Apocryphes
Sommaire
- Introduction
- I. Apocryphes de l’Ancien Testament
- A. Relatifs au Pentateuque
- 1. Le Testament d’Adam
- 2. La vie d’Adam et d’Ève
- 3. La Petite Genèse
- 4. Le Livre d’Hénoch
- 5. Le Testament d’Abraham
- 6. Les Testaments des douze patriarches
- B. Relatifs aux livres historiques
- 1. La prière de Manassé
- 2. Les livres d’Esdras
- 3. Les livres des Macchabées
- C. Livres sapientiaux et prophétiques
- 1. Psaumes apocryphes
- 2. Histoire et sagesse d’Ahikar
- 3. L’Ascension d’Isaïe
- 4. Les Paralipomènes de Jérémie
- 5. Apocalypse de Baruch
- 6. L’histoire des Réchabites
- 7. Les vies des prophètes
- II. Apocryphes du Nouveau-Testament
- A. Évangiles apocryphes
- Premier groupe : Évangiles apocryphes conservés, du IIIe au Ve siècle
- Notice
- Appréciation
- 1. Les apocryphes du premier groupe, fictions doctrinales
- 2. Contraste avec les Évangiles canoniques
- Deuxième groupe : Évangiles apocryphes, fragmentaires ou perdus, du II e siècle
- Notice
- Appréciation
- Troisième groupe : Évangiles prétendus rivaux des canoniques
- Notice
- Appréciation
- Ouvrages à consulter
- B. Actes apocryphes des apôtres
- 1. Actes de S. Paul
- 2. Actes de S. Pierre
- 3. Actes de S. Jean
- 4. Actes de S. André
- 5. Actes de S. Thomas
- C. Lettres apocryphes
- D. Canons et ordonnances
- 1. Canons des Apôtres
- 2. La Didaché des douze apôtres
- 3. La Didascalie
- 4. Les Constitutions apostoliques
- E. Apocalypses apocryphes
- 1. Apocalypse de S. Pierre
- 2. Apocalypse de S. Paul
- 3. Apocalypse de S. Jean
- 4. Apocalypse d’Anastasie et de la Vierge
- 5. Une didascalie de Notre-Seigneur Jésus-Christ
- Conclusion
Introduction
APOCRYPHES. — Le mot grec ἀπόκρυφος « caché, tenu secret » ou : « obscur, ignoré », a servi à désigner, soit des productions qu’il faut tenir secrètes, qu’il faut cacher, soit des ouvrages dont l’origine est inconnue et suspecte. Dans ce dernier sens, Origène écrit : « Il n’a pas plu de faire place et d’accorder de l’autorité aux écrits qui sont appelés apocryphes, parce qu’on y trouve beaucoup de traditions corrompues et opposées à la vraie foi », Prologus in cant., Migne, Patr. gr., t. XIII, col. 83.
S. Jérôme recommande aussi de prendre garde aux apocryphes qui ne sont pas de ceux auxquels on les attribue. Ce mot s’applique donc aussi bien aux ouvrages profanes qu’aux ouvrages rattachés à la Bible. Les protestants donnent souvent le nom d’apocryphes aux livres deutérocanoniques et emploient le mot pseudépigraphes pour désigner les ouvrages qui ne sont pas des auteurs dont ils portent le nom.
Pour nous, dans cet article, nous rangerons sous le titre apocryphe tous les ouvrages composés sous le nom d’un personnage biblique à l’imitation des écrits canoniques.
L’objet des ouvrages apocryphes est souvent de compléter la Sainte Écriture : ils prétendent nous donner des détails nouveaux sur les patriarches, les Réchabites, l’enfance de Notre-Seigneur, les actes des Apôtres ; parfois il s’agit seulement de placer sous un auguste patronage des préceptes moraux ou disciplinaires, d’où les Didascalies et les lettres de Notre-Seigneur et des Apôtres ; enfin, certains auteurs, pour donner plus d’importance à leurs rêveries sur l’origine, la constitution et la fin du monde comme sur la vie future, les ont mises sous le nom d’Hénoch, Esdras, etc. : ce sont les diverses apocalypses.
Pendant bien longtemps, on n’a voulu voir dans ces productions que les puérilités et les erreurs ; on les a donc souvent condamnées et rejetées ; maintenant, au contraire, on néglige les puérilités pour ne chercher que les traits caractéristiques d’un écrivain et d’une époque ; car, si elles ne peuvent compléter l’histoire des patriarches, elles peuvent du moins nous apprendre les légendes qui avaient cours dans tel milieu, vers telle époque, sur la Genèse.
Il y a plus : on sait que divers apocryphes ont été utilisés par les écrivains inspirés, — tel le livre d’Hénoch cité par S. Jude, — d’autres ont été regardés par certaines églises comme canoniques, et utilisés dans les offices, comme la prière de Manassé et les livres d’Esdras que la Vulgate reproduit à la suite des livres canoniques ; l’Église les a donc jugés dignes d’être proposés à l’instruction et à l’édification des fidèles.
De nombreux ouvrages leur sont d’ailleurs consacrés chaque année. Une société internationale a même été fondée en Angleterre (International society of the apocrypha), avec un recueil trimestriel, pour faire connaître ces apocryphes trop longtemps dédaignés et mettre en relief les enseignements dogmatiques et moraux qu’ils peuvent contenir. Leur importance ne cesse donc de s’accroître et nous ne pouvons faire moins que de leur consacrer quelques colonnes.
Quant à la valeur chrétienne et apologétique de ces écrits, nous renverrons simplement à la section : Évangiles apocryphes.
Nous rangerons ces diverses productions dans l’ordre même des livres de la Bible, nous tâcherons de les caractériser brièvement, de donner les hypothèses les plus vraisemblables sur leur auteur et l’époque de leur composition avec un aperçu de leur importance relative. Nous traiterons donc : I. Des Apocryphes de l’Ancien Testament ; II. Des Apocryphes du Nouveau Testament : a) Évangiles ; b) Actes des Apôtres ; c) Lettres et didascalies ; d) Canons et ordonnances ; e) Apocalypses.
I. Apocryphes de l’Ancien Testament
A. Relatifs au Pentateuque
1. Le testament d’Adam ; 2. La vie d’Adam et d’Ève ; 3. La petite Genèse et ses dérivés ; 4. Le livre d’Hénoch ; 5. Le testament d’Abraham ; 6. Le testament des douze patriarches.
1. Le Testament d’Adam
Donne les noms supposés des diverses heures et l’énumération des heures d’adoration des créatures, prédit l’arrivée du Christ, décrit les divers ordres des anges. — La première partie se retrouve dans les Talismans d’Apollonius de Tyane, la seconde se retrouve dans la rédaction syriaque (Caverne des trésors) de la petite Genèse ; la troisième procède du pseudo-Denys l’Aréopagite.
L’ensemble est donc une compilation qui ne peut pas être antérieure au VIe siècle de notre ère, mais la première partie a toute chance de remonter jusqu’à l’école d’Apollonius de Tyane.
Éditions. — Renan, Journal asiatique, 1853 (texte syriaque et traduction) ; M. Rhodes James, Texts and studies, II, 3, Cambridge, 1893 : A fragment of the Apocalypse of Adam in greek (traduction du syriaque et de l’arabe et fragments grecs) ; C. Bezold, Das arabische aethiopische Testamentum Adami, Giessen, 1906 (textes arabes et éthiopiens) ; M. Kmosko, Testamentum patris nostri Adam, dans la Patrologia syriaca de Mgr Graffin, t. II, col. 1309-1360 (textes syriaques et grecs précédemment édités) ; F. Nau, Apotelesmata Apollonii Tyanensis, ibid., col. 1363 sqq. (texte grec édité en entier pour la première fois). — Cf. F. Nau, Étude sur le Testament d’Adam et les talismans d’Apollonius de Tyane, dans Revue de l’Institut catholique de Paris, 1907, p. 108-173.
2. La vie d’Adam et d’Ève
Renferme le récit amplifié de la chute, puis de la maladie d’Adam et du départ d’Ève et de Seth pour le paradis à la recherche de l’huile de vie ; ils ne peuvent entrer ; Adam meurt ainsi qu’Ève ; récit de leurs funérailles.
Il reste une ancienne version latine antérieure au VIIIe siècle qui fut traduite de bonne heure en vieux français, et un texte grec édité par Tischendorf sous le nom d’Apocalypse de Moyse parce que certain scribe a ajouté en tête quatre lignes d’après lesquelles la vie d’Adam et d’Ève aurait été racontée à Moyse sur le mont Sinaï par l’archange S. Michel. C’est sans doute une imitation du commencement du livre des Jubilés.
Du texte grec proviennent en particulier une version arménienne et une version slave. — Sous sa forme actuelle, l’ouvrage est une compilation chrétienne antérieure au VIIe siècle de notre ère. Plusieurs supposent qu’elle provient de sources juives ; c’est vraisemblable, car le texte grec et la version diffèrent tellement que l’on a toute latitude pour reconstituer le texte original : on peut donc supposer que les éléments chrétiens sont des additions postérieures.
Éditions. — C. Tischendorf, Apocalypsis Mosis, dans Apocalypses apocryphae, Leipzig, 1866, p. 1-23 (texte grec) ; Ceriani, Monumenta sacra et profana, t. V, Milan, 1868, p. 21-24 (commencement du texte grec) ; W. Meyer, dans Abhandl. der bayer. Akad. der Wiss., philol.-philosoph. Klasse, XIV, 3, 1878, p. 185-250 (Vie latine d’après de nombreux manuscrits) ; F. C. Conybeare, dans Jewish Quart. Revue, VII, 1893, p. 216 sqq. (trad. anglaise de la version arménienne) ; V. Jagić dans Denkschr. d. Wien. Ak. der Wiss. phil.-hist. Klasse, XLII, 1893, p. I sqq. (texte slave avec traduction latine). — Cf. C. Fuchs, Das Leben Adams und Evas, dans Die Apocr. und pseudep. de E. Kautzsch, t. II, Tubingue, 1900.
3. La Petite Genèse
La Petite Genèse, mentionnée par S. Épiphane, par S. Jérôme et par de nombreux écrivains grecs, n’est conservée en entier que dans une traduction éthiopienne, nommée Le livre des Jubilés parce que les événements sont groupés par périodes jubilaires. L’auteur suppose que Dieu, sur le mont Sinaï, ordonne à « l’ange de la face » d’écrire pour Moyse l’histoire de la création et des événements survenus depuis cette époque.
L’ouvrage est donc parallèle à la Genèse : c’en est une sorte de commentaire en cinquante chapitres, rédigé sans doute en néo-hébreu par un pharisien entre 300 av. J.-C. et 100 après J.-C. L’auteur abonde en détails et en précisions chronologiques, par exemple, ch. IV : « Adam connut Ève, sa femme, et elle lui enfanta encore neuf enfants. Et dans la cinquième semaine d’année du cinquième Jubilé, Seth prit sa sœur Asura pour femme et, la quatrième année, elle lui enfanta Enos… Et dans le septième Jubilé, la troisième semaine d’année, Enos prit sa sœur Noam pour femme et elle lui enfanta un fils la troisième année de la cinquième semaine d’année et il le nomma Keuan. »
En sus de la version éthiopienne il ne reste que des fragments grecs, un tiers de la version latine et un fragment syriaque intitulé : « Noms des femmes des patriarches, d’après le livre reçu chez les Hébreux et nommé des Jubilés. »
Éditions et traductions. — A. Dillmann dans Jahrbüchern der Bibl. Wiss., Göttingue, II, 1850, p. 280 sqq. et III, 1851, p. I sqq. (traduction allemande) ; A. Dillmann, Mashafa Kufale sive liber Jubilæorum..., Kiel et Londres, 1859 ; H. Charles, dans The Jewish Quarterly Review, oct. 1893, juillet 1894 et janvier 1896 (traduction anglaise) ; H. Charles, Mashafa Kufale or the Ethiopic version of the Hebrew book of Jubiles, Oxford, 1895. Les restes des versions latine et syriaque avaient été publiés pour la première fois par Ceriani, Monumenta sacra et profana, Milan, tome I, fasc. 1 et tome II, fasc. 1. — Cf. Migne, Dict. des Apocryphes, Paris, 1858, t. II, p. 245-248 ; E. Kautzsch, Die Apokryphen und Pseud., Tubingue, 1900, t. II, p. 31-119.
Les historiens syriens ont puisé aussi dans cet ouvrage pour compléter la Genèse, mais ils ne le citent pas, à notre connaissance du moins ; il est donc probable qu’ils ne l’ont connu que de seconde main par l’intermédiaire des chroniqueurs grecs et surtout d’un remaniement syrien intitulé : La caverne des trésors.
Le titre complet est : Livre de la descendance des tribus ou la caverne des trésors, qui a été composé par S. Ephrem. L’attribution à S. Ephrem (+ 373) n’a aucune chance d’être exacte, la compilation syriaque lui semble postérieure, bien que faite d’après d’anciens documents : Adam, chassé du Paradis, se retire sur une montagne voisine et s’abrite dans la caverne où il dépose l’or, la myrrhe et l’encens qu’il a emportés du séjour des délices.
