIV, 13-16 ; XV, 1-9 ; XXVII, 16-22 ; XXVIII ; XXIX, 20-23), à déclarer que, pour le seul triomphe de la justice, Yahweh renoncera, au moins pour un temps, à toute l’œuvre qu’il avait dessein de réaliser en son peuple.
Idée si caractéristique et si élevée que les faux prophètes et les prêtres s’empressent à la combattre (Am., VII, 10-17 ; Mich., II, 6, 7 ; III, 5 ; Jer., XIV, 13-15 ; XXVII, 16-22 ; XXVIII ; XXIX, 24-28). C’est peut-être chez Amos qu’elle reçoit son plus complet développement. Dans le grand jugement initial (Am., I-II), Israël prend, parmi le défilé des nations au tribunal de Yahweh, une place absolument pareille aux autres. Le verdict qui le condamne est formulé dans les mêmes termes que pour les autres peuples. La matière du jugement, elle aussi, est pareille : aux nations, Yahweh reproche, non d’avoir ignoré son nom, mais d’avoir violé les grandes lois de la justice et de l’humanité (Am., I, 3, 6, 9, 11, 13 ; II, 1) ; il ne censure pas autre chose en Israël (Am., II, 6-8). Les arrêts sont semblables (Am., I, 4, 6, 7, 8, 10, 12, 14, 15 ; II, 2, 3, comparés avec II, 13-16).
C’est affirmer qu’en présence des grandes lois de la conscience, Israël est au même rang que toutes les autres nations (cf. Am., IX, 7). Amos va pourtant plus loin encore. Lorsqu’il prononce sur Israël la sentence de condamnation, il lui rappelle les faveurs dont Dieu l’a comblé, surtout à ses origines (Am., II, 9, 10), les lumières et les exemples qu’il lui a ménagés (Am., II, 11). C’est pour accentuer davantage la culpabilité du peuple ingrat (Am., II, 12) ; c’est pour conclure que, loin de lui être un titre à miséricorde, les privilèges dont il a abusé lui vaudront un châtiment plus sévère (Am., III, 2).
δδ) Les prophètes du huitième siècle n’ont guère envisagé la justice de Yahweh que dans ses rapports avec le peuple. C’est surtout au temps de Jérémie que l’on commence à prêter une attention plus grande aux individus. L’intimité de ses relations avec son Dieu, l’opposition que sa sincérité, son zèle pour le bien lui attirent de la part du plus grand nombre de ses compatriotes, préparent ce prophète à comprendre que le sort d’un individu n’est pas nécessairement solidaire du sort réservé à une famille ou à une nation. Aussi aura-t-il mission de proclamer ce principe sur lequel Ézéchiel insistera tant : que les fils ne porteront pas la peine des fautes de leurs pères, mais qu’un chacun ne sera puni que pour ses propres iniquités (Jer., XXXI, 29, 30).
4° Le monothéisme depuis Moïse jusqu’au neuvième siècle
4° Le monothéisme depuis Moïse jusqu’au neuvième siècle. — Bien qu’ils ne l’aient pas formulée avec autant de précision ni d’éclat que le Deutéronome ou Is., XL-LXVI, les écrits des prophètes préexiliens nous fournissent les éléments d’une doctrine complète du monothéisme moral. Sans aucun doute, on y découvre des traces évidentes de développement et de progrès ; il n’en est pas moins vrai que les grandes lignes du tableau remontent jusqu’à Élie.
Or ces prophètes, loin de se poser en novateurs, prétendent tout simplement rappeler au peuple des vérités qu’il devrait savoir, mais que dans la pratique il a oubliées ; ils entendent n’être autre chose que les échos d’une tradition très sûre et qui remonte jusqu’aux origines. Peut-on justifier leur prétention ?
A. — Moïse. — Les critiques distinguent, on le sait, quatre documents dans le Pentateuque : le Yahwiste, l’Élohiste, le Deutéronome et le Code sacerdotal. Nous avons vu que la plupart des critiques étrangers à l’Église placent la composition du Deutéronome au septième siècle. Le Code sacerdotal est, d’après eux, plus récent encore et, en grande partie, postexilien. Quant au Yahwiste et à l’Élohiste, documents prophétiques, ils ne sont pas antérieurs au dixième siècle.
Nous sommes loin de l’époque de Moïse. Toutefois les mêmes critiques, si l’on excepte ceux d’extrême gauche, ne doutent pas que l’on puisse s’appuyer sur les traditions consignées dans ces documents, dans les deux derniers surtout, pour reconstituer les grandes lignes de l’œuvre de Moïse. Nous pouvons donc, au moins provisoirement, nous placer sur ce terrain.
a) Le fait qui domine la période mosaïque est, au moment de la fondation du peuple d’Israël, l’établissement du lien unique qui le rattachera à Yahweh.
α) D’après le document yahwiste, le culte de Yahweh remonterait aux temps antédiluviens (Gen., IV, 26), aurait été pratiqué par Noé (Gen., VIII, 20-22) ; rien a priori n’empêche qu’il se soit conservé en dehors de cette race patriarcale qui, en tant de circonstances, le pratique avec une vraie ferveur (Gen., XII, 1-3, 6-8 ; XV, 6-11, 17, 18, etc.). Dans la révélation du buisson ardent (Ex., III, 2-4), Yahweh déclare qu’il est prêt à venir au secours du peuple pour le faire sortir d’Égypte et l’introduire dans le pays promis aux pères (Ex., III, 7-9) ; autrement dit, il se propose de présider à la transformation qui, de la famille de Jacob, fera une nation ayant sa patrie et son séjour déterminé.
β) Dans l’Élohiste, le but des interventions divines apparaît le même que dans le Yahwiste (Ex., III, 10, 12). Seulement Yahweh manifeste, en outre, le nom sous lequel il veut être honoré désormais, son nom pour jamais, son mémorial pour les générations (Ex., III, 15). Ce qui ne veut pas dire que Yahweh soit un Dieu nouveau pour la famille de Jacob (Ex., III, 6), ni que son nom ait été jusque-là totalement ignoré ; ce qui est nouveau, c’est l’importance donnée à ce nom (cf. Ex., III, 14), qui sera à l’avenir le vrai nom de Dieu pour les fils d’Israël.
γ) Le document sacerdotal dit bien (Ex., VI, 2, 3) que Yahweh apparaissait aux pères en El Sadday, qu’il ne se faisait pas connaître d’eux sous le nom de Yahweh. Si absolue qu’elle paraisse, une telle assertion ne semble pas impliquer l’ignorance complète du nom de Yahweh chez les fils de Jacob.
δ) Il est en somme possible que le nom de Yahweh fût connu en dehors des tribus qui devaient constituer essentiellement la nation israélite, par exemple chez les Cinéens ou Qénites (Ex., XVIII, 9-12, J et E). Ce qui est certain, c’est que ce nom était déjà en honneur chez une partie des familles de la race de Jacob, notamment sans doute chez ces fils de Lévi qui jouiront toujours d’une situation prépondérante dans son culte.
ε) Mais à partir de l’Exode, ce nom, très précis, très personnel, remplacera les appellations génériques et vagues sous lesquelles le Dieu des pères était honoré. Ce nom groupera les tribus pour la sortie d’Égypte ; il maintiendra entre elles un lien lorsque, dans le désert, le hasard des migrations les dissociera ; il les groupera à nouveau pour la conquête du pays qu’elles convoitent ; c’est lui aussi qui rattachera à la nation les divers éléments étrangers qui voudront s’y associer (Ex., XII, 38 ; Num., X, 29-32 ; cf. Jud., I, 16).
Bref, le nom de Yahweh prend une place essentielle aux origines de la nation israélite ; c’est par lui que ses divers éléments sont unis ; il est le garant de leur permanence dans l’unité ; c’est vraiment par lui que le peuple existe. Israël est une unité religieuse avant d’être une unité nationale, et c’est le cas de rappeler le mot de M. Hehn : « La coalition du Sinaï est l’amphictyonie des adorateurs de Yahweh. »
b) α) Si tel est le lien qui unit Yahweh à Israël, tout relâchement de ce lien aura pour conséquence un affaiblissement proportionné de la vie nationale. Israël ne saurait, sans détriment pour sa propre existence, surtout à une date où elle est encore précaire, partager son culte entre Yahweh et d’autres dieux : Yahweh doit lui apparaître essentiellement jaloux, ainsi qu’il est dit dans le Décalogue (Ex., XX, 3, 5).
La situation ne changera pas quand le peuple entrera en Canaan, et rien ne mettrait davantage son avenir en péril que la séduction du culte de Baal, ainsi que le déclare le Deutéronome (Deut., VII, 4 ; XII, 2, 3). Dès l’origine donc s’affirme, comme nécessairement, l’exclusivisme de Yahweh. Mais, en même temps, son caractère et sa transcendance se manifestent.
β) Le fait même qu’il porte un nom propre contribue déjà à lui assurer une personnalité très tranchée et très vivante. De plus, il se distingue nettement de ces divinités naturistes qui émergent si peu au-dessus des phénomènes qu’elles personnifient. Israël ne l’honore pas comme le Dieu d’un pays déterminé, puisqu’au moment où il entre en relation avec lui, il est encore sans patrie. Bien que les manifestations du Sinaï aient pour cadre une série de prodiges qui rappellent l’orage ou même l’éruption volcanique (Ex., XIX, 16-19 ; cf. Ez., I, 4 ; Ps., XVIII, 8-16 ; XXIX), Israël n’adore pas Yahweh comme le principe de tels ou tels phénomènes célestes ou terrestres. Il l’adore à la suite d’une intervention personnelle, qui a pris place à un moment déterminé de l’histoire et dans laquelle Yahweh a fait acte d’intelligence et de volonté, de sentiments analogues à ceux qui caractérisent l’être le plus personnel et le plus vivant ici-bas, l’homme.
γ) La manière dont Yahweh se manifeste sur la montagne ou dans le buisson montre à quelle distance il se tient de la nature et de l’humanité ; seuls quelques privilégiés peuvent l’approcher (Ex., III ; XIX, 10-15, 21), et moyennant des précautions particulières (Ex., III, 5 ; XIX, 22). D’ailleurs, il ne revêt dans son apparition aucune figure que l’on puisse caractériser (Deut., IV, 15) ; on use, pour en parler, de termes vagues, tels que la gloire (Ex., XVI, 7, 10 ; XXIV, 16, 17 ; XXXIII, 18, 22), la face (Ex., XXXIII, 14, 15 ; cf. XXXIII, 20, qui sans doute explique XXXIII, 11) ; ou bien l’on fait intervenir l’ange de Yahweh, forme plus précise, il est vrai, mais qui déjà n’est plus tout à fait identique à Yahweh lui-même (Ex., III, 2 ; XXIII, 20 ; XXXIII, 2).
Aussi le Dieu d’Israël interdit-il qu’on le représente sous quelque forme que ce soit (Ex., XX, 4 ; XXXIV, 17 ; Deut., IV, 15-18 ; V, 8). Il ne reconnaît qu’un symbole légitime de sa présence, l’arche qui trouve place en son sanctuaire officiel et ne peut prêter à équivoque. Notons encore ce fait très caractéristique, en rapport avec la transcendance de Yahweh : seul peut-être entre tous les dieux, il n’a pas de déesse parèdre. Enfin, il affirme sa supériorité en disposant, en faveur de son peuple, des territoires dont les autres dieux sont censés les maîtres (Num., XXI, 21-35 ; Deut., II, 26-III, 5) ; comme les événements justifient ses prétentions, les Israélites en garderont le souvenir, et leurs ennemis en ressentiront de l’effroi (Jos., II, 9-11 ; cf. IX, 9, 10).
c) La plupart des exégètes reconnaissent que le fond au moins des préceptes du Décalogue remonte à Moïse. Or les commandements dits de la seconde table (Ex., XX, 12-17) représentent ce qu’il y a de plus essentiel dans l’idéal moral si cher aux prophètes du huitième siècle, et ils en font la règle, non seulement des actes extérieurs, mais des pensées elles-mêmes et des sentiments (Ex., XX, 17).
Beaucoup de critiques font aussi remonter aux temps mosaïques, sinon la rédaction, au moins la forme traditionnelle d’une partie du Code de l’alliance (Ex., XX, 22-XXIV, 3) ou du petit Code yahwiste de la rénovation de l’alliance (Ex., XXXIV, 10-27). On a pu rapprocher ces deux documents du code de Hammurapi. Si la loi babylonienne atteste une civilisation plus avancée, la loi israélite témoigne d’un sens religieux et moral plus élevé ; en entremêlant les préceptes moraux et les ordonnances religieuses, le Décalogue, le Code de l’alliance, comme aussi le Deutéronome, expriment déjà cette idée sur laquelle reviendront si souvent les prophètes : dans la religion de Yahweh, le culte extérieur est absolument inséparable de l’observance morale.
B. — Au temps des Juges et des premiers rois. — a) Comme l’atteste le livre des Juges (Jud., II, 10-19 ; III, 7, 12 ; IV, 1 ; X, 6 ; XIII, 1), la période de l’établissement en Canaan fut un temps de dégénérescence religieuse. Sur la terre de Baal et d’Astarté, les Israélites se laissèrent entraîner à leurs autels (Jud., II, 11, 13 ; III, 7 ; X, 6). En même temps, ils admirent dans le culte de Yahweh des emblèmes et des usages empruntés aux rites païens : éphod (Jud., VIII, 24-27), objets cultuels du sanctuaire de Michas (Jud., XVII, 2-5), sacrifices humains (Jud., XI, 31) ; par surcroît, l’influence cananéenne amollit singulièrement les mœurs.
Mais tandis que la masse apostasie et, en adoptant les usages du pays, risque de perdre le sens de sa vie nationale, des âmes plus élevées gardent fidèlement la religion du Sinaï. Aussi, quand le danger est particulièrement menaçant, c’est au nom de Yahweh que les libérateurs soulèvent les tribus pour un effort commun (Jud., IV, 6, 9, 14 ; V, 31 ; VII, 18). Avant de partir en guerre, Gédéon détruit l’autel de Baal (Jud., VI, 25-32).
Quant à la manière dont Jephté parle de Chamos de Moab (Jud., XI, 24), on pourrait lui trouver des analogies dans des livres qui sûrement ne sont pas suspects d’hénothéisme (Deut., IV, 19 ; XXXII, 8, d’après le grec) ; on pourrait dire aussi que Jephté emploie ici le langage communément reçu ; il n’est pas nécessaire d’ailleurs de prouver que tous les juges avaient des idées orthodoxes. D’autre part, après que les Hévéens de Gabaon se sont unis à Israël (Jos., IX), leur haut-lieu devient l’un des principaux sanctuaires de Yahweh (I Reg., III, 4). Enfin, même au temps des Juges, la résidence de l’arche demeure le premier lieu de culte en l’honneur du Dieu d’Israël (Jos., XVIII, 1 ; Jud., XXI, 19 ; I Sam., I, 9 sq.).
b) α) C’est au nom de Yahweh que les Juges s’efforçaient de ranimer dans les tribus le sentiment de l’unité nationale. C’est aussi en son nom que fut réalisée l’institution qui devait rendre cette unité plus compacte et plus stable. Les deux premiers rois sont sacrés par un prophète de Yahweh (I Sam., X, 1, 17-27 ; XVI, 12, 13) ; la charte de la royauté est déposée devant Yahweh (I Sam., X, 25). Rien n’indique que, pendant le règne de Saül, les Israélites aient associé d’autres divinités à leur Dieu national. Quant à David, il s’empresse, après avoir conquis Jérusalem (II Sam., V, 6-9), d’y transporter l’arche (II Sam., VI) ; il ne fait en cela que préparer la voie à l’entreprise qui remplira les premières années du règne de Salomon, la construction du Temple (I Reg., V-VIII).
On peut dire que Yahweh règne en maître, bien que certaines pratiques (I Sam., XIX, 13) puissent trahir des influences étrangères. Ces influences eurent des résultats bien plus fâcheux lorsqu’à la fin de son règne Salomon établit, pour plaire aux femmes de son harem, des cultes nettement idolâtriques sur la montagne qui est à l’est de Jérusalem (I Reg., XI, 1-8). Toutefois, cette prévarication prouve, non que Salomon ait théoriquement méconnu le privilège de Yahweh, mais bien plutôt que, dans sa conduite, il a manqué de fermeté. Plusieurs de ses successeurs suivirent ces errements (I Reg., XIV, 22-24 ; XV, 3 ; II Reg., VIII, 18, 29) ; mais la tradition orthodoxe subsistait au milieu de ces abus et préparait dans les rois fidèles des réformateurs zélés (I Reg., XV, 11-13 ; XXII, 43, 47). Le culte de Yahweh était même si profondément implanté dans le peuple qu’au moment du schisme Jéroboam I ne songea nullement à inaugurer une autre religion ; il se borna à élever des sanctuaires rivaux de celui de Jérusalem (I Reg., XII, 26-33).
β) La transcendance de Yahweh, que l’épisode du séjour de l’arche au temple de Dagon (I Sam., V-VI) met en singulier relief, trouve son expression sensible dans la disposition même du Temple salomonien ; l’arche est isolée au fond du Saint des Saints (I Reg., VIII, 6), et de spacieux parvis en écartent tout ce qui est impur. Les rois fidèles comprennent d’ailleurs que leur Dieu a d’autres soucis que celui d’une sainteté toute extérieure : par exemple, ils bannissent du Temple comme indigne de Yahweh ce personnel obscène, très en honneur dans les sanctuaires sémitiques et qui, de temps à autre, trouvait accueil à Jérusalem (I Reg., XV, 14-15 ; XXII, 47). D’autre part, l’épisode de la pythonisse d’Endor (I Sam., XXVIII, 7-25) montre que le Dieu d’Israël est hostile aux superstitions les plus accréditées.
γ) La religion de Yahweh prétend aussi à cette époque avoir prise sur la vie tout entière. Déjà au temps des Juges, le châtiment du meurtre injuste prenait la forme d’un acte de culte (Jud., XX, 18, 23, 26-28, 35). À l’époque de Samuel, les blâmes formulés au sujet des fils de Héli (I Sam., II, 12-17, 22-36), les reproches adressés à Saül (I Sam., XIII, 8-14) attestent que Yahweh attend de son peuple autre chose que les rites extérieurs.
Toutefois le triomphe du monothéisme moral, c’est l’épisode de la rencontre du prophète Nathan avec David, après le meurtre d’Urie (II Sam., XI-XII). La scène rappelle celle de la vigne de Naboth (I Reg., XXI, 1-24). Aucun doute n’est possible : aux regards de Yahweh, les rois n’ont aucun privilège en ce qui concerne le respect de la foi conjugale, de la vie humaine et de la justice.
5° Les Patriarches
5° Les Patriarches. — A. La Genèse ne se présente pas à nous comme une histoire complète et suivie de l’époque patriarcale, non plus que des origines du monde et de l’humanité ; elle a plutôt pour objet de nous retracer la physionomie générale de ces périodes lointaines, et elle le fait à l’aide de souvenirs fragmentaires et épisodiques. Il faut de plus reconnaître que ces souvenirs n’ont été consignés par écrit qu’après une transmission traditionnelle fort longue, du moins pour certains sujets. Il convient donc, ici plus qu’ailleurs, que l’apologétique s’attache surtout aux traits principaux et aux grandes lignes.
B. — a) Le document yahwiste nous est conservé en des fragments qui nous font remonter jusqu’à la création. Dès le premier jour de leur existence, Yahweh s’est manifesté à Adam et à Ève ; au paradis terrestre, ceux-ci sont demeurés fidèles, pendant un temps d’ailleurs indéterminé, à celui avec lequel ils pouvaient s’entretenir à leur gré. Sous le poids du châtiment de leur faute, nos premiers pères n’ont pas perdu le souvenir de celui qui, au moment même où il les punissait, leur avait annoncé la défaite du tentateur ; instruits par eux, leurs fils, Caïn et Abel, offraient, quoique avec des sentiments fort divers, des sacrifices au vrai Dieu (Gen., IV, 3-7). C’est avec leur petit-fils Énos que l’humanité commença d’honorer Dieu sous le nom de Yahweh (Gen., IV, 26).
L’apostasie générale de l’humanité fut punie par le déluge ; mais, à cause de sa fidélité, Noé trouva grâce devant Dieu (Gen., VI, 8), et, après le cataclysme, il présida à la reprise du culte divin (Gen., VIII, 20-22). La bénédiction de Sem (Gen., IX, 26) paraît marquer que la race de ce fils de Noé gardera plus fidèlement, au milieu des peuples répandus sur la terre, le nom du vrai Dieu ; mais le document yahwiste ne nous dit plus rien des vicissitudes religieuses de l’humanité jusqu’à la vocation d’Abraham.
On connaît le beau récit de la création par lequel débutent la Bible et le Code sacerdotal. Il aboutit, à son tour, à la manifestation du vrai Dieu au premier couple humain. Les récits du paradis terrestre et de la chute ne nous ont pas été conservés dans ce document ; par de sèches généalogies, il nous conduit directement au déluge, et Noé nous est présenté comme un homme juste, intègre et marchant avec Dieu (Gen., VI, 9). C’est en sa personne qu’après la sortie de l’arche, Dieu rétablit son alliance avec l’humanité (Gen., IX, 1-17). Après quoi, le Code sacerdotal ne nous fournit plus, pour les temps antérieurs à Abraham, que des nomenclatures généalogiques.
Nous n’avons aucun fragment des récits de l’Élohiste sur les temps antérieurs aux patriarches. Mais, dans son discours d’adieu, qui appartient à ce document, Josué dit aux Israélites que leurs pères, Tharé, père d’Abraham et de Nachor, habitaient de l’autre côté du fleuve et servaient des dieux étrangers (Jos., XXIV, 2) : comme si, peu de temps après le déluge, il y avait eu une nouvelle apostasie générale de l’humanité ! Ce serait alors, semble-t-il, qu’auraient pris naissance les diverses religions païennes et les superstitions.
À partir de ce moment, Dieu aurait renouvelé son œuvre par l’éducation d’une famille spéciale à laquelle il aurait conféré l’insigne honneur de porter à toutes les nations la bénédiction de la vraie religion.
b) Les documents sont unanimes pour affirmer que les patriarches n’honoraient qu’un seul Dieu. Encore faut-il s’entendre. Il serait inexact de dire que les textes nous présentent purement et simplement les ancêtres d’Israël comme des monothéistes (cf. Gen., XXXV, 2-4). Il n’est au fond question que des « pères », d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de ses douze fils. Tout en admettant que leur influence ait dû rayonner autour d’eux, on peut les considérer comme représentant une élite et tenant, à cet égard, la place que les prophètes tiendront plus tard.
Les patriarches témoignent de leur foi envers le seul Dieu en lui élevant des autels ; ils choisissent de préférence les endroits qu’ils fréquentent le plus souvent au cours de leurs migrations. D’ordinaire même, ce sont des apparitions qui leur marquent le lieu où Dieu veut être honoré. Ainsi s’explique l’origine de beaucoup de sanctuaires qui devaient être célèbres en Israël : Sichem (Gen., XII, 6, 7, J ; XXXIII, 18-20, E) ; Béthel (Gen., XII, 8, J ; XIII, 4, J ; XXVIII, 13-16, J ; XXVIII, 11, 12, 17-22, E ; XXXV, 1, 7, E ; XXXV, 9-15, P), Mambré (Gen., XIII, 18, J ; XVIII-XIX, J), Bersabée (Gen., XXVI, 24, 26, J ; XLVI, 1-4, E).
Nous avons déjà fait remarquer que ce Dieu des patriarches est désigné, tantôt par le nom commun d’Elohim (E), tantôt par celui d’El Schadday (P), tantôt enfin par celui de Yahweh ; les textes n’excluent pas l’hypothèse d’après laquelle chacun de ces noms aurait prévalu en certains temps ou en certaines tribus. Quel que soit son nom, ce Dieu apparaît déjà comme jaloux, et, pour lui rendre un hommage agréable, on veille à écarter du camp les dieux étrangers (Gen., XXXV, 2-6, E).
Déjà aussi l’on est invité à regarder comme indignes de son culte des rites alors fort en usage, tels que les sacrifices humains (Gen., XXII, 1-14, E). La morale se ressent encore de la rudesse des temps ; mais l’on rejette les fautes qui portent un plus grand préjudice à l’honneur de la famille, l’adultère (Gen., XII, 10-20, J ; XX, 1-18, E ; XXVI, 7-11, J), l’inceste (Gen., XXXVIII, 3-30, J) ; on attache un grand prix à la fidélité à la parole donnée au nom de Dieu (Gen., XXVII, 1-40, surtout J ; XXXI, 44-54, JE), etc.
C. — a) Sur tout ce qui se rattache à la révélation primitive et, dès lors, au monothéisme primitif, cf. J. Brucker, Genèse, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, notamment l’article intitulé Preuve du caractère historique des premiers chapitres de la Genèse, Objection générale, col. 279-283.
b) À propos de la religion des patriarches, on peut faire valoir les considérations suivantes. α) Les ancêtres d’Israël ne dressaient pas seulement leurs tentes dans les steppes, loin des sédentaires ; le mouvement régulier de leurs campements les amenait à passer et à séjourner dans cette terre de Canaan, si féconde en ressources pour eux et leur bétail, et dont finalement ils devaient subir l’attrait à un si haut point. Or, dès cette époque, une population résidait en Palestine, venant des mêmes régions que les patriarches, présentant avec eux de nombreuses affinités ethniques. Ces Cananéens avaient déjà leurs sanctuaires célèbres, leurs symboles religieux, leurs rites pompeux. Les patriarches passaient près de ces hauts lieux, et il est au moins possible que plusieurs des autels érigés par eux aient eu quelque affinité locale avec ceux des anciens habitants.
