540 INTENTION.
Son étude vient dans le traité de l’acte humain en tant qu’il procède immédiatement de la volonté. Elle forme l’objet de la question 12 dans la Prima-Secundae.
L’intention est le troisième acte de la volonté portant sur le bien, antérieurement aux actes de la volonté qui portent sur les moyens.
Par rapport à ce qui est la fin, nous avons trois actes de la volonté : le simple vouloir; la fruition; et l’intention. Chacun de ces trois actes présuppose à sa manière un acte de l’intelligence; car la volonté ne peut rien vouloir qu’autant que son objet lui est présenté par la raison. Dans le simple vouloir, l’intelligence montre à la volonté son objet sous la raison d’aimable. Dans la fruition, elle le lui montre sous la raison d’un bien possible à obtenir et qui doit combler toutes ses aspirations, tous ses désirs, en les reposant. Dans l’intention, elle montre la fin comme le terme que des moyens proportionnés servent à atteindre, et qui demande, pour être atteint, la mise en œuvre de ces moyens.
Il suit de là que la parfaite éducation de la volonté surtout en ce qui est de l’intention, dont tout le reste ensuite va dépendre, comprend deux choses. La première est la fixation du terme ou du but à atteindre, et du chemin qui y conduit. Cette première chose relève de l’intelligence. Toutefois, même là, une grande part revient à la volonté. Il faut, en effet, que les affections de la volonté soient pures, pour que l’intelligence ne risque pas d’être fâcheusement influencée dans la détermination du but et du chemin à prendre. Aussi bien, à ce titre, l’intention requerra en même temps que la lumière et la clarté du regard, la pureté des affections et du goût.
Mais, de plus, et ceci est d’une importance souveraine, il faut, pour que l’intention existe formellement, une impulsion, ou mieux, un élan de la volonté. L’intention est formellement cela : un élan. Il faut, sans doute, que cet élan soit dirigé; mais la direction de l’élan n’est pas l’élan lui-même. Or, l’intention est un élan. Dans la mesure où cet élan, d’ailleurs bien dirigé, sera fort, puissant, irrésistible, dans cette mesure-là on aura une vie morale d’héroïsme et de sainteté. Si l’élan est nul, ou s’il est faible, s’il est mou, hésitant, la vie morale ne sera que tiédeur et torpeur : elle se traînera dans la nullité ou la médiocrité. Nous disions, à propos de l’acte de fruition, qu’il devait être fomenté d’une manière intense; car il est le foyer où doivent s’alimenter les autres actes de la volonté. Le premier de ces actes qui vient s’alimenter à ce foyer, est l’acte d’intention. Il se distingue de la fruition; mais il en dépend essentiellement. Parce qu’il en dépend, il ne saurait exister sans elle ni avoir une vertu qu’il ne puiserait pas dans ce foyer. Mais parce qu’il 541 s’en distingue, il ne suffira pas d’accroître la fruition pour avoir du coup l’intention dans toute sa perfection. Il faudra, d’une façon spéciale, discipliner la volonté, ou, plutôt, l’exercer à vouloir fortement. Dans l’acte de simple vouloir, la volonté veut complaisamment; dans l’acte de fruition, elle veut délicieusement; dans l’acte d’intention, elle doit vouloir puissamment, fortement, irrésistiblement (VI, 350, 351; I-II, 12, 1).
L’intention, qui est l’impulsion vers le but, n’inclut pas nécessairement la continuité absolue du mouvement. Il y a, sans doute, une impulsion initiale, et qui demeure toujours virtuelle, assurant, par là, l’unité du mouvement, vers le but suprême et dernier; mais sous cette impulsion initiale et toujours virtuelle, peuvent et doivent exister des impulsions particulières, successives, vers des buts particuliers, dont l’un se distingue formellement de l’autre comme chacun se distingue formellement du but dernier, qui, cependant, les commande tous et dirige toute la marche (VI, 353, 354; I-II, 12, 2).
L’intention n’est pas limitée à une seule fin. Elle ne porte pas seulement sur la fin dernière, bien qu’elle porte toujours sur elle au moins virtuellement. Elle peut porter aussi, d’une manière expresse, sur les fins intermédiaires. Toutefois, elle ne portera jamais sur plusieurs de ces fins, simultanément, à moins que ces fins ne soient subordonnées entre elles, ou qu’elles ne se trouvent réunies par quelque lien commun, en telle sorte que l’intelligence puisse les saisir comme ne formant qu’un tout et les présenter ainsi à la volonté (VI, 357; I-II, 12, 3).
Nous avons vu qu’il est de l’essence de l’intention de porter sur la fin, en tant que cette fin est un terme auquel on aboutit en suivant une certaine marche. Il en résulte que la marche à suivre pour aboutir à ce terme, tombe, elle aussi, en quelque sorte, sous l’acte d’intention. Mais comment cette marche à suivre tombe-t-elle sous l’acte d’intention? L’acte d’intention porte-t-il directement et immédiatement sur elle, ou bien seulement d’une façon médiate et indirecte? Est-ce un seul et même acte qui porte sur la fin et sur les moyens; ou faut-il reconnaître là deux actes distincts subordonnés entre eux? (VI, 357).
Les moyens qui doivent conduire à la fin sont toujours connotés, au moins d’une façon vague et en général, dans l’acte d’intention. Mais ils ne constituent pas, en tant qu’ils sont ainsi voulus dans la volition de la fin, un objet de volonté spécial et distinct amenant un acte nouveau, autre que l’acte même d’intention. Ils n’amèneront cet acte nouveau qu’au moment où la volonté se portera, en vertu même de son acte d’intention, sur les moyens en tant que tels, non plus par mode de connotation et de conséquence, mais premièrement et directement (VI, 360; I-II, 12, 4).
L’intention, au sens propre et selon qu’elle implique une visée consciente, se proposant d’obtenir telle fin en prenant des moyens adaptés à cette fin, est le propre exclusif des êtres raisonnables. Elle est le dernier acte de la volonté portant sur la fin elle-même, mais sur la fin sous sa raison de fin et en tant qu’elle implique un certain ordre de moyens destinés à la faire obtenir (VI, 362, 363; I-II, 12, 5).
Voir articles : Acte humain. Fruition. Élection.