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DISTINCTION DES CHOSES EN GÉNÉRAL.
Dans la Somme théologique, l’étude de la distinction des choses est l’une des trois subdivisions qui se partagent le troisième grand traité de la Première partie. Toute la première partie s’occupe de Dieu directement : dans sa nature (q. 2-26); dans la procession des Personnes au-dedans de la nature divine (q. 27-43); dans la procession, au dehors, des créatures produites, distribuées, gouvernées par Lui (q. 44-119). La distribution ou la distinction va de la question 47 à la question 102. Saint Thomas considère d’abord la distinction des choses en général (q. 47); puis, la distinction des choses en particulier (q. 48-102).
Il ne s’agit donc ici que de la distinction des choses en général, qui fait l’objet de la question 47.
Les éditions ordinaires de la Somme théologique ne contiennent, pour la question présente, que trois articles : le premier, le second et le quatrième; le troisième manque. On ne trouve ce troisième article que dans le manuscrit 138 de la bibliothèque du Mont-Cassin. L’édition léonine l’a reproduit en note; mais elle n’a pas osé l’insérer dans le texte. Nous croyons cependant qu’il est bien l’œuvre de saint Thomas. Outre, comme nous le verrons, qu’il porte la marque du saint Docteur, il y a encore que l’intégrité de la question l’exige. Saint Thomas se demande d’abord ce qu’il en est de la multitude des choses ou de leur distinction par rapport à Dieu (art. 1); puis, s’Il a constitué toutes choses égales ou s’Il a établi parmi elles l’inégalité (art. 2); troisièmement, et à supposer que les choses soient inégales, si parmi elles se trouve un certain ordre (art. 3); enfin, si ces multiples créatures, inégales et pourtant ordonnées, ne forment qu’un seul tout, un seul monde, ou si elles en constituent plusieurs indépendants l’un de l’autre (art. 4). On le voit, cette question-ci est la question même de l’univers, pris dans son ensemble. De là son importance et son ampleur. C’est un coup d’œil de génie embrassant tout le monde créé d’un seul regard (III, 102; I, 47; sommaire de la question).
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La distinction des êtres et leur multitude n’est pas l’effet du hasard, dans le monde de la création. Elle ne vient pas, non plus, d’une série plus ou moins prolongée de causes secondes, agissant indépendamment de Dieu, et constituant, par leur action, la diversité des êtres dont le monde se compose. Cette diversité et la multitude qui s’ensuit doivent remonter jusqu’à Dieu comme à la cause intelligente et voulante qui a tout disposé, dans l’univers, pour la parfaite représentation de sa bonté à Lui (III, 108; I, 47, 1).
S’il y a inégalité parmi les êtres, même au point de vue de la perfection spécifique, nous n’en devons pas rechercher la raison en des mérites ou des démérites antérieurs; mais uniquement, parce que Dieu, voulant la perfection de son œuvre qui est l’univers, a assigné à chaque être le rôle propre qu’il lui fallait remplir : c’est parce qu’il fallait, pour la perfection de l’œuvre divine, qu’il y eût, dans cette œuvre, des degrés divers (III, 114; I, 47, 2).
Dès l’instant qu’il y a inégalité parmi les créatures; dès l’instant qu’elles ne sont pas sur le même rang et qu’elles n’ont pas le même degré de perfection : il faut qu’il y ait subordination entre elles; que celle qui a moins reçoive de celle qui a plus, et que, par suite, une créature puisse agir et agisse en effet sur l’autre. Cet ordre qui règne parmi les créatures, c’est Dieu qui l’a constitué et c’est de Dieu qu’il découle (III, 119; I, 47, 3).
