Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Jésus (Introduction)

Recursos

Sommaire

  1. Sommaire général de l’article Jésus Christ
  2. I. But du présent article
  3. Présupposés de philosophie et de méthode

Sommaire général de l’article Jésus Christ

JÉSUS CHRIST.Sommaire. — Introduction. I. — But et extension de l’article, numéro 1 ; Présupposés de philosophie et de méthode, 2-7.

II. — Les sources de l’histoire de Jésus : A. Sources non chrétiennes, 8 ; païennes, 9-10 ; juives, 11 ; B. Sources chrétiennes, non canoniques, 12-13 ; canoniques : 14 ; Paul, 15-16 ; les évangiles synoptiques, 17-31 ; l’évangile de Jean, 32-38.

III. — La question préalable : l’existence historique de Jésus, 39-42. Caractère du présent travail, 43.

Bibliographie

, 44-46.

Chapitre I : Le milieu évangélique. Généralités, 47-48 ;
état politique du monde juif, 49-59 ;
milieu social, 60-67 ;
milieu intellectuel, 68-80 ;
infiltrations étrangères, 81-89 ;
bibliographie, 90-92.

Chapitre II : Le témoignage du Fils, 93-216. Chapitre III : Les preuves du témoignage, 217-353. Chapitre IV : Le témoignage du Père, 354-423.

Conclusion : le témoignage du Saint-Esprit, 424-468.

Bibliographie

générale, 469-470.

I. But du présent article

1. — Jésus de Nazareth a-t-il été sur terre l’envoyé, le héraut, l’indispensable témoin de Dieu ? Doit-on aller plus loin et confesser qu’il est, dans un sens unique et incommunicable, son Fils ? Ceux qui le connaissent suffisamment sont-ils tenus de marcher à sa suite sur le terrain religieux et de mettre, s’ils ne veulent s’égarer, leurs pas dans ses pas ? Prise d’ensemble, considérée dans sa réalité passée et son rayonnement actuel, son œuvre justifie-t-elle les paroles décisives du Maître : « Toutes choses m’ont été livrées par mon Père, et nul ne connaît le Fils, hormis le Père ;
comme nul aussi ne connaît le Père, hormis le Fils et celui auquel le Fils veut bien le révéler… Je suis la voie et la vérité et la vie : nul ne vient au Père que par moi » ? (Mt., XI, 27 ;
Lc., X, 22 ;
Jo., XIV, 6.)

En face de ces déclarations et de l’alternative redoutable qu’elles formulent, relisons un autre passage de l’Évangile : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix en terre ? — Non, vous dis-je, mais la séparation, car dorénavant s’ils sont cinq dans une maison, ils seront divisés : trois contre deux et deux contre trois, le père contre son fils et le fils contre son père, la mère contre sa fille et la fille contre sa mère… » (Lc., XII, 51, 54.) Image frappante de la coupure faite dans une vie d’homme, ou dans une société, par l’option chrétienne acceptée ou rejetée ! Ceux-là le savent qui ont dû conquérir ou retrouver la foi en Jésus.

Mais aussi l’on ne pourrait dire avec plus de force que là-dessus se départagent, plus ou moins explicitement, les âmes religieuses, depuis la venue du Christ. Tout le but du présent article est de rendre plus assuré un choix de si grande conséquence, en le confirmant s’il est déjà fait ;
en l’éclairant, s’il reste à faire.

Présupposés de philosophie et de méthode

2. — Cette première et essentielle démarche de l’apologétique chrétienne conclut à la divinité de la mission de Jésus. Pour en arriver là, nous nous sommes réduits, par méthode, aux seules ressources de la philosophie générale et de l’histoire.

Le titre et l’objet principal de ce Dictionnaire ;
l’état présent des études du clergé, où les traités Du Christ, Envoyé divin, et Du Verbe incarné, sont enseignés à part l’un de l’autre et suivant des règles différentes ;
les besoins de ceux qui cherchent ou de ceux qui, ayant trouvé pour leur compte, aident les autres à chercher, tout nous prescrivait de conduire notre enquête sur le terrain apologétique, sans faire appel à l’infaillible vérité des Écritures ou de la Tradition catholique.

Nous nous interdisions par là même la démonstration classique, partant des Écritures inspirées, de la divinité personnelle du Sauveur ;
nous renoncions à concilier cette croyance avec le dogme de l’unité divine. Ce sont là tâches de première importance, mais qui débordent notre cadre et qu’on peut remettre à une étude ultérieure de la religion chrétienne, dont la vérité fondamentale ne dépend pas. L’effort réclamé par la discussion des difficultés soulevées, à l’intérieur du christianisme, par les Ariens et les Sociniens, ou, à l’extérieur, par les rationalistes, contre le mystère de l’Incarnation, peut en effet être comparé à ces raisonnements délicats de théologie naturelle opposés aux objections des agnostiques et de certains panthéistes subtils, touchant la connaissance de Dieu, considéré comme personnel et distinct de son œuvre.