Adam et les patriarches qui lui succèdent sont enterrés dans la même caverne jusqu’au déluge. À ce moment, Noé transporte dans l’arche les reliques d’Adam avec l’or, la myrrhe et l’encens. Après la mort de Noé, Sem et Melchisédech, conduits par un ange, déposent ces reliques au milieu de la terre, « où se réunissent les quatre parties de l’Univers », au Golgotha qui s’entr’ouvre « en forme de croix pour les recevoir ». C’est au Golgotha qu’Adam recevra le baptême par le sang et l’eau qui couleront de la plaie du Sauveur, c’est sur le Golgotha que son péché lui sera remis. Après Sem il n’est plus question de la caverne, mais l’ouvrage donne un résumé de toute l’histoire juive jusqu’au Nouveau Testament.
Il donne la généalogie d’Adam à Notre-Seigneur Jésus-Christ, en mentionnant la femme de chaque patriarche ; il termine en montrant, par une discussion des années des rois Perses, l’accomplissement de la prophétie de Daniel, et en disant que S. Pierre baptisa la Sainte Vierge Marie et que S. Jean fut son parrain.
Cet ouvrage syriaque eut grand succès en Orient : les historiens l’utilisèrent. Cf. Traduction de la chronique syriaque anonyme éditée par Mgr Rahmani, patriarche des Syriens catholiques, dans Revue de l’Orient chrétien, 1907, p. 429-440. On le traduisit en arabe et on inséra un de ses remaniements en tête d’un apocryphe attribué à S. Clément de Rome. Cet apocryphe nommé « Apocalypse de S. Pierre » dans la plupart des mss. arabes ne porte que le titre de Qalamentos « Clément » dans la version éthiopienne ; il renferme surtout, en effet, des instructions de S. Pierre à S. Clément et pouvait donc être désigné par le nom de l’un ou de l’autre.
L’Apocalypse de Pierre est souvent divisée en chapitres ; l’une de ses rédactions divisée en sept livres a été traduite en éthiopien ; le premier livre seul est emprunté à la Caverne des Trésors. Une autre rédaction a conduit au « Livre d’Adam » éthiopien qui procède donc aussi de la Caverne des Trésors. Tous ces remaniements sont postérieurs à la rédaction dernière de la Caverne des Trésors, c’est-à-dire au VIe siècle de notre ère.
Éditions. — M. C. Bezold a édité le texte syriaque et la version arabe de la Caverne des Trésors, Die Schatzhöhle, Leipzig, 1888. Il avait auparavant traduit le syriaque en allemand : Die Schatzhöhle aus dem syrischen Text übersetzt, Leipzig, 1883. Mme M. D. Gibson a édité et traduit en anglais le premier livre de l’Apocalypse de Pierre : Kitab al Magall or the book of the Rolls, dans Studia Sinaitica, n° VIII, Londres, 1901. Le Qalementos éthiopien n’a pas encore été édité ; il a été analysé par Dillmann dans Nachrichten der Ges. der W. zu Göttingen, 1858, n° 12, p. 185 sqq. Le premier livre, ou « livre d’Adam », traduit en allemand par Dillmann, Das christliche Adambuch des morgenlandes, Göttingue, 1853, a été édité par E. Trumpp dans Abhandl. der K. bayer. Ak. der Wiss., Ire classe, t. XV, 3e partie, et traduit enfin en anglais par S. C. Malan, The book of Adam and Eve also called The conflict of Adam and Eve with Satan, Londres, 1882. Une traduction française se trouve dans Migne, Dict. des apocryphes, t. I, col. 297-392.
Il ne faut pas confondre, avec la vie d’Adam et d’Ève et avec le précédent livre d’Adam, le Code nazaréen qui est souvent appelé aussi Livre d’Adam ou Ginza et qui est le livre sacré des Sabéens.
Ce livre des Sabéens ou Mandéens est relativement moderne, car on y trouve mention des Manichéens, de Mahomet, des derniers rois sassanides et de la conquête de la Perse par les Arabes ; la rédaction actuelle ne peut donc remonter au delà du VIIIe siècle, mais peut reposer sur de plus anciens documents, car on y retrouve la terminologie qu’on est convenu d’appeler gnostique.
C’est un ensemble de révélations sur l’origine du monde, sur les puissances supérieures et sur l’histoire biblique, de prédictions apocalyptiques mélangées d’astrologie, avec création continue, par l’auteur, d’esprits, anges et démons, autrement dit d’éons, dont beaucoup ne sont que des mots abstraits concrétisés.
Tous les chapitres de la première partie portent l’épigraphe « au nom de la vie souveraine » ; ceux de la seconde, qui est d’ailleurs de beaucoup la plus courte, sont censés être des révélations « de la vie souveraine, de la vie très haute et très grande ».
Adam et Ève sont les principaux personnages du livre ; la seconde partie roule autour de la mort d’Adam ; on trouve incidemment des lois et préceptes pour les Sabéens, et l’ensemble s’intitule « un livre de liturgie ». En somme, le code nazaréen ne peut guère servir qu’à nous donner une idée des hérésies gnostiques combattues par les anciens écrivains ecclésiastiques. Les résumés donnés par S. Épiphane nous paraissaient sujets à caution, parce que nous pouvions à peine croire que des hommes soient tombés dans de telles spéculations absurdes. Le code nazaréen en est rempli et nous permet donc de les toucher du doigt.
Éditions. — M. Norberg, Codex Nazaræus, 3 vol., Copenhague, 1815-1816 ; H. Petermann, Thesaurus seu liber Magnus vulgo “liber Adami” appellatus, 1867 ; Migne, Dict. des apocryphes, I, col. 21-284.
4. Le Livre d’Hénoch
Sous forme d’apocalypse, c’est-à-dire de visions et de révélations, Hénoch tient des anges eux-mêmes ce qu’il va révéler aux générations futures. Deux cents anges sont descendus sur la terre pour s’unir aux filles des hommes ; Hénoch est chargé de leur annoncer quelle sera leur punition : il est transporté au séjour des tempêtes et du tonnerre près du gouffre de l’enfer et de l’abîme de feu qui attend les pécheurs ; il voit aussi le séjour des âmes avant le jugement final et le paradis qui attend les justes.
Dans une seconde partie, Hénoch apprend aux anciens et aux hommes de l’avenir les secrets des cieux, la transformation du ciel et de la terre aux temps messianiques, le bonheur des justes et des élus. Il ajoute une révélation sur les secrets des astres (astronomie) et deux songes sur les terreurs du déluge et l’histoire du monde dont Israël est le centre.
Il termine, par des exhortations aux justes et des menaces aux pécheurs, avec un nouveau récit de l’histoire du monde divisée en dix semaines et des prédictions sur le châtiment des pécheurs et la récompense des justes.
L’ouvrage est d’origine juive. Les prédictions messianiques elles-mêmes ne supposent pas une origine chrétienne, car elles ne sortent pas du cadre des idées messianiques courantes chez les Juifs ; tout l’ouvrage est donc antérieur à notre ère ; il ne s’ensuit pas qu’il est l’œuvre d’un seul auteur. Ses contradictions ont conduit à supposer qu’un dernier auteur, au commencement du premier siècle avant notre ère, a soudé ensemble des morceaux plus ou moins disparates, dont plusieurs étaient antérieurs sans doute d’un siècle.
La célébrité de ce livre tient à ce qu’il a contribué à propager l’attente du Messie, à vulgariser les concepts du jugement, de la géhenne, du royaume du ciel et toutes les doctrines qui alimentaient les espérances des Juifs fidèles, à la veille de la venue du Sauveur. Il a donc préparé les esprits à la venue du Messie et à bien des enseignements de l’Évangile, et il n’est pas étonnant que les premiers chrétiens aient utilisé un livre qui servait leurs idées et qui jouissait déjà chez les Juifs d’une autorité considérable. Saint Jude l’a cité de manière explicite (14-15). Les parallélismes assez nombreux entre les écrits du Nouveau Testament et Hénoch permettent de croire que les auteurs inspirés connaissaient ce livre. S. Barnabé, Tertullien, Origène le citent explicitement, d’autres Pères de l’Église des premiers siècles semblent aussi le connaître.
Éditions et traductions. — L’original est perdu. Il était sans doute écrit en hébreu. Il reste un fragment d’une version grecque et quelques lignes d’une ancienne version latine. La version éthiopienne, faite sur le grec, est seule complète. R. Laurence, Libri Enoch prophetæ versio aethiopica, Oxford, 1838 ; A. Dillmann, Liber Henoch aethiopice, Leipzig, 1851 et Das Buch Henoch übersetzt und erklärt, Leipzig, 1853 ; R. H. Charles, The Book of Enoch, Oxford, 1893 ; E. Kautzsch, Die apocr. und pseud. des A. T., Tubingue, 1900, t. II, p. 217-310 ; Bouriant, Mémoires publiés par les membres de la mission archéologique française au Caire, t. IX, 1892, fasc. 1, p. 93-136 ; F. Martin, Le livre d’Hénoch traduit sur le texte éthiopien, Paris, 1906 ; R. H. Charles, The Ethiopic version of the Book of Enoch, Oxford, 1906.
D’autres écrits ont été mis sous le nom d’Hénoch, par exemple : le Livre des secrets d’Hénoch, conservé en slave, et une prière hébraïque. Il reste encore à retrouver l’Apocalypse d’Hénoch, qui aurait été composée au VIIIe siècle si l’on en croit Michel le Syrien. D’ailleurs Hénoch est mentionné dans le Koran (XIX, 67) et était donc célèbre chez les Musulmans.
5. Le Testament d’Abraham
Sous forme apocalyptique. L’archange S. Michel est envoyé près du térébinthe de Mambré pour annoncer à Abraham qu’il va mourir. Celui-ci demande à voir auparavant toutes les œuvres de la création. Les chérubins l’emportent ; il arrive à la première porte du ciel où sont les âmes des pécheurs : il voit le chemin large et le chemin étroit. Dieu charge la mort de lui amener Abraham.
Elle le reconduit d’abord chez lui, elle lui montre les morts les plus douloureuses et lui décrit les diverses formes de mort ; enfin elle prend son âme et Michel la reçoit pour la porter au ciel. — Composition chrétienne, sans doute d’origine égyptienne.
Éditions. — Deux recensions grecques ont été éditées par A. Robinson dans Texts and Studies, t. II, 2, Cambridge, 1892. Un abrégé de la plus longue a été traduit en anglais d’après une version roumaine dans Transactions of the Society of Biblical Archaeology, t. IX (1887), p. 195-226. Enfin un ms. arabe contient un Testament d’Abraham, Isaac et Jacob dont M. Robinson donne des extraits. L’arabe a été traduit en éthiopien et M. Zotenberg analyse longuement cette dernière traduction dans son Catalogue des mss. éthiopiens de Paris, ms. n° 134.
6. Les Testaments des douze patriarches
Ces testaments ont été conçus comme un complément au testament de Jacob (Genèse, XLIX) et à l’histoire des douze patriarches, ses fils. Chacun d’eux s’étend surtout sur les faits qui le caractérisent. Ruben sur la pénitence qu’il a faite de son inceste ; Siméon sur les effets de l’envie et de la jalousie qui le portèrent à vouloir la mort de son frère Joseph, etc.
Une partie de l’intérêt de cet ouvrage provient de l’usage fréquent qui est fait du livre d’Hénoch ; sous sa forme actuelle c’est une compilation chrétienne, peut-être du premier siècle, mais les passages chrétiens sont sans doute des interpolations — un bon nombre manquent dans la version arménienne — et l’ouvrage original pourrait donc être une œuvre juive du second siècle avant notre ère. D’autres l’attribuent à un juif converti du second siècle de notre ère. Il est cité par Origène et Tertullien.
Éditions et traductions. — Cet ouvrage, conservé en grec, a eu de nombreuses éditions depuis Grabe, Spicilegium Patrum, I, Oxford, 1698 ; Fabricius, Codex pseudepigraphus Vet. Test., Hambourg, 1713 ; Gallandi, Bibl. Patrum, I, Venise, 1788 ; Migne, Patr. gr., II, Paris, 1867. Cf. Migne, Dict. des Apocr., I, col. 853-936, et E. Kautzsch, Die Apocr. und pseud. des A. T., Tubingue, 1900, II, p. 458-506. Un testament de Nephtali, conservé en hébreu dans la chronique de Jerachméel, a été publié par M. Gaster.
B. Relatifs aux livres historiques
1. La prière de Manassé ; 2. Les IIIe et IVe livres d’Esdras avec l’apocalypse du même ; 3. Les IIIe et IVe livres des Macchabées.
1. La prière de Manassé
Se trouve à la fin des Paralipomènes dans quelques exemplaires latins et syriaques de la Bible et parmi les Cantiques dans quelques exemplaires grecs de la Bible ou à la fin des psautiers grec et copte ; est citée, comme écrit inspiré, par l’auteur des Constitutions apostoliques immédiatement après II Par., XXXIII, 13, et se trouve reproduite, comme écrit pieux, à la fin des éditions de la Vulgate.
Elle peut être d’origine judaïque, et elle doit être rapprochée des psaumes apocryphes. Nous avons édité la version syriaque, Revue de l’Orient chrétien, 1908, p. 134-141, et montré qu’elle est un pur extrait de la Didascalie syriaque comme l’avait écrit M. E. Nestlé, Septuagintestudien, III, Stuttgart, 1899. Il est très vraisemblable que les textes grecs proviennent eux-mêmes des constitutions apostoliques, c’est-à-dire en dernière analyse de la Didascalie grecque.
Enfin il est possible que l’auteur de la Didascalie grecque, au IIIe siècle, ait composé lui-même cette petite pièce pour compléter le récit biblique et mettre davantage en relief les heureux effets de la prière.
