178 Sous son aspect théologique, l’étude des corps est placée par saint Thomas dans la Première Partie de la Somme théologique où il traite de Dieu et de son œuvre. Ils forment l’une des trois grandes catégories ou l’un des trois mondes qui constituent l’univers, œuvre de Dieu : monde des esprits; monde des corps; monde humain où l’esprit est uni au corps. Leur étude va de la question 65 à la question 74.

Nous considérons la créature corporelle en tant qu’elle est l’œuvre de Dieu, selon qu’elle tombe sous l’action de Dieu, la constituant en elle-même et l’amenant au point précis de perfection qu’elle devait avoir quand l’homme paraîtrait. C’est l’histoire du monde matériel, antérieure à l’histoire de l’homme. Cette histoire, ou plutôt cette genèse du monde matériel, nous a été retracée par Dieu Lui-même au début de son Livre, dans le premier chapitre de la Genèse.

179 Saint Thomas s’y réfère immédiatement. Il nous dit que « l'Écriture, quand elle nous marque la production de la créature purement corporelle, note trois » choses, trois «œuvres » de Dieu: «l'œuvre de la création, lorsqu'elle dit (au premier verset): Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre; l'œuvre de la distinction, quand elle dit (au verset 4 et au verset 7): Dieu divisa la lumière des ténèbres, et les eaux qui étaient sous le firmament, des eaux qui étaient au-dessus; enfin, l’œuvre de l'ornementation, quand elle dit (au verset 14): qu'il y ait des luminaires au firmament. — Et voilà pourquoi, ajoute le saint Docteur, dans notre traité de la production de la créature purement corporelle, nous aurons trois choses à considérer: premièrement, l'œuvre de la création (q. 65); deuxièmement, l'œuvre » de la division ou de la séparation et « de la distinction (q. 66-69); troisièmement, l'œuvre de l'ornementation » (q. 70-74). — (IV, 2; I, 65, prolog.).

Œuvre de la création.

L'existence du monde des corps, comme l’existence de tout ce qui est en dehors de Dieu, ne peut s'expliquer que par une action positive de Dieu. C'est à Dieu, comme à son Auteur, que doit remonter le monde de la matière et des corps. S'il est distinct du monde des esprits et s’il lui est inférieur, le monde des corps n’en a pas moins de commun avec lui qu'il est. C'est par là qu’il relève de Dieu, auteur de tout être. Et c'est aussi pour Dieu qu'il a été fait. Car il rentre à titre de partie intégrante, dans le plan de l'œuvre de Dieu et il concourt à faire éclater sa gloire. Nous verrons plus tard, quand nous traiterons de l'homme, ou du gouvernement

divin, et plus encore quand il s'agira

de l'œuvre rédemptrice, comment le monde matériel concourt à la gloire de Dieu. Ce monde matériel ou des corps, si nous le prenons dans son ensemble ou dans ses parties premières et essentielles, n’a pu être produit que par Dieu seul: l’universalité de la matière n’a pu être produite que par voie de création; et l'acte créateur, au sens strict, ne saurait convenir à aucune cause seconde (IV, 24, 25; I, 65, 1-3).

S'il s'agit spécialement de la production des formes corporelles, « ce qui, à proprement parler, devient » ou est fait, dans toute production de choses matérielles, « c’est le composé. Quant aux formes des choses corruptibles, elles ont d'être à un moment et de n'être pas ensuite, sans qu'elles-mêmes soient engendrées ou détruites, mais parce que le composé est détruit ou engendré; c'est qu’en effet les formes n'ont pas l'être, c'est le composé qui l’a par elles »; les formes sont le principe de l'être, mais elles ne sont pas le sujet: c'est le composé; «.or, le devenir et l'être se correspondent: cela même qui est, c'est cela qui devient ou qui est fait » avant d’avoir l'être. « Puis donc que toujours le semblable a pour cause un semblable, nous ne devons pas assigner, comme cause des formes corporelles, une forme immatérielle, mais un composé » de matière et de forme; « c'est ainsi que ce feu est engendré par ce feu. Les formes corporelles seront donc causées, non pas en ce sens qu’elles seraient l'influx d’une certaine forme immatérielle, mais en cette sorte que la matière sera amenée de la puissance à l’acte par un agent composé » lui-même de matière et de forme; c'est un composé matériel qui, en vertu de sa forme et par les qualités actives 180 émanées de cette forme, agira sur la matière pour l’amener à un état qui permettra à cette matière de revêtir une forme semblable à la forme en vertu de laquelle il agit. Non pas toutefois que cette action du composé matériel soit l'unique raison ou l'unique cause expliquant la production du nouvel être. Car « l'agent composé qui est d'ordre corporel est soumis à l'action ou au mouvement de la substance spirituelle créée, ainsi que le dit saint Augustin au troisième livre de la Trinité » (ch. iv); rien n’est isolé dans le monde, œuvre de Dieu: les êtres corporels sont soumis, dans leur action, à l'action des êtres spirituels, qui font partie avec eux d'un seul et même univers. Nous aurons à expliquer tout cela, plus tard, quand nous traiterons ‘du gouvernement divin (q. 106 et suiv.). « Il s'ensuit que les formes corporelles dérivent aussi des substances spirituelles, non pas que ces formes soient influées par elles, mais parce que les substances spirituelles agissent sur les composés matériels qui les produisent. Et, dans un sens ultérieur encore, ces sortes de formes remontent jusqu'à Dieu, comme à leur première cause, puisque c'està Lui que remontent les espèces » ou les idées « de l'intelligence angélique considérées comme les raisons séminales des formes corporelles ». Cette doctrine, indiquée seulement ici par saint Thomas, sera développée et étudiée par lui ex professo dans le traité du gouvernement divin. | Voilà donc comment se doit expliquer, dans le cours normal des choses, la production des formes matérielles: elle est due à l'action immédiate d'agents corporels proportionnés, action d’ailleurs soumise à celle d'agents spirituels supérieurs, qui, eux-mêmes, tiennent de

Dieu, première cause, la vertu par laquelle ils agissent.

Que s’il s’agit, non plus de n'importe quelle production de formes matérielles, mais spécialement de cette première production qui a dû avoir lieu au commencement et dont nous nous occupons à la question actuelle, nous ne pourrons plus raisonner de même. « Dans la première production », en effet, « de la créature corporelle, il n'y a pas à parler d'un passage de la puissance à l'acte sous forme de transmutation »: une telle transmutation présuppose toujours un sujet; et, dans la première production des choses, il n'y avait pas de sujet préalable, puisque la matière première elle-même est le fruit de cette première production. « Il s’ensuit que les formes corporelles, selon que les corps les ont eues dans cette première production, auront été produites par Dieu immédiatement, la matiére ne pouvant ainsi être soumise radicalement qu'à Dieu comme à sa cause propre »: transformer la matière peut appartenir aux causes secondes, même corporelles, ainsi qu’il a été dit; mais informer directement la matière, ou lui donner les premières formes qui l'ont fait être, alors qu'elle n’était pas, doit être le propre exclusif de l'Être créateur. La question se poserait de savoir si l'œuvre marquée dans la Genèse” pour les divers jours dont elle parle, a été chaque fois une œuvre d'information de la matière, ou si l'œuvre d’information n’a eu lieu qu’une fois, dans l'acte créateur proprement dit, les autres œuvres n'étant que des œuvres de transformation. Saint Thomas semblerait supposer ici que chacune des œuyres marquées a été une œuvre d'information. « C'est pour signifier cela », nous dit-il, — savoir: que Dieu a dû 181 Lui-même agir immédiatement — « que Moïse fait précéder chacune des œuvres de ces mots: Dieu dit: que ceci où cela se fasse, pour marquer la formation des choses faite par le Verbe de Dieu, de qui vient, selon saint Augustin (sur saint Jean, traité 1) toute forme, tout ajustement et toute harmonie des parties ». Dieu serait donc l'auteur imimédiat des premières formes spécifiques marquées pour chacune des œuvres successives que Ja Geñèse décrit (IV, 21-23; I, 65, 4).

Ordre de la création à la distinction.

