Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Égypte

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Sommaire

  1. Plan général
  2. I. L’Égypte et la Bible
    1. A. Origine des Égyptiens
      1. I. Les races
      2. II. Souvenirs primitifs
    2. B. Les Hébreux en Égypte
      1. I. Abraham
      2. II. Joseph en Égypte
        1. 1. La date
        2. 2. Analogies égyptiennes
      3. III. Moïse et les plaies d’Égypte
      4. IV. Le passage de la mer Rouge
      5. V. L’époque et les Pharaons
        1. 1. Remarques générales
        2. 2. Première hypothèse, la XVIIIe dynastie
        3. 3. Deuxième hypothèse, la XIXe dynastie
      6. VI. Conclusion
  3. II. Chronologie égyptienne
    1. I. Idée générale de la chronologie égyptienne
    2. II. Conclusions modernes
    3. Bibliographie
  4. III. La religion égyptienne
    1. I. Généralités
      1. II. Caractères généraux de la religion égyptienne
    2. II. Les dieux et les cosmogonies
      1. I. Doctrine d’Héliopolis
      2. II. Doctrine de Memphis, d’Hermopolis, de Thèbes
      3. III. Idées des Égyptiens sur la nature des dieux
      4. IV. Légende d’Isis et d’Osiris
    3. III. L’homme et ses destinées
      1. 1. Immortalité de l’âme
      2. 2. Le jugement, confession négative
      3. 3. La rétribution, le sort des méchants, le sort des justes
    4. IV. Fin de la religion égyptienne
      1. 1. Décadence et zoolâtrie
      2. 2. Rapports avec le judaïsme
      3. 3. Rapports avec le christianisme
      4. Bibliographie

Plan général

ÉGYPTE. — Les origines historiques du christianisme présentent avec le passé de l’Égypte des points de contact nombreux ; l’étude sommaire que nous en ferons ici peut se ramener commodément à trois points :

I. L’Égypte et la Bible. — II. Chronologie égyptienne. — III. La religion égyptienne.

I. L’Égypte et la Bible

A. Origine des Égyptiens

I. Les races

Tous les hommes descendant d’un même couple, dont l’habitacle semble bien avoir été une région de l’Asie centrale, la question se pose de savoir si ce fait est dans quelque mesure confirmé ou infirmé par l’histoire des anciens Égyptiens.

Quelle est, d’après les documents authentiques, l’origine de ce peuple ? Vient-il de l’Asie, de la Libye, du centre de l’Afrique ? Ou même, vient-il de l’étranger et n’est-il pas autochtone ? Il semble, en effet, que la civilisation égyptienne, si nettement caractérisée, et restée sensiblement la même pendant plus de quatre mille ans, n’ait aucun rapport de filiation, de parenté même, avec les autres civilisations antiques de l’Orient, et soit née tout entière et de toute pièce dans la vallée du Nil.

Telle on l’admire sur les monuments des derniers Pharaons, telle on la reconnaît dans ses éléments essentiels, au début de l’histoire. Le problème longtemps resté insoluble est entré, ces dernières années, dans une nouvelle phase. Les fouilles archéologiques accomplies sur divers points de ce sol inépuisable de l’Égypte, par MM. de Morgan, Petrie, Amélineau, Quibell, ont fourni de nouvelles données qui permettent de tenter une solution au moins provisoire.

Ces fouilles nous apprennent qu’il faut distinguer deux peuples de race différente, les Égyptiens proprement dits, auteurs de la civilisation appelée égyptienne, et un autre peuple plus ancien, premier occupant de la vallée. Ce peuple primitif, soumis par les Égyptiens conquérants, appartenait à la race libyenne représentée aujourd’hui par les Berbères et les Kabyles, il ne porte aucun trait de ressemblance avec les races asiatiques. D’après les monuments retrouvés récemment, armes, poteries recouvertes de peintures grossières, c’était un peuple de pêcheurs et de chasseurs, qui ne semble rien avoir demandé à la culture du sol. On ne voit dans leurs dessins ni bœufs, ni ânes, ni moutons, mais en revanche des animaux aujourd’hui sauvages, gazelles, antilopes, que ces aborigènes avaient apprivoisés et domestiqués.

Combien de temps furent-ils les tranquilles possesseurs du pays ? À quelle époque entrèrent-ils en lutte avec les étrangers envahisseurs, guerriers valeureux et intrépides, qui finirent par les refouler hors de la vallée ? Il est impossible de le déterminer avec quelque précision.

Les nouveaux venus, groupés sous l’autorité de Ménès, leur premier roi, s’établirent fortement dans la région conquise, bâtirent des villes, cultivèrent le sol qui devait les nourrir si libéralement et fondèrent ce peuple puissant qui fut les Égyptiens.

D’où venaient ces conquérants ? Étaient-ils asiatiques ? Ici, tous les indices sont convergents : ressemblance de traits avec les peuples établis sur les bords de la mer Rouge, surtout dans l’Arabie du Sud, nez aquilin, barbe pointue, chevelure soyeuse, un pagne pour tout vêtement, tout nous parle d’une origine orientale.

On avait cru autrefois, et c’était l’opinion de Lepsius, qu’ils avaient pénétré en Égypte par l’isthme de Suez et s’étaient avancés graduellement jusque vers la première cataracte.

Les nouvelles découvertes, confirmées d’ailleurs par la tradition éthiopienne et égyptienne, prouvent, semble-t-il, que la civilisation, au lieu de remonter le cours du Nil, le descendit et que les vainqueurs venus d’Arabie par l’Éthiopie ou par le Ouadi Hammamat se fixèrent d’abord en Haute-Égypte d’où peu à peu ils gagnèrent le Nord et s’étendirent jusqu’à la mer.

Telles sont donc les données actuelles de l’histoire, données qu’on ne saurait considérer comme définitivement acquises mais qui ont pour elles toutes les probabilités : un peuple autochtone établi à l’origine sur les bords du Nil ; un autre peuple venu d’Asie le dépossédant et fondant l’empire égyptien.

Ces conclusions ne sauraient faire difficulté à l’exégète. Les renseignements ethnographiques de la Bible, au chapitre X de la Genèse, sont vagues et flottants, les interprétations traditionnelles ne sont nullement d’accord, il ne reste qu’un point absolument hors de doute, la descendance de tous les peuples d’un seul homme. Or ce fait, garanti par la Révélation, ne peut en aucune façon être contredit par l’histoire.

Entre le berceau de l’humanité et les points de départ historiquement constatés des différentes nations, quel est le moyen de mesurer le temps écoulé, les distances locales parcourues ? Les premiers habitants de l’Égypte, à nous connus aujourd’hui, semblent plutôt africains et ne portent aucune empreinte asiatique.

Soit ! Mais qui serait à même d’assurer qu’à une époque reculée les Africains ne vinrent pas d’Asie ? Est-il nécessaire pour cela qu’ils aient gardé des ressemblances évidentes avec leurs congénères restés plus près du berceau ? Assurément non. Les conditions climatériques, le temps, les influences du milieu ont pu effacer ces ressemblances. Au reste, la différenciation des races est un problème qui attend encore une solution.

En l’absence de documents, les origines de l’humanité restent hors de l’histoire, et dans cette période obscure et ténébreuse, seule la foi projette quelque lumière.

II. Souvenirs primitifs

Avant de quitter les anciens Égyptiens, demandons-leur s’ils n’auraient point conservé quelque souvenir de leur origine, des scènes et des événements qui se passèrent avant la dispersion des peuples : paradis terrestre, tentation, chute, perversité des premières générations, déluge, tour de Babel. À vrai dire, tous ces faits, si bien connus des annales babyloniennes, les documents égyptiens les ignorent. Ils ne font aucune mention d’une préhistoire asiatique, tout ce qu’ils racontent se passe en Égypte. Les Égyptiens, comme la plupart des peuples, mettent à leurs débuts une période de bonheur et de prospérité (cf. le mythe d’Osiris).

Mais cette période d’une vie idéale, qu’ils placent sous le règne du glorieux Osiris, ne se ferma point en punition d’une désobéissance, elle finit avec la mort tragique du grand roi qui en était l’organisateur. Dans la suite, les Égyptiens avec un peu moins de félicité et quelques injustices en plus de la part de leurs gouvernants, continuèrent à remuer le sol de leur riche vallée.

Leurs devanciers dans ce pays, les archers primitifs, refoulés sur les frontières, restés ennemis héréditaires, vinrent parfois troubler les jours heureux des paisibles agriculteurs, mais ceux-ci savaient aussi manier l’arc et les flèches, monter les chevaux et conduire les chars de guerre, ils furent toujours vainqueurs.

Une légende, gravée sur les tombeaux des rois de la XIXe et de la XXe dynastie, parle d’une destruction des hommes tentée par les dieux. Râ régnait à Héliopolis, il apprend un jour que les hommes se pervertissent et blasphèment son nom. Il réunit aussitôt son conseil et, après délibération, il est décidé que la déesse Hathor ira venger la majesté divine en exterminant les coupables qui s’enfuient déjà sur les montagnes.

La terrible guerrière ne s’acquitte que trop bien de son office et fait couler à flots le sang des Égyptiens. Râ, effrayé en apprenant cet affreux carnage, et craignant de voir périr la race humaine, veut arrêter la déesse ; il n’y parvient qu’en usant d’un stratagème. Il inonde toute la vallée, à une hauteur de quatre palmes, d’un liquide capiteux. Le matin, Hathor arrive, trouve la plaine couverte de ce liquide, elle y mire son beau visage, puis boit à satiété, s’enivre et ne voit plus les hommes.

Râ en profite pour la ramener au ciel. — Un passage du livre des morts fait également allusion à une inondation qui couvrira toute la terre. C’est le dieu Atoum d’Héliopolis qui parle : « Voici, je m’en vais défigurer ce que j’ai fait. Cette terre deviendra de l’eau par une inondation, comme elle était au commencement. C’est moi qui resterai seul avec Osiris, et je prendrai la forme d’un petit serpent qu’aucun homme ne connaît et qu’aucun dieu ne peut voir.

Je vais faire du bien à Osiris, je lui donnerai le pouvoir sur le monde inférieur, son fils Horus héritera de son trône dans l’île des flammes » (cité par Naville, La religion des anciens Égyptiens, p. 187).

Ces deux légendes n’ont rien de commun avec le déluge biblique, elles appartiennent à la mythologie égyptienne, et rien n’autorise à leur attribuer une provenance asiatique. Elles germèrent, comme tant d’autres, dans les cerveaux féconds qui avaient inventé Atoum, Râ et Osiris. Cependant dans l’une et dans l’autre perce quelque analogie avec notre déluge.

Dans la première, c’est la perversité des hommes et la résolution divine de les châtier et de les détruire ; dans la seconde, c’est le déluge ravageant la terre entière. Au reste, si grandes sont les différences qu’on ne peut en aucune façon songer à quelque dépendance.

B. Les Hébreux en Égypte

I. Abraham

« Facta est autem fames in terra, descenditque Abram in Aegyptum, ut peregrinaretur ibi » (Gen., XII, 10). Le voyage d’Abraham en Égypte n’est positivement confirmé par aucun document égyptien. À cela rien d’étonnant, les annales égyptiennes, ainsi que celles de Babylone, ne racontent guère autre chose que des victoires et des campagnes glorieuses, elles ne parlent des peuples étrangers que pour relater leurs défaites et leur soumission. Le voyage d’Abraham, le séjour des Hébreux, n’étaient pas des faits propres à flatter l’orgueil des Pharaons, on n’avait aucune raison d’en parler.

Abraham, pressé par la famine, partit pour l’Égypte peu de temps après son arrivée en Canaan. On ne peut assigner une époque à ce voyage, avant d’avoir déterminé avec quelque précision la date de l’existence même d’Abraham. Or cette date est encore loin d’être certaine, bien qu’avec beaucoup de vraisemblance elle doive se placer autour du deuxième millénaire avant Jésus-Christ (cf. Condamin, Études, 20 mai 1908, p. 485-501).

Ce point serait-il acquis par la chronologie babylonienne, on ne pourrait dire encore avec certitude quel fut le Pharaon qui reçut Abraham. Nous savons, en effet, que la chronologie égyptienne, surtout pour ces temps reculés, est tout à fait indécise et que l’écart entre les dates proposées par les égyptologues varie de plusieurs centaines d’années.

Peu importe d’ailleurs la dynastie, XIe, XIIe ou XIIIe, et le nom du Pharaon, Ousirtasen ou Aménémhat, ce qu’il convient de noter et de mettre en relief, c’est le caractère intrinsèque de vérité qui brille dans le récit biblique et qui est une éclatante confirmation de sa valeur historique.

Abraham descend en Égypte avec toute sa famille. Ce n’était pas la première fois que les Égyptiens voyaient arriver chez eux une caravane de Sémites, ce fait les avait tellement frappés qu’ils ont voulu en conserver le souvenir. Le tombeau d’un seigneur de la XIIe dynastie, Khnoumhotep, à Beni-Hassan en Moyenne-Égypte, contient précisément dans sa décoration un tableau représentant une de ces caravanes arrivant dans la vallée ; elle compte hommes, femmes, enfants, trente-sept personnes.

Quand même l’inscription ne le dirait pas, on ne peut se tromper sur la race, à leurs traits, à leurs vêtements multicolores, à leurs armes. Ils ont le nez fortement aquilin, la barbe des hommes est noire et pointue, leurs armes sont l’arc, la javeline, la hache, le casse-tête et le boumerang.

Si la plupart des hommes n’ont pour vêtement que le pagne bridant sur la hanche, le chef porte un riche manteau, les femmes de longues robes de bon goût et de belle élégance, le tout rayé, chevronné, quadrillé de dessins bleus sur fond rouge ou rouges sur fond bleu, semé de disques blancs centrés de rouge. Des ânes portent le mobilier. Un autre âne est muni d’une sorte de selle à bords relevés où sont assujettis deux enfants.

C’est le grand veneur Néferhotep qui a rencontré ces Amou (Asiatiques), le scribe royal Khéti les a aussitôt inscrits et, en les présentant à son maître, il lui transmet la requête du chef de la tribu, Abisha. Celui-ci demande à s’établir sur les terres du Pharaon. En signe de soumission, il offre les produits du désert, du kohl, un bouquetin et une gazelle. Khnoumhotep le reçoit, lui et les siens, avec le cérémonial usité pour les personnages de distinction » (Camille Lagier, Dict. de la Bible, fasc. XXXI, col. 194, 195).

Sara fut enlevée pour le compte du Pharaon ; c’est chose trop fréquente dans l’histoire que ces sortes d’enlèvement. Plusieurs faits analogues nous montrent le goût des Égyptiens pour les Syriennes : un fils de Ramsès II, Samentou, accepta une fille sémite dans son harem ; le roi Aménophis II avait reçu trois princesses de même race, dont l’une, comme suite, avait amené trois cent dix-sept compagnes ; le gouverneur de Jérusalem sous la XVIIIe dynastie, Abkhiba, rappelle qu’il a envoyé vingt et une esclaves au Pharaon (cf. C. Lagier, loc. cit.).

Pharaon, châtié, rend à Abraham son épouse. La religion égyptienne était sévère sur ce point, et tout défunt, pour entrer dans l’Éden, devait pouvoir affirmer qu’il n’avait point eu de commerce avec une femme mariée (voir Religion égyptienne). Pharaon rend donc Sara à Abraham, lui fait de nombreux cadeaux et le renvoie en Asie.

Détail digne de remarque, parmi ces présents, moutons, bœufs, ânes, chameaux, tous animaux représentés sur les monuments contemporains et antérieurs, ne paraît pas le cheval, qui ne fut introduit que plus tard en Égypte, sous les Hyksos, croit-on.

Ainsi le voyage d’Abraham, bien qu’ignoré encore des documents anciens, se trouve en parfaite harmonie avec les mœurs, les usages, les faits connus de ce temps.

II. Joseph en Égypte

Pour toute l’histoire de Joseph, comme pour celle d’Abraham, nous n’avons aucun document égyptien ; en revanche, il est reconnu et admis de tous que le récit biblique porte toutes les marques de la vraisemblance et se distingue par une couleur nettement égyptienne.

1. La date

Joseph étant l’arrière-petit-fils d’Abraham, la date de son arrivée en Égypte dépend de celle qu’on assigne à son aïeul. Or ni l’une ni l’autre de ces deux dates n’est encore déterminée avec quelque précision. D’après une tradition que rapporte Jean d’Antioche (Hist. græc. fragm., édit. Didot, t. IV, p. 555), les Hébreux descendirent en Égypte sous les rois Pasteurs, et au rapport de Georges le Syncelle (Chronographie, édit. Dindorf, 1829, p. 204), Joseph aurait été élevé à la dignité de vizir par un Pharaon nommé Apapi ou Apophis. Tous les rois de ce nom — on en connaît deux ou trois — sont des Hyksos de la dernière époque, c’est-à-dire, des Hyksos égyptianisés de la XVIe dynastie.

Le fait est possible, l’intervalle qui sépare la XIIe ou la XIIIe dynastie de la XVIe correspond à peu près à celui qui existe entre Abraham et Joseph.

Il a même quelque probabilité, on comprend mieux la faveur de Joseph, de Jacob et de toute sa famille auprès d’un roi sémite, d’origine asiatique, qu’auprès d’un Pharaon indigène ; l’établissement des Hébreux dans la terre de Gessen eut certainement lieu à une époque de paix et de tranquillité publique, avant cette longue guerre de l’indépendance que les princes de Thèbes entreprirent contre les Hyksos et qui se termina par la défaite et l’expulsion de ces derniers, le triomphe des Égyptiens et la domination sur toute la vallée d’une dynastie indigène, la XVIIIe.

Ce n’est pas dans de pareilles conjonctures que des Asiatiques auraient été bien accueillis en Égypte. Le moment le plus favorable est bien le règne des Pasteurs (XVe ou plus probablement XVIe dynastie), ainsi que le suppose la tradition.

2. Analogies égyptiennes

1) Joseph est sollicité au mal par la femme de Putiphar, il résiste énergiquement et, sur une fausse accusation, il est jeté en prison. Une histoire semblable est racontée dans le « conte des deux frères », roman composé plus tard sous le règne de Ménéphtah pour l’instruction du prince qui fut Séti II. En voici la substance : Il y avait une fois deux frères dont l’aîné s’appelait Anoupou, et l’autre Bitiou ; le premier était marié, le second ne l’était pas, il vivait avec son frère en guise de serviteur, gardant les bestiaux, travaillant aux champs. Un jour que les deux frères étaient ensemble occupés aux semailles, loin du village, les semences vinrent à manquer.

Anoupou dit à Bitiou : Va, cours à la maison et apporte-nous des semences.

Bitiou partit, il trouva la femme de son frère, assise à se coiffer. Debout, dit-il, donne-moi des semences. Elle lui dit : « Va, ouvre le magasin et prends ce qui te plaira. » Bitiou court au magasin, remplit son sac de blé et s’apprête à repartir. La femme arrive et l’arrête : « Viens ! reposons ensemble, si tu m’accordes cela je te ferai de beaux vêtements. » Bitiou indigné bondit « comme une panthère du midi », reprit vertement sa belle-sœur d’une pareille proposition et partit pour les champs.

L’autre ne lui pardonna pas ce refus méprisant. Le soir, quand on rentra, la maison était dans les ténèbres, point de lumière, point d’eau pour se laver les mains comme d’habitude, Anoupou trouva sa femme étendue sur le sol, déchirée, échevelée, poussant des cris : Qui donc t’a parlé, lui dit-il. — Personne autre que ton frère, répondit-elle. Cependant, Bitiou rentrait tranquillement les bestiaux.

Averti d’une manière merveilleuse de ce qui se passait, il prit immédiatement la fuite et n’échappa à la poursuite de son frère que par une intervention des dieux (cf. Maspero, Les contes populaires de l’Égypte ancienne, Paris, 1889, p. 5-32. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t. II, p. 43-57).