Mais si les mêmes raisons qui avaient jadis assuré le prestige de ces montagnes majestueuses, de ces forêts mystérieuses, de ces arbres vénérés, exerçaient leur attrait sur les patriarches, la Bible dit expressément que ceux-ci y honoraient leur Dieu, que ce Dieu consacrait les autels par ses apparitions. Nous pouvons, sans rien exagérer, voir en ces faits une forme de cette antipathie qui écarte le nomade du sédentaire et de ses coutumes relâchées. Les ancêtres d’Israël nous en fournissent d’autres exemples, comme l’attestent les récits des mariages d’Isaac avec Rébecca (Gen., XXIV), de Jacob avec Lia et Rachel (Gen., XXVIII, 10-XXIX, 30). Il va de soi d’ailleurs que ces sentiments régnaient avec plus de délicatesse en l’âme des grands cheikhs que dans la masse.
β) L’antipathie du nomade pour le sédentaire explique que les patriarches n’aient pas adopté les « dieux étrangers » ; elle ne suffit pas à rendre compte de cette autre attestation de la Bible que les patriarches n’adoraient qu’un seul Dieu. Mais l’on peut invoquer d’autres arguments à l’appui de cette attestation. Rien de plus conforme à l’esprit moderne que de faire appel à cette loi de continuité qui invite à chercher dans le passé les racines d’une institution importante ; l’histoire de la révélation nous invite de son côté à reconnaître que l’action divine ne se produit pas en de violents soubresauts.
Certes l’œuvre accomplie par Moïse occupe une place de choix parmi les initiatives que signale l’histoire des religions. Mais ce n’est pas une raison pour s’abstenir de lui chercher des antécédents. On conçoit moins bien, en effet, que ce grand fondateur ait pu grouper les tribus dans le culte d’un seul Dieu, si auparavant chacune d’elles en avait adoré plusieurs : l’unité religieuse et nationale pouvait aussi bien se faire, à tout prendre, sur la base du polythéisme que sur celle du monothéisme ; de nombreux exemples sont là pour le prouver.
On conçoit mieux aussi que l’accord se soit fait sur le nom de Yahweh si ces tribus avaient auparavant une certaine conscience que, sous des noms divers peut-être, elles honoraient le même Dieu, que, dès lors, rien n’empêchait, en vue de conférer à ce Dieu une personnalité plus accentuée et à Israël une plus grande unité, d’adopter définitivement un nom déjà en vogue sans doute en certains milieux. Enfin, si Yahweh est demeuré solitaire dans sa transcendance, on peut assez légitimement en conclure qu’auparavant les patriarches, tranchant en cela sur le reste des nomades eux-mêmes, n’attachaient pas à leur dieu de divinité parèdre. À supprimer ces antécédents, on peut grandir extraordinairement la personnalité de Moïse ; mais, avec un sens beaucoup plus juste des réalités, la Bible, sans rien sacrifier de l’œuvre de ce grand fondateur, veille à ne pas l’isoler complètement du passé.
III. Origine du monothéisme juif
1° Le monothéisme juif, fait unique dans l’histoire des religions
III. Origine du monothéisme juif. — 1° Le monothéisme juif, fait unique dans l’histoire des religions. Ce qui contribue tout d’abord à donner une haute idée du monothéisme juif, ce qui prépare à l’intelligence de ses origines, c’est la constatation de ce fait qu’il est sans pareil dans l’histoire des religions.
A. Chez les Cananéens. — Pour juger de la supériorité de la religion d’Israël, le véritable terme de comparaison serait à chercher parmi les peuples qui ont eu sensiblement la même importance, ont vécu dans le même milieu, et qui appartiennent à la même race. Tels sont les Cananéens, qui comprennent : les peuplades auxquelles les Hébreux disputèrent le sol qu’ils devaient occuper ; les petits royaumes qui entouraient le pays d’Israël, Édom, Moab, Ammon ; les Phéniciens.
a) Deux noms dominent la religion des Cananéens, ceux de Baal et de sa parèdre Astarté. Le premier, au moins, n’a rien d’un nom propre. C’est une épithète qui signifie maître, possesseur ; comme d’ailleurs une foule d’endroits, une foule de phénomènes, se réclament d’un maître particulier, le nombre des Baals est illimité et nous sommes en plein polythéisme.
b) Dieux de la nature, les Baals se distinguent à peine des forces qu’ils symbolisent ; ils n’ont pas de personnalité bien tranchée ; à plus forte raison ne saurait-on parler de leur transcendance. c) Déesses de la volupté, les Astartés favorisent, jusque dans les sanctuaires, les désordres moraux les plus hideux ; les prostituées et les efféminés font partie du personnel sacré ; impossible de parler d’idéal moral à propos d’une telle religion.
d) Mélék, autre désignation des dieux cananéens, est, comme Baal, un nom commun ; il signifie roi. Sous une forme emphatique, Milkom, il devient le nom propre du dieu des Ammonites. On peut aussi mentionner les noms propres de Chamos, dieu de Moab, de Qos, dieu d’Édom, même de Dagon d’Asdod. Ces noms propres ont pu concourir à accentuer le caractère personnel des dieux qu’ils désignaient ; mais ils n’ont pu ennoblir leur caractère.
e) Plus avancés en civilisation que les autres Cananéens, les Phéniciens ont un culte plus développé, mais non plus épuré : α) ils retiennent, pour chaque localité importante, les noms de Baal et de sa parèdre Baalat, de Mélék et de sa parèdre Milkat ; β) ils honorent comme dieu particulier El, avec sa parèdre Elat ; γ) ce qui caractérise davantage cette religion, c’est la tendance qu’ont certaines divinités, certains Baals, à prendre une personnalité plus marquée, soit à raison du lieu où on les honore, Melqart de Tyr, Eschmoun de Sidon, Dagon d’Arvad et d’Asdod, soit pour des motifs moins avouables, Astarté ; δ) c’est ensuite la tendance à hiérarchiser le panthéon pour placer à sa tête un Baal suprême ; ε) c’est enfin la facilité avec laquelle on adopte les dieux des pays avec lesquels on est en relations commerciales : Hadad de Syrie, Tammuz-Adonis de Babylonie, Osiris, Isis, Horus d’Égypte, etc. Cf. Hehn, op. laud., p. 104-121 ; Dhorme, Les Sémites, dans Où en est l’histoire des Religions, I, p. 175-187.
f) On demeure, avec tous les Cananéens, en plein polythéisme, et la religion prend un caractère nettement immoral.
B. Chez les Araméens, etc. — a) Les Syriens reconnaissent, à côté de nombreux Baals, le dieu El. Ils se montrent très hospitaliers pour les dieux étrangers, notamment pour les dieux sidéraux de la Babylonie, avec laquelle leurs relations furent toujours si étroites. Ils honorent le dieu Lune Sahar avec sa parèdre Ningal et leur fils Nusku ; Reshef leur vient de Phénicie. Chez eux, comme chez les Phéniciens, le panthéon tend à s’organiser sous un chef suprême. Cf. Hehn, op. laud., p. 121-131 ; Dhorme, op. laud., p. 163-169.
b) Chez les Nabatéens, le panthéon, à la tête duquel est Douschara, dieu-soleil, « maître du monde », avec sa parèdre Manat, renferme des divinités de toute provenance : Allât et Hobal qui viennent des tribus de l’Arabie méridionale, Qos qui vient d’Édom, etc. Cf. Hehn, p. 147-149 ; Dhorme, p. 169-172.
c) Le polythéisme de Palmyre, qui ne nous est connu qu’à une époque récente, nous apparaît moins grossier, peut-être à raison des influences qu’il a subies. Les cultes sidéraux y tiennent une grande place : on honore le soleil, Malak Bel, la lune, Aglibol, l’étoile du matin, Aziz. Cf. Hehn, p. 131-134 ; Dhorme, p. 172 sq. Cf. aussi, pour les Arabes du Nord et du Midi, Hehn, p. 134-146.
d) Une remarque mérite d’attirer l’attention. Chez tous ces peuples, il est des dieux qui dépassent les frontières de chaque nation particulière et tendent à devenir, en quelque sorte, des dieux universels. Il est très naturel, par exemple, que, dans tous les pays où les astres sont en honneur, le soleil soit au premier rang du panthéon. Palmyre, à raison de sa position exceptionnelle, eut une grande influence pour la diffusion de ce culte, qui fut reçu même dans le monde romain.
Mais le dieu dont la fortune fut la plus brillante est Hadad, le dieu de l’orage. Honoré en Assyrie, il est le chef du panthéon syrien, il est le Baal suprême de Phénicie et de Carthage ; « Seigneur des cieux » ou « seigneur du monde », on le retrouve à Palmyre, chez les Nabatéens, chez les Arabes du Safa ; il est identique au dieu hittite Tesehoup ; les taureaux de Béthel eux-mêmes pourraient avoir subi son influence. Est-ce à dire que l’on s’acheminerait vers le monothéisme ? Non, sinon d’une manière très inconsciente. Nulle part Hadad ne prétend à l’exclusivisme.
Jusqu’au terme de leur existence, ces religions demeurèrent polythéistes et, quand le vrai monothéisme se présenta à leurs sectateurs, elles ne purent que disparaître.
C. Chez les Assyro-Babyloniens. — Il est d’autant plus à propos de traiter des Assyro-Babyloniens et des Égyptiens que souvent l’on parle, à leur sujet, d’une influence considérable sur les Israélites. a) Ce qui attire avant tout l’attention, dans la religion du premier peuple, c’est un polythéisme très touffu. Ses dieux sont la personnification des forces de la nature ou encore, à une date peut-être plus récente, la personnification des astres. De là vient qu’à l’origine du moins leur individualité est assez effacée, assez peu distincte du monde qu’ils symbolisent.
Si, dans la suite, à mesure surtout que chacun d’eux est adopté d’une façon plus spéciale comme le patron d’une ville ou d’un État, leur caractère particulier s’accentue davantage, il demeure quand même des indices de leur primitive indécision : beaucoup de traits sont communs à un grand nombre d’entre eux et, dans les hymnes, passent facilement de l’un à l’autre.
b) Autant, sinon plus, que les autres polythéismes, celui de Babylone se montra fort accueillant. Il est formé déjà de deux panthéons primitivement distincts, celui des Sumériens, que l’on peut appeler autochtones, et celui des Sémites envahisseurs. De plus, à mesure que les cités s’unissent, que les petits États se groupent, leurs divinités s’associent, sans que l’on s’aperçoive que, bien souvent, plusieurs d’entre elles représentent exactement la même idée et sont au fond identiques.
c) Mais ce qui, à un moment donné, caractérise davantage le polythéisme babylonien, c’est qu’il s’exprime en un panthéon très savamment organisé. On y saisit l’influence de collèges de prêtres érudits, qui se sont livrés à de profondes spéculations. De là d’abord une mythologie et une cosmologie fort compliquées, traduisant, sous forme de relations entre les dieux, les rapports qu’ont entre eux, les influences réciproques qu’exercent les uns sur les autres, les divers phénomènes, les divers astres qu’ils symbolisent.
d) Un autre effet de cette spéculation nous intéresse davantage : la subordination hiérarchique des êtres célestes. Elle aboutit d’ordinaire à mettre en avant une divinité qui, comme chef du panthéon, occupe un rang tout à fait à part. Diverses influences peuvent contribuer à lui assurer cet honneur : celle de la tradition cosmologique comme pour Anu ; celle de quelque vieux sanctuaire, dont le prestige se maintient alors que la ville où il se trouvait a perdu de son importance ; celle qu’une ville acquiert dans l’association des cités et des États primitivement distincts, Marduk à Babylone, Assur à Ninive.
Il est surtout important de noter la facilité avec laquelle, au dieu suprême du panthéon, l’on donne des épithètes, l’on adresse des louanges qui sembleraient le mettre à un rang absolument à part, lui réserver d’une manière quasi exclusive le privilège de la divinité. Il ne faudrait pas toutefois se laisser tromper par les apparences. En certains cas, ces manières de parler s’expliquent par le fait que tel nom divin devient comme l’expression de l’idée abstraite de la divinité : c’est ce qui arrive pour Anu, par exemple. En d’autres cas, la transcendance du dieu est en proportion de celle même de la cité dont il est le patron ; ainsi en est-il pour Marduk. D’ailleurs il est fort intéressant de noter que chaque fidèle adresse des épithètes analogues au dieu envers lequel il fait profession d’une piété particulière.
On peut voir en tout cela un acheminement inconscient vers le monothéisme. Ce qui est beaucoup plus certain, c’est que jamais les panégyristes les plus enthousiastes d’un dieu particulier n’ont songé à rejeter l’existence des autres divinités.
e) Si maintenant l’on veut apprécier la portée morale du polythéisme babylonien, on ne peut méconnaître que ses productions liturgiques contiennent de magnifiques expressions pour un certain nombre des plus nobles sentiments religieux. Mais ces sentiments se mêlent à un monde de conceptions mythologiques, magiques et superstitieuses ; ils ne parviennent pas à transformer la religion populaire, et moins encore à constituer une foi exclusive et moralement souveraine.
D. Chez les Égyptiens. — La religion égyptienne présente elle aussi des tendances qui ont pu donner l’illusion d’un monothéisme en formation. Ses dieux se groupent, se combinent, se subordonnent ; certains d’entre eux, surtout Amon, reçoivent des titres qui semblent les faire dominer tous les autres. Mais, comme à Babylone, ces élévations de langage n’abolissent pas le polythéisme réel.
La réforme d’Aménophis IV, en faveur d’Aten, a souvent été alléguée. Elle eut sans doute un caractère plus exclusif que les spéculations relatives à Amon. Mais elle demeura très personnelle, liée à l’action d’un pharaon, et surtout dépourvue de racines profondes dans la conscience religieuse du peuple. S’il a voulu que le nom d’Aten franchît les limites de l’Égypte et fût honoré des pays tributaires, ce n’est pas premièrement parce qu’à ses yeux le sentiment religieux devait relier les divers peuples dans une même pensée touchant l’être suprême ; en conformité avec les idées du temps, il a tout d’abord voulu faire hommage au maître céleste de l’Égypte des pays qu’il avait conquis.
Enfin, pas plus que les spéculations relatives à Amon, la réforme d’Aménophis n’a eu d’influence sur la religion populaire ; le peuple est demeuré attaché à la multitude de ses divinités étranges. Puis, après la mort du pharaon émancipateur, Amon est rentré dans tous ses droits et honneurs. Le principal résultat durable de l’action d’Aménophis a été, comme on le constate au temps de la vingtième dynastie, une épuration du culte du grand dieu thébain, peut-être une importance plus grande attribuée à l’élément moral, sans rien toutefois qui puisse entrer en parallèle avec les exigences des prophètes d’Israël.
E. Chez les Grecs. — On sait qu’en la personne de Platon et d’Aristote, la philosophie grecque a abouti à une idée monothéiste très élevée. Mais l’on ne saurait assimiler cette doctrine à la religion d’Israël. a) Chez les Grecs, le monothéisme est le fruit d’une spéculation philosophique. La masse du peuple trouve dans un polythéisme très riche l’explication du monde et des divers phénomènes qui s’y déroulent ; elle voit partout l’action et l’intervention immédiate des dieux.
Cependant, certains esprits poussent plus loin l’étude de la nature. Par-delà les faits ou les groupes de faits auxquels s’arrête le vulgaire, ils voient des catégories plus amples, ils découvrent en même temps des lois qui président à ces séries de phénomènes ; ils remarquent que, comme divers groupes de faits se subordonnent les uns aux autres, les lois elles-mêmes s’unissent et se hiérarchisent en systèmes ; ils en arrivent à l’idée d’un système général du monde. La notion de la cause invisible progresse dans la même proportion, jusqu’au moment où une seule cause suprême suffit à expliquer un monde envisagé dans un système unique. C’est alors que des génies de premier ordre peuvent édifier leur magnifique théorie du divin.
b) De cette origine, le monothéisme grec se ressentira fatalement. Laissons de côté un certain nombre de lacunes de détail, même fort importantes, qui déparent cette magnifique conception. Il est un premier défaut général qu’il faut signaler : c’est le caractère tout abstrait de cette théorie. Le Dieu de la philosophie n’aura rien de la personnalité si accusée et si vivante qui signale le Dieu d’Israël. Ce sera avant tout une idée, un concept de l’esprit qui, de ce fait, demeurera toujours un peu vague et imprécis ; on parlerait ici plus volontiers de divin que de Dieu.
c) L’une des raisons de cette indécision provient de l’impossibilité où se trouvaient les philosophes grecs d’identifier leur dieu avec aucun des habitants de l’Olympe. Quand les prophètes d’Israël prêchaient au nom du vrai Dieu, ils n’éprouvaient aucune peine à se faire comprendre. Le Dieu dont ils parlaient avait un nom, et ce nom était connu de tous leurs auditeurs ; le Dieu des prophètes était Yahweh, tout comme le Dieu du peuple. Les prophètes se bornaient à en rappeler la vraie nature à des âmes vulgaires qui en avaient perdu le sens. En Grèce, les philosophes ne pouvaient faire de même. Les divinités de l’Olympe étaient légion ; aucune d’elles d’ailleurs ne se présentait avec des titres assez nobles pour qu’un Platon ou un Aristote la puissent choisir comme incarnant l’idée du divin à laquelle ils s’étaient élevés. C’est ce qui fait que leur théodicée demeura toujours abstraite.
d) Enfin cette conception intellectualiste n’eut jamais rien d’une religion. Les philosophes eux-mêmes ne songèrent point à un apostolat qui la ferait sortir du cercle restreint de leurs disciples. Bien plus, ils ne craignaient pas de professer que, dans la pratique, il valait mieux s’en tenir aux usages traditionnels. À ce point de vue, les penseurs grecs demeurèrent aux antipodes des prophètes d’Israël. Ceux-ci furent avant tout des apôtres, des réformateurs de la religion du peuple ; leur doctrine n’eut jamais rien d’ésotérique et si, à certaines heures, ils se résignèrent à ne pas faire entendre leur voix au-delà du groupe de leurs disciples, ce fut uniquement lorsque des circonstances extérieures, la persécution en particulier, les y contraignirent. Cf. H. F. Hamilton, The People of God, an Inquiry into Christian Origins, I, Israel, p. 19-85.
2° Le monothéisme juif ne trouve pas son explication dans les conditions naturelles du peuple israélite
2° Le monothéisme juif ne trouve pas son explication dans les conditions naturelles du peuple israélite. — a) D’après ce qui précède, il est évident que le monothéisme juif n’est pas d’importation étrangère. α) On reconnaît aujourd’hui que le nom même de Yahweh n’est pas d’origine assyro-babylonienne. Cf. Hehn, op. laud., p. 230-250 ; Condamin, op. laud., col. 872-873.
β) Ce que la Bible dit des rapports des Israélites avec les Madianites et les Cinéens ou Qénites (Ex., II, 15-22 ; III, 1 ; IV, 19 ; XVIII ; Num., X, 29-32 ; cf. Jud., I, 16 ; IV, 11, 17 ; I Sam., XV, 6 ; I Chron., II, 55 ; cf. II Reg., X, 16-17 ; Jer., XXXV) ne permet pas de conclure que les fils de Jacob leur aient emprunté le nom et le culte de Yahweh.
γ) Les théories du Canon Cheyne, cf. Cheyne, The Veil of Hebrew History, a further attempt to lift it, 1918, qui va chercher l’explication des origines d’Israël, de sa religion, de presque toute son histoire, parmi les tribus arabes campées à l’est du golfe élanitique, ne méritent guère qu’un succès de curiosité.
b) Mais, si le monothéisme est sorti d’Israël, peut-on dire que ce soit à raison des propensions spéciales, des aptitudes de ce peuple ? Rien n’est moins attesté par l’histoire. α) Les fils de Jacob vécurent d’abord à l’état nomade. Mais il y a bon temps que l’on est revenu de cette idée, mise en vogue par Renan, que le désert est monothéiste. L’histoire ancienne proteste contre une pareille assertion. On ne trouve chez aucun peuple nomade, notamment chez aucun peuple sémite, la croyance exclusive à un seul Dieu ; ainsi en est-il en particulier dans les tribus arabes, antérieurement à l’influence islamique. Bien plus, quand on remonte aux origines des peuples civilisés, on remarque souvent que des tribus auparavant nomades ont mis en commun leurs dieux en même temps que leurs intérêts sociaux et politiques.
Ce qui est vrai, c’est que la vie simple du désert ne favorise pas l’éclosion d’un panthéon très fourni et qu’en ce milieu la religion aboutirait plus facilement peut-être au monolâtrisme qu’au polythéisme ; encore faudrait-il remarquer que le dieu serait à peu près constamment accompagné d’une divinité parèdre. Ce qui est vrai encore, c’est que la vie sous la tente communique à ceux qui la mènent une certaine antipathie pour tout ce qui tient à l’existence plus raffinée, plus somptueuse, des sédentaires ; de ce chef, le nomade pourra manifester d’abord de la défiance pour les formes de culte plus compliquées, plus extérieures et aussi plus relâchées, qu’il remarquera chez les sédentaires. Mais, hélas ! cette répugnance ne sera pas plus persistante dans le domaine religieux que dans le domaine social, et bien vite le bédouin, en changeant de condition, sera victime des tares diverses de la civilisation.
β) Nous savons ce qui advint d’Israël en Canaan : il se laissa gagner par le culte païen, il se laissa attirer par les idoles et, pendant de longues périodes, il ne comprit rien aux véritables exigences de son Dieu. Jamais, dans la suite, sinon après des réformes dont les effets furent peu durables, Israël, pris dans son ensemble, n’appartint réellement à Yahweh ; quand les prophètes voulurent retrouver une période de conformité à leur idéal, il leur fallut, par-delà les longs siècles de l’établissement en Canaan, porter leur regard sur le temps des migrations du désert (Os., XI, 1 sq. ; cf. II, 16 ; Jer., II, 2, 3 ; Ez., XVI, 8-14).
γ) En fait, à partir de l’arrivée en Palestine et jusqu’aux derniers âges de son histoire, il y eut en Israël un double courant religieux. La masse du peuple, la masse de ceux qui suivaient leurs instincts, ne s’éleva guère au-dessus du niveau des nations polythéistes, ses voisines. Elle comprit Yahweh tel que les Cananéens comprenaient leurs Baals ; elle l’honora comme ils les honoraient ; et comme ils le faisaient aussi, elle se montra toujours prête à associer à son Dieu toutes sortes d’autres divinités. Le monothéisme fut presque constamment l’apanage d’une minorité. Ceux qui la composaient eurent beau multiplier leurs efforts ; ils ne purent en général faire rayonner leur influence que d’une manière très restreinte.
Même après la dure épreuve de l’exil, le Judaïsme ne parvint pas à rallier tout Israël au vrai culte de Yahweh ; ce que la Bible nous dit de l’époque des Macchabées nous montre qu’avec des modalités différentes Israël manifestait aux temps helléniques exactement les mêmes instincts et les mêmes tendances qu’aux époques de l’influence assyrienne ou cananéenne.
c) α) Le monothéisme hébreu dut sa naissance et ses développements à l’action d’un certain nombre de personnalités qui se posèrent nettement à l’encontre de la masse, et qui réussirent à faire admettre leurs idées par un groupe plus ou moins étendu de disciples. La présence de ces grands réformateurs constitue encore une des particularités de la religion israélite. On ne trouve rien de pareil ni en Assyrie, ni dans les autres pays sémites : là où règnent les cultes naturistes, il n’y a qu’à laisser le peuple suivre ses instincts ; il se conformera toujours aux exigences de dieux qu’il a faits à son image.
De toutes ces personnalités, celle qui davantage domine l’histoire de la religion juive est celle de Moïse, et il faut savoir gré à M. Hehn de lui avoir rendu tout le prestige dont on avait cherché à la dépouiller. Hehn, op. laud., p. 364-393. C’est Moïse qui a fait de la religion de Yahweh le lien qui devait grouper les tribus en un peuple ; c’est lui qui a fixé les traits essentiels du caractère du Dieu unique ; il est vraiment le fondateur du Yahwisme. Ses véritables continuateurs sont les prophètes, dont la série se poursuit dans toute l’histoire d’Israël, mais dont le rôle grandit aux époques difficiles, au temps de l’établissement de la royauté, puis du neuvième au septième siècles, enfin pendant l’exil et dans le siècle qui le suivit.
β) Mais comment ces hommes se sont-ils élevés si haut au-dessus de leurs contemporains ? Il faut d’abord noter qu’ils n’ont jamais présenté leur doctrine, à la façon des philosophes grecs, comme le fruit du travail de leur esprit, d’une spéculation quelconque. Il est d’ailleurs certains problèmes qui ne se posaient ni pour eux, ni pour leurs auditeurs ; tous croyaient en l’existence d’un Dieu, qui n’avait rien d’abstrait, mais qui portait un nom reçu de tous, Yahweh. La divergence entre les prophètes et la masse tenait uniquement à la manière dont on concevait le culte dû à ce Dieu, par conséquent à l’idée pratique que l’on se faisait du caractère et des exigences de ce Dieu.
γ) Rien ne prouve qu’en effet les prophètes aient puisé dans les résultats de leurs spéculations l’enseignement religieux qu’ils proposaient au peuple. D’abord ils ne manifestent nulle part une connaissance du monde physique qui dépasse celle de leurs contemporains, ils n’ont aucune idée des lois générales et du système de l’univers ; à leurs yeux, la divinité est immédiatement derrière les phénomènes, derrière les plus ordinaires, la pluie, la sécheresse, comme derrière les plus rares, tremblement de terre, ou les plus miraculeux, arrêt du soleil. Ce n’est donc pas à raison d’une science plus profonde de la nature qu’ils ont une idée si juste du souverain domaine que Yahweh y exerce.