C'est ici, pourrait-on dire, la question des éléments, l’une de celles qui ont été le plus agitées depuis les progrès des sciences d'observation. Les anciens n'admettaient que quatre éléments ou corps simples. En raison des progrès dus à l'analyse chimique, les corps simples ou éléments des anciens furent décomposés en un certain nombre d’autres corps dont plusieurs ont été décomposés à leur tour, sans qu'il soit possible de déterminer, aux yeux des savants, s’il existe une limite fixe au delà de laquelle on ne découvrira plus de nouveaux corps simples. C'est même

pour cela que plusieurs savants se sont:

demandé s’il ne serait pas légitime de supposer qu’à la base de tous les composés qui existent se trouve un unique corps simple dont les transformations expliqueraient tout ce que nous voyons dans le monde de la nature. Nous avons entendu saint Thomas nous dire ce qu'il fallait penser de cette hypothèse. Elle est inadmissible, à ses yeux. Car ce serait anéantir toute distinction substantielle dans le monde des.corps. il n'y aurait plus que des variétés accidentelles d’une même et identique subs-

tance: ou plutôt les divers êtres qui

nous apparaissent dans le monde ne seraient que divers agrégats purement accidentels d’atomes ou de molécules qui seraient identiques en substance. Pour expliquer la diversité des êtres que nous voyons dans le monde et leurs transformations multiples, saint Thomas requiert autre chose que des modifications accidentelles d'une même substance; il en appelle aux transformations substantielles. La vraie science, sur ce point, est en partie d'accord avec lui. Nul n'ignore que les plus écoutés parmi les grands chimistes de notre temps [Cf notamment Berthelot: La Synthèse chimique], en.arrivent à s'exprimer dans des termes identiques à ceux du saint Docteur.

D'autre part, les transformations substantielles ne sont possibles que si l'on admet action et réaction qualitatives d'un corps sur l’autre. Et c'est ici. que la question des éléments ou premiers corps simples s'impose avec une nécessité inéluctable. Pour qu'un corps, en effet, puisse agir sur un autre COFpS, d'une action qualitative, il faut qu’en l'un des deux se trouve une qualité, ou un degré de cette qualité, qui ne se trouvera pas dans l'autre; un corps ne peut être chauffé par un autre corps que si ce dernier est chaud alors que Jui ne l'était pas, ou, du moins, faut-il que cet autre corps soit plus chaud que lui. Dès lors, l'hypothèse d’une substance corporelle unique et identique ne peut plus se soutenir; CaF, évidemment, si la substance était identique dans tous les corps, les propriétés découlant de cette substance le seraient aussi. I faut, pour avoir des propriétés ou des qualités différentes et même contraires, que la substance d'ou ces propriétés découlent soit de nature toute différente.

182 n1

C'est donc, comme nous l'a dit saint Thomas au corps de l’article, pour rendre possibles les transformations ultérieures du monde de la nature, que nous requérons, dans la première constitution de la matière par l'acte créateur, une première diversité foncière distinguant les uns des autres les corps simples ou éléments qui devront agir et réagir les uns sur les autres selon la différence on même la contrariété de leurs qualités actives et passives. Quant à déterminer le nombre et la nature de ces premiers corps simples ou-éléments, la chose est fort difficile, sinon même impossible, dans l'état actuel'de la science. C'est tous les jours, en effet, que l'analyse chimique arrive à décomposer des corps qu'on avait tenus jusque-là pour des corps simples. Aristote, qui n'avait pas à son secours les instruments perfectionnés de nos savants chimistes, avait essayé, en suivant une voie qu'il serait peut-être utile de reprendre, de fixer le nombre et même la nature des premiers éléments. I] était parti de ce principe, que toute action et réaction dans le monde des corps se fait par le contact médiat ou immédiat d'un corps sur l’autre. Il en concluait que les vrais principes de ces actions et de ces réactions étaient les qualités tangibles actives ou passives des divers corps. Comme, d’autre part, c'est du sens du toucher que relèveñt les qualités tangibles, il avait demandé à ce sens du toucher les renseignements dont il avait besoin pour atteindre, par voie de raisonnement, la nature et le nombre des premiers corps simples. C'est ainsi qu’en réduisant les multiples qualités tangibles des corps, révélées par le sens du toucher, à celles de ces qualités qui lui paraissaient tout à fait premières et irréductibles, il. était

arrivé à combiner deux par deux les

quatre premières qualités, qui étaient.

pour lui, comme pour le vulgaire, le chaud et le froid, le sec et l'humide. Ces quatre combinaisons lui donnaient un premier corps simple qui devait avoir pour propriétés essentielles le sec et le chaud; un autre, qui devait avoir pour propriétés le chaud et l'humide; un troisième, avec le froid et l'humide; un quatrième, avec le froid et le sec. IL avait donné à ces quatre corps simples, toujours pour se conformer au langage ordinaire, les noms de feu, air, eau et terre; bien qu'il fût le premier à reconnaître que la terre, l’eau, l’air et le feu tels que nous les voyons autour de nous ne sont pas à j’étai pur, mais demeurent, chacun, plus ou moins mêlés des autres corps simples.

Tel était l'enseignement d’Aristote sur cette grande question des éléments, enseignement qui, on le voit, diffère notablement de l'exposé plus ou moins fantaisiste qu'en ont donné certains auteurs. Il se présente sous un aspect que d’aucuns pourront appeler banal ou vulgaire, mais qui n’en offre pas moins, pour les esprits réfléchis, un très vif intérêt. Plusieurs même estimeront peut-être qu'il est d’une haute portée rationnelle et scientifique. [Cf: sur cette question des éléments, dans les œuvres d’Aristote, les deux livres de generatione et corruptione].

La matière, au terme de l'acte créateur, n'avait pas pu être absolument sans forme; elle n'avait pas dû, non plus, nécessairement, être revêtue de

cette perfection et de cette variété de. formes que nous lui voyons mainte-

nant. Son état devait être un état intermédiaire. Revêtue de certaines formes primitives, selon lesquelles étaient constitués les premiers éléments, elle 183 allait pouvoir, sous l’action toute-puissante et parfaitement ordonnée de Dieu, passer, par des phases successives, à l'état de perfection, d'ordre et de beauté, que Dieu voulait lui donner pour être le digne séjour de l’homme (IV, 36-38; I, 66, 1).

Dans le système du monde tel que le concevait Aristote, une différence radicale existait entre la sphère des éléments, comprenant notre terre et son atmosphère, et les sphères superposées qui constituaient ce que nous nommons vulgairement le ciel. Les sphères superposées et les corps lumineux qui brillent au-dessus de nos têtes étaient d'une autre nature que la sphère des éléments. Dans cette dernière sphère seule, avaient lieu, en raison de la contrariété des formes élémentaires, la génération et la corruption, Quant aux corps célestes, ils étaient incorruptibles. _— La conception moderne du monde est toute autre. La terre est considérée comme une planète, étant, au fond, semblable aux autres planètes; et le.soleil lui-même, ou les autres étoiles, ne diffèrent des planètes ou de notre terre qu’en raison d’une diversité de degré dans le refroidissement de leur masse incandescente (IV, 46, 47; I, 66, 2).

Pour ce qui est de l'existence du ciel empyrée, ou du ciel comme nous l'entendons ordinairement dans la langue chrétienne, ciel créé par Dieu au début de son œuvre créatrice, saint Thomas formule cette raison d'ordre théologique: « Nous attendons, en effet, dans la future rémunération, une double gloire: l’une, spirituelle; et l’autre, corporelle, laquelle gloïre corporelle n’atteindra pas seulement les corpshumains qui doivent être glorifiés, mais aussi le monde tout entier qui doit être renouvelé. Or, la gloire spirituelle a eu son

commencement dès le-début du monde,

dans la béatitude des anges, auxquels les saints doivent être égaux, ainsi qu'il leur est promis (en saint Luc, ch. xx, v. 36). Pareillement, il a été convenable que, dès le début aussi, ait été commencée la gloire corporelle en un certain corps, qui, dès lors, aura été constitué à l'abri de la corruption et de la mutabilité, et entièrement lumineux: conditions que toute la créature corporelle attend devoir être les siennes après la résurrection. Aussi bien, voilà pourquoi ce ciel est dit le ciel empyrée, c'est-à-dire le ciel de feu (du mot grec nôe, le feu), non pas en raison de ses feux » ou parce qu'on y brûle, « mais en raison de sa splendeur » et de son éclat.

La raison que vient de nous donner saint Thomas est une raison strictement théologique. Elle est donc indépendante de toute conception scientifique ou philosophique relative au système du monde (IV, 50; I, 66, 3).