2. Les livres d’Esdras
De nombreux ouvrages apocryphes ont été composés sous le nom d’Esdras. En particulier les livres III et IV qui portent son nom et qui figurent, avec la prière de Manassé, à la fin des éditions de la Vulgate, ont été regardés comme canoniques, surtout le premier, par l’Église grecque. Les plus anciens exemplaires grecs de la Bible, comme le Vaticanus, placent d’abord le troisième livre d’Esdras, puis le livre de Néhémie et enfin le premier livre d’Esdras. Le IVe livre ne semble pas avoir pris place parmi les livres canoniques, mais S. Barnabé le cite comme inspiré et bien des Pères grecs et latins l’ont cité avec éloge.
Le livre III est en majeure partie une répétition des faits consignés dans le livre canonique. S. Cyprien le tenait pour inspiré. Le quatrième livre est une importante production, qui renferme nombre de passages apocalyptiques, relatifs surtout à l’eschatologie, au milieu de spéculations religieuses qui leur sont liées. Quelques récits séparent les parties principales qui se résolvent en sept visions.
L’auteur est certainement un Juif, il écrit pour consoler ses concitoyens sans doute après la prise de Jérusalem par Titus. Les quelques passages messianiques que contient le livre le faisaient attribuer à un Juif chrétien, mais on croit plus volontiers maintenant que les passages messianiques de l’écrit original ne dépassaient pas ce que les Juifs savaient du Messie. L’Église a fait quelques emprunts liturgiques au ch. II du livre IV d’Esdras. Clément d’Alexandrie, S. Basile, S. Jean Chrysostome l’ont cité ou s’en sont servi, mais nul n’en fait un usage plus fréquent que S. Ambroise : il l’avait lu et médité, et il le regardait comme canonique.
Éditions et traductions. — Voir la traduction latine à la fin des éditions de la Vulgate ; traduction française en particulier dans Migne, Dict. des apocr., I, col. 513-648. Tous les mss. latins du IVe livre dérivaient d’un même prototype qui avait une lacune après le verset 35 du chap. VII. Enfin, en 1875, Bensly a trouvé un ms. complet et depuis lors on en a trouvé d’autres. La version latine complète du IVe livre a donc été publiée par James dans Texts and Studies, III, 2, 1896. M. F. Vigouroux, dans son Manuel Biblique, a reproduit les versets qui manquent à la fin des éditions de la Vulgate.
Ajoutons qu’il existe du IVe livre une version syriaque, une version éthiopienne, et divers opuscules attribués à Esdras. L’apocalypse d’Esdras, éditée par Tischendorf, est une composition chrétienne et tardive. Esdras veut connaître les mystères de Dieu, il voit la punition des pécheurs et donne une description classique de l’Antéchrist ; on attribuait aussi à Esdras la désignation des jours fastes et néfastes et un calendrier lunaire de l’Ancien Testament.
3. Les IIIe et IVe livres des Macchabées
Ces livres, surtout le IIIe, ont figuré parmi les livres canoniques, dans bien des manuscrits grecs de la Bible. Le IIIe livre contient l’histoire de la persécution de Ptolémée Philopator contre les Juifs d’Égypte ; ce prince, après sa victoire sur Antiochus le Grand, voulut entrer dans le sanctuaire du temple de Jérusalem. Il en fut empêché, et une puissance invisible le renversa à terre sans qu’il pût remuer. Pour se venger, il voulut obliger les Juifs à offrir de l’encens aux idoles ; il condamna ceux qui refusèrent à être foulés aux pieds par les éléphants dans l’amphithéâtre ; mais les éléphants tournèrent leur fureur contre les seuls amis du roi.
La date de composition de ce livre est incertaine : quelques-uns la placent au premier siècle avant notre ère. — Le IVe livre, intitulé souvent Sur l’empire de la raison, est conservé parmi les œuvres de Josèphe, dans quelques anciens manuscrits grecs de la Bible et dans une version syriaque. C’est à tort qu’on l’a attribué à l’historien Josèphe.
Il comprend des considérations théoriques sur la puissance de la raison, qui l’emporte sur les instincts et les penchants, et des exemples empruntés à l’histoire juive pour illustrer la thèse spéculative. Ces exemples sont l’histoire d’Onias, le martyre d’Éléazar et le martyre des sept frères. D’autres recensions suppriment les considérations philosophiques du commencement, débutent par l’histoire d’Onias et d’Héliodore et ajoutent à la fin un résumé de l’histoire juive, des Macchabées à Hérode.
Le texte grec des livres III et IV est conservé dans de nombreux manuscrits grecs. Citons surtout les manuscrits Sinaïticus et Alexandrinus. La Bible hexaplaire syriaque contient un cinquième livre des Macchabées qui n’est autre que le VIe livre du De bello judaico de Josèphe.
C. Livres sapientiaux et prophétiques
1. Psaumes apocryphes ; 2. La sagesse d’Ahikar ; 3. L’ascension d’Isaïe ; 4. Les Paralipomena Jeremiæ prophetæ ; 5. L’apocalypse et la lettre de Baruch ; 6. L’histoire des Réchabites ; 7. Les Vitæ prophetarum du pseudo-Épiphane.
1. Psaumes apocryphes
Dix-huit psaumes conservés en grec dans les mss. de la Bible sont attribués à Salomon. Ils imitent la facture des psaumes de David ; on a cru y reconnaître des allusions aux Macchabées, à la prise de Jérusalem par Pompée, et on a donc placé leur composition au premier siècle avant notre ère. Ils ont peut-être été composés en hébreu et nous donnent une idée des préoccupations des Pharisiens et des idées messianiques à cette époque.
Ces psaumes ont eu de nombreuses éditions depuis 1626 ; Swete les a publiés d’après les plus anciens mss. grecs, dans The Old Testament in greek, III, Cambridge, 1894, p. 765-787. Voir une traduction allemande dans E. Kautzsch, Die apocr. und pseudep., II, p. 130-148, et une traduction française dans Migne, Dict. des Apocr., I, col. 939-956. Signalons encore le psaume CLI, quatre autres psaumes apocryphes conservés en syriaque, des prétendues lettres de Salomon aux rois d’Égypte et de Sidon reproduites par Eusèbe, et un testament de Salomon à son fils Roboam, conservé en grec et en syriaque.
2. Histoire et sagesse d’Ahikar l’Assyrien
Ahikar, chancelier de Sennachérib et de Sarhédom, n’ayant pas d’enfant, adopte son neveu Nadan et lui adresse une série de sages maximes « pour lui enseigner la sagesse ». Nadan, pour avoir son héritage, l’accuse à tort de conspirer avec les rois étrangers et le fait condamner à mort. L’exécuteur l’épargne, et il rentre en grâce parce qu’il est seul capable de résoudre les énigmes que le roi d’Égypte propose à Sarhédom (Asarhaddon).
À son retour d’Égypte, le roi lui donne tout pouvoir sur Nadan ; il lui adresse une suite de comparaisons destinées à mettre son ingratitude en relief, après quoi Nadan meurt. Cette histoire se trouve résumée dans les versions grecques du livre de Tobie ; on n’y trouve qu’une seule allusion dans la Vulgate, XI, 20, où Ahikar et Nadan sont devenus Achior et Nabath. Strabon et Clément d’Alexandrie connaissaient Ahikar ; d’après ce dernier, Démocrite a connu en Assyrie les maximes d’Ahikar et les a traduites en grec sous son nom.
Nous trouvons donc là une histoire qui a influé sur le livre de Tobie, des maximes qui ont influé sur celles de l’Ecclésiastique et sur la littérature gnomique grecque depuis Démocrite, enfin des comparaisons qui semblent un des plus anciens recueils de fables et qui ont influencé la littérature talmudique. Toute l’histoire d’Ahikar est présentée elle-même sous forme de conte dans certaines éditions des Mille et une nuits.
La rédaction, conservée dans des mss. modernes qui présentent de grandes différences, ne permet pas de reconstituer avec grande certitude la rédaction primitive dont elles dérivent, et encore moins l’histoire ou la légende qui a inspiré cette rédaction primitive. Il semble qu’on peut admettre l’existence, dès le VIe siècle avant notre ère, d’une histoire et de maximes d’Ahikar. Démocrite aurait connu ces maximes au siècle suivant. Une rédaction araméenne fut faite par un auteur juif ou païen vers le IVe siècle ; elle fut traduite en syriaque, avec plus ou moins de modifications, au commencement de notre ère, et du syriaque semblent procéder l’arabe, l’éthiopien, le slave, l’arménien, le roumain et le fragment grec inséré dans la vie d’Ésope.
Éditions et traductions. — Voir surtout The story of Ahikar, Londres et Cambridge, 1898, et F. Nau, L’histoire d’Ahikar l’assyrien, introduction et traduction de la version syriaque avec les principales différences des autres versions, Paris, 1908.
3. L’Ascension d’Isaïe
La première partie raconte, à la manière des livres canoniques, la fin du règne d’Ézéchias, le règne de Manassé, et le martyre d’Isaïe scié avec une scie de bois. La seconde partie est le récit d’une vision d’Isaïe, la vingtième année d’Ézéchias : il fut transporté jusqu’au septième ciel, il vit la descente du Seigneur jusqu’au monde inférieur, et prédit la naissance du Christ d’une vierge à Nazareth. L’ouvrage a été connu par les premiers Pères de l’Église.
Il est probable que la vision d’Isaïe, qui est certainement d’origine chrétienne, doit être placée au second siècle de notre ère, tandis que la première partie, le martyre d’Isaïe, est plus ancienne et doit se placer avant notre ère.
Éditions et traductions. — Il reste des fragments de traduction latine, mais l’ouvrage entier n’est conservé qu’en éthiopien. Il a été publié et traduit en anglais par R. Laurence, Oxford, 1819. Le texte édité par Laurence a été traduit en allemand et en français ; une nouvelle édition a été donnée par Dillmann, traduite en français par René Basset, L’Ascension d’Isaïe, Paris, 1894. La première partie ou martyre d’Isaïe a été traduite en allemand dans Kautzsch.
4. Les Paralipomènes du prophète Jérémie
Une version éthiopienne avait été publiée par Dillmann, Chrestomathia aethiopica, Leipzig, 1866. Le texte grec original subsiste dans de nombreux manuscrits grecs ; sous sa forme actuelle c’est une notice du ménologe consacrée à Jérémie.
Une version arabe est conservée dans plusieurs manuscrits de Paris ; Jérémie, Baruch et leur ami Abimélech ont survécu à la prise de Jérusalem, le dernier s’est endormi sous un arbre et a dormi 70 ans. À son réveil, il retrouve Baruch à Jérusalem et tous deux écrivent à Jérémie qui a suivi le peuple captif à Babylone ; ils lui mandent que la captivité est un châtiment, mais que le Seigneur fera cesser la captivité si le peuple consent à l’écouter.
Il n’y a qu’une moitié du peuple qui écoute Jérémie ; cette partie seule rentre à Jérusalem où Jérémie, avec Baruch et Abimélech, monte au temple pour offrir un sacrifice au Seigneur ; Jérémie meurt, mais ressuscite trois jours après et prophétise : « Glorifiez Dieu, dit-il, et le Fils de Dieu, Jésus-Christ. » Quelques manuscrits grecs ajoutent à la fin le chapitre du De vitis prophetarum consacré à Jérémie.
Sous sa forme actuelle, c’est certainement une œuvre chrétienne — appelée parfois seconde apocalypse de Baruch — mais il est possible que l’auteur du ménologe ait utilisé des sources anciennes ; il a peut-être utilisé un écrit juif, composé vers 140 de notre ère « pour préparer la restauration de Jérusalem par la conversion des Juifs toujours prévaricateurs ».
5. Apocalypse de Baruch
On n’en possédait que la lettre de Baruch aux dix tribus publiée en syriaque dans les Polyglottes de Paris et de Londres. Ceriani a publié le texte syriaque d’après le Codex Ambrosianus, Monumenta sacra et profana, t. V, 2, p. 115-180, Milan, 1866. Fritzsche a traduit en latin le texte syriaque édité par Ceriani ; M. Kmosko a réédité le texte syriaque avec une traduction latine dans la Patrologia Syriaca de Mgr Graffin, t. II, Paris, 1907.
Baruch prophétise la ruine de Jérusalem en l’an 70 et la revanche messianique du peuple de Dieu. Le calcul des semaines, suggéré par un chapitre de l’ouvrage, a conduit M. Dillmann à placer sa composition sous Trajan. Le syriaque n’est qu’une traduction d’un texte grec, le manuscrit l’affirme et des arguments intrinsèques viennent confirmer son témoignage. L’ouvrage est étroitement apparenté au IVe livre d’Esdras, aussi Ewald les attribuait au même auteur. En général, on tient que l’auteur de l’un des deux ouvrages a connu l’autre.
Le caractère de l’Apocalypse de Baruch est plus strictement juif que celui du IVe livre d’Esdras ; ce dernier renferme plus de passages messianiques et a donc joui de plus de considération dans l’Église.
La lettre de Baruch qui termine l’Apocalypse est adressée aux neuf tribus et demie qui étaient au delà de l’Euphrate, pour leur annoncer ce qui s’est passé à Sion, pour les encourager et leur donner bon espoir. Une courte apocalypse de Baruch différente de tout ce qui précède a aussi été éditée dans Texts and studies ; Baruch voit et décrit les mystères du ciel.
6. L’histoire des Réchabites
Développe le ch. XXXV de Jérémie, en nous apprenant ce que sont devenus les Réchabites et quelle a été leur récompense.