Sur la question de savoir si tous les êtres créés par Dieu ne forment qu’un seul monde, ou si l’on ne devrait pas plutôt affirmer qu’il doit y avoir plusieurs mondes, étant, semble-t-il, quelque chose de meilleur qu’un seul monde, saint Thomas répond, au corps de l’article : « Nous devons dire que l’ordre même que nous trouvons parmi les choses, telles qu’elles ont été créées par Dieu, prouve l’unité du monde. Et, en effet, ajoute-t-il, le monde actuel est dit un, en entendant cela de l’unité d’ordre, selon que certaines parties sont ordonnées aux autres. Or, tout ce que Dieu a fait est ordonné : les diverses parties sont ordonnées entre elles, et le tout est ordonné à Dieu; c’est, dit saint Thomas, ce que nous avons montré plus haut ». [Il n’a été question de cela, d’une façon expresse, dans aucun des articles vus jusqu’ici; seul l’article précédent a traité de l’ordre du monde. Nul doute, par conséquent, que saint Thomas ne renvoie à cet article.] De ce que tout est ordonné dans l’œuvre de Dieu, ainsi que nous l’avons montré à l’article précédent, « il » en « faut conclure, de toute nécessité, que tout ce qui est appartient à un seul monde. — Ceux-là seuls, remarque saint Thomas, ont pu admettre plusieurs mondes, qui n’ont pas assigné comme cause du monde, une sagesse qui ordonne, mais le simple hasard; ainsi que l’a fait Démocrite, pour qui le monde actuel était le résultat d’un concours fortuit d’atomes, et pareillement une infinité d’autres mondes (III, 121).
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Et à l’ad 2, venant à l’objection précitée, il dit : « Aucun agent ne se propose comme fin la pluralité matérielle » ou numérique; « c’est que la multitude matérielle n’a pas de limite fixe : elle tend, de soi, à l’infini » ou à l’indéfini; « et l’infini » ou l’indéfini « répugne à la raison de fin. [Cf. ce que nous avons dit plus haut, q. 7, au sujet de l’infini.] Or, quand on dit que plusieurs mondes seraient meilleurs qu’un seul, il s’agit là de multitude ou de pluralité matérielle ». Ces divers mondes, en effet, seraient spécifiquement identiques; il n’y aurait entre eux que la distinction numérique ou matérielle. « Un tel mieux n’est pas chose que Dieu ait pu se proposer en agissant; car, pour la même raison, on pourrait dire, s’Il avait fait deux mondes, qu’il eût été mieux qu’Il en fît trois; et ainsi de suite, à l’infini ». Il n’y aurait aucune raison de s’arrêter. — Cette remarque de saint Thomas n’infirme pas, absolument parlant, le sentiment des modernes qui admettent plusieurs planètes semblables à notre terre, plusieurs systèmes solaires et planétaires semblables à notre système, plusieurs voies lactées plus ou moins semblables à la voie lactée ou à l’ensemble de systèmes planétaires qui comprend celui où nous vivons; car on peut dire, dans ce sentiment, que l’ensemble de ces planètes, de ces systèmes, de ces voies lactées, constitue, du moins au point de vue du mouvement et de ce qu’on pourrait appeler « l’harmonie des mondes », quelque chose de plus parfait que chaque système pris séparément. Pourtant, cette perfection n’est guère qu’une perfection d’ordre matériel et numérique. Au point de vue spécifique, tous ces divers mondes reviennent à peu près au même.
