Saint Lin, premier apôtre et premier évêque de Besançon, premier successeur de saint Pierre
Sommaire
I. Écrivant, de Rome, à Timothée, saint Paul lui dit : « Eubule, Pudens, Lin, Claudia et tous les frères vous saluent 1 ». Saint Lin, que l'Apôtre nomme parmi ses amis intimes, naquit en Italie, à Volterra, ville de Toscane, à douze lieues de Pise. L'histoire n'a conservé que le nom de son père; il s'appelait Herculanus. Suivant un grand nombre d'auteurs, complures auctores, celui de sa mère était Claudia, la même dont saint Paul envoie le salut à Timothée. .
II. Dans l'antiquité païenne, cité importante qui donna naissance à Perse, le poète satirique contemporain de Néron, et, au moyen âge, république indépendante, Volterra, déchue de son ancienne splendeur, compte à peine aujourd'hui six mille habitants et n'offre de remarquables que ses monuments étrusques.
III. Pendant tout le règne du paganisme, l'Étrurie, la Toscane actuelle, fut célèbre par ses magiciens. On croit qu'elle fut peuplée par les Phéniciens, qui apportèrent en Occident les pratiques occultes de l'idolâtrie orientale. C'est de là que Numa fit venir les devins sacerdotaux, pour tracer le pourtour de la ville de Rome, et que, du temps même de Cicéron, les Romains envoyaient les jeunes sénateurs, pour apprendre la science des aruspices et des augures.
IV. N'est-il pas admirable de voir la Providence tirer du foyer séculaire de l'idolâtrie, de l'antre même des plus redoutables démons, le second Vicaire de Celui qui devait faire taire tous les oracles et renverser toutes les idoles ! Saint Lin se montre digne de sa mission. Telles étaient sa foi et sa sainteté, qu'il chassait les démons et ressuscitait les morts.
V. Dans sa lettre aux chrétiens de Tralles, le grand martyr d'Antioche, saint Ignace, nous apprend que saint Lin s'attacha d'abord à saint Paul, en qualité de diacre, puis, en la même qualité, à saint Pierre, auquel il succéda 2. Mais il n'attendit pas jusqu'à la mort de saint Pierre la consécration épiscopale. t.
VI. Le chef des Apôtres, à qui était confié le soin de toute l'Église, c'est-à-dire le monde entier à convertir, n'était pas seulement évêque de Rome, il était missionnaire universel et les devoirs de sa charge l'obligeaient à de fréquents voyages en Orient comme en Occident. Nous savons, en particulier, que, mettant à profit la liberté dont jouirent les chrétiens pendant les premières années de Néron, saint Pierre entreprit l'évangélisation des provinces occidentales de l'empire, les Gaules, par conséquent, et même la Grande-Bretagne.
VII. Pendant ses absences, il fallait pourvoir au gouvernement de l'Église de Rome. Dans ce but, saint Pierre se donna deux coadjuteurs, saint Lin et saint Clet : telle est la raison toute naturelle de leur élévation à l'épiscopat. Henschenius en donne une autre très vraisemblable. Dans la consécration épiscopale de saint Lin et de saint Clet, comme coadjuteurs de saint Pierre dans ses fonctions épiscopales, nous voyons, dès les temps primitifs, s'établir la coutume, devenue une loi dans les canons apostoliques. Cette coutume, encore en vigueur, veut que trois évêques concourent au sacre d'un nouvel évêque 3. Sur ce point, comme sur tous les autres, nos usages liturgiques remontent à la plus haute antiquité, et par cela seul commandent le plus profond respect. .
VIII. Missionnaires eux-mêmes, les deux évêques, saint Lin et saint Clet, ne demeuraient pas toujours à Rome. À l'exemple de saint Pierre, ils allaient, tantôt l'un, tantôt l'autre, annoncer l'Évangile au dehors. À la gloire éternelle de Besançon, le flambeau de la foi lui fut apporté par saint Lin. En revendiquant l'insigne honneur d'avoir eu pour premier évêque le premier Pape après saint Pierre, Besançon n'exagère pas ses prétentions. La présente Biographie en résume les principales preuves. Elles sont au nombre de trois : 1° la rapide propagation de l'Évangile aux premiers jours du Christianisme; 2° l'importance de la ville de Besançon; 3° la tradition.