2) Les songes de Pharaon, les sept vaches grasses et les sept vaches maigres, les sept épis pleins et les sept épis desséchés, la convocation des magiciens, tout cela est franchement égyptien. « La sorcellerie avait sa place dans la vie courante, aussi bien que la guerre, le commerce, la littérature, les métiers qu’on exerçait, les divertissements qu’on prenait… Le prêtre était un magicien… Pharaon en avait toujours plusieurs à côté de lui. » (Maspero, Les contes, préface, p. XLVI.) L’élévation de Joseph, un serviteur, un étranger, à la dignité de premier ministre, avec des pouvoirs presque royaux, est certainement une faveur peu commune. Elle s’explique par les circonstances extraordinaires. Elle est la récompense de l’interprétation des songes du Pharaon, un Hyksos, un Asiatique, un étranger lui aussi, interprétation qui a eu le plus grand éclat, après l’échec de tous les magiciens du pays, et qui a pour toute l’Égypte de si grandes conséquences.

Au reste, des faits analogues sont constatés sous les dynasties indigènes elles-mêmes. À la cour de Ménéphtah, un Cananéen du nom de Ben-Matana occupe un poste élevé. Deux esclaves arrivèrent à être l’un surintendant des domaines d’Amon-Râ, l’autre procureur du Pharaon (cf. Lagier, Dict. de la Bible, fasc. XXXI, col. 199).

La famine n’est pas chose inconnue dans les annales égyptiennes. Nous en trouvons une mentionnée précisément sous un roi hyksos, Seqenen-Râ III, un contemporain de Joseph, peut-être. Un des officiers de ce roi, Beby, après avoir énuméré ses qualités et ses services, parle ainsi : « Ami du dieu des moissons, vigilant au temps des semailles, je recueillais la moisson et lorsque s’élevait une famine durant plusieurs années, je distribuais le blé dans la cité à quiconque avait faim. » (Garrow Duncan, The exploration of Egypt and the Old Testament, p. 76.)

3) Lorsque Joseph a été reconnu par ses frères, Jacob descend en Égypte avec toute sa famille, et Pharaon leur donne la terre de Gessen. Ce pays est nommé dans les textes égyptiens contemporains et même antérieurs, au temps des Hyksos il était probablement cultivé et canalisé (cf. Lieblein, L’Exode des Hébreux, dans Proceedings of the Soc. of bibl. Archæology, 1899, vol. XXI, p. 53-54). C’est la région actuelle de la Basse-Égypte, appelée Ouadi Toumilât, comprise entre Zagazig et Ismailia, vallée fertile « quand elle est bien arrosée, où se voient Tell-el-Kebir, Tell-Rotâb, Tell-el-Maskhouta l’ancienne Pitum (Phi-Thom), le centre du pays de Thukut (Socoth). Plus tard, sous Ménéphtah, quand les Israélites furent partis, cette même région fut concédée à une tribu asiatique pour y faire paître ses troupeaux (Papyrus Anastasi VI, pl. IV. Cf. Lieblein, loc. cit., p. 67).

III. Moïse et les plaies d’Égypte

Un nouveau roi monta sur le trône, qui ne connaissait pas Joseph et qui commença à persécuter les Hébreux. Pour arrêter leur accroissement déjà inquiétant, il ordonna de mettre à mort les enfants mâles, puis il les soumit tous, hommes et femmes, à la corvée, fabrication des briques, construction des magasins de Ramessés et de Phithom, et, dit la Bible (Ex., I, 14), toute sorte de travaux agricoles. C’était l’oppression, la servitude, la misère.

Quand la mesure a atteint le comble, Dieu, qui a ainsi détaché son peuple des charmes de l’Égypte, lui envoie Moïse pour l’arracher à l’esclavage, le ramener au pays de ses pères et lui donner l’autonomie et l’indépendance. Mais Pharaon ne l’entend pas ainsi, il a besoin d’ouvriers pour ses grandes constructions, il refuse obstinément et, pour obtenir son consentement, il faut toute une série de merveilles et de fléaux.

Ce n’est pas le lieu ici de faire une étude complète des plaies d’Égypte. Il suffira à notre but d’en faire ressortir le caractère intrinsèque de vraisemblance et le côté merveilleux.

1. L’eau du Nil est changée en sang, fléau terrible pour l’Égypte où tout vit du Nil, où toute eau potable vient du fleuve directement ou par infiltration, fléau meurtrier pour les poissons, les plantes, les animaux, les hommes, qu’on admette un changement en sang véritable, à la suite d’Origène et de S. Cyrille d’Alexandrie, ou qu’on se contente de surabondance de limon rougeâtre qui rendit nauséabondes et délétères les eaux non filtrées, et cela au moment de la crue, quand le fleuve engraissé des éléments terreux qu’il charrie est naturellement coloré en rouge, soit à une autre époque, ce qui accentuerait encore le caractère surnaturel du fléau.

2. Les grenouilles foisonnent pendant l’inondation ; pour en faire une plaie, il suffit de les multiplier dans une grande proportion.

3. Les moustiques ne sont que trop connus des habitants de l’Égypte. De nos jours encore, à certaines époques de l’année, ils sont un vrai tourment dont on a de la peine à se garantir ; multipliés, ils feraient de la vie un supplice.

4. Les mouches sont également une cause de souffrance pour tous, mais spécialement pour les enfants qui ne peuvent en protéger leurs yeux, toujours attaqués, fréquemment perdus.

5. 6. La peste des animaux et des hommes n’est pas inconnue dans le pays.

7. La grêle est rare, elle tombe quelquefois pourtant et alors elle est redoutable pour les plantes, l’orge, le lin, le blé.

8. Les sauterelles et leurs nuées épaisses, s’abattant sur les moissons, les prés, les jardins, les arbres et ravageant tout sur leur passage, c’est de l’histoire de tous les temps, dans toute l’Afrique du Nord.

9. Les ténèbres furent sans doute produites par un khamsin, vent brûlant qui passe sur les déserts, enlève dans les airs des tourbillons de sable et vient éclater comme un orage dans toute la vallée.

10. La dixième plaie, la mort des premier-nés, n’a aucun rapport spécial avec l’Égypte, elle fut la plus sensible au cœur du Pharaon endurci qui vit ainsi périr son propre fils, l’héritier de son trône, elle amena le dénouement et arracha enfin l’autorisation si longtemps refusée, si chèrement vendue.

Tous ces fléaux ont donc une couleur nettement indigène, et cela même les prémunit contre toute accusation de fiction. Ils sont naturels en eux-mêmes et dans leurs effets ; ce qui dépasse les forces de la nature, c’est le mode instantané dont ils sont produits et l’extraordinaire intensité qu’ils revêtent.

Qu’ils soient, dans l’ensemble, de vrais miracles, cela ressort du récit lui-même, consternation du peuple et du Pharaon, impuissance des magiciens à imiter le plus grand nombre et surtout à endiguer le mal, cela ressort du but que Dieu se proposait, frapper les Égyptiens d’étonnement et leur inspirer une grande idée du peuple qu’ils avaient méprisé, relever le courage des Hébreux, les détourner du culte des idoles et implanter en eux la foi en sa toute-puissance.

Les sages égyptiens imitèrent trois des actions de Moïse, baguette transformée en serpent, eau changée en sang, multiplication des grenouilles. Ce fait, quelle que soit la manière dont on l’explique (voir Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, t. II, p. 319-324), ne porte aucune atteinte au caractère miraculeux de l’ensemble des fléaux ; au contraire, c’est pour le mettre plus en relief, semble-t-il, que Dieu le permit.

L’ombre fait ressortir la lumière ; combien pâlit la puissance pourtant si grande des magiciens devant celle qui éclate entre les mains de Moïse !

IV. Le passage de la mer Rouge

Avant de partir, les Hébreux, sur l’ordre de Moïse, demandèrent à leurs voisins égyptiens des objets d’or et d’argent et en reçurent, d’après le texte sacré, une bonne quantité. Dire qu’en les emportant avec eux ils commirent un vol, c’est juger d’un fait sans en connaître les circonstances, c’est surtout oublier les nombreuses journées de travail forcé fournies par les Hébreux pour la fabrication des briques et la construction des magasins.

N’avaient-ils pas droit à une compensation !

Les Israélites partirent donc ensemble de la terre de Gessen, ils se dirigèrent d’abord vers l’Orient jusqu’à Etham sur le bord du désert ; là, au lieu de poursuivre en ligne droite, sur l’ordre de Dieu ils infléchirent vers le sud et vinrent camper sur le bord occidental de la mer Rouge.

Il est impossible d’expliquer cette marche par des raisons d’ordre naturel. Une multitude si considérable, voulant gagner la Syrie, devait suivre la route ordinaire par le désert et ne pouvait sans périr s’engager dans des voies inconnues, en tout cas elle ne pouvait espérer sortir d’Égypte en mettant la mer Rouge entre elle-même et le pays à atteindre. Au reste, dans toutes les hypothèses, l’exode n’était possible que par une intervention spéciale de Dieu.

Pharaon, averti que les Hébreux avaient d’autres intentions que celle de sacrifier dans le désert, lancerait son armée à leur poursuite, et Dieu seul pourrait arrêter, détourner ou anéantir les ennemis de son peuple. C’était donc Dieu qui dirigeait les Hébreux, et malgré eux, malgré leurs murmures, il allait marquer d’un prodige éclatant et à jamais mémorable le terme de leur exil et l’inauguration de leur nouvelle vie de liberté et d’indépendance.

Ils étaient campés sur le bord de la mer, quand, au soir, levant les yeux du côté de l’Occident, ils virent au loin l’armée égyptienne s’apprêtant à fondre sur eux, et ils commencèrent à récriminer contre Moïse. L’heure était trop avancée pour engager le combat, les fugitifs d’ailleurs ne pouvaient échapper, la nuit noire se fit entre les deux camps. Le passage eut lieu par la pointe étroite de la mer, à un endroit qu’il est impossible aujourd’hui d’identifier avec certitude, ce qui importe peu d’ailleurs.

Quel que soit le théâtre du miracle, le fait reste le même.

La nuit tombée, Moïse, sur l’ordre de Dieu, étend la main au-dessus de la mer, un vent violent et chaud s’élève, qui divise les eaux et met la mer à sec, les Fils d’Israël s’y engagent et marchent vers l’autre bord entre les deux murailles liquides, les Égyptiens avertis du mouvement poursuivent les Hébreux au milieu de la mer, avant l’aurore les roues de leurs chars commencent à s’enfoncer, la marche devient impossible, les Égyptiens reconnaissent l’intervention de Jahvé et veulent revenir sur leurs pas.

Dieu ordonne à Moïse d’étendre la main sur la mer ; tous les Hébreux sont sortis, les eaux reviennent dans leur lit, enveloppent les Égyptiens et les engloutissent, Israël est sauvé.

Le passage de la mer Rouge est un fait historique, son caractère surnaturel et strictement miraculeux est garanti par des autorités irrécusables : le récit lui-même, simple, tranquille, dépouillé de tout artifice poétique, de toute mise en scène ; la tradition biblique et juive qui, sans cesse, rappelle le fait et le considère comme un miracle de premier ordre (Num., XXXIII, 8 ; Deut., XI, 4 ; Jos., II, 10 ; IV, 23 ; XXIV, 7 ; Is., XLIII, 16 ; LI, 10 ; LXIII, 11 ; Ps., LXV, 6 ; LXXVII, 13 ; CV, 9 ; CXIII, 3 ; Judith, V, 12 ; II Esdr., IX, 11 ; Sap., X, 18 ; XIX, 7 ; I Macch., IV, 9 ; Act., VII, 36 ; I Cor., X, 1 ; Hebr., XI, 29) ; la tradition chrétienne tout entière qui l’a toujours regardé comme un des points fondamentaux de l’histoire du peuple élu, comme un moyen efficace dont Dieu se servit pour arracher définitivement ce peuple à ses oppresseurs, le détourner du polythéisme et de l’idolâtrie, affermir en lui la foi à sa toute-puissance, à son attribut essentiel de Dieu unique.

Il ne peut y avoir de raison de nier ce miracle, que le parti pris de les nier tous ; en dehors des témoignages positifs qu’on ne pourrait rejeter sans renverser l’autorité de la Bible, il revêt tous les caractères de la vraisemblance, ce n’est pas une merveille séparée, sans connexion avec le reste de l’histoire, un point lumineux créé par l’auteur pour embellir son récit, c’est la seule explication possible de l’exode.

Nous l’avons déjà dit, sans une intervention spéciale de Dieu, les Hébreux ne pouvaient échapper aux Égyptiens ; d’engagement, de combat, il ne reste aucun souvenir, les Fils d’Israël ne tirèrent pas l’épée, ils n’eurent qu’à obéir à Moïse et à Dieu.

Sans doute, l’intervention divine aurait pu se produire de beaucoup d’autres manières, mais de quel droit rejetterait-on la seule que connaisse la Bible et la Tradition ? Le miracle lui-même doit s’expliquer comme les autres de même ordre, comme le passage du Jourdain, la chute des murs de Jéricho, la marche de Jésus-Christ sur les eaux.

Les circonstances, les détails nous sont inconnus ; les causes secondes, vent impétueux et chaud, mouvement naturel de la mer, ne sont pas exclues, mais elles ne suffisent pas à expliquer le fait, il faut recourir à une force qui dépasse de beaucoup celles de la nature.

V. L’époque et les Pharaons

1. Remarques générales

Le séjour des Hébreux en Égypte, leur oppression et leur servitude, les plaies, la sortie miraculeuse, restent des faits certains, quelle que soit notre incertitude au sujet de l’époque à laquelle il faut les placer, au sujet des Pharaons qui furent mêlés à ces événements, ils restent certains alors même que de nouvelles découvertes viendraient renverser les calculs faits jusqu’ici et détruire la probabilité que nous croyons devoir attacher à nos hypothèses.

Disons-le franchement, sur la question des dates, nous n’avons encore aucune certitude, nous sommes réduits à des indices et à des probabilités ; or ne se trompe pas qui n’affirme pas plus que ses raisons ne lui permettent d’affirmer.

Nous atteindrons pleinement notre but, qui est uniquement apologétique, si nous montrons que les événements bibliques trouvent un cadre convenable dans l’histoire égyptienne et que, de ce côté, nous n’avons à craindre aucune objection sérieuse. Deux difficultés peuvent d’abord se présenter à l’esprit, il nous faut les résoudre pour être plus à l’aise dans la question historique.

a) Moïse ne nomme aucun Pharaon par son nom propre, ni celui de l’oppression, ni celui de l’exode. Pourquoi ? N’est-ce pas étonnant de la part d’un auteur contemporain des événements ? La difficulté n’est qu’apparente. En se servant du titre générique de Pharaon, Moïse est en parfait accord avec les usages égyptiens de son temps, les papyrus ne parlent pas autrement. On employait alors le mot Pharaon comme nous employons aujourd’hui ceux de Khédive, Sultan, Czar, Mikado.

« Ce fut surtout au temps des Ramsès, quand le peuple d’Israël était prisonnier en Égypte, que ces mots per à a (Pharaon) servirent à dénommer le roi du Delta et de la Thébaïde… Lorsque nous donnons aujourd’hui à Ramsès le nom de Pharaon, nous employons l’expression même dont se servaient ses contemporains pour le désigner. » (Loret, L’Égypte au temps des Pharaons, 1889, p. 18.) Pouvait-on demander à Moïse de faire autrement ?

b) Faut-il admettre que Pharaon fut en personne enseveli sous les eaux de la mer Rouge ?

Rien ne nous y oblige, le texte sacré ne le dit pas. On lit dans le cantique de Moïse, Ex., XV, 19 : « Ingressus est enim eques Pharao cum curribus et equitibus ejus in mare, et reduxit super eos Dominus aquas maris », et au psaume CXXXV, 15 : « Et excussit Pharaonem et virtutem ejus in mari Rubro », mais c’est une figure du style poétique pour indiquer l’armée de Pharaon.

Ne disons-nous pas de même : Napoléon fut écrasé à Waterloo ? Si donc il était établi que Ménephtah est le Pharaon de l’Exode, nous n’aurions pas à nous troubler de savoir que la momie de ce roi a été retrouvée et que chacun peut aujourd’hui la contempler de ses propres yeux exposée au musée égyptien du Caire. À supposer même que Pharaon en personne fut englouti avec son armée, nous savons que la mer rejeta les cadavres et que les Hébreux les virent le lendemain sur le rivage.

Or pour faire une momie il suffit d’un cadavre, et Ménephtah mort noyé aurait pu être momifié aussi bien que Ménephtah mort de maladie.

Les hypothèses. Deux hypothèses principales sont en présence, la première place les événements bibliques, oppression et exode, sous la XVIIIe dynastie et indique Thoutmès III comme principal oppresseur, la seconde les place sous la XIXe dynastie et plus spécialement sous Ramsès II et Ménephtah. Nous exposerons simplement les raisons qui militent pour l’une et pour l’autre de ces deux hypothèses.

2. Première hypothèse, la XVIIIe dynastie

1) La chronologie biblique. — Nous prenons comme point de départ une date à peu près certaine, le début de la fondation du temple de Salomon en 957 (Fl. Josèphe, Antiq., VIII, III, 1, et Contra Apionem, I, 17). Or l’exode avait eu lieu 480 ans avant (III Reg., VI, 1), ce qui nous reporte en 957 + 480 = 1437.

Si on admet avec la Vulgate et l’hébreu que le séjour en Égypte dura 430 ans, l’arrivée de Jacob se place en 1437 + 430 = 1867 ; si on limite le séjour à 215 ans avec les Septante, le samaritain, et saint Paul (Gal., III, 17), elle tombe en 1437 + 215 = 1662. Ces chiffres évidemment ne sont qu’approximatifs. La période des Juges, en comptant de l’Exode à Salomon, pourrait être inférieure à 480 ans (Lagrange, Le livre des Juges, introduction, p. XLII, XLIII), mais ce nombre est vraisemblable, il a même pour lui beaucoup de probabilité. Or d’après tous les égyptologues modernes, 1437 tombe dans la XVIIIe dynastie, et d’après les anciens cette date est plus rapprochée de Thoutmès III que de Ménephtah.

Voici leurs dates pour les deux dynasties qui nous intéressent :

Anciens
ÉgyptologueXVIIIe dynastieXIXe dynastie
Champollion-Figeac1822-14731473-1279
Lepsius1591-14431443-1269
Brugsch1700-14001400-1200
Mariette1703-14621462-1288
Modernes
SouverainsSteindorffPetrieBudgeBreasted
XVIIIe dynastie, Thoutmès I, Makéré, Thoutmès II, Thoutmès III1543-14611541-14811566-15001540-1447
Aménophis II1461-14361481-14491500-14661448-1420
Thoutmès IV1436-14271449-14231466-14501420-1411
Aménophis III1427-13921423-14141450-14301411-1375
Aménophis IV1392-13741414-13831375-1358
XIXe dynastie, Ramsès I13501328-13261400-1315-1314
Séti I1326-13001313-1292
Ramsès II1324-12581300-12341292-1225
Ménephtah1258-1234-12141225-1215
Séti II-12501214-12091260-12501209-1205

Les égyptologues ne donnent pas tous le même ordre dans la suite des Pharaons, spécialement pour la XVIIIe dynastie. Plusieurs mettent dans cette dynastie les deux règnes précédents, d’Ahmosis Ier et d’Aménophis Ier. Mais cela n’importe pas à notre sujet.

Lorsque Moïse entama les pourparlers avec Pharaon, il avait 80 ans (Ex., VII, 7) ; à sa naissance, la persécution battait déjà son plein, puisque lui-même fut exposé sur le Nil ; en supposant qu’elle s’exerçait depuis une vingtaine d’années, on arrive à la durée d’un siècle.