Le moine Zosime demande à Dieu « de lui montrer où demeurent les bienheureux fils de Jonadab qui furent retirés du monde au temps du prophète Jérémie ». Il est transporté miraculeusement au bord du fleuve Océan, puis aux îles des Bienheureux. Les Réchabites jeûnent de neuf heures à neuf heures ; à ce moment ils se rassasient des fruits des arbres et boivent d’une eau douce comme le miel qui coule à cette heure seulement des racines des arbres ; ils n’ont pas de pluie ni de neige et ne travaillent pas ; lorsque l’un d’eux doit mourir, les anges viennent lui annoncer sa mort et chercher son âme ; la moitié se marient et l’autre moitié vivent dans le célibat ; un ange leur a annoncé l’Incarnation.
Ils écrivent tout cela sur des tables que Zosime rapporte avec lui. Un manuscrit grec ajoute seul que le démon fut jaloux de Zosime et craignit que le récit de la vie des bienheureux n’excitât les hommes au bien ; il le tenta donc, mais inutilement. Zosime vécut encore trente-six ans, et les anges vinrent chercher son âme.
La forme actuelle du récit est évidemment toute chrétienne, elle reflète même assez fidèlement l’idéal de certains moines orientaux ; il est cependant vraisemblable qu’une légende judaïque a dû raconter aussi le sort des Réchabites ; nous en aurions ici une adaptation chrétienne. Le texte grec a été publié dans les Texts and studies de A. Robinson, II, 3, Cambridge, 1893, sous le titre « Récit de Zosime touchant la vie des Bienheureux » ; la version syriaque a été publiée avec traduction française par F. Nau, Les fils de Jonadab, fils de Réchab, et les îles fortunées, Paris, 1899.
7. Les vies des prophètes
Racontent avec plus ou moins de légendes la vie de chaque prophète. Nous avons déjà dit que Jérémie est censé mourir en Égypte. Il prédit l’Incarnation de Notre-Seigneur et les Juifs le lapident. Abdias est né à Sichem. C’est le troisième capitaine qui fut envoyé par Ochozias pour chercher Élie ; il quitta le service du roi et s’attacha à Élie. Jonas est le fils de la veuve de Sarephta chez laquelle se retira le prophète Élie, etc. Cet ouvrage indique aussi l’endroit de la sépulture de chaque prophète.
L’ouvrage est attribué à S. Épiphane par les manuscrits : « De notre saint Père Épiphane sur les prophètes, comment ils sont morts et où ils sont enterrés. » Personne n’admet plus que S. Épiphane en soit l’auteur, mais il a joui d’une grande vogue et a été utilisé par les historiens. Un correspondant de Jacques d’Édesse lui demandait son avis sur les légendes d’Abdias et de Jonas, et Jacques d’Édesse répondait déjà qu’elles n’avaient aucun fondement dans l’Écriture et étaient apocryphes.
Éditions. — Deux rédactions de l’ouvrage ont été éditées par Migne, Patr. gr., t. XLIII, col. 398-428. Cf. Th. Schermann, Prophetarum vitæ fabulosae, Leipzig, 1907.
F. Nau.
II. Apocryphes du Nouveau-Testament
A. Évangiles apocryphes
Les Évangiles apocryphes sont des écrits qui paraissent raconter l’histoire de faits évangéliques, mais sont demeurés en dehors du canon, c’est-à-dire de la liste officielle, des Évangiles reconnus par l’Église.
Le canon de l’ancienne Église romaine, qui porte le nom du pape saint Gélase, 492-496, dans Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, 1761, t. VIII, col. 150, mentionnait, comme apocryphes et non admis à la lecture publique, huit évangiles placés sous un nom d’apôtre et quatre autres écrits similaires. Fabricius, Codex apocryphus Novi Testamenti, Hambourg, 1703, t. I, p. 335*, un des premiers auteurs qui se soient appliqués à chercher les restes de cette sorte d’ouvrages, prétendait avoir trouvé trace d’une quarantaine d’évangiles apocryphes distincts. Ce nombre a été considérablement réduit depuis. Aujourd’hui, c’est une vingtaine seulement qui paraissent aux critiques dignes de mention.
On peut les diviser en trois groupes. D’un côté six évangiles dont le texte nous a été conservé, et qui appartiennent, dans leur ensemble, à la période du IIIe au Ve siècle. De l’autre, un groupe d’environ quatorze, qui ont vu le jour au cours du IIe siècle. Enfin deux pièces d’un caractère spécial, dont quelques critiques se demandent si elles ne contiendraient pas une tradition du Ier siècle et ne pourraient pas être mises en parallèle avec les Évangiles canoniques.
Premier groupe : Évangiles apocryphes conservés, du IIIe au Ve siècle
Notice
Les évangiles apocryphes dont le texte nous est parvenu sont au nombre de six.
Quatre portent sur les origines de l’histoire évangélique, c’est-à-dire sur la vie cachée de Jésus, de Marie et de Joseph.
1º Le Protévangile de Jacques, ou Histoire de Jacques sur la naissance de Marie. Cet écrit, rédigé en grec, comprend 26 chapitres, dont les 17 premiers racontent la vie de la Sainte Vierge avant l’Annonciation : sa naissance, son enfance, sa vie au temple, son mariage avec Joseph. Les 8 derniers racontent les débuts de l’histoire évangélique : ils suivent les récits canoniques de la nativité de Jésus, de la visite des Mages et du massacre des Innocents. Le Protévangile de Jacques, dans sa forme actuelle, n’est pas antérieur à la fin du IIIe siècle et paraît dater plutôt du IVe. Toutefois, d’après M. Harnack, Geschichte der altchristlichen Litteratur, IIe part., Die Chronologie, 1897, t. I, p. 600, plusieurs de ses récits fondamentaux seraient des productions du IIe siècle : tels, le fond des chapitres contenant la préhistoire de Marie, le récit de la naissance de Jésus, censé fait par saint Joseph, et celui du meurtre de Zacharie. — Texte dans Fabricius, op. cit., t. I, p. 66 sq. ; Thilo, Codex apocryphus Novi Testamenti, Leipsick, 1832, t. I, p. 159 sq. ; Tischendorf, Evangelia apocrypha, Leipsick, 1853 et 1876, p. 1 sq. Traduction française dans Brunet, Les Évangiles apocryphes, Paris, 1849, p. 114 sq.
Une adaptation latine du Protévangile grec de Jacques, avec remaniements et additions, a donné naissance à l’Évangile du pseudo-Matthieu, en 42 chapitres. Une simple révision de ce dernier ouvrage a produit l’Évangile de la Nativité de Marie, en 10 chapitres. L’un et l’autre écrits dérivés appartiennent à la fin du IVe, ou au Ve siècle. — Texte du premier dans Tischendorf, op. cit., p. 50 sq. ; cf. Thilo, op. cit., p. 339 sq. Traduction des chapitres I-XXIV dans Brunet, op. cit., p. 180 sq. Texte du second dans Fabricius, op. cit., p. 19 sq. ; Thilo, op. cit., p. 317 sq. ; Tischendorf, op. cit., p. 106 sq.
2º L’Histoire de Joseph le charpentier, récit en 32 chapitres de la vie et de la mort du père nourricier de Jésus, placé dans la bouche du Sauveur parlant à ses disciples. L’ouvrage a été rédigé en arabe vers les IVe ou Ve siècles. — Texte arabe dans Thilo, op. cit., p. 1 sq. Texte latin dans Tischendorf, op. cit., p. 115 sq. Traduction française dans Brunet, op. cit., p. 17 sq.
3º L’Évangile de Thomas, dont on possède diverses recensions, grecques et latines. C’est une collection d’épisodes merveilleux, rattachés à l’enfance de Jésus, depuis l’âge de cinq ans, jusqu’à sa visite au temple. Le fond de l’ouvrage pourrait être de la fin du IIe siècle, mais il est impossible de discerner ce qui est primitif dans nos textes actuels, beaucoup plus récents. — Texte grec développé en 19 chapitres, avec second texte grec, en 11 chapitres, et texte latin en 15 chapitres, dans Tischendorf, op. cit., p. 134 sq. Premier texte grec, avec version latine, dans Thilo, op. cit., p. 275 sq. Texte grec et version latine des 7 premiers chapitres dans Fabricius, op. cit., p. 159 sq. Traduction française du premier texte grec dans Brunet, op. cit., p. 141 sq.
4º Enfin, l’Évangile arabe de l’enfance, dont les 9 premiers chapitres suivent les récits canoniques concernant la naissance et l’enfance de Jésus ; les chapitres X-XXV racontent les épisodes merveilleux qui signalèrent le voyage et le séjour en Égypte ; les chapitres XXVI-LV ramènent le Sauveur en Judée et décrivent, en s’inspirant de l’Évangile de Thomas, les prodiges de son enfance jusqu’à douze ans. L’ouvrage est une compilation du IVe ou du Ve siècle. — Texte arabe et latin, dans Thilo, op. cit., p. 65 sq. Texte latin dans Fabricius, op. cit., p. 168 sq. ; Tischendorf, op. cit., p. 171 sq. Traduction dans Brunet, op. cit., p. 57 sq.
Les deux autres apocryphes du premier groupe se rapportent aux derniers événements de l’histoire évangélique. Ce sont :
1º L’Évangile de Nicodème, comprenant deux récits distincts : les Actes de Pilate, chap. I-XVI, compte rendu par Nicodème du procès de Jésus devant Pilate et de la conduite du sanhédrin après la mort du Sauveur ; la Descente du Christ aux enfers, chap. XVII-XXVII, censée racontée par les deux fils du vieillard Siméon, Charinus et Leucius, ressuscités à la mort de Jésus. Les deux récits ne remontent pas au-delà du IVe siècle. — Texte latin dans Fabricius, op. cit., p. 238 sq. ; grec et latin dans Thilo, op. cit., p. 489 sq. ; Tischendorf, op. cit., p. 203 sq.
2º Le Passage ou Trépas de Marie, récit de la mort de la sainte Vierge, composé à la fin du IVe siècle ou au début du Ve. — Texte grec et latin, dans Tischendorf, Apocalypses apocryphae, Leipsick, 1866.
Appréciation
L’origine relativement récente des évangiles apocryphes de ce premier groupe les place évidemment bien au-dessous de nos quatre Évangiles canoniques, œuvres du Ier siècle.
Sans doute, en plusieurs d’entre eux, on peut trouver certains éléments de tradition ancienne, dignes de figurer à côté des informations authentiques, consignées dans nos Évangiles traditionnels. Tels les renseignements fournis par le Protévangile de Jacques sur les noms des parents de la Sainte Vierge, Joachim et Anne, sur la présentation de Marie au temple, sur la naissance de Jésus dans une grotte. Tels encore, ceux de l’Évangile du pseudo-Matthieu sur le bœuf et l’âne qui entourent la crèche ; ceux de l’Évangile de Thomas sur les jougs et les charrues que fabriquait saint Joseph. Mais, ces quelques traits primitifs mis à part, nos évangiles apocryphes n’ont pas la moindre valeur documentaire.
En maints endroits, ils se contentent d’exploiter les données canoniques. Ainsi les premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc sont manifestement utilisés par le Protévangile de Jacques, l’Histoire de Joseph le charpentier, l’Évangile de Thomas, l’Évangile arabe de l’enfance. Le Passage de Marie procède par allusions aux textes traditionnels qui concernent la mère de Jésus. L’Évangile de Nicodème reproduit presque littéralement les récits canoniques de la Passion, en les illustrant de passages tirés des mêmes récits canoniques de la vie publique.
Cependant, nos apocryphes ont aussi la prétention de compléter les Évangiles officiels. Ils s’attachent à combler leurs lacunes, à suppléer à leurs silences, spécialement en ce qui regarde les événements de l’enfance, laissés dans l’ombre par saint Matthieu et saint Luc, les antécédents de Marie et de Joseph avant leur apparition sur le théâtre évangélique, enfin leurs derniers moments non racontés par les historiens sacrés. Mais, précisément, dans la mesure où ils s’écartent des données traditionnelles, nos apocryphes ne constituent qu’un assemblage de fictions, créées sous l’influence de préoccupations doctrinales, fictions telles qu’elles contrastent visiblement avec les récits des Évangiles canoniques et contribuent à mettre en évidence leur absolue supériorité.
1. Les apocryphes du premier groupe, fictions doctrinales
Tout d’abord, les apocryphes de notre premier groupe représentent manifestement le travail d’imaginations pieuses, qu’excitent la curiosité, que stimulent des préoccupations théologiques ou l’instinct d’une foi naïve et souvent mal réglée.
Idée de la divinité de Jésus. — L’idée principale qui paraît avoir influé sur la composition de ces ouvrages est celle de la divinité de Jésus. Jésus est Dieu dès son enfance : c’est pourquoi l’on entoura son berceau de merveilles. Au moment où il va naître, le ciel devient immobile, les oiseaux arrêtent leur vol, toute la nature est en suspens ; une lumière éblouissante remplit la grotte où pénètre la Vierge. Protévangile de Jacques, chap. XVIII, XIX ; Pseudo-Matthieu, ch. XIII.
La même préoccupation multiplie autour de lui les prodiges pendant son exil en Égypte. Les lions et les léopards lui font escorte ; les dragons lui rendent hommage ; les idoles tombent et se brisent à son approche ; l’attouchement de son corps ou de ses langes provoque des miracles éclatants. Pseudo-Matthieu, chap. XVIII, XIX, XXII, XXIII ; Évangile arabe de l’enfance, chap. X, XII, XX-XXII.