Il ne serait peut-être pas sans intérêt de rapprocher des enseignements exposés ici par saint Thomas, au sujet de cette nature du corps céleste, qu'on disait de son temps être « solide » et «transparent », ou encore, entendu au sens du ciel empyrée, « immobile », de ce que disent aujourd’hui les savants, quand ils parlént de l'éther. « Depuis longtemps, les physiciens admettent que, dans son ensemble, l'éther doit être considéré comme immobile » Lucien Poincaré, La physique moderne,

p. 293). « Il doit être considéré comme

impondérable; on pourrait le comparer à un fluide, de masse négligeable, mais doué d'une élasticité énorme ». « Par un côté, il ressemble à un solide, et lord Kelvin a montré que ce solide serait beaucoup plus rigide que l'acier 184 lui-même» (Jbid., pp. 164,166). Le même lord Kelvin considère l'éther comme un fluide continu, non atomique (Ninethunth century, 1903, t. 1; p. 1068). «Il n’y a aucune raison de penser que l'éther doive être, en quelque sorte, le prolongement des corps que nous sommes habitués à manier; ses propriétés peuvent étonner nos habitudes; mais cet étonnement peu scientifique n'est pas une raison de douter de son existence » (Lucien Poincaré, p. 166). — S'il en est ainsi de l'éther, pour les savants, combien plus avons-nous le droit, au point de vue chrétien, d'admettre l'existence du ciel de la gloire, avec les propriétés dont nous parlait saint Thomas, et qui relèvent de la toute-puissance de Dieu se manifestant dans l’ordre surnaturel (IV, 54). L'organisation du monde corporel, dans la pensée des Pères de l'Église autres que saint Augustin, n’a pas été contemporaine de la création, c’est-àdire que Dieu-a créé la matière du monde qu’il devait former ensuite et. amener à l'état ou nous lé voyons, dans un état d'abord chaotique, avec les éléiments premiers ou corps simples, qui devaient, sous l’action de Dieu Luimême, se servant des causes secondes ou agissant directement, produire l'ensemble et la variété des êtres que nous voyons dans l'univers. Cet univers, qui, pour Aristote, se composait de deux sortes d'êtres irréductibles les uns aux autres, forme, aux yeux des modernes, un seul tout, de matière identique, en ce sens tout au moins que les mêmes corps simples ou éléments seraient à la base de tous les êtres corporels, ou que ces êtres se trouvent situés dans l'espace. Ce sentiment ne préjudicie en rien à la question de savoir s’il n'existe pas, dès maintenant et depuis le com-

mencement du monde, réalisé quelque part, soit au centre des mondes, soit à leur circonférence, un séjour de paix,

de bonheur et de lumière qui ne serait

autre que le ciel, au sens chrétien de ce mot, le ciel de la gloire, le séjour des anges et des bienheureux. Tout nous porte à croire, au contraire, que ce séjour existe et qu'il a été créé par Dieu dès le début, en même temps que les anges et la matière du monde. Dès ce début, aussi, a dû être créé nécessairement le commencement du temps, qui, par le déroulement de ses phases diverses et successives, allait mesurer les révolutions cosmiques d'abord et l’histoire humaine ensuite. À quand remonte ce commencement dù temps ? L'Écri-

ture Sainte ne ledit pas. Quelque sen-:

timent que l'on admette au sujet des jours dont il est parlé à propos de l'organisationou de la formation du monde, il n’en demeure pas moins qu'antérieurement à l'exposé de cette œuvre et à la mention de ces jours, la Genèse, après avoir affirmé la création de toutes choses par Dieu au commencement, dit que la terre était invisible el nue, que les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et que l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux. Quelle période de temps suppose un tel état de choses ? Encore une fois, l'Écriture ‘ne le dit pas.

Quant aux sciences cosmogoniques, si

elles s'accordent assez généralement à demander de longs siècles pour expliquer les transformations successives que révèle l'étude du monde de la na-

ture, elles ne sont plus d'accord pour fixer l'étendue de cette durée. Nous

avons déjà fait remarquer, à propos de la question 46, article 3, que tous les calculs tentés à ce sujet demeurent dans le domaine de l'hypothèse (IV, 58-60; I, 66, 1-4).

si Se ro dt in, 185 Œuvre du premier jour: production de la lumière.

Pour saint Thomas, la lumière, au sens propre, est quelque chose d'ordre corporel; mais elle n'est pas un Corps: ce n'est pas une substance composée de matière et de forme et douée d’étendue, si subtile d’ailleurs qu’on suppose une telle substance. Elle appartient au genre accident; et, parmi les neuf genres d'accidents, c'est à la qualité que saint

Thomas l'assigne. La lumière est une

qualité active, d'ordre tout à fait spécial, quise distingue des autres qualités actives, telles, par exemple, que la chaleur, dont le propre est de servir aux altérations et aux combinaisons chimiques; la lumière, de soi, n’altère pas. Cependant, et parce qu’elle était, à leurs yeux, la qualité active du premier corps dont la substance contenait éminemment, quoique non pas d'une manière formelle, toutes les vertus actives des corps inférieurs; les anciens disaient ‘que la lumière tenait de la forme substantielle du premier corps dont elle était la propriété, la vertu de chauffer et d'altérer les corps inférieurs, à l'effet d'y produire les transformations substantielles que nous voyons dans le monde de ia nature (IV, 72, 73; I, 67, 1-3). fl serait difficile, dans l'état actuel de nos connaissances, de déterminer avec précision ce qu'a dû être cette lumière marquée par Moïse comme ayant été l'œuvre de Dieu au premier jour. Si la lumière n'était qu’une espèce de mouvement local, un mouvement vibratoire de la matière, il ne serait guère nécessaire d'en appeler à une action spéciale de Dieu, et de faire de sa production l’œuvre d’un des six jours distingués si nettement par l'auteur sacré.

Dès le premier instant de sa production, la matière a pu être animée du: mouvement qui lui est assigné dans l'opinion des savants modernes, et la simple évolution de ce mouvement aurait pu amener la nébuleuse primitive à l'état phosphorescent qu'on lui attribue, sans nouvelle intervention de Dieu. Mais si la lumière était quelque chose de plus mystérieux et de plus profond, si c'était, non plus seulement un quelque chose d'ordre quantitatif, mais une certaine vertu, une qualité d'ordre spécial, affectant certains COrPS, et présidant, en quelque sorte, à toutes les transformations qui se font dans Ja nature par voie d'action physique ou chimique, on comprendrait mieux alors que l'existence de cette vertu ou de cette qualité ne se trouvât pas dès le début dans la matière sortie des mains de Dieu, et que sa production distincte soit marquée comme l'œuvre spéciale d’une

intervention nouvelle de.l'Auteur de

toutes choses, intervention qu’on s'explique aussi avoir été la première après l'acte créateur (IV, 80, 81; I, 67, 4).

Œuvre du deuxième jour: le firmament.

Les opinions humaines s'étant trouvé diverses au sujet du ciel, ou du firmament: selon la diversité des opinions philosophiques à ce sujet, les interprètes de la Sainte Écriture avaient apporté des explications ou des interprétations fort différentes. Mais cette diversité d'interprétations ne doit nuire en rien à l'autorité de l'Écriture. Elle domine toutes ces explications; et s’il est difficile de dire quel est le sens précis que Moïse, inspiré de Dieu, a voulu exprimer dans son texte, il est tout à fait certain qu'il n'a pu vouloir nous traduire qu'un enseignement vrai; non 186 RE MARNE KE 2 EE

PERLE D PM 2 RD ON RL Er LE D DE ANAL

pas seulement, d’après saint Thomas, un enseignement moral, comme plusieurs voudraient aujourd'hui lentendre, mais un enseignement, qui, même au point de vue physique ou cosmogonique, est l'expression de la réalité et de la vérité. Il semble aussi que ce firmament, dont il est dit qu’il a été fait au second jour, et qu’il a, ce jour-là, séparé les eaux d'avec les eaux, doitimpliquer dans sa nature ou dans le fait de cette séparation qu'il constitue, une particularité assez notable pour qu'il ait exigé, en plus de l’acle créateur, une intervention nouvelle et directe de Dieu. En quoi consiste cette particularité ou cette propriété? Dieu le sait; mais il ne lui a pas plu de nous le faire savoir d’une science certaine, qui soit à l'abri de toute discussion comme de tout doute (IV, 102, 103; I, 68, 1-4).'

Œuvre du troisième jour: rassemblement des eaux et production des plantes.