IX. 1° LA RAPIDE PROPAGATION DE L'ÉVANGILE AUX PREMIERS JOURS DU CHRISTIANISME.
Afin de ne pas répéter ce que j'ai dit dans la préface des Biographies évangéliques, je me contente de rappeler la prédiction de Notre-Seigneur. Quelques jours avant sa Passion, le divin Maître, assis au milieu de ses disciples, sur le versant de la montagne des Oliviers, en face de Jérusalem, leur annonce les châtiments qui tomberont sur la cité déicide. Puis il ajoute : « Et cet Évangile du Royaume sera prêché dans tout l'univers, pour servir de témoignage à toutes les nations : et alors viendra la consommation 4. » .
X. Le sens littéral de cette infaillible prédiction est que, depuis la sortie du Cénacle jusqu'à Titus, c'est-à-dire dans l'espace de trente-six ans, l'Évangile ferait le tour du monde, qu'il serait annoncé à toutes les nations de la terre, parmi lesquelles il rencontrerait des adversaires et des disciples, et qu'alors arriverait la ruine de Jérusalem.
XI. Par l'évangélisation universelle du monde, il faut comprendre la fondation des Églises par les Apôtres en personne ou par les compagnons mêmes de leur apostolat, dans toutes les parties de l'univers. Le mot même de fondation ne veut pas dire qu'ils aient donné à toutes ces chrétientés naissantes la forme régulière et complète dont elles ont joui dans la suite des temps. Il signifie qu'au nom de leur Maître, les Apôtres ont répandu, sur toute la surface du globe, la semence évangélique, et créé partout des familles chrétiennes, devenues plus tard des Églises. C'était une prise de possession de tous les peuples, donnés en héritage au divin Rédempteur.
XII. Telle est l'interprétation unanime des saints Pères et des plus savants commentateurs; d'où il résulte que la lumière évangélique s'est répandue avec une rapidité analogue à celle du soleil 6. Résumant toute la tradition, saint Thomas nous donne, avec sa lucidité ordinaire, le sens précis des paroles de Notre-Seigneur. « La prédication de l'Évangile par toute la terre, enseigne le docteur angélique, peut s'entendre de deux manières. « La première, quant à la divulgation de la connaissance de Jésus-Christ, et dans ce sens l'Évangile fut prêché dans le monde entier pendant la vie même des Apôtres, comme dit saint Chrysostome. « À ce genre de prédication se rapporte ce que dit Notre-Seigneur : Et alors viendra la ruine de Jérusalem, dont il parlait dans le sens littéral. « La seconde, quant à la prédication de l'Évangile avec son plein effet : c'est-à-dire en tant que l'Église sera fondée dans chaque nation; et dans ce sens l'Évangile, comme dit saint Augustin, n'a pas encore été prêché dans le monde entier : lorsque cela aura lieu, alors viendra la fin du monde 5. » . .
XIII. Inutile d'ajouter que la prédiction de Notre-Seigneur s'est littéralement accomplie. Saint Marc, qui écrivait son Évangile, à Rome, vers l'an 42 ou 44, dit expressément : « Le Seigneur Jésus ordonna aux Apôtres d'aller dans le monde entier prêcher l'Évangile à toute créature. Étant donc partis, ils prêchèrent partout; le Seigneur coopérant et confirmant sa parole par des miracles subséquents 7. » .
XIV. Dans l'Épître aux Romains, écrite l'an 58, saint Paul parle comme saint Marc : « La foi que vous professez, dit-il aux fidèles de Rome, est prêchée dans le monde entier 8. » Deux ans plus tard, écrivant aux Colossiens, il proclame le même fait : « Demeurez fermes dans l'espérance de l'Évangile que vous avez entendu, qui a été prêché à toute créature qui est sous le ciel 9. » Ainsi, d'après les affirmations infaillibles des Apôtres, l'Évangile n'avait pas même attendu, pour se répandre dans le monde entier, les trente-six ans prédits par Notre-Seigneur comme terme extrême; il en avait fait le tour en moins de vingt ans. . .