Au contraire, l’appréhension positive et concrète de la divinité du Christ doit être assimilée à l’appréhension générale des raisons de croire en Dieu. Cette dernière tâche est à la portée de tout homme et un esprit non prévenu l’accomplit spontanément. L’autre n’a toute son importance que pour des gens initiés aux problèmes techniques de la philosophie. Encore chez ceux-ci défend-elle, plus qu’elle ne la conquiert ou l’augmente, une certitude déjà possédée.

Or c’est à cette appréhension générale et concrète que nous mène, par surcroît, la démonstration, directement tentée ici, du fait que Jésus de Nazareth s’est affirmé et prouvé Messie et Fils de Dieu. Car beaucoup des paroles et des arguments apportés à l’appui de cette thèse conduisent, si on les pousse jusqu’au bout, à confesser la divinité du Christ.

Il est certain par exemple qu’à les prendre dans leur sens naturel, et surtout dans leur convergence, les affirmations du Maître sur sa personne ne vont pas moins avant. Il est manifeste également que telle a été l’interprétation de la première génération chrétienne : les disciples immédiats du Seigneur l’ont tenu non seulement pour un héros, un saint, un prophète — mais pour un Dieu. Ce sont là des faits considérables. Ils paraîtront décisifs à ceux que ce travail convaincra que Jésus a véritablement reçu de son Père, et donné aux hommes, des signes probants de sa mission divine.

En conséquence, les documents employés ici seront considérés comme investis d’une autorité simplement humaine, non comme des écrits divinement inspirés. Ni nous ne réclamerons une créance absolue pour chacun de leurs détails, ni nous n’entreprendrons de résoudre les difficultés soulevées par les discordances résultant de la comparaison minutieuse des textes. Il suffira d’établir qu’à travers ces différences — favorables en somme, dans le cas d’accord sur la substance des faits, à l’historicité des pièces — les matériaux utilisés sont solides et de bon aloi. Nous n’aurons besoin pour cela que des méthodes critiques en usage parmi ceux qui estiment que l’histoire, science en mainte partie conjecturale, nous assure, dans certaines conditions de teneur, d’attestation et de continuité des témoignages, la possession de réelles certitudes.

3. — Par cette allusion aux règles de la méthode scientifique, nous n’entendons pas exclure de toute certitude d’histoire ceux qui n’auraient pas la culture ou les loisirs indispensables pour mener, ou même pour suivre utilement, une enquête de ce genre. Outre la voie toujours ouverte du recours à une autorité ayant fait ses preuves, outre l’emploi très légitime ici de l’argument de consentement général : securus judicat orbis terrarum ! — il reste au simple, en pareille matière, une faculté de discernement de très haute valeur.

Ne songeons pas à un sens infaillible, à un « goût » immédiat du divin : l’expérience commune ne nous y autorise pas plus que la théologie catholique. Mais il demeure vrai qu’un esprit bien fait, s’appliquant à la lecture des évangiles, y découvrira une beauté morale singulière, une transparente sincérité, je ne sais quel charme où se complaira ce qu’il y a en lui de meilleur. Il y a là, pour le moins, une grande présomption de vérité : après Origène, Bossuet l’a justement observé : « On n’invente pas ainsi. »

Sans négliger pour notre compte cette sorte d’intuition qui prévient, confirme et parfois supplée l’emploi de méthodes plus lentes, nous chercherons dans cette étude à nous procurer une certitude historique directe.

4. — Reconnaissons d’ailleurs que, dans la poursuite et l’acquisition d’une certitude de ce genre, dans l’interprétation des textes et l’appréciation des faits — de ceux surtout qui ont une portée religieuse — une philosophie générale, au moins élémentaire, est nécessairement impliquée. Car, « pour anxieux que soit un homme d’arriver aux faits tout nus de l’histoire passée, il ne peut les comprendre qu’en les mettant en relation avec son propre esprit. Et son esprit n’est pas vide : c’est un esprit déjà pourvu de catégories personnelles, et d’un contenu propre, disposé en conséquence à regarder les choses d’un certain biais. Il doit donc, de toute nécessité, lire ce caractère mental dans tous les faits qui lui sont soumis, les ramener à ses règles, se les approprier, se les assimiler, les tourner pour ainsi dire et les retourner jusqu’à ce qu’il puisse les contempler dans la lumière de ses façons habituelles de penser. »