δ) Ils n’ont pas non plus une vue plus vaste de l’histoire que l’ensemble de leurs contemporains ; leur attention, à eux aussi, se concentre sur Israël, et ils ne s’occupent des nations que dans la mesure où elles intéressent Israël. Et pourtant, les jugements qu’ils portent sont tout autres que ceux de leurs auditeurs. Avant le désastre de 586, ceux-ci se révoltent contre la pensée que Yahweh puisse permettre la destruction de son peuple ; comme on le fait dans les pays voisins, ils estiment qu’un dieu ne peut se passer de ses adorateurs sans compromettre sa propre existence. De là, aux heures d’angoisse, cet optimisme, dans lequel d’ailleurs les faux prophètes les confirment (I Reg., XXII, 11, 12 ; Mich., II, 7 ; III, 5 ; Jer., XIV, 13, 15 ; XXIII, 17 ; XXVIII, 1-4 ; Ez., XIII, 10, 16).
Après la ruine de Jérusalem, tandis que les uns se contentent de dire que Yahweh a abandonné le pays et s’en désintéresse (Ez., VIII, 12 ; Is., XLIX, 14), se résignent à la ruine d’Israël (Ez., XXXVII, 11), il en est qui vont beaucoup plus loin : ils regrettent d’avoir obéi aux prophètes et cessé d’invoquer des dieux plus puissants que Yahweh (Jer., XLIV, 15-19). En conformité avec les idées du temps, l’histoire leur semble proclamer la déchéance, la défaite, le néant de leur Dieu.
Si les prophètes parlent autrement, c’est que leur foi, loin d’être le fruit de spéculations basées sur l’histoire, est antérieure à ces leçons de l’histoire, et leur permet de les mieux saisir que ne le fait la masse. Avant 586, ils ne se raidissent pas contre la logique des faits qui doivent aboutir à la catastrophe. Mais leur foi leur fait trouver l’explication de ces désastres dans les exigences de Yahweh châtiant son peuple rebelle et obstiné. Après 586, ils n’ont pas un instant la pensée de traiter Yahweh comme un Dieu vaincu. Ils comprennent toutefois la difficulté du problème ; et c’est pour cela que la fin de l’exil leur apparaît comme la revanche nécessaire de Yahweh, comme le moyen dont il doit en quelque sorte se servir pour sauver l’honneur de son nom et faire valoir sa transcendance aux yeux des peuples.
ε) Enfin le caractère si profondément moral de leur monothéisme n’est pas non plus le fruit d’un travail discursif de leur esprit. Ils n’ont pas, ils ne formulent jamais un système d’éthique. Leurs réclamations sont toujours très concrètes ; elles portent sur des points censés connus de tous, parce qu’ils figurent dans les codes de lois qui sont en circulation à leur époque. Ce qui est particulier aux prophètes, ce n’est même pas d’avoir présenté ces lois comme des volontés divines ; elles étaient connues comme telles. Ce qui constitue le trait distinctif de leur prédication et ce qui provient nettement de leur foi, c’est d’avoir fait de l’observation de ces lois un acte religieux, d’avoir montré que l’exigence première de Yahweh avait pour objet, non l’accomplissement d’un rituel, mais la fidélité à la loi morale : nulle part cette conception n’apparaît comme le fruit d’une spéculation. Cf. H.-F. Hamilton, op. laud., p. 63-161.
3° Conclusions : les déclarations des prophètes
3° Conclusions : les déclarations des prophètes. — Il est temps d’entendre ce que les prophètes eux-mêmes produisent touchant l’origine de leurs messages. Nulle part ils ne s’attribuent la découverte des vérités qu’ils prêchent. Mais en revanche ils font sans cesse remonter à une action immédiate de la divinité les lumières qui jaillissent dans leur esprit. C’est Dieu qui les éclaire ; et c’est parce que Dieu les éclaire qu’ils ne parlent pas, qu’ils ne jugent pas comme leurs contemporains et leurs auditeurs.
C’est Dieu qui les éclaire, et c’est Dieu aussi qui les pousse, parfois malgré eux (Jer., XX, 7, 9), à communiquer au peuple les messages qu’ils ont reçus pour lui. L’origine du monothéisme prophétique est à chercher dans ces formules qui si souvent reviennent sur les lèvres des inspirés : Ainsi parle Yahweh…, Oracle de Yahweh…. D’autres prophètes sans doute se servent de formules analogues. Mais il y a entre ceux-ci et les autres une double différence.
D’une part, les faux prophètes sont toujours en parfait accord avec la masse : ils ne sont au fond que l’écho du sentiment et des idées populaires. D’autre part, aucun d’eux ne témoigne de ce contact immédiat avec la divinité dont les vrais inspirés ont été favorisés en des heures particulièrement solennelles. Les Isaïe, les Jérémie, les Ézéchiel peuvent, à l’appui de ce qu’ils annoncent au peuple de la part de Yahweh, rappeler, entre autres, ces circonstances particulières de leur vocation, dans lesquelles ils n’ont pas seulement entendu Yahweh, mais ils ont eu la vision de sa majesté.
Il semble donc que l’on puisse arriver nettement à cette conclusion : le monothéisme hébreu n’est pas seulement transcendant par son contenu ; il l’est encore par son origine, et la religion dont il est le centre est, selon toute la force du terme, une religion voulue par Dieu, révélée par lui.
Deuxième partie — L’espérance messianique
I. Remarques préliminaires
I. Remarques préliminaires. — 1° Les prophètes ont proclamé que le monothéisme prêché par eux était la seule religion digne de Yahweh. Mais ils ont en même temps déclaré que cette forme religieuse n’était pas définitive et qu’une autre plus parfaite devait lui succéder. En effet, bien qu’ils aient sans cesse et unanimement regardé Yahweh comme le seul Dieu, dont l’empire, dépassant les frontières d’Israël, s’exerçait sur toutes les nations, ils n’ont jamais professé qu’à leur époque son culte dût être pratiqué en dehors d’Israël, que son nom dût être reconnu par-delà les limites du peuple choisi. Ceux-là mêmes d’entre eux qui ont parlé de la religion universelle de Yahweh, ne l’ont envisagée que pour des temps à venir, distincts de l’époque présente, souvent séparés d’elle par de violentes commotions.
2° Ces mêmes prophètes ont constamment admis que la propagation de la religion de Yahweh au milieu du monde s’effectuerait par Israël. La manière dont ils ont exposé ce rôle du peuple choisi a pu varier, mais sans détriment pour l’idée fondamentale elle-même.
3° L’une des formes les plus importantes de cette prédiction a consisté à mettre en avant un personnage individuel, appartenant à la race d’Israël, qui serait le grand apôtre de Yahweh au milieu du monde et qui, après le lui avoir conquis, le gouvernerait en son nom.
4° Telles sont les lignes les plus essentielles de l’espérance messianique. Les mots Messie et Messianique sont en rapport étroit avec le mot hébreu mâsîaḥ. Ce mot lui-même est un adjectif dérivé de la racine mâšaḥ, oindre. Un mâsîaḥ est donc un oint. Le terme est d’un emploi assez fréquent dans la Bible et s’applique à diverses classes de personnages ; il arrive souvent d’ailleurs qu’il perd son sens étymologique et n’a plus rapport qu’avec la dignité elle-même qui, à une époque ou une autre, était conférée par l’onction. Le grand prêtre est en divers textes appelé hakkôhên hammâsîaḥ (Lev., IV, 3, 5, 16 ; VI, 15 ; cf. Ps., LXXXIV, 10 [?]).
Ce titre néanmoins est de préférence donné aux rois : Saül (I Sam., XII, 3, 5 ; XXIV, 7, 11 ; XXVI, 9, 11, 16, 23 ; II Sam., I, 14, 16), David (II Sam., XIX, 21 ; XXII, 51 = Ps., XVIII, 51 ; XXIII, 1 ; II Chron., I, 42), d’une manière plus générale aux rois de race davidique (I Sam., II, 10, 35 ; Hab., III, 13 ; Ps., XX, 7 ; XXVIII, 8 ; LXXXIX, 39, 52 ; CXXXII, 10, 17 ; Lam., IV, 20).
On sait aussi que ce qualificatif est appliqué, d’une part, aux patriarches comme aux chefs de la famille qui devait donner naissance au peuple choisi (Ps., CV, 15 = I Chron., XVI, 22), et, d’autre part, au roi païen Cyrus, appelé à jouer un rôle si important en tant qu’instrument de Yahweh (Is., XLV, 1). Les applications au roi des temps futurs sont plutôt rares dans la littérature biblique. On pourrait alléguer certains des textes qui se rapportent à la dynastie davidique, surtout dans les psaumes ; on cite d’ordinaire Dan., IX, 26 ; on pourrait citer, avec plus de raison encore, Ps., II, 2.
5° Après ces remarques, l’on peut dire que l’espérance messianique peut être considérée à un double point de vue. Dans un sens général, c’est l’attente du royaume qui groupera tout l’univers dans le culte du même Dieu, dans la soumission au même Dieu, reconnu comme le souverain incontesté de tous les hommes. Dans un sens plus strict, c’est l’attente d’un roi qui conquerra le monde au vrai Dieu et le gouvernera en son nom. La distinction a son importance, car beaucoup de prophéties qui ont pour objet le royaume ne parlent pas du roi messianique.
6° Aucun prophète n’a de cet avenir une vision totale et complète ; même en juxtaposant tous les oracles de l’Ancien Testament, on n’arrive pas à un tableau d’ensemble aux contours et aux traits précis. Ce qui manque surtout à ces visions, c’est la perspective. Tous les horizons, restauration nationale d’Israël, royaume spirituel, conversion des peuples, se confondent, et, au fond, tout se rattache à l’avenir d’Israël.
II. Le fait de l’espérance messianique — 1° Dans les livres historiques
II. Le fait de l’espérance messianique. — 1° Dans les livres historiques. — Il s’agit ici des livres qui ont pour objet la période de l’histoire d’Israël antérieure à l’exil : Gen., Ex., Lev., Num., Deut., Jos., Jud., I et II Sam., I et II Reg., I et II Chron. On trouve dans ces livres comme deux séries d’oracles, les uns se rapportant à tel ou tel détail particulier de l’œuvre messianique, les autres concourant à donner une idée d’ensemble des espérances d’Israël.
a) Le premier texte que la tradition chrétienne signale appartient à la première catégorie. C’est Gen., III, 15. L’idée qui s’y exprime est celle de l’inimitié, voulue par Dieu, qui existera entre la race du serpent et celle de la femme et qui aboutira au triomphe de cette dernière. C’est surtout grâce à l’explication traditionnelle que nous pouvons voir dans ce texte la victoire que remportera sur le serpent, forme sensible du démon, la race de la femme, représentée par le Messie Rédempteur.
b) Le texte relatif à l’alliance conclue par Yahweh avec l’humanité après le déluge (Gen., IX, 1-17) ne se rapporte que d’une manière très médiate et lointaine à l’espérance messianique. c) Déjà la promesse faite par Yahweh d’être le Dieu de Sem (Gen., IX, 26) prépare les bénédictions qui vont se répandre sur la famille patriarcale.
d) Le sens général de ces bénédictions ne paraît pas douteux. À raison même de l’alliance conclue par Yahweh avec les patriarches (Gen., XV, 9-21 ; XVII, 1-11), leur postérité occupera la terre dans laquelle ils passent en étrangers et s’y multipliera extraordinairement (Gen., XIII, 14-17 ; XV, 16 ; XVII, 1-8 ; XXII, 17 ; XXVI, 24 ; XXVIII, 13, 14 ; XXXV, 11). Mais, de plus, elle tiendra une place à part au milieu des nations ; celles-ci seront bénies en Abraham (XII, 3), en sa postérité (XXII, 18 ; cf. Eccli., XLIV, 21), ou se béniront elles-mêmes au nom de ses fils.
e) Avec la prophétie de Jacob, le prestige de la famille patriarcale au milieu des nations se précise et se particularise en faveur de la tribu de Juda (Gen., XLIX, 8-12) : il a la prééminence au-dessus de ses frères (vers. 8), il tient le sceptre et le bâton de commandement (vers. 10) ; les peuples obéissent à un représentant de sa race (vers. 10) désigné par le terme mystérieux de shîlôh. Tandis que quelques exégètes voient dans ce personnage le symbole de la monarchie davidique à laquelle seraient transférées les promesses faites à la tribu de Juda, l’interprétation traditionnelle l’identifie avec le roi d’origine davidique qui doit présider à l’inauguration des temps messianiques ; un certain nombre de critiques se prononcent dans le même sens. Cf. Skinner, A critical and exegetical Commentary on Genesis, ad loc.
f) Lorsque, dans les parties légales du Pentateuque, il est parlé des rapports d’Israël avec les nations, il s’agit surtout de l’ordre présent : à la condition qu’il lui demeure fidèle, Yahweh traitera Israël en peuple particulier parmi tous les autres (Ex., XIX, 5). Toutefois, dans Deut., XXVIII-XXX, les perspectives de restauration après le châtiment et le repentir rentreraient davantage dans le contexte général de l’idée messianique.
g) Les oracles de Balaam (Num., XXII, 2-XXIV, 25) insistent sur la place de choix faite à Israël (Num., XXIII, 9, 10), annoncent son triomphe sur les nations, sur celles-là au moins qui lui feront la guerre (Num., XXIV, 7, 8). Ils signalent ensuite : un astre qui sort de Jacob ; un sceptre qui s’élève d’Israël, pour briser les deux flancs de Moab, exterminer les fils du tumulte et conquérir Édom ; un dominateur qui sort de Jacob pour faire périr dans les villes ce qui reste [?] (Num., XXIV, 17-19). On ne peut douter qu’il ne s’agisse au moins de la dynastie royale et de ses succès ; plus naturellement, l’astre désigne un roi particulier. L’exégèse traditionnelle y voit le roi messianique ; le vers. 19, malgré ses obscurités, favoriserait cette interprétation. S’il en est ainsi, on entrevoit que, par-delà la supériorité matérielle, Yahweh assure aussi à son peuple la suprématie spirituelle qui tient à son union avec lui.
h) À l’occasion de l’établissement de la royauté, des paroles divines assurent la perpétuité de la race davidique (II Sam., VII, 12, 16 ; cf. I Chron., XVII, 10-14 ; XXII, 10 ; XXVIII, 7 ; II Chron., VII, 18).
II. Le fait de l’espérance messianique — 2° Chez les prophètes préexiliens
A. Remarques générales
2° Chez les prophètes préexiliens. — A. Remarques générales. — a) Les promesses de bénédiction, surtout entendues au sens matériel, trouvèrent créance dans le peuple. Aux heures de détresse, il y puisa son optimisme. Aux temps de prospérité, les félicités présentes lui apparurent comme les prodromes de triomphes plus éclatants.
b) Au VIIIe siècle, on usait volontiers, pour concrétiser ces espoirs, d’une expression reçue ; on attendait le jour de Yahweh (Am., V, 18). À la prendre en elle-même, la locution désignait seulement un jour dans lequel Yahweh se signalerait d’une manière éclatante. Son intervention pourrait avoir pour objet les nations (Is., XIII, 6, 9 ; XXXIV, 8 ; Jer., XLVI, 10), mais dans la mesure où leur châtiment intéresserait Israël ; car pour elles ce serait surtout un jour de colère (Is., XIII, 13) et de vengeance (Is., XXXIV, 8 ; LXIII, 4 ; Jer., XLVI, 10).
Quant à Israël, pourvu qu’il rendît à son Dieu le culte somptueux auquel celui-ci avait droit, le jour de Yahweh ne pouvait être pour lui qu’un jour de bénédiction : par des manifestations éclatantes, Yahweh lui assurerait un triomphe universel et définitif, et il n’y aurait aucune discontinuité entre les faveurs du présent et celles de l’avenir. Les faux prophètes abondaient dans le sens du peuple (Mich., II, 7 ; III, 5, 11 ; Jer., XIV, 13 ; XXIII, 17, etc.).
c) Les voyants du VIIIe siècle n’étaient pas disposés, nous l’avons vu, à entrer dans ces vues optimistes ; ce qui leur apparaissait au premier plan, c’était le châtiment. Aussi, reprenant la formule chère au peuple, ils lui donnent un sens tout à fait imprévu et signalent le jour de Yahweh comme un jour de ténèbres, de malheur et de punition (Am., V, 18-20 ; Is., II, 12-17 ; V, 7-18 ; cf. Lam., I, 12 ; II, 1, 22).
d) Est-ce à dire que ces prophètes renoncent aux bénédictions divines et au privilège d’Israël ? Beaucoup de critiques l’ont pensé : les voyants du VIIIe siècle n’auraient promulgué que des anathèmes ; tout ce qui, dans leurs livres, a trait à l’espérance messianique serait le fruit d’interpolations postexiliennes, quelques-unes fort récentes.
On ne saurait nier a priori que certaines prophéties renfermées dans les écrits d’Isaïe, celles par exemple qui ont un caractère très apocalyptique (Is., XXIV-XXVII ; XXXIV, XXXV), aient pu être introduites après coup dans son livre. Mais la thèse à laquelle nous faisons allusion est insoutenable ; les critiques eux-mêmes tendent à la réviser (cf. Stade, op. cit., p. 1169 sq.).
On ne saurait nier d’abord que la perspective de la restauration tienne une place essentielle dans la prophétie d’Osée. Le thème fondamental de sa prédication est que la fidélité de Yahweh sera plus forte que l’infidélité d’Israël adultère. Si, après avoir répudié son épouse indigne (Os., I, 8, 9), Yahweh laisse s’écouler de longs jours de châtiment (Os., III, 4 ; cf. II, 11-15), il ne cesse pas pour cela de l’aimer (Os., III, 1) ; il n’attend, pour reprendre avec elle ses relations anciennes, qu’un mouvement de repentir et de conversion ; et il est sûr que ce mouvement viendra (Os., III, 5 ; cf. II, 9, 16-25 et XI, 1-3). Son amour, sa bonté l’empêchent de prononcer un arrêt définitif de ruine (Os., XI, 6-9). Amos lui-même, dont le langage est bien plus austère, laisse toujours entendre que le châtiment n’anéantira pas complètement Israël (Am., III, 12 ; V, 3).
En Juda, Isaïe, alors même qu’on ne tiendrait pas compte du dernier trait de sa vision inaugurale, attesté seulement par le texte massorétique (cf. Condamin, Le livre d’Isaïe, in loc.), manifeste suffisamment sa pensée lorsqu’il donne à l’un de ses fils le nom symbolique de Schear-Yaschub — le reste reviendra — (Is., VII, 3) ; il s’explique d’ailleurs en des oracles que l’on peut certainement traiter comme authentiques (Is., I, 24-28 ; X, 20 sq.). Quant à Jérémie, s’il est appelé à arracher et à abattre, il doit aussi replanter et rebâtir (Jer., I, 10).
Il faut donc reconnaître que, par-delà le jour de ténèbres et de châtiments, des prophètes du VIIIe siècle et du VIIe ont salué un temps de bénédiction et de salut.
B. Amos
B. Amos. — Les espérances sont toutes résumées dans la finale (Am., IX, 8-15), que beaucoup de critiques traitent comme un appendice inauthentique. La limitation du châtiment est indiquée en termes très précis (Am., IX, 8-10) ; il ne doit atteindre que les méchants.
Quant aux justes, les promesses qui les concernent sont surtout matérielles : la restauration d’Israël schismatique est envisagée dans la perspective de la réunion à la dynastie davidique, elle aussi rétablie et raffermie après ses humiliations et ses châtiments (Am., IX, 11, 12) ; les temps futurs sont avant tout signalés par une grande prospérité agricole (Am., IX, 13-15).
La lettre ne va pas plus loin ; mais, à en juger par l’importance qu’il y attache pour le temps présent, on ne peut douter qu’Amos ne salue, dans le royaume à venir, le triomphe de la justice.
C. Osée
C. Osée. — La restauration d’Israël a pour cadre, ici comme dans Amos, la réunion au royaume de Juda (Os., II, 2 ; III, 5). Mais, si les bénédictions temporelles, agricoles et sociales (Os., II, 1, 23-25 ; XIV, 6-8) occupent encore une grande place, les éléments moraux jouent aussi un rôle important ; ils interviennent notamment dans la reprise des relations entre Yahweh et l’épouse infidèle. On y voit l’œuvre de la bonté divine ; c’est elle qui inspire le pardon (Os., XI, 8, 9).
Yahweh fait les premières démarches auprès de cette femme adultère, il ferme avec des ronces le chemin qui la menait à ses amants (Os., II, 8). Les poursuivant et ne les rencontrant plus, elle pense aux jours d’autrefois, elle se souvient de son bonheur passé, elle se décide à retourner vers son premier mari (Os., II, 9), à rompre avec les idoles et avec tous ceux qui les lui ont fait aimer (Os., XIV, 4), avec le culte purement extérieur et formaliste (Os., XIV, 3).
Yahweh la reçoit aussitôt, il l’aime et la guérit de son infidélité (Os., XIV, 5) ; il reprend tout comme par le commencement, il renouvelle ses faveurs premières et ramène au cœur de l’épouse les sentiments d’autrefois (Os., II, 16, 17) ; il la détache complètement des Baals et de leur nom lui-même (Os., II, 18, 19) ; enfin il célèbre à nouveau les fiançailles ; elles ont pour bases la justice et le jugement, en même temps que la miséricorde et la tendresse ; elles supposent cette fois une inaltérable fidélité ; elles aboutissent à assurer à Israël la parfaite connaissance de son Dieu (Os., II, 21, 22).
D. Isaïe et Michée
D. Isaïe et Michée. — a) Le sujet est bien plus abondamment développé dans Isaïe, et les idées principales s’affirment en des textes dont l’authenticité est bien garantie. b) Occasionnellement il parle de Samarie, annonçant le retour d’Éphraïm à Yahweh (Is., XVII, 7, 8), la protection dont Yahweh l’entourera, la sollicitude avec laquelle il lui assurera la gloire et la persévérance dans la justice (Is., XXVIII, 5, 6). Mais l’intérêt du prophète se concentre sur Juda.
c) En deux circonstances solennelles, lors de la guerre syro-éphraïmite, puis lors de l’invasion de Sennachérib, il a l’occasion de faire valoir sa conviction que Juda n’est pas voué à l’anéantissement, qu’après l’avoir éprouvé et purifié (Is., I, 2-9), Yahweh saura le délivrer (Is., VII, 1-16 ; VIII, 1-4 ; puis X, 5-31 ; XIV, 24-27 ; XXIX, 1-8 ; XXX, 27-33 ; XXXI, 4, 5 ; XXXVII, 22-35).
d) Envisageant d’une manière plus générale l’issue des châtiments que les crimes de Juda lui auront attirés, Isaïe insiste sur l’avenir du petit reste qui reviendra. Comme Amos et Osée, il fait leur place aux bénédictions temporelles, agricoles et sociales (Is., IV, 2 [?] ; IX, 1-4 ; XI, 11-16 [cf. XIV, 1-3] ; XXIX, 17 ; XXX, 23-26 ; XXXII, 15, 20 ; noter spécialement, XI, 13, la réunion des tribus).
e) Mais les points de vue nettement spirituels abondent. L’épreuve débarrassera Jérusalem de ses impuretés (Is., I, 26 ; IV, 4 ; XXIX, 20, 21) ; elle en fera la ville de la justice, la cité fidèle (Is., I, 26). Résidant au milieu d’elle, la couvrant de sa protection (Is., IV, 5, 6), Yahweh exaucera ceux qui espéreront en lui (Is., XXX, 18, 19), prendra soin des humbles et des pauvres (Is., XXIX, 19), donnera la sagesse à ceux qui en manquent (Is., XXIX, 24 ; XXXII, 5-8), la lumière à ceux qui en ont besoin (Is., XXIX, 18 ; XXX, 20, 21 ; XXXII, 3, 4) ; le peuple retrouvera sa fierté et mettra son bonheur à glorifier son Dieu (Is., XXIX, 22, 23) ; ce sera le temps de la justice et de la paix (Is., XXXII, 16-18). L’esprit de Yahweh multipliera ses influences en vue de ces transformations (Is., IV, 4 ; XXXII, 15).
f) À plusieurs reprises, toutes ces espérances se concentrent sur un personnage qui apparaît comme le souverain de cet empire futur. On le voit régner avec justice, entouré de princes qui gouvernent avec droiture (Is., XXXII, 1). C’est un rejeton de la race davidique (Is., XI, 1), sur lequel l’Esprit de Yahweh repose en sa plénitude pour lui communiquer les dons qui assurent un bon gouvernement (Is., XI, 2). Le but de ses efforts est d’assurer le triomphe de la justice et de la paix (Is., XI, 3-9). Sur son berceau, on fait entendre les appellations les plus flatteuses : Conseiller, merveille, El, héros, Père de l’avenir, Prince de la paix (Is., IX, 5).
L’épithète El veut au moins dire qu’il sera tout pénétré d’influences divines, qu’il réalisera pleinement cette appellation de Fils de Dieu que l’on donnait aux rois (Ps., LXXXIX, 27, 28), qu’il sera le représentant de Yahweh par excellence. Il donnera un nouvel éclat, à jamais durable, au trône de David (Is., IX, 6). Sur la portée de l’oracle de la ‘almâh et de l’Emmanuel, cf. Condamin, Le Livre d’Isaïe, p. 89-92.
g) Israël aura un prestige sans pareil au milieu des nations. C’est ce qui ressort d’un oracle qui se trouve dans Isaïe (Is., II, 2-4) et dans Michée (Mi., IV, 1-4), et que les deux prophètes pourraient avoir emprunté à un tiers : à la fin des jours, les peuples, attirés par la gloire que Yahweh communique à la montagne de sa demeure, affluent à Jérusalem, demandant au Dieu d’Israël de les instruire de ses voies ; la loi de Yahweh se répand dans le monde ; il est l’arbitre et le souverain des peuples, et son œuvre a pour résultat le règne de la justice et de la paix universelle.