L’oppression des Hébreux aurait donc commencé vers 1537, c’est-à-dire dans les débuts de la XVIIIe dynastie, elle aurait atteint son maximum d’acuité sous le long règne de Thoutmès III (une quarantaine d’années), celui-ci serait le Pharaon qui mit à prix la tête de Moïse (Ex., II, 15) et l’Exode aurait eu lieu sous Amenophis II. Les Hébreux seraient arrivés dans la terre promise 40 ans plus tard, au temps d’Amenophis III.

D’ailleurs, comme les chiffres ici ne sont qu’approximatifs, on peut reculer tous les événements de manière à placer l’arrivée en Palestine sous Amenophis IV. Cette hypothèse, que nous suggère la chronologie biblique, n’est contredite par aucun document positif et s’appuie sur plusieurs autres indices.

2) Le Pharaon oppresseur. — a) « Il s’éleva sur l’Égypte un autre roi qui ne connaissait pas Joseph. » (Ex., I, 8.) Ces mots annoncent un revirement considérable dans la politique égyptienne, et tout naturellement on pense à l’expulsion des rois Pasteurs, les protecteurs des Hébreux, par les chefs indigènes qui forment la XVIIe dynastie. Cette expulsion ne se fit pas en une année, ce fut une guerre qui dura peut-être un demi-siècle.

Lorsque les princes de Thèbes, descendant peu à peu la vallée, eurent enfin emporté d’assaut Avaris, la dernière forteresse des Hyksos, et étendu leur domination sur toute l’Égypte, ils devaient prendre tous les moyens pour consolider leur pouvoir à l’intérieur, et ils portèrent leur attention sur ce peuple d’étrangers, ces Asiatiques qui débordaient déjà de la terre de Gessen. « Voici que les enfants d’Israël forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. Allons ! Prenons des précautions contre lui, empêchons-le de s’accroître, de peur que, une guerre survenant, il ne se joigne à nos ennemis pour nous combattre et ne réussisse à sortir du pays. » (Ex., I, 9, 10.) Une pareille mesure se comprend très bien alors que les ennemis étaient encore aux portes et qu’il y avait tout lieu de s’attendre à un retour offensif, elle est beaucoup moins vraisemblable, dans la seconde hypothèse, sous la XIXe dynastie, alors que l’empire égyptien dépassait la Syrie et que jusqu’à l’Oronte tout tremblait devant Pharaon.

De même, l’idée d’un « nouveau roi », le changement de conduite à l’égard d’Israël, s’expliquent moins facilement sous la XIXe dynastie, près de deux cents ans après la mort de Joseph, puisque dans les deux hypothèses le Pharaon de Joseph est un Hyksos.

Il est vrai que la durée du séjour en Égypte peut ici intervenir, mais cette durée, bibliquement parlant, est fort incertaine. Qu’on la porte jusqu’à 430 ans, ou qu’on la réduise à 215, c’est la première hypothèse qui est préférable. Les 430 ans ajoutés à 1437 nous mènent à 1867, et comme Joseph ne peut être séparé d’Abraham par guère plus de 200 ans, puisqu’il est son arrière-petit-fils, cela place Abraham vers 2050, date que les autres documents actuels semblent indiquer (A. Condamin, Études, 20 mai 1908, p. 485-501). En adoptant les 215 ans, ce qui est un minimum, on aurait pour Abraham 1852. La seconde hypothèse, qui met l’exode sous Ménephtah, c’est-à-dire deux cents ans plus tard, doit rabaisser d’autant la date d’Abraham, ce qui est moins conforme aux autres données.

b) Les Égyptiens « établirent donc sur Israël des chefs de corvée, afin de l’accabler par des travaux pénibles. C’est ainsi qu’il bâtit des villes pour servir de magasins à Pharaon, savoir Pithom et Ramsès. » (Ex., I, 11.) La fabrication des briques pour la construction de magasins publics, telle fut la corvée à laquelle, jusqu’à leur départ, les Hébreux furent condamnés par les divers Pharaons qui les persécutèrent pendant une centaine d’années.

La Bible a reçu ici de l’égyptologie une éclatante confirmation. Pithom, en égyptien pi-tum, la ville ou le temple de Tum, a été définitivement identifié par les fouilles de l’égyptologue suisse Naville en 1883, avec les ruines de Tell el-Maskhouta, dans le Ouadi Toumilat, à l’ouest d’Ismaïlia. Il y avait là un temple ancien dédié au dieu Tum, d’où le nom de la localité.

Naville reconnut que ce temple se trouvait dans une vaste enceinte en briques, sorte de forteresse qui enveloppait une surface de quatre hectares environ. C’est dans cette enceinte qu’étaient les greniers destinés à recevoir le blé qui servait d’approvisionnement aux troupes. Leurs traces, leur plan étaient encore conservés sous le sable, c’étaient des constructions rectangulaires, de dimensions inégales, solidement bâties en murs de briques, d’au moins deux mètres d’épaisseur (cf. Lagier, Dict. de la Bible, V, 323). Ce même endroit s’appelait Thukut (= Socoth ou Sucoth, Ex., XIII, 20) et ce nom désignait à la fois la ville et la contrée avoisinante. Quant à la ville de Ramsès, elle n’est pas encore identifiée avec certitude. Les uns ont dit que c’était Tanis, les autres pensent que Tanis, bien qu’appelée dans quelques documents pi-ramsès, est trop loin de la terre de Gessen, et inclinent pour les ruines de Tell Rotàb au milieu du Ouadi Toumilat.

Les récentes fouilles (1906) de Flinders Petrie en cet endroit ont mis à jour des ruines de temples, des murs en briques, travaux de la XVIIIe et de la XIXe dynastie, mais rien n’indique que la ville ait eu nom Ramsès.

Un fait est certain, c’est que la XVIIIe et la XIXe dynastie firent exécuter de grandes constructions en briques dans la Basse-Égypte (Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, 7e édit., 1905, p. 244), et spécialement dans la terre de Gessen. C’est aussi que ces deux dynasties présentent la même physionomie politique, caractère belliqueux des souverains, puissante organisation, guerres continuelles, longues et nombreuses campagnes en Syrie et jusqu’en Mésopotamie. On peut donc choisir dans ces deux dynasties les Pharaons oppresseurs des Hébreux.

Il est même à croire que les princes de la XVIIIe dynastie qui furent les initiateurs de ce mouvement, qui commencèrent les travaux de construction, firent appel aux habitants du pays, aux Hébreux qu’ils avaient intérêt à tenir dans un rude esclavage. La vraisemblance du fait est confirmée par un tableau figurant dans un hypogée de Gournah, près de Thèbes, et datant du règne de Thoutmès III.

On y voit des étrangers, des Asiatiques, travaillant à la fabrication des briques pour le temple d’Amon, sous le regard de surveillants armés de l’impitoyable bâton. Tous les détails y sont représentés, on puise de l’eau, on pétrit l’argile, on porte le limon, on façonne les briques dans le moule de bois, on les charge, on les emporte ; ainsi peinait Israël autour de Pithom et de Ramsès.

3) La tradition. — Une tradition rapportée par Théophile d’Antioche (Ad Autolyc., III, 20 ; P. G., VI, 1147), par Fl. Josèphe (Contra Apionem, I, 26, édit. Didot, II, p. 358) et par Manéthon (dans Josèphe, loc. cit., p. 360) place Moïse et l’Exode sous la XVIIIe dynastie. Voici en substance le récit de Manéthon. Sur le conseil des dieux, le roi Aménophis veut délivrer le pays des lépreux et de tous les hommes impurs, il en réunit 80.000 et les jette dans les carrières de Toura (au sud du Caire actuel), puis il leur concède la ville d’Avaris, demeurée déserte depuis le départ des Pasteurs.

Ils s’y organisent en nation sous la conduite d’un prêtre d’Héliopolis Orsasyph, appelé aussi Moïse. Celui-ci appelle à son secours les descendants des Pasteurs, fixés en Palestine. À eux tous ils s’emparent de l’Égypte et livrent le pays au pillage et à l’incendie. Aménophis a été obligé de se réfugier en Éthiopie, mais il en revient bientôt avec son fils Ramsès et une puissante armée, attaque les Pasteurs et les Impurs, les met en déroute et les poursuit jusqu’aux frontières de la Syrie.

Malgré tout ce qu’il y a de légendaire et d’invraisemblable dans ce récit, il est difficile de croire que rien n’y est historique. Manéthon, qui écrivait sous Ptolémée II Philadelphe (286-247), connaissait-il Moïse par les annales égyptiennes ou par les Livres Saints, que traduisaient alors les Septante à Alexandrie, ou par les Juifs établis dans la vallée du Nil déjà depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ ? il est difficile de le décider.

En tout cas, il avait une raison pour unir le nom de Moïse à celui d’Aménophis plutôt qu’à un autre, et on ne voit pas quelle aurait bien pu être cette raison, si ce n’est la tradition. Josèphe, qui cite tout le passage de Manéthon, accuse l’historien égyptien d’avoir changé à dessein le nom du Pharaon, mais en cela il n’a d’autre but que de mieux séparer la cause de Moïse de celle des Pasteurs.

4) Les « Habiri » des lettres de Tell el-Amarna. — Si les Hébreux sortirent d’Égypte vers 1437 sous le règne d’Aménophis II, ils parvinrent en Palestine, après leurs 40 ans de pérégrinations dans le désert, vers 1397 sous Aménophis III. Or à ce moment même, les lettres des gouverneurs des principales villes de Palestine à leur maître, le Pharaon d’Égypte (Aménophis III ou Aménophis IV), annoncent l’invasion du pays par un peuple d’étrangers qu’elles appellent Habiri.

Le préfet de Jérusalem en particulier, Abd-Khiba, réclame instamment du secours : « Pourquoi aimes-tu les Habiri et haïs-tu les préfets ? » — « Le territoire du roi est perdu, si vous ne m’écoutez pas, tous les préfets sont perdus, le roi n’a plus de préfets. Que le roi tourne sa face vers eux ; que le roi mon maître fasse marcher des soldats auxiliaires. Le roi n’a plus de territoire ; les Habiri pillent tous les territoires du roi. » — « S’il n’y a pas de soldats auxiliaires, le pays du roi passe aux Habiri. » (H. Winckler, Die Thontafeln von Tell-el-Amarna, 210-212.) Les Habiri sont ainsi nommés plusieurs fois.

Quel était ce peuple puissant qui envahissait alors les territoires soumis à Pharaon ? On a pensé immédiatement aux Hébreux. Et d’abord notons qu’il y a correspondance philologique entre Habiri et Hibri (Hébreux), puisque l’assyrien représente souvent par ha la lettre ain qui commence le mot Hibri ; en cela les assyriologues sont d’accord. Reste à savoir si pour d’autres raisons il est impossible d’identifier les Habiri avec les Hébreux.

Ici les avis sont partagés ; Winckler regarde cette identification comme certaine, d’autres la contestent (cf. Delattre, Revue des questions historiques, t. XXXI, 1904, p. 353 sqq). En tout cas, il semble difficile d’admettre qu’elle ne soit pas possible.

Il est à remarquer, en effet, que si les Habiri occupèrent la Palestine, comme il ressort des lettres de Tell el-Amarna, les Hébreux, à leur arrivée, eurent à les expulser, ils eurent au moins à les combattre ; or, parmi les ennemis d’Israël, on ne trouve aucun nom qui rappelle les Habiri. Si ce peuple n’était pas les Hébreux eux-mêmes, où avait-il passé ? Qu’était-il devenu ? (Cf. article du P. A. Condamin sur Babylone et la Bible, col. 353.)

5) La stèle de Ménephtah. — Cette stèle, découverte en 1895 à Thèbes, par Flinders Petrie, et conservée au musée du Caire, porte une longue inscription qui est un chant triomphal divisé en deux parties ; dans la première on raconte en style poétique qu’en l’an V de son règne Ménephtah remporta une victoire éclatante sur les Libyens, ses ennemis de l’Ouest ; dans la seconde, beaucoup plus courte, on dépeint la situation des peuples du Nord.

Voici le passage qui nous intéresse : « Les chefs étendus à terre disent le salut, et nul parmi les nomades ne porte le front haut. Tihonou est dévasté, Khéta est en paix, Canaan est la proie de tous les maux, Ascalon est emmené, Ghézer est pris, Jamnia est anéanti, Israël est détruit, il n’a plus de semence, la Syrie est semblable à une veuve d’Égypte. Tous les pays sont réunis en paix. »

Israël est ici nommé expressément, et c’est le seul document égyptien qui fasse sûrement mention des Hébreux. Cette seconde partie contient, comme on le voit, l’énumération d’un groupe de peuples établis en Syrie et en Palestine. Israël est bien à sa place géographique à côté des gens d’Ascalon, de Gézer, de Jamnia ; au temps de Ménephtah, il était donc fixé en Palestine, ce qui concorde bien avec la première hypothèse. Le document est authentique et clair ; il cadre mal avec la seconde hypothèse.

On dit que l’Israël ici nommé n’est pas l’Israël de l’Exode, mais un clan d’Hébreux déjà établis dans la Terre promise ; supposition gratuite, et manifestement contraire à la Bible. On dit aussi que la mention de la stèle peut s’appliquer à Israël récemment sorti d’Égypte et disparu, sans laisser de trace, dans les profondeurs du désert.

Mais alors pourquoi le nommer après Ghézer, Jamnia, et avant la Syrie ? Pourquoi le confondre avec les ennemis vaincus et soumis, alors qu’il n’avait jamais été ennemi de l’Égypte, qu’il avait travaillé pour elle, lui avait construit des forteresses ? Pourquoi surtout le mentionner, alors que ce souvenir, loin d’être une gloire, ne rappelait à tous qu’un lamentable et humiliant échec ? Sans doute, supposé prouvé par ailleurs le récent départ des Hébreux, ce serait la seule explication possible, mais c’est le contraire qui est en question. Qu’un historien sans parti pris, sans idée préconçue, lise la stèle de Ménephtah, il placera tout naturellement Israël en Palestine, à côté des autres peuples que mentionne le texte.

3. Deuxième hypothèse, la XIXe dynastie

1) Dans cette hypothèse, on prend pour point de départ l’arrivée de Joseph en Égypte, qu’on place sous un Pharaon hyksos de la XVIe dynastie, vers 1650, on compte 430 ans de séjour ou à peu près, ce qui met l’exode vers 1280, après Ramsès II, au début du règne de Ménephtah. Nous avons vu qu’on ne connaît avec certitude ni la durée du séjour en Égypte, ni le Pharaon de Joseph.

2) Ramsès II réalise de point en point le portrait du Pharaon oppresseur tel que le peint le récit biblique ; il est guerrier et constructeur, on lit son cartouche sur toutes les ruines de la Basse-Égypte, c’est le seul cartouche qu’on ait encore trouvé à Tell el-Maskhouta, l’ancienne Pithom, et à Tell Rotab, peut-être l’ancienne Ramsès.

— Mais on peut faire remarquer que le nom de Ramsès II s’étale sur presque tous les monuments d’Égypte, ce qui n’est pas une preuve que ce Pharaon fut le premier et le seul constructeur de ces monuments, et dans notre cas on sait positivement que les magasins de la terre de Gessen furent commencés sous la XVIIIe dynastie.

3) La Bible elle-même, en nommant une ville, Ramsès, indique bien que le Pharaon constructeur s’appelait lui aussi Ramsès. Cet indice est un des principaux appuis de l’hypothèse, et semble avoir été la cause de son succès. Avant la XIXe dynastie, le nom de Ramsès est inconnu en Égypte, donc on ne peut placer la construction des deux villes mentionnées dans la Bible sous une dynastie antérieure.

— Cette raison n’est certainement pas dénuée de valeur, elle est malheureusement infirmée par la Bible elle-même, qui dit (Gen., XLVII, 11) que Pharaon donna à Jacob et à sa famille la terre de Ramsès. Quelle que soit l’interprétation adoptée pour expliquer cette dénomination au temps des Pasteurs, il est bien probable qu’elle pourra s’appliquer également à la ville de Ramsès sous la XVIIIe dynastie.

Peut-être l’auteur sacré a-t-il employé pour désigner la terre et la ville de Ramsès les noms usités au moment de sa dernière rédaction, ainsi appelons-nous parfois du nom de Constantinople l’ancienne ville de Byzance.

4) Deux documents datant du règne de Ramsès II parlent d’étrangers appelés Aperiu, qu’on fait travailler à la construction du temple du soleil à Memphis. On a pensé d’abord aux Hébreux, et phonétiquement l’identification est parfaite, mais pour d’autres raisons « elle est rejetée aujourd’hui par la majeure partie des égyptologues » (Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique, II, p. 443, note 3).

La première hypothèse est proposée par J. Lieblein (Proceedings of the Society of biblical archæology, XXI, 1899, p. 53 sqq), par A. L. Lewis (Ibid., XV, 1893, p. 423), par Hommel (Expository Times, X, p. 210 sqq.), par Lindl (Cyrus, p. 11), par Leop. Fonck (Zeitschrift für Kath. Théologie, 1899, p. 274, 276), par Hummelauer (Zwei Hauptprobleme, 1898, p. 160), par Lefébure (Muséon, t. XV, 1896, p. 345-387).

La seconde est proposée par Chabas, Recherches pour servir à l’histoire de l’Égypte sous la XIXe dynastie, 1873, p. 189 sqq. ; de Rougé, Examen critique de l’ouvrage de M. le chevalier de Bunsen, 1846-1847, dans Œuvres diverses, t. I, 1907, p. 85 (Bibliothèque égyptologique, t. XXI), et Moïse et les monuments égyptiens, dans Annales de philosophie chrétienne, 6e série, t. I, p. 165-173 ; Brugsch, Geschichte Aegyptens, 1877, p. 581-584 ; Ebers, Durch Gosen zum Sinaï, 1872, p. 189 ; Spiegelberg, Der Aufenthalt Israëls in Aegypten, 1904, p. 13 ; Petrie, Egypt and Israël, dans Contemporary Review, mai 1896, p. 617-627 ; Sayce, The Egypt of the Hebrews, 1902, p. 91-100, etc.

Maspero et Wiedemann placeraient plutôt l’exode sous Séti II.

Cette opinion est beaucoup plus ancienne que l’autre, elle fut émise à une époque où l’on ne connaissait ni les Habiri, ni la stèle de Ménephtah, où la XVIIIe dynastie était encore enveloppée d’ombres et de ténèbres, où le grand nom de Ramsès II dominait toute l’histoire égyptienne.

Notons aussi que les anciens égyptologues qui l’ont mise en avant plaçaient beaucoup plus haut le règne de Ménephtah et qu’ils évitaient ainsi l’inconvénient que présente la date relativement basse assignée aujourd’hui à ce souverain.

Ce qu’il importe de remarquer, c’est que les deux hypothèses sont à peu près également probables, que personne ne donne son idée comme une certitude, que beaucoup ne prononcent un nom propre que pour fixer l’imagination. Comme date de l’exode, on peut donc choisir une année quelconque entre les deux limites extrêmes, c’est-à-dire à peu près entre 1440 et 1240, depuis Thoutmès III jusqu’à Ménephtah.

Les documents actuels nous donnent ces deux cents ans de latitude.

Il est difficile de descendre au-dessous de Ménephtah pour deux raisons : a) Entre l’avènement de Saul, vers 1050, et l’arrivée des Hébreux en Palestine, on aurait de la peine à faire tenir la longue période des Juges ; b) Un document égyptien datant de l’an VIII de Ménephtah nous apprend qu’une bande nombreuse de Sémites, arrivant d’Asie, demanda et obtint de s’établir dans la terre de Gessen, au pays de Socoth, autour de la forteresse de Pitum. Les Hébreux étaient donc déjà partis.

Pour plus de détails sur toute cette question, cf. Lagier, Le persécuteur des Hébreux, Études, 5 avril 1909, p. 95.

