155 L’étude de la colère vient, dans la Prima-Secundæ, de la question 46 à la question 48. S. Thomas annonce, à son sujet, qu’il considérera : « premièrement, la colère en elle-même; secondement, la cause qui produit la colère, et son remède; troisièmement, ses effets ».
La colère elle-même.
La colère, qui est une passion comme les autres passions, a pourtant ce caractère très particulier qu’elle est comme une résultante et une sorte d’aboutissement de plusieurs autres. De là, en un sens, son caractère de passion générale, bien qu’elle soit, très véritablement, une passion spéciale, qui fait nombre, à titre de passion distincte, avec les dix autres passions (VII, 446; I-II, 46, 1).
La colère est une passion complexe, qui est la résultante de plusieurs autres passions, et dont l’objet est également quelque chose de complexe. Il est vrai que l’amour, aussi, et la haine, peuvent avoir un objet complexe; mais, outre qu’il n’en est pas toujours ainsi pour ces deux passions, comme il en est toujours ainsi pour la colère, il y a encore que l’objet de la colère implique toujours en lui la contrariété du bien et du mal, au lieu que le double objet de l’amour est toujours un bien, et le double objet de la haine toujours un mal. La colère, au contraire, veut du mal à quelqu’un, mais parce que le mal de quelqu’un lui apparaît comme un bien en soi, en tant qu’il se présente sous la raison de chose juste (VII, 449; I-II, 46, 2).
La colère se trouve très certainement dans l’irascible, requérant essentiellement, dans le double objet sur lequel elle porte, ce caractère de chose non ordinaire, mais saillante et en relief, ou ardue, qui est l’objet propre et la raison d’être de l’irascible (VII, 451; I-II, 46, 3).
Il y a une certaine part de la raison dans la colère. Et cela, dans toute colère : non pas seulement dans la colère qui est une passion produite sous l’influx de la raison qui commande; mais même dans la colère qui est proprement, et antérieurement au commandement de la raison, une passion de l’appétit sensible. Car si la colère, conclusion d’un syllogisme, n’est que dans le premier cas, la colère, même étant simple passion de l’appétit sensible, antérieure au commandement de la raison, implique toujours la comparaison de la peine au dommage (VII, 452; I-II, 46, 4).
Dans son commentaire sur Aristote, Éthique, livre VII, leç. 5, S. Thomas explique le mot syllogisme, dont il est question au sujet de la colère : « L’homme en colère, dit-il, fait une sorte de syllogisme, concluant à l’attaque de celui qui a causé l’injure et se met aussitôt en colère avant que la raison ait déterminé la mesure à garder dans la vengeance. La concupiscence, au contraire, dès que la raison ou le sens ont montré un objet délectable, s’y porte pour en jouir sans aucun syllogisme de la raison. Et la raison de cette différence est que ce qui est délectable a raison de fin désirable de soi, laquelle fin est comme un principe qui ne se tire pas par voie de syllogisme », mais est antérieur au syllogisme. « Le mal, au contraire, à causer à autrui, n’est pas chose désirable de soi et qui ait raison de principe, à titre de fin; mais il se présente comme chose utile à la fin, ce qui a raison de conclusion dans l’ordre de l’action. Et de là vient que la concupiscence ne meut pas en impliquant un syllogisme, tandis que la colère meut ainsi. De là vient encore que la colère suit d’une certaine manière la raison », au sens que nous avons expliqué; « mais non la concupiscence, qui suit seulement l’impulsion » naturelle « du sujet » (VII, 456).
La colère est plus naturelle à l’homme que ne l’est la concupiscence, à considérer l’homme sous sa raison propre d’être raisonnable, et du point de vue spécifique; en ce sens, il est plus humain et plus noble d’être en colère que de pâtir un mouvement de convoitise; car ce dernier mouvement convient plutôt à l’homme en tant qu’il est animal (VII, 460; I-II, 46, 5).
La haine est très certainement chose plus mauvaise que la colère. Tout est mauvais en elle, s’il s’agit de la haine (la seule dont nous parlions ici), qui porte sur les personnes et qui veut leur mal pour la seule raison que c’est leur mal. Il est très vrai que même alors celui qui hait, ou qui veut ce mal, trouve, pour lui, dans ce mal, une certaine raison de bien; mais cette raison de bien consiste uniquement en ce que le mal de celui qu’il hait est tenu par lui pour son propre bien, nullement parce qu’il le tient pour un bien en soi ou pour une chose juste même au regard de celui qui le subit. Et c’est là précisément ce qui fait le caractère essentiellement mauvais du sentiment de la haine, à la différence du sentiment de la colère qui ne se porte jamais sur le mal que parce qu’il l’estime un bien, en soi, ou une chose juste (VII, 465; I-II, 46, 6).