Dans le système des anciens, la variété ou la gradation spécifique était plus accusée. Ils n’admettaient qu’un seul monde où tous les êtres se superposaient dans un ordre parfait, depuis la terre où nous vivons et qui, pour eux, était le centre et le lieu infime du monde, jusqu’à ces corps célestes dont la perfection allait s’épurant toujours et d’autant plus qu’on montait davantage vers les sommets, c’est-à-dire vers les dernières circonférences de la grande sphère qui constituait le monde. Dans ce monde, dont aucune partie n’était étrangère à l’autre, et qui toutes devaient se prêter un mutuel secours, en ce sens que les plus parfaites devaient aider les moins parfaites à atteindre leur fin, — il y avait de purs esprits — des corps — et un esprit uni à un corps. Or, c’était à aider ce dernier, comme étant le plus faible, que les esprits et les corps étaient tous ordonnés. Pour cela, il occupait dans l’univers le lieu central. Et comme il doit se perpétuer dans son espèce par voie de génération, autour de lui était la sphère des éléments dont les mouvements et les qualités contraires supportaient le triple règne minéral, végétal et animal. Les premiers êtres qui venaient au secours de l’homme, quant à sa partie corporelle, c’étaient les corps célestes dont tous les mouvements superposés et ordonnés de sphère en sphère avec l’harmonie la plus parfaite servaient à mettre en branle la sphère des éléments, pour y causer les transformations nécessaires à la vie matérielle de l’homme. Quant à sa partie spirituelle, l’homme était aidé par les purs esprits, qui, placés à l’extrême opposé du lieu qu’il habitait lui-même, c’est-à-dire à la circonférence ultime de cette sphère totale qui s’appelait le monde et dont l’homme occupait le centre, pouvaient, à leur gré et sur l’ordre de leur commun Maître et Seigneur, le Créateur de toutes choses, descendre de la région lumineuse qu’ils occupaient, et apporter à l’homme le concours de leurs lumières et de leurs ardeurs. — Mais voilà que dans le ciel avait eu lieu une lutte effroyable. Satan et les anges rebelles s’étaient révoltés contre Dieu. Michel les avait vaincus et précipités au sein de l’abîme, dans les entrailles de la terre — c’est-à-dire au lieu le plus opposé, — avec le triste pouvoir d’en sortir et de tenter l’homme. — L’homme avait succombé. — Dieu avait envoyé son Verbe; — et depuis, plus encore qu’auparavant, la terre qu’habite l’homme, sanctifiée par la vie, la mort et la résurrection du Dieu-Homme, était devenue le point central vers lequel convergeaient toutes les attaques des démons et tous les secours des bons anges, — en attendant le dénouement final. — Et on citait à l’appui les textes de saint Paul : Toutes choses sont pour vous; vous êtes pour le Christ; et le Christ est pour Dieu (Ire Épître aux Corinthiens, ch. III, v. 23); et ces autres de l’Épître aux Hébreux, ch. I, v. 14, où il est dit, en parlant des anges : Ne sont-ils pas tous des esprits au service de Dieu, envoyés comme serviteurs pour le bien de ceux qui doivent recevoir l’héritage du salut?
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On aura remarqué combien parfait était l’accord, dans ce système des anciens, entre les données de la raison philosophique et celles de la foi. Il est bien certain que les données de la foi peuvent parfaitement subsister, même avec le système moderne. Mais l’harmonie ou l’accord est peut-être moins facile à préciser qu’il ne l’était autrefois. Quant à la gradation spécifique des êtres, dont nous parlions tout à l’heure, et que saint Thomas nous disait, ici, dans l’ad secundum que nous commentons, devoir être marquée comme principalement voulue de Dieu, elle était mise en lumière très vive dans le système des anciens; tandis que dans le système moderne, nous l’avons dit, c’est plutôt la multiplication numérique qui paraît en relief. [Cf. sur cette grande question de l’unité du monde et de l’ordre qui y règne, les leçons 15 et 18 du deuxième livre de Coelo et Mundo, dans les Commentaires de saint Thomas sur Aristote; — Cf. aussi la conférence 48e du Père Lacordaire sur le plan de la création, et la conférence du P. Monsabré sur l’harmonie du monde. Le premier appuie surtout sur la perfection formelle ou spécifique; l’autre, sur la perfection matérielle et numérique (III, 122-125; I, 47, 4, ad 2).
Le monde doit être nécessairement un, de l’unité d’ordre, c’est-à-dire que les êtres multiples qui le composent, et dont la perfection s’échelonne à des degrés divers, entraînant un perpétuel commerce d’action et de passion entre ces divers êtres, doivent former ensemble un seul tout, où les parties moins nobles sont ordonnées aux plus nobles, et où toutes ces parties ensemble sont ordonnées, comme à leur fin, à Celui-là même qui est leur commun Principe (III, 126; I, 47, 1-4).