Même note dans certains appendices aux « charges » contre les nations, soit que celles-ci apportent leurs offrandes à Jérusalem (Is., XVIII, 7 ; XXIII, 18), soit que (Is., XIX, 16-25 ; authenticité très controversée) elles participent dans leur propre pays au culte du vrai Dieu.
h) On trouve dans Michée, après l’annonce du repentir du peuple (Mi., VII, 1-7) et de sa purification par Yahweh (Mi., V, 9-13 ; VII, 9, 18), la prédiction de la délivrance de Jérusalem et du triomphe sur les ennemis (Mi., IV, 12-14 ; VII, 8-10), de sa réédification (Mi., VII, 11), de sa nouvelle splendeur (Mi., IV, 8), du rassemblement des dispersés (Mi., IV, 6, 10), du prestige que la capitale et le peuple de Dieu exerceront sur les nations (Mi., V, 6, 7 ; VII, 12, 15-17), de la sollicitude dont Yahweh entourera les siens (Mi., IV, 6, 7).
Mi., V, 1-5 est consacré au souverain du futur royaume. Sa venue donnera à la petite bourgade de Bethléem un éclat sans pareil, au moins en ce sens que, descendant de la race de David, il illustrera la patrie du fils d’Isaï — mais cf. Matth., II, 5, 6 et l’interprétation traditionnelle. De ce dominateur l’origine est dès les temps anciens, dès les jours de l’éternité : allusion soit à la préexistence du Messie, soit à l’antiquité de la race davidique.
Jusqu’à ce que sa mère l’ait enfanté — rapprochement possible avec Is., VII, 10-16 ; voir Condamin, loc. cit. — Yahweh livrera le peuple. Mais il sera appelé à paître les brebis dans la force de Yahweh et la majesté de son nom ; il sera grand jusqu’aux extrémités de la terre. Il sera la paix ; pour la propager et la maintenir, il repoussera, en union avec sept pasteurs et huit princes, les Assyriens, symboles de tous les ennemis de Yahweh et d’Israël.
E. Jérémie et Sophonie
E. Jérémie et Sophonie. — a) Au cours de son ministère, Jérémie tempère, par des perspectives de salut, la dureté des anathèmes qu’il profère. On peut relever les traits suivants, dont plusieurs nous sont déjà familiers : assurance du bon accueil que Yahweh fera à Israël repentant (Jer., III, 12, 13, 21-26 ; IV, 1, 2) ; certitude que la destruction ne sera pas complète (Jer., IV, 27) et que le peuple sera sauvé (Jer., XVI, 14, 15 ; cf. XXIII, 7, 8) ; réunion de tous les dispersés (XXIII, 3), d’Israël et de Juda (Jer., III, 18), autour de Jérusalem, la seule capitale légitime (Jer., III, 14), autour du Temple qui, après la destruction de l’arche, dont personne n’aura plus souci, sera lui-même le trône de Yahweh (Jer., III, 16, 17) ; affluence des nations, conquises par l’attrait de Yahweh (Jer., III, 17) et d’Israël (Jer., IV, 2) et confessant la vanité de leurs idoles (Jer., XVI, 19, 20) ; gouverneurs selon le cœur de Yahweh (Jer., III, 15 ; cf. XXIII, 4).
Une place est faite au roi davidique ; il régnera avec une telle équité qu’on l’appellera Yahweh sidqênû, Yahweh notre justice (Jer., XXIII, 5, 6 ; allusion ironique au nom de Sédécias, Sidqiyyâhû, Yahweh est ma justice). À noter, comme trait plus particulier, la limitation de la durée de l’épreuve et de l’exil au chiffre rond de soixante-dix ans (Jer., XXV, 11).
b) Toutefois c’est dans les derniers jours du siège de Jérusalem, alors qu’il était tenu captif dans la cour des gardes (Jer., XXXII, 2-5), que Jérémie fut favorisé des plus brillantes visions d’avenir, celles qui sont renfermées dans ses chap. XXX-XXXIII ; sur leur occasion cf. Jer., XXXII, 6-25. Après avoir confirmé la sentence de ruine et d’exil, châtiment nécessaire des fautes de Juda (Jer., XXXII, 20-36 ; cf. XXX, 5-7, 12-15), Yahweh déclare que le mal n’est pas sans remède (Jer., XXX, 15) et, tout comme dans Osée, annonce que sa bonté révisera l’œuvre de sa justice (Jer., XXXI, 2, 3 ; 18-20) ; Rachel ne pleurera pas à jamais ses fils (Jer., XXXI, 15-17). Puis c’est l’esquisse du nouvel ordre de choses.
c) Dans les descriptions du retour, Jérémie a en vue le peuple tout entier, mais il témoigne d’une sympathie particulière pour le royaume du Nord (cf., d’ailleurs, Jer., III, 6-11). Les promesses temporelles se ramènent aux traits suivants : rupture du joug des captifs et revanche sur leurs ennemis (Jer., XXX, 8, 11, 16, 23, 24) ; rassemblement des dispersés (Jer., XXX, 10 ; XXXI, 10 ; XXXII, 37 ; XXXIII, 7) ; restauration des demeures, des villes et des palais de Jacob (Jer., XXX, 18, 19) ; retour du peuple (Jer., XXXI, 7, 8, 21, 22), avec mention spéciale d’Éphraïm (Jer., XXXI, 9) ; multiplication du peuple (Jer., XXX, 19, 20) ; restauration de Samarie (Jer., XXXI, 4, 5), mais surtout de Sion (Jer., XXXI, 6, 12-14, 38-40), d’où la prospérité, la joie et la consolation rayonnent dans tout le pays (Jer., XXXI, 23-25, 27, 28 ; XXXIII, 10-13) avec la paix et la sécurité (Jer., XXX, 10 ; XXXII, 37).
Même dans ces perspectives matérielles, une grande place est faite à l’élément spirituel, grâce surtout à l’action très intime de Yahweh au milieu du peuple (voir surtout Jer., XXX, 17 ; XXXI, 7-9, 21, 32). Ce qui signalera ce nouveau royaume, ce sera l’attachement sans précédent de l’épouse, jadis infidèle et prostituée, à son époux (Jer., XXXI, 22) ; ce sera l’assujettissement très sincère du peuple à son Dieu (Jer., XXX, 9) ; d’autre part, Yahweh purifiera la nation de ses iniquités et lui pardonnera ses fautes (Jer., XXXI, 34 ; XXXIII, 8).
Toutefois le trait le plus caractéristique, dans les perspectives spirituelles, c’est la promesse d’une nouvelle alliance (Jer., XXXII, 40) ; cette promesse, d’ailleurs, vient assez naturellement après la découverte du livre de l’alliance, base des rapports de Yahweh avec Israël (II Reg., XXII, 3-XXIII, 3).
Mais l’alliance future ne sera pas pareille à l’ancienne (Jer., XXXI, 31, 32) : c’est avec chaque Israélite qu’elle sera conclue ; c’est à chacun que Yahweh se fera connaître et enseignera directement sa loi (Jer., XXXI, 33, 34) ; par là l’union de Yahweh et d’Israël sera beaucoup plus intime qu’auparavant (Jer., XXX, 22 ; XXXI, 33 ; XXXII, 38), la docilité d’Israël plus parfaite, pour son bonheur et celui de sa postérité (Jer., XXXII, 39-41). Cette alliance sera éternelle (Jer., XXXI, 35-37 ; XXXII, 40 ; XXXIII, 23-26).
d) Le roi, sorti du peuple et très attentif à s’approcher de Yahweh (Jer., XXX, 21), appartenant à la race davidique (Jer., XXXIII, 15, 16 = XXIII, 5, 6 ; cf. XXX, 9), tient ici une place bien moins importante qu’en Isaïe ; même il semble être question d’une nouvelle lignée davidique (Jer., XXXIII, 17 ; cf. 20-22). Noter les perspectives concernant le sacerdoce lévitique (Jer., XXXIII, 18 ; 20-22).
e) Quant aux nations, elles sont à l’arrière-plan (Jer., XXXI, 10 ; XXXIII, 9 ; XLVIII, 47 ; XLIX, 6, 39 ; cf. III, 17 ; IV, 2).
f) On trouve pareillement dans le livre de Sophonie l’assurance que le châtiment ne sera pas définitif, mais qu’il sera suivi du salut et du rétablissement. Même, sur ce dernier point, on peut relever comme deux perspectives assez différentes. D’une part, Jérusalem et Israël sont invités à se réjouir parce que Yahweh retire les jugements portés contre eux et détourne l’ennemi (So., III, 14, 15). Il rassemble ceux qui sont dans la tristesse, privés de fêtes, et sur lesquels pèse l’opprobre (So., III, 18) ; il les ramène, il met fin à la captivité (So., III, 20 ; cf. vers. 10), il les fait renommés et glorieux (So., III, 19, 20) ; il éloigne l’oppression (So., III, 19) et, pour les préserver du malheur, il se fixe au milieu d’eux dans la joie et l’amour (So., III, 15-17) ; toutes les nations sont purifiées, invoquent le nom de Yahweh et le servent d’un commun accord (So., III, 9).
D’autre part, il ne reste au milieu de Jérusalem ou d’Israël qu’un peuple humble et petit, qui se confie à Yahweh (So., III, 12), heureux d’être purifié de ses fautes (So., III, 11) et de se maintenir loin de toute iniquité (So., III, 11, 13), vivant dans la paix sans que personne le trouble (So., III, 13).
II. Le fait de l’espérance messianique — 3° Dans Ézéchiel
3° Dans Ézéchiel. — A. Avant la prise de Jérusalem en 586, la prédication d’Ézéchiel revêt les mêmes caractères que celle des prophètes préexiliens. Le châtiment est au premier plan ; bien plus, il est imminent : l’épreuve de 598 ne saurait suffire ; il faut la ruine de la nation. Néanmoins, même à ces heures sombres, le prophète ne voit pas dans la sentence de Yahweh un arrêt de complète extermination. Dès le début de son ministère, il proclame qu’un faible reste du peuple survivra au désastre (Ez., V, 4-12 ; VI, 8). Bien plus, il peut préciser quel sera ce reste. Il sait, en effet, que dans ses jugements Yahweh ne confond pas, en un sort commun, le juste et l’impie (Ez., IX, 2-6 ; XIV, 13-20) ; c’est sur les justes que reposent les espérances.
Tout comme Jérémie (Jer., XXIV, 1-7), il sait que c’est sur la terre d’exil, parmi ses disciples fidèles, qu’il faut chercher ces privilégiés (Ez., XI, 14-16). Aussi s’efforce-t-il d’en augmenter le nombre, soit, quand il le peut, par un apostolat tout individuel (Ez., III, 16-21 ; XXXIII, 1-9), soit par des discours plus généraux (Ez., XVIII, 31, 32 ; XXXIII, 11). En attendant, il multiplie à ceux qui l’écoutent les paroles d’encouragement. Il leur assure que, même en terre d’exil, Yahweh est pour eux un sanctuaire (Ez., XI, 16) ; surtout il leur annonce que l’épreuve durera peu de temps et sera suivie d’une glorieuse restauration (Ez., XI, 16-20 ; cf. XVI, 60-63 et 53-58 ; XVII, 22-24 ; XX, 39-44).
B. La ruine de Jérusalem devait marquer un tournant dans l’histoire de la prophétie. a) Avec cet événement commençait le grand châtiment annoncé par les représentants de Yahweh. Sans doute, il fallait s’y soumettre avec humilité. Mais, d’un autre côté, une partie, un élément du « jour de Yahweh » appartenait déjà au présent ; il allait bientôt appartenir au passé ; aussi pouvait-on plus que jamais vivre d’espérance. De fait, depuis cette date, Ézéchiel s’attache exclusivement à l’espoir de la restauration. Pour lutter contre le découragement d’un certain nombre (Ez., XXXIII, 10 ; XXXVII, 11), il expose, à l’appui de ses certitudes, la magnifique vision des ossements arides (Ez., XXXVII, 1-14).
b) Non content d’annoncer la restauration, il en trace le programme. L’espérance est, nous le savons, pour les captifs demeurés justes ou qui se convertissent (Ez., XXXIII, 10, 11).
Pour qu’ils puissent rentrer en leur patrie, il faut en débarrasser le sol de ses possesseurs actuels : des Juifs que Nabuchodonosor y a laissés et qui ont persévéré dans leurs prévarications (Ez., XXXIII, 24-29) ; des autres peuples qui sont venus occuper le pays abandonné (Ez., XXXVI, 1-7) ; surtout de ces Édomites auxquels Yahweh se réserve de faire expier, en même temps que leur orgueil et leur rapacité, la joie cruelle avec laquelle ils ont applaudi au malheur de Juda (Ez., XXXV).
Désormais les montagnes d’Israël ne porteront des fruits que pour le peuple de Dieu (Ez., XXXVI, 8) ; elles seront pour lui éminemment fertiles (Ez., XXXVI, 9, 29, 30, 34, 35 ; cf. XXXIV, 25-30) ; le peuple y reviendra, rassemblé et conduit par Yahweh (Ez., XI, 17 ; XX, 41, 42 ; XXXVI, 24), et s’y multipliera (Ez., XXXVI, 10-14, 33, 35, 37, 38) ; les villes seront rebâties et habitées (Ez., XXXVI, 10, 11, 35).
c) Mais, avant de participer à ces bénédictions, une profonde transformation morale sera nécessaire à un grand nombre, à tous ceux sans doute qui n’ont pas une docilité parfaite à la parole du voyant. Sur eux Yahweh fera l’aspersion d’eaux pures (Ez., XXXVI, 20), symbole de la purification qu’il réalisera au fond des âmes (Ez., XXXVI, 25, 29, 33) ; de son côté, le peuple, en même temps qu’il ôtera les abominations du pays (Ez., XI, 18), se laissera aller au dégoût et au repentir en pensant à ses fautes passées (Ez., XXXVI, 31, 32 ; cf. XVI, 61, 63 ; XX, 43). Yahweh donnera alors à chacun un esprit nouveau et un cœur nouveau (Ez., XI, 19, 20 ; XXXVI, 26) ; mieux encore, il mettra au dedans d’eux son Esprit pour qu’ils soient fidèles à ses lois (Ez., XXXVI, 27 ; cf. XXXVII, 14). Israël, réuni à Juda, participera au bienfait de cette restauration (Ez., XXXVII, 15-23, 24, 26 ; cf. XVI, 40-58).
C’est avec toute la nation ramenée à son unité primitive que Yahweh conclura la nouvelle alliance : alliance éternelle, alliance de paix (Ez., XXXVII, 26 ; cf. XXXIV, 25 ; XVI, 60, 62), de telle sorte que les vrais fils de Jacob soient son peuple et qu’il soit leur Dieu (Ez., XI, 20 ; XXXVI, 28 ; XXXVII, 27).
Le gage de cette alliance, à leurs yeux et au regard des étrangers, sera le sanctuaire que Yahweh rebâtira au milieu du pays (Ez., XXXVII, 26, 28), et où Israël viendra le servir et lui apporter ses offrandes (Ez., XX, 40, 41). Telle est l’œuvre que Yahweh réalisera pour les siens ; pris dans leur ensemble, ceux-ci n’en sont pas dignes, mais Yahweh l’accomplira pour sa gloire et l’honneur de son nom (Ez., XVI, 63 ; XX, 41, 42 ; XXXVI, 22, 23, 32).
d) Le roi messianique n’est pas entièrement absent de ces perspectives (cf. Ez., XVII, 22-24). Après avoir fait le procès des mauvais pasteurs du passé (Ez., XXXIV, 1-10), Yahweh déclare que désormais, avec la sollicitude du meilleur berger, il prendra soin lui-même de ses brebis (Ez., XXXIV, 11-16). Mais, tout en demeurant leur Dieu, il aura auprès d’elles un représentant, un prince, un seul pasteur de race davidique (Ez., XXXIV, 23, 24), qui gouvernera les deux royaumes réunis (Ez., XXXVII, 24, 25) ; c’est par son intermédiaire que Yahweh réalisera son programme de justice (Ez., XXXIV, 17-22).
e) Ce qui est beaucoup plus particulier à Ézéchiel, c’est qu’il découvre dans l’avenir comme deux horizons. La réalisation du programme qui précède apparaît, ainsi que dans les prophètes antérieurs, comme concomitante du rétablissement national d’Israël. Mais une autre vision a pour objet une époque séparée de la période actuelle « par beaucoup de jours », et se plaçant à la fin des temps (Ez., XXXVIII, 8, 16) ; c’est la vision du triomphe suprême de Yahweh sur les nations et dans le monde, symbolisés par une multitude groupant, avec les peuples anciennement connus, des peuples nouveaux ayant peu de contact avec l’horizon politique d’Israël (Ez., XXXVIII, 1-12).
Conduites par un chef au nom pareillement symbolique, Gog, roi de Mosoch et de Thubal (Ez., XXXVIII, 2, 3), les nations déclareront la guerre à Yahweh et s’en prendront à son peuple ; elles fondront sur lui du septentrion alors qu’il habitera dans la paix et la confiance (Ez., XXXVIII, 8-16). Elles ne se douteront pas que c’est Yahweh qui, après avoir depuis longtemps prévu, annoncé ces choses, les réalisera (Ez., XXXVIII, 17 ; XXXIX, 1, 3, 8).
Le désastre sera complet ; l’intervention divine sera marquée par des tremblements de terre (Ez., XXXVIII, 18-20) ; Yahweh exercera son jugement, non seulement par l’épée, mais encore par la pluie, la grêle, le soufre et le feu (Ez., XXXVIII, 21, 22) ; il poursuivra les adversaires jusque dans leur pays (Ez., XXXIX, 3-6), cependant qu’Israël entretiendra sept années durant ses foyers de leurs dépouilles (Ez., XXXIX, 9, 10). La tuerie sera telle que, pour purifier la région, tous les habitants devront s’occuper sept mois durant d’ensevelir les cadavres dans la Vallée des Passants, qui prendra le nom de Hamon-Gog (Ez., XXXIX, 11-16) ; en même temps, les oiseaux du ciel seront convoqués au festin (Ez., XXXIX, 17-20). C’est alors que la gloire de Yahweh sera pleinement manifestée et que l’on comprendra entièrement le sens de sa conduite envers Israël (Ez., XXXVIII, 16, 23 ; XXXIX, 6-8, 21-24).
Cette vision est nettement eschatologique, et les traits apocalyptiques y abondent. Mais elle se développe encore dans un rapport étroit avec Israël ; aussi la finale (Ez., XXXIX, 25-29) nous ramène-t-elle au point de vue de la restauration nationale du peuple de Dieu.
f) Plus caractéristique encore est la vision qui termine le livre prophétique. Ézéchiel a toujours marqué une vive sympathie pour ce qui intéressait le culte de Yahweh : le Temple, à l’exclusion des hauts lieux (Ez., VI, 6-7 ; XVI, 16 ; etc.) ; les sabbats (Ez., XX, 13, 16, 21 ; etc.), les règles de pureté légale (Ez., XVIII, 6 ; XXII, 10, 26). On peut même dire que son programme de justice se concrétise en une loi, tel le Deutéronome, dans laquelle les règles de la vie morale et les préceptes d’ordre rituel se présentent sur un même plan, mélangés les uns aux autres et codifiés comme étant tous, au même degré, des volontés de Yahweh ; la fidélité à ce programme devient comme une sorte de service religieux.
Ce point de vue se manifeste d’une manière beaucoup plus frappante encore dans la vision suprême des chapitres XL-XLVIII, qui se place tout à fait à la fin de la carrière du prophète (Ez., XL, 1), vers 573. Elle renferme : la description du Temple futur (Ez., XL, 1-XLII, 20 ; cf. XXXVII, 26-28), construit de telle sorte que, résidant au fond du Saint des Saints, Yahweh soit à bonne distance de toute impureté (Ez., XLIII, 6-12) ; le retour de Yahweh (Ez., XLIII, 1-5 ; cf. X, 18, 19 ; XI, 23) ; la reconstruction et l’inauguration de l’autel des holocaustes (Ez., XLIII, 13-27) ; le rituel du temple futur, personnel du sanctuaire (Ez., XLIV, 1-16), obligations et revenus (Ez., XLIV, 17-31), offrandes (Ez., XLV, 1-17), fêtes et sacrifices (Ez., XLV, 18-20), diverses dispositions liturgiques (Ez., XLVI, 1-24) ; le plan d’un partage idéal de la Terre Sainte (Ez., XLVII, 13-XLVIII, 29) ; la description des limites et des portes de la capitale (Ez., XLVIII, 30-35).
La différence est grande entre cette vision et ce qui précède. L’on y perd de vue tout ce qui se rattache à la vie sociale et politique : le roi lui-même, lorsqu’il figure en cette scène liturgique, n’est plus qu’un simple prince (Ez., XLIV, 3 ; XLV, 7). Sans doute les préoccupations morales ne sont pas exclues de ce tableau (Ez., XLV, 9-12) ; mais l’intérêt principal se concentre sur le service liturgique du futur royaume. C’est à son observance qu’est attachée la bénédiction divine, figurée par un torrent qui sort du Temple pour se répandre et grandir dans le pays, transformant le désert, la Mer Morte et ses rives (Ez., XLVII, 1-12).
L’on sait que ce programme cultuel présente beaucoup de points de contact avec cette loi de Sainteté (Lev., XVII-XXVI) qui devait inspirer la conduite religieuse des rapatriés. Mais, d’autre part, on ne songera jamais à prendre à la lettre les prescriptions relatives au partage de la Terre Sainte. Dans quelle mesure cette vision représentait-elle, aux yeux d’Ézéchiel, la règle que les exilés devaient suivre dès leur retour en Palestine ? Dans quelle mesure était-elle en relation avec des perspectives plus nettement eschatologiques ? Il est difficile de le dire.
II. Le fait de l’espérance messianique — 4° Dans Isaïe, XL-LXVI
4° Dans Isaïe, XL-LXVI. — Nous avons déjà noté qu’au regard de la grande majorité des critiques non catholiques, la seconde partie du livre d’Isaïe (Is., XL-LXVI) a été composée, soit pendant les années qui ont immédiatement précédé la prise de Jérusalem par Cyrus (chap. XL-LV), soit au cours des premiers temps du retour (chap. LVI-LXVI). Dans les directions qu’elle a données aux exégètes catholiques par son décret du 29 juin 1908, la Commission Biblique a déclaré que ni l’argument philologique, ni les autres arguments mis en avant ne constituent, même en les considérant ensemble, la preuve qu’il faille admettre plusieurs auteurs pour le livre d’Isaïe. Mais, en même temps, elle a affirmé que, dans la seconde partie de ce livre, le prophète s’adresse aux Juifs de l’exil pour leur parler et les consoler, tout comme s’il vivait au milieu d’eux. C’est donc à la lumière des diverses conditions constitutives du « milieu » de l’exil que les catholiques eux-mêmes doivent étudier ces magnifiques documents.