La colère, telle surtout que nous la trouvons dans l’homme, est un mouvement complexe de l’appétit irascible, où se retrouvent, comme les causes dans leur effet, divers autres mouvements soit de l’appétit concupiscible, soit de l’appétit irascible. Il s’y trouve même, à titre de condition préalable, un acte de la raison montrant à l’appétit sensible le rapport qui existe entre le mal à infliger et l’injure, qui, motivant ce mal, le rend juste aux yeux de la colère. En telle sorte que son objet étant un mélange de bien et de mal, cependant ce qu’elle poursuit directement et d’abord, c’est le bien et non le mal, mais le bien constitué tel par le rapport de chose juste que la raison dénonce. D’où il suit que si elle recherche le bien, comme le désir ou la concupiscence, elle le recherche sous une raison plus spécifiquement humaine; et, au contraire, si elle implique un rapport d’hostilité contre quelqu’un, comme le fait aussi la haine, elle ne l’implique pas sous une raison de mal, mais plutôt sous une raison de bien et de justice. Par où l’on voit encore que la colère ne peut jamais viser, à vrai dire, que les êtres qui peuvent avoir avec nous des rapports stricts de justice ou d’injustice (VII, 468, 469; I-II, 46, 7).
« Les espèces de la colère se prennent en raison de ce qui cause quelque augmentation dans la colère. Cette augmentation, en effet, se produit d’une triple manière. D’abord, en raison de la facilité du mouvement même de la colère; cette colère est appelée fiel, pour autant qu’elle s’allume vite. Secondement, du côté de la tristesse qui cause la colère et qui demeure longtemps dans la mémoire; ceci se réfère à la manie » ou rancœur « qui se dit du mot manere, demeurer. Troisièmement, en raison de ce que l’homme en colère poursuit, savoir : la vengeance; et, de ce chef, on a la fureur, qui n’a pas de repos qu’elle n’ait infligé la peine. Aussi bien, Aristote, au livre IV de l’Éthique (ch. v, n. 8; de S. Th., leç. 13), parlant de ceux qui sont accessibles à la colère, distingue les vifs, qui tout de suite se mettent en colère; les amers, qui gardent leur colère longtemps; et les difficiles, qui ne s’apaisent jamais, sans qu’ils aient puni » (VII, 470; I-II, 46, 8).
Cause active de la colère et ses remèdes.
La cause de la colère est toujours quelque chose qui aura été fait contre celui en qui la colère se trouve (VII, 475; I-II, 47, 1).
Du côté de l’objet qui peut motiver la colère, toutes les raisons de cause se ramènent à une seule : le mépris ou le peu d’estime que l’on fait de quelqu’un. C’est, en effet, cette raison-là qui porte en elle-même et par excellence le caractère d’injure ou d’injustice qui est essentiel à l’acte d’où peut naître, de la part de celui qui en est l’objet, le mouvement de la colère (VII, 478; I-II, 47, 2, 35, 4).
Le motif de la colère est un procédé blessant injuste et qui attriste. Du côté par où il est injuste, il se trouve plus facilement quand il s’adresse à quelqu’un qui excelle; mais considéré en tant qu’il attriste, il agit plus facilement sur celui qui est dans une condition ou dans un état d’infériorité (VII, 480; I-II, 47, 3).
« Le mépris injuste est surtout ce qui produit la colère. Il s’ensuit que le rien ou la petitesse de celui contre qui on s’irrite augmente la colère pour autant qu’il augmente l’injustice du mépris. De même, en effet, que plus un homme est grand, plus il y a d’injustice à le mépriser; de même plus quelqu’un est petit, plus son mépris est injuste. Et de là vient que les nobles s’irritent quand ce sont des paysans qui les méprisent, ou les sages, si ce sont des ignorants, ou les maîtres, si ce sont leurs serviteurs. — Que si, au contraire, la petitesse ou le rien diminuent l’injustice du mépris, dans ce cas, au lieu d’en être accrue, la colère s’en trouve diminuée. Et c’est ainsi que ceux qui se repentent de l’injure commise, et qui confessent avoir mal agi, et s’humilient et demandent pardon, adoucissent la colère, selon ce mot des Proverbes, chapitre xv (v. 1) : Une réponse douce calme la fureur; c’est qu’en effet ceux-là n’apparaissent déjà plus comme des hommes qui méprisent, mais au contraire comme des hommes qui font grand cas de ceux devant lesquels ils s’humilient » (VII, 482, 483; I-II, 47, 4).