XV. En faveur de la diffusion universelle et presque instantanée de la lumière évangélique, s'ajoute, aux paroles de Notre-Seigneur et des Apôtres, le témoignage de l'histoire : « Comme le rayon de soleil, dit Eusèbe, illumine tout d'un coup toutes les parties de l'horizon, ainsi, par un effet de la puissance céleste, la Parole de Dieu, le Verbe du salut, porta instantanément sa splendeur à l'univers entier. Les paroles prophétiques des Saintes Écritures se sont vérifiées au pied de la lettre; la voix des Évangélistes et des Apôtres s'est fait entendre à tous les peuples, et leur parole a retenti jusqu'aux extrémités de la terre. « Semblable à l'aire du laboureur qui, au temps de la moisson, se remplit soudain de gerbes recueillies de toutes parts, les Églises établies dans toutes les villes et dans toutes les bourgades se virent bientôt remplies d'une multitude infinie de personnes 10. » .
XVI. Deux faits, miraculeux au premier chef, frappaient d'admiration les Pères de l'Église; et, avec l'évidence de la lumière, prouvaient la divinité du Christianisme. Le premier, le triomphe de la faiblesse sur la force, des victimes sur les bourreaux. Le second, la prodigieuse rapidité de l'évangélisation de l'univers. « Je ne consentirai jamais, continue Eusèbe, à ne voir qu'un fait humain dans la prédication que font les Apôtres à tout l'univers du nom de Jésus; des miracles de sa vie, qu'ils publient dans les villes et dans les campagnes; envahissant l'empire romain, et la cité reine de toutes les cités; parcourant les royaumes des Perses et des Arméniens, les contrées habitées par les Parthes; pénétrant chez les Scythes et jusqu'aux confins de l'univers, dans les régions de l'Inde; traversant l'Océan et abordant jusqu'aux îles qu'on appelle Britanniques : trans Oceanum evasisse, ad eas insulas quae Britanniae vocantur 11. » e.
XVII. Retenons bien ces dernières paroles, elles sont doublement précieuses. D'une part, elles facilitent la croyance à l'apostolat de saint Lin 12; d'autre part, elles autorisent la tradition de l'Angleterre, qui soutient avoir reçu la foi de saint Pierre et de saint Paul en personne. . Afin de ne pas me répéter, j'omets bien d'autres témoignages cités dans la préface de nos Biographies, et je viens à l'évangélisation des Gaules en particulier.
XVIII. Après les preuves irréfragables de l'apostolicité immédiate de toutes les Églises du monde en général, il peut, à bon droit, paraître superflu de produire des raisons spéciales, pour assurer la même gloire aux Églises des Gaules. Il n'en est pas ainsi. Sous de vains prétextes, des critiques modernes, des critiques français ! se sont obstinés à nier l'évangélisation de la France par les Apôtres en personne, ou par les compagnons de leur apostolat. À leurs prétentions insensées et malsaines, il faut opposer sans crainte une négation radicale.
XIX. La vérité est : 1° qu'en France la foi remonte aux premiers jours de l'Église. À l'exemple de ses sœurs de l'Orient et de l'Occident, la Gaule peut dire : « Et moi aussi je suis fille des Apôtres. Je ne suis pas un enfant posthume. Je connais ma généalogie. Comme celui de mes sœurs, mon acte de naissance date de l'époque écoulée entre le Calvaire et la ruine de Jérusalem. » La vérité est : 2° qu'après la Palestine, la France la première, du moins en Occident, a connu le Christianisme; c'est-à-dire a été sérieusement informée de la naissance, des miracles, de la doctrine et de la mort de Notre-Seigneur. Donnons-en quelques preuves.
XX. Nous demandons, d'abord, à nos petits critiques, jansénistes et gallicans : Où avez-vous vu qu'en annonçant la prédication de l'Évangile par toute la terre, avant la ruine de Jérusalem, Notre-Seigneur ait dit : « Cet Évangile sera prêché dans tout l'univers, EXCEPTÉ DANS LES GAULES ? » Où avez-vous vu que saint Marc et saint Paul, disant qu'avant la ruine de Jérusalem l'Évangile avait fait le tour du monde, aient ajouté « excepté les Gaules » ? De quelle autorité vous permettez-vous d'exclure les Gaules du bienfait de l'évangélisation apostolique ?
XXI. Les Gaules étaient-elles un coin de terre inconnu ? N'étaient-elles pas, au contraire, une des parties les plus considérables et les plus florissantes de l'ancien monde ? Ne formaient-elles pas un assemblage de nations très connues et très redoutées ? N'étaient-elles pas aux portes de Rome, demeure de saint Pierre, spécialement chargé de former l'immense bercail dont il était le chef ?