VI. Conclusion

Si l’on met à part la mention de Moïse dans Manéthon, mention dont la source ne semble pas être égyptienne, l’histoire de l’Égypte ancienne est muette sur le séjour des Hébreux dans la vallée du Nil, elle ignore leur arrivée, leur départ, le miracle de la mer Rouge. En cela, rien ne doit nous étonner. Ni les Égyptiens ni les Babyloniens n’ont coutume de rapporter les événements qui ne sont pas propres à flatter leur orgueil national.

S’ils parlent des étrangers, c’est uniquement pour raconter, avec une emphase toute orientale, leurs défaites et leur soumission.

Mais à défaut de documents positifs, quel cadre merveilleux l’histoire des dynasties offre à la série des événements bibliques ! Il n’est pas un trait de la narration de Moïse qui ne porte en lui-même son cachet de vraisemblance et ne soit revêtu d’une couleur égyptienne. Ce récit a été vécu, l’auteur est parfaitement au courant des choses du pays.

Il nomme le souverain de la même manière que les écrivains indigènes contemporains, il ne se trompe pas sur les noms de villes, de localités, de pays, il décrit avec la plus stricte exactitude les mœurs et les usages de ce temps, histoire de l’échanson et du panetier, songes de Pharaon, leur interprétation, fabrication des briques, construction des greniers de Pithom et de Ramsès. C’est une vision de la réalité, il ne nous manque qu’un chiffre et qu’un nom propre. Peut-on demander une harmonie plus parfaite ? Quant au surnaturel, au miracle, on n’est pas plus en droit de le bannir de cette histoire que de toute l’histoire du peuple de Dieu.

On peut se demander quelles furent pour les Israélites les conséquences de leur séjour en Égypte et s’ils n’empruntèrent rien à la religion et au culte de leurs anciens maîtres. Au point de vue doctrinal, une comparaison facile de l’Ancien Testament avec le résumé que nous avons fait de la religion égyptienne montrera avec évidence qu’il n’y a de l’un à l’autre aucun rapport de dépendance.

Dans le culte, tous les auteurs reconnaissent quelques relations ; le veau d’or est certainement un souvenir du bœuf Apis, devant la statue duquel les Hébreux avaient vu se prosterner les Égyptiens ; le pectoral du grand prêtre est une imitation du pectoral égyptien ; l’arche du vrai Dieu, avec les deux chérubins étendant leurs ailes, rappelle ces naos égyptiens où trônait la statue de la divinité et que deux génies enveloppaient de leurs longues ailes ; les instruments de musique aussi, tambourins, flûtes, trompettes, sistres, harpes, guitares, sont d’origine égyptienne ; musique n’est pas religion : dans la terre de Gessen, les Hébreux, en bons orientaux qu’ils étaient, ne pouvaient manquer de prendre goût à ces divertissements, à ces fêtes de l’oreille, d’ailleurs bien humaines, si populaires chez leurs voisins païens.

Ces emprunts, loin de faire difficulté, sont une nouvelle preuve de la vérité biblique, ils nous ramènent à l’Égypte que les Israélites venaient de quitter, ils nous parlent d’un long séjour, ils sont des pièces à conviction et, dans la vie d’Israël, ils établissent la continuité entre la période égyptienne et la période palestinienne.

Bibliographie

F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, I, II, Paris.

J. Lieblein, (, XX, 1898, p. 277-288 ;
XXI, 1899, p. 53-67).

II. Chronologie égyptienne

I. Idée générale de la chronologie égyptienne. — II. Conclusions modernes.

Il y a quelques années, on faisait de la chronologie égyptienne une arme contre la Bible et surtout contre les faits racontés dans le Pentateuque : le déluge, l’histoire d’Abraham, le séjour des Hébreux en Égypte, l’Exode. Les dates bibliques de ces événements, disaient les adversaires, sont en contradiction avec les dates certaines fournies par les documents égyptiens, elles sont donc fausses. Aujourd’hui, les positions ne sont plus les mêmes. De part et d’autre, les affirmations sont moins catégoriques.

L’historien et l’exégète ont cessé de donner comme certaines des dates irréductibles, et la prétendue contradiction est doublement tombée. Il reste cependant utile pour l’étude de l’Ancien Testament d’avoir une idée de la chronologie égyptienne et de savoir quelle est à ce sujet l’opinion des savants modernes.

I. Idée générale de la chronologie égyptienne

Les sources de cette chronologie sont de deux sortes, les sources purement égyptiennes, monuments anciens existant encore dans la vallée du Nil, inscriptions hiéroglyphiques qui couvrent des monuments, papyrus dont plusieurs remontent à une haute antiquité, et les sources grecques, récits d’Hérodote et de Diodore de Sicile, surtout histoire de Manéthon, prêtre égyptien, probablement d’Héliopolis, qui écrivait sous Ptolémée II Philadelphe (280-246).

Cette histoire, composée d’après les documents originaux, est malheureusement perdue, et il n’en reste que des fragments conservés par quelques auteurs, comme Flavius Josèphe (fr. 42, 60, 62), Julius Africanus, dans son Pentabiblion, qui n’est lui-même connu que par ce qu’en rapportent Georges le Syncelle, patriarche de Constantinople vers la fin du VIIIe siècle, et Eusèbe dans ses deux premiers livres des Chroniques, connus par Georges le Syncelle, une version arménienne et saint Jérôme.

Manéthon classe les rois égyptiens, depuis le premier qu’il appelle Ménès jusqu’à Alexandre le Grand inclusivement, en trente et une dynasties qui régnèrent sur le pays l’une après l’autre ou parfois simultanément.

Les égyptologues ont conservé la division par dynasties ;
ils se sont contentés de les grouper en quatre ou cinq grandes divisions qu’on appelle empires ou périodes. Si l’on met donc à part Alexandre qui forme la XXXIe dynastie, les souverains de l’Égypte sont distribués en trente dynasties. Au reste, dans ce nombre, on le verra, il y a plusieurs dynasties étrangères.

Peut-on fixer des dates certaines à tous ces rois qui, pendant plus de 5 000 ans, se sont succédé dans le gouvernement de la vallée du Nil ? C’est la question qu’il nous faut étudier.

Ce qui fait pour nous la difficulté de la chronologie égyptienne, c’est qu’on n’avait pas autrefois une ère fixe qui servît à dater tous les événements, à les relier ensemble en une série unique et continue. On les indiquait seulement d’après les années de chaque roi. Ainsi les textes disent que, l’an 21 de son règne, Ramsès II conclut un traité avec les Hittites ;
mais à quelle date se place Ramsès II, depuis le premier Pharaon ? les documents égyptiens ne s’en occupent pas.

Pourtant on connaissait plus ou moins la succession des rois, on en dressait des listes qui se conservaient dans les archives des temples et qu’on gravait parfois sur les monuments. Il nous reste quatre échantillons de ces listes : le papyrus royal de Turin, contenant près de 180 noms, la table de Karnak, celle d’Abydos et celle de Saqqarah.

La table de Karnak représente Thoutmès III (XVIIIe dynastie) rendant hommage à soixante et un de ses prédécesseurs dont les images et les cartouches sont gravés devant lui, mais cette table ne suit pas l’ordre chronologique ;
sur celle d’Abydos, c’est Séti Ier (XIXe dynastie) qui, accompagné de son fils Ramsès II, offre de l’encens à soixante-seize de ses ancêtres ;
celle de Saqqarah où figure Ramsès II lui-même, successeur de Séti Ier, ne porte que quarante-sept cartouches.

Sur ces deux dernières tables, les rois viennent par ordre chronologique, mais ils ne sont pas tous nommés, sans doute parce qu’on ne voulait mentionner que les principaux parmi les Pharaons, ou seulement ceux qui recevaient un culte particulier en ces endroits.

Ainsi donc ces différentes listes, non plus que celles des auteurs grecs, Diodore de Sicile, Manéthon, Julius Africanus, Georges le Syncelle, ne s’accordent ni sur le nombre des Pharaons, ni sur l’ordre de leur succession, ni sur la durée de leur règne.

Les découvertes récentes, faites en différents endroits, ont amené la connaissance de nouveaux noms royaux, dont quelques-uns entrent bien dans les anciens cadres, mais dont plusieurs sont plus difficiles à caser. Quelques égyptologues ont même émis l’hypothèse, sans succès d’ailleurs, qu’on aurait trouvé une nouvelle dynastie, inconnue des historiens et antérieure à la première de Manéthon. Que nous réservent les découvertes de demain ? On ne saurait le prévoir.

Dans ces conditions, il est facile de reconnaître que l’histoire est impuissante à dresser une chronologie exacte de l’Égypte ancienne. On a cru, un moment, avoir trouvé des points de repère au moyen de considérations astronomiques, mais il ne semble pas que les textes sur lesquels on a voulu s’appuyer fournissent des données suffisantes pour fonder un calcul certain. On n’espère guère aujourd’hui de ce côté-là.

II. Conclusions modernes

En fait, les égyptologues de nos jours sont unanimes à admettre qu’il n’y a de chronologie certaine que pour les dernières dynasties, depuis la XXIIIe ou tout au plus depuis la XXIIe. En 332 av. J.-C. Alexandre le Grand s’empare de l’Égypte, qui depuis 341 était sous la domination des Perses. Ceux-ci, en battant Nectanébo à Péluse, avaient renversé la XXXe et dernière dynastie indigène. Cette dynastie, ainsi que les deux précédentes, est assez peu connue.

Les Perses forment la XXVIIe. En 525, ils avaient fait pour la première fois invasion dans la vallée du Nil, sous la conduite de Cambyse ;
ils s’y étaient maintenus pendant plus d’un siècle. La XXVIe dynastie marque pour l’Égypte une période d’indépendance et de grande prospérité. Elle débute au second tiers du VIIe siècle et fournit deux Pharaons qui prirent une part importante dans les affaires de Palestine : Apriès, le Hophra de la Bible (589-570), qui essaya en vain de défendre Jérusalem contre Nabuchodonosor, et Néchao (610-594) qui, dans sa marche contre les Babyloniens, vainquit à Mageddo Josias, roi de Juda (608), et fut vaincu lui-même à Gargamich par Nabuchodonosor (605).

À la XXVe dynastie, qui est éthiopienne, appartiennent Taharqa, le Tirhakah de la Bible (693-667), et Shabakou ou Sabacon (715-707), qui soutinrent les Juifs contre les Assyriens.

Il est à remarquer, pour les dates de ces quatre rois, que les égyptologues ne sont pas entièrement d’accord, et qu’elles peuvent varier de quelques années. Nous avons donné celles de Flinders Pétrie.

Dans le livre d’Isaïe, XXXVII, 9, et dans le second livre des Rois, XIX, 9, il est dit que « Taharqa, roi d’Éthiopie » sortit d’Égypte pour aller combattre Sennachérib guerroyant alors en Palestine. Or c’était la troisième campagne de Sennachérib, qui se place en 701, et d’après la chronologie égyptienne Taharqa ne serait monté sur le trône que plus tard, vers 693. Ces dates se concilient si on admet, comme l’insinue Fl. Pétrie (A history of Egypt, III, p. 296), que Taharqa, avant d’avoir le pouvoir suprême, avait été associé au trône depuis plusieurs années.

Le cas s’était déjà présenté pour Sabacon, et on peut l’admettre d’autant plus volontiers pour Taharqa que son prédécesseur Shabataka (707-693) semble avoir joué un rôle plutôt effacé et laissé à d’autres la direction de la guerre.

Sheshonq, le fameux Shishaq de la Bible, qui s’empara de Jérusalem et pilla le temple de Salomon dans la cinquième année de Roboam, peut être placé vers le milieu du Xe siècle.

Au-dessus de la XXIIe dynastie, on ne peut établir de chronologie qu’avec une approximation qui naturellement va toujours en s’affaiblissant à mesure qu’on remonte dans l’histoire, et qui pour les origines peut osciller entre des siècles.

Il y a ici parmi les égyptologues deux tendances. L’école française, fidèle aux traditions de Mariette, de Brugsch, de Champollion-Figeac et d’Emmanuel de Rougé, donne des chiffres assez forts tandis que l’école allemande moderne (A. Erman, G. Steindorff, K. Sethe, E. Meyer, auxquels il faut ajouter Breasted et Pétrie) propose des chiffres beaucoup plus faibles.

Pour la XVIIIe et la XIXe dynastie, les deux plus intéressantes au point de vue biblique, l’écart atteint près de deux siècles.

De la XVe dynastie à la Ire, c’est-à-dire jusqu’aux premiers temps historiques, l’écart entre les chiffres proposés par les égyptologues, va naturellement en s’accentuant. Tous s’accordent à prendre pour point de départ le règne de Ménès, le premier des Pharaons. Or, comme date probable, Champollion-Figeac lui assigne 5867, Mariette 5004, Flinders Pétrie 4777, Brugsch 4480, Lepsius 3892, Bunsen 3623, Breasted 3400, l’école allemande moderne 2800.

Le règne de Ménès, c’est l’Égypte organisée en royaume et dotée d’une civilisation déjà avancée. Depuis combien de temps les Égyptiens étaient-ils dans la vallée du Nil ? Combien leur avait-il fallu pour s’y installer, l’occuper, la coloniser, la cultiver ? C’est là un problème qui ne dépend pas de l’histoire, et qu’on ne peut résoudre que par induction.

Compterait-on mille ans et plus, il reste évident que l’exégète qui cherche à fixer une époque au déluge et à la dispersion des peuples n’a pas à craindre de se heurter à la chronologie égyptienne. Pour ces temps reculés, tout le monde en convient, le champ des hypothèses reste ouvert, l’échelle des probabilités est considérable et chacun a la plus grande latitude.

Bibliographie

W. Budge, A history of Egypt, I, p. 111-162.

Lieblein, (, Paris, 1897 ;
5 et 6 sect., p. 1-33).

E. Meyer, Aegyptische Chronologie (Aus den Abhandlungen der Königl. Preuss. Akademie der Wissenschaften vom Jahre 1904), Berlin, 1904. Cf. Revue Critique, 1905, t. LX, p. 203.

Fl. Pétrie, A history of Egypt, I (1903), II (1904), III (1905), passim, surtout I, p. 248-254.

G. Steindorff, Histoire ancienne de l’Égypte, dans le Guide Bædeker pour l’Égypte, édition française, 1908, p. LXXII-LXXXV.

J.-H. Breasted, , New-York, 1905 ;
, London, 1908.

III. La religion égyptienne

I. Généralités : 1. Les sources. 2. Caractères généraux de la religion égyptienne.

II. Les dieux et les cosmogonies : 1. Doctrine d’Héliopolis. 2. Doctrine de Memphis, d’Hermopolis, de Thèbes. 3. Idées des Égyptiens sur la nature des dieux. — Pas de zoolâtrie pure. — Polythéisme. — Lueurs monothéistes. 4. Légende d’Isis et d’Osiris.

III. L’homme et ses destinées : 1. Immortalité de l’âme. 2. Le jugement, confession négative. 3. La rétribution, le sort des méchants, le sort des justes.

IV. Fin de la religion égyptienne : 1. Décadence et zoolâtrie. 2. Rapports avec le judaïsme. 3. Rapports avec le christianisme.

I. Généralités

I. Les sources

La religion égyptienne nous est connue surtout par les documents égyptiens.

Nous avons cependant plusieurs documents écrits en grec, tels que les récits d’Hérodote, de Diodore de Sicile, et par-dessus tout le De Iside et Osiride de Plutarque. Mais ces auteurs nous sont en réalité de peu de secours. Ce qu’ils nous racontent, c’est ce qu’ils ont entendu raconter eux-mêmes en Égypte ou ailleurs, traditions, légendes recueillies et transmises sans examen.

Ces légendes reflètent sans doute les croyances populaires de cette époque, mais que nous apprennent-elles sur les temps anciens ? Lorsque Hérodote visitait l’Égypte, vers 450, la religion égyptienne était à son déclin, il y avait plus de mille ans qu’elle avait atteint l’apogée de son développement, et plus de trois mille qu’elle avait des prêtres et des temples. Pour ces âges lointains, seuls les documents anciens de l’Égypte peuvent nous fournir des renseignements certains.

Ces documents sont de deux sortes : les inscriptions, dessins et tableaux gravés sur les tombeaux, les pyramides et les temples, et les papyrus qui sont les livres d’autrefois. Ces débris s’échelonnent un peu sur toutes les époques depuis l’Ancien Empire jusqu’à la conversion de l’Égypte au christianisme, mais avec des alternatives de rareté et d’abondance.

C’est sous l’Ancien Empire et le Nouvel Empire qu’ils sont le plus nombreux, et c’est aussi de ces deux périodes qu’il sera question dans cette étude. Aussi bien, c’est alors, avec les plus grands des Pharaons, avec les constructeurs de pyramides, Chéphren, Chéops, Ounas, Pépi, avec les célèbres conquérants, Touthmès III, Séti Ier, Ramsès II, que la pensée religieuse de l’Égypte ancienne se manifeste avec plus de précision et plus d’ampleur.

Évidemment nous ne donnons ici qu’un aperçu général, et nous renvoyons aux ouvrages spéciaux pour une étude plus complète.

II. Caractères généraux de la religion égyptienne

Les Égyptiens, comme tous les peuples de l’antiquité, étaient souverainement religieux. On l’a remarqué depuis longtemps, tous les monuments qu’ils nous ont laissés sont des temples ou des tombeaux, des temples pour le culte des dieux, des tombeaux pour le culte des morts. Ces deux idées, la divinité, la vie d’outre-tombe, semblent avoir dominé toute leur vie et absorbé le meilleur de leur existence.

C’est sous leur influence qu’ils ont entrepris et exécuté ces travaux gigantesques qui ont bravé le temps et qui font l’étonnement des générations. Quant à leurs demeures particulières, aux habitations des princes, aux palais des rois, il n’en reste rien ou presque rien ;
c’était pour eux des lieux de passage, des hôtelleries qu’on habite quelques jours et qu’il faut quitter bientôt : ils ne s’en occupaient que dans la mesure du nécessaire.

Et parmi les papyrus qui sont parvenus jusqu’à nous, le plus grand nombre, pour ne pas dire la totalité, traitent de sujets religieux, ou concernant la religion ;
ce sont des récits sur les dieux, des hymnes, et surtout des renseignements sur la vie future, des formules, des prières à l’usage des défunts. Il y a donc une religion égyptienne. Quels sont les caractères distinctifs de cette religion ? On peut les réduire à deux principaux : c’est une religion de la nature, c’est une religion composite.

Et d’abord c’est une religion de la nature et par-dessus tout une religion solaire, non pas en ce sens que les Égyptiens aient adoré le soleil ou la lune, le ciel ou la terre, ou leur grand fleuve, le Nil, ils n’étaient ni sabéistes, ni panthéistes, mais en ce sens que, mises à part les idées abstraites, tout ce qu’il y a dans leur religion de symboles, d’emblèmes, de figures et d’images est emprunté aux éléments du monde visible égyptien. Ainsi, il y a un dieu suprême, un dieu créateur, ce dieu se confond avec le soleil, de telle sorte qu’il est souvent impossible de distinguer, dans les hymnes, s’il s’agit de l’astre matériel ou de la divinité. Le soleil toujours radieux, toujours vainqueur, se levant et se couchant toujours aux mêmes points, est pour eux l’image la plus parfaite de la divinité.

On se le représente dans une barque, le jour traversant glorieux l’Océan céleste, gouvernant les hommes et leur distribuant la vie, la nuit voguant sur un fleuve inconnu et mystérieux, et revenant d’Occident en Orient, à l’endroit où il doit renaître au monde supérieur, après avoir répandu sur les morts la lumière et la joie.

Les divinités de second ordre, qui exercent une certaine influence sur le monde et les hommes, mais avec dépendance du dieu solaire, ont pour emblème la lune. Pour les déesses, c’est le firmament étoilé, la terre ;
pour un dieu qui se distinguera par sa bonté envers les hommes, Osiris, c’est le Nil, le père de l’Égypte ;
pour d’autres divinités, c’est l’eau, le désert, etc.