La vie cachée à Nazareth est illustrée d’une manière semblable, parfois grossière, souvent puérile, toujours fantaisiste. Le divin Enfant s’amuse à creuser de petits bassins dans le sable ; un de ses compagnons veut les détruire ; il le frappe de mort, puis le ressuscite à cause de ses parents. À six ans, il est envoyé par sa mère à la fontaine ; il casse sa cruche et rapporte l’eau dans son manteau. Son père est-il en peine pour une pièce de bois trop large ou trop étroite, Jésus l’amène à la dimension voulue en y étendant la main. À l’école, il embarrasse son maître par des questions profondes. Aux docteurs de la Loi il expose les secrets des sciences physiques, de la médecine et de l’astronomie. Évangile de Thomas, chap. II, III, IV, VI, IX, XI ; Pseudo-Matthieu, chap. XXVI-XXVIII, XXXI-XXXII, XXXVII ; Évangile arabe, chap. XLIV-XLVIII, L-LII.
Ce sont des prodiges analogues qu’invente l’Évangile de Nicodème, dès qu’il s’écarte des données canoniques, en racontant les derniers jours du Sauveur. Tel le miracle des enseignes, qui, d’elles-mêmes, malgré tous les efforts des porte-étendards, s’inclinent sur le passage de l’Homme-Dieu, chap. I.
Idée de la grandeur de Marie et de Joseph. — À la divinité de Jésus se rattache la dignité incomparable de sa Mère et celle de son père nourricier. Cette idée encore a inspiré maintes pages des évangiles apocryphes.
L’on a voulu d’abord célébrer la virginité de Marie. Marie est vierge dans la conception de Jésus : il en faut une manifestation publique, et l’on invente l’épreuve des eaux amères. Elle est vierge dans l’enfantement du Sauveur : l’on tient à faire constater dûment le miracle. Elle a dû rester vierge toujours : les personnages appelés « frères de Jésus » sont attribués à un mariage antérieur de Joseph qui, devenu veuf, aurait épousé Marie à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Protévangile de Jacques, chap. IX, XVI, XVIII, XIX ; Pseudo-Matthieu, chap. VIII, XII, XIII ; Histoire de Joseph le charpentier, chap. XIV.
L’idée de la grandeur de Marie fait également environner de prodiges son enfance et surtout son bienheureux trépas. Les apôtres survivants sont transportés instantanément à son lit de mort ; ceux qui sont défunts ressuscitent ; les Juifs méditent de brûler sa maison, mais sont eux-mêmes consumés par un feu vengeur. Passage de Marie.
Enfin, un décor non moins merveilleux illustre les derniers moments de saint Joseph. Lorsqu’on vient ensevelir le glorieux patriarche, impossible de détacher son linceul ; celui-ci a pris la rigidité du fer et apparaît sans couture. Histoire de Joseph le charpentier, chap. XXVII.
2. Contraste avec les Évangiles canoniques
Il suffit de mettre ces fictions tendancieuses en regard de nos récits traditionnels pour voir combien différemment, et combien plus authentiquement, les Évangiles canoniques représentent la divinité de Jésus, la manifestation de son origine et celle de ses pouvoirs surnaturels.
Saint Matthieu et saint Luc entourent, eux aussi, de miracles la naissance du Sauveur ; mais ces miracles ne ressemblent en rien aux tours de sorcellerie, aux exhibitions grotesques, aux démonstrations ridicules, qui abondent dans les apocryphes, mêlés à de grossiers anachronismes et à des erreurs de représentation manifestes. Ils sont tels qu’on est en droit de les attendre si Jésus est vraiment, dès l’origine, le Christ Fils de Dieu.
L’éclat qu’ils projettent sur son berceau est d’ailleurs compensé par des ombres étonnantes. Des anges le révèlent à des bergers, mais lui-même est représenté petit enfant, enveloppé de langes, dans une crèche, méconnu et repoussé du monde, ses parents n’ayant pu trouver de place au caravansérail de Bethléem. Une étoile merveilleuse lui amène des mages de l’Orient, mais aussitôt après il faut qu’il fuie au plus vite : la colère d’Hérode le menace, et il doit s’y soustraire par l’exil. Jamais nos apocryphes n’auraient introduit ces traits d’humilité surprenante ; la preuve en est qu’ils n’ajoutent pas un seul détail de ce genre et que tout ce qu’ils tirent de leur fond est pour rehausser la grandeur de Jésus. Lorsque furent rédigés les Synoptiques, l’Église se représentait depuis longtemps le Christ comme vrai Fils de Dieu, ayant préexisté à sa venue sur la terre et désormais immortel dans la gloire céleste : si donc nos évangélistes avaient écrit d’imagination ou reproduit le travail de la foi à leur époque, n’auraient-ils pas imprimé à leur œuvre le cachet que nous trouvons aux compositions apocryphes ? Le fait qu’ils représentent tout autrement la naissance de Jésus, son exil en Égypte, sa vie cachée à Nazareth, est une garantie très sérieuse d’historicité.
Les Évangiles canoniques témoignent également en faveur de l’enfantement virginal de Marie ; mais quelle différence encore dans leur manière de faire valoir ce glorieux mystère !
Il est impossible de ne pas être frappé par la sobriété de saint Luc dans le récit de l’Annonciation, la réserve de saint Matthieu à propos du doute de Joseph, l’étonnante discrétion que les deux évangélistes attribuent à la Vierge et à son chaste époux. Rien, dans le cours de la vie publique racontée par nos écrivains sacrés, ne vient mettre en lumière le fait de la naissance virginale.
Au contraire, on ne craint pas de dire et de répéter que Joseph passe pour être le père de Jésus et que, dans l’entourage du Sauveur, on parle de ses frères et de ses sœurs. Dans ce ministère public, Marie elle-même n’a qu’un rôle très effacé. Ni saint Matthieu ni saint Luc, qui savent sa dignité incomparable, ne cherchent à la tirer de l’ombre relative où il a plu à son divin Fils de la laisser. Ils ne dissimulent rien de l’attitude extérieure du Christ à son égard ; ils ne suppriment aucune de ces paroles mystérieuses qui paraissent diminuer la grandeur de la Vierge, et ne songent même pas à en corriger l’effet. C’est, en face de la préoccupation doctrinale des apocryphes, la preuve de l’absolue loyauté de nos historiens sacrés.
D’une façon générale, les évangiles apocryphes, par l’impression qu’ils donnent du fantastique et de l’artificiel, font plus vivement sentir ce que les canoniques, dans leur ensemble et dans leurs détails, contiennent de sincère et de réel. C’est la manifestation du vrai par la comparaison du faux, la mise en évidence de l’histoire par le contraste de la contre-façon.
« On remarquera, écrivait Renan dans l’Introduction à sa Vie de Jésus, 13e édit., 1867, p. LXXXVIII, que je n’ai fait nul usage des Évangiles apocryphes. Ces compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que les Évangiles canoniques. » « C’est, répète-t-il ailleurs, L’Église chrétienne, 2e édit., 1879, p. 505, faire injure à la littérature chrétienne que de mettre sur le même pied ces plates compositions et les chefs-d’œuvre de Marc, de Luc, de Matthieu. »
Deuxième groupe : Évangiles apocryphes, fragmentaires ou perdus, du IIe siècle
Notice
Notre deuxième groupe comprend quatorze évangiles apocryphes que les critiques sont unanimes à regarder comme des compositions du IIe siècle.
Dix sont totalement perdus. Nous savons seulement qu’ils circulaient parmi les sectes gnostiques entre les années 150 et 200. Sur ces dix évangiles, quatre portent le nom de gnostiques fameux : ce sont les Évangiles de Cérinthe, de Basilide, d’Apelles et de Valentin. Six autres sont marqués au nom d’un apôtre : ce sont les Évangiles d’André, de Barthélemy, de Thaddée, de Judas l’Iscariote, de Matthias et de Barnabé.
Restent donc quatre écrits, dont nous possédons des fragments, plus ou moins considérables, qui nous permettent de nous en faire une idée et de conjecturer ce que devaient être les évangiles, aujourd’hui perdus, qui avaient cours avec eux dans les mêmes milieux. Ce sont :
1º L’Évangile de Marcion, rédigé entre 115 et 140. Au témoignage de saint Irénée, Contra Hær., I, XXVII, et III, XII, Marcion n’aurait fait que mutiler et abréger l’Évangile de saint Luc selon ses tendances gnostiques. Ce que l’on connaît de son œuvre par les nombreuses citations des écrivains ecclésiastiques, en particulier de Tertullien, confirme décisivement cette appréciation, aujourd’hui admise de la généralité des critiques. Cf. Zahn, Geschichte des Neutest. Kanons, t. I, p. 624 sq.
2º L’Évangile des douze apôtres, connu d’Origène, date probablement de la fin du IIe siècle. Les fragments que nous en a conservés saint Épiphane, Hær., XXX, 13-22, sont étroitement apparentés avec les Évangiles canoniques, particulièrement avec celui de saint Matthieu, sauf deux où sont exprimées les tendances antisacrificielles et les pratiques végétariennes de la secte ébionite, dite des Elkasaïtes.
On peut donc souscrire pleinement au jugement de saint Épiphane, qui voyait dans cet écrit une falsification de l’Évangile de saint Matthieu, adapté par les Elkasaïtes à leurs préoccupations de secte. — Fragments dans Harnack, op. cit., Ire part., t. I, p. 200 sq. ; Nestlé, Novi Testamenti græci supplementum, Leipsick, 1896, p. 45, 46 ; Preuschen, Antilegomena, Giessen, 1905, p. 10 sq. ; fragments coptes édités par Révillout, Patrologia orientalis, II, 2.
3º L’Évangile selon Philippe est de la même époque. Saint Épiphane le montre en usage dans des cercles gnostiques égyptiens. Il en reproduit une sentence qui accuse des idées fort étranges sur les épreuves qui attendent l’âme, après la mort, dans la traversée des divers cieux, et en même temps des tendances nettement hérétiques touchant la légitimité du mariage. — Fragment dans Harnack, op. cit., IIe part., t. I, p. 592 ; Nestlé, op. cit., p. 74 ; Preuschen, op. cit., p. 15.
4º L’Évangile selon Pierre, mentionné expressément par Sérapion, évêque d’Antioche, vers 190, dans Eusèbe, Hist. eccl., VI, XII, est rapporté par les critiques soit à la période 150-190, soit à la période 110-130, suivant qu’ils admettent ou non son utilisation par saint Justin. Un fragment de cet évangile a été découvert, en 1886, à Akhmim (Haute-Égypte), par la mission archéologique française, et publié en 1892 par M. Bouriant.
Ce « fragment d’Akhmim » contient le récit de la Passion, à partir du moment où Pilate, se lavant les mains, livre Jésus, et il se poursuit jusqu’après la résurrection, à l’apparition de l’ange aux saintes femmes. L’examen de ce morceau a amené M. Zahn, Das Evangelium des Petrus, Erlangen, 1893, p. 17, à conclure que l’évangile apocryphe dérive purement et simplement de nos quatre Évangiles traditionnels, librement arrangés et dramatisés. Mais on y trouve aussi trace de tendances docétiques.
En particulier, le pseudo-Pierre représente l’humanité du Sauveur insensible à la souffrance, et le Christ abandonnant sur la croix cette apparence d’humanité pour remonter au lieu d’où il est venu. Cela s’accorde avec ce que Sérapion écrivait à l’Église de Rhossus : l’évangile était particulièrement affectionné des docètes, et plusieurs fidèles, pour l’avoir lu, s’étaient laissé induire à leur hérésie. — Le texte dans Nestlé, op. cit., p. 68 ; Preuschen, op. cit., p. 16-20.
Appréciation
Les apocryphes du second groupe, pas plus que ceux du premier, ne sauraient soutenir la comparaison avec les Évangiles canoniques. Ils sont de composition notablement plus récente, puisque le plus ancien d’entre eux, l’Évangile selon Pierre, date tout au plus de la période 110-130. Harnack, op. cit., Ire part., t. I, p. 12 ; IIe part., t. I, p. 474. Tous paraissent de simples remaniements de nos écrits sacrés.
Certains de leurs éléments propres sont manifestement inspirés par les préoccupations hérétiques du docétisme ou de la gnose. Dans le reste, ils ne s’écartent des données canoniques que pour broder sur leur thème des développements fantaisistes, nettement tendancieux, parfois extravagants, et où ne manquent pas de graves erreurs de représentation. Ainsi le pseudo-Pierre imagine Hérode siégeant à côté de Pilate, avec droit de préséance sur le gouverneur.
À l’en croire, les soldats qui montaient la garde près du tombeau en virent sortir trois hommes, les deux premiers soutenant le troisième ; une croix les suivait ; les deux premiers atteignaient de la tête jusqu’aux cieux, celui qu’ils conduisaient par la main dépassait les cieux. Nous sommes loin, on le voit, de la pure et saine littérature évangélique.
Ce contraste même fait ressortir l’incomparable supériorité de nos Évangiles traditionnels. Anachronismes grossiers et embellissements tendancieux de la légende ne font qu’accuser fortement avec quelle exactitude nos écrits sacrés décrivent la Palestine contemporaine de Jésus, et à quel point leurs récits sont demeurés étrangers au travail proprement dit de l’imagination.
