536 HAINE.
Considérée en elle-même, la haine est un des onze mouvements de l’appétit sensible concupiscible appelés du nom de passions. Saint Thomas l’étudie dans la Prima-Secundae, question 29.
Si la haine est possible, c’est parce qu’il peut y avoir lutte ou opposition entre ce qui constitue le bien respectif des divers êtres. Par où l’on voit que la haine suppose nécessairement la division. L’unité et la haine s’opposent irréductiblement. Mais où la division commence et dans la mesure où elle s’accuse, pourvu toutefois qu’elle n’aille pas jusqu’à la diversité et qu’elle suppose encore quelque chose de commun ou des points de contact, la haine devient possible et peut grandir indéfiniment, selon le degré de lésion, réelle ou apparente, que le bien de l’un peut causer au bien opposé et incompatible de l’autre. En telle sorte que l’objet et la cause de la haine est toujours un certain bien, mais qui se trouve avoir raison de mal par rapport au sujet où se trouve la haine. Et de même que l’amour est une complaisance ou une consonance, motivée et causée par la plaisance ou le bien correspondant existant dans l’objet; de même, la haine ou la détestation est une dissonance ou une déplaisance, résultant du caractère du bien discordant ou déplaisant qui existe dans l’objet (VII, 131, 132; I-II, 29, 1).
On ne haït que parce que l’on aime. Si on n’aimait pas, on ne haïrait pas. C’est parce qu’on s’aime soi-même et qu’on se veut du bien qu’on hait tout ce qui s’oppose au bien que l’on se veut. De même, c’est parce qu’on aime son ami et qu’on lui veut du bien, qu’on déteste et que l’on hait tout ce qui s’oppose au bien de cet ami. L’amour est la raison même, toute la raison de la détestation et de la haine (VII, 133; I-II, 29, 2).
Il est essentiel à l’amour de l’emporter sur la haine; car toute haine est commandée par l’amour. Cependant, il est des haines qui l’emportent sur l’amour; mais c’est précisément parce qu’elles sont commandées par un amour plus véhément et plus fort. Car il peut y avoir une infinité d’amours selon la diversité des biens et des natures; et à 537 chacun de ces amours correspond une haine proportionnée. Lors donc qu’il s’agit de comparer l’amour et la haine, c’est par rapport aux mêmes biens et dans le même ordre qu’il les faut comparer. La comparaison, ainsi établie, montrera infailliblement que toute grande haine a pour cause un plus grand amour; et si l’amour est juste, s’il est noble, s’il est saint, plus la haine qui lui correspond sera grande, plus cette haine sera elle-même digne d’admiration et de louange (VII, 137, 138; I-II, 29, 3).
Il n’est aucun être, ni, par suite, aucun homme, qui se haïsse lui-même, pour se haïr, ou voulant se haïr; car il n’est aucun être qui puisse se vouloir du mal directement. Mais l’homme peut se haïr lui-même indirectement, en ce sens qu’il peut se vouloir tel bien qui sera pour lui un vrai mal (VII, 140; I-II, 29, 4).
De soi et à ne prendre que la vérité sous sa raison de vérité, tous les hommes l’aimeraient. Il n’est personne qui pût la haïr, car il est naturel à l’homme d’aimer à connaître la vérité : c’est là son bien par excellence. Mais, pour des raisons particulières et d’à-côté, il arrive qu’en certains cas l’homme n’aime pas la vérité. Et c’est toutes les fois que cette vérité le contrarie dans ce qu’il aime : soit qu’elle porte sur une chose qu’il voudrait ne pas être; soit que la connaissance qu’elle lui donne le tourmente dans ses mauvais projets; soit parce que la connaissance qu’elle donne aux autres lui est odieuse. — Retenons bien ces trois modes dont l’homme peut prendre en haine la vérité. Ils projettent une vive lumière, non seulement sur la conduite particulière des hommes dans leur vie privée, mais aussi sur les procédés et les conclusions de ceux-là mêmes qui aiment le plus à s’autoriser de la critique et de la science dans les controverses orales ou écrites soutenues en public, notamment quand il s’agit de choses religieuses, scripturaires, historiques, philosophiques, théologiques (VII, 143; I-II, 29, 5).
On n’est jamais en colère contre une chose ou contre quelqu’un, sinon pour un fait très particulier qui nous sera survenu en une circonstance très déterminée. On peut, au contraire, haïr certaines choses ou certains êtres, en raison même de leur nature, et sans qu’individuellement nous ayons eu à en souffrir : telle, par exemple, la répulsion instinctive que nous inspire le serpent, ou tout autre animal, qui, par sa nature même, nous déplaît. Et même dans nos rapports avec nos semblables, nous disons, dans un sens moins absolu, mais très réel, qu’il est certaines natures, c’est-à-dire certains états généraux ou certaines manières d’être au physique et au moral, qui ont le don de nous déplaire, de nous inspirer une sorte d’antipathie instinctive et irraisonnée (VII, 146; I-II, 29, 6).
Voir articles : Amour. Passions. Charité : vices opposés.