Le traité d’Adam ou du premier homme se trouve dans la Première Partie de la Somme théologique, de la question 90 à la question 102. Il se rattache au traité de la distinction des êtres ramenée à Dieu comme à sa véritable cause et que saint Thomas étudie de la question 47 à la question 102. Les questions 47-49 étudiaient la distinction générale qui domine tous les êtres créés, et n’est pas autre que celle du bien et du mal. Puis venait, dans la considération des trois grandes distinctions spéciales des êtres créés, l’étude des êtres purement spirituels, appelés, dans le langage biblique, du nom d’anges (q. 50-64). Elle était suivie de l’étude des êtres purement corporels (q. 65-74). Enfin, à partir de la question 75, l’étude de l’être tout ensemble corporel et spirituel, l’homme. Cette dernière étude comprend deux parties. La première s’occupe de la nature même de l’homme, considéré surtout du point de vue théologique, c’est-à-dire en raison de son âme intelligente et libre. Elle va de la question 75 à la question 89. La seconde est annoncée par saint Thomas, dans le prologue de la question 75 : « de la production de l’homme ». Au début de la question 90, il dit : « de la première production de l’homme ». Il s’agit donc, non pas de la production de tel ou tel homme en particulier, selon que cette production s’effectue dans la suite des générations humaines, comme il en est question dans le traité du Gouvernement divin, q. 118 et 119; mais de la production du premier homme, ou d’une façon plus exacte encore et selon que saint Thomas lui-même s’en explique, « de la première production de l’homme ».

Production de l’homme en ce qui est de son âme.

Quelque parfaite que soit l’âme humaine, et lui donnerait-on même, à bon droit, le nom de divine, il ne s’ensuit pas qu’il faille la confondre avec la nature de Dieu ou avec celle des anges. Elle n’est pas quelque chose d’incréé, comme Dieu; elle appartient au monde de la créature. Il est vrai que dans ce monde de la créature elle occupe une place à part. Étant subsistante par elle-même, elle a dû être produite directement par Dieu, créée par Lui, sans que d’ailleurs aucune créature ait pu coopérer à cette production. Toutefois, si elle a été créée comme les anges, elle n’a pas dû être créée en même temps qu’eux. Elle n’est pas un tout spécifique, mais fait partie de la nature humaine; et, pour ce motif, c’est avec le corps et dans le corps qu’elle a dû être créée (V, 19; I, 90, 1-4).

Production de l’homme en ce qui est de son corps.

Le corps de l’homme a été formé immédiatement par Dieu du limon de la terre, en ce sens que Dieu a créé l’âme du premier homme dans une portion de matière minérale, qui s’est trouvée, du même coup, élevée à l’harmonie et à la dignité de corps humain. Pour nous traduire cette vérité, l’Écriture a usé d’un langage métaphorique adapté à notre nature même, dont le propre est de ne saisir les choses spirituelles qu’à l’aide d’images venues des sens (V, 40; I, 91, 1-4).

Production de la femme.

Le corps de la femme, qui devait nécessairement être produit dans la première constitution des choses, pour que la propagation du genre humain par voie de génération naturelle fût possible; — et qui, d’autre part, ne pouvait être produit lui-même par voie de génération naturelle, mais qu’il était si à propos et si sage de tirer d’Adam lui-même, principe universel de toute sa race; et tout spécialement de tirer de son côté, pour marquer les rapports tout intimes et de suave affection qui devaient exister, dans la famille, entre l’homme et la femme, — exigeait une intervention directe, positive et immédiate de Dieu pour être produit et formé; en telle sorte que c’est bien Dieu Lui-même, qui, suivant le mot de l’Écriture, créa ou forma l’homme, et l’homme tout entier, dans le double principe qui devait perpétuer sa race : Dieu créa l’homme à son image. C’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Il les créa mâle et femelle, homme et femme. La vraie philosophie est ici en parfait accord avec l’Écriture. Quant à la science, elle ne peut prétendre imposer une conclusion contraire, qu’en outrepassant ses droits. Et ce ne sera pas un des moindres griefs à retenir contre elle (nous voulons dire contre la fausse science), que d’avoir préféré, pour l’homme, une origine qui l’abaisse, à l’origine dont parle l’Écriture et qui fait de nous l’œuvre immédiate de Dieu Lui-même (V, 56; I, 92, 1-4).

L’homme fait à l’image de Dieu et à sa ressemblance.