En quelque manière et par quelles secousses ou commotions que la chose se soit produite, il est tout à fait certain, puisque l'Écriture l’affirme, qu'au troisième jour, sur l'ordre ou par la volonté expresse de Dieu, la terre, qui était auparavant cachée sous les eaux, a cummencé d’apparaître et que les continents se sont formés distincts des océans et des mers. Ici viendrait, sans doute, du point de vue des sciences humaines, l'histoire de la structure terrestre, son évolution, l'histoire des chaînes montagneuses, l’histoire des océans et des mers, autant, du moins, que la science humaine peut arriver, en s'appuyant sur les données des diverses sciences particulières, qu’on appelle aujourd’hui là minéralogie, La pétrographie, la métallogénie, la stratigraphie, la tectoni-

que ou étude générale des dislocations de l'écorce terrestre, la paléontologie, la paléogéographie [Cf. de Launay, l'Histoire de la Terre, ch. n1 et suiv.], à conjecturer ce qu'ont dû être les faits de cette histoire. Il n'appartient pas au théologien d'entrer dans le détail de ces” études. La seule remarque qui s'impose. à nous est que plus on avancera dans ces sortes de sciences, plus on y apprachera de la certitude et de la vérité objective, moins on s’éloignera du récit de la Genèse. N'en trouverions-nous pas un indice dans ce fait que Moïse a uni dans l'œuvre du même jour le rassemblement des eaux qui s’éloignent des continents, et la production des premières plantes ou des premiers arbres.

‘Chacun sait le rôle que jouent, dans les

théories scientifiques, pour l'explication des terrains carbonifères, l'apparition et la succession des premières grandes plantes ou des premiers grands arbres @V, 110, 111; 1, 69, 1).

Si le rassemblement des eaux, au sens ou nous l’avons expliqué, légitime suffisamment une intervention spéciale et directe de Dieu dans l'œuvre des six jours, combien plus sera-t-il vrai de le dire en ce qui est de la production des plantes. Ici, en effet, nous ne sommes plus en présence d’une simple modification des forces physico-chimiques inhérentes à la matière créée; c'est un principe nouveau, d'ordre complètement distinct, le principe vital, qui fait son apparition dans le monde. Or, ceux-là mêmes qui se disent partisans de l’évolution, en quelque sens, du reste, qu’ils entendent ce mot, sont obligés de reconnaître que le passage du non-vivant au vivant offre une dif-

ficulté qu'aucune donnée positive de la

science ne leur permet de résoudre. Pour nous, qui savons, par la saine 187 philosophie et par la foi, que le commencement des choses, en quelque ordre que ce soit, doit remonter et remonte, en effet, jusqu’à Dieu, quand il n'a pas dans les causes secondes sa raison suffisante, nous ne sommes aucunement troublés par le problème de la vie. Plus, au contraire, ce problème paraît insoluble au savant matérialiste ou au philosophe athée, plus il confirme, à nos yeux, ce que l’Écriture nous dit de cette parole toute-puissanie de Dieu qui a été proférée au début de chaque ordre pour l’instituer et le féconder: Dixit, et facta sunt: Il a parlé, et tout a été fait (IV, 114, 11; I, 69, 2).

Œuvre du quatrième jour: production des luminaires: soleil, lune, étoiles.

Moïse a pu très justement fixer au quatrième jour la production des astres; car il suffit pour justifier cette production et son attribution à une interventiou nouvelle de Dieu, que ces corps aient reçu un état ou des vertus qu'ils n'avaient pas auparavant. Et qu'en effet, ces sortes de corps aient reçu cela, au quatrième jour, nous en avons pour preuve scripturaire les fins nouvelles qui leur sont assignées et qu’ils ne commencèrent à remplir qu'à partir de ce jour (1V,122, 123; I, 70, 1).

« Les diverses créatures corporelles peuvent être dites faites ou pour leur acte propre, ou pour une autre créature, ou pour tout l'univers, ou pourla gloire de Dieu. Mais Moïse, pour détourner le peuple de l'idolâtrie, n’a touché seulement que l’une de ces causes, celle qui nous marque les créatures corporelles dont il s'agit, faites pour l'utilité des hommes. C'est pour cela qu'il est dit, au chapitre rv du Deutéro-

nome (v. 19):de peur que, levant les yeux vers le ciel, et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l'armée des cieux, tu ne sois attiré faussement à te prosterner devant eux et à leur rendre un culte, eux que le Seigneur Dieu a créés pour le service de tous les peuples. Ce service se trouve expliqué, au début de la Genèse, relativement à une triple fin. — La première utilité que les hommes retirent de la présence des astres se rapporte au sens de la vue, qui les dirige dans leurs opérations et, qui sert au plas haut point pour la connaissance des choses. C'est pour cela qu'il est dit: qu’ils brillent au firmament et qu'ils fassent lumiére sur la terre. — Une seconde utilité se réfère aux variations de temps qui rompent la monotonie, conservent la santé et procurent les choses nécessaires à la vie: avantagés qui ne seraient pas, si l’on avait toujours l'été ou toujours l'hiver. À cet effet, il est dit: qu'ils soient pour les temps, les jours et les années. — Enfin, une troisième utilité a trait à l'opportunité des affaires ou des travaux, selon que les astres du

. ciel aident à connaître le temps plu-

vieux ou le beau temps, requis pour les diverses affaires. Et dans ce but, il est dit: qu'ils servent de signes ». — Il eût été difficile de mieux marquer, en termes plus précis, les-immenses avantages que procurent aux hommes la pré-. sence ou l’action des corps célestes. Et peut-être n'est-il pas superflu de faire observer que si les hommes ont pu discuter à l'infini sur la nature ou la marche des corps célestes, il est une chose hors de toute contestation possible: c’est que les corps célestes se trouvent, en fait, disposés et mus en telle manière que l'homme, sur la terre, en recueille excellemment tous les avantages signalés dans l'Écriture (IV, 124, 125; I, 70, 2).

188 La question de savoir si les astres sont animés, à prendre d’ailleurs cette question au sens ou la prenaient les anciens, ne doit pas s'entendre comme s’il s'agissait de prêter aux astres une vie formelle, qu'il s'agisse de la vie de la plante ou de la vie de l'animal. Il s'agissait simplemerit de savoir si le mouvement des astres dépendait, pour chacun d'eux, d’une substance intellectuelle spéciale destinée à diriger ce mouvement. Et, sans doute, aujourd'hui on ne donnerait pas les mêmes raisons qu'on pouvait donner dans le système aristotélicien du monde, pour prouver cette dépendance; mais il n’y a aucune répugnance scientifique et il y a d’excellentes raisons philosophiques et théologiques dans le sens de l’affirmative; car aucun être n'étant isolé dans le monde, il est tout naturel de penser que les purs esprits ou les anges sont préposés, comme nous le montrerons plus tard (q. 110), à l'administration du monde des corps et, par suite, au mouvemént des astres. Hest une autre question qui ne se posait pas du temps de saint Thomas et qui se pose aujourd’hui avec une certaine persistance au sujet des corps célestes: c'est la question de savoir s'ils sont habités. Ce qui a motivé cette question, c’est la conception nouvelle que l'on s’est faite du monde, depuis Copernie ou Képleret surtout depuis Newton. Notre terre a été assimilée à l’une des autres planètes, qui, dans le système moderne, tournent autour ‘du soleil. D'autre part, chacune des étoiles qui sont au firmament était tenue pour un véritable soleil, qui devait, comme le soleil de notre système planétaire, avoir autour de lui ses planètes respectives. D'ou la question de savoir si notre terre seule était habitée, ou si plutôt nous ne

devions pas considérer les autres planètes comme autant deterres plus ou moins semblables à la nôtre et habitées également. Dire que notre terre seule est habitée, était, semble-t-il, mettre en défaut la sagessé de Dieu qui aurait créé ces millions de mondes sans qu'ils servent à rien. Dire, au contraire, que: tous ces mondes sont habités, était augmenter le nombre des questions ou des problèmes les plus étranges au point de vue théologique. Car, les habitants supposés de ces divers mondes, quels pouvaient-ils être? Dans quels rapports se trouvaient-ilsavec le monde surnaturel, notamment avec l'œuvre de la Rédemption accomplie sur notre terre ? On sait que la question paraissait assez troublante à l'esprit de Taine, dans ses derniers jours, pour l’empêcher de se rendre pleinement aux appels de la foi qui le sollicitait.