XXII. Et pendant vingt-cinq ans, saint Pierre serait demeuré à Rome, les bras croisés en face des Gaules, journellement fréquentées par les Romains, sans y venir lui-même, ou sans y envoyer un seul missionnaire ? Parmi les autres Apôtres ou les soixante-douze disciples qui visitèrent les peuples les plus reculés de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie, pas un n'aurait eu la pensée d'évangéliser les Gaules ? Il nous semble que proposer de pareilles questions, c'est les résoudre.
XXIII. Aux preuves indirectes de l'évangélisation immédiatement apostolique des Gaules, s'ajoutent les preuves directes. J'ai dit qu'entre toutes les contrées de l'Occident, les Gaules ont été les premières sérieusement informées de la présence du Fils de Dieu parmi les hommes: il reste à le montrer.
XXIV. De toute éternité la France avait été choisie pour être la fille aînée de l'Église. Sans autre raisonnement, je ne puis m'empêcher de croire qu'en cette qualité, elle a dû connaître avant ses sœurs cadettes, les faits qui signalaient la venue du Messie et la présence du Messie lui-même. C'est là une de ces belles harmonies qu'on rencontre à chaque pas dans les œuvres de la Sagesse éternelle, et dont un esprit superficiel peut seul mettre en doute la touchante réalité. D'ailleurs, de cette glorieuse prédilection, l'histoire va bientôt nous offrir les preuves les plus consolantes.
XXV. La cinquante-septième année du règne d'Auguste, Notre-Seigneur étant âgé de seize ans, Archélaus, fils et successeur d'Hérode, fut privé de son gouvernement, et envoyé en exil perpétuel à Vienne, dans les Gaules, où il mourut six ans après la Passion du Sauveur. Ce prince connaissait les prodiges qui avaient signalé la naissance de saint Jean-Baptiste, le massacre des Innocents, l'adoration des Mages. Peut-on raisonnablement supposer que, pendant vingt-deux à vingt-trois ans d'exil, Archélaus n'en ait jamais ouvert la bouche ? On le peut d'autant moins que ces faits avaient un grand retentissement, qu'ils intéressaient sa famille et qu'il devait être empressé, lui, témoin oculaire, d'en rectifier ou d'en compléter la relation.
XXVI. Voici qui est plus significatif. Quelques années à peine après la mort du Sauveur, abordaient aux côtes de Provence ses plus intimes amis. Il rétrograderait de cent ans celui qui, de nos jours, oserait révoquer en doute l'apostolat de Lazare, de Marthe, de Madeleine et de leurs compagnons à Marseille, à Tarascon, à Aix et dans le midi de la France. Comme pour confirmer la mission de ses amis, le divin Maître allait faire arriver dans les Gaules deux de ses plus grands ennemis. Ces deux missionnaires d'un nouveau genre sont Hérode et Pilate.
XXVII. L'an 40 de Notre-Seigneur, sept ans après sa Passion, Hérode, le meurtrier de saint Jean-Baptiste, l'insulteur du Sauveur Jésus, est privé de ses États et de toutes ses richesses par l'empereur Caligula, puis envoyé en exil dans la ville de Lyon, avec Hérodiade et sa fille Salomé, la danseuse. Quelle impression dut produire, non seulement à Lyon, mais dans les Gaules, l'arrivée de ces odieux personnages ? A combien de questions et de commentaires donna lieu leur présence ? Comme tout ce qu'on racontait de leurs crimes et de leur disgrâce était de nature à populariser de plus en plus la connaissance des faits évangéliques, dont la Judée était le théâtre ! Je dis populariser de plus en plus, car depuis que les amis du Sauveur étaient en Provence, prêchant la doctrine de leur divin Maître et faisant des miracles, la lumière de l'Évangile éclairait déjà une partie des Gaules.
XXVIII. Hérode était depuis un an dans notre patrie, lorsqu'un nouveau personnage, plus célèbre encore, vint, par sa présence, annoncer l'Évangile. L'an 41 de Notre-Seigneur, Pilate fut rappelé de la Judée, dépouillé de toutes ses dignités, banni à perpétuité et relégué dans les Gaules, dans la ville de Vienne. Il y resta environ trois ans et finit sa vie par le suicide.