A. Isaïe, XL-LV
A. Is., XL-LV. — a) Ici, comme dans la seconde partie du livre d’Ézéchiel, l’œuvre de la restauration est au premier plan. Le prophète l’annonce comme un réconfort aux âmes découragées (Is., XL, 27-31 ; XLI, 8-10, 14 ; XLIII, 1, 3 ; XLIV, 3, 21 ; XLVI, 3, 4). Il la présente comme une œuvre de justice, puisque, d’une part, Israël, la partie juste, a expié sa faute (Is., XL, 1, 2) et que, d’autre part, Yahweh a pris des engagements (Is., XLI, 9 ; LV, 10-13). Bien plus, il annonce comme imminent le retour glorieux du peuple conduit par Yahweh (Is., XL, 3-5, 9-11 ; XLII, 15, 16 ; XLIII, 14-21 ; XLIX, 9-12 ; LV, 12-13) ; il signale le moment où le libérateur va fondre sur Babylone (Is., XLI, 1-5 ; XLIV, 27-28 ; XLVII), il invite les exilés à sortir de la cité maudite (Is., XLVIII, 20, 21 ; LII, 11, 12).
b) La délivrance est présentée comme un rachat, une rédemption (Is., XLIV, 22, 23) ; Yahweh aime à se nommer le rédempteur d’Israël (Is., XLI, 14 ; XLIII, 1 ; XLIV, 6, 24) ; il donne pour sa rançon des hommes et des peuples (Is., XLIII, 3, 4 ; cf. XLI, 11-16 ; XLIX, 24-26), tant il le traite comme chose précieuse, tant il l’aime (Is., XLIII, 4). Rédemption inspirée par l’amour, la délivrance est aussi un salut ; Yahweh se proclame le Dieu juste et sauveur (Is., XLV, 21), le sauveur (Is., XLIII, 11), et déclare que par lui ou en lui Israël est sauvé d’un salut éternel (Is., XLV, 17).
c) Rassemblés de toutes les régions (Is., XLIII, 6-7), les fils de Yahweh, qui portent son nom, qu’il a créés pour sa gloire, rentrent au pays pour y jouir d’une brillante restauration (Is., XLVIII, 17-19 ; LI, 1-3). Mais c’est sur Jérusalem que se concentre l’attention du prophète. Jadis délaissée et répudiée, Yahweh la prend en compassion, lui fait miséricorde, lui assure un amour éternel, conclut avec elle une alliance de paix inébranlable (Is., LIV, 4-10 ; cf. XLIX, 14, 15 ; LII, 7-9), l’orne de joyaux, l’affermit dans la paix, la justice et la sécurité (Is., LIV, 11-17). Aussi, après l’épreuve (Is., LI, 17-23 ; LII, 1, 2 ; LIV, 4), elle peut se réjouir en voyant revenir ses enfants, si nombreux qu’il lui faut dilater ses tentes (Is., XLIX, 17-21 ; LIV, 1-3), ramenés par les rois eux-mêmes (Is., XLIX, 22, 23).
d) Si Yahweh réalise cette œuvre, ce n’est pas à cause du mérite d’Israël. Eu égard à un groupe de justes, on a pu dire (Is., XL, 2) que la faute était expiée. Mais, pris dans son ensemble, le peuple est indigne de pareille faveur. Il est aveugle, sourd, indifférent à l’égard de ses privilèges mêmes (Is., XLII, 18-25 ; XLIII, 8), ingrat (Is., XLIII, 22-24), rebelle et opiniâtre (Is., XLVI, 8, 12), sans sincérité ni droiture, dur, enclin à l’idolâtrie (Is., XLVIII, 1, 4, 5, 8). Les châtiments qu’il s’est attirés (Is., XLII, 22-25 ; XLIII, 25, 26-28) ont été, pour le grand nombre, inefficaces (Is., XLVIII, 9, 10). Ici, comme dans Ézéchiel, Yahweh agit pour son nom, pour sa gloire qu’il ne veut céder à personne (Is., XLVIII, 9, 11). Ainsi efface-t-il et oublie-t-il les péchés du peuple (Is., XLIII, 25 ; XLIV, 22), l’inclinant ensuite à la docilité et à l’obéissance (Is., XLVIII, 17-19), lui communiquant son esprit et ses bénédictions (Is., XLIV, 3).
e) Une grande place est faite, en ces prophéties, au rôle d’Israël parmi les nations (cf. Is., XLIX, 22, 23). Souvent Israël est appelé serviteur de Yahweh (Is., XLI, 8 ; XLII, 19 ; XLIII, 10 ; XLIV, 1, 2, 21 ; etc.) et, sous ce titre, personnifié parfois d’une façon très hardie (Is., XLIV, 1, 2). Cette épithète, que l’on retrouve ailleurs (Jer., XXX, 10 ; XLVI, 27 ; Ez., XXVIII, 25 ; XXXVII, 25), ne signale pas seulement Israël comme l’adorateur de Yahweh, le peuple qui connaît son nom et l’honore ; il marque, d’une part, les attentions très spéciales que Yahweh a eues pour lui (Is., XLIII, 7), mais, d’autre part et surtout, la mission qu’il lui confie (Is., XLII, 19) : « Mon messager que j’envoie ». Israël est appelé à devenir le témoin de Yahweh au milieu des peuples et, par suite, leur prince et leur dominateur (Is., LV, 4), à convoquer des nations qu’il ne connaît même pas, et qui vont accourir à cause de Yahweh, son Dieu (Is., LV, 5). Les Sabéens à la haute stature viendront vers Israël, lui rendront hommage en disant : Il n’y a de Dieu que chez toi, il n’y en a point d’autre (Is., XLV, 14 ; cf. XLIV, 5). Ainsi les nations seront gagnées au culte de Yahweh, et en lui sera glorifiée la race d’Israël (Is., XLV, 22-25).
f) Mais celui-ci a plus à faire que de convoquer les nations ; il doit devenir missionnaire au milieu d’elles. Ce rôle, il est vrai, n’est pas attribué au peuple tout entier. En face du serviteur indocile et prévaricateur, s’en dresse un autre, auquel incombera cette fonction. Il en est question dans un petit groupe d’oracles qui se détachent nettement du reste du livre et forment un tout à part (Is., XLII, 1-4 ou 6 ; XLIX, 1-6 ou 9 ; L, 4-9 ; LII, 13-LIII, 12). Ce Serviteur nous apparaît comme un élu de Yahweh qui le soutient et se complaît en lui, met sur lui son esprit (Is., XLII, 1), lui communique la docilité d’un disciple (Is., L, 4, 5).
Prédestiné dès le sein de sa mère pour remplir cette noble tâche (Is., XLIX, 1, 3, 5), tenu en réserve comme une flèche aiguë et un glaive tranchant (Is., XLIX, 2), il doit être l’alliance du peuple (Is., XLII, 6 ; XLIX, 8), c’est-à-dire médiateur pour l’alliance nouvelle que Yahweh va conclure avec le peuple. À ce titre, il a son rôle dans la restauration d’Israël (Is., XLII, 7 ; XLIX, 5, 6, 8, et sans doute 9-26).
Mais, en outre, Yahweh le fera lumière des nations pour porter son salut jusqu’aux extrémités du monde (Is., XLIX, 6). Il sera, dans toute la force du terme, le missionnaire de Yahweh : il exposera la Loi aux peuples (Is., XLII, 1, 3) ; il se montrera plein de douceur, plein de condescendance envers les faibles, se gardant de briser le roseau froissé, d’éteindre la mèche qui fume encore (Is., XLII, 2, 3) ; mais son ardeur sera indomptable jusqu’à ce qu’il ait atteint son but (Is., XLII, 4) ; aux heures de découragement, il se rappellera que sa récompense est aux mains de son Dieu (Is., XLIX, 4).
L’apostolat toutefois ne sera pas la seule forme de son ministère. On le voit, en effet, toujours docile à Yahweh (Is., L, 4, 5), présenter son dos à ceux qui le frappent, ne pas dérober sa face aux ignominies et aux crachats (Is., L, 6) ; on le voit, comptant sur le secours divin, braver tous ceux qui l’attaquent (Is., L, 7-9) : il est objet de mépris et d’horreur, esclave des souverains (Is., XLIX, 7). Bientôt on assiste à son martyre.
Il n’a rien, ni éclat pour attirer les regards, ni beauté pour plaire (Is., LIII, 2). Bien plus, il est devenu le rebut de l’humanité, l’homme de douleurs, le familier de la souffrance, objet d’épouvante (Is., LIII, 3). Mais toutes ces ignominies ont une portée immense ; elles sont la rançon de nos fautes. Le Serviteur s’est chargé de nos douleurs ; il a été transpercé pour nos péchés, broyé pour nos iniquités ; le châtiment qui nous sauve pèse sur lui ; Yahweh a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous (Is., LIII, 4-6). C’est pourquoi il s’est résigné, jusqu’à ce qu’il ait été emporté par un jugement inique, mis à mort pour le péché du peuple, jusqu’à ce que sa tombe ait été confondue avec celle des impies, alors qu’il n’a commis ni injustice, ni mensonge (Is., LIII, 7-10).
Mais la glorification suivra de près les opprobres. S’il offre sa vie en sacrifice pour le péché, il aura une postérité, il multipliera ses jours ; en ses mains l’œuvre de Yahweh prospérera ; il aura des nations et des foules pour sa part (Is., LIII, 10-12). C’est alors qu’il montera, qu’il grandira, que les rois se tairont devant lui et que les multitudes seront dans l’admiration (Is., LII, 13-15 ; cf. XLIX, 7).
Il est incontestable que le cadre de cette prophétie ressemble étroitement à celui des oracles messianiques : l’œuvre du Serviteur commence avec la restauration matérielle de Juda ; elle devient, sans que les transitions soient mieux marquées qu’ailleurs, une œuvre à portée nettement spirituelle, intéressant les nations aussi bien qu’Israël ; elle aboutit au triomphe des desseins de Yahweh ; elle conquiert des multitudes au Serviteur et par lui à Yahweh. Mais quel est ce Serviteur ? On a entendu l’expression d’un personnage du passé ; on l’a entendue du peuple d’Israël ou au moins d’une partie de ce peuple (cf., pour l’exposé de ces opinions, Condamin, Le livre d’Isaïe, p. 296-344). L’exégèse chrétienne, à une ou deux exceptions près, a été unanime jusqu’à la fin du XVIIIe siècle pour voir dans le Serviteur le représentant de Yahweh aux temps messianiques ; cette unanimité s’est maintenue dans l’Église catholique ; quelques rationalistes et des protestants ont persévéré dans cette interprétation.
B. Isaïe, LVI-LXVI
B. Is., LVI-LXVI. — a) Une foule d’idées sont communes à cette section et à la précédente. D’abord, en ce qui concerne la Jérusalem future et sa gloire (Is., LVIII, 12 ; LX, 1, 2, 10, 15, 17-22 ; LXI, 4, 7-9 ; LXII, 1-9, 11, 12). Le prophète insiste avec une complaisance spéciale sur le règne de la justice que l’alliance de Yahweh assurera dans la future capitale (Is., LX, 17, 18, 21 ; LXII, 1, 2).
b) De même, en ce qui concerne le rôle d’Israël au milieu des nations. On revient sur le prestige qu’à raison même de sa justice et du séjour de Yahweh (Is., LX, 1, 2, 9, 13, 14 ; LXI, 6-7 ; cf. LVI, 3, 6-8), Jérusalem exercera sur les étrangers (Is., LX, 3, 4, 8-10 ; LXI, 5) ; le prophète voit les peuples qui apportent leurs trésors à la Ville Sainte et à son sanctuaire (Is., LX, 5-7, 9, 11-13, 16 ; LXI, 6).
c) On rencontre même un nouvel oracle sur la mission du Serviteur de Yahweh (Is., LXI, 1-3).
d) Mais il y a aussi des points de vue spéciaux, déterminés par ces deux faits : que, malgré le décret de Cyrus qui met fin à l’exil, le salut ne se réalise pas ; que, dans la société palestinienne, fourmillent toutes sortes de désordres. Le prophète n’abandonne pas l’espoir de la rédemption ; même il la regarde toujours comme très proche (Is., LVI, 1). Mais en même temps il déclare que la cause des retards divins est à chercher dans les péchés du peuple (Is., LVI, 1, 9-12 ; LVII, 1-13 ; LIX, 1-15).
Au fond, nous n’avons ici qu’une forme nouvelle d’une vieille idée. Les anciens prophètes avaient toujours annoncé la restauration et le salut sous conditions ; afin qu’Israël fût admis au triomphe, il fallait que l’exil le purifiât en châtiant ses fautes. Après l’exil, une condition pareille demeure ; si le péché antique a été expié, il faut qu’à leur tour les fautes présentes disparaissent.
e) Toutefois, en présence de ces délais divins s’ouvrent comme deux perspectives. D’abord le voyant réitère les promesses à ceux qui se confient en Yahweh (Is., LVII, 13) ; il assure la vie, la guérison, la paix, l’effusion de l’Esprit divin, aux cœurs humbles et contrits, aux coupables repentants (Is., LVII, 14-19 ; LIX, 20, 21 ; LXIII, 7-LXIV, 12) ; il décrit les réformes à réaliser en vue du salut (Is., LVIII, 9, 10, 13, 14 ; cf. LVI, 1) ; il déclare qu’aux Israélites infidèles Yahweh fera expier leurs iniquités (Is., LXV, 1-7), mais qu’il comblera de biens ses serviteurs et ses élus.
Il semble que, dans ces perspectives, les justes n’ont pas à attendre la réalisation définitive des espérances pour jouir des bénédictions divines ; d’ores et déjà, pourvu qu’ils se repentent, s’organise pour eux une sorte de royaume provisoire ; il y a, dans l’ordre spirituel comme dans l’ordre matériel, de premiers recommencements en attendant l’œuvre dernière.
f) En plusieurs autres oracles, on aboutit à un jugement plus définitif (Is., LXVI, 15, 16) : avant que ne se réalise le salut, une grande séparation doit être établie entre les justes et les méchants (Is., LXV, 13-16). En même temps qu’il condamne les prévaricateurs (Is., LXVI, 14-17), Yahweh appelle les nations à contempler sa gloire (Is., LXVI, 18), il se choisit en leur sein des missionnaires qui le doivent faire connaître aux autres (Is., LXVI, 19) ; il s’y choisit aussi des ministres de son culte (Is., LXVI, 21). La perspective finale se développe sous de nouveaux cieux et sur une nouvelle terre, dans une Jérusalem nouvelle substituée à l’ancienne (Is., LXV, 17, 18), centre de toutes les bénédictions (Is., LXV, 19-25 ; cf. LXVI, 6-14) et, aux jours de ses fêtes, objet d’attraction pour les peuples (Is., LXVI, 22, 23).
De ce royaume, les méchants sont exclus et voués au supplice (Is., LXVI, 24). Nous confinons ici à l’apocalypse et à l’eschatologie proprement dite, sans d’ailleurs nous détacher entièrement de la restauration nationale et terrestre (Is., LXVI, 20) ; c’est la première fois qu’il est question d’une nouvelle terre et de nouveaux cieux.
II. Le fait de l’espérance messianique — 5° Les prophètes postexiliens
A. Aggée
5° Les prophètes postexiliens : Aggée, Zacharie, Malachie, Jonas. — A. Aggée. — Exerçant son ministère vers 520, plus de quinze ans après le décret de Cyrus, Aggée doit déjà expliquer aux Juifs découragés le retard de la restauration et la misère à laquelle le peuple a été en proie depuis 538.
S’il s’en prend à la négligence dans la reconstruction du Temple, il n’hésite pas à prédire les gloires futures de la maison de Dieu, beaucoup plus grandes que les anciennes ; il montre les nations ébranlées qui apportent leurs trésors au nouveau sanctuaire (Agg., II, 3-9).
B. Zacharie, I-VIII
B. Zacharie, I-VIII. — Zacharie est le contemporain d’Aggée et doit faire face aux mêmes préoccupations. Tout en justifiant les délais divins, il insiste sur les promesses. Les visions nocturnes renferment tout un programme de restauration nationale et messianique, que complètent d’ailleurs les promesses du chap. VIII.
a) On y relève d’abord ces traits déjà connus : amour de Yahweh pour Sion (Zach., I, 12-14) ; humiliation des nations en général et de Babylone en particulier, en vue de la délivrance d’Israël (Zach., I, 15 ; II, 1-4, 10-13 ; cf. VIII, 7, 8, 13) ; prompt retour de Yahweh à Jérusalem (Zach., I, 16 ; II, 14, 15 ; cf. VIII, 1-2, 6-8, 14, 15), qui doit être bâtie sans murailles (Zach., II, 5-9) pour recevoir les nations qui, attirées par Israël et Yahweh, y afflueront (Zach., II, 15 ; cf. VI, 15 et VIII, 20-23) ; longévité (Zach., VIII, 4, 5) ; règne de la prospérité (Zach., VIII, 11, 12, 14, 15), mais aussi de la vérité et de la justice (Zach., VIII, 8, 16, 17) ; châtiment du péché (Zach., V, 1-4) ; relégation de la puissance même du péché chez les païens, à Babylone en particulier (Zach., V, 5-11), pour y attirer la colère divine (Zach., VI, 1-8). Dans tout ce programme, on remarque la manière, déjà signalée, dont il est parlé des nations en général.
b) Ce qui est plus caractéristique, c’est l’importance attribuée au sacerdoce et au service liturgique. C’est dans la personne du grand prêtre que le peuple est purifié (Zach., III, 1-5, 9) ; le grand prêtre est associé au roi ou « Germe » dans le gouvernement de la nouvelle société (Zach., IV, 1-6, 10, 11, 13, 14 ; VI, 9-15 [d’après le grec]) ; une importance spéciale est attachée à la reprise du culte divin et au rôle du sacerdoce auprès de Yahweh (Zach., III, 7).
c) Zacharie et Aggée voient les prodromes de l’inauguration du royaume, qui semble proche : dans les bouleversements de peuples consécutifs à l’avènement de Darius (Agg., II, 6, 22 ; Zach., I, 14, 15 ; II, 1-4, 12, 13) ; dans la réédification du Temple (Agg., II, 18, 19 [cf. Zach., VIII, 9-13] ; Zach., I, 16 ; III, 9 ; IV, 6-10) ; dans l’entrée en fonctions, comme gouverneur de Palestine, du prince davidique Zorobabel (Agg., II, 23 ; Zach., VI, 9-13 ; cf. III, 8).
C. Zacharie, IX-XIV
C. Zacharie, IX-XIV. — Cette section nous reporte à une certaine distance de la précédente, au moins au temps où, sous Xerxès, une première tentative en vue de réédifier les murs de Jérusalem fut sans issue. (Sur l’auteur et la date de Zach., IX-XIV, cf. Van Hoonacker, Les Douze petits prophètes, p. 649-602.) La situation est devenue très sombre.
D’une part, les désordres sont graves (Zach., X, 2, 3 [cf. XI, 4-17 ; XIII, 7-9] ; XIII, 2-6) ; d’autre part, l’état du peuple, en partie dispersé (Zach., X, 2, 7 sq.), en partie opprimé par les nations (Zach., IX, 1-8, 13-16 ; XII, 1-4 ; XIV, 12), est très critique. Si le prophète signale dans le premier fait l’explication du second, il fait quand même très grande la place aux promesses.
a) Le repentir du peuple aux lieux de sa dispersion (Zach., X, 9) a pour suites : le triomphe sur les ennemis assuré par Yahweh (Zach., IX, 1-8, 11-15 ; XII, 1-5 ; XIV, 1-7, 12-19) ; les revanches (Zach., XII, 5, 6) ; le châtiment des mauvais chefs (Zach., X, 3) ; la protection divine, les bénédictions, la prospérité (Zach., IX, 10, 17 ; XII, 7 ; XIV, 8-11) assurées à Israël et à Juda (Zach., X, 4-12), plus spécialement aussi à Jérusalem (Zach., IX, 8 ; XII, 2, 5, 6, etc.) ; puis la purification et la suppression des désordres religieux (Zach., XIII, 1-6), l’effusion de l’esprit divin (Zach., XII, 10), la conversion des nations qui ne voudront pas s’exposer à la malédiction (Zach., XIV, 16-19), la sainteté et la consécration de tout ce qui appartient à Juda (Zach., XIV, 20, 21).
b) Il faut signaler comme éléments spéciaux : α) parmi les traits du roi messianique (Zach., IX, 9, 10), l’humilité, la mansuétude, l’aspect pacifique ; — β) ce personnage énigmatique, qui semble apparenté avec le Serviteur de Yahweh d’Is., XL-LXVI, contre lequel a été commis un attentat, suivi d’ailleurs d’un grand deuil et d’un vif repentir (Zach., XII, 10-14) ; — γ) enfin divers traits apocalyptiques, notamment dans la parabole de Zach., XI, 4-17 - XIII, 7-9, puis dans la description des châtiments au chap. XIV : bouleversements dans la nature (Zach., XIV, 4-8, 10), fléaux étranges (Zach., XIV, 12, 15, 16). — À noter aussi l’importance attachée à la fête des Tabernacles (Zach., XIV, 16-19), aux signes extérieurs de consécration gravés même sur les objets matériels (Zach., XIV, 20, 21).
D. Malachie
D. Malachie. — Contemporain de l’époque de Néhémie (avant 444), témoin du découragement (Mal., I, 2 ; II, 17 ; III, 13-15) causé sans doute par l’échec des tentatives en vue de la réédification des murailles sous Xerxès et Artaxerxès (Esdr., IV, 6-24), ce prophète trouve, lui aussi, dans les fautes d’Israël l’explication de ses malheurs.
a) Mais un jugement est proche qui va mettre fin aux désordres et réaliser les espérances. Le Juge, à l’aspect redoutable (Mal., III, 2), vient siéger au Temple (Mal., III, 1, 2). C’est là qu’il commence son œuvre en purifiant les fils de Lévi (Mal., III, 3, 4 ; cf. II, 1-3). Son action s’étend ensuite au peuple, très favorable (Mal., III, 17, 20) à ceux dont le souvenir est écrit au Livre (Mal., III, 16) et pour lesquels la prospérité des impies est un scandale (Mal., II, 17 ; III, 13-15, 18), terrible pour les méchants (Mal., III, 19, 21) et les fauteurs de désordres (Mal., III, 5). Ce jugement rappelle celui qui termine le livre d’Isaïe ; mais il ne concerne qu’Israël.
b) Ce qui est plus particulier à cette prophétie, c’est le messager qui précède Yahweh au jour du jugement (Mal., III, 1), qui est sans doute Élie (Mal., III, 23), auquel incombe la mission de ramener les fils à la piété des pères, pour les préserver de l’anathème (Mal., IV, 6).
c) Il faut aussi noter ce vers, I, 11, qui met en contraste avec les offrandes répudiées du Temple, l’encens, les sacrifices, l’oblation pure offerts en tout lieu à ce nom de Yahweh qui, du levant au couchant, est grand parmi les nations. Aux yeux des exégètes non catholiques, ce texte se rapporterait au temps même du prophète, soit qu’il s’agisse de la conversion des païens à Yahweh, soit que Malachie voie dans les sacrifices païens eux-mêmes une part d’hommage inconsciemment rendu au vrai Dieu, soit encore qu’il compare les actes religieux des Juifs de la dispersion à ceux des Juifs de Palestine.
La plupart des interprètes catholiques tiennent ce verset pour une prophétie relative au sacrifice des temps messianiques et de la Loi nouvelle (cf. Van Hoonacker, Les Douze petits prophètes, ad loc.).
E. Jonas
E. Jonas. — Le but principal de ce livre est de proclamer le rôle de missionnaire qu’Israël doit remplir parmi les nations (Jon., I, 2 ; III, 1-10 ; IV, 9-11) et de lutter contre l’opposition qu’un judaïsme étroit fait à ce glorieux privilège (Jon., I, 3 ; IV, 2-8). On rejoint donc ici les plus beaux oracles d’Is., XL-LXVI.
II. Le fait de l’espérance messianique — 6° Livres sapientiaux
6° Livres sapientiaux. — a) Sur Job, XIX, 23-27, cf. Ire partie, II, 2°, C, γ.
b) Les Pères de l’Église et les exégètes catholiques ont appliqué un grand nombre de psaumes à Notre-Seigneur ; de fait, le recueil renferme plusieurs cantiques nettement messianiques au sens littéral. Ne tenant compte que des hymnes dans lesquelles il est question du Messie lui-même, M. Vigouroux (Man. bibl., 9e éd., II, p. 340) dit que « les principaux psaumes exclusivement messianiques généralement reconnus comme tels sont les psaumes II ; XV (XVI ?) ; XXI (XXII), XLIV (XLV) ; LXVIII (LXIX ?) ; LXXI (LXXII) ; CIX (CX). » Le P. Cornely (Historica et Critica Introductio in V. T. Libros ; II, 2, Introductio specialis in didacticos et propheticos Veteris Testamenti Libros, p. 117-119) compte seulement les ps. II, XV, (XVI), XLIV, (XLV), LXXI, (LXXII), CIX (CX) parmi ceux qui litterali sensu ita agunt de Christo ejusque regno ut omnem aliam explicationem respuant. Il convient d’ajouter à ces listes des psaumes qui parleraient du royaume messianique ou des espérances de la dynastie davidique sans mentionner explicitement le Messie.
α) Le Ps. II signale : la royauté conférée au Messie par Yahweh et qui fait de lui son fils (Ps., II, 5-7) ; le pouvoir universel que Yahweh lui délègue (Ps., II, 8, 9) ; le triomphe sur les ennemis (Ps., II, 1-3, 10, 11).
β) Le Ps. LXXII (LXXI) décrit les splendeurs de son règne. Il gouvernera avec justice (Ps., LXXII, 1, 2, 4, 7) ; il prendra soin des déshérités (Ps., LXXII, 4, 12-14), il instaurera la paix (Ps., LXXII, 3, 7). Son règne sera une source de bénédictions (Ps., LXXII, 6, 16). On le révérera à jamais (Ps., LXXII, 5, 17) ; son empire sera universel et groupera toutes les nations (Ps., LXXII, 8-11, 15, 17).
γ) Le Ps. CX (CIX) annonce la royauté (Ps., CX, 1) et le sacerdoce (Ps., CX, 4) du Messie, la protection dont Yahweh l’entoure (Ps., CX, 2, 5), lui assurant le triomphe sur ses ennemis (Ps., CX, 2, 3, 6, 7).
δ) En revanche, le Ps. XXII (XXI) est à rapprocher des descriptions du Messie souffrant dans Isaïe. Dans sa suprême angoisse, le Juste s’adresse à Yahweh qui paraît l’avoir abandonné (Ps., XXII, 1-6, 10-12, 20-22). Il décrit l’état misérable, extrême, auquel ses ennemis l’ont réduit, se moquant de sa confiance en Dieu (Ps., XXII, 7-9, 13-19). Mais, au terme de ses souffrances, il entrevoit un apostolat (Ps., XXII, 23). Il s’adresse d’abord aux Juifs, ranimant leur foi par le spectacle des interventions dont Dieu l’a favorisé (Ps., XXII, 24-27). Puis à leur tour les nations se tournent vers Yahweh, reconnaissent son empire et en transmettent le souvenir d’âge en âge (Ps., XXII, 28-32). C’est de ce dernier Psaume qu’il faut rapprocher le Ps. LXIX (LXVIII).
ε) Le Ps. XVI (XV) exprime la confiance du Juste qui, ayant choisi Yahweh pour sa part, a l’espoir de n’être jamais ébranlé et compte que son Dieu le comblera de biens. Dans Act., II, 24-31, saint Pierre interprète les vers. 8-11 de la résurrection de Jésus. Dans Act., XIII, 34-37, saint Paul fait la même interprétation.