5. — Les principes qui nous guideront dans la recherche présente sont ceux que la sagesse de tous les siècles, antérieure aux systèmes et survivant à leur ruine (philosophia perennis), a toujours appliqués au problème de la religion positive. « Si une providence divine ne préside pas aux choses humaines, observe excellemment saint Augustin, laissons là toute préoccupation religieuse : si enim Dei providentia non præsidet rebus humanis, nihil est de religione satagendum. »

« Mais, ajoute le grand docteur, si la beauté de l’univers qui découle — nous devons le croire assurément — d’une Source de beauté très véritable, si je ne sais quelle voix intérieure presse, publiquement pour ainsi dire et privément, tous les meilleurs esprits à chercher Dieu, à servir Dieu, il ne faut pas désespérer que ce même Dieu ait établi une autorité sur laquelle nous prenions un point d’appui pour nous élever vers lui. » Conformément à ces suggestions, nous admettrons que l’homme n’est pas jeté sur terre sans destination certaine, ou sans moyen de connaître sa destinée.

Nous tiendrons que l’humanité prise d’ensemble, et chaque individu en particulier, est l’objet d’intentions providentielles et le sujet d’une Puissance ultime, sage et bonne. Nous concevrons, par analogie avec la personne que nous sommes, cette Puissance comme une personne, un moi spirituel, autonome, « vivant et voyant », immanent à son œuvre, mais distinct d’elle par la pureté de son essence et connaissable par le moyen de cette œuvre, encore qu’incompréhensible dans son fonds.

6. — Car tout être réel qui n’a pas en soi sa raison totale d’exister ;
tout être à la fois vivant et composé, actuel et éphémère, renvoie, parce qu’il est, à une cause réelle et, par ce qu’il n’est pas, à une Cause tout à fait différente de lui, à un principe, à un « alpha », à un Être parfait, existant par soi seul et indépendant du reste.

Semblablement, toute personne — moi qui écris, vous qui me lisez — capable et naturellement désireuse d’un bien qu’elle ne peut se conférer à elle-même, consciente d’une destinée qu’elle ne peut égaler sans aide, de devoirs certains en face desquels elle se voit impuissante — disons, plus généralement encore : tout ce qui est en marche, en désir, en puissance et en appel — postule impérieusement une Fin dernière, un centre suprême d’attirance, une force infinie, un « oméga », un Bien réel et plénier qui meuve, oriente, soutienne et termine son élan.

Enfin, celui qui possède quelque perfection plus ou moins, dans une certaine mesure, dans un certain degré, d’emprunt par conséquent et non par nature ;
celui qui est bon et non Bonté, sage et non Sagesse, un peu bon, médiocrement sage — une demi-réalité, une eau coulante, une image, un reflet — réclame une pleine perfection, une source, un exemplaire, une pure lumière. Cet Être premier, dernier, parfait, nous l’appelons Dieu, supposant acquise, en tout ce qui suivra, cette conclusion fondamentale de la connaissance religieuse.

7. — On pourrait concevoir une autre marche. Car il n’est nullement impossible, et il arrive que certains esprits, restés en suspens sur cette conclusion — ou, plus souvent, troublés dans sa possession par quelque inquiétude — trouvent un supplément de clarté qui leur permette une adhésion ferme, dans l’étude historique et religieuse de la vie de Jésus de Nazareth. Des préjugés d’ordre philosophique, des hésitations d’ordre sentimental s’évanouissent en sa présence, fondent comme une brume au soleil.

À ne la considérer qu’humainement, cette haute figure domine à ce point l’humanité commune qu’elle invite à la suivre pour ne marcher pas dans les ténèbres. Jésus a donné à la vie, à la vie spirituelle en particulier, un sens si relevé, si complet, si satisfaisant, qu’on peut trouver dans ses actes et dans ses paroles l’attestation de la Divinité vainement cherchée ailleurs, la solution de difficultés jusque-là invincibles. Les raisons de croire en Dieu, en un Dieu Père, tout-puissant et tout bon, deviennent à l’école du Christ plus lumineuses et plus concrètes.

Le Dieu « des philosophes et des savants » se rapproche sans s’humaniser, se révèle sans perdre l’indispensable noblesse du mystère, devient « un Dieu d’amour et de consolation, un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède ;
un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie ;
qui s’unit au fond de leur âme ;
qui les remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ;
qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même ».

Ainsi la maîtrise acceptée de Jésus conduit à l’acte de foi en Dieu, le Fils mène au Père… Cette voie n’est toutefois ni la plus commune, ni la plus normale : si l’étude qui suit peut en faciliter l’accès, nous suivrons pourtant la route royale qui mène l’homme religieux, de la croyance en une providence divine assurée, à l’adhésion inconditionnée au Seigneur Jésus.

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