D’autre part, les traits de docétisme, rencontrés dans l’Évangile selon Pierre, montrent bien quelle tentation ce fut de bonne heure, pour ceux qui tenaient moins fermement à la vérité de l’histoire, de sacrifier l’humanité du Christ à sa divinité. La tentation était bien naturelle déjà à l’époque de nos rédactions canoniques, puisque dès le temps de saint Paul l’Église avait la plus haute idée du Christ, Fils de Dieu, descendu du ciel pour prendre la nature d’homme.
Comment se fait-il que Synoptiques et quatrième Évangile ne dissimulent absolument rien de ce qui atteste le plus sensiblement la réalité humaine de Jésus, pas plus dans sa passion et dans sa mort que dans sa vie ? Cela ne s’explique que par leur fidélité d’historiens.
Une dernière chose fort digne de remarque est que nos apocryphes du IIe siècle, quand ils ne sont pas simplement marqués aux noms des chefs gnostiques qui les patronnaient, sont invariablement placés sous le couvert d’un apôtre et que cet apôtre est mis très expressément en relief comme auteur de l’œuvre qu’on lui attribue. Ainsi l’Évangile des douze apôtres ne manque pas d’employer la première personne du pluriel, lorsque les douze paraissent en scène : « Il fut un homme appelé Jésus, qui avait environ trente ans ; c’est lui qui nous choisit. » De même est-ce Pierre qui est censé fournir le récit dans l’Évangile qui porte son nom.
« Quant à moi, Simon Pierre, avec André, mon frère, nous prîmes nos filets et nous rendîmes à la mer. » Cette particularité atteste l’intérêt qu’offrait aux yeux des chrétiens le témoignage des disciples immédiats du Christ. Mais la préoccupation qu’a l’écrivain d’en instruire clairement le lecteur trahit le faussaire. Double circonstance tout à l’avantage de nos écrits sacrés.
De nos quatre Évangiles canoniques, en effet, deux portent le nom de simples disciples d’apôtres, à peine connus : saint Marc et saint Luc. N’aurait-on pas rapporté beaucoup plutôt le premier à saint Pierre, le second à saint Paul, si l’on ne s’était pas tenu uniquement à la réalité des faits ? Seul, le souci de la vérité a pu imposer l’attribution aux disciples obscurs, de préférence aux maîtres glorieux.
Le premier Évangile lui-même n’est mis en rapport qu’avec un apôtre, en somme, fort secondaire, si l’on a égard seulement au rôle qu’il a joué dans l’Église primitive. D’autre part, si plusieurs particularités de cet écrit, comme celles des chapitres X, 3, et XI, 9, s’accordent bien avec son attribution à saint Matthieu et la suggèrent, elles ne ressemblent en rien aux indications positives et évidentes que sont contraints d’employer les faussaires pour suppléer au manque complet de témoignage extérieur.
Quant au quatrième Évangile, il se trouve, à vrai dire, attribué à un apôtre privilégié ; mais il n’est pas moins incontestable que cette attribution est présentée dans le livre de la manière la plus discrète. Jean n’est désigné par son nom, ni dans le corps de l’ouvrage, ni dans l’appendice. Partout on parle de lui à la troisième personne.
Il faut une exégèse attentive et minutieuse pour se rendre compte que c’est bien l’auteur de l’Évangile qui s’identifie au disciple aimé de Jésus, en XIX, 35, et XXI, 24 ; que ce disciple est bien un apôtre, et que cet apôtre est saint Jean. Le contraste de cette réserve avec l’ostentation des apocryphes est une véritable garantie d’authenticité.
Troisième groupe : Évangiles prétendus rivaux des canoniques
Il nous reste à examiner deux évangiles dont quelques critiques émettent encore l’hypothèse qu’ils contiendraient un reste de tradition parallèle à celle des Évangiles canoniques, et qu’ils auraient été un moment appréciés dans l’Église à l’égal de ces derniers. Ce sont : l’Évangile selon les Égyptiens et l’Évangile selon les Hébreux.
Notice
1º L’Évangile selon les Égyptiens avait cours dans les milieux hérétiques des IIIe et IVe siècles. Saint Épiphane, vers 377, Hær., LXII, 2, le donne comme une des sources principales d’où les Sabelliens tiraient leur doctrine hétérodoxe d’une seule personne en Dieu, manifestée sous trois aspects ou modalités.
Entre 155 et 234, l’auteur des Philosophoumena, V, 7, atteste que les gnostiques Naasséniens le citaient à l’appui de leurs théories touchant les diverses transformations de l’âme, ou la métempsycose. Clément d’Alexandrie, vers 176-200, le montre aux mains de Cassien, le chef des gnostiques encratites, de Théodote, disciple du gnostique Valentin, et en cite à plusieurs reprises, Strom., III, 6, 9, 13, un passage dont les encratites s’autorisaient pour condamner le mariage.
Antérieurement à Clément d’Alexandrie, nous ne trouvons pas de mention expresse de l’Évangile selon les Égyptiens, mais un passage, semblable à celui qu’il cite comme étant de cet apocryphe, se rencontre, sous une forme plus sobre et sans indication de provenance, dans un écrit du milieu du IIe siècle, connu sous le nom de IIe Épître de saint Clément, XII. M. Harnack pense que cette dernière citation est bien prise, en effet, dans l’Évangile selon les Égyptiens, et il en conclut que cet apocryphe doit être antérieur à l’an 130. D’autres critiques, comme MM. Zahn, Resch, estiment que la citation de la IIe Épître de saint Clément est empruntée à une autre source, dont dépendrait, directement ou indirectement, notre apocryphe lui-même, si bien que celui-ci pourrait dater simplement des années 140-150. — Fragments dans Harnack, op. cit., Ire part., t. I, p. 12 sq. ; Nestlé, op. cit., p. 72 sq. ; Preuschen, op. cit., p. 2, 3.
2º L’Évangile selon les Hébreux est mentionné, au début du Ve siècle, par saint Jérôme, Contra Pelag., III, 2, comme un ouvrage rédigé en langue syro-chaldaïque ou araméenne, mais écrit en lettres hébraïques. Il se trouvait, nous dit-il, De vir. ill., 3, aux mains des Nazaréens. Lui-même le considérait comme l’Évangile hébreu de saint Matthieu. Il prit la peine, In Matth., XII, 13, d’en faire en grec et en latin des traductions qui, malheureusement, ont péri comme le texte original.
Seuls, quelques fragments en subsistent dans le reste de ses œuvres. Origène, dans la première partie du IIIe siècle, connaissait l’Évangile selon les Hébreux et nous en a conservé deux passages. In Joan., II, 6 ; In Matth., XV, 14. Un peu auparavant, Clément d’Alexandrie, Strom., II, 15, le nomme à son tour et en cite une sentence. Enfin, dès la première moitié du IIe siècle, Papias raconte l’histoire d’une femme accusée de nombreux péchés devant le Seigneur, histoire qu’Eusèbe, Hist. eccl., III, XXXIX, nous dit se trouver également dans notre apocryphe, et saint Ignace, Ad Smyrn., III, 1, 2, cite une parole du Christ ressuscité que saint Jérôme, De vir. ill., XVI, déclare être empruntée à l’évangile hébreu, traduit par lui récemment. Dans ces conditions, l’Évangile selon les Hébreux serait vraisemblablement antérieur au IIe siècle. M. Harnack a pu le dater de la période 65-100. — Fragments dans Harnack, op. cit., Ire part., t. I, p. 6-10 ; Nestlé, op. cit., p. 76-81 ; Preuschen, op. cit., p. 4-9.
Appréciation
À en croire M. Harnack, op. cit., IIe part., t. I, p. 620 sq., l’Évangile selon les Égyptiens renfermerait une tradition indépendante des Évangiles canoniques et parallèle, bien qu’on ne puisse déterminer de combien la rédaction de cet écrit est antérieure à 130. L’Évangile selon les Hébreux contiendrait plus sûrement encore une forme de tradition originale, contemporaine des rédactions synoptiques, ibid., p. 625 sq. Le critique pense, d’autre part, ibid., p. 681-700, que ces deux apocryphes, et l’Évangile selon Pierre lui-même, auraient d’abord été reçus dans les Églises à l’égal de nos quatre Évangiles traditionnels. Ceux-ci n’auraient acquis leur canonicité exclusive, ne seraient devenus l’Évangile quadriforme officiel, le tétramorphe sacré, que vers l’an 150 en Asie, et, dans le reste de l’Église, entre 150 et 200.
Cette théorie fût-elle solidement établie, il importe de le remarquer, il ne s’ensuivrait aucune dépréciation véritable de nos quatre Évangiles. Ni leur ancienneté, en effet, ni leur historicité, ni leur canonicité actuelle, ne peuvent avoir à souffrir de ce que se seraient constitués, à la même époque, des écrits parallèles, ayant contenu semblable et même valeur.
Mais l’hypothèse n’est rien moins qu’assurée.
1. Au point de vue de l’historicité. — De l’Évangile selon les Égyptiens, nous l’avons vu, on ne trouve pas de trace avant la seconde moitié du IIe siècle. Quelle que soit son origine, il est certain qu’au témoignage de saint Épiphane, d’Origène et de Clément d’Alexandrie, l’ouvrage était en vogue dans les milieux hérétiques de leur temps. Bien plus, le livre lui-même devait être hérétique dans son contenu. Les fragments qui nous en ont été conservés montrent qu’il renfermait les sentences les plus étranges sur la nature de l’âme et la légitimité du mariage. À supposer donc — chose impossible à vérifier — qu’il ait été rédigé avec un certain nombre d’éléments anciens et des traditions primitives, il faut reconnaître que ces éléments anciens y ont été fortement mélangés de nouveautés bizarres et suspectes. Dans ces conditions, l’ouvrage ne pourrait soutenir sérieusement la comparaison avec les Évangiles canoniques, pour la pureté et la primitivité du contenu.
Il faut en dire autant de l’Évangile selon les Hébreux. L’origine de cet écrit est assez mystérieuse. On a les meilleures raisons pour douter qu’il se rattache à l’Évangile primitif hébreu, attribué à saint Matthieu. Un examen attentif des fragments existants tend à persuader que c’était beaucoup plutôt une traduction araméenne de notre premier Évangile grec canonique, faite fort librement, abrégée en certaines parties, glosée en d’autres d’une manière très tendancieuse, et mêlée de détails reposant peut-être sur un certain fond traditionnel ou simplement créés par l’imagination. On ne peut plus grotesque est le passage qu’Origène a relevé : « Ma mère, l’Esprit Saint, me saisit par un de mes cheveux, et me transporta sur la grande montagne du Thabor. » De telles fantaisies recommandent fort peu le document qui les contient. Rien ne permet de le comparer, pour la valeur historique, à nos écrits sacrés. Cf. P. Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 4e édit., Paris, 1897, p. 37 ; V. Rose, Études sur les Évangiles, Paris, 1902, p. 22 sq.
2. Au point de vue de l’usage dans les Églises. — M. Harnack fait grand état de ce que les Évangiles selon les Hébreux et selon les Égyptiens sont cités encore, vers l’an 200, par Clément d’Alexandrie, de ce qu’à Rome, vers 166, la IIe Épître de saint Clément utilise le second de ces évangiles, enfin de ce que l’Évangile même selon Pierre, exploité par saint Justin à Rome, vers 150, était encore lu dans l’Église de Rhossus, avant la lettre de Sérapion, en 206.
Mais cette utilisation partielle des apocryphes n’implique aucunement qu’ils aient été mis par les écrivains qui les citent sur le même pied que les canoniques. La preuve en est que Clément d’Alexandrie, tout en citant à plusieurs reprises un passage de l’Évangile selon les Égyptiens et une fois l’Évangile selon les Hébreux, ne s’en tient pas moins très fermement aux quatre Évangiles traditionnels, que seuls il reconnaît comme approuvés par l’Église. Il a soin de noter que l’Évangile selon les Égyptiens est aux mains de gnostiques, comme Cassien et Théodote, et qu’il se trouve en dehors des « quatre Évangiles qui nous ont été transmis. » De même, Sérapion n’avait permis aux fidèles de Rhossus de lire l’Évangile selon Pierre que pour donner satisfaction à ceux qui goûtaient cet écrit, et parce qu’il le croyait exempt d’erreur. Il avait si peu prétendu l’égaler aux autres, qu’il n’eut la pensée de le lire lui-même qu’en apprenant les abus auxquels avait prêté sa doctrine.
On comprend donc bien que tel ou tel apocryphe ait pu être admis çà et là, et utilisé pendant un certain temps, sans que cela ait nui le moins du monde à la canonicité pratique des Évangiles traditionnels. C’est ainsi que les écrivains et prédicateurs du moyen âge ont exploité les conceptions fantaisistes des IVe et Ve siècles, sans le moindre préjudice pour leur foi en l’autorité exceptionnelle de nos quatre Évangiles. Cf. A. Loisy, Histoire du canon du N. T., Paris, 1891, p. 86-87.
La fortune du tétramorphe a tenu à ce que chacun de ses quatre Évangiles constitutifs avait une origine connue dans les Églises, dûment contrôlée et garantie par le témoignage vivant de la tradition. Trois s’étaient présentés, dès la seconde moitié du Ier siècle, sous l’autorité de personnages apostoliques, dont le rapport avec leur œuvre respective fut dès l’abord aisé à vérifier. Lorsque parut le quatrième Évangile, l’autorité de l’apôtre saint Jean, qui le couvrait, le fit recevoir sans hésitation dans les communautés chrétiennes et associer aussitôt aux trois Évangiles antérieurs. Du coup le principe du tétramorphe était posé. Mais il n’y a évidemment pas lieu d’être surpris si cette acceptation pratique des quatre Évangiles, que recommandait leur apostolicité, n’a pas été immédiatement et impitoyablement exclusive de tous écrits analogues. Encore est-il à noter que l’usage des apocryphes, même à l’époque la plus ancienne, paraît avoir été fort restreint et quelque chose d’isolé et d’accidentel. Cf. A. Jülicher, Einleitung in das N. T., 3e édit., Tubingue, 1901, p. 407.