L’homme porte en lui, en raison de sa nature intellectuelle, l’image de Dieu. Il s’élève, par là, infiniment au-dessus des créatures inférieures, bien qu’il demeure lui-même inférieur aux purs esprits que sont les anges. Cette image de Dieu, qui est en lui en raison de sa nature intellectuelle, entraîne, par voie de conséquence nécessaire, que l’homme porte en lui l’image véritable et appropriée des Trois Personnes divines, selon qu’elles se distinguent l’une de l’autre en Dieu. Mais c’est uniquement dans la partie supérieure de son être, selon qu’il est intelligent et voulant, que l’homme porte ainsi, en lui, l’image du Dieu-Trinité. Ce n’est pas, toutefois, en raison des puissances seules, abstraction faite de leurs actes, mais dans ces actes directement, et encore dans ces actes selon qu’ils ont Dieu Lui-même pour objet, que l’image de Dieu se trouve dans l’homme. En telle sorte que si nous parlons d’image de Dieu en lui, même quand ces actes n’y sont pas, c’est en raison du rapport que la nature, ou les puissances, ou les habitus, disent à ces actes, que se vérifie la raison d’image. Tel est le sens plein et parfait de la parole de l’Écriture assignant comme fin de l’œuvre de Dieu, quand Il créa l’homme, cette raison d’image réalisée dans l’homme, chef-d’œuvre de la création sensible (V, 90; I, 93, 1-9).

État ou condition du premier homme, en cette première production, par rapport à l’âme.

Quant à l’intelligence.

L’intelligence du premier homme fut revêtue, dès le premier instant, de toute la perfection naturelle et surnaturelle exigée par son rôle d’éducateur du genre humain. Son état d’intégrité absolue lui donnait sur Dieu et sur les esprits angéliques des clartés si vives et si fermes que, sans équivaloir à la vision immédiate des essences supérieures ou de l’essence divine, l’homme jouissait en quelque sorte de leur présence directe. Quant à la nature du monde où il vivait, elle n’avait pas de secret pour lui. Si dans l’ordre surnaturel sa science était moins achevée, puisqu’il était encore dans la voie du mérite et non dans le repos de la gloire, cependant il avait, même dans cet ordre, toutes les connaissances qui lui étaient nécessaires pour disposer sa vie et celle de ses enfants selon que l’exigeait la sublime destinée qui était la sienne. Il n’y avait même pas jusqu’aux choses qu’il pouvait ignorer, où il ne fût enveloppé d’un secours très spécial de Dieu, quand le privilège de sa nature intègre n’y suffisait pas, de telle sorte que jamais, tant que sa volonté devait demeurer soumise à Dieu, il n’était possible pour lui de tomber dans une erreur quelconque, si légère qu’on la suppose. Il avait été constitué par Dieu dans la vérité (V, 119, 120; I, 94, 1-4).

Quant à la volonté : état de grâce et de justice.

Adam, qui avait reçu les dons les plus magnifiques au point de vue de son intelligence, avait reçu encore, au point de vue de sa volonté, des prérogatives exceptionnelles. Élevé à l’état surnaturel dès le premier instant de son être, il portait en lui tous les dons de la grâce sanctifiante; et de cette grâce sanctifiante dérivait, dans la partie inférieure de son être, une subordination si parfaite qu’elle excluait, tant que durerait cet état, toute possibilité de révolte. Le bien était pour lui chose naturelle et facile; sans que pourtant le mérite de ses œuvres en fût aucunement diminué. Ce mérite, au contraire, était d’autant plus grand, qu’il s’alimentait à une source de charité et de grâce plus abondante et plus pure (V, 138; I, 95, 1-4).

Usage de cette justice, ou maîtrise et domaine de l’homme.

La volonté du premier homme souveraine et maîtresse dans l’ordre du commandement intérieur ou de ses passions et par rapport à l’accomplissement du bien, avait aussi un domaine spécial sur les autres êtres.

Sur les animaux.

Tous les animaux, qui sont, par rapport à l’homme, dans un état naturel de soumission parfaite. L’homme régnait sur eux sans aucune contrainte et sans aucune difficulté (V, 144; I, 96, 1).

Sur les autres créatures.

Quant aux forces naturelles et au corps lui-même, l’homme dominait sur les plantes et sur les choses inanimées, non par mode de commandement ou d’immutation, mais en utilisant leur concours sans aucun obstacle (V, 146; I, 96, 2).

Sur les autres hommes : inégalité.

Pour ce qui eût été des rapports des hommes entre eux, les hommes n’eussent pas été tous égaux dans l’état d’innocence. Il y aurait eu des diversités et des disparités parmi eux. Les uns eussent été, même naturellement, plus parfaits au point de vue du corps, et, par suite, mieux doués, au point de vue de l’âme. Dieu aussi aurait pu distribuer ses dons soit naturels, soit gratuits, selon qu’il lui aurait plu, donnant aux uns plus qu’aux autres. Et chacun aurait pu, en usant selon le libre arbitre, des dons reçus de Dieu ou de la nature, les faire fructifier à des degrés divers (V, 149; I, 96, 3).