ζ) Le Ps. XLV (XLIV) est appliqué par beaucoup de commentateurs au mariage de Salomon avec la fille du pharaon. On peut le regarder plus justement comme un chant purement prophétique qui, comme le Cantique des Cantiques, célèbre l’union de Notre-Seigneur avec son Église. « Il est certainement messianique » (Vigouroux, op. cit., p. 340).
η) Le Ps. LXXXVII célèbre les gloires futures de Jérusalem vers laquelle les nations afflueront.
c) Dans Eccli., XXXVI, 1-17, on rencontre une prière pour la délivrance du peuple, dans laquelle les aspirations messianiques se font nettement sentir.
d) La Sagesse de Salomon ne parle pas du Messie ; elle fait, en passant (III, 8), une allusion au règne de Yahweh sur les nations.
II. Le fait de l’espérance messianique — 7° Écrits apocalyptiques
A. Remarques générales
7° Écrits apocalyptiques. — A. Remarques générales. — a) Ces écrits se rattachent de très près à la prophétie, à tel point que, dans le langage courant, on les en distingue fort peu, et que, dans la Bible, des livres apocalyptiques prennent place en la série des prophètes. Au point de vue du fond, l’apocalypse répond au même besoin que la prophétie, surtout que la prophétie postexilienne ; elle a pour but de consoler les âmes fidèles qui vivent dans l’attente des espérances sans cesse différées, et qui sont en proie à la douleur et à la persécution.
C’est ce qui explique que les apocalypses appartiennent surtout aux périodes de grands troubles ; le temps des persécutions d’Antiochus Épiphane et les autres époques dans lesquelles le joug étranger fut particulièrement terrible virent paraître un grand nombre de ces productions.
b) L’idée fondamentale est la même que dans les prophètes postexiliens. Avant tout, Yahweh ne saurait être infidèle à ses promesses ; si l’accomplissement en est différé, c’est à cause des prévarications de toute sorte dont Israël se rend coupable ; les épreuves d’ailleurs servent à la purification des justes. Mais les oracles des anciens prophètes ne sauraient manquer de se réaliser ; aussi aime-t-on à les scruter et il n’est pas inouï que, par delà leur sens littéral et extérieur, on trouve un sens plus profond en rapport avec les circonstances présentes.
c) Toutefois la première différence qu’il faut signaler entre la prophétie et l’apocalypse a trait à la manière dont le salut doit se produire. Comme Dieu avait choisi les peuples étrangers pour le châtiment d’Israël, la délivrance ne pouvait s’opérer qu’au détriment et par la ruine de ces nations. Or, à mesure que, sous l’influence du joug que faisaient peser sur lui ses maîtres successifs, s’accentuait l’antithèse entre Israël et les nations en général, le salut d’Israël apparaissait comme devant entraîner la ruine du monde païen tout entier, exception faite des justes qui reconnaîtraient la suprématie de Yahweh et de son peuple.
d) Il y a plus. Lorsque les anciens prophètes annonçaient la ruine d’un empire, ils donnaient souvent, comme contre-coup à cet ébranlement de peuples, un ébranlement du monde physique (cf. Is., XIII) ; le choc cosmique était d’autant plus grave que l’empire menacé était plus puissant. Mais il semble bien qu’avec ces prophètes, la métaphore tenait une grande place dans les descriptions. Il en va autrement avec les auteurs d’apocalypses. La ruine des nations entraîne tout naturellement un cataclysme universel. C’est véritablement la fin du monde qu’ils ont en vue, comme prodrome ou accompagnement des jugements divins. Ils se détachent, peut-on dire, de la réalisation terrestre du royaume de Dieu, que les anciens prophètes avaient à peu près exclusivement contemplée, pour prêter attention aux issues eschatologiques qu’un Ézéchiel avait signalées en passant. Comme d’ailleurs leurs perspectives ne sont guère plus distinctes que celles des prophètes, c’est dans un horizon assez rapproché qu’ils contemplent la fin des temps.
e) Au point de vue de la forme, certaines particularités sont à signaler. Pour faire valoir cette idée, fondement des espérances auxquelles ils s’attachent, que tout ici-bas est gouverné par Dieu, que rien n’échappe à son empire, ils aiment à faire le tableau, l’exposé des grands mouvements historiques qui se sont succédé, à mesure que Dieu le décrétait, jusqu’au moment présent.
f) Bien plus, pour rendre cette conception plus frappante, ils la transformeront à l’occasion en une prophétie qu’ils mettront sur les lèvres d’un personnage de haute antiquité ; Hénoch, le patriarche antédiluvien, sera tout désigné pour découvrir dès l’origine le plan et tous les secrets de l’histoire du monde.
g) À vrai dire, les générations antérieures au temps présent n’ont pas bénéficié de ces révélations ; celles-ci ont été scellées, tenues secrètes jusqu’au moment où Dieu juge convenable de les manifester pour la consolation des affligés.
B. Livres apocalyptiques de la Bible
B. Livres apocalyptiques de la Bible. — a) Is., XXIV-XXVII. — La partie essentielle de cette apocalypse (Is., XXIV, 1-26 ; XXV, 6-8) débute par un tableau du bouleversement de la terre et de ses habitants (Is., XXIV, 1-3). La terre succombe sous la malédiction causée par l’iniquité des hommes, qui portent à leur tour la peine de leurs crimes (Is., XXIV, 4-12) ; il n’en restera pas plus qu’il ne reste d’olives après la cueillette (Is., XXIV, 13). Il n’y a pas à s’illusionner dans un vain optimisme ; c’est d’une véritable fin qu’il s’agit (Is., XXIV, 14-20). Avec cette catastrophe coïncide un jugement de Yahweh qui s’exerce terrible sur l’armée d’en haut (les anges [?]) et sur les rois de la terre : jugement provisoire, qui aboutit à un châtiment, lui aussi provisoire, prélude d’un arrêt définitif (Is., XXIV, 21, 22). Cependant Yahweh trône à Sion et à Jérusalem, et sa gloire éclate devant les anciens (Is., XXIV, 23).
Sur cette montagne, il prépare un festin pour ses élus, pour tous les peuples, il déchire le voile de tristesse qui couvre les nations, il détruit la mort pour toujours, il essuie les larmes sur tous les visages (Is., XXV, 6-8). Si eschatologique qu’elle soit, cette vision garde encore des points de contact avec les préoccupations du temps présent (cf. Is., XXVII, 6-13) ; il semble que pour les élus il y ait continuité entre l’état actuel et celui qui suivra le jugement. À noter, pour les méchants, l’état intermédiaire entre les deux châtiments.
b) Joël. — Le point de départ du livre de Joël est la description des fléaux (sauterelles, sécheresses) précurseurs du jour de Yahweh (Jo., I, 1-12, 16-20 ; II, 1-11). Elle est complétée par des appels à la pénitence en vue d’éloigner le jour terrible, ou au moins d’échapper aux coups de la justice (Jo., I, 13-15 ; II, 12-17). Dès lors Yahweh, qui est avant tout miséricordieux (Jo., II, 13), se laisse toucher : il va écarter le fléau et compenser les désastres par des bénédictions matérielles de toutes sortes (Jo., II, 18-27) ; cependant son Esprit se répandra abondamment, non plus seulement sur quelques privilégiés, mais sur toutes les classes de la société, et y produira toutes sortes de manifestations surnaturelles (Jo., III, 1, 2).
Ce n’est pas à dire que le jour de Yahweh sera différé à jamais ; mais ceux qui, dociles à l’Esprit, invoqueront le nom de leur Dieu, seront sauvés ; sur la montagne de Sion et de Jérusalem, il y aura une réunion de délivrés, et parmi les survivants seront ceux que Yahweh appelle (Jo., III, 5). De fait, les troubles cosmiques annoncent l’imminence du grand jour (Jo., III, 3, 4 ; cf. IV, 15).
Au moment où il ramènera les captifs de Juda et de Jérusalem, Yahweh rassemblera les nations dans la vallée de Josaphat et entrera en jugement avec elles au sujet des mauvais traitements qu’elles ont fait endurer à son peuple (Jo., IV, 1-4, 7-14) ; la sentence est annoncée à propos des Phéniciens et des Philistins (Jo., IV, 4-8). Tandis qu’il fulmine contre ces ennemis, Yahweh devient un refuge pour son peuple, une retraite sûre pour les fils de Jacob (Jo., IV, 16).
Des changements se produiront dans la nature au détriment des nations qui ont commis la violence contre les enfants d’Israël (Jo., IV, 19) et en faveur de ces derniers (Jo., IV, 18). À l’abri des étrangers (Jo., IV, 17), Juda et Jérusalem seront habités à jamais et entourés de la protection divine (Jo., IV, 19, 20, 21). Ici encore il y a, pour les élus, continuité entre l’état actuel et l’état futur, et la vision garde des points de contact avec les préoccupations de la restauration nationale.
c) Daniel. — (Sur Daniel, son caractère, son authenticité, cf. Bigot, Daniel, dans Vacant-Mangenot, Dictionnaire de Théologie catholique, IV, col. 55-103.) Au terme de ses visions, l’auteur plonge fort loin dans l’avenir, sans d’ailleurs, lui non plus, se détacher du temps présent. Quelles que soient les difficultés inhérentes au fameux oracle des semaines (Dan., IX, 20-27), il est certain qu’il est entièrement dominé par la pensée messianique et eschatologique.
De même d’ailleurs que l’abomination de l’époque d’Antiochus apparaît comme un prélude aux épreuves des derniers temps, de même la délivrance due à l’intervention de Dieu par le ministère des Machabées ouvre les âmes à la perspective du triomphe final. C’est surtout au chap. XII que cette perspective se développe. Il nous transporte à une période de détresse telle qu’il n’y en a point eu de pareille depuis qu’il existe une nation jusqu’à ce temps-là (Dan., XII, 1).
C’est alors que Michel, le grand chef, intervient en faveur du peuple (Dan., XII, 1). Le salut ne se réalise pas pour tous indistinctement ; il ne s’opère que pour ceux qui sont inscrits dans le livre de Dieu, c’est-à-dire pour les justes (Dan., XII, 1). Mais en revanche il n’est pas restreint aux justes du présent.
Le jugement est précédé d’une résurrection de beaucoup — autant dire : de tous — de ceux qui dorment dans la poussière, et un sort très différent est fait aux diverses classes de ressuscités : les uns ressuscitent pour la vie éternelle, les autres pour une infamie éternelle (Dan., XII, 2) ; une gloire à part est réservée à ceux qui auront conduit beaucoup de leurs frères à la justice (Dan., XII, 3). Très grande est l’importance de ce texte.
C’est sans doute la première fois que s’affirme d’une façon précise le dogme de la résurrection des morts (cf. pourtant le texte un peu énigmatique d’Is., XXVI, 19). Du moment où, dans la personne de Jérémie et d’Ézéchiel, la prophétie avait attaché une importance si grande à la question de la rétribution individuelle ; du moment où ces voyants avaient insisté pour réserver aux seuls justes la participation au royaume de Dieu, ce progrès nouveau de la révélation ne pouvait se faire très longtemps attendre. Dieu ne pouvait manquer de faire connaître le sort des saints qui, dans le passé ou dans le présent, mourraient avant de participer au royaume.
Du même coup, un élément de solution fort important était fourni au grand problème que le livre de Job avait discuté sans aboutir à une conclusion définitive. D’ailleurs, Dan., XII ne s’occupe que des Israélites.
C. Apocalypses apocryphes
C. Apocalypses apocryphes. — (Sur les Apocryphes de l’Ancien Testament cf. Székely, Bibliotheca Apocrypha, introductio historico-critica in Libros Apocryphos Utriusque Testamenti cum explicatione argumenti et doctrinæ : I. Introductio generalis ; Sibyllae et Apocrypha Vet. Test. Antiqua.) — Les préoccupations qui les dominent sont les mêmes que dans les apocalypses canoniques. Mais deux traits révèlent immédiatement l’infériorité de cette littérature : de nombreuses extravagances, surtout en ce qui concerne l’angélologie, la constitution du ciel et de la terre, les pérégrinations des voyants ; de nombreuses directions de pensées qui contrastent avec la continuité de l’Ancien Testament.
a) Le Livre d’Hénoch est un recueil d’écrits de dates fort différentes (cf. P. Martin, Le Livre d’Hénoch ; Charles, The Book of Enoch).
α) Le plus ancien document paraît être l’Apocalypse des Semaines (Hen., XCIII ; XCI, 12-17 ; « un peu avant 170 », Martin). La huitième semaine est marquée par la délivrance terrestre des justes ; puis vient une période de paix autour de la maison rebâtie du Grand Roi (Hen., XCI, 12, 13). Dans la neuvième semaine, les impies et le mal disparaissent de la terre, les païens se convertissent (Hen., XCI, 14). La dixième semaine est celle du jugement final qui s’exerce sur les anges, de la création des nouveaux cieux et de l’inauguration des semaines éternelles (Hen., XCI, 16-17). On reconnaît, ici comme dans Ézéchiel, deux phases, l’une proprement messianique et terrestre, l’autre eschatologique, dans l’histoire et le développement de l’œuvre divine. Il n’est point parlé du Messie.
β) Le second document (Hen., I-XXXVI ; vers 166, Martin) nous transporte directement à la fin du temps. Le Saint et le Grand, entouré de ses armées, apparaît terrible sur le mont Sinaï ; l’univers entre en convulsion, tout périt ; le Saint vient rendre la justice aux esprits et aux hommes (Hen., I, 3-9). En attendant ce jour, les anges coupables sont détenus dans une prison horrible (Hen., XIV, 8-19 ; XXI, 7-10).
Quant aux hommes, ils reçoivent dès après la mort un commencement de justice ; le scheol, en effet, se divise maintenant en quatre compartiments (Hen., XXII, 1-4), l’un pour les martyrs (Hen., XXII, 6-7), le deuxième pour les justes (Hen., XXII, 9), le troisième pour les pécheurs qui ici-bas n’ont connu aucune expiation (Hen., XXII, 10, 11), le quatrième pour les pécheurs qui ont souffert persécution (Hen., XXII, 12).
Au jour du jugement, les mauvais anges seront jetés pour l’éternité dans l’abîme de feu (Hen., X, 6). Parmi les hommes, les méchants qui ont souffert persécution demeurent au lieu du scheol qui leur est affecté (Hen., XXII, 13). Les autres méchants et les justes ressuscitent : les impies pour un châtiment éternel dans la vallée maudite (Hen., XXVII, 2) ; les justes pour la récompense. Celle-ci est décrite en termes très matériels, qui ne sont pas seulement allégoriques (Hen., X, 17-19), mais qui d’ailleurs n’excluent pas des points de vue nettement spirituels (Hen., V, 7-9 ; X, 20-XI, 2). C’est sur le sol de Palestine purifié (Hen., V, 7-9 ; X, 16, 18-22) que se développe cette seconde vie, qui, il est vrai, n’est pas éternelle (Hen., V, 9 ; X, 17). Il n’est pas question du Messie.
γ) Le Livre des Songes (Hen., LXXXIII-XC ; entre 166 et 161, Martin), au symbolisme très compliqué, nous met, lui aussi, en la présence immédiate du jugement eschatologique. Assis sur son trône (Hen., XC, 20), le Seigneur des brebis (Dieu) juge d’abord les étoiles coupables, qui sont jetées dans un abîme de feu (Hen., XC, 24), puis les soixante-dix pasteurs (Hen., XC, 26), et les brebis aveuglées (Hen., XC, 26, 27), qui sont condamnées au même supplice du feu.
Une nouvelle Jérusalem est substituée à l’ancienne (Hen., XC, 28, 29) pour abriter, avec les Juifs, les Gentils qui se soumettent à eux et à leur Dieu ; vivants et défunts se trouvent réunis (Hen., XC, 29-33) dans la paix universelle et le culte du Seigneur (Hen., XC, 34, 35). C’est alors que, d’une façon un peu inattendue, surgit sous la forme d’un taureau blanc, qui devient un buffle aux grandes cornes noires, le Messie auquel tous, Juifs et Gentils, rendent hommage ; ils sont tous désormais dans la plus parfaite égalité, pareils à des taureaux blancs (Hen., XC, 37-39).
δ) Le livre de l’Exhortation et de la Malédiction (Hen., XCI-CV ; 98-95, Martin), dans lequel on sent aussi l’influence d’une persécution violente (Hen., XCI, 5), présente encore le jugement final au premier plan. Les signes précurseurs sont les commotions sociales et cosmiques déjà connues (Hen., XCIX, 4, 5 ; C, 1, 2 ; CII, 1-3). Les anges alors rassemblent en un seul lieu les impies (Hen., C, 4). Le Très Haut (le Grand, la Grande Gloire) se lève pour rendre contre eux la sentence (Hen., C, 4) que tout l’univers réclame (Hen., XCIX, 3 ; C, 10) : sentence de confusion (Hen., XCVII, 6), de destruction (Hen., XCI, 8 ; XCIV, 1 ; XCV, 6 ; XCVII, 1), prononcée sans pitié (Hen., XCIV, 10).
Les méchants seront plongés dans les ténèbres (Hen., XCII, 5 ; XCIV, 9) et dans le feu éternel (Hen., XCI, 9 ; XCVIII, 3 ; C, 9) ; ils seront pour la revanche livrés au bon plaisir des justes (Hen., XCV, 3 ; XCVIII, 12). Le bonheur des justes est d’ordre très spirituel : il consiste dans le repos, la lumière (Hen., XCI, 3, 4 ; XCVI, 8), la sagesse (Hen., XCI, 10), la justice et la vertu (Hen., XCII, 3, 4).
Mais déjà, en attendant la résurrection et le jugement, le sort des justes et des méchants n’est pas le même : au scheol, les âmes des impies sont dans le malheur et l’affliction, dans les ténèbres, les liens, une flamme ardente (Hen., CIII, 7, 8) ; mais des anges saints veillent sur le sommeil des justes (Hen., C, 5). Il n’est pas question du Messie.
ε) Le Livre des Paraboles (Hen., XXXVII-LXXI ; 95-78, Martin) a une importance particulière. Le jugement est toujours imminent. Il est lié au rassemblement des Juifs ramenés par des chars aériens (Hen., LVII, 1-3) et à un suprême triomphe sur les nations (Hen., LVI, 5-8). Il est précédé de la résurrection universelle (Hen., LI, 1), accompagné de la création de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre (Hen., XLV, 4, 5).
La scène est présidée par la Tête des Jours ou Seigneur des Esprits (Hen., XLVI, 1). Mais le jugement est l’œuvre de l’Élu ou Fils de l’homme (Hen., XLVI, 1-3), et l’on a vite reconnu que, loin d’être le symbole de la petitesse de la créature, ce titre évoque ici l’idée d’une grandeur sans pareille ; c’est par essence un titre du Messie souverain juge. Cet Élu préexiste depuis l’origine (Hen., XLVIII, 2, 3, 6). À lui la sagesse, la justice, la gloire éternelle, les dons de l’Esprit, la science des secrets (Hen., XLIX, 1-4), le pouvoir sur la nature (Hen., LII, 1-6). Tous l’adorent avec le Seigneur des Esprits (Hen., XLVIII, 5). Il est la lumière des peuples, l’appui et le salut des justes (Hen., XLVIII, 4, 5).
À la prière que les vivants et les saints font au nom du sang versé (Hen., XLVII, 1, 2), il prend place sur le trône du juge (Hen., XLV, 3) ; les livres sont ouverts (Hen., XLVII, 3). Il rend la sentence des justes, au milieu de la joie universelle et des louanges adressées au Seigneur des Esprits (Hen., LI, 2-4 ; LXI, 8-13) ; quant au jugement des méchants, il le profère sans aucune place pour la miséricorde (Hen., LXII, 1-12 ; cf. XLVI, 3-8).
Le séjour des justes est dans la nouvelle Jérusalem, autour d’un nouveau Temple (Hen., LIII, 6 ; cf. XII, 1, 2) ; ils sont comme des anges dans le ciel (Hen., LI, 4, 5) ; c’est pour une durée sans fin (Hen., LVIII, 3). En attendant ce jugement final, les justes jouissent déjà d’une certaine rétribution ; ils ont des lits de repos au milieu des anges et des saints, ils participent à la justice et à la miséricorde, ils prient pour les hommes (Hen., XXXIX, 5) ; surtout ils jouissent de la présence de l’Élu (Hen., XXXIX, 6, 7 ; XLVIII, 7) et des Veilleurs (Hen., XXXIX, 12) ; ils glorifient le Seigneur des Esprits, qui se tient au milieu des quatre archanges (Hen., XXXIX, 7 ; XL, 1-10). De ce séjour aussi les méchants sont exclus (Hen., XXXVIII, 3).
b) Dans le Livre des Jubilés (entre 135 et 96) les conceptions sont notablement différentes de celles qui précèdent. L’auteur, écrivant à une époque de tranquillité, n’éprouve pas le même besoin d’une catastrophe transformatrice. Aussi le royaume lui paraît devoir se réaliser plutôt d’une manière progressive, avec l’exclusion du mal et une transformation parallèle de la nature. Le jugement prend place à la fin du royaume, qui paraît être temporaire. Le rôle du Messie, qui doit venir de la race de Juda, est effacé (cf. Charles, The Book of Jubilees). Le point de vue d’ailleurs est strictement national.
c) Dans les Testaments des Douze Patriarches (109-63), une grande place est faite aux païens dans le royaume, qui se présente sous des formes assez diverses ; ils seront sauvés par Israël. Quant au Messie, l’apocryphe, sous sa forme originale, le rattachait, semble-t-il, à Lévi et insistait avant tout sur sa fonction sacerdotale, mais en le déclarant en même temps prophète et roi. À l’abri de tout péché, il doit, comme prêtre, fonder un nouveau sacerdoce et se faire médiateur pour les Gentils. Comme roi, il luttera contre les ennemis d’Israël et les pouvoirs du mal, et leur arrachera leurs victimes. C’est à lui qu’il appartient d’ouvrir le Paradis aux justes, de leur donner à manger de l’arbre de vie ; il leur assurera pouvoir sur Béliar qui sera jeté dans le feu, et c’est ainsi que le péché prendra fin. (Cf. Charles, Testaments of the Twelve Patriarchs.)
d) Les Psaumes de Salomon XVII et XVIII (69-47) nous ramènent à des idées plus pures, et plus près des prophètes. L’auteur attend le Messie pour un temps rapproché, mais qu’il ne précise pas (Ps. Sal., XVII, 3, 23, 50, 51 ; XVIII, 6-10). C’est un Messie davidique (Ps. Sal., XVII, 5-8a, 23). Comblé des dons de Dieu, des influences de son Esprit, il lui sera attaché, fidèle, entièrement dévoué (Ps. Sal., XVII, 24, 26, 27, 31b, 35, 37-49). Sa mission consiste d’abord à délivrer le peuple de Dieu de ses adversaires (Ps. Sal., XVII, 6-16, 24, 25, 27a, 51), à ramener les pécheurs qui ont pactisé avec l’ennemi (Ps. Sal., XVII, 17-22, 27b) ou à châtier leur obstination (Ps. Sal., XVII, 26), à rassembler ceux qui ont fui devant le danger (Ps. Sal., XVII, 28 ; cf. vers. 18-20), à réunir les tribus (Ps. Sal., XVII, 50). Son gouvernement leur assurera la prospérité dans leur pays (Ps. Sal., XVII, 30b, 31a), mais surtout leur procurera tous les privilèges spirituels (Ps. Sal., XVII, 28-30a, 33, 36, 48b, 49). Mais son autorité s’étend sur les nations qu’il juge (Ps. Sal., XVII, 31b, 41) et qui le servent (Ps. Sal., XVII, 32, 35b, 38b), qu’il attire à Jérusalem sanctifiée (Ps. Sal., XVII, 34) pour leur faire contempler la gloire du Seigneur et la sienne propre (Ps. Sal., XVII, 34, 35). (Cf. J. Viteau, Les Psaumes de Salomon.)
II. Le fait de l’espérance messianique — 8° Résumé
8° Résumé. — Il n’est pas inutile, à la fin de ces analyses, de résumer en quelques mots l’espérance d’Israël.
Elle a pour objet : α) la restauration nationale de l’antique royaume, autour de Jérusalem comme capitale ; — β) la restauration du culte de Yahweh ; — γ) grâce à cette restauration et au concours d’Israël, la diffusion du culte de Yahweh parmi les nations et la constitution d’un royaume universel de fidèles du Seigneur, tout pénétrés de l’esprit de sa religion, vivant dans une paix sans trouble ; — δ) dans cette œuvre, l’influence unique d’un représentant de Yahweh qui, après lui avoir conquis le monde, devient le souverain de ce grand royaume ; — ε) sa victoire d’ailleurs et son triomphe se réalisant comme en deux étapes, l’une terrestre, l’autre céleste à la fin des temps ; — ζ) à l’origine de toute son œuvre et au début de la première étape, la conquête et le salut s’accomplissant d’une manière toute pacifique par la prédication et la mort de ce Serviteur de Yahweh ; — η) à la fin des temps, le triomphe se consommant par un grand jugement.
Appendice — La doctrine de la Sagesse
Appendice : la doctrine de la Sagesse. — Les Livres Sapientiaux ne fournissent qu’une très mince contribution à l’histoire de l’espérance messianique. Toutefois le développement de la doctrine même de la Sagesse divine, de la Ḥokmah, peut être à bon droit considéré comme rentrant dans le cadre de la préparation messianique, en particulier comme constituant une première ébauche de cette magnifique doctrine du Verbe que développera saint Jean.