Les Égyptiens se sont-ils arrêtés à ces éléments matériels et n’ont-ils pas atteint l’invisible, le spirituel ? Il n’y a là aucun doute, comme on le verra plus loin. Mis en éveil par les phénomènes sensibles et guidés par un esprit naturellement droit, ils se sont élevés, et dès l’origine, à une notion assez pure de la divinité.

Un autre caractère distinctif de la religion égyptienne, c’est qu’elle est un mélange de plusieurs systèmes différents, qu’elle n’est pas une dans la rigueur du terme, surtout à l’origine. Vers 4000, avant que Ménès eût établi l’unité politique de l’Égypte, chaque tribu avait ses dieux, son temple, ses prêtres, son culte, ses croyances. Plus tard, quand l’Égypte entière obéit à un seul chef, les tribus, fixées dans leurs nomes respectifs, continuèrent à garder leur autonomie religieuse.

Cependant, avec la fusion politique et commerciale, se fit aussi peu à peu la fusion des croyances et du culte. De tous les éléments préexistants, il se forma bientôt une religion à peu près commune à toute l’Égypte. On avait d’abord des groupes isolés, un grand nombre de cours souveraines et indépendantes les unes des autres ;
avec la centralisation politique, on arriva, par la force des choses, à établir des relations entre ces groupes, on finit même par les réunir tous en un seul et même État national.

De là cette armée de dieux et de déesses qui peuplent le panthéon égyptien. Il y en avait plus de soixante qui recevaient un culte particulier en différentes localités, sans compter leur escorte de divinités inférieures. Cependant, il importe de le noter, la multiplicité n’est qu’apparente, elle n’est que de surface ;
elle n’est pas réelle, c’est une multiplicité d’appellations divines, non de dieux.

Le dieu suprême, le dieu créateur, s’appelle Atoum à Héliopolis, Phtah à Memphis, Thot à Hermopolis en moyenne Égypte, Amon à Thèbes, Horus à Edfou, Khnoum à Éléphantine ;
mais si on les examine de près, on reconnaît aisément que ces divinités ont partout la même nature, les mêmes attributs, les mêmes propriétés, le même rôle, qu’elles ne diffèrent que dans leur forme extérieure et dans quelques traits accidentels. C’est donc au fond le même dieu sous différentes dénominations.

Et cela, les Égyptiens eux-mêmes l’avaient remarqué. Les adorateurs d’un dieu déterminé prétendaient que ce dieu réunissait en lui toutes les autres divinités. Pour les Thébains, le grand Amon était Atoum d’Héliopolis, Phtah de Memphis, Thot d’Hermopolis, il était tous les dieux à la fois, ou plutôt il était le seul dieu véritable, réunissant en lui toutes les prérogatives divines.

Le même amalgame d’idées se remarque dans les croyances sur l’homme et la vie future, et là, semble-t-il, l’unité fut encore plus difficile à réaliser, soit à cause de l’irréductibilité des éléments combinés, soit à cause de l’obscurité même du sujet.

Ainsi la religion égyptienne ne se présente pas à nous comme un corps doctrinal bien agencé, avec des principes bien arrêtés, des fondements stables et invariables, des déductions et des conclusions logiques formant un ensemble, un tout homogène. C’est un mélange de croyances et de cultes juxtaposés qui s’harmonisent assez souvent, sont fréquemment disparates, parfois même franchement contradictoires.

II. Les dieux et les cosmogonies

I. Doctrine d’Héliopolis

Toute la théologie de l’ancienne Égypte est dominée et gouvernée par celle d’Héliopolis. Les doctrines professées dans cette ville, sous l’Ancien Empire, nous sont connues par des documents bien authentiques, les textes des pyramides de la Ve dynastie. Il est à remarquer que les grandes pyramides, celles de la IVe dynastie, n’ont absolument aucune inscription.

Héliopolis était probablement la capitale du peuple qui occupait l’Égypte avant Ménès. Après la fondation de Memphis, elle resta la capitale religieuse du pays. Elle avait un collège de prêtres qui tenait école et enseignait toutes les sciences religieuses, y compris la médecine. Ce collège se maintint jusqu’à l’époque romaine.

D’après la doctrine d’Héliopolis, à l’origine existait l’océan ténébreux, l’eau primordiale, le chaos, le Noun. Là résidait seul Atoum, le premier dieu qui va créer et organiser le monde ;
de là il sortit, disent les textes, alors qu’il n’y avait pas encore de ciel, qu’encore n’avaient été créés ni vermisseaux, ni reptiles. Il sortit sous forme de soleil. Les mêmes textes l’appellent encore Râ (soleil) ou à la fois Atoum Râ, Râ Atoum.

Plus tard le nom de Râ prévalut, il désigna le soleil en plein jour, dans tout l’éclat de sa splendeur, dans toute la majesté de son triomphe sur les éléments et le monde. Du même coup, Râ fut le maître suprême de tous les dieux, Atoum resta plutôt le soleil couchant, le soleil disparu, caché, qui préexiste au jour, image de la divinité éternelle qui vit d’elle-même et par elle-même, alors que tout est ténèbres ou néant, qui se manifeste et donne la vie au monde quand il lui plaît.

C’est dire qu’Atoum conserva toujours son rôle de principe premier dont tout est sorti et dont tout dépend.

À son lever, lorsqu’il brille à l’horizon, il a un nom particulier, il s’appelle Râ Khopri, c’est-à-dire Râ Scarabée, pour indiquer qu’il sort de sa propre substance, qu’il naît de lui-même.

Pour les Égyptiens de tous les temps, le scarabée est symbole de renaissance, de vie nouvelle, soit parce que le nom égyptien de cet animal, khoprir, au moyen d’un léger changement signifiait devenir, khopir, soit parce que le scarabée vivant dans les sables du désert et se perpétuant à l’insu des hommes semblait toujours renaître de lui-même.

Lorsque le soleil navigue sur les eaux du fleuve nocturne et qu’il est sur le point de revenir à l’horizon, il est représenté dans sa barque avec un corps humain ayant un scarabée en guise de tête.

Atoum Râ sort du chaos, il ne le crée pas. Les Égyptiens, non plus que les autres peuples de l’antiquité, ne semblent pas avoir eu l’idée d’une création ex nihilo. Ils ont des expressions très fortes, ils ne craignent pas de dire à leur grand dieu, à Atoum Râ, ou à Amon : Ô toi qui as fait tous les dieux, tous les hommes et toutes les choses ;
mais cette création de tout suppose dans leur esprit une matière préexistante, le Noun. C’est plutôt une organisation.

Dans la doctrine d’Héliopolis, cette organisation est racontée d’une manière symbolique, presque énigmatique. Atoum Râ, le premier dieu, qui vit de lui-même, qui est fécond de lui-même, a huit descendants, quatre mâles et quatre femelles, accouplés deux à deux et nommés dans l’ordre suivant : Shou, Tafnout (Tefnet) ;
Qeb (ou Seb, Sibou), Nout ;
Osiris, Isis ;
Set (Sit), Nephthys. Les quatre derniers ne sont que les petits-fils d’Atoum Râ, ils sont fils de Qeb et de Nout.

Pour Qeb et Nout eux-mêmes, l’ensemble des textes laisse indécise la question de savoir s’ils sont enfants immédiats de Shou et de Tafnout ou bien d’Atoum Râ. En tout cas, celui-ci est toujours premier et unique principe.

Cette liste de neuf dieux n’est pas invariable dans les textes. Comme toutes les données un peu précises de la religion égyptienne, elle présente des variantes assez considérables. Les dieux sont quelquefois dix, onze, douze même, parce que les rôles ont été dédoublés. Set est fréquemment remplacé par Horus et Nephthys par Hathor. Cependant, c’est sous forme d’Ennéade que sont décrits le plus souvent les dieux d’Héliopolis et c’est sous cette forme que nous allons essayer d’en saisir la signification.

Le premier couple issu d’Atoum est Shou et Tafnout. Shou est un dieu à forme humaine, il s’appelle le fils premier-né de Râ. Il a pour rôle, dans la formation du monde, de se glisser entre les deux autres descendants d’Atoum, Qeb et Nout, de les séparer, de soulever, par le milieu du corps, Nout, figure du ciel, et de la tenir en haut, arquée comme une voûte, touchant encore Qeb, la terre, du bout des pieds à l’Orient, et du bout des mains à l’Occident.

Shou est donc l’air, l’atmosphère qui supporte le firmament. Dans les nombreuses statues qui nous en restent, il est représenté un genou en terre et l’autre droit, étendant les bras et élevant les mains à la hauteur de la tête, comme pour soutenir un fardeau. Cette opération n’a-t-elle pas quelque analogie avec celle que décrit la Genèse, I, 6 : Dixit quoque Deus : Fiat firmamentum in medio aquarum, et dividat aquas ab aquis ?

La sœur de Shou est Tafnout. Le rôle de cette déesse est assez obscur. Son nom se rattache à un radical qui signifie cracher, elle serait donc la cracheuse, c’est-à-dire l’eau du ciel, la pluie. Elle peut avoir encore une autre signification. Ses statues la représentent avec une tête de lionne. Or la tête de lionne était symbole d’ardeur et de flamme, Tafnout pourrait ainsi être la chaleur de l’atmosphère, le feu, la lumière.

Le second couple, Qeb-Nout, remplit un rôle bien déterminé, Qeb est la terre, le monde inférieur, Nout est le ciel, le monde supérieur. Ces deux époux, primitivement unis puis séparés par Shou, sont les auteurs de tous les autres êtres qui vont suivre. Qeb est le premier père et Nout la première mère, car Atoum Râ n’est ni père, ni mère, il a produit tout seul.

Qeb est un dieu à forme humaine, il est représenté étendu à terre dans les nombreux tableaux où l’on voit Shou le séparer de Nout et tenir celle-ci voûtée au-dessus de sa tête. Nout, en sa qualité de firmament, est la mère des étoiles, elle symbolise l’océan céleste sur lequel navigue la barque solaire.

Osiris et Isis, les deux premiers-nés de Qeb et de Nout, sont des plus connus et des plus célèbres parmi les dieux égyptiens. Ils doivent cette célébrité à une fortune postérieure, non au rôle qu’ils jouent comme éléments cosmiques dans la création héliopolitaine. Ce rôle lui-même est assez complexe et ne manque pas d’imprécision ;
il semble bien qu’il soit double. Et d’abord, d’après tous les égyptologues, Osiris est certainement l’élément humide, l’eau fécondante, l’eau du Nil, le Nil lui-même, et Isis, la terre végétale, le sol fertile. Ces deux éléments unis sont le principe de la germination et de la végétation, la source de la richesse et de la prospérité égyptienne. Mais, en outre, il semble hors de doute qu’Osiris figure le premier homme et Isis la première femme.

Le dernier couple, Set et Nephthys, apparaît dès l’origine en guerre avec le précédent dans toutes ses fonctions. Il figure d’abord la partie stérile de l’Égypte, le désert, le sable qui sans cesse menace la vallée verdoyante, Osiris et Isis ;
il personnifie, en outre, le règne animal, surtout les animaux du désert, les animaux féroces, ennemis de l’homme. Set en effet est représenté sous la forme d’un animal étrange qu’on appelle animal typhonien mais qu’on n’a pas encore identifié.

Quant à Nephthys, elle ne semble être là que pour le parallélisme ;
dans les tableaux et les statues, c’est une déesse à tête humaine vêtue d’une longue tunique et portant sur la tête l’hiéroglyphe qui sert à écrire son nom.

Tel est le mythe héliopolitain, Ennéade composée d’un dieu créateur, Atoum Râ, et de sa descendance divine. Cette descendance joue un double rôle, elle est la personnification ou mieux la déification des êtres créés par Atoum, et elle lui sert d’intermédiaire pour l’organisation du monde. Ce système est une énigme, comme toute la littérature primitive. Plus tard on trouve quelques idées un peu plus claires. Ainsi on dit que Râ a tout créé par sa parole toute-puissante.

Voici un récit de la création qui ne manque pas de beauté, il est mis dans la bouche de Râ lui-même : « C’est moi qui ai fait le ciel et la terre, qui ai soulevé les montagnes et qui ai créé tout ce qui est dessus. C’est moi qui ai fait l’eau et qui ai créé le grand abîme. C’est moi qui ai créé le ciel et qui en ai couvert les deux horizons, et j’ai placé dedans les âmes des dieux.

Je suis celui qui, s’il ouvre les yeux, produit la lumière et qui, s’il les ferme, produit les ténèbres, qui fait monter l’eau du Nil, lorsqu’il l’ordonne, celui dont les dieux ne connaissent point le nom. Je suis celui qui fait les heures et qui donne naissance aux jours ;
c’est moi qui envoie les fêtes de l’année et qui crée les inondations. C’est moi qui fais surgir la flamme de vie afin de permettre les travaux de la campagne. Je suis Khopri au matin, Râ à son midi, Atoum le soir ».

D’après Ed. Naville, La religion des anciens Égyptiens, p. 194, les dieux d’Héliopolis ne furent pas confinés dans une ville, ou même dans un nome ;
ils devinrent déjà sous l’Ancien Empire et restèrent toujours des dieux nationaux, reconnus de l’Égypte entière. Ils eurent des statues un peu partout ;
à plusieurs furent dédiés des temples en différentes localités.

Avec les dieux, se répandirent aussi les idées ;
la cosmogonie héliopolitaine est la plus ancienne et la plus importante des cosmogonies égyptiennes.

II. Doctrine de Memphis, d’Hermopolis, de Thèbes

Comme il a déjà été dit, dès les temps les plus anciens, on trouve dans les principales localités de l’Égypte des dieux qui sont indépendants les uns des autres et dont l’origine échappe à toute investigation.

Plus tard, dans l’esprit des théologiens et du peuple, des relations s’établirent entre ces diverses divinités, il se forma des groupements, des unions, des familles, toute une société vivant dans un monde supérieur, société confuse d’abord, puis organisée, hiérarchisée, érigée en monarchie plus ou moins absolue, plus ou moins tempérée selon les lieux et les temps.

Il serait hors de propos de décrire en détail tous ces produits de l’imagination égyptienne ;
nous nous arrêterons aux types principaux et caractéristiques, à ceux qui présentent un intérêt général.

Mythes memphites. — Memphis, une des premières capitales de l’Égypte, adora dès l’origine un dieu mystérieux appelé Phtah. Les statues représentent ce dieu sous forme humaine, la tête rasée, debout, enveloppé comme une momie dans une gaine d’où émergent seulement les deux mains qui tiennent le sceptre serré contre sa poitrine. Cette pose est symbolique.

Phtah remplit à Memphis les fonctions d’Atoum Râ à Héliopolis ;
c’est le créateur des dieux et des hommes, l’organisateur du monde, le seigneur de la justice ;
mais il reste lui-même caché, invisible, il ne se dégage pas des ténèbres pour briller dans le disque solaire.

Il joue encore un double rôle : sous une forme qui rappelle celle de l’embryon, portant le scarabée en tête, il figure la création elle-même dans son état primitif ;
avec un corps d’adulte, généralement assis, c’est un dieu infernal qui porte le nom de Phtah-Sokar-Osiris, ou tout court Sokaris. Au culte de Phtah est rattaché le culte du bœuf Apis. Celui-ci était appelé « nouvelle vie de Phtah », parce qu’en lui était censée résider l’âme du grand dieu.

Quand un taureau venait à mourir, l’âme passait dans un autre, et Apis revivait.

Mythe d’Hermopolis. — À Hermopolis, Aschmounéin, en Moyenne-Égypte, le dieu suprême et créateur était Thoth, à tête d’ibis. Ce dieu passa vite au second rang et dut se contenter de paraître sous les traits de la lune, d’être le remplaçant de Râ, le taureau parmi les étoiles. Plus tard il devint le scribe des dieux, le juge dans le ciel, l’inventeur des paroles divines, c’est-à-dire des hiéroglyphes, il apprit aux hommes la langue et l’écriture, le calcul, la médecine, toute science et toute sagesse.

Cette fonction lui vint peut-être de ce que la lune servait alors par ses phases aux notations du temps. Thoth n’était pas resté seul, il avait produit de sa bouche quatre dieux qui s’adjoignirent plus tard quatre déesses. On eut ainsi une ennéade hermopolitaine à l’exemple de celle d’Héliopolis. Mais les huit dieux secondaires n’eurent jamais un caractère individuel saillant et tranché.

On savait à peine leurs noms et on les appelait simplement les Huit, de sorte qu’Hermopolis, la ville d’Hermès, c’est-à-dire de Thoth, fut à cause d’eux la ville des Huit, Shmoun, d’où l’arabe Aschmounéin.

Mythe de Thèbes. — À Thèbes, en Haute-Égypte, capitale du Moyen et du Nouvel Empire, trône le célèbre Amon. La doctrine de Thèbes est au fond semblable à celle d’Héliopolis, mais comme elle est beaucoup plus récente et qu’elle est connue par un grand nombre de documents, elle s’offre à nous plus développée et plus élevée.

Amon, comme Atoum, est le dieu primordial qui a tout créé et tout organisé, il est le roi des dieux, le maître suprême des hommes, il se confond avec le soleil et s’appelle Amon Râ. Divers groupements se formèrent autour de lui, le plus important est une triade composée d’Amon, de la déesse Mout et leur enfant Chons, dieu lunaire. À cette triade considérée comme un seul tout, on essaya de rattacher les huit dieux héliopolitains issus d’Atoum, de manière à former une ennéade.

Celle-ci elle-même s’augmenta de nouvelles divinités, et finit par s’incorporer tous les grands dieux d’Égypte, associés entre eux et distribués en neuf groupes.

Amon Râ suivit le sort de Thèbes et des grandes dynasties, il est certainement le dieu égyptien qui reçut le plus d’honneurs. C’est à lui qu’était dédié ce temple gigantesque de Karnak auquel travaillèrent toutes les générations égyptiennes et qui était digne de figurer parmi les sept merveilles du monde. C’est à son sujet, comme nous le verrons, que s’éleva le plus haut la pensée religieuse des anciens Égyptiens. Sous les grandes dynasties, afin de donner plus de prestige au Pharaon, on imagina une théogonie consistant dans l’union d’Amon avec la reine pour donner naissance au souverain. Amon entrait ainsi dans la vie de la société et prenait une part considérable dans la direction des affaires humaines.

Le culte de ce dieu subit une sérieuse éclipse sous le règne du Pharaon Aménophis IV, de la XVIIIe dynastie. Pour des raisons uniquement politiques, en particulier pour se soustraire à l’influence des prêtres d’Amon et établir une plus grande unité dans toute l’Égypte, ce roi entreprit une immense réforme religieuse : il décida la suppression pure et simple de l’ancien culte et la création d’un culte nouveau qui aurait pour objet unique le disque solaire.

Plus d’ennéade, ni de triade, il n’y aura qu’un seul dieu, le soleil. Le puissant monarque ne s’en tint pas aux paroles, il mit la main à l’œuvre. Il fit marteler le nom d’Amon sur tous les monuments publics, changea son nom personnel d’Aménophis, offrande d’Amon, en celui de Khouniaton, génie du soleil, et, pour être plus sûr de réussir, il transféra la capitale de Thèbes à l’endroit appelé aujourd’hui Tell-el-Amarna. Ce n’était qu’une bourrasque.

Les Égyptiens restaient attachés aux dieux de leurs pères. À la mort d’Aménophis IV, une puissante réaction ramena la cour à Thèbes et rétablit le culte d’Amon.