Sujétion.

La domination de l’homme sur l’homme aurait aussi existé dans l’état d’innocence : non pas une autorité arbitraire et despotique, faisant servir les sujets au bien personnel de celui ou de ceux qui commandent; mais une autorité de dévouement, mettant au service des sujets eux-mêmes et au service de la communauté toutes les ressources de talent, de savoir ou de vertu que les meilleurs peuvent avoir (V, 152, 153; I, 96, 4).

État ou condition du premier homme, en cette première production, par rapport au corps.

Quant à la conservation de l’individu : immortalité; impassibilité; alimentation : l’arbre de vie.

L’homme, dans l’état d’innocence, était immortel et impassible; mais il ne l’était point par nature. C’était un don de Dieu, qui, par un privilège spécial accordé à l’âme, et, aussi, par une attention plus particulière de sa Providence, maintenait l’homme à l’abri de tout ce qui aurait pu porter atteinte au parfait épanouissement de sa vie corporelle. Dans ce but, en même temps qu’Il avait pourvu à l’entretien de cette vie par une nourriture adaptée, Il avait préparé un fruit spécial qui devait prévenir tout déclin et conserver l’homme dans la pleine possession de ses facultés et de ses forces (V, 166; I, 97, 1-4).

Quant à la conservation de l’espèce : la génération.

Non seulement la vie de l’individu eût été conservée, mais aussi celle de l’espèce. Le genre humain se fût multiplié, dans l’état d’innocence, comme il se multiplie aujourd’hui, par voie de génération naturelle, supposant nécessairement l’union des sexes de la part de l’homme et de la femme. Mais cette union aurait eu lieu, dans cet état, sans aucune des misères ou des imperfections, soit morales, soit physiques, dont elle est maintenant inséparable (V, 176; I, 98, 1-2).

De l’enfant, fruit de la génération.

L’enfant, dans l’état d’innocence, eût été, au point de vue corporel, dans un certain état d’infirmité et de faiblesse, mais qui aurait exclu toute souffrance et même toute imperfection relative à cet état. Par rapport au développement parfait du corps humain, ou même par rapport au développement plus grand qu’il devait successivement acquérir, l’enfant eût été imparfait; mais il aurait eu toute la perfection que comportait son état d’enfant appartenant à une race ornée des dons supérieurs de l’intégrité causée par la grâce de la justice originelle (V, 180; I, 99, 1).

Quant au corps.

La condition de l’enfant, dans l’état d’innocence, bien que plus parfaite, sans proportion, que la condition de l’enfant qui naît dans l’état présent de notre nature, n’eût pas exclu, au point de vue du corps, l’imperfection naturelle de l’âge, ni, non plus, la distinction des sexes (V, 183; I, 99, 2).

Quant à l’âme : la justice.

Du point de vue de l’âme, les enfants seraient nés avec la grâce sanctifiante, dans l’état de justice originelle, c’est-à-dire que, dans l’état d’innocence où l’homme avait été créé, les enfants seraient nés dans la justice originelle impliquant la grâce sanctifiante; mais ils ne seraient point nés confirmés dans cette justice, ou dans l’impossibilité de perdre la grâce (V, 191; I, q. 100, 1-2).

La science.

Dans l’état d’innocence, les enfants ne fussent point nés parfaits en science; mais ils auraient acquis cette science selon le progrès de l’âge, sans difficulté, soit par eux-mêmes, soit en la recevant des autres (V, 193; I, 101, 1). Ils n’auraient pas eu, non plus, l’usage parfait de la raison, comme ils l’auraient eu dans l’âge parfait. Toutefois, ils l’auraient eu d’une manière plus parfaite qu’ils ne l’ont maintenant, relativement à ce qui était de leur âge (V, 196; I, 101, 2).

Du paradis terrestre, où l’homme fut placé après sa production.

Le paradis, ou jardin, dont parle la Genèse, ch. 11, comme préparé par Dieu pour recevoir l’homme institué dans l’état d’innocence, était un lieu corporel; et ce qui est dit de lui dans l’Écriture doit s’entendre dans son sens littéral et historique. — Nous pouvons conclure, aujourd’hui, avec une probabilité fondée, que le paradis terrestre était sur les confins de l’Erzeroum et de l’Érivan, non loin de l’Arménie et du mont Ararat (V, 204; I, 102, 1).