Il faut, à ce sujet, mentionner les textes suivants : Job, XXVIII ; Prov., VIII ; Eccli., XXIV ; Sap., VII-IX ; Bar., III, 15-37.
a) La Sagesse pratique, qui permet à l’homme de faire face aux difficultés et aux contingences de la vie, de mener une existence honnête et religieuse, est, en lui, un don de Dieu, une communication de la Sagesse divine elle-même.
b) Or, dans Prov., VIII, 22-31, la Sagesse divine explique sa propre origine et sa nature, et en des termes tels qu’on ne peut songer à une simple personnification poétique, analogue à celles de Prov., VIII, 1-3, 32-36 ; IX, 1-12. Yahweh a possédé la Sagesse au commencement de ses voies, avant ses œuvres les plus anciennes (Prov., VIII, 22). Elle a été fondée, formée, enfantée, dès l’éternité, avant la création (Prov., VIII, 23-26). La Sagesse se place donc bien au-dessus des créatures, qu’elle domine par sa grandeur, qu’elle précède par son éternité. Elle est même plus qu’un attribut de Dieu ; elle vient, elle procède de lui comme par une sorte de naissance. Mais à jamais elle demeure avec lui, en lui, prenant part à toutes ses opérations, se faisant son auxiliaire et s’égayant en sa présence (Prov., VIII, 27-30 ; cf. Job, XXVIII, 25-27). Toutefois, entre toutes les œuvres divines, celle qui davantage excite la sympathie de la Sagesse, c’est l’homme (Prov., VIII, 31).
c) On trouve aussi des indications fort importantes dans Eccli., XXIV. La Sagesse y déclare qu’elle « est sortie de la bouche du Très Haut », comme une sorte de Verbe (Eccli., XXIV, 3). Elle signale sa grandeur, la place unique qu’elle occupe dans l’univers (Eccli., XXIV, 3-5), son éternité (Eccli., XXIV, 9). Il est ici moins longuement question de la part que la Sagesse a prise dans la création que de son action au milieu des hommes. La Sagesse exerce son empire sur tout peuple et sur toute nation ; à tous elle demande un lieu de repos (Eccli., XXIV, 6, 7). Il n’en est pas moins vrai qu’elle met toutes ses complaisances en Israël. C’est là que son créateur lui a donné un séjour stable et un héritage (Eccli., XXIV, 8). Ses principales manifestations sont en rapport avec le Temple (Eccli., XXIV, 10-17) ; elles ont pour document la Loi (Eccli., XXIV, 22-27 ; cf. Bar., IV, 1-4), bien qu’elle ne dédaigne pas de couler en de plus humbles canaux (Eccli., XXIV, 28-32).
d) Dans la Sagesse de Salomon, l’éloge est plus enthousiaste encore (Sap., VII, 29, 30) et insiste très particulièrement sur les propriétés si multiples de l’Esprit qui est en la Sagesse (Sap., VII, 22, 23). Elle habite en Dieu qui l’aime, et tire de lui son origine (Sap., VIII, 3 ; IX, 4, 10) ; elle a pris part à ses œuvres et à la création de l’univers (Sap., IX, 9) ; aussi peut-elle transmettre ses enseignements (Sap., VIII, 4, 9-11). Bien plus, la Sagesse est le souffle de la puissance de Dieu, une pure émanation de sa gloire (Sap., VII, 25), le resplendissement de la lumière éternelle, le miroir sans tache de l’activité de Dieu et l’image de sa bonté (Sap., VII, 26). On reconnaît ici des expressions que le Nouveau Testament a utilisées pour les appliquer à Jésus.
III. Idée messianique et monothéisme hébreu
III. Idée messianique et monothéisme hébreu. — L’idée messianique peut être considérée : dans ses rapports avec la doctrine fondamentale de la religion d’Israël, avec le monothéisme ; dans ses rapports avec le christianisme.
En tant qu’elle est née du monothéisme hébreu, cette espérance porte en elle-même un certain nombre de caractères très distinctifs, qui contribuent encore à accentuer la transcendance de la croyance juive.
a) En premier lieu, il faut mentionner cette suprême conséquence du yahwisme moral, qui devient le point de départ du messianisme prophétique : à savoir que la sanction des infidélités d’Israël irait jusqu’à sa ruine et sa destruction comme peuple.
D’une part, aucune autre religion antique ne témoigne d’une pareille susceptibilité morale ; d’autre part, aucune autre religion ne peut même faire l’hypothèse qu’un dieu puisse se priver de la nation qui seule lui rend hommage. C’est qu’en effet les autres dieux n’ont à leur disposition qu’un seul pays et qu’un seul groupe de sujets ; prononcer contre ceux-ci un arrêt de destruction, ce serait prononcer leur propre arrêt de mort.
Si Yahweh peut rendre une pareille sentence sur le peuple qu’il s’est attaché depuis le Sinaï, c’est que, dans sa transcendance, il domine et possède toutes les nations de la terre.
b) Aux yeux des prophètes, nous l’avons dit, la phase présente de la religion juive n’est pas définitive. Dieu de l’univers, Yahweh doit être un jour reconnu par tous les peuples.
Des conquérants dévots ont pu rêver que le dieu auquel ils attribuaient leurs prodigieux succès deviendrait, lui aussi, le maître universel du monde, le chef incontesté de tous les autres dieux. Mais quand il s’agit de Yahweh, les prophètes ne songent pas à ce que son nom et son culte puissent être propagés par les armes. La conquête est ici essentiellement pacifique ; elle n’est en aucune connexion nécessaire avec l’empire universel des Juifs (Is., II, 2-5 ; IX, 1-6 ; XI, 1-8).
Ou bien Yahweh attire les nations à Jérusalem par le prestige de son nom, ou bien ses missionnaires le font connaître dans les quatre directions du monde : en tout cas, les peuples ne se convertissent que parce qu’ils subissent le charme et l’attrait du Dieu d’Israël. De telles conceptions supposent encore une haute idée de la transcendance et du souverain pouvoir du Dieu unique.
c) Dans cette conquête pacifique de l’univers, Israël a un rôle à remplir ; il en doit être l’instrument. Ce point de vue tient une place importante dans les prophéties relatives à la restauration. Déjà dans Is., XL-LXVI et dans Ez., XXXVI, le fait même de la délivrance du peuple de Yahweh prépare les voies à cet apostolat en manifestant la gloire du Dieu tout-puissant. Dans Is., XL-LXVI et dans Is., II, 2-5, etc., la restauration est le cadre dans lequel se développe comme tout naturellement la prophétie de la propagande.
Si Aggée insiste tant sur la reconstruction du Temple, c’est qu’à ses yeux le rétablissement de l’antique économie religieuse est un prélude nécessaire avant l’œuvre de la conquête. Bref, pour que le règne de Dieu s’établisse, il faut qu’Israël renaisse et que son culte soit restauré. Or cette idée ne fut pas seulement une idée spéculative ; ce fut une idée-force. Si Israël a survécu à l’exil, la cause principale en est à chercher dans l’idée messianique.
De telles catastrophes furent fatales non seulement à de petits États, mais aux plus grands empires. Si Israël fait exception à la règle ; si, après l’exil, il a tenté de se reconstituer comme nation, voire de recouvrer son indépendance ; si, après que ces entreprises ont abouti à des échecs, il a réussi, envers et contre tout, à se maintenir comme peuple, c’est à raison de sa foi religieuse, de sa foi aux destinées universelles de sa religion.
L’édit de Cyrus (Esdr., I, 2-4 ; VI, 3-5), sa ratification par Darius (Esdr., VI, 6-12), le firman d’Artaxerxès (Esdr., VII, 11-26) sont sollicités et libellés en vue d’une œuvre de restauration religieuse. Dès que les premiers rapatriés — les plus fervents des exilés — sont revenus à Jérusalem, leur premier soin a été de rétablir le culte de Yahweh (Esdr., III). En toutes ces circonstances, la foi en Yahweh a eu une force et a réalisé des résultats qu’aucune autre foi religieuse n’a su promouvoir.
d) Le messianisme, surtout dans les temps postexiliens, témoigne d’une foi invincible dans le triomphe du droit contre la force et, par contre-coup, dans la puissance et la justice de Yahweh. À partir de 586, Israël n’a presque jamais connu l’indépendance et, à maintes reprises, le joug de ses maîtres s’est appesanti très lourdement sur ses épaules. Mais jamais il n’a renoncé à ses revendications.
Il n’a jamais cessé de croire que Yahweh régnerait un jour sur le monde, en se servant d’Israël pour propager son nom. Si les iniquités dont le peuple choisi se rendait sans cesse coupable leur ont fourni l’explication des retards divins, les prophètes ont quand même toujours cru que les justes participeraient à ce royaume. Le monde entier avait beau paraître ligué contre eux, ils n’ont jamais été ébranlés dans la certitude que leur foi leur donnait touchant le triomphe définitif de la justice.
C’est ainsi que l’idée messianique contribue à son tour à fortifier les conclusions que nous avons tirées touchant l’origine surnaturelle du monothéisme hébreu.
IV. Idée messianique et Christianisme
1° Remarques préliminaires
IV. Idée messianique et Christianisme. — 1° Remarques préliminaires. — A. Il est un fait évident et incontesté : c’est que le Christianisme plonge ses racines dans le Judaïsme ; il est né du Judaïsme ; il n’est autre chose que le Judaïsme, débarrassé de certaines servitudes, enrichi de nombreux éléments nouveaux et, de religion nationale qu’il était, devenu religion universelle. Mais il y a plus.
Lorsque Jésus a fondé le Christianisme, il s’est présenté comme le Messie annoncé par les prophètes ; c’est même à cause de cette prétention qu’il a été condamné à mort.
Puis, quand ses disciples se sont mis à propager sa religion, ils ont été unanimes à montrer dans sa vie et dans son œuvre la réalisation de la grande espérance d’Israël ; en sorte que, par un contraste étrange, le Christianisme s’est posé comme la continuation authentique du Judaïsme ancien ; il a traité le Judaïsme qui subsistait à ses côtés comme une déviation de la religion des Pères ; il a prétendu être le véritable héritier des Pères.
La question qui se pose est ainsi des plus simples : le Christianisme, qui a le monothéisme en commun avec le Judaïsme, est-il véritablement la réalisation de l’attente des Juifs ? Avant de répondre à cette question, quelques remarques sont nécessaires.
B. Ainsi que nous l’avons remarqué, les prophètes n’ont eu de l’avenir messianique que des vues partielles ; ils ont spécialement ignoré les rapports et distances chronologiques qui devaient exister entre les divers tableaux qu’ils esquissaient. Ce n’est pas à dire que l’introduction de divisions entre ces plans et ces perspectives soit exclusivement notre fait, que, pour les établir, nous bénéficiions uniquement des leçons de l’expérience.
Sans doute, les prophètes n’ont su ni plus ni moins qu’ils ne disent. Mais Dieu a veillé à écarter les méprises. Si, en effet, il n’a révélé à chaque voyant qu’une partie seulement — tantôt l’une, tantôt l’autre — de ce qu’il se proposait d’accomplir, c’est que ces divers éléments se devaient en réalité distinguer, qu’ils n’étaient, ni logiquement ni chronologiquement, inséparables les uns des autres.
C. Les divers éléments de l’espérance messianique ont prévalu à des époques différentes et en des mesures inégales. Le rétablissement national a toujours compté parmi les données les plus populaires de l’attente.
D’une part, en effet, Dieu paraît se faire une règle d’accommoder la révélation aux contingences et à la mentalité de ses premiers destinataires ; d’autre part, les Juifs ne pouvaient, à ces époques lointaines, concevoir, en dehors du contexte de leur restauration nationale, le rôle qu’ils devaient jouer pour la diffusion de la connaissance de Yahweh.
Mais ces perspectives temporelles n’absorbent jamais toute l’attention des voyants : la restauration religieuse et spirituelle est toujours, elle aussi, une idée de tout premier plan. Quant aux diverses modalités de ces conceptions fondamentales, elles sont loin d’occuper une place aussi constante et aussi universelle.
Le royaume messianique terrestre est l’objet le plus ordinaire de la prédiction prophétique ; en revanche, le royaume eschatologique, si cher aux auteurs d’apocalypses, n’est guère représenté, dans la prophétie, que par Ez., XXXVIII-XXXIX et Zach., XIV ; d’ailleurs la distinction des deux phases ne s’affirme que dans Ez., XXXVIII-XXXIX et, au livre d’Hénoch, dans l’Apocalypse des Semaines.
Le Messie personnel tient une place secondaire relativement au royaume ; encore n’est-il d’ordinaire question que du Messie glorieux (Is., I-XXXIX ; Mi. ; Jer. ; Ez. ; Zach., I-VIII et IX-XIV ; diverses sections de Hénoch ; Ps. Sal., XVII-XVIII). La vision du Serviteur de Yahweh, confinée dans Is., XL-LXVI (cf. Zach., XII, 9, 10 [?]) et Ps., XXII, ne paraît avoir trouvé aucun écho dans la littérature apocalyptique ; le Targum d’Isaïe ne s’y est attaché que d’une manière fugitive.
D. On est enclin à estimer que la diffusion des idées constitutives de l’espérance messianique n’est pas toujours en raison de leur importance.
Parmi ces idées, en effet, il en est qui nous paraissent essentielles, tandis que nous traiterions volontiers les autres comme secondaires, comme caduques, les considérant comme une sorte d’enveloppe et de gaine provisoires destinées à tomber quand la graine sera mûre ; or, à nos yeux, les éléments secondaires sont ceux qui se rattachent à l’attente de la restauration nationale.
a) Il va de soi qu’une telle distinction n’est pas formulée dans l’Ancien Testament ; la vision du Serviteur de Yahweh elle-même n’est pas débarrassée de toute perspective matérielle (cf. Is., LIII, 12). Jusqu’au bout, les Juifs ont étroitement uni l’attente messianique à celle de leur rétablissement terrestre ; l’Évangile porte souvent l’écho de cette double espérance, et elle se manifeste encore dans la dernière question que les Apôtres adressent ici-bas à leur Maître (Act., I, 6).
b) Toutefois serait-il téméraire de chercher à relever, dans les prophéties elles-mêmes, des indices attestant le caractère secondaire des espérances temporelles ? Elles ne tiennent aucune ou presque aucune place dans les oracles les plus beaux et les plus célèbres (Is., II, 2-5 ; XI, 1-8 [9] ; même Is., IX, 1-6 ; etc.) ; elles paraissent à peine dans les oracles du Serviteur (Is., XLII, 1-4 ; XLIX, 1-7 ; L, 4-11 ; LII, 13-LIII, 12). Bien plus : certaines idées, fondamentales dans la prophétie, aboutissent à faire regarder comme caducs plusieurs des éléments qui tiennent le plus étroitement à la restauration nationale.
La place faite par Ézéchiel à la justice individuelle, en vue de la participation aux espérances, ne s’adapte plus qu’imparfaitement au contexte du rétablissement du peuple : un royaume terrestre qui ne compterait que des justes est une chimère. Aussi, après l’exil, les âmes pieuses qui désirèrent travailler plus efficacement à la préparation des desseins de Dieu, se constituèrent-elles en une communauté distincte de la nation, au moins en principe.
De même et plus encore, la participation universelle des peuples au royaume messianique entraîne l’abrogation de tout ce qui constitue le particularisme juif, non seulement dans le domaine politique, mais encore dans le domaine religieux ; elle entraîne, par exemple, l’abrogation des observances légales. Si pareille distinction entre les éléments essentiels de l’espérance et ses éléments secondaires est fondée, une conséquence en découle.
On peut et on doit parler d’une véritable réalisation de ces espérances, alors même que les promesses matérielles ne se sont pas accomplies.
E. Il est juste pareillement d’insister sur le caractère conditionnel des promesses matérielles.
Bien plus : il n’est pas rare qu’on voie se succéder, en vue de la destruction du genre humain, une série de calamités terribles, dont chacune se présente comme devant aboutir à un résultat définitif (cf. Hen., XC, 18, 19). Alors même qu’il faudrait faire intervenir la pluralité des sources, ou supposer des interpolations, une chose resterait certaine : c’est qu’à un moment donné, de telles juxtapositions n’avaient rien qui choquât.
Les descriptions qui ont pour objet la reconstitution des choses suggèrent des réflexions analogues. La manière dont surgissent les nouveaux cieux, la nouvelle terre, la nouvelle Jérusalem ; la fertilité prodigieuse du sol et la longévité phénoménale des hommes, lorsqu’il s’agit du messianisme terrestre ; les changements qui rendent le ciel plus splendide et les astres plus lumineux : beaucoup d’autres traits encore nous transportent dans un monde de rêve, loin du réel et, semble-t-il, du réalisable.
c) L’impression devient plus vive encore si, au lieu de se borner à l’étude d’une apocalypse, on prend une connaissance tant soit peu sérieuse de tout l’ensemble de cette littérature. En comparant et en groupant les divers traits des tableaux, on voit que les auteurs utilisent, chacun dans leur sens, selon leur goût ou les idées qu’ils veulent faire prévaloir, une série de lieux communs qui se présentent comme traditionnels ou au moins comme suffisamment reçus dans les milieux où ils vivent, où ils écrivent.
d) En conséquence une question se pose : les auteurs d’apocalypses regardent-ils leurs descriptions du jugement de Dieu et du règne messianique comme étant d’une exacte vérité, comme représentant d’une façon tout à fait objective ce qui doit arriver ? Pour résoudre ce problème d’une façon indépendante, nous avons à réagir contre l’exégèse rabbinique qui non seulement a pris ces exposés à la lettre, mais qui a encore forcé les traits à l’aide de synthèses qui tendaient à rapprocher et à concilier les éléments les plus contradictoires.
En réalité, on pourrait avoir des hésitations si, dans chacune de ces œuvres, on remarquait une unité de vue, un enchaînement assez constants. De fait, tel n’est pas le cas, autant qu’on en peut juger à un moment où les problèmes qui se posent à la critique littéraire sont loin d’être tous résolus. On est ainsi amené à penser que les auteurs d’apocalypses n’ont pas eu, à proprement parler, l’idée qu’ils décrivaient avec exactitude et précision ce qui devait arriver à la fin des jours.
Ils avaient des vues très hautes sur la justice et la miséricorde divines, et ce n’était pas en vain qu’ils s’étaient nourris de la lecture des prophètes. Ils avaient des certitudes inébranlables concernant les interventions par lesquelles Dieu rétablirait dans le monde l’ordre troublé par les péchés des hommes.
Se sentant impuissants à représenter ces sublimes réalités, ils s’efforçaient, en empruntant au monde et à l’histoire ce qu’ils renfermaient de plus terrible ou au contraire de plus délicieux, d’en donner des idées suffisantes pour inspirer la terreur aux méchants et pour aviver les espérances des justes. Une tradition se formait ainsi dans laquelle chacun pouvait puiser les éléments de ses descriptions.
Mais, en y choisissant les traits matériels dont ils composaient le tableau du bonheur attendu, ils se rendaient compte qu’ils parlaient par figure pour exprimer des réalités qu’ils ne pouvaient atteindre. Ils faisaient un peu ce que nous faisons nous-mêmes lorsque, dans un langage dont nous ne nous dissimulons pas le caractère figuré, nous cherchons à rendre sensibles les châtiments de l’enfer et le bonheur du ciel.
e) Si maintenant on veut remonter jusqu’aux origines et aux premières traces de ces manières de parler, on est amené à les trouver dans les livres prophétiques de la Bible elle-même.
a) Sans aucun doute, on ne relève pas dans nos prophètes des descriptions aussi compliquées, des groupements de traits extraordinaires aussi abondants que dans les apocryphes. Mais on ne saurait méconnaître que beaucoup des éléments, qui ont été plus tard synthétisés et agrandis, se rencontrent, à l’état isolé et sporadique, soit dans les apocalypses canoniques, soit dans les oracles à proprement parler prophétiques.
On peut citer, à titre d’exemples : pour les bouleversements cosmiques, Is., XXIV, 18-20 ; Ez., XXXII, 7, 8 ; XXXVIII, 19-22 ; XXXIX, 9-20 ; Jo., II, 10 ; III, 4 ; IV, 15 ; Am., VIII, 8, 9 ; IX, 5, 6 ; Mi., I, 4 ; Na., I, 4-6 ; Soph., I, 2, 3, 10 ; Zach., XIV, 3-5, 6, 7, 12-15 ; pour les splendeurs des temps messianiques, Is., XXX, 23-26 (surtout 26) ; XXV, 6 ; Ez., XLVII, 1-12 ; Os., II, 20 ; Am., IX, 13 ; Zach., XIV, 8, 16-21.
b) On peut penser sans témérité que, dans ces passages des écrits prophétiques, tout comme dans ceux des apocalypses apocryphes, ces traits ont un caractère métaphorique, ou au plus une valeur typique et spirituelle ; en grandissant, en transformant les phénomènes qu’ils empruntaient au monde actuel, les voyants avaient pour but d’inculquer que, si les réalités présentes pouvaient suggérer quelque chose de ce que Dieu produirait aux jours de ses interventions les plus solennelles, ce n’était que d’une manière approximative, dans la mesure où ce qui est terrestre et imparfait peut figurer ce qui est divin et parfait.
c) Mais faut-il restreindre cette remarque aux seuls traits des descriptions prophétiques qui nous déconcertent par leur caractère insolite ? Ne serait-il pas tout indiqué de l’étendre à l’ensemble de ces descriptions de bonheur matériel, de prospérité temporelle, par exemple, dont les éléments, pour magnifiques qu’ils soient, ne sortent pourtant pas des limites de ce qui est normalement réalisable ? Ne serait-on pas amené à penser qu’en élaborant ces tableaux de prospérité temporelle les prophètes songeaient à des biens supérieurs dont ceux qu’ils mettaient en avant, parce que seuls ils étaient susceptibles d’être compris, n’étaient que le type et la figure ?
d) Une remarque serait de nature à appuyer une réponse affirmative. On saisit à plusieurs reprises dans les livres prophétiques que l’expression « jour de Yahweh » est une expression courante et reçue (Is., XIII, 6 ; Soph., I, 14-18 ; Jo., I, 15 ; II, 1 ; etc.). Amos (V, 18-20) laisse clairement entendre que la formule était connue, non seulement dans les cercles prophétiques, mais encore dans les milieux populaires.
La différence entre les voyants et leurs auditeurs venait surtout de la manière dont les uns et les autres entendaient ce langage ; pour le peuple, les terreurs et le châtiment étaient le partage des étrangers, les bénédictions étaient l’héritage d’Israël ; pour les censeurs de ses désordres, Israël devait connaître les horreurs de la punition avant de participer aux faveurs.
Mais, cette réserve faite, qui est fort importante, on peut penser d’abord qu’il y avait une manière commune, populaire, de traduire les espérances et les phases successives du jugement divin ; on peut penser ensuite que les prophètes ont utilisé ce langage, tout en faisant les transpositions voulues, tout en lui attribuant une portée en relation avec les idées supérieures qu’ils prêchaient.
À notre tour, quand il s’agit de parler de l’au-delà, nous ne reculons pas devant les descriptions capables de frapper la foule, tout en n’ignorant pas ce qu’elles ont d’inadéquat.
e) Mais il faut aller plus loin. On ne saurait garantir qu’en parlant du jour de Yahweh le peuple ne prit pas à la lettre les descriptions qui nous semblent les plus fantastiques.
Est-on fondé à admettre qu’en faisant parmi ces images un choix discret les prophètes aient toujours eu conscience de parler par métaphores, ou encore d’exprimer par des types et des figures des réalités qu’ils ne pouvaient représenter directement ? Est-on fondé à dire que, parlant de promesses temporelles, ils savaient qu’ils se bornaient à donner un revêtement sensible à des perspectives avant tout spirituelles ? La question est délicate.
Nous ne sommes pas décidés, nous l’avons montré, à dire, avec certains apologistes, que l’espérance et les prophéties messianiques se sont réalisées tout autrement que les voyants les avaient conçues ; autant vaudrait dire, à notre sens, que les prophéties ne se sont pas accomplies, qu’il n’y a pas eu autre chose dans l’Ancien Testament qu’une orientation générale des âmes vers le Christ.
Mais, d’autre part, nous admettons, avec toute la tradition chrétienne, l’existence de prophéties spirituelles à côté des prédictions littérales. Or personne ne songe à dire qu’en posant les actes, en mettant en scène les personnages, en décrivant les institutions qui avaient une valeur et un rôle figuratifs, les auteurs sacrés aient eu une conscience toujours claire de ce deuxième sens de leurs écrits, beaucoup plus important souvent que le sens littéral.
Ne pourrait-on pas appliquer cette manière de voir au cas qui nous occupe ? Ne pourrait-on pas croire que, tout en ayant l’impression générale de décrire des choses qui les dépassaient, les prophètes, en traçant le tableau de la prospérité matérielle aux temps messianiques, n’ont pas toujours vu plus loin qu’ils ne le laissent entendre, n’ont pas toujours découvert, par delà le sens littéral de leurs paroles, les richesses du sens spirituel qu’elles renfermaient ? Il y aurait peut-être lieu de rappeler ici une distinction opportune et qui, par son ampleur, dépasse le point concret qui nous occupe : c’est la distinction entre l’idée révélée et son expression.
Dieu donnait aux prophètes l’idée des biens messianiques. Cette idée pouvait être et était souvent de fait très précise, nettement orientée vers les réalités spirituelles : le langage du prophète l’exprimait alors d’une façon aussi adéquate que possible.
Mais, en d’autres cas, l’idée restait plus ou moins vague, plus ou moins indéterminée ; sans doute elle n’était pas explicitement, ni surtout exclusivement, dirigée dans le sens des biens temporels ; mais elle n’évoquait pas clairement les visions d’ordre spirituel ; elle restait neutre, pourrait-on dire. C’est cette idée un peu imprécise que, sans se prononcer sur la valeur objective des images, les prophètes ont exprimée en figure de biens temporels.
f) À l’appui de cette interprétation spirituelle des promesses temporelles, on pourrait faire valoir quelques textes du Nouveau Testament (cf. Luc, X, 20 ; Hebr., XII, 23 et Is., IV, 3 ; Act., XV, 16 et Am., IX, 11, 12 ; etc.) et de nombreux textes des Pères, dans lesquels on est plus souvent porté à voir des applications accommodatices.