XXIX. Nier, ou seulement mettre en doute que, pendant ce laps de temps, Pilate, livré à lui-même, ait parlé de Notre-Seigneur, serait plus que puéril. Comment ? Pilate qui avait envoyé à Tibère la relation détaillée de la vie du Personnage extraordinaire qui remplissait le monde du bruit de son nom, dont les actes avaient jeté un si grand éclat sur son gouvernement, et dont la mort associait son nom à celui de l'auguste Victime, pouvait-il rester muet sur de si prodigieux événements ?
XXX. Ceux qui l'approchaient ne devaient-ils pas être avides de recueillir de sa bouche tous les détails sur ce qui s'était passé? Lui-même, soit pour les intéresser, soit pour se justifier, ne devait-il pas revenir souvent dans ses conversations sur un sujet dont il était plein, et qu'il avait connu mieux que personne? Tout cela est vrai, parce que tout cela est dans la nature. De tout ce qui précède il résulte que, par une prédilection de la Providence, les Gaules avaient entendu parler de Notre-Seigneur, dès les premières années de sa vie; et que, depuis sa mort, la connaissance du Christianisme commençait à s'y répandre, avant même l'arrivée de saint Pierre en Occident.
XXXI. Une fois à Rome, le premier soin de saint Pierre fut d'évangéliser les Gaules 13. Cette évangélisation se fit avec un ensemble et une rapidité merveilleuse. Envoyés par le chef de l'Église, un essaim d'évêques missionnaires portent le flambeau de la foi dans toutes nos provinces. « Il est absolument certain, écrivait au XIIe siècle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, que Crescent a été l'apôtre de Vienne; Ursin, de Bourges; Paul, de Narbonne; Saturnin, de Toulouse; Austremoine, de l'Auvergne; Martial, de Limoges, de Bordeaux et de Poitiers; Fronton, du Périgord; Eutrope, de la Saintonge; Gatien, de Tours; Julien, du Mans; Denys, de Paris; Potentien et Savinien, de Sens; Lucien, de Beauvais; Andoche, d'Autun; Bénigne, de Langres; et qui pourrait nommer tous nos glorieux Apôtres et Pères dans la foi 14! » . e.
XXXII. Comme lui-même le dit, le saint abbé ne fait qu'une énumération sommaire des premiers apôtres des Gaules. De là vient qu'il ne mentionne ni Lin de Besançon, ni Trophime d'Arles, ni Lazare de Marseille, ni Materne de Cologne et de Trêves, bien que leur apostolat, contemporain de saint Pierre, ne soit pas moins certain que celui des illustres missionnaires dont il donne les noms.
XXXIII. J'ai dit que, immédiatement après l'arrivée de saint Pierre à Rome, l'évangélisation des Gaules se fit avec une merveilleuse rapidité. Dès l'an 169, environ soixante ans après la mort de saint Jean, le dernier survivant des Apôtres, saint Irénée affirme que l'Évangile non seulement a été prêché à toutes les nations de l'Orient et de l'Occident; mais, ce qui est bien plus significatif pour l'apostolat de saint Lin, que des Églises étaient fondées chez toutes les nations de l'Occident, notamment chez les Celtes 15
XXIV. Mais la fondation d'Églises dans le monde entier, c'est-à-dire l'établissement régulier et durable de milliers de chrétientés, n'est pas l'affaire d'un jour. Un pareil fait, on en conviendra, demande un temps assez long et suppose une prédication déjà ancienne. Dans les paroles de saint Irénée et dans la date où elles furent écrites, quelle solide preuve de l'évangélisation immédiatement apostolique des Gaules, par conséquent de la Séquanie et de son importante capitale! Quelle réfutation péremptoire de ceux qui retardent l'évangélisation de Besançon jusqu'à l'arrivée des saints Ferréol et Ferjeux, vers l'an 180!
XXXV. Tertullien, dont le berceau touche à la tombe de saint Irénée, n'est pas moins explicite. « Les rameaux variés de la race des Gétules, dit le grand apologiste, les nombreux pays habités par les Maures, toutes les contrées des Espagnes, les diverses nations des Gaules, la Bretagne inaccessible aux Romains, sont soumises au Christ. » 16.
XXXVI. IMPORTANCE DE LA VILLE DE BESANÇON.
Deux faits importants sont désormais acquis à notre Biographie. D'une part, l'évangélisation générale des Gaules, soit par les Apôtres en personne, soit par les compagnons de leur apostolat. D'autre part, l'existence, au milieu du IIe siècle, d'Églises fondées chez les diverses nations des Gaules, notamment la Gaule Celtique, habitée par les Séquanais. Ces deux faits en renferment un troisième, l'évangélisation de Besançon dès les premiers jours du Christianisme et, comme conséquence, l'apostolat de saint Lin. Quelques détails historiques vont en donner la preuve.