Ici viendrait, semble-t-il, la question ou la suite des articles portant sur les remèdes de la colère, annoncés plus haut par saint Thomas. Il ne serait pas impossible que nous soyons en présence d’une disparition de quelques articles de la Somme. Toujours est-il que nous ne trouvons pas ici l’étude des remèdes que saint Thomas semblait nous annoncer comme étude distincte; et il est difficile de supposer que le saint Docteur ait omis de traiter une partie qu’il aurait eu ainsi expressément en vue. À moins de vouloir que la question des remèdes ait été simultanément traitée avec celle des causes, dans quelques réflexions qui portaient, d’ici de là, comme nous l’avons vu, sur ce qui pouvait mitiger la colère au lieu de l’exciter. Dans les autres œuvres du saint Docteur, nous ne retrouvons nulle part ce qui nous permettrait de combler le vide que nous signalons. Ce n’est que dans l’explication du psaume xxxvi et dans le commentaire de l’épître de saint Paul à Tite, chapitre III, leçon I, que nous avons, en passant, l’indication d’un double remède contre la colère. Le premier consiste à « faire le sourd et à ne pas répondre »; le second, à « reconnaître sa propre fragilité ». Et l’on pourrait bien, en effet, ramener à ces deux indications tous les remèdes contre la colère. Le remède contre la colère qui est en un autre est de ne rien faire qui soit de nature à l’irriter davantage. Or, rien n’est plus de nature à l’irriter que de lui résister; si, au contraire, on se tait, pourvu que le silence n’implique pas une attitude de mépris, la colère tombera d’elle-même et par son propre excès. L’autre remède, qui est pour prévenir la colère en celui qui croirait avoir motif de s’y livrer, consiste précisément à supprimer ce motif ou à diminuer son action, en ne se blessant point facilement même de procédés qui seraient en soi blessants et injustes. Et, à ce titre, la pensée de « sa propre fragilité » rendra indulgent à l’endroit des autres (VII, 483, 484).
Effets de la colère.
La colère, étant une passion de l’irascible, ne saurait être, par elle-même, le terme du mouvement de l’appétit : elle a pour fin de servir, elle aussi, les intérêts du concupiscible; et, en réalité, c’est pour la délectation qu’elle travaille. Lors donc que la délectation est obtenue pleinement, la colère cesse; mais alors même qu’elle travaille, la délectation l’accompagne, et, par la présence désirée de la vengeance qu’elle poursuit, l’excite à mieux réaliser cette vengeance (VII, 487; I-II, 48, 1).
Le feu de la colère l’emporte, de soi, en véhémence, sur tout autre feu causé par les passions. Et, sans doute, l’amour aussi embrase le cœur; mais ce n’est point une même sorte d’embrasement : il est moins violent, moins impétueux, n’a point d’amertume, et s’il consume, lui aussi, et dévore la substance du sujet où il se trouve, c’est plutôt d’une façon lente, petit à petit, à la longue, tandis que le feu de la colère, en raison même de sa violence, dure peu et doit, quand il est, tout emporter, ou cesser vite (VII, 490, 491; I-II, 48, 2).
De toutes les passions de l’âme, celle qui est le plus de nature à troubler la raison, c’est la colère. Elle peut même aller jusqu’à la faire perdre totalement; et si un tel excès est relativement rare, il n’est pas rare que sous le coup d’une violente colère, on soit, momentanément, comme si on n’avait plus sa raison. De là, ces expressions d’un usage courant, et qui ne sont que trop fondées : il est fou de colère; sa colère fait qu’il ne se possède plus; il déraisonne; il n’a plus sa raison (VII, 493; I-II, 48, 3).
« La colère implique la raison et aussi l’empêche. Or, soit à l’un soit à l’autre de ces deux titres, la colère peut causer la taciturnité. — En tant qu’elle implique la raison, le jugement de la raison peut avoir assez de vertu, sinon pour exclure de l’appétit le désir désordonné de la vengeance, du moins pour empêcher la langue de proférer des paroles désordonnées; et c’est ainsi que saint Grégoire dit, au cinquième livre des Morales (endroit précité), que, parfois la colère se sert du trouble de l’esprit, comme intentionnellement, pour se tenir dans le silence. — Du côté où elle empêche la raison, la colère peut causer la taciturnité, parce que, comme il a été dit (art. 1), le trouble de la colère s’étend jusqu’aux membres extérieurs; et plus spécialement aux membres ou aux organes qui reflètent davantage les impressions du cœur, comme les yeux, le visage, la langue; et c’est pour cela qu’il a été dit (art. 1) que la langue s’embarrasse, que le visage est en feu, et que les yeux sortent de leur orbite. Le trouble de la colère peut donc être tel qu’il empêche complètement l’usage de la langue. Et alors, c’est la taciturnité qui s’ensuit (VII, 494, 495; I-II, 48, 4).
Voir article : Passions.