On peut donc conclure qu’en définitive, les évangiles apocryphes rendent témoignage à la prééminence de nos Évangiles canoniques dans l’usage de l’Église chrétienne des premiers jours, comme ils attestent la dignité incomparable de leur origine et font ressortir l’immense supériorité de leur contenu.
Ouvrages à consulter
C. Tischendorf, De Evangeliorum apocryphorum origine et usu, La Haye, 1851. — J. Variot, Les Évangiles apocryphes, histoire littéraire, Paris, 1878. — A. Harnack, Geschichte der altchristlichen Litteratur, IIe part., Die Chronologie, 1897, t. I, p. 590 sq. — J. G. Tasker, art. Apocryphal Gospels, dans le Dictionary of the Bible, de Hastings, Edinburgh, 1904, t. V, p. 420 sq. — Allan Menzies, art. Hebrews (Gospel according to the), ibid., p. 338 sq. — M. R. James, art. Apocrypha, § 26, 27, dans l’Encyclopædia biblica, de Cheyne, London, 1899, t. I, col. 258 sq. — P. Batiffol, art. Évangiles apocryphes, dans le Dictionnaire de la Bible, de Vigouroux, Paris, 1899, t. II, col. 2114 sq. ; art. Égyptiens (Évangile des), ibid., col. 1625 sq. — F. Vigouroux, art. Hébreux (Évangile des), ibid., t. III, col. 552. — M. Lepin, Évangiles canoniques et évangiles apocryphes (collection Science et Religion), 2e édit., Paris, 1907. — Sur les Logia, voir Wessely, dans Patrologia Orientalis, IV, 3, 1908. - Les principaux ouvrages concernant les points spéciaux ont été mentionnés au cours de l’article. M. Lepin.
B. Actes apocryphes des apôtres
Ces écrits, sans portée dogmatique ni vues générales, nous peignent le milieu particulier, souvent hérétique, dans lequel et pour lequel ils ont été composés. Les plus anciens, d’après leur contenu et les témoignages extrinsèques, peuvent remonter à la fin du second siècle et avoir utilisé quelques anciennes traditions, mais, après le triomphe de l’Église sous Constantin, lorsqu’on chercha à mieux mettre en relief les antiques traditions de l’Église, on se mit à démembrer, à interpoler les anciens actes non canoniques qui ne furent guère conçus que comme matière à romans religieux ou d’aventure.
Parmi ces derniers figurent les actes composés par Lucius Charinus (IVe siècle) et condamnés par le pape Gélase, et l’histoire apostolique compilée par le pseudo Abdias au VIe siècle ; cf. R.-A. Lipsius, Die apocr. Apostelgeschichten und Apostellegenden, Brunswig, 1883-1890 (étude d’ensemble sur tous ces apocryphes) ; F. Hennecke, Neutestamentliche Apocryphen, Tubingue et Leipzig, 1904 (introd. et trad. allemande).
Les textes ont été publiés et réédités par : Fabricius, Codex Apocryphus Novi Test., Hambourg, 1703 ; J. Ch. Thilo, même titre, Leipzig, 1832. C. Tischendorf, Acta Apostolorum Apocrypha, Leipzig, 1851. James, Apocrypha anecdota, Texts and Studies, t. II (1893) et V (1897). Lipsius et Max Bonnet, Acta Apostolorum Apocrypha, I, Acta Petri, Pauli, Thaddaei..., Leipzig, 1891 ; II, 1, Passio Andreae..., Leipzig, 1898 ; II, 2, Acta Thomae..., Leipzig, 1903. Wright, Apocryphal Acts of the Apostles, Londres, 1871 (version syriaque et traduction anglaise). E. W. Budge, The contendings of the Apostles, Londres, 1899 (version éthiopienne et traduction anglaise). A.-S. Lewis, Acta mythologica Apostolorum, dans Horae semiticae III et IV, Londres, 1904 (version arabe et traduction anglaise).
Nous suivrons le même ordre que M. Hennecke : 1. Actes de S. Paul. 2. Actes de S. Pierre. 3. Actes de S. Jean. 4. Actes de S. André. 5. Actes de S. Thomas.
1. Actes de S. Paul
a) S. Paul et Ste Thécle. Lorsque S. Paul annonçait la parole de Dieu à Iconium dans la maison d’Onésiphore, Thécle, fille de parents païens, eut occasion de l’entendre de sa fenêtre. Elle refusa de se marier, fut livrée aux bêtes féroces qui ne lui firent aucun mal ; elle accompagna S. Paul, déguisée en homme, et fut guidée, par une nuée lumineuse, vers une caverne où elle passa soixante-dix ans. Ces actes sont cités par Tertullien, S. Jérôme, S. Ambroise.
b) Martyre de S. Paul. D’après la rédaction grecque éditée par Lipsius (cf. Hennecke, p. 364-366 et 380-383) et conservée aussi en syriaque (cf. F. Nau, Revue de l’Orient chrétien, III, 1898, p. 39 sqq.), un échanson de Néron, nommé Patrocle, tombe d’une fenêtre durant une prédication de S. Paul et meurt. S. Paul le ressuscite, il se fait chrétien avec d’autres serviteurs de Néron et celui-ci, irrité, fait décapiter S. Paul. — Ces actes ont pu être composés pour fournir une explication de la mort de S. Paul.
2. Actes de S. Pierre
Forment encore une partie considérable de l’ancienne littérature chrétienne ; ont pour but de raconter ses voyages, ses prédications, sa lutte contre Simon le magicien, sa mort. a) Les apocryphes Clémentins : Homélies et Récognitions, ne sont autre chose que deux rédactions des « voyages » de Pierre et peut-être de ses « prédications ». L’auteur qui usurpe le nom de S. Clément romain nous fait suivre Pierre de ville en ville, nous énumère ses actes, consigne ses instructions et nous amène jusqu’à Rome ; cf. Migne, Patrol. gr., t. I et II. Sur ces ouvrages, voir le Dictionnaire de Théologie Vacant-Mangenot à l’article Clémentins (apocryphes).
b) Le texte copte, édité et traduit en allemand par M. C. Schmidt, Die alten Petrusakten, dans les Texte und Untersuchungen de Gebhardt et Harnack, nouvelle série, IX, 1 (1903), suppose qu’on demande à Pierre certain dimanche pourquoi il n’a pas guéri sa fille paralytique. Afin de montrer la puissance de Dieu, il la guérit pour un temps, puis il raconte la cause de cette infirmité : un homme riche, nommé Ptolémée, voulait l’épouser ; c’est pour éviter ce mariage qu’elle devint paralytique ; Ptolémée en pleura au point de devenir aveugle, Pierre le guérit et vendit, pour en donner le prix aux pauvres, un champ que Ptolémée avait légué à sa fille. Cf. E. Hennecke, Neutest. Apocr., p. 383-386, 391-393.
c) D’après les Actus Vercellenses, ancienne traduction latine conservée dans le ms. CVIII de la bibliothèque du chapitre de Vercelli, du VIIe siècle et qui semble être une transcription d’un ms. du Ve ou VIe siècle, Paul convertit à Rome une certaine Candida, femme de Quartus. Celui-ci ordonna à Paul de quitter Rome et Dieu lui suggéra d’aller en Espagne. Après son départ, Simon le magicien opère de grands prodiges en Italie, et le Christ apparaît à Pierre à Jérusalem et lui commande d’aller combattre Simon à Rome.
Vient le récit des prodiges de Simon, de sa lutte avec Pierre et de sa mort lorsqu’il voulut prendre son vol dans l’espace. Après la mort de Simon, Pierre opéra de nombreuses conversions, en particulier celles des femmes d’Agrippa et d’Albinus et ceux-ci résolurent de le mettre à mort. Pierre voulut fuir, mais le Christ lui apparut et lui annonça qu’il allait mourir à sa place. Touché de repentir, Pierre rentra à Rome et fut crucifié la tête en bas.
Cette composition a pu être faite en Asie Mineure vers l’an 200 ; elle a été utilisée par Commodien et sans doute par S. Ambroise ; la traduction latine du texte grec original a pu être faite au IVe siècle. Les actes de Pierre et Paul (Tischendorf, p. 1-39) et l’histoire de saint Pierre dans l’histoire apostolique d’Abdias (Migne, Dict. des ap., II, col. 695-716) en sont des remaniements.
3. Actes de S. Jean
D’après l’édition de Max Bonnet, Acta apost. apocr., II, 1 (1898), p. 160-215, Jean vient de Milet à Éphèse et y opère divers prodiges : il ressuscite des morts, en particulier un prêtre de Diane qui se fait ensuite chrétien ; il instruit les habitants et se rend à Smyrne. Il revient à Éphèse et ressuscite Drusiana, épouse d’Andronicus ; il raconte comment le Sauveur l’a appelé et lui chante un cantique de louanges ; il réunit les frères, rompt le pain, le leur distribue, se fait creuser une tombe près de la ville, y descend et meurt. Cf. Hennecke, Neutestam. Apocr., p. 432-459.
Ces actes semblent avoir été connus de S. Augustin et de Clément d’Alexandrie ; ils sont d’origine gnostique et on peut placer leur composition de 150 à 180 ; ils ont été remaniés sous le nom de Prochore au commencement du Ve siècle, puis compilés par Abdias dans son histoire apostolique. Cf. Migne, Dict. des Apocr., II, col. 327-356. Voir aussi Actorum Johannis a Leucio conscriptorum fragmentum, dans Texts and Studies, Cambridge, 1897, V, p. 1-25.
4. Actes de S. André
La plus ancienne rédaction serait conservée dans un ménologe du Xe au XIe siècle conservé au Vatican (nº 808). Ce ms. est tronqué et débute au milieu d’un discours qu’André, prisonnier à Patras en Achaïe, tient aux fidèles. Le gouverneur Ægeus propose à sa femme Maximilla de tirer André de prison si elle veut se réconcilier avec lui. André fait un long discours à Maximilla pour lui dire de ne pas accepter ; il convertit aussi Stratoclès, frère d’Ægeus, et enfin il est crucifié.
Deux fragments de ces actes sont déjà cités par Evodius d’Uzala, contemporain de S. Augustin.
Plus moderne serait la lettre des prêtres et des diacres d’Achaïe à toutes les Églises, regardée comme authentique au VIIIe siècle en Espagne et en Gaule. Cf. Migne, Dict. des Apocr., II, col. 93-95. Cette lettre se trouve dans Migne, Patr. gr., t. I, et Tischendorf, Acta apost. Apocr., 105-131 ; elle est traduite en français dans Migne, Dict. des Apocr., II, col. 95-101, à la suite de la compilation d’Abdias, col. 67-92.
Plus modernes encore sont les actes de Matthieu et d’André, dans la ville des anthropophages, conservés en grec, Tischendorf, Acta apost. apocr., p. 132-166, et traduits en syriaque et en arabe.
5. Actes de S. Thomas
Jésus le vend comme esclave à un envoyé du roi Gundofar. En se rendant aux Indes, ils abordent dans une ville où l’on marie la fille du roi. Thomas récite une hymne en l’honneur des noces célestes. Arrivé dans l’Inde, Thomas fait un plan pour construire un palais royal, puis il donne aux pauvres l’argent qu’il avait reçu pour construire le palais. Le roi le condamne à mourir, mais sa sœur lui révèle que Thomas lui a construit un palais dans le ciel et il le relâche.
Thomas s’avance plus loin vers l’est, il opère divers prodiges : il ressuscite les morts et chasse les démons ; il persuade à Mygdonia, femme du prince Charîs, de quitter son mari et la cour ; il est jeté en prison, Mygdonia corrompt les gardes et vient recevoir le baptême ainsi que le général Syphor et toute sa maison. Il en est de même bientôt de la reine Tertia et d’un fils du roi. Thomas paraît devant le tribunal du roi et, après de nouveaux prodiges, il est percé de quatre coups de lance et meurt. Ses amis l’enterrent dans le tombeau des rois. Quelque temps après, le fils du roi est guéri par la poussière du tombeau de Thomas et le roi, à ce prodige, se convertit aussi.
La version syriaque avait seule conservé tout le texte des actes, quand M. Max Bonnet a pu trouver un ms. grec de Rome, complet lui aussi (Vallicellanus, 35). Cependant on est porté à regarder le syriaque comme l’original. Les hymnes que contient l’ouvrage semblent d’origine syriaque et, à moins qu’ils n’y aient été introduits après coup, il est probable qu’il en est de même de tout l’ouvrage. Celui-ci est de provenance gnostique, sans doute d’Édesse, du commencement du IIIe siècle. On a même attribué les hymnes, sans preuves directes d’ailleurs, à l’école de Bardesane.
On remarquera que ces rédactions, regardées comme les plus anciennes, ont toutes un trait commun (hors Jean). Paul, Pierre, André, Thomas convertissent les femmes de hauts personnages et les amènent à refuser tous rapports avec leurs maris. Ceux-ci, pour se venger, font mettre les apôtres à mort.