Parmi les autres dieux, il faut encore citer Horus d’Edfou, dieu solaire dont l’emblème est le disque ailé représentant l’astre au moment où, vainqueur de ses ennemis, il s’élance dans les airs ;
Khnoum d’Éléphantine, que les gens du pays, dont la grande industrie était la poterie, aimaient à se figurer sous les traits d’un potier moulant le monde et les hommes sur son tour. Dans une inscription grecque, datée du règne de Claude, Khnoum, appelé alors Khnoub, est identifié à Amon, le dieu suprême de Thèbes.

(Revue biblique, 1908, p. 264.)

Les déesses principales sont, outre celles qui ont déjà été nommées, Hathor, Neith, Bastit, Sochmit, Maât. Hathor n’est au fond qu’une autre forme de Nout, déesse du ciel, forme plus connue et plus populaire, qui éleva cette déesse au premier rang parmi ses comparses et en fit la représentante divine des femmes. Son emblème à l’origine était une vache qu’on dessinait soutenue par Shou, constellée comme le firmament et portant la barque solaire.

Hathor était aussi l’œil de Râ et la déesse de l’Ouest, debout sur la montagne escarpée de l’Occident où elle recevait le soleil à son coucher.

Neith est la plus grande déesse de la Basse-Égypte, elle était honorée surtout à Saïs. D’après une de ses statues, qui est au Vatican, elle est « la mère qui enfante le soleil et qui enfanta la première avant qu’il n’y eût d’enfantement ». L’arc et les flèches qu’elle tient en main lui donnent un caractère guerrier.

Bastit et Sochmit sont fréquemment associées ;
la première, avec sa tête de chatte, le sistre en main, un panier au bras, préside à la danse, à la musique, aux jeux ;
la seconde, la puissante, avec sa tête de lionne surmontée du disque, se plaît dans les combats et les guerres. Enfin Maât n’est autre chose que la déification de la vérité et de la justice.

III. Idées des Égyptiens sur la nature des dieux

Pas de zoolâtrie pure. — Longtemps on n’a su des Égyptiens que ce qu’en racontaient les auteurs grecs ;
volontiers on faisait d’eux de grands adorateurs d’animaux. Ils élevaient avec grand soin, pensait-on, des crocodiles, des cynocéphales, des chats, et ils leur rendaient tous les hommages de la divinité. Il faut ici distinguer les temps. À la dernière époque, c’est-à-dire à partir du VIIe siècle, il y eut en effet un certain culte des animaux, et nous en dirons un mot plus loin ;
mais on ne voit rien de pareil aux époques précédentes, dans les plus beaux jours de l’Égypte, dans les plus amples manifestations de l’esprit religieux. On ne peut signaler que le culte du bœuf Apis à Memphis et d’un autre taureau appelé Mnévis à Héliopolis ;
ces animaux n’étaient d’ailleurs honorés qu’à cause des relations intimes qu’on leur attribuait avec une divinité invisible distincte d’eux-mêmes.

Cependant, à toutes les époques, on trouve, dans le panthéon égyptien, des animaux, des dieux à tête d’animaux, ce qui choquait particulièrement le sens esthétique des Grecs. Thoth a une tête d’ibis, Amon une tête de bélier, Horus une tête de faucon, Khnoum une tête de bélier, Anubis, le dieu introducteur des morts, une tête de chacal, Sobk, le dieu des eaux, le dieu d’Ombos et surtout du Fayoum, une tête de crocodile ;
la plupart des déesses ont une tête de lionne.

Quelle était la raison de cet affreux hybridisme ? Les égyptologues n’en donnent pas tous la même explication. Voici la plus vraisemblable. À l’origine, chacune des tribus errantes qui vinrent s’établir dans la vallée du Nil avait sa religion et son culte, le culte d’un animal spécial dont on portait l’image sur une perche ;
c’était l’enseigne, le signe de ralliement de toute la tribu. En outre chacune de ces tribus avait son dieu.

Il y avait la tribu du faucon, qui adorait Horus, la tribu de l’ibis, qui adorait Thoth, la tribu du bélier, qui adorait Amon. Quels rapports reliaient l’animal au dieu, et comment les deux en vinrent-ils à s’amalgamer et à ne former qu’un seul tout ? Ce n’est pas clair.

Probablement, lorsque les tribus se furent fixées et eurent construit des villes, lorsque, unifiées et incorporées dans un seul royaume, sous un seul chef, elles construisirent des temples et voulurent représenter leur dieu sous une forme sensible, elles choisirent comme emblème l’animal plus ou moins sacré qui les avait guidées dans leur marche. C’était à la fois conserver sa religion et un semblant d’indépendance politique. L’animal, cessant d’être signe de ralliement, devint un signe religieux.

Le faucon descendit de sa perche, où il ne servait plus à rien, et sa tête fut installée sur les épaules d’Horus. Le dieu ainsi bâti résumait en lui toute la vie du clan. On conserva d’autant plus volontiers aux dieux ces traits personnels que c’était pratiquement le seul moyen possible de les distinguer.

Polythéisme. — Jusqu’à quel degré les Égyptiens se sont-ils élevés dans la connaissance de la divinité ? Notons d’abord que durant une si longue période, plus de quatre mille ans, les idées ont dû nécessairement changer, se modifier, évoluer, qu’elles n’étaient pas invariablement les mêmes pour les plusieurs millions d’hommes qui peuplaient la vallée du Nil.

Il est bien évident que prise dans son ensemble, à toutes les époques connues, la religion égyptienne est un pur polythéisme, qu’elle a même une tendance très marquée à l’idolâtrie, je veux dire, à s’arrêter aux éléments matériels, aux phénomènes sensibles. La pluralité des dieux est un fait, elle est partout, sur tous les monuments, dans tous les textes, elle couvre la surface de l’Égypte, elle s’étale dans tous les temples et sur tous les tableaux.

Le peuple la professe et les prêtres l’enseignent ouvertement. On ne trouverait pas une expression qui la blâme, la rejette, la condamne, qui affirme clairement l’obligation de croire en un seul dieu, qui donne le moindre encouragement, le moindre éloge à ceux qui y croient, qui énonce la plus légère désapprobation de ceux qui proclament la pluralité. Le polythéisme a régné sur l’Égypte ancienne comme sur la Chaldée et sur l’Assyrie.

Ce polythéisme n’était certainement pas l’idolâtrie grossière qui s’arrête aux statues de bois et de pierre, il s’adresse habituellement à des dieux suprasensibles supposés intelligents et puissants, mais bien souvent aussi il s’attache aux éléments visibles et en premier lieu au soleil. N’était-ce pas le culte du soleil matériel qu’Aménophis IV avait voulu imposer à tous ses sujets ? Sans doute, on donne à l’astre des attributs supérieurs, divins, la vie, l’intelligence, l’omniscience, la toute-puissance, on en fait le créateur et le maître de toutes choses, mais ces attributs, on ne parvient pas toujours à les dégager de la matière, et on les conçoit difficilement réalisés ailleurs que dans cet astre, si beau, si brillant, si bienfaisant, cet astre qui, pour l’Égyptien, est la merveille du monde visible, et qui semble ne rien avoir au-dessus de lui. L’idolâtrie, sans caractériser la religion égyptienne, en est pourtant un des traits secondaires.

Lueurs monothéistes. — Ces deux points importants, ces deux empreintes de l’erreur étant hors de doute, recherchons si dans toute cette religion, que vécurent plusieurs millions d’hommes, ne jaillit jamais l’étincelle de vérité, si dans ces ténèbres épaisses ne brilla jamais l’éclair qui découvre le vrai Dieu, recherchons si les théologiens ne s’élevèrent pas à la conception d’un Dieu unique, infini, immatériel, s’ils n’énoncèrent pas des principes qui logiquement menaient au monothéisme.

Pour qui lit les textes sans parti pris, il ne peut y avoir aucun doute dans l’affirmative. Voici un extrait d’un hymne à Amon :

Le dieu auguste, le maître de tous les dieux, Amon Râ, l’âme auguste qui fut au commencement, le grand dieu qui vit de vérité, le dieu du premier cycle qui a enfanté les dieux des autres cycles et par qui sont tous les dieux, le un unique qui a fait tout ce qui existe quand la terre a commencé d’être à la création, aux enfantements mystérieux, aux formes innombrables, et dont on ne peut savoir l’accroissement… maître souverain de l’être, tout ce qui est existe parce qu’il est, et quand il a commencé d’être, rien n’était que lui ;
dès la première aube de la création, il était déjà le disque solaire, prince des splendeurs et des radiances, celui dont l’apparition donne vie à tous les hommes. (D’après Naville, op. laud., p. 23.)

On dit aussi d’Amon Râ :

Il ordonna, et les dieux naquirent. Les hommes sortirent de ses yeux et les dieux sortirent de sa bouche. Il est celui qui fit l’herbe pour les troupeaux et l’arbre fruitier pour les hommes ;
celui qui crée ce dont vivent les poissons dans le fleuve et les oiseaux sous le ciel, celui qui met le souffle dans l’œuf, nourrit le fils du ver, et produit la substance des moucherons ainsi que des vers et des puces ;
celui qui fait ce qui est nécessaire aux souris dans leurs trous et qui nourrit les oiseaux sur tous les arbres. C’est par amour pour lui que vient le Nil, lui, le doux, le bien-aimé, et à son retour les hommes vivent. Et ce chef de tous les dieux a cependant le cœur ouvert à celui qui l’invoque. Il protège le craintif contre l’audacieux, aussi est-il aimé et vénéré de tout ce qui existe, si haut soit le ciel, si vaste la terre, si profonde la mer.

Les dieux s’inclinent devant ta majesté et exaltent leur créateur. Ils sont en allégresse à l’approche de celui qui les a engendrés : sois loué, disent les fauves, sois loué, dit le désert. Ta beauté conquiert les cœurs. (D’après Adolf Erman, La religion égyptienne, traduction Vidal, p. 87, 88.)

Malgré beaucoup d’incohérences, est-ce qu’il ne ressort pas de ce tableau la figure d’un Être suprême qui a tout créé, toutes les choses et tous les dieux, d’un Être que tout adore, même les dieux ? N’en fallait-il pas conclure que lui seul méritait les adorations des hommes ? Nombreux sont les hymnes qui répètent les mêmes idées, sous les mêmes formes. Nulle part, certes, on ne dit qu’il n’y a qu’un seul vrai Dieu et que tous les autres sont faux, mais ces autres sont l’œuvre d’un premier, et ce premier est seul, seul non seulement dans chaque ville en particulier, à Memphis, à Thèbes, mais seul sur toute la surface de l’Égypte, seul au ciel. C’est le même qui est partout sous différents noms. « Il est l’Amon qui réside en toutes choses, ce dieu vénéré qui était dès le commencement. C’est d’après ses desseins qu’existe la terre.

Il est Phtah, le plus grand des dieux, celui qui devient un vieillard et qui se rajeunit comme un enfant, dans une durée éternelle. » (D’après Naville, op. laud., p. 125.) Ailleurs le même dieu est identifié avec Atoum d’Héliopolis, avec Thoth d’Hermopolis.

Voici une profession de foi curieuse et significative, inscrite sur un cercueil de la XXIIe dynastie et mise dans la bouche d’un défunt nommé Pétamon :

« Je suis un qui devient deux, je suis deux qui devient quatre, je suis quatre qui devient huit, je suis un après celui-là, je suis Khopri dans Hait-Berhorou, je suis Osiris dans Khouit, je suis Hâpi engendré de Phtah, je suis ce créateur Râ père de Shou ! » (G. Maspero, Recueil de travaux, vol. XXIII, 1901, p. 196.) Malgré cette haute conception de la divinité, les Égyptiens restèrent pratiquement polythéistes, ils conservèrent dans leur Olympe toute une armée de dieux auxquels ils élevèrent des temples, dressèrent des statues, offrirent des sacrifices.

Comme les autres païens de l’antiquité ils ont mérité les reproches de l’Apôtre. (Rom., I, 21.)

Quant à leurs sentiments religieux, la fermeté de leurs convictions, leur respect de la divinité, leur confiance en elle, la spontanéité de leurs hommages, l’empressement à faire leurs offrandes, leur fidélité aux cérémonies sacrées, aux pratiques cultuelles, en un mot l’observation effective de la religion, tout cela nous semble animé de la plus grande loyauté et de la plus profonde sincérité.

C’est le ton général de toute leur littérature religieuse ;
à peine peut-on y relever un ou deux textes qui trahissent le doute et l’indifférence et qui invitent à jouir de la vie présente et de ses plaisirs sans s’occuper de l’avenir.

IV. Légende d’Isis et d’Osiris

Parmi les nombreuses légendes qui germèrent autour des dieux, aucune n’eut plus de succès que celle d’Osiris et d’Isis. Nous ne pouvons l’omettre ici, car elle remplit la religion égyptienne et elle est le fondement des croyances sur la vie future. Cette légende est racontée par Plutarque dans son De Iside et Osiride, mais elle se trouve en détail sur les monuments égyptiens les plus anciens.

Osiris, fils d’Atoum Râ, avait pour femme Isis. Il gouverna autrefois la terre, après Râ, son père, et enseigna aux hommes la doctrine du bien et la pratique de la vertu. C’était le meilleur de tous les rois ;
il rendit son peuple heureux, lui procura tous les biens de la terre et fit régner partout la paix et la justice. Or, Set, frère d’Osiris, poussé par la jalousie ou par un autre motif que la légende ne dit pas, résolut de le renverser et de le mettre à mort.

La fidèle Isis, au courant de ce projet criminel, réussit pour un temps à déjouer les trames de Set ;
mais le rusé compétiteur finit par triompher, il s’empara d’Osiris, le mit en pièces et jeta ses débris à la mer ou aux quatre vents du ciel. Isis, dépouillée de tous ses droits, humiliée, éplorée, se mit, la douleur dans l’âme, à rechercher les restes d’Osiris, et elle n’eut de repos qu’alors qu’elle les eut trouvés.

Alors s’agenouillant avec sa sœur Nephthys, elle exhala sa plainte : « Viens à ta demeure, viens à ta demeure, ô dieu On ! viens à ta demeure, toi qui n’as pas d’ennemis. Ô bel adolescent, viens à ta demeure où tu me verras ! Je suis ta sœur que tu aimes, tu ne dois pas l’écarter de moi.

Ô beau jeune garçon, viens à ta demeure… Je ne te vois pas, et, cependant, mon cœur plein d’angoisse va vers toi et mes yeux souhaitent ardemment te voir… Viens à celle qui t’aime, qui t’aime, toi, Ounofré, le bienheureux ! Viens à ta sœur, viens à ta femme ;
viens à ta femme, toi dont le cœur a cessé de battre ! Viens à la maîtresse de ta maison. Je suis ta sœur de la même mère, ne reste pas loin de moi.

Les dieux et les hommes ont leurs visages tournés vers toi et tous ensemble te pleurent… Je t’appelle et je pleure, et mes cris et mes pleurs montent jusqu’au ciel, mais tu n’entends pas ma voix et je suis cependant ta sœur que tu aimais sur la terre ;
hors moi, tu n’aimais aucune autre, mon frère, mon frère ! » (D’après Erman, op. laud., p. 49.)

Et le plus grand des dieux eut pitié d’Isis, il envoya un de ses enfants, Anubis, qui embauma et inhuma Osiris. Alors Osiris commença de revivre, non pas sur cette terre, mais dans l’autre monde où il devint dieu, roi et juge des morts. Cependant sur terre il eut un vengeur dans la personne de son fils posthume, Horus.

Horus, élevé au milieu de mille dangers par sa mère Isis, obligé de demander asile au désert pour échapper aux poursuites de l’implacable Set, Horus grandi détrôna le tyran et ceignit la couronne d’Égypte.

Ce qui fit le succès de cette légende, c’est le fond humain qui la constitue : amour de la justice chez Osiris, fidélité conjugale et tendresse maternelle chez Isis, piété filiale chez Horus, et plus haut encore, récompense du juste dans un monde meilleur, triomphe final de la justice sur l’iniquité, de la vie sur la mort.

III. L’homme et ses destinées

1. Immortalité de l’âme

Pour les Égyptiens, l’homme était composé d’un corps, d’une âme et d’un autre élément qu’ils appelaient ka et qu’on a bien nommé en français le double. Dans les tableaux, en effet, il est souvent représenté en arrière de l’individu sous des traits identiques qui semblent en faire une réplique atténuée. La nature, le rôle de cet élément est ce qu’il y a de plus obscur.

On le concevait comme une sorte de génie invisible ou d’ombre qui accompagne chaque personne, ou peut-être réside en elle, qui naît avec elle, mais qui lui survit et qui, après la mort, continue à s’intéresser au corps et à l’âme.

Quoi qu’il en soit du ka, qu’on le regarde comme distinct de l’âme, ce qui est l’opinion commune des égyptologues, ou comme identique, ce qui est très difficile, il est absolument certain et admis de tous que les Égyptiens avaient la croyance la plus ferme à l’existence d’une autre vie, par suite à la survivance d’une partie essentielle de l’homme. Cette croyance est ce qu’il y a de plus saillant, de plus vigoureusement en relief dans l’âme égyptienne.

Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les monuments et la littérature funéraires. La Chaldée, l’Assyrie, la Grèce se glorifient de leurs temples, mais s’il y a quelque chose d’unique au monde, de spécial à la vallée du Nil, c’est bien ces tombeaux gigantesques que sont les pyramides, ces hypogées creusés verticalement dans le roc à 20 et 26 mètres de profondeur, comme à Saqqarah, ou taillés dans la montagne à 200 mètres de pénétration, comme à Thèbes ;
c’est encore ces momies si bien préparées qu’elles ont traversé 4 000 ans et sont aussi bien conservées aujourd’hui que lorsqu’elles sortirent des mains des embaumeurs.

Pourquoi tous ces travaux, tous ces soins, toutes ces précautions, si rien de l’homme ne survivait pour en jouir, pour en recueillir les fruits dans une durée auprès de laquelle les jours mortels ne comptaient pas ? En trouvera-t-on une raison suffisante dans l’orgueil, la vanité goûtée à l’avance, d’avoir un tombeau impérissable, une chair incorruptible ? Quelle qu’ait été l’influence de ce sentiment, quelle qu’ait été la part de l’habitude acquise, là n’est certainement pas la source du principe lui-même, de ce principe impérieux qui domine la sépulture égyptienne, il faut à tout prix préserver le corps de la corruption, lui conserver l’intégrité de ses membres.

Ce principe ne pouvait naître que de la croyance à une vie d’outre-tombe, quelles que fussent les conditions de cette vie.

Au reste, les documents écrits sont explicites et ne laissent subsister aucun doute. Le plus important de ces documents est le Livre des morts. C’est un des textes les plus anciens qu’on connaisse, il remonte jusqu’aux premières dynasties et on le trouve gravé sur les tombeaux de la dernière époque. Il était si populaire et si utile dans l’autre vie que chacun voulait l’emporter avec soi dans la tombe.

Donner à un défunt un exemplaire complet du livre, au moins la copie des parties essentielles, c’était lui rendre un des services les plus signalés. Or, non seulement ce livre affirme expressément l’immortalité de l’âme, par exemple au chapitre XLIV où il est dit : « Je ne meurs pas une seconde fois dans le monde inférieur » (Le Page Renouf, The Egyptian Book of the Dead, London, 1904, p. 101), mais par sa nature, par son but même, il la suppose, il l’exige, au point que, sans cette croyance, il n’aurait aucune signification, aucune raison d’être.

En effet, c’est un recueil de divers morceaux destinés à instruire l’âme de tout ce qu’elle doit accomplir dans l’autre monde, incantations à faire, prières à réciter, formules à prononcer devant les dieux et les génies gardiens des demeures souterraines, canaux à franchir et moyens d’avoir une barque, sentiers à suivre pour arriver aux champs du bonheur, avec le plan des endroits les plus difficiles, le portrait des ennemis les plus redoutables, bref un vrai guide, un guide illustré du monde inférieur.