G. D’ailleurs certains éléments utiles à la solution de la difficulté qui nous occupe appartiennent à la théorie générale de la prophétie (cf. article Prophétie).
2° Réalisation de l’espérance messianique
2° Réalisation de l’espérance messianique. — Après ces remarques, il est aisé de constater que l’argument apologétique de l’espérance messianique, de l’accomplissement des prophéties, garde toujours sa pleine valeur.
A. Avant l’exil, les prophètes avaient prédit que la restauration nationale aurait avant tout une fin religieuse. Or nous avons vu que les différentes caravanes de rapatriés, qui se sont succédé depuis 538 jusqu’à Esdras, ont eu pour premier et principal dessein le rétablissement et le progrès du culte de Yahweh. Avec Esdras, leurs efforts ont fini par aboutir à la fondation du Judaïsme, institution éminemment religieuse.
Jamais d’ailleurs, même aux heures où le Judaïsme se montra le plus rigide, ses fauteurs ne renoncèrent à cette espérance que la religion de Yahweh deviendrait un jour la religion de l’humanité.
B. Renoncer à cette espérance, eût été renoncer à une idée sur laquelle tous les prophètes s’étaient montrés d’accord. Or, sur ce point encore, l’événement leur a complètement donné raison. Aujourd’hui le monothéisme est le trait qui distingue les peuples civilisés des nations barbares. Et le monothéisme que le christianisme a propagé n’est pas le monothéisme de la philosophie, celui de Platon ou d’Aristote ; c’est le monothéisme de la révélation.
La philosophie peut intervenir pour en rendre la conception plus précise, mais elle ne travaille qu’en se mettant au service et sous le contrôle de la révélation ; il s’agit pour elle, non de trouver, mais seulement d’exposer le donné de la foi. Sans doute le nom de Yahweh est peu connu des chrétiens. Lorsque le Christianisme a reçu les Écritures juives, il y avait longtemps déjà que ce nom divin était traité comme ineffable et remplacé dans les lectures par Adonay, le Seigneur.
C’est sous ce nom que le Dieu d’Israël a fait son entrée dans le Christianisme. Mais c’est bien lui que l’univers chrétien adore. Non seulement l’Église a reçu comme canonique l’Ancien Testament aussi bien que le Nouveau ; mais la prédication des Apôtres et de tous leurs successeurs, mais les formules de la prière liturgique chrétienne sont perpétuellement remplies du souvenir de ce que le Seigneur a fait pour Israël et ses ancêtres.
On pourrait même dire que, dans certaines perspectives religieuses, le Dieu d’Israël a gardé plus d’un caractère que la révélation du Christ semblait davantage atténuer ; le Dieu Père n’a pas toujours prévalu sur le Dieu des armées, des orages et des terreurs. Mais, laissant de côté ces tendances particulières, un point reste établi : aux yeux du chrétien, la révélation de l’Ancien Testament apparaît comme l’une des phases initiales de la révélation qui est devenue définitive en la personne de Jésus.
C. D’après les prophètes, la diffusion du culte de Yahweh au milieu du monde devait être l’œuvre d’Israël. Or l’on sait que le Christianisme, fondé par Jésus, dont les origines terrestres étaient juives, a été propagé au milieu du monde par douze fils d’Israël, que la source du fleuve chrétien est essentiellement israélite. Ces Juifs sans doute, pour accomplir leur œuvre, ont dû se débarrasser de toute une partie du joug que la Loi faisait peser sur eux.
En cela l’on peut dire, abstraction faite des lumières supérieures qui éclairaient leurs âmes, qu’ils ont eu l’intuition des changements que réclamait l’universalisation de la religion d’Israël. Les observances légales, surtout sous la forme compliquée qu’elles revêtaient à l’époque de Notre-Seigneur, pouvaient servir à rendre plus compacte l’unité juive, au milieu des assauts qu’elle subissait sans cesse.
Mais elles aboutissaient essentiellement à river la foi antique à une seule race, à un seul peuple. Aussi, tandis que le Judaïsme proprement dit allait se replier de plus en plus sur lui-même, les Apôtres chrétiens, en supprimant les barrières de la Loi, devaient rendre le nouveau judaïsme, s’il est ainsi permis de parler, accessible à tous les hommes.
Les prophètes, il est vrai, ne s’étaient pas bornés à annoncer que le culte de Yahweh se répandrait par toute la terre ; ils avaient déterminé quel serait ce culte. N’y a-t-il pas à craindre, dès lors, qu’en débarrassant le Christianisme des observances légales, ses premiers apôtres n’aient dévié de la voie que les prophètes avaient tracée ? Il n’est pas besoin d’une longue réflexion pour dissiper cette crainte.
S’il est un thème sur lequel les prophètes soient unanimes, c’est celui de l’importance prépondérante de ce culte intérieur qui consiste dans le respect, l’amour, le service de Yahweh, mais aussi et surtout peut-être dans l’observation de ces lois morales qu’il a écrites au fond des consciences. Il est des inspirés qui ne s’occupent pas du culte extérieur qui peut plaire à Dieu ; mais ceux-là même qui en parlent davantage ne se taisent pas sur l’importance du culte intérieur.
C’est donc que celui-ci tient la place essentielle, que les formes liturgiques du judaïsme sont secondaires et peuvent devenir caduques. De fait, les prophètes antérieurs à l’exil se bornent à condamner les rites dépravés dont ils sont les témoins ; ils ne donnent aucune place aux observances dans leurs perspectives d’avenir. Bien plus, il en est qui renoncent aux objets les plus sacrés du culte israélite de Yahweh.
Jérémie sait, et ne s’en met pas autrement en peine, que le jour viendra où on ne dira plus : « L’arche de l’alliance de Yahweh ! », où on n’y pensera plus, où on ne la regrettera plus, où on ne songera pas à en faire une autre (Jer., III, 16). Il entrevoit même, sans plus d’inquiétude, que le Temple de Jérusalem puisse disparaître comme celui de Silo (Jer., VII, 12-15). On peut donc dire que saint Paul, en supprimant les observances légales, entrait pleinement dans les vues de ces prophètes.
Quant à Ézéchiel, si son attitude est autre par rapport à la liturgie, c’est que, malgré le caractère très idéalisé de certains traits de sa grande vision (cf. Ez., XLVII-XLVIII), il se place surtout en présence de cette restauration israélite du culte de Yahweh qui doit précéder la grande diffusion religieuse et le royaume universel.
L’on peut donc dire que le Christianisme réalise pleinement le programme de religion intérieure cher aux prophètes ; que ceux-ci autorisaient pleinement les propagateurs de l’ordre nouveau à renoncer aux observances spécifiquement juives et à les remplacer — car il faut toujours un culte extérieur — par des pratiques mieux en rapport avec le caractère universel de cet ordre nouveau.
D. Des prophètes avaient prédit que, pour la formation et le gouvernement du royaume futur, Yahweh aurait un représentant, véritable roi, descendant de David, tout pénétré d’influences divines, tout envahi par l’Esprit pour accomplir l’œuvre merveilleuse à laquelle il était destiné. Or ce fut un descendant de David qui, à un moment où les espérances étaient les plus vives, annonça que la plénitude des temps était arrivée.
On l’entendit déclarer qu’il était le représentant de Yahweh pour la réalisation des antiques promesses, qu’il était rempli de l’Esprit de Dieu pour porter partout la bonne nouvelle du salut. Il se mit à l’œuvre, entouré d’un groupe de disciples qu’il avait choisis. On sait quel fut son succès. En dehors de ce qui reste du judaïsme figé dans ses observances, en dehors de cette régression lamentable qu’a marquée l’islamisme, le monothéisme s’appelle christianisme.
Partout où le Dieu des Juifs a été prêché, on salue Jésus de Nazareth comme le libérateur, le sauveur, le roi éternel des siècles. Enfin l’on sait quelle attitude Jésus a prise vis-à-vis des formes diverses de la grande espérance. Il a résolument renoncé aux rêves de restauration nationale qui séduisaient alors un si grand nombre de Juifs ; il a déclaré que son royaume n’était pas de ce monde (Joan., XVIII, 36).
Il a remis à son second avènement la consommation de l’œuvre divine, ce triomphe et ce règne eschatologiques dont l’annonce tenait une si grande place dans les apocalypses. Pour sa vie terrestre, le programme qu’il a adopté a été celui du Serviteur de Yahweh, si admirablement décrit dans Is., XLII, 1-4 ; XLIX, 1-7 ; LII, 13-LIII, 12. C’est en apôtre, en missionnaire qu’il a entrepris la conquête du monde.
C’est dans la mort sur la croix qu’il a vu et accepté le suprême moyen de procurer le rachat de l’humanité. Et c’est la folie de la croix qui a vraiment rallié le monde à Yahweh ; partout où on offre aujourd’hui des sacrifices au Dieu d’Israël, c’est sur un autel surmonté d’une croix.
Et tandis qu’à Jérusalem le vieux Temple de Yahweh a été profané et détruit jusqu’aux fondements, c’est, à quelques pas de là, vers le sanctuaire qui abrite le Calvaire et le Sépulcre, que se donnent rendez-vous les foules avides de connaître le vrai Dieu.
3° Prophéties littérales et prophéties spirituelles
3° Prophéties littérales et prophéties spirituelles. — A. Il est donc facile, en s’en tenant à ces grandes lignes, de montrer dans la religion chrétienne la réalisation des espérances prêchées aux Juifs par les prophètes. Mais les premiers propagateurs du Christianisme et beaucoup de ceux qui les ont suivis ont poussé plus loin l’argumentation. Ils ont établi un parallélisme entre nombre de faits appartenant à la vie de Jésus ou se rattachant à son œuvre, d’une part, et, d’autre part, nombre de textes précis de l’Ancien Testament.
Parmi les passages cités, il en est à la vérité qui, au sens littéral, sont réellement messianiques et concourent à exprimer et à documenter la grande espérance dont nous avons esquissé l’histoire ; il est tout naturel que la première apologétique chrétienne ait mis ces textes en présence des faits qui en étaient l’accomplissement (cf., à titre d’exemples : Matth., I, 20-23 avec Is., VII, 14 [?] ; III, 17 avec Ps., II, 7, et Is., XLII, 1 ; XII, 17-21 avec Is., XLII, 1-4 ; XXII, 44 avec Ps., CIX, 1 ; XXVI, 31 avec Zach., XIII, 7 ; XXVII, 46 avec Ps., XXII, 2).
Mais, en une foule d’autres cas, les rapprochements des faits et des doctrines évangéliques ont lieu avec des textes qui, au sens littéral, ne se rapportent ni au Messie ni à son œuvre, ou qui, du moins, ne s’y rapportent pas selon la signification indiquée par le Nouveau Testament. Tantôt on attribue à un détail du texte une précision qu’à l’origine il ne comportait pas (cf. Matth., XXI, 4-5 avec Zach., IX, 9, à propos de l’ânesse et de l’ânon). Tantôt le texte n’est en rapport avec le fait que grâce à une leçon particulière aux Septante (cf. Matth., III, 3 avec Is., XI, 3 ; XIII, 35 avec Ps., LXXVIII, 2 ; XXI, 16 avec Ps., VIII, 3).
On voit encore : des textes d’une portée générale restreints à une signification très particulière (cf. Matth., IV, 6 avec Ps., XCI, 11, 12) ; des textes relatifs à Yahweh qui sont appliqués au Messie (cf. Matth., III, 3 avec Is., XL, 3) ; des textes relatifs à Israël qui sont interprétés du Messie (cf. Matth., II, 13-15 avec Os., XI, 1) ; des rapprochements beaucoup plus artificiels (cf. Matth., XXVII, 9, 10 avec Zach., XI, 13 ; c’est surtout dans saint Paul que de telles explications abondent).
(Cf., pour certaines des particularités de détail que nous venons de signaler, dom Calmet, Commentaire littéral sur saint Matthieu, II, 13-15 ; IV, 6 ; XXI, 4-5, 16 ; pour le principe même du sens typique, dom Calmet, Commentaire littéral sur Isaïe, préface générale, article V : clarté et obscurité respective des prophéties ; leurs divers sens ; Jésus-Christ objet général des prophéties.)
B. On peut voir se refléter en de pareilles interprétations les procédés subtils d’exégèse en vigueur chez les rabbins aux abords de l’ère chrétienne. Elles témoignent certainement de deux choses en tout cas.
a) D’abord, qu’à l’époque où Notre-Seigneur est venu sur la terre, le monde juif était dominé par la grande espérance du Messie. L’argumentation des Apôtres n’aurait eu aucun sens si les Juifs n’avaient été dans l’attente du Sauveur et n’avaient basé cette attente sur leurs prophéties.
b) Les citations évangéliques et apostoliques témoignent, en outre, du lien que très généralement on établissait entre le présent et l’avenir. On ne se bornait pas à entendre de cet envoyé de Dieu les textes qui en parlaient explicitement.
Mais on était persuadé que tout l’Ancien Testament recevrait un accomplissement dans l’œuvre messianique et, de cette persuasion, l’on tirait des conséquences : d’une part, que tous les détails de l’Ancienne Loi trouveraient leur réalisation dans la vie et l’œuvre du grand Libérateur ; d’autre part, que, pour avoir la connaissance et l’intelligence de ce que ferait le Messie, il suffisait de scruter les Écritures antiques ; la manière dont Hérode reçoit les Mages et consulte les prêtres et les scribes (Matth., II, 4-6) est instructive à cet égard.
C. Or, si beaucoup de textes de l’Ancien Testament se rapportaient littéralement à l’espérance messianique, un plus grand nombre encore lui étaient en cette manière complètement étrangers. De ces derniers, l’exégèse était dominée par ce principe que toute l’économie de la Loi était figurative de l’ordre futur, que les personnages, les institutions, les usages d’antan étaient des symboles, des types, des ombres de ce qui devait se réaliser dans l’avenir.
Ce principe, cher à l’exégèse juive, a été adopté par l’apologétique chrétienne. Saint Paul l’a consacré (I Cor., X, 6). Il tient une grande place dans les écrits apostoliques. Même cette prophétie « typique », « figurative », est en si haute estime qu’on ne songe nullement à lui attribuer une valeur moindre qu’à la prophétie littérale : l’une et l’autre se présentent simplement comme la prophétie qui doit être réalisée par le Christ.
Aussi bien, quand une fois la tradition s’est prononcée sur le sens messianique d’un texte, on ne s’inquiète plus des motifs qui ont pu l’influencer ; en beaucoup de cas d’ailleurs, on ne serait pas en mesure de les découvrir.
D. Il n’y a pas à justifier toutes les déviations que l’exégèse messianique des Juifs a fait subir au sens littéral des textes. De même l’on doit regarder comme purement accommodatices les applications que, peut-être sous l’influence du milieu ambiant, les apôtres font à Notre-Seigneur et à son œuvre de paroles qui ne se rapportent à ce sujet, ni au sens littéral ni au sens spirituel. Quant aux applications basées sur le sens typique ou figuratif, rien de plus facilement justifiable.
a) L’étude de l’idée messianique et de sa réalisation aboutit en effet à nous faire voir dans l’ordre ancien et dans l’ordre nouveau les deux parties d’un tout organique d’une parfaite unité. Il devient dès lors comme très naturel de penser que, non content de prédire en des formules expresses son œuvre future, Dieu a fait converger vers elle tout le développement de l’ancienne économie.
b) Or, quand on jette un coup d’œil sur l’histoire de la religion et du peuple juifs, on arrive bien vite à se convaincre que cette hypothèse correspond strictement à la réalité.
a) L’on pourrait remonter jusqu’aux ancêtres d’Israël, aux patriarches, pour trouver, dans ce qui nous reste de leur histoire, des traces frappantes de ce plan divin.
En faisant commencer ces remarques avec les origines proprement dites de la nation israélite, on constate que, par le ministère de Moïse, c’est le nom de Yahweh, le nom du Dieu qui sera un jour honoré par tout l’univers, qui groupe, pour les séparer du reste du monde, en quelque sorte abandonné au paganisme, les tribus qui vont constituer le peuple d’Israël. C’est ce même nom qui sert de mot d’ordre pour toute l’œuvre de la conquête de la Terre Promise.
b) C’est ce même nom qui, pendant la période si tourmentée des Juges, maintient l’esprit national dans les âmes qui savent le garder ; c’est lui qui, aux heures particulièrement critiques, a assez de force pour assembler à nouveau les tribus et leur faire réaliser contre de redoutables ennemis des efforts décisifs.
L’on saisit en toute vérité, à ces origines de l’histoire juive, que c’est Yahweh lui-même qui se forme un peuple pour en recevoir les honneurs auxquels il a droit et qui prépare à ce peuple des destinées uniques.
c) La période de la royauté est marquée par d’étranges vicissitudes, au point de vue religieux plus encore qu’au point de vue politique et social. À plusieurs reprises, on a l’impression que la religion mosaïque va sombrer au milieu des cultes idolâtriques.
Mais toujours se manifeste la Providence très particulière de Dieu ; toujours il se réserve un groupe de fidèles ; pour les soutenir et pour faire triompher la juste idée de sa religion, il fait surgir une série d’âmes inspirées qui deviennent ses représentants et ses champions. C’est ainsi que le yahwisme survit aux assauts qui semblaient devoir l’anéantir.
Bien plus : c’est au moment où ces assauts deviennent plus redoutables que les représentants de Yahweh proclament avec plus de force les destinées futures de sa religion ; c’est à partir de ce moment que les événements se précipitent, avec plus de rapidité et d’une manière plus caractéristique, en vue de les réaliser.
d) Le coup qui semblait devoir être fatal à Israël fut des plus efficaces pour préparer l’avenir du monothéisme.
a) Ce fut, nous l’avons dit, la foi en Yahweh, complétée par la perspective des plus glorieuses destinées, qui empêcha le peuple israélite de sombrer pour jamais sous le coup de la tempête ; ce furent cette foi et ces perspectives qui maintinrent et excitèrent dans les âmes fidèles le désir de la restauration.
b) Mais, en même temps, des transformations s’opéraient dans la vie religieuse des Juifs, qui devaient être extrêmement significatives en vue des propagandes futures. En Palestine, la religion était étroitement liée aux sanctuaires et aux institutions liturgiques dont ils étaient les centres. Depuis la réforme de Josias, le culte authentique des fidèles de Yahweh était le culte du Temple, à telle enseigne qu’en dehors de ses parvis aucun acte spécifiquement religieux ne pouvait s’accomplir.
Le séjour en Chaldée allait avoir pour effet de faire comprendre, non seulement que la religion de Yahweh n’était pas liée à un pays et à une ville, mais qu’elle devait subsister en dehors du système d’institutions qui, à un grand nombre, avait paru essentiel ; c’était comme un premier pas vers l’abrogation des observances légales que saint Paul devait prononcer.
c) Sur la terre d’exil toutefois, il était absolument nécessaire de se prémunir contre des influences à ce point délétères qu’elles eurent raison des attitudes religieuses d’un grand nombre de déportés ; il fallait se défendre contre le prestige éminemment séducteur des dieux étrangers. Loin du Temple et de ses cérémonies, on ne pouvait le faire qu’en développant ces éléments constitutifs du culte intérieur — le seul qui dût par la suite subsister — qui sont la foi, l’amour, le souci de la justice et de la vie morale.
d) Cependant l’attention se concentrait sur cette littérature du passé que les scribes recueillaient, ordonnaient, étudiaient, enseignaient ; on s’accoutumait à aller y chercher l’inspiration de ses sentiments religieux et la règle de sa foi ; de la sorte, se préparait la juxtaposition, puis la substitution de la religion du Livre Saint à la religion du Temple : nouvelle transformation des plus importantes en vue de l’avenir.
e) À partir de l’édit de Cyrus, on vit se dessiner un double courant dans la religion juive. En Palestine, le terme du mouvement fut l’organisation de plus en plus stricte du Judaïsme. On peut n’avoir qu’une sympathie restreinte pour ces tendances, surtout pour les excès qui devaient aboutir aux étroitesses du pharisaïsme. Mais on ne saurait méconnaître le caractère hautement providentiel de l’institution fondée par Esdras.
À une époque où Israël allait se trouver perpétuellement mêlé aux nations, où un si grand nombre de ses fils allaient subir l’ascendant des civilisations étrangères, il ne fallait, pour préserver la religion authentique de Yahweh, rien moins que les barrières étroites du Judaïsme : l’on peut se demander ce que seraient devenus, humainement parlant, ces trésors, futures richesses des nations, s’ils n’avaient été gardés par une austère et vigilante orthodoxie.
C’est au Judaïsme aussi que nous devons la conservation de nos Écritures ; c’est son intransigeance qui a préservé le saint recueil contre l’invasion de tant de productions apocryphes, indignes d’y figurer.
f) Il n’en est pas moins vrai que nous nous tournons plus volontiers vers ces colonies de la dispersion, vers celles-là surtout qui, après l’exil et sous l’influence des circonstances politiques, se multiplièrent dans le monde grec.
Par elles, en effet, la foi religieuse, soigneusement gardée dans le Judaïsme palestinien, commença à se répandre parmi le monde païen ; par elles les nations entendirent pour la première fois parler de Yahweh et, après l’avoir d’abord considéré avec toutes sortes de suspicions, s’accoutumèrent à le respecter. Par elles furent posés, en toute vérité, les premiers jalons sur la route que devaient suivre les missionnaires du royaume messianique.
g) Un dernier signe enfin permettait de s’apercevoir que l’on allait à grands pas vers la plénitude des temps. Les persécutions dont les Juifs avaient été les victimes avaient exaspéré en leurs âmes le sentiment de l’attente messianique.
De là ces multiples productions qui, en reprenant le thème de l’antique espérance, en altéraient les données par de multiples corruptions : si jamais l’œuvre de Dieu devait se réaliser, le moment était venu où, en les accomplissant, le Messie dégagerait les promesses authentiques de tous les éléments étrangers qui risquaient de les dénaturer.
h) Il est donc aisé de constater, l’histoire en main, l’unité profonde de l’action divine mettant tout en œuvre pour conserver ce monothéisme qui doit être la religion de toute la terre, et pour en préparer la diffusion. Il est aisé de saisir les liens qui unissent les deux Testaments comme les deux parts d’un seul et même tableau.
E. S’il en est ainsi, on est amené naturellement à admettre qu’un même Esprit agit d’un bout à l’autre de la grande œuvre judéo-chrétienne.
a) Sous le nom d’esprit prophétique, il domine toute l’économie ancienne ; la religion de Yahweh est surtout la religion prophétique. Or l’Esprit qui l’inspire ne se manifeste pas seulement en annonçant, de temps à autre et par des déclarations expresses, ce qui doit arriver dans les temps futurs. Il pénètre entièrement l’antique institution. C’est lui qui bannit du culte de Yahweh les pratiques qui déshonoraient tant de religions antiques. C’est lui qui donne à des rites, pareils bien souvent à ceux des sanctuaires étrangers, ces hautes significations que vainement l’on chercherait ailleurs. C’est lui qui guide les auteurs sacrés dans la rédaction de l’histoire d’Israël et dans l’appréciation des événements qui en constituent la trame.
Mais doit-on s’arrêter à ces lignes générales ? N’est-il pas plus juste de voir cet Esprit intervenir dans le détail des événements et des institutions ?
b) Or, s’il est un principe sacré, quand il s’agit de l’action de Dieu, c’est qu’elle se produit rarement par coups de théâtre : Dieu prépare par degrés les grandes choses qu’il a résolu d’accomplir ; il procède, avant le dessin définitif, à des ébauches et à de premiers essais.
Comment n’en serait-il pas ainsi quand il s’agit de son œuvre par excellence ? L’Écriture elle-même nous invite à rechercher de pareilles relations entre les événements qui se succèdent : les prophètes ne signalent-ils pas la sortie d’Égypte comme une figure de la délivrance de l’exil (Jer., XVI, 14, 15 ; XXIII, 7, 8 ; cf. Is., XLIII, 18, 19) ?
N’est-ce pas nous inviter à voir à notre tour dans la délivrance de l’exil la figure de la grande rédemption messianique ? N’est-ce pas justifier tous les apologistes qui sont allés chercher dans l’ancienne religion les figures et les types de la nouvelle ?
c) Ils n’étaient pas dans l’erreur quand les interventions de Dieu, au cours de l’histoire juive, leur apparaissaient comme le prélude des splendides interventions qui devaient marquer l’inauguration et le progrès du royaume messianique ; quand les grandes âmes de l’ancienne Loi leur semblaient être les premières esquisses des nobles âmes qui devaient présider à la diffusion de la religion de Yahweh dans le monde, de celle-là surtout qui devait dominer toutes les autres et demeurer à jamais l’idéal vivant auquel elles chercheraient à se conformer ; quand ils voyaient dans les vieux rites mosaïques eux-mêmes l’ombre des augustes réalités de l’ordre nouveau.
Ils n’étaient pas dans l’erreur quand ils résumaient leur pensée dans la vieille formule : Novum Testamentum in Veteri latet, Vetus in Novo patet. Elle n’était d’ailleurs qu’une transposition de celle qui inaugure si magistralement l’Épître aux Hébreux : Multifariam multisque modis olim Deus loquens patribus in prophetis, novissime diebus istis locutus est nobis in Filio quem constituit heredem universorum (Hebr., I, 1, 2).
J. Touzard.