Il serait prématuré encore de vouloir donner une réponse définitive à cette question, du seul point de vue scientifique. Les savants, en effet, demeurent partagés à ce sujet. Cependant, il semble bien que les progrès de la science rendent chaque jour plus problémati-. que l'habitation des corps célestes. S'il s’agit de la lune, l’astre géant, comme l'appellent les astronomes, parce que le télescope nous le montre sous des dimensions exceptionnellement gran-° des, on est obligé de convenir que c’est un désert: nulle trace d'habitants dans ce satellite de la terre. Pour ce qui est des autres planètes de notre système planétaire, la question, même appliquée à la planète Mars, n'a pas fait un seul pas dans le sens d’une réponse affirmative. Et, d’une façon générale, les astronomes paraissent d'accord pour dire que les conditions de la vie humaine, du moins de la vie humaine telle que 189 nous la connaissons, ne demeurent possibles que sur notre terre. Si, en effet, les modiques variations de température qui se produisent sur notre terre suffisent à éprouver d'une manière si profonde et parfois si cruelle la vie des hommes, qu'en serait-il dans ces corps planétaires ou la distance, par rapport au soleil, est toute différente dé la nôtre. Mais ou la question se simplifie de plus en plus, c’est quand il s’agit de ces millions et millions. de planètes ou plutôt de systèmes planétaires qu'on supposait jusqu'ici jetés dans l’espace et dont chaque étoile formait le soleil central. Il est démontré maintenant, par le télescope et aussi pàr le spectroscope, que la plupart des

. étoiles, considérées comme étoiles sim-

ples à l'œil nu, sont, en réalité, des

étoiles multiples ou des systèmes d’étoi-'

les binaires, ternaires ou plus nombreux encore. Dès lors, il devient à peu près impossible de supposer des planètes gravitant autour de ces soleils. Si bien que le savant astronome anglais Russel Wallace [cf. La place de l'homme dans l'univers] en est arrivé à conclure que riotre système solaire est un des rares, peut-être même le seul qui soit un système planétaire. Comme, d'autre part, et c'est l'observation de Faye dans son livre sur l'Origine du Monde, il est impossible que les étoiles soient habitées, puisqu'elles sont tenues par la science pour des foyers incandescents, il s'ensuit que le fait de l'habitation se limite à notre terre.

Cette conclusion que les progrès de la science paraissent imposer de plus en plus est aussi la seule que les données de la révélation nous invitent à accepter. Nulle part, dans les documents de la foi, il n’est fait allusion, même du plus loin, à l'habitation dès

corps célestes. Nous avons entendu la Genèse assigner comme fin à ces divers corps le bien de la terre. Et, sans doute, il se pourrait que cette fin demeurât compatible avec une autre fin propre à chacun des corps célestes en raison des habitants qui pourraient s’y trouver’ou bénéficier de leur action; mais l'Écriture Sainte ne nous autorise en rien‘ à formuler une telle hypothèse. On peut même ajouter que l’ensemble des données de notre foi relatives à l'œuvre de la Rédemption, notamment en ce qui touche à la fin des temps et au Royaume de Dieu établi définitivement après le jugment, nous oblige à considérer comme tout à fait improbable, sinon même impossible, l’hypothèse des mondes habités. Seule, la terre-a reçu de Dieu ce privilège (IV, 135, 137; I, 70, 3).

Œuvre du cinquième jour: les poissons des mers; les oiseaux du ciel.

De même qu'au quatrième jour avaient été produits les corps célestes pour servir de parure ou de foyer mobile à la lumière produite au premier jour; de même, au cinquième jour, devaïent être produits les oiseaux du ciel et les poissons des mers pour servir de parure au firmament du ciel, établi le second jour, entre les eaux supérieures et les eaux inférieures. (IV, 144; 1, 7I, 1).

Ii faut distinguer, pour la production des animaux, une double puissance: la puissance active et la puissance passive. La puissance active, dans l’ordre naturel, est contenue dahs la semence qui provient de l'être vivant mâle qui engendre. La puissance passive, si on la considère à l’état éloigné, n’est rien autre que les qualités des éléments ou 190 RER reen 2

COS

de la matière même minérale. Considérée à l’état prochain, c’est la disposition de cette matière ou de ces éléments, selon qu’on les trouve dans le vivant femelle qui doit recevoir la vertu de la semence et engendrer le nouvel être vivant. Au début, lors de la première constitution des choses, il n'y avait ni vivant mâle, ni vivant femelle, puisqu'il s'agit précisément d'expliquer d'où ces vivants sont venus. Tout le monde admet qu'il y avait, antérieurement aux vivants, la matière, matière minérale ou même matière végétale. Cette préexistence de la matière suffit-elle à expliquer la venue ultérieure des animaux ? Oui, répondent Avicénne et les évolutionnistes. Non, déclare saint Thomas, et il en donne cette raison que la

‘science expérimentale a mise hors de

doute: c’est que tout vivant vient d’un vivant. Puis donc qu'antérieurement à l'existence des premiers vivants il n'y avait que la matière minérale ou végétale, ce n'est pas de cette matière que les vivants ont pu sortir par voie de processus naturel. Ils en sont sortis comme de la matière qui devait servir à les former; et encore dirons-nous que si la matière minérale ou végétale a pu servir à cela, comme elle continue de le faire, c'est que Dieu, dès le début, avait mis dans les éléments la possibilité de se transformer, sous l'action d'un agent spécial, en matière vivante, en chair animale. Mais il a fallu cette action d’un agent spécial, commeii la faut encore, chaque fois que s'opère, dans la matière, une telle transformation. Seulement, tandis que désormais et en vertu même'des lois naturelles ou du

‘cours des choses tel que Dieu l’a cons-

titué, cette action d'un agent spécial n'est autre que l’action d'un vivant de même espèce que le vivant qui doit être

engendré, au début, et avant qu'aucun

vivant des diverses espèces existât,

cette action fut l’action même du Verbe de Dieu, qui, selon le sentiment com-

mun des Docteurs auquel saint Thomas

se range de préférence, constitua lui-

même directement et par sa vertu toute- puissante, à l’état parfait, les vivants mâle et femelle de chaque espèce; ou, tout au moins, dans la pensée de saint Augustin, communiqua à la matière minérale ou végétale la vertu spéciale nécessaire pour que d'elle procèdent, comme par voie de semence et de germe, les premiers vivants de chaque espèce, qui devaient ensuite continuer de se survivre, par voie de génération, en de nouveaux vivants (IV, 141-143; 1, 71, 1, ad 1). ‘

Œuvre du sirième jour: bétail, reptiles et bêtes de la terre.

« Au sixième jour, est orné le dernier corps, c'est-à-dire la terre, par la production des animaux; et ce jour répond au troisième. De là vient que dans l’un et dans l’autre il est fait mention de la terre. Nous avions déjà dit que le cinquième jour répondait, lui aussi, au second, et que c'était en cé cinquième jour que le corps du milieu avait été orné. — Seulement, ici toujours, saint Augustin veut que les animaux terrestres n'aient été produits qu’à l'état potentiel, tandis que, d’après les autres saints, ils ont été produits à VPétat parfait » (IV, 147; I, 72, 1).

La question de la fixité des espèces ne doit pas être considérée comme étrangère à l'autorité de l’Écriture. Sans doute, l'Écriture ne dit pas expressément et en termes formels que les espèces sont invariables et qu’il est impossible de passer de l’une à l'autre. - 191 Mais ne le dit-elle pas équivalemment, quand elle marque, avec le soin que nous avons vu, combien les divers vivants, soit parmi les plantes, soit parmi les poissons et les oiseaux, soit parmi les animaux terrestres, demeuraient en connexion étroite avec leurs ancêtres de même espèce. Pour chaque catégorie, il est marqué expressément que les vivants auront en eux de se reproduire,

‘ mais de sereproduire selon leur espèce, en portant en eux un germe, une semence, qui sera selon leur espèce. N'est-ce pas dire très nettement que les lois instituées par Dieu sontdes lois de fixité et de permanence, pour les diverses espèces et tous les individus de chaque espèce, en telle manière que le passage d’une espèce à l’autre, par voie d’ascension, ou d'évolution et de transformisme, comme on dit aujourd’hui, est chose interdite par Dieu et impossible ?

I n'est pas sans intérêt de constater que sur ce point la saine philosophie et la vraie science parlent un langage identique à celui de la Genèse.