Ce paradis avait été préparé par Dieu pour que l’homme, dans son premier état d’innocence, y fût à l’abri de toute cause climatique ou atmosphérique pouvant troubler ou altérer l’harmonie parfaite de sa complexion. Et, à ce titre, comme aussi par les fruits qui y venaient et par la végétation qui le décorait, il répondait excellemment à ce que devait être l’habitation de l’homme dans son premier état (V, 211; I, 102, 2).

L’homme avait été placé dans le paradis pour le travailler et pour le garder « en ce sens que l’homme lui-même travaillerait et garderait le paradis. Toutefois, ce travail n’eût pas été laborieux, comme après le péché; il eût été plein d’agrément, consistant dans le fait de prendre contact avec les vertus de la nature. De même la garde du jardin n’eût pas eu pour objet de repousser des envahisseurs, mais de faire que l’homme conserve pour lui le paradis et ne le perde point par le péché. Et tout cela était pour le bien de l’homme, en sorte que le paradis était ordonné au bien de l’homme, et non inversement » (V, 212, 213; I, 102, 3).

« L’incorruption du premier état, en raison de laquelle le paradis terrestre avait été préparé pour l’homme, n’appartenait pas à l’homme en vertu de sa nature; elle était un don surnaturel de Dieu. Afin donc que cette prérogative fût attribuée à la grâce de Dieu et non pas à la nature humaine, Dieu fit l’homme hors du paradis, et ensuite Il le plaça dans le paradis, pour qu’il habite là tout le temps de sa vie terrestre, en attendant la vie pleinement spirituelle qu’il devait avoir plus tard et pour laquelle il serait transféré dans le ciel » (V, 214; I, 102, 4).

Excellence du premier état de l’homme.

Ce dernier point, que saint Thomas vient de souligner ici avec tant d’à-propos, nous montre une fois de plus l’excellence de l’état dans lequel le premier homme avait été constitué par Dieu. Cet état n’était pas seulement celui d’une nature intègre et parfaite de tout point. C’était aussi, et plus encore, un état de grâce.

Dieu aurait pu créer l’homme dans l’état de nature pure, c’est-à-dire avec un corps et une âme qui auraient eu le strict nécessaire pour la double vie corporelle et intellectuelle ou morale propre à la nature humaine, mais rien de plus, laissant l’homme se développer selon les lois d’ordre physique ou intellectuel et moral qui sont celles de sa nature. Bien des savants modernes veulent que l’homme ait paru sur la terre dans cet état. Quelques-uns, ils sont même très nombreux parmi les croyants, disent que l’homme est venu, par voie d’évolution et de transformisme, d’êtres inférieurs dont la nature était d’abord purement animale. S’il s’agit de l’âme de l’homme, cette doctrine est contraire à la foi catholique et aussi à la raison; car l’âme humaine ne peut être produite que par voie de création. S’il s’agit du corps de l’homme, l’Écriture nous dit qu’il a été formé par Dieu; et la raison, parfaitement conforme en cela à la tradition de l’Église, nous invite et nous oblige même, d’après saint Thomas, à entendre cela d’une formation immédiate, où aucune créature, non pas même l’ange, n’est directement intervenue, soit pour la formation du corps de l’homme, soit pour la formation du corps de la femme. L’Écriture même précise la manière dont la femme a été formée par Dieu; et s’il est vrai que cette formation aurait pu se produire dans des conditions différentes, il ne l’est pas moins que celles dont parle l’Écriture sont en harmonie parfaite soit avec les desseins que Dieu devait manifester ultérieurement, soit avec la fin de la femme dans la société domestique.

Quant à la fin de la production de l’homme, pris au sens formel et spécifique d’être doué de raison, elle est marquée, dans l’Écriture, par un mot d’une vérité et d’une profondeur infinies. L’homme a été fait pour reproduire en lui, sous forme d’image et de ressemblance, les perfections qui conviennent à Dieu, non pas seulement en tant qu’Il est, ni en tant qu’Il est vivant d’une vie quelconque, mais selon le caractère distinctif de sa vie à Lui qui est une vie toute de connaissance et d’amour. Et sans doute, l’homme eût pu reproduire ainsi, sous forme d’image et de ressemblance, la vie propre de Dieu, même s’il eût été laissé à l’état de nature pure, destiné à connaître et à aimer Dieu considéré comme auteur de la nature et selon que le révèlent les œuvres extérieures produites par Lui. Toutefois, il était un mode plus excellent pour l’homme de reproduire, à titre d’image et de ressemblance, les perfections qui sont le propre de Dieu. C’était de connaître et d’aimer Dieu comme Il se connaît et comme Il s’aime en Lui-même, au plus intime de sa nature infinie. Dieu voulut que cette destinée fût celle de l’homme. Et cette volonté de Dieu fut la raison véritable de toutes les prérogatives dont se trouva enrichie la nature de l’homme dès le premier état de son être.