Quel que soit le nom qu’on donne à cette partie de l’homme qui continue à vivre, ou plutôt qui vit d’une vie nouvelle, il est certain que c’est une continuation, une prolongation de la personne ;
c’est le même individu qui existait sur terre, qui existe encore et prononce des paroles comme celles-ci maintes fois répétées : « c’est moi, un tel, je suis debout, je vis, j’ai tous mes membres, je me recommence ».

La croyance à une autre vie est donc un des points les mieux établis de la religion égyptienne. Suivons le défunt dans cette phase nouvelle.

2. Le jugement

Immédiatement après la mort, le défunt subit un jugement devant Osiris et quarante-deux autres juges assesseurs. Cette scène du jugement est célèbre, elle est reproduite sur presque tous les papyrus funéraires, conservés en grand nombre et qui ne sont autre chose que des copies plus ou moins étendues du Livre des morts.

Osiris, le dieu des morts, est assis sur son trône ;
à ses côtés se tiennent, sceptre en main, les quarante-deux juges ;
devant lui est posée une balance ;
dans un plateau est une feuille droite symbole de la justice ;
dans l’autre, le cœur du défunt ;
Anubis, le dieu qui avait inhumé Osiris, fait la pesée du cœur ;
Thot, le secrétaire des dieux, inscrit le résultat ;
dans un coin, un cerbère pour faire exécuter la sentence. En avant, le défunt assiste à la scène.

Il n’y assiste pas impassible, il parle, il proclame son innocence, et c’est alors qu’a lieu ce qu’on appelle la confession négative.

Transporté à ce moment suprême où va se décider son sort éternel, l’Égyptien perçoit avec distinction tous les cris de sa conscience, il distingue avec clarté toutes les obligations de cette loi morale qui est écrite au fond de son être, ces obligations il ne les met pas en doute, il en sent vivement toute la gravité, il comprend qu’à les enfreindre on mérite un châtiment, qu’à les observer on mérite une récompense, et qu’il n’y a qu’un seul moyen de salut, c’est d’être juste et innocent. Aussi lui fait-on proclamer alors sa parfaite innocence. La confession négative nous donne la mesure de la morale égyptienne :

Hommage à toi, grand dieu, seigneur de justice !
Je suis venu à toi, ô mon maître,
j’arrive pour voir ta beauté.
Je te connais,
je connais le nom des quarante-deux dieux
qui sont avec toi dans la salle de justice,
qui vivent des artisans du mal,
qui dévorent leur sang,
au jour du règlement devant Ounnofer (Osiris).
Me voici, j’arrive à toi.
Je t’apporte la justice,
j’ai écarté toute faute.
Je n’ai pas commis d’iniquité envers les hommes,
je n’ai pas tué ma parenté.
Je n’ai pas dit le mensonge au lieu de la vérité,
je n’ai conscience d’aucune trahison,
je n’ai rien fait de mal,
je n’ai pas exigé, comme prémices de chaque jour,
plus de travail qu’il en était fait pour moi.
Mon nom n’est pas venu dans la barque du dieu
qui est au gouvernail,
je ne suis pas transgresseur des volontés divines,
je ne suis pas un rapporteur,
je ne suis pas un détracteur,
je n’ai pas fait ce que détestent les dieux,
je n’ai indisposé personne contre son supérieur,
je n’ai fait souffrir personne de la faim,
je n’ai pas fait verser de larmes,
je n’ai pas tué,
je n’ai pas ordonné de tuer,
je n’ai causé de souffrance à personne,
je n’ai pas volé les offrandes des temples,
je n’ai pas diminué les pains des dieux,
je n’ai pas ravi les dons des morts,
je ne suis pas adultère,
je n’ai rien fait d’impur dans le sanctuaire du dieu local,
je n’ai pas augmenté ni amoindri le boisseau de blé,
je n’ai pas faussé la mesure de la coudée,
je n’ai pas raccourci la mesure des champs,
je n’ai pas pesé sur le fléau de la balance,
je n’ai pas faussé l’aiguille de la balance,
je n’ai pas enlevé le lait de la bouche de l’enfant,
je n’ai pas chassé le bétail de son herbage,
je n’ai pas pris au filet les oiseaux des dieux,
je n’ai pas pêché les poissons dans les étangs des dieux,
je n’ai pas détourné l’eau en son temps,
je n’ai pas empêché le courant de passer,
je n’ai pas éteint le feu en son temps,
je n’ai pas frustré le Cercle divin de ses offrandes,
je n’ai pas éloigné les bestiaux des propriétés divines,
je n’ai pas arrêté un dieu quand il sort,
je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur.

(Le Page Renouf, The Egyptian Book of the Dead, chap. 125, London, 1904, p. 212-214.)

Le défunt s’adresse ensuite aux juges assesseurs, invoque chacun en particulier, déclare de nouveau son innocence, reprend en partie sa confession négative, affirme qu’il a accompli tous les actes d’un bon Égyptien :

Vous, dieux, soyez loués ;
je vous connais et je sais vos noms ;
que je ne tombe pas sous votre glaive ;
ne dites à ce dieu, vous qui êtes de sa suite, rien de mauvais contre moi ;
dites la vérité sur moi au seigneur de tout ce qui est, car j’ai fait en Égypte ce qui est juste, je n’ai pas injurié le dieu, et le roi actuel n’eut pas à s’occuper de moi.

Soyez loués, ô dieux, qui êtes dans la salle des deux vérités, dont le corps ne contient aucun mensonge et qui vivez de vérité… Sauvez-moi de Bebon qui vit des entrailles des grands, au jour du grand règlement des comptes, voyez, je viens à vous sans tache de mal, sans péché… je vis de vérité et je me nourris de la vérité de mon cœur. J’ai fait ce que les hommes disent et qui satisfait les dieux, j’ai contenté les dieux avec ce qui leur agrée, j’ai donné du pain à l’affamé, de l’eau à celui qui avait soif, des vêtements à qui était nu et un bac à qui n’avait pas de bateau, j’ai fait des offrandes aux dieux et des largesses funéraires aux glorifiés (les morts).

(D’après Erman, op. laud., p. 147, 148.)

Ainsi les Égyptiens tenaient pour certain que toutes les actions humaines reçoivent une sanction dans l’autre vie. C’est là un fait qu’il est impossible de contester et que personne ne conteste en effet. Cette croyance est nettement affirmée sous le Nouvel Empire et même sous le Moyen Empire, ce qui nous mène près du troisième millénaire avant Jésus-Christ.

Avant ces derniers temps on n’en avait pas de traces claires dans les documents antérieurs au Moyen Empire, et plusieurs égyptologues avaient émis l’hypothèse que l’idée de la sanction était inconnue des Égyptiens primitifs.

Or, on a découvert, il y a quelques années, un mastaba de la sixième dynastie portant des inscriptions qui donnent des fragments de la confession négative et parlent explicitement du jugement : « Je serai jugé par le dieu grand, maître de l’Occident, dans l’endroit où se trouve le vrai » ;
ou d’après des variantes, « dans le lieu où l’on juge ». En conséquence, le défunt fait son panégyrique : « Je n’ai point dit de mensonges devant le jury, je n’ai point fait de faux serments. » (Jean Capart, Chambre funéraire de la VIe dynastie, 1906, p. 23 et pl. III.)

L’idée de la sanction se trouve donc sous l’Ancien Empire, elle semble être une idée primitive des Égyptiens.

3. La rétribution

Le sort du méchant

Le jugement achevé, Osiris prononçait la sentence. Cette sentence n’était pas la même pour tous, elle décernait le bonheur aux justes et condamnait le pécheur à d’affreux tourments. Sur le sort des méchants, les textes disent fort peu de chose, c’était un objet trop lugubre pour attirer l’imagination des Égyptiens.

Pour les fautes légères, on imagina, au moins à un certain temps, une sorte de purification par le feu, après laquelle le défunt était admis parmi les bienheureux. C’est ce qui ressort clairement de quelques exemplaires du Livre des morts, conservés au Musée du Louvre. La scène qui représente le pèsement de l’âme « est suivie de la vignette du bassin de feu, gardé par quatre cynocéphales : c’étaient les génies chargés d’effacer la souillure des iniquités qui auraient pu échapper à l’âme juste et de compléter sa purification ». (Emmanuel de Rougé, Description sommaire des salles du Musée Égyptien, nouvelle édition refondue par P. Pierret, Paris, 1873, p. 102.)

Le défunt soumis à cette épreuve était juste, à proprement parler, et il était compté parmi les justes, mais le pécheur, le vrai pécheur avait à souffrir des tourments autrement horribles. Parfois il était condamné à devenir la proie vivante de monstres affreux qui lui suçaient le sang, lui déchiraient les chairs et lui dévoraient les entrailles ;
parfois aussi il était contraint d’entrer dans le corps d’un porc, de revenir sur terre et d’y vivre misérablement.

Le sort des justes

Ici encore, malgré une grande abondance de textes, la pensée égyptienne reste très vague et très flottante. C’est toujours pour l’homme pur et innocent un immense bonheur dont il jouit dans une parfaite sécurité en compagnie des autres bienheureux sous les regards des dieux, mais ce bonheur a été conçu de bien des façons. Il serait hors de propos ici d’étudier en détail l’éden égyptien dans son origine, son développement et ses diverses phases. Il suffira d’en indiquer les traits généraux. On peut ramener à deux types d’édens les descriptions que fournissent les documents.

Le premier, le plus ancien, celui qui semble avoir dominé jusqu’au Nouvel Empire, est simplement un décalque de la vie terrestre dans un monde qu’on plaçait sous terre, ou bien derrière la montagne d’Occident où disparaissait le soleil, ou bien dans des îles Fortunées de la Méditerranée.

C’est une vie humaine, mais avec l’immortalité, sans peines ni douleurs, une vie idéale telle que la rêvait tout Égyptien : de grandes propriétés, de riches moissons, d’immenses troupeaux, de nombreux serviteurs, une rivière poissonneuse, des parties de pêche et de chasse, bref toutes les distractions et tous les plaisirs honnêtes du corps. Le second, plus élevé, est, dans son essence, la vie avec les dieux, surtout auprès du dieu suprême, auprès de Râ, le dieu soleil.

Le défunt pur et juste comme Osiris, s’appelant lui-même du nom d’Osiris, est admis dans la société divine, il y reçoit une vie nouvelle, supérieure à la vie terrestre. Le lieu même où se trouvait cet éden varie suivant les époques. Des textes indiquent d’abord la barque du soleil. Là est Râ ou Amon Râ avec toute sa cour. À l’origine, seuls les rois étaient, semble-t-il, admis dans le cortège divin, les simples mortels devaient se contenter du premier éden.

Plus tard tous les justes purent aspirer au même bonheur. Les textes parlent surtout d’une vague région souterraine qui est le vrai royaume des morts, les Champs Élysées des Grecs. C’est un mélange de l’éden sensuel et de l’éden contemplatif.

Le juste est admis auprès des dieux, il peut les contempler, leur parler même familièrement, mais il reste libre de ses mouvements, il sort et il rentre quand il veut, il va se promener sur terre, il cultive ses champs, il fait des parties de barque, il jouit de voir passer le soleil dans sa course nocturne, en un mot il a tout ce qu’il peut désirer.

Il est curieux de noter que ce bonheur suprême n’est pas donné au juste immédiatement après le jugement. Avant d’y arriver il doit passer par une longue série d’épreuves, triompher de nombreux ennemis qui lui barrent la route, traverser un labyrinthe de salles obscures gardées par des monstres horribles. Tout cela est décrit en détail dans le Livre des morts, et c’est pour cette raison qu’il était si important d’avoir en main un exemplaire de ce livre.

Résurrection

Les Égyptiens croyaient-ils que le corps serait un jour rendu à la vie ? Si l’on cherche une explication à cette coutume si générale de la momification, à ces mille précautions prises pour préserver le corps de la corruption et le conserver intact aussi longtemps que possible, il faut nécessairement admettre que dans la pensée égyptienne il était d’une certaine utilité au défunt de sauvegarder l’intégrité de ses membres physiques.

Mais quelle était la nature exacte de cette utilité, c’est ce que les textes ne disent pas clairement. Pensait-on que l’âme devait se réunir à son corps et que seuls les corps momifiés auraient un jour cette faveur ? Croyait-on que la corruption détruisait tout espoir d’une nouvelle vie ? Voici à ce sujet le texte le plus clair du Livre des morts. C’est le chapitre 89, intitulé : « Chapitre que l’âme est unie au corps » :

Ô toi qui portes ! Ô toi, coureur, qui résides dans ton donjon, toi grand dieu ! Accorde que mon âme puisse venir à moi de quelque endroit qu’elle habite !

Mais s’il y a un délai à m’apporter mon âme, tu trouveras l’œil d’Horus se dressant ferme contre toi, comme ces gardiens toujours vigilants qui résident dans Amenti, cette terre où il y a des milliers de réunions.

Que mon âme soit prise, ainsi que le Khou qui est avec elle, en quelque endroit qu’elle habite. Dépiste cette âme qui est à moi, parmi les choses au ciel et sur la terre, partout où elle habite.

Mais s’il y a un délai à me faire voir mon âme et mon ombre, tu trouveras l’œil d’Horus se dressant fort contre toi. (Le Page Renouf, p. 157, 158.)

La vignette qui accompagne ce chapitre représente la momie étendue sur son lit, et au-dessus d’elle l’âme sous forme d’oiseau à tête humaine, la regardant et déployant ses ailes. Sans se tromper beaucoup, on peut dire que les Égyptiens ont eu idée que le corps pouvait ressusciter dans certaines conditions, mais que cette idée est restée vague et n’est jamais devenue une croyance ferme à une résurrection universelle.

IV. Fin de la religion égyptienne

1. Décadence et zoolâtrie

À la fin du Nouvel Empire, l’Égypte entre dans une voie de décadence. Les nombreuses révolutions qui bouleversent alors ce pays jusqu’à son incorporation à l’empire romain ont leur contre-coup dans la religion. Au contact des étrangers, le bloc ancien peu à peu se désagrège.

Sous la XXVIe dynastie, l’épée victorieuse de quelques vaillants soldats, les Pharaons Psammétique, Néchao, Apriès, rétablit pour un temps l’unité politique et jette au dehors quelques reflets de gloire ;
c’est une période de renaissance dans les arts et dans la religion. Les artistes reviennent avec succès aux anciennes méthodes. Les prêtres veulent aussi faire revivre les institutions antiques.

Mais le niveau des idées a considérablement baissé, et, on ne sait trop sous quelles influences, l’élan qui pousse les âmes aux pratiques religieuses aboutit simplement à la zoolâtrie. Les animaux que les anciens avaient plus ou moins mêlés à leur culte, comme symboles ou manifestations de la divinité, montent sur les autels et, s’ils n’en chassent pas complètement les dieux, ils les relèguent au second plan.

Serpents, crocodiles, oiseaux, chats, béliers sont traités comme des êtres sacrés, respectés autant et plus peut-être que les statues d’Amon Râ ou d’Osiris, embaumés, momifiés, inhumés avec des honneurs divins. Et ce mouvement, qui débute sous la XXVIe dynastie, va en progressant jusqu’à l’époque romaine. Il n’y a rien d’exagéré dans ce que raconte Hérodote à ce sujet. Les découvertes modernes l’ont pleinement confirmé.

C’est en nombre incalculable que sont revenus à la lumière les animaux sacrés, gratifiés d’un luxe de sépulture qu’autrefois seuls les riches personnages pouvaient se payer.

On en trouve d’immenses cimetières à côté des anciennes nécropoles des seigneurs et des rois ;
les chats sortent des fosses par centaines de mille, bien enveloppés dans leurs bandelettes d’où émerge une tête desséchée, des familles de crocodiles surgissent des cavernes et des trous, portant parfois dans leur sein de précieux papyrus qui ont servi à les bourrer, les ibis, les éperviers, les serpents, les poissons s’échappent des cruches éventrées et foisonnent dans les décombres.

Il semble que les hommes de ces générations, victimes de la plus étrange aberration d’esprit, apportaient plus de soin et de scrupule à la sépulture d’un chat qu’à celle de leur père et de leur mère.

C’est aussi à la même époque qu’apparaissent dans les tombeaux ces nombreuses statuettes en terre émaillée qu’on a appelées les répondants. Aux anciennes idées religieuses sur l’autre vie, restées foncièrement les mêmes, un nouvel élément s’est ajouté. On croit que les défunts, comme les vivants, sont soumis à la corvée, et pour y échapper on n’a rien trouvé de mieux que de se substituer des remplaçants. Le dieu qui prétendait les obliger à piocher, à labourer, à moissonner, à porter de l’eau et du sable, pouvait bien, pensaient-ils, animer un individu de terre, lui inspirer un souffle de vie, et pourquoi n’accepterait-il pas la substitution ? Il fallait donc emporter avec soi un nombre suffisant de ces remplaçants à bon marché, destinés à répondre au nom du vrai défunt et à exécuter tous les travaux commandés.

Est-il nécessaire de faire remarquer que cette conception accuse une nouvelle chute dans la décadence morale et religieuse.

Sous les Ptolémées, cette décadence se précipite, malgré l’éclat et la pompe des cérémonies officielles. Les nouveaux souverains de l’Égypte ont compris quel parti ils pouvaient tirer de la religion nationale pour étayer leur pouvoir, et ils s’en font un instrument de règne. Non seulement ils lui laissent toute sa liberté, mais ils s’appliquent à en rehausser le prestige.

Ils respectent les prérogatives de la classe sacerdotale, prennent part aux processions et aux rites sacrés, restaurent les temples et les enrichissent des décors les plus somptueux. La plupart des sanctuaires encore debout en Égypte sont l’œuvre des Ptolémées. En retour le peuple ne ménage pas son respect à ces dignes successeurs des Pharaons, les prêtres leur décernent les honneurs divins comme au beau temps des Ramsès et des Thoutmès.

Et cependant ces brillantes manifestations ne sont qu’un mouvement de surface, il y manque cette spontanéité, cette sincérité qui vient de l’intime des âmes, les grandes idées religieuses ont décidément déserté les esprits. L’Égypte entière s’enfonce de plus en plus dans la fange du culte zoolâtrique. Par un renversement des rôles, l’animal n’est plus le serviteur de l’homme, c’est l’homme qui est le serviteur de l’animal.

Il faut se laisser piquer par les serpents, dévorer par les crocodiles, plutôt que de leur causer le moindre mal en cherchant à se défendre. Un Romain tue un chat par mégarde, il est mis à mort par le peuple (Diodore, I, 84). Les habitants du nome cynopolite (Moyenne-Égypte) prennent et mangent un certain poisson vénéré par les habitants du nome d’Oxyrhynque, ceux-ci leur déclarent une guerre à mort, et prennent et égorgent le chien adoré par les cynopolites (Plutarque, De Iside et Osiride, 72).

On nourrit à grands frais les crocodiles dans les lacs sacrés (Strabon, XVII, 38).

L’auteur du livre de la Sagesse, qui vivait à Alexandrie au milieu du second siècle avant Jésus-Christ, qui était donc lui-même témoin de pareilles horreurs, n’avait à faire aucun effort d’imagination quand il disait des Égyptiens : « En punition des pensées extravagantes, fruit de leur perversité, qui les égaraient et leur faisaient adorer des reptiles sans raison et de vils animaux, vous leur envoyâtes une multitude de bêtes stupides ;
pour leur apprendre que ce qui sert à l’homme pour pécher sert aussi à son châtiment. » (Sap., XI, 15, 16.) Ces reproches, les générations contemporaines de l’Exode les avaient mérités, car elles aussi avaient un culte exagéré pour les animaux, emblèmes des dieux, mais ils s’adressent à bien plus juste titre à ces Égyptiens des six derniers siècles, qui s’abaissèrent aux pratiques les plus dégradantes du fétichisme animalier.