On entend, par espèce, d'une façon générale, une collection d'individus qui se ressemblent. Lors donc qu'il s'agit de se prononcer sur la fixité.ou la mutabilité des espèces, la question revient à se demander si lesindividus qui se ressemblent entre eux, et, par. là même, constituent une espèce, demeurent indéfiniment semblables entre eux etleurs premiers parents, ou s'ils peuventéprouver des changements assez profonds pour les faire passer dans une autre es-

pèce. En d’autres termes, le nombre des

séries spécifiques a-t-il été immuablement fixé dès l'origine, ou bien peut-il s’accroître en raison de modifications subies par un être vivant qui devient ainsi souche d’une espèce nouvelle ?

Tous les transformistes ou évolutionnistes répondent que la fixité des espèces n'existe pas. Pour eux, toutes les variétés de vivants que nous voyons

. aujourd’hui dans le monde se ramënent

à une première matière vivante qui s’est modifiée successivement à travers les siècies. Les diverses plantes et les divers animaux ne sont que cette matière vivante à différents points de son progrès indéfini.

Dans la philosophie aristotélicienne et thomisle, on enseigne, au contraire, que l'espèce est absolument immuable: La raison qu'on en donne est que la diversité de l'espèce est constituée par la diversité de la forme substantielle. Or, pour un même être, la forme substantielle qui le constitue une fois arrivé au terme de sa génération, est à tout jamais immuable. Il peut bien changer de formes accidentelles sans cesser d'être lui-même; mais il ne pent pas, à moins d'être détruit, changer de. forme substantielle. D'autre part, tant qu’il garde sa forme substantielle, il ne peut pas agir au delà de cette forme. Et done, tout autant qu'il existe, ni il ve pourra appartenir lui-même à une autre espèce, ni il ne pourra agir à l'effet de produire un être qui serait d’une espèce supérieure à la sienne. Le degré suprême auquel puisse atteindre son action est de produire un semblable à soï, qui soit de même espèce avec lui.

Les transformistes et les évolutionnistes objectent les modifications successives de l'embryon qui passe continuellement d’une forme substantielle à une autre. — Sans doute, mais l'embryon n'est pas un être définitivement formé; c'est un être en formation. Et nous assignons la cause de ces transformations successives. C'est la vertu 192 même du vivant qui engendre, lequel vivant, travaillant sur une matière purement informe, l'amène, par une succession de formes de plus en plus parfaites, à l'état définitif qui sera marqué et constitué par la possession d'une forme substantiellé semblable à la sienne. Mais une fois cette forme acquise, le nouveau vivant ou le nouvel être ne changera plus que dansses formes accidentelles, nullement dans sa forme substantielle ou spécifique; sous peine d’être détruit.

Le signé par excellence de cette fixité de l'espèce se trouve dans ce fait, que

tout vivant qui engendre engendre un

semblable à lui. — fl est vrai qu'ici encore on objecte qu'il y a parfois des produits hybrides. C'est ainsi que le

cheval et l’âne produisent le mulet.

Mais on a remarqué que ce produit hybride ou bien est tout à fait’ stérile, ou bien n'a qu’une fécondité bornée, et même, dans le cas ou cette fécondité se renouvelle pour quelques générations, c'est au type primitif que retourne la nature. On connaît les expériences de M. Flourens. Il avait uni ensemble le chien et le chacal. A la première, seconde et troisième générations, le produit, encore intermédiaire, tendait cependant, de plus en plus, à retrouver le premier type parfait. A la quatrième génération, il ne restait plus rien du

. chacal; le chien avait entièrement re-

paru:. Ces expériences amenèrent M. Fiourens à formuler cette règle, que, s’il y a reproduction similaire, on a identité de l'espèce; si, au contraire, la reproduction diffère, tout en demeurant rapprochée, on a identité du genre. Et le savant expérimentateur ajoutait, avec

“un sentiment de fierté qu’on n’a pas de

peine à comprendre: « Avant moi,

personne n'avait songé à chercher le caractère du genre. J'ai trouvé ce caractère dans la fécondité bornée: la fécon-

dité continue donne l'espèce; la fécondité bornée donne le genre ».

Nous ne pouvons qu'applaudir à cette règle formulée si nettement par M. Flourens. Nous ‘ferons seulement observer que si d'avoir trouvé cette règle, lui paraissait, à bon droit, un titre de gloire, il est quelqu'un qui partage cette gloire avec lui. Aristote l'avait déjà formulée et saint Thomas y avait souscrit sans réserve. Nous lisons dans la septième leçon sur le septième livre des Métaphysiques, que « tout agent-naturel engendre un semblable à lui, au

point de vue de l'espèce, à moins qu'une.

cause étrangère ne trouble l'action de la nature. Un exemple de ce dernier cas se trouve dans le fait du cheval qui engendre un mulet. La vertu active qui émane du cheval tendrait naturellement à donner un produit de tous points semblable au cheval d'ou elle émane; que si elle ne peut pas, pour une cause

spéciale, donner un produit de tous -

points semblable, elle s'efforcera de le réaliser aussi rapproché que possible, Et parce que, dans la génération du mulet, la vertu active du cheval ne peut pas reproduire l'espèce du cheval, en raison de la matière qui n’est pas proportionnée à recevoir cette forme spécifique, elle reproduira une espèce rapprochée. Si bien que même là il se trouveque l'être qui engendre engendre un semblable à lui. 21 y a, en effet, pour l'âne et le cheval, un certain genre commin, qui n’a pas reçu de nom, mais qui est tout à fait rapproché; et Le mulet rentre dans ce même genre ».

La fixité des espèces est donc un point de doctrine que la philosophie et Ia science établissent de concert. Une loi 193 existe dans la nature, en vertu de laquelle tous les vivants qui paraissent sur la terre doivent venir d’autres vivants de même espèce, ou d’une espèce supérieure, mais très rapprochée dans la communauté d’un même genre. Cette loi a pour auteur Dieu Lui-même, qui l’a constituée au début, comme la Genèse en témoigne. On doit même dire, suivant la remarque si profonde de saint Thomas [ef. q. 28, art. 7], que les espèces seulement, et non les individus, ont été voulues premièrement et directement par Dieu: elles seules constituent ce que saint Thomas appelle «les parties essentielles » de l'univers; quant aux individus, la Providence s’en occupe secondairement, si l’on peut ainsi parler: il y en aura autant qu'il en faudra pour le bien de l'espèce. Buffon devait dire à son tour, appuyant de son autorité l'admirable parole de saint Thomas: « Les espèces sont les seuls êtres de la nature »,

Exception est faite pour l'homme dont les individus, en raison de leur âme spirituelle et immortelle, occupent une place à part dans l'œuvre de Dieu, et ont été directement voulus de Lui [Cf. ce que nous avons déjà dit, à propos du nombre des anges, q. 50, art. 3]. Cela même nous invitera à traiter desa formation d’une manière spéciale, et avec un soin tout particulier. Ce sera l'objet des questions 90-102, qu'on pourrait appeler le traité du premier homme AV, 151-155; I, 72, 1, ad 3).

Voir article: Adam.

De ce qui a trait au septième jour: achèvement des œuvres; repos de Dieu; bénédiction et sanctification de ce jour.

C'est en toute vérité que Dieu est dit avoir achevé toutes ses œuvres au sepP. Pèques. — Dicr. I,

tième jour. A partir de ce septième jour, en effet, Il n'a pas créé de nouveaux êtres, des êtres spécifiquement nouveaux, qui n'auraient pas préexisté en quelque manière dans les premiers êtres produits, et qui constitueraient de nouvelles pièces maîtresses dans son œuvre. Tout ce qui viendra dans la suite ne sera qu'une modification de ce qui était déjà, ou plutôt, ce ne sera que le développement de l'œuvre préalablement établie, développement qui se fera, non par voie d'évolution de l'univers et comme s’il acquérait de nouvelles parties essentielles, mais par-voie d'obtention ou de consécution de la fin marquée à chacüne de ses parties, fin qu’elles doivent réaliser par leurs actions respectives. Le travail de Dieu désormais consistera à faire obtenir aux êtres qu’il a créés la fin pour laquelle Il Les a faits. Cette fin n’est autre, en dernière analyse, que la glorification de ses saints, ou plutôt l'occupation des places qu’Il a fixées dans son ciel. Plusieurs de ces places sont réservées à l’homme. Et parce que l’homme y doit atteindre par ses mérites, en vivant sur cette terre, dans le monde matériel, de la vie que Dieu lui tracera, le gouvernement et l'administration de ce monde, qui constitueront l'action de Dieu désormais, seront ordonnés aulour de l’homme, d'abord innocent, et puis coupable, mais que Dieu relève par le mystère de l'Incarnation rédemptive. On voit en quel sens l'œuvre de Dieu est achevée an septième jour. Elle l’est en ce sens que tout ce qu’il faut pour que la vie de l’homme.sur la terre se déroule et suive sa destinée, est créé par Dieu. Mais si tout est fini comme préparatifs pour que cette destinée se déroule, à vrai dire, c'est à ce moment que la destinée de l'homme et, avec lui ou par lui, la 194 destinée du monde matériel créé pour lui, commence à se dérouler sous l’action toute-puissante de Dieu (IV, 160,

- 161: 1,78, 1).