On comprend que l’on ait publié d’autres actes, soit pour corriger les tendances gnostiques ou hérétiques de ces premiers, soit simplement pour les compléter. Tischendorf, Acta Ap. Apocr., a publié encore les actes de Barnabé écrits par Marc, p. 64-74 ; les Actes de Philippe, p. 75-94 ; les Actes de Philippe en Hellade, p. 95-104 ; les Actes de Barthélemy, p. 243-260, et les Actes de Thaddée, p. 261-265. Voir aussi les actes de Philippe dans Tischendorf, Apocal. Apocr., p. 151-156, et Texts and Studies, II, 3, p. 158-163.
Une collection éthiopienne d’actes des apôtres, éditée depuis par E. W. Budge, v. supra, a été traduite aussi par Malan, The Conflicts of the holy Apostles, Londres, 1871. Le chapitre relatif à S. Thomas a été reproduit avec le texte grec original correspondant dans Texts and Studies, Cambridge, 1897, t. V, 1, p. 28-63. L’hymne syriaque sur l’âme, que l’on rapportait à l’école de Bardesane (v. supra), est reproduite et traduite dans le même volume, t. V, 3, p. 1-40.
C. Lettres apocryphes
Une troisième lettre de S. Paul aux Corinthiens avec la demande des Corinthiens, a été publiée par Fabricius, Codex Apocr. Novi Test., II, 791-796 ; III, 667-683, Hambourg, 1719 ; Carrière et Berger en ont publié une traduction latine trouvée dans un ms. de Milan dans la Correspondance apocryphe de S. Paul et des Corinthiens, 1891 ; on en a retrouvé aussi une traduction arménienne. Enfin on a rattaché ces deux lettres (celle des Corinthiens et la réponse de S. Paul) aux Acta Pauli.
Beaucoup de manuscrits de la Bible portent, après la lettre aux Colossiens, une courte lettre aux Laodicéens, conservée seulement en latin mais connue de l’Église orientale dès le IVe siècle et qui doit donc se placer au plus tard dans la première moitié du IIIe siècle ; cf. Hennecke, Neutestam. Apocr., p. 138-140.
La correspondance de S. Paul avec Sénèque est une composition relativement moderne, du Xe au XIe siècle, mais S. Jérôme et S. Augustin ont connu des lettres qui circulaient sous ce titre dès le IVe siècle. — Enfin les Cypriotes ont imaginé une lettre de S. Paul et S. Barnabé adressée à leur premier évêque Héraclide. Cette lettre est conservée fragmentairement dans un ms. de Paris ; cf. Revue de l’Orient Chrétien, 1907, p. 125-136.
On attribue à S. Pierre une lettre qui figure en tête des homélies pseudo-clémentines ; cf. Migne, Patr. gr., t. II. — On attribue aussi à S. Clément une seconde lettre aux Corinthiens dont certains défendent l’authenticité et deux lettres ad Virgines ; cf. Migne, loc. cit., t. I. Rappelons encore les lettres de N.-S. Jésus-Christ et d’Abgar, roi d’Édesse, et les lettres soi-disant tombées du ciel pour recommander la sanctification du dimanche.
D. Canons et ordonnances
Les premiers règlements ecclésiastiques ont été mis sous le nom des apôtres et acceptés comme tels par diverses Églises sous leur forme primitive ou plutôt après quelques remaniements. Ces écrits sont d’ailleurs excellents et témoignent de la discipline de l’Église à l’époque où ils ont été rédigés. Ce genre de littérature a été créé à l’imitation du concile des apôtres à Jérusalem et des règlements apostoliques qui furent alors édictés, Actes, XV, 6-29. Mentionnons : 1. Les canons des Apôtres ; 2. La doctrine (Didaché) des Apôtres ; 3. L’enseignement (Didascalie) des Apôtres, 4. Les constitutions apostoliques.
1. Canons des Apôtres
Quatre-vingt-quatre (ou 85) sont conservés en grec et dans des traductions latines, syriaque, arabe et éthiopienne. Ils ont été regardés comme authentiques dans l’Église grecque et dans les Églises orientales et ont servi de base aux codifications du droit canon. Ils traitent des ordinations et des empêchements canoniques, de la sainte eucharistie et des oblations, du mariage des clercs, de la Pâque, de la simonie, de la hiérarchie ecclésiastique, des rapports avec les hérétiques et les Juifs, du baptême, des livres apocryphes, des livres canoniques.
On les traduisait et on les citait dès l’an 500. Ils ont donc été rédigés au plus tard au Ve siècle et peut-être au IVe et ne sont sans doute que des résumés de canons antérieurs. Ils ont eu de nombreuses éditions, en particulier dans les Corpus juris civilis ou ecclesiastici, et les recueils des conciles. — L’Église orientale est seule à posséder 127 canons conservés en arabe, en copte et en éthiopien et 27 canons apostoliques qui existent aussi en syriaque. Voir l’article Canons des apôtres dans le Dict. de Théologie catholique Vacant-Mangenot, t. II, col. 1605-1626.
2. La Didaché des douze apôtres
La Didaché des douze apôtres, retrouvée et publiée en 1883 d’après un manuscrit grec jusqu’ici unique, est un petit code de morale et de discipline : indication des voies de la vie et de la mort, c’est-à-dire des préceptes essentiels et des fautes capitales ; règlements disciplinaires concernant le baptême, les jeûnes, l’Eucharistie et la hiérarchie. On date ce petit écrit au plus tard du second siècle, il aurait même chance d’appartenir à la fin du premier ; édité et traduit en français par E. Jacquier, Paris, 1891, et H. Hemmer, Paris, 1907. M. Jacquier ajoute une longue étude sur ce document ; chercher le texte seul dans F. X. Funk, Die Apostolischen Väter, Tubingue et Leipzig, 1901, p. 1-8.
3. La Didascalie
La Didascalie, « c’est-à-dire l’enseignement catholique des douze apôtres et des saints disciples de notre Sauveur », est un écrit grec du commencement du IIIe siècle qui « renferme toute la discipline canonique », comme l’a écrit saint Épiphane. Il est conservé en entier dans une traduction syriaque éditée par Paul de Lagarde en 1854 et en partie dans une traduction latine du IVe siècle éditée par E. Hauler, Leipzig, 1900 ; nous en avons donné une traduction française, Paris, 1902 ; il a été réédité et traduit en anglais par Mme D. Gibson, Londres, 1903, traduit en allemand par J. Flemming, Leipzig, 1904, enfin une traduction latine a été éditée par M. F. X. Funk comme texte parallèle à son édition des constitutions apostoliques, Paderborn, 1906. L’intérêt de cet ouvrage provient du tableau qu’il nous présente de la discipline ecclésiastique au commencement du IIIe siècle et des luttes avec les hérétiques — surtout avec les judaïsants — de cette époque.
4. Les Constitutions apostoliques
Les Constitutions apostoliques formaient un ouvrage en huit livres dont les six premiers sont un remaniement de la Didascalie, le septième est un remaniement de la Didaché et d’un rituel et le huitième est apparenté à certains canons apostoliques et autres dont la filiation n’a pas encore été clairement établie.
Le texte grec est conservé et a eu de nombreuses éditions dans les recueils de conciles et dans la patrologie grecque de Migne, t. I. La dernière édition a été donnée par F. X. Funk, Didascalia et Constitutiones Apostolorum, 2 vol. 8º, Paderborn, 1906. L’auteur ne semble pas avoir fait une œuvre tendantielle, mais avoir voulu seulement grouper — et parfois mettre au point — des œuvres antérieures déjà regardées comme apostoliques.
Cette compilation aurait été faite à la fin du IVe siècle ou dans les premières années du Ve siècle ; elle fut condamnée par le concile in Trullo (692) : « Nous croyons utile, pour l’édification et la sécurité du peuple chrétien, de rejeter ces Constitutions, afin de ne pas mêler les productions de la fausseté hérétique à l’enseignement authentique et adéquat des apôtres. » On admet généralement aujourd’hui que les traces de semi-arianisme ou de pélagianisme que l’on peut relever dans les Constitutions sont de purs accidents et que l’auteur ne professait aucune de ces hérésies.
Les constitutions, comme tous les écrits canoniques précédents, gardent donc grande importance pour établir l’immuabilité des dogmes de l’Église catholique et l’histoire de sa discipline, de sa hiérarchie et de ses institutions. Voir l’article Constitutions apostoliques dans le Dictionnaire de Théologie catholique Vacant-Mangenot, t. III, col. 1520-1537.
E. Apocalypses apocryphes
1. Apocalypse de S. Pierre. 2. Apocalypse de saint Paul. 3. Seconde apocalypse de saint Jean. 4. Apocalypse d’Anastasie et de la sainte Vierge sur la punition des pécheurs. 5. Une didascalie de N.-S. J.-C.
1. Apocalypse de S. Pierre
D’après le canon de Muratori, composé à Rome vers l’an 200, cette apocalypse était reçue par l’Église aussi bien que celle de S. Jean. Il n’en restait que de courtes citations mais on est convenu de lui rapporter un fragment anonyme de quelques pages trouvé par Bouriant à Akhmim à la suite du fragment du livre d’Hénoch signalé plus haut. Un ouvrage arabe conservé dans de nombreux mss. sous le nom « d’apocalypse de Pierre » (signalé plus haut Anc. Test. A, 3), n’a aucun rapport avec le fragment d’Akhmim, mais se rattache à la littérature pseudo-Clémentine, car il comprend surtout les instructions de S. Pierre à son disciple Clément, d’ailleurs, la traduction éthiopienne de l’ouvrage porte simplement le titre de Qalementos (Clément).
2. Apocalypse de S. Paul
Cf. C. Tischendorf, Apocalypses apocryphae Mosis Esdrae, Pauli Johannis, item Mariae dormitio, Leipzig, 1866, p. XIV-XVIII, 34-69. Elle nous fait connaître ce que S. Paul a vu lorsqu’il a été transporté au troisième ciel, dans le paradis et qu’il a entendu des paroles ineffables. C’est donc un complément imaginé pour II Cor., XII, 2. Cet écrit a d’ailleurs joui d’une grande faveur et a été traduit ou plutôt paraphrasé du grec en copte, en syriaque et en arabe.
3. Apocalypse de S. Jean
C. Tischendorf, loc. cit., p. XVIII-XIX, 70-94. Jean, sur le mont Thabor, est censé interroger Notre-Seigneur au sujet de sa seconde venue sur la terre, il lui demande ce que deviendront le ciel, la terre, le soleil et la lune. Ces questions sont relativement modernes, leur nombre a d’ailleurs été considérablement augmenté. Les nos 4 et 5 qui suivent, se rattachent à ce cycle et tout n’a pas encore été publié.
4. Apocalypse d’Anastasie et de la Vierge sur la punition des pécheurs
Le sujet de ces deux petits écrits est le même ; dans l’un Anastasie (éd. R. Homburg, chez Teubner, 1903), dans l’autre, la Sainte Vierge (éd. James, Texts and Studies, Cambridge, II, 3, 1893), veut connaître quelle est la punition des pécheurs. L’archange S. Michel l’emporte, lui fait voir les damnés et lui fait connaître la cause des diverses punitions. Ces descriptions, conservées dans des manuscrits modernes et mauvais, qui ont pu s’inspirer de Virgile et qui ont précédé le Dante, peuvent être du XIe au XIIe siècle.
5. Une didascalie de Notre-Seigneur Jésus-Christ
Ce petit ouvrage, conservé dans deux manuscrits grecs dont l’un du XIe siècle, suppose que Notre-Seigneur apparaît aux Apôtres dans la vallée de Josaphat et que chacun d’eux l’interroge sur le sujet qu’il a le plus à cœur : l’observance du dimanche et du Carême, les punitions de divers péchés ; à la fin, les Apôtres sont transportés aussi dans l’Hadès et le Tartare pour voir les punitions de quelques pécheurs. Comme nous l’avons dit, ce genre d’apocalypse procède des mêmes préoccupations et se rattache au même cycle littéraire que l’immortel ouvrage du Dante. Cf. F. Nau, Revue de l’Orient chrétien, 1907, p. 226-254.
Conclusion
Nous sommes loin d’avoir condensé jusqu’ici toute la littérature apocryphe ; il reste encore la lettre d’Aristée qui explique l’origine de la version grecque de l’Ancien Testament ; les Livres sybillins où l’on a distingué des parties se rapportant soit à l’Ancien soit au Nouveau Testament. Cf. E. Kautzsch, Die apocr. und pseud. des A. T., t. II, et E. Hennecke, Neutest. Apocr., p. 318-345 ; le Pasteur d’Hermas qui tient des livres didactiques et des apocalypses ; les histoires d’Aseneth, épouse de Joseph, et d’Aphikia, épouse de Jésus, fils de Sirach ; les Testaments de Job, de David ; des apocryphes secondaires attribués à N. S. (testaments et lettres), et à S. Clément de Rome. Cf. Revue de l’Orient chrétien, 1906, p. 418, 1907, p. 7 et 139, etc., etc.
Ces nombreuses productions témoignent de la fécondité des idées religieuses juives et chrétiennes, lors même qu’elles ne reflètent que les opinions d’un homme peu intelligent ou même hérétique. Elles font connaître le milieu dans lequel écrivait l’auteur, les légendes et les préoccupations qui avaient cours chez ses contemporains. Bon nombre de ces écrits ont d’ailleurs été regardés comme authentiques dans certaines églises particulières et ont influé sur toute la littérature qui les a suivis : sur les écrits des docteurs comme sur les légendes populaires et même sur les représentations artistiques. F. Nau.
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