Telle était la religion du peuple. Était-elle aussi celle de la classe supérieure ? À Alexandrie et dans les autres villes où dominait l’élément grec, il semble bien que le monde pensant et lettré se détachait insensiblement des anciennes croyances, ou plutôt qu’il tendait à les moderniser, c’est-à-dire à les gréciser. Les Grecs, c’était alors la science, la philosophie, la civilisation. L’attrait qu’on ressentait pour eux se portait aussi sur leur religion. Aussi voit-on alors les dieux de l’Olympe entrer dans la société antique des dieux héliopolitains et thébains, Jupiter trôner dans les temples à côté d’Osiris et d’Amon, Aphrodite à côté d’Isis.

Avec la marche des idées, on oublie même les anciennes divinités nationales, on n’en retient qu’un petit nombre, Osiris, Isis, Horus, Thoth, encore a-t-on soin de les transformer, de les dépouiller de leurs formes rigides et hiératiques, de les délivrer de la gaine qui les emprisonnait, pour leur donner un peu de l’aisance et de la souplesse hellénique.

Horus devient Harpocrate, sorte de bambino qui s’amuse à aller à cheval sur le bélier ou sur l’oie, les animaux sacrés d’Amon, qui aime à tenir le doigt sur la bouche, ce qui l’a fait surnommer le dieu du silence, qui se déguise parfois en homme vêtu à la grecque, portant un panier au bras ou la corne d’abondance. Sa mère Isis est également obligée, pour se faire accepter, de prendre les allures d’Aphrodite. Osiris doit s’effacer à Alexandrie devant le grand Sérapis ou se fondre avec lui.

Sérapis est un dieu de Sinope, apporté à Alexandrie par Ptolémée II, sur la foi d’un songe, et richement installé dans un temple au milieu de la ville. Il reste le dieu favori des Alexandrins jusqu’à leur conversion au christianisme. Au premier siècle de l’ère chrétienne, la religion égyptienne est un mélange d’éléments grecs et égyptiens.

2. Rapports avec le judaïsme

Depuis la captivité de Babylone, l’Égypte fut pour les Juifs le lieu de refuge. Déjà en 587 ceux que Nabuchodonosor a laissés en Palestine commencent le mouvement. Après avoir mis à mort le gouverneur Godolias, ils s’enfuient au delà du désert, pour échapper à la fureur du grand roi, et vont s’établir à Memphis, à Daphné, à Migdol, au pays de Phaturès (Jer., XLIII, 7 ;
XLIV, 1).

Les découvertes de ces dernières années nous ont fait connaître une puissante colonie juive fixée dès le sixième siècle au fond de l’Égypte, à Assouan. Avant même la conquête de Cambyse (525), cette colonie était assez développée et assez riche pour se construire un temple superbe dans l’île d’Éléphantine. Ce temple, détruit et incendié par les Égyptiens adorateurs du dieu Chnoum, l’an 14 de Darius (407), fut réédifié quelques années plus tard.

Sous les Ptolémées, le nombre des Juifs établis à Alexandrie s’élève à cent mille, et au temps de Vespasien il atteint un million dans l’Égypte entière. Outre le temple d’Éléphantine, ils en ont un autre en Basse-Égypte, construit par le grand prêtre Onias avec l’aide de Ptolémée Philométor, probablement à Tell-el-Yahoudié, près de Chibin-el-Kanâter.

Quelles influences religieuses s’exercèrent dans un sens ou dans l’autre, pendant ces six siècles ? Se fit-il quelque compénétration du judaïsme et du paganisme, ou bien les deux religions restèrent-elles étrangères l’une à l’autre ? À vrai dire, nous n’avons aucun document précis sur cette question, et il faut la trancher surtout par des considérations générales.

En effet, remarquons d’abord qu’aucun des deux cultes n’était à cette époque en voie de formation, qu’ils avaient leur doctrine et leurs cérémonies depuis longtemps déterminées et réglées, il est donc à présumer que chacun continua à garder ses propres usages.

Au reste, les Juifs n’étaient pas sympathiques aux Égyptiens. C’est par jalousie ou rivalité que les prêtres du dieu Chnoum firent détruire le temple d’Éléphantine. À Tell-el-Yahoudié, les fils d’Israël ne se mêlaient pas aux païens, ils occupaient des quartiers à part. Ils n’avaient d’ailleurs pas l’esprit de prosélytisme et attendaient de Dieu seul cette conversion des nations que les prophètes avaient annoncée. On ne trouve quelque trace de l’influence juive que dans la magie. Là, dans des grimoires où fourmillent les termes les plus exotiques, apparaissent des souvenirs bibliques. Un magicien parle de « Moïse devant lequel (Dieu) se manifeste sur la montagne ». Une amulette porte l’inscription Iao Sabaoth (Erman, La religion égyptienne, p. 817, 819).

Il serait pourtant exagéré de dire qu’au point de vue des idées la séparation fut aussi tranchée que le culte, et qu’il n’y eut aucune action réciproque. Dans les documents découverts à Assouan en 1904, on voit les Juifs prononcer sans scrupule le nom de Jahvé, jurer à la fois et sur le même ton par une divinité égyptienne et par Jahvé.

D’autre part, les grands événements qui s’accomplirent sous les Ptolémées, la traduction des Saintes Écritures qui, commencée vers 285, dura plus de cent ans, la composition de ce livre magnifique de la Sagesse, attirèrent nécessairement sur la communauté juive d’Alexandrie l’attention du monde savant, et plus d’un païen voulut prendre connaissance de ces fameux livres qu’on disait inspirés de Dieu.

Hymne au soleil ;
Psaume CIV

Dans son History of the Ancient Egyptians, Breasted met en parallèle le psaume CIV célébrant la création, et l’hymne triomphal d’Aménophis IV (vers 1400 a. J.-C.), il ne conclut d’ailleurs à aucun emprunt ni d’un côté ni de l’autre. (A History of the Ancient Egyptians, London, 1908, p. 243.)

La ressemblance entre ces deux chants est purement accidentelle.

Splendeur du Soleil. — Hymne.

Tu te lèves brillant à l’horizon du ciel,
disque vivant et la vie recommence ;
Tu brilles à l’horizon de l’Orient.

Tu remplis la terre de tes bienfaits.
Tu es beau, grand, étincelant, élevé au-dessus du monde,

Tes rayons enveloppent les terres,
Tu les embrasses dans ton amour,

Tu es éloigné et les rayons sont sur terre.
Tu es dans les hauteurs et le jour est la trace de tes pieds.

La Nuit. — Hymne.

Tu te couches à l’horizon de l’Occident,

La terre est dans les ténèbres comme dans la mort :
Les hommes se couchent dans leurs demeures.
Les têtes sont couvertes, leur nez bouché,

L’œil ne voit plus le voisin.
Ils prennent toutes leurs affaires,
Elles sont sous leur tête,

Ils sont sans connaissance.
Les lions sortent de leurs repaires,

Les reptiles mordent,
la terre est en silence,

Leur auteur s’est couché dans son horizon.

Le Lever. — Hymne.

La terre s’illumine, tu te lèves à l’horizon,

Ton disque brille et ramène le jour.
Il chasse les ténèbres, tu répands tes rayons,

Les deux pays (Égypte) sont en fête.
Les hommes s’éveillent, ils sont sur pied.

Tu les excites, ils lavent leurs membres.
Ils prennent leur habit, ils saluent ton lever,

La terre entière est à son travail.

Les Eaux. — Hymne.

Les barques voguent au Nord et au Sud également,
Toute voie est ouverte à ton apparition,

Les poissons dans le courant dansent devant toi.
Tes rayons pénètrent la grande mer.

Psaume CIV, 1-4.

Jéhovah, mon Dieu, tu es infiniment grand,
Tu es revêtu de majesté et de splendeur !

Il s’enveloppe de lumière comme d’un manteau.

Il déploie les cieux comme une tente,

Dans les eaux du ciel il bâtit sa demeure,

Des nuées il fait son char.

Il s’avance sur les ailes du vent,

Des vents il fait ses messagers,

Des flammes de feu ses serviteurs.

Psaume CIV, 20-21.

Il a fait la lune pour marquer les temps

Et le soleil qui connaît l’heure de son coucher,

Il amène les ténèbres et il est nuit ;
Aussitôt se mettent en mouvement toutes les bêtes de la forêt.

Les lionceaux rugissent après la proie

Et demandent à Dieu leur nourriture.

Psaume CIV, 22-23.

Le soleil se lève, ils se retirent,
Et se couchent dans leurs tanières.
L’homme sort alors pour sa tâche
Et pour son travail jusqu’au soir.

Psaume CIV, 25-26.

Voici la mer, large et vaste :

Là fourmillent sans nombre

Les animaux petits et grands ;

Là se promènent les navires
Et le léviathan que tu as fait pour se jouer dans les flots.

3. Rapports avec le christianisme

Il est certain que le Christianisme se répandit en Égypte dès le Ier siècle, et qu’au IIIe la majorité de la population égyptienne était chrétienne ;
il est certain aussi qu’au Ve siècle encore les païens étaient assez nombreux dans la vallée du Nil, et que le culte d’Isis subsista dans le temple de Philæ jusqu’au VIe siècle.

Cette conquête de l’Évangile se fit-elle sans aucune réaction de la part du paganisme ancien ? N’y eut-il aucun compromis entre les deux religions, aucune infiltration païenne dans la nouvelle foi et le nouveau culte ? Pour ce qui est de la foi elle-même, on peut l’affirmer sans aucune hésitation. L’Évangile fut reçu partout comme la vraie lumière de l’esprit, le libérateur des âmes, il fut reçu dans son intégrité, et aucun élément étranger n’en vint ternir la pureté.

C’est si vrai que les nouveaux chrétiens, pour posséder plus sûrement la doctrine apostolique, adoptèrent les mots mêmes qui exprimaient en grec les principaux dogmes, alors qu’ils avaient des termes équivalents dans leur langue nationale. C’est absolument sans aucune preuve qu’on a accusé les chrétiens d’Égypte de n’avoir pris du christianisme que la surface et d’être restés païens au fond de l’âme. Pendant la persécution de Dioclétien, leur sang a coulé à flots pour la foi ;
on ne meurt pas en témoignage de ce qu’on ne croit pas.

Quant à certains détails de culte, à certaines pratiques par elles-mêmes indifférentes, on ne saurait affirmer qu’en passant au christianisme les nouveaux convertis n’en aient point apporté. N’en fut-il pas ainsi partout, à Antioche comme à Éphèse, à Corinthe comme à Rome ? Ces pratiques, telles que la célébration de certaines fêtes, la manière d’ensevelir les morts, étaient des usages anciens profondément ancrés dans les mœurs, on ne pouvait les supprimer d’un seul coup. On ne fait pas du jour au lendemain table rase de tout son passé. C’est peu à peu qu’en Égypte, comme ailleurs, se sont formés les usages chrétiens. Est-il étonnant que dans les nécropoles on trouve les chrétiens ensevelis à côté des païens ? M. Naville a exhumé dans le temple de Deir-el-Bahari, à Thèbes, des momies qui, à côté d’emblèmes païens, portaient des symboles chrétiens, la coupe et l’épi, le pain et le vin. (La religion des anciens Égyptiens, p. 266.)

Mais ces momies étaient-elles celles de convertis, ou de païens à religion éclectique, comme il y en avait tant à cette époque de transition ? D’ailleurs, serait-il certain que leurs possesseurs étaient chrétiens, on peut en conclure tout au plus la persistance d’anciens usages et non la fusion des deux cultes. Les nouveaux convertis ne prennent pas tous des noms grecs et continuent à s’appeler de noms indigènes, Pachôme, Horsiési, Schenoudi.

Mais la religion tient-elle dans le nom ? On a trouvé à Chéras une figurine représentant un berger qui porte un agneau sur les épaules à la manière du Bon pasteur ;
cette figurine était mêlée à d’autres qui sont nettement païennes. (Erman, op. laud., p. 318.)

Admettons que nous ayons là un vrai Bon pasteur, ce qui est assez probable ;
on ne pourra en déduire autre chose sinon que les deux religions ont coexisté en Égypte, fait historique depuis longtemps établi pour les six premiers siècles du christianisme.

Le gnosticisme est-il sorti de la religion égyptienne ? On l’a dit. (Naville, op. laud., p. 267.) Mais on voudrait en avoir la moindre preuve. Les grands gnostiques Alexandrins que nous connaissons, Basilide et son fils Isidore ;
Valentin et toute son école, Héracléon, Ptolémée, Théodote, Axionikos ;
Carpocrate, n’étaient pas des Égyptiens, c’étaient des Grecs, imbus de la culture hellénique, nourris à la fois de la doctrine des Saintes Écritures et de la philosophie de Platon.

Que savaient-ils des systèmes religieux d’Héliopolis, de Memphis ou de Thèbes ? Que pouvaient-ils en savoir, à une époque où ces vieilles croyances, écrites dans des textes désormais inintelligibles, ne survivaient que dans des pratiques fétichistes grossières ou dans les grimoires des magiciens ? Au reste, on cherche en vain quelque élément égyptien dans les portraits de la gnose et dans les hiérarchies des éons.

On sait que le culte d’Isis, de Sérapis et de quelques autres divinités égyptiennes, en grand honneur à Alexandrie, se répandit avec quelque succès en Europe, spécialement en Grèce et en Italie. Isis, la déesse mystérieuse, exerçait une grande attraction sur les âmes dégoûtées de la religion officielle et éprises de nouveautés. Elle avait un temple à Rome, à Pompéi, à Bénévent, à Malcésime sur le lac de Garde.

On a trouvé des statues d’Isis et les inscriptions funéraires de ses dévots en Syrie, en Asie Mineure, à Délos, à Athènes, dans le nord de l’Afrique, en Espagne, en France, en Allemagne et même en Angleterre. Julien fit frapper des monnaies aux effigies d’Apis et d’Anubis. Au temps de Tertullien, il n’y avait pas une province du vaste empire qui ne payât son tribut d’hommages aux dieux égyptiens. (Tertull., Adv. Nationes, II, 8, P. L., I, 696.)

Il est bien évident que ces cultes, mêlés à tant d’autres, n’eurent aucune influence sur le christianisme, qu’ils n’apportèrent aucune entrave à sa diffusion, qu’ils contribuèrent plutôt, en favorisant le syncrétisme, à détacher les esprits de la religion d’État et à les préparer à la réception de la vérité.

Les livres hermétiques

Les derniers tenants de l’ancienne religion égyptienne sont les auteurs des livres appelés hermétiques. On désigne sous ce titre un ensemble d’écrits, moitié religieux, moitié philosophiques, composés en grec dans les premiers siècles de l’ère chrétienne et attribués à Hermès Trismégiste.

Les auteurs sont tous inconnus ;
ils se sont abrités derrière la grande autorité d’Hermès Trismégiste, nom grec du dieu égyptien Thot, ainsi appelé à cause de son rôle d’inventeur des lettres et des sciences. Ces écrits comprennent : 1° un traité divisé en quatorze sections sous le titre général Poimandrès, pasteur des hommes ;
il peut être daté du IIe siècle de notre ère.

C’est tantôt un discours prononcé par Poimandrès, tantôt un dialogue entre Hermès et Asclépios ou entre Hermès et son fils Tat ;
2° un autre traité appelé discours d’initiation ou Asclépios, conservé seulement en latin ;
c’est un dialogue entre Hermès et Asclépios, composé sous le règne de Constantin ;
3° un livre, à l’état fragmentaire, intitulé La Vierge du monde, considérations philosophiques sous forme d’instructions données par Isis à son fils Horus ;
4° un certain nombre de fragments conservés par les écrivains ecclésiastiques, Stobée, S. Cyrille, Lactance, Suidas. Ce ne sont que les débris de la littérature hermétique, qui semble avoir été immense.

On s’accorde à reconnaître dans ces écrits l’œuvre de philosophes égyptiens influencés à la fois par le christianisme, sur le point de triompher en Égypte, et par la philosophie grecque qui dominait alors dans le milieu païen d’Alexandrie. « On peut dire que les livres hermétiques appartiennent à l’Égypte, mais à l’Égypte fortement hellénisée et à la veille de devenir chrétienne.

On ne trouverait pas dans un véritable Grec cette adoration extatique qui remplit les livres d’Hermès ;
la piété des Grecs était beaucoup plus calme. Ce qui est encore plus étranger au caractère grec, c’est cette apothéose de la royauté qu’on trouve dans quelques livres hermétiques et qui rappelle les titres divins décernés aux Pharaons et plus tard aux Ptolémées. » (Ménard, Hermès Trismégiste, p. XXIV.)

Ce n’est pas un simple plaidoyer en faveur de la religion pharaonique, ni un exposé de cette religion ;
c’est un système nouveau, une combinaison de divers éléments, une fusion des croyances communes aux chrétiens et aux païens, en un mot le syncrétisme de toutes les idées philosophiques et théologiques qui se disputèrent le monde égyptien avant le triomphe définitif du christianisme. Les livres hermétiques « représentent bien l’opinion commune de cette population alexandrine si mêlée, sans cesse tiraillée en sens contraires par des religions de toute sorte, et faisant un mélange confus de dogmes hétérogènes ». (Ménard, loc. cit., p. CX.)

Le fond de la doctrine hermétique est le monothéisme juif, avec un mélange d’idées platoniciennes et une tendance panthéistique. Cette doctrine est néanmoins assez pure pour avoir mérité les éloges des Pères. « J’estime aussi, dit S. Cyrille (Contra Julianum, I, P. G., LXXVI, 547), digne de mémoire l’Égyptien Hermès auquel ses contemporains, comme marque d’honneur, décernèrent, dit-on, le titre de trois fois grand (Trismégiste) et que quelques-uns assimilent au légendaire fils de Jupiter et de Maia. Bien que prêtre et passant sa vie dans les temples des idoles, cet Égyptien eut, en partie du moins et dans une certaine mesure, les mêmes idées que Moïse. »

Lactance en parle à peu près dans les mêmes termes (De falsa relig., I, 6, P. L., VI, 136) : « Hic scripsit libros, et quidem multos, ad cognitionem divinarum rerum pertinentes, in quibus majestatem summi ac singularis Dei asserit, iisdemque nominibus appellat quibus nos Deum et Patrem. » Au reste, comme pour les philosophes grecs, les Pères pensaient qu’Hermès, dont ils faisaient un personnage historique ancien, avait emprunté ses connaissances sur Dieu aux Hébreux pendant leur séjour en Égypte. La vérité est en effet que les livres hermétiques doivent à la religion révélée le meilleur de leur doctrine, et que le christianisme n’a subi en rien leur influence. — À consulter : L. Ménard, Hermès Trismégiste, traduction complète précédée d’une étude sur l’origine des livres hermétiques, Paris, 1866.

Bibliographie

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E. Amélineau, La morale égyptienne, quinze siècles avant notre ère. Étude sur le papyrus de Boulaq, n° 4, Paris, 1892 ;
G. Steindorff, The Religion of the Ancient Egyptians, London, 1905 ;
G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient classique, I, Paris, 1896 ;
Études de Mythologie et d’Archéologie, Paris, 4 vol., 1898-1900 ;
Causeries d’Égypte, Paris, 1907 ;
Wiedemann, Religion of Egypt (Dict. de Hastings, Extra-volume, 176-197, 1904) ;
Die Religion der alten Ägypter, 1890 ;
Brugsch, Religion und Mythologie der alten Ägypter, 1888-1890 ;
Lanzone, Dizionario di mitologia egizia, Torino, 1881-1886 ;
W. Budge, The Gods of the Egyptians, or Studies in Egyptian Mythology, 2 vol., London, 1904 ;
The Egyptian Heaven and Hell, 3 vol., London, 1905 ;
P. Pierret, Le Livre des morts des anciens Égyptiens, Paris, 1907 ;
Le panthéon égyptien, Paris, 1881 ;
Le Page Renouf, The Egyptian Book of the Dead, London, 1904 ;
Ph. Virey, Religion de l’ancienne Égypte, Paris, 1909.

A. Mallon, S. J.

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