Le repos de Dieu dont il est parlé dans la Genèse et qui est attribué au septième jour, signifie qu’à partir de ce jour Dieu a cessé de produire de nouvelles créatures. Il continue d'agir, sans douté, mais ce n’est plus pour ajouter de nou-

velles catégories d'êtres, comme Il l'a

fait durant les six jours de l’œuvre

créatrice; c'est uniquement pour mou-

voir à leur fin les catégories d'êtres déjà produites. De même, Il est dit se reposer de ses œuvres, pour marquer qu’après avoir créé le monde, ce n’est pas dans le monde mais en Lui-même qu’il trouve son bonheur. — On aura remarqué avec quelle insistance, saint Thomas, dans cet article que nous venons de voir et dans l’article précédent, affirme que Dieu, après l'œuvre des six jours, ne produit plus de-nouvelles catégories d'êtres, mais seulement administre et conduit à leur fin les créatures

” produites par Lui. Et saint Thomas ne

doute pas que ce ne soit là le sens obvie et direct de l’Écriture, quand elle parle du repos de Dieu ou nous dit qu'ia achevé son œuvre. Que penser, dès lors, dé l'hypothèse faite par certains savants qui veulent que sans cesse de nouveaux soleils s'éteignent ou s’allument dans l'immensité des espaces, et que des mondes nouveaux succèdent sans fin à d’autres mondes qui dispa-

“raissent ? Le moins qu’on en puisse dire

est qu’une telle hypothèse est en dehors du cadre de l'Écriture IV, 163; I, 78, 1)..

La bénédiction donnée par Dieu au septième jour est pour marquer que la nature créée et organisée par Lui va

désormais suivre le cours qu’il lui a.

tracé, et réaliser, sots son action loutepuissante, la fin pour laquelle IL l’a faite. fl est dit aussi que Dieu a sanctifié le septième jour; et c'est pour signiBer que les œuvres accomplies par Lui ne sauraient être recherchées pour ellesmêmes. Ni ses œuvres, ni les nôtres ne sont la fin dernière ou nous devons établir définitivement notre âme et chercher notre bonheur. C'est directementen Lui, dans son infinie bonté, que nous devons nous reposer, comme C’est dans cette même bonté qu'il se repose Lui-même.

Il est aisé de voir maintenant quelle idée nous devons nous faire, d’après saint Thomas, de ce qu'on est convenu d'appeler l'évolution et le progrès, en appliquant ces mots à l'universalité des êtres. Il y a eu progrès (mais non évolution, si on entend, par ce dernier mot, le passage d’un-ordre à un autre, d’une espèce à une autre espèce) dans le monde de la natureou dans l'uni-

vers matériel, jusqu'à l'apparition de.

l’homme sur la terre. Le monde alors était en voie de formation et d’organisation. Dieu le constituait pour qu'il fût ce qu'il devait être. Mais depuis apparition de l'homme sur la terre, il n'y a plus à parler de progrès ni d'évolution, pour l’ensemble du monde, én

.ce sens que de nouvelles parties essen-: tielles ou organiques seraient ajoutées |

aux premièrés. Le monde est définitivement constitué. Tout progrès et toute évolution, en lui, consisteront désormais dans la continuité de son être et de ses espèces végétales ou animales, selon qu'il sera nécessaire au progrès et au développement de l’homme. Car c’est à l’homme, au développement de sa vie individuelle ou sociale sur la terre, en fonction de ses destinées surnaturelles, que tout l’ensemble de la créa-

scie 195 tion matérielle est ordonné. On peut parler de progrès pour l’homme, mais dans la seule ligne que nous venons de définir; nullement, dans le sens panthéistique, ni même dans le sens humanitariste qu'on voudrait aujourd’hui donner à ce mot (IV, 165, 166: I, 78, 3).

Des sept jours en général.

On peut facilement voir, après nos explications précédentes, la raison qui a fait distinguer ces divers jours. Il falfait d'abord, en effet, séparer les diverses parties du monde; et ensuite, orner

chacune d'elles en les peuplant de ce.

qu'on pourrait appeler ses habitants ». Il est vrai que les explications ne sont pas les mêmes selon qu’on se place au point de vue de saint Augustin ou au

point de vue des autres saints. —.

« D'après les autres saints, trois parties sont distinguées dans le monde corporel: la première, qui est désignée par

le mot ciel; la seconde ou celle du mi-

lieu, désignée par les eaux; la dernière, désignée par la terre. Aussi bien, étaitce en trois choses, le commencement, le milieu et la fin que les Pythagoriciens faisaient consister la perfection, comme il est dit au premier livre du Ciel (ch. 1, n® 2,3; de S. Th., lec. 2). Ainsi donc, la première partie a été constituée séparément au premier jour et ornée au quatrième; celle du milieu, constituée au second jour et ornée au cinquième; la dernière, constituée au troisième jour et ornée au sixième. — Saint Augustin convient avec les autres Docteurs pour les trois derniers jours; mais il s'en sépare pour les trois premiers. D'après lui, en effet, au premier jour a été formée la créaturé spirituelle; et aux deux autres, la créature corporelle, en telle sorle qu’au second jour ont été formés

les corps supérieurs et au troisième jour les corps inférieurs. Avec cette explication, la perfection des œuvres divines correspond à la perfection du nombre six, qui résulte de ses parties additionnées ensemble, lesquelles parties sont un, deux et trois. Un jour, en effet, est réservé à la formation de la créature spirituelle; deux, à la formation de la créature corporelle; trois, à l'ornementation ». — Les autres Pères appuient sur la perfection du nombre trois; car les six jours sont constitués par deux séries de trois. Saint Augustin appuie sur la perfection du nombre six; car il distingue trois faits, par un, deux et trois, qui, additionnés, donnent le nombre six. Les deux justifications sont bonnes; mais nous avons déjà dit que celle des autres Pères était plus naturelle et plus obvie que celle de saint Augustin (IV, 168, 169; I, 74, 1).

‘ Les jours dont il est parlé dans la. Genèse et qui ont reçu l'attribution des diverses œuvres de Dieu ou de son repos, répondent excellemment à ce pour quoi l'Écriture les mentionne. L'œuvre de formation pour chacune des parties du monde et l’œuvre d’ornementation de chacune de ces parties se correspondent avec une harmonie parfaite. Rien n'est à modifier dans la distribution de cette œuvre de Dieu ou se retrouve, en un relief saisissant, la marque de sa sagesse infinie (IV, 171).

Sur la question de savoir si tous ces jours n'en font réellement qu'un ou s’ils furent plusieurs, c’est avec une extrême réserve que saint Thomas rapporte, sans vouloir se prononcer pour l'une plutôt que pour l'autre, l'opinion de saint Augustin.et celle des autres Pères. D'aucuns seraient peut-être tentés de trouver cette réserve excessive et conclueraient aisément que l'opinion.