XXXVII. À la naissance du Christianisme, les Gaules, conquises par César, se divisaient en trois provinces : la Gaule Aquitaine; la Gaule Belgique et la Gaule Celtique, dont Besançon était la capitale. Ces trois provinces réunies formaient sans contredit une des parties de l'empire romain les plus florissantes et les plus connues. Entre ces provinces, une des plus considérables était la Séquanie appelée, à cause de son importance, la « Très Grande Séquanie » : Maxima Sequanorum provincia. C'est à juste titre, car la Séquanie comprenait non seulement toute la Franche-Comté, les Vosges, une bonne partie de la Lorraine et de la Suisse, mais encore la Bresse, et l'Alsace jusqu'au Rhin.
XXXVIII. La preuve de cette vaste étendue s'est perpétuée dans un fait encore existant. Dans les temps primitifs, les diocèses ecclésiastiques eurent les mêmes limites que les provinces civiles. De là vient que l'archevêché de Besançon a eu pour suffragants Nancy, Metz, Saint-Dié, Belley, Strasbourg et même Lausanne 17
XXIX. De cette Très Grande Séquanie qui, au témoignage de tous les historiens, était la province la plus populeuse des Gaules, Besançon était la capitale. Par son antiquité, perdue dans la nuit des temps; pour ses richesses et sa beauté appelée Chrysopolis, la Ville d'Or; à cause de ses puissantes fortifications, mentionnées par César : Maximum et Munitissimum Sequanorum oppidum 18, Besançon fixait tous les regards. Rome surtout la connaissait de longue date. Elle n'avait pas oublié que c'était de la ville du Bison 19 qu'était parti le gros de l'armée gauloise qui, sous la conduite de Brennus, l'avait autrefois ravagée, réduite en cendres et égorgé ses sénateurs (3). . a : le B changé en V, comme cela se voit souvent. Aussi on trouve le Bison sur les anciennes monnaies ou médailles de Besançon. » Le bison n'est pas un animal chimérique, c'est une espèce de buffle à crinière de lion, connu de toute l'antiquité. Boëce le décrit ainsi : « Dans les forêts de l'Écosse, on trouve des buffles tout blancs, avec crinière de lion. » Descript. regni Scotiae, fol. XI. On en rencontre encore, quoique rarement, dans les forêts de l'Amérique Septentrionale. Buffon en avait vu un jeune dont il dit : « L'énorme crinière dont sa tête est entourée, n'est pas du crin mais de la laine ondée et divisée en flocons, pendant comme une vieille toison. » (Hist. nat., Bison.) Cet animal, de la grandeur d'un bœuf, est très rapide à la course, très sauvage et très redoutable. À ces titres le bison jouait un grand rôle parmi les bêtes sauvages, que les Romains faisaient paraître dans leurs amphithéâtres. — In omni Septentrionali plaga Bisontes frequentissimi, qui Bubus feris similes sunt. Setosi colla, jubas horridi, ultra Tauros pernicitate vigentes, capti assuescere manu nequeunt. Solin. In Polyhistore, c. 23. Aujourd'hui le Jardin d'Acclimatation, à Paris, possède un de ces redoutables animaux. Remarquons la ténacité de la tradition : Le nom de Chrysopolis, donné à Besançon, fut vite oublié, et la ville reprit son ancien nom. 20 la prise de Rome par la défaite d'Arioviste, qui eut lieu, paraît-il, près de Montbéliard, sur le territoire du village de Dampierre-sous-Bois.
XL. Depuis qu'elle était devenue sa conquête, Rome avait travaillé avec ardeur à faire à son image la cité séquanaise : elle n'y réussit que trop. Comme toutes les villes romaines de premier ordre, Besançon avait son amphithéâtre, son cirque, sa naumachie, ses thermes, ses arènes, son école de gladiateurs, son champ de Mars, son Capitole, son Forum, ses gymnases, ses temples en grand nombre, dédiés aux principales divinités gréco-romaines; et, malheureusement, ses sacrifices humains, si nombreux et si barbares que les Romains eux-mêmes furent obligés de les abolir.