Au point de vue intellectuel, Adam aurait pu, sans doute, à ne considérer que la puissance divine, être admis immédiatement à la vision intuitive de l’essence de Dieu. Mais ceci devait être, dans les desseins de Dieu, une récompense; et, par suite, ce n’est pas au début, mais plus tard et après une vie plus ou moins longue passée à acquérir des mérites, que l’homme aurait reçu cette récompense. Dès le début, cependant, il reçut une connaissance de Dieu qui, pour rester une connaissance d’ordre humain, n’en était pas moins, en raison de ses qualités surnaturelles, d’une perfection que ne saurait atteindre notre science à nous, à moins d’un don tout spécial de Dieu. De même, pour sa connaissance des anges. Quant à sa connaissance du monde de la nature, elle était parfaite. Et si, dans l’ordre surnaturel des mystères de la grâce, ou par rapport aux futurs contingents et aux pensées des cœurs, Adam pouvait être dans un état ou une attitude d’expectative et de nescience, il ne pouvait jamais se trouver dans l’état d’une intelligence trompée. Sa vie intellectuelle se déroulait tout entière dans la vérité et la lumière.

Cet état n’était pas seulement une prérogative ajoutée par Dieu à la nature de l’homme, mais demeurant dans l’ordre ou la sphère des prérogatives proprement naturelles. Il appartenait à une sphère plus haute. C’était une prérogative d’ordre formellement surnaturel, découlant de la volonté de Dieu qui avait destiné l’homme à vivre de sa vie à Lui. Aussi bien, au point de vue moral, l’homme avait-il été, dès le premier instant de son être, revêtu et orné de la grâce sanctifiante. C’est de cette grâce sanctifiante, accordée à l’homme avec une abondance et des propriétés toutes spéciales, que découlaient les dons intellectuels du premier homme. C’est aussi de cette grâce que découlaient ces autres prérogatives d’ordre moral, consistant dans une parfaite subordination des puissances inférieures à la raison, et du corps à l’âme, qui faisaient que l’homme régnait en souverain sur tout ce qui était inférieur à sa raison, en lui et autour de lui. De là, pour lui, une préservation assurée de tout mal physique, le mettant à l’abri, dans l’ordre toutefois des moyens qui convenaient à sa nature, de la souffrance, de la corruption et de la mort. Mais, parce que sa vie était encore une vie transitoire et humaine, quoique elle fût enrichie des dons surnaturels les plus excellents, c’est par voie de génération qu’il se fût reproduit et multiplié, selon l’ordre qu’il en avait reçu de Dieu. Ses enfants seraient nés dans les conditions requises par sa nature, mais sans aucune des misères qui les accompagnent aujourd’hui. Ils fussent nés revêtus et ornés de la grâce sanctifiante, avec tous les privilèges attachés alors à cette grâce; et si, dès le début, ils n’auraient pas eu la science parfaite qui était dans le premier homme, ils auraient toujours eu la science qui convenait à leur état, acquérant par la suite, sans effort comme sans erreur, toutes les connaissances qui devaient les parfaire.

Un état si excellent et si parfait demandait un séjour ou un lieu d’habitation qui lui corresponde. Dieu y avait excellemment pourvu. Il avait préparé, dans ce but, un jardin de délices, où l’homme devait vivre d’une vie de bonheur sans mélange, en attendant la vie de bonheur définitif et absolu qui serait plus tard la sienne dans le ciel. C’est dans ce jardin de délices, dans ce Paradis de la terre, que l’homme fut placé par Dieu, après avoir été d’abord créé hors du Paradis, afin qu’il n’ignorât pas que tous les dons magnifiques dont sa nature était ornée, et que le Paradis rehaussait d’une façon si excellente, étaient un don de Dieu qu’il devait s’appliquer à faire valoir et conserver soigneusement (V, 214, 217).

Nous savons ce qu’il advint de cet état où l’homme avait été créé par Dieu. L’étude théologique de la chute est placée par saint Thomas dans le traité des péchés : dans le traité de l’orgueil, pour le péché du premier homme ou des premiers parents, considéré en lui-même; dans le traité des causes du péché, pour autant que le péché du premier homme est transmis à sa postérité et devient, en chacun de ses descendants, le péché originel.

Voir articles : Péché des premiers parents, Péché originel.