196 1ù6 de saint Augustin n'a plus rien aujourd’hui qui puisse se soutenir. Pour comprendre l'attitude de saint Thomas et saisir l'exacte portée de l’explication augustinienne, il faut tenir compte de la distinction établie au corps de l’article. Ou il s’agit de interprétation de l'Écriture; ou il s'agit de la manière dont les choses se sont passées à l'origine, S'il s’agit de la manière dont les choses se sont passées à l'origine, il est une part, dans l'explication augustinienne, que la science d'aujourd'hui accepterait très volontiers: c'est que toutes choses ont été créées par Dieu au début, mais simplement à l'état chaotique ou initial; et qu’ensuite elles se sont développées pour arriver à l'état. ou nous les voyons maintenant. Cet ensuite de saint Augustin laisse toute latitude et permet aux savants d’accumuler tous les siècles qu'ils jugeront nécessaires pour expliquer ce qu’ils appellent, en un sens qui peut d’ailleurs être légitime, l'évolution du monde. Quant à l'interprétation de la Bible, elle n’a rien à voir avec les exigences de la science; car, tout en restant très littérale, elle porte, d'après saint Augustin, sur une chose d'ordre transcendant: les rapports de la Connaissance angélique avec l'œuvre créée par Dieu. Saint Thomas, nous l'avons dit, avait déjà remarqué, dans son commentaire

sur les Sentences, ce grand avantage de

l'explication de saint Augustin; et il faut avouer qu'aujourd'hui, si l'on pouvait s’y tenir, il serait plus appréciable que jamais.

Dans le sentiment des autres Pères, l'interprétation de l’Écriture se confond avec la question même de la manière dont les choses se sont passées à l’origine. Car, pour eux, si l’on ne veut pas compromettre le sens littéral de la Ge-

nèse et tomber dans le sens figuré ou métaphorique, il faut tenir que la Genèse nous retrace précisément comment ces choses ont été faites par Dieu, et non pas seulement, comme le voudrait saint Augustin, le rapport de l'œuvre de Dieu avec la connaissance angélique.

Aujourd’hui, nous devons le reconnaître, l'immense majorité, on pourrait même dire l'unanimité des exégètes estime qu'en effet l'interprétation de saint Augustin ne peut guère être tenue pour littérale et historique. Ou il faut accepter que l'Écriture entend nous rapporter la manière dont les choses ont été faites par Dieu à l’origine, ou il faut renoncer à l’historicité de ce récit et en appeler à une intention spéciale de. l'écrivain sacré qui aurait voulu nous donner tout autre chose qu’une histoire des origines du monde.

‘Cette intention spéciale serait plutôt d'ordre liturgique. Moïse aurait eu pour but, simplement, dans son récit, de promouvoir, aux yeux de son peuple, limportance de la semaine que cou-. ronne le repos sabbatique; et il aurait, dans ce but, arrangé artificiellement le récit de la production du monde par Dieu en six jours de travail, suivis du septième jour, consacré au repos. — L’explication serait excellente si elle ne se heurtait à la manière même dont se présente Le récit de la Genèse qui a, manifestement, tous les dehors d’un récit historique, entendant nous raconter, non pas sans doute, selon le procédé scientifique, mais selon qu'il convenait à un auditoire ou à des lecteurs grossiers et peu instruits, la manière dont Dieu a produit toutes choses et organisé le monde où nous vivons. Quant à la dépendance qu’on veut établir entre ce récit et la semaine mosaïque,-elle existe assurément. Mais la question est préci- 197 sément de savoir si la semaine mosaïque n'a pas été ce qu'elle a été à cause de la manière dont Dieu avait produit le monde.

Quelques-uns ont imaginé alors une sorte de vision que Moïse aurait eue — ou plutôt Adam (et on expliquerait ainsi ce qu'il peut y avoir de commun dans les diverses cosmogonies des anciens peuples) — dans laquelle Dieu aurait montré au voyant, sous forme de six tableaux successifs séparés par des alternances de lumière et de ténèbres, la production du monde, non pas selon qu’elle aurait eu lieu en effet, mais selon qu'il voulait la faire connaître pour inculquer l’idée de la se” maine et du repos sabbatique. — On sait que le P. de Hummelauer (/r Genesim, p. 72) n'a pas craint de se prononcer en faveur de cette explication, au point de la déclarer seule vraie: unice veram. C'est aller un peu vite. D'autant que rien, dans le récit de la Genèse, ne porte trace d'une telle vision. Elle paraît bien plutôt une sorte d'expédient. En tous cas, l'explication de saint Augustin serait tout aussi fondée que cetle-là. ‘

Reste l'explication littérale et historique au sens strict, c'est-à-direque Moïse aurait voulu nous raconter vraiment la manière même dont les choses se sont passées à l’origine. C'était le sentiment des anciens Pères, autres que saint Augustin. Il semble bien que c'est le

sentiment préféré de saint Thomas dans.

la Somme théologique. Et on peut dire que c’est l'opinion la plus commune parmi les exégètes orthodoxes de no jours.: à ILest vrai qu'avec ce sentiment nous nous heurtons à des difficultés considérables, en raison des données de la science, notamment de l'astronomie et

de la géologie. Ces sciences requièrent des périodes de temps fort considérables pour chacune des étapes successi- ” ves qu'a dû traverser le monde en formation; et la Bible ne parle que de six jours.

Pour résoudre ces difficultés, on a apporté diverses explications. La plus connue, la seule qui ait été jugée digne d'être prise en considération, a été celle des jours-époques. Elle consiste à entendre les jours de la Genèse, non pas au sens d’une durée de 24 heures, mais au sens de périodes de temps indéterminées. Et, sans doute, avec cela on paraît satisfaire aux exigences des savants. Mais le texte de la Bible, pris dans son sens naturel et obvie, ne laisse pas que-de protester un peu contre cette interprétation. Aussi bien semble-t-elle: aujourd’hui perdre de sa faveur. Et de nombreux esprits se disent que peutêtre n'avons-nous pas, ni du côté de la science, ni du côté de l’exégèse biblique, des données ou des lumières suffisantes pour résoudre le problème. Il ya des questions en présence desquelles il faut savoir être modestes. Saint Thomas nous en a donné l'exemple au cours de tout ce traité de l’œuvre des six jours. Sachons limiter; et si nous ne voyons pas comment la science actuelle et l'exégèse actuelle s'accordent, tenons cependant pour absolument indubitable que jamais la science vraie ne contredira l’exégèse vraie (IV, 178181; I, 74, 2).

Les multiples explications qu'on lit dans le texte de saint Thomas, pour justifier les termes par lesquels l’Écriture exprime l'œuvre des six jours, prouvent tout ensemble et la richesse inépuisable du texte. biblique, et le respect infini avec lequel nous devons le lire, et la difficulté souveraine qu'il y a 198 pour nous à en fixer le sens. Elles nous ramènent à la règle si sage formulée par saint Thomas à propos du second jour (q. 68, art. 1), savoir que nous devons mettre au-dessus de tout doute et de toute contestation, que l'Écriture dit vrai, dans ce récit des œuvres de Dieu au commencement du monde; mais qu'il serait imprudent, sinon même téméraire, de vouloir être trop absolu dans la manière de l'expliquer et de l'entendre; car Dieu étant tout ensemble l'auteur de l'Écriture et l'auteur du monde, si la science qui étudie le monde en lui-même venait à convaincre d'erreur l'explication qu'on aurait attribuée à l'Écriture, on tomberait dans cet excès que l'erreur et la contradiction remonteraient jusqu'à Dieu; ce qui serait une monstruosité.

Une chose est indubitable — et nous n'avons à craindre, sur ce point, aucun démenti de la science — c'est que le monde matériel, avec tout ce qu’il contient, est l'œuvre de Dieu; que Dieu l’a produit, quant à ses éléments premiers,

par voie de création; que l’organisa-

tion de ce monde remonte aussi jusqu'à Dieu, soit qu'Il l'ait produite Lui-même directement, soit qu’Il ait usé du concours des causes secondes, tant spiri-

tuelles, comme les. anges, que Corpo-

relles, telles que les forces cosmiques. Dieu a produit cette organisation du monde, non pas d'un seul coup, mais en six interventions successives, la pre-

. mière portant sur la lumière, la se-

conde sur le firmament, la troisième sur la séparation ou la distinction des mers et des continents, la quatrième

‘sur les corps célestes, soleil, lune et

étoiles, la cinquième sur les poissons et les oiseaux, la sixième sur les animaux terrestres et l’homme. Quant à déterminer la nature de ces interventions,

comment l’œuvre marquée en a été le fruit, dans quelles conditions cette œuvre a été réalisée, nous ne le pouvons pas d'une manière certaine. Nous som-

‘mes réduits, sur ces divers points à des

explications plus ou moins hypothétiques dont la valeur demeure soumise, d’une part, au contrôle de la vraie science, et, d'autre part, au jugement infaillible de l'Église (IV, 187, 188: I, 74, 3).

Voir articles: Création. Distinction des choses. Gouvernement divin.