XLI. Tous ces faits, réunis aux faits contemporains et étudiés sans passion, me semblent former, en faveur de l'évangélisation primitive de Besançon, une preuve morale dont la force égale, si elle ne surpasse, celle de toute preuve historique. Comment supposer qu'entre toutes les provinces des Gaules, saint Pierre ait oublié la plus importante, lui qui, de sa personne, évangélisait ou faisait évangéliser les petites villes de la Bithynie, de la Phrygie, du Pont, de la Cappadoce? Comment croire qu'il ait négligé d'envoyer un seul Apôtre à une ville telle que Besançon, célèbre entre toutes et dont la conversion pouvait avoir tant d'influence sur la Grande Séquanie? Une pareille supposition est-elle admissible? Nous en faisons juge tout homme de bonne foi.
XLII. Quant aux esprits hésitants qui, à raison d’anciens préjugés, renvoient au milieu du IIIe siècle l’évangélisation des Gaules, par conséquent de Besançon et de la Séquanie, nous leur rappellerons non seulement les textes de saint Irénée et de Tertullien, mais le passage suivant du savant archevêque de Marca.
XLIII. « Je ne puis m'empêcher de me plaindre, écrivait-il, de l'injure faite à la France, non par des étrangers, mais par des Français. Aveuglés par le vain désir de passer pour savants, au lieu de voir la vérité qui brille à tous les yeux, ils imaginent qu'ils doivent la chercher, comme si elle était cachée au fond d'un puits. « Ils savent très bien que les Apôtres ont porté l'Évangile dans l'Éthiopie et dans les Indes, et ils nient qu'ils l'aient porté dans les Gaules, comme si les plus florissantes nations, et les plus voisines de Rome, la capitale du monde, leur avaient été moins chères que ces régions très éloignées et situées en dehors des frontières romaines. Telle ne fut pas la pensée des Apôtres. À peine arrivés en Italie, leur premier soin fut d'évangéliser les Gaules 21. » .
XLIV. Et maintenant, que saint Pierre ait envoyé saint Lin à Besançon, comme il envoyait tant d'autres missionnaires dans les Gaules : qu'y a-t-il d'impossible, ou même d'invraisemblable? Saint Lin était coadjuteur de saint Pierre, associé à la prédication universelle de l'Évangile, et il avait pour collègue saint Clet. Qui pouvait empêcher saint Pierre de détacher, de temps en temps, en mission un de ses coadjuteurs? La présence simultanée de l'un et de l'autre n'était pas toujours nécessaire à Rome, surtout lorsque saint Pierre s'y trouvait. D'ailleurs, par son importance, l'évangélisation de la plus grande province des Gaules et de sa célèbre capitale, semblait demander un apôtre distingué entre tous. Saint Pierre pouvait donc envoyer saint Lin à Besançon; il était convenable qu'il le fît. L'a-t-il fait? L'histoire va répondre.
XLV. LA TRADITION.
Jusqu'à l'époque des hypercritiques, dont la présomption fut en raison directe de l'ignorance, jansénistes et gallicans qui, pendant plus d'un siècle, se livrèrent au noble métier de dénicher nos saints et de décapiter nos églises, en faisant main basse des traditions les plus vénérables, Besançon a toujours cru qu'il avait eu pour premier apôtre saint Lin, successeur immédiat de saint Pierre. Écoutons cette antique Métropole nous raconter elle-même l'histoire de sa vocation à la foi.
XLVI. « C'était l'an de l'Incarnation 54, le tribun Onnasius, gouverneur de la ville 22 se promenant non loin des murailles, aperçut un homme dont le costume étranger attira son attention. Il s'approcha et lui demanda qui il était et quelle était sa religion : cet étranger était saint Lin. « Il s'empressa de répondre au tribun : « J'adore un seul vrai Dieu, et puisse-t-il vous être propice! dont le fils Jésus-Christ s'est fait homme pour nous. Ce Fils adorable a cruellement souffert de la part des Juifs, qui, après d'innombrables tourments, ont fini par le crucifier, mais trois jours après sa mort il est ressuscité, contrairement à toutes les lois de la nature. Par ce miracle il a prouvé au monde, avec la dernière évidence, qu'il est vraiment le Fils de Dieu. Maintenant il est dans le ciel, dont il est le roi, et il y vivra éternellement, environné de ceux que leur foi et leur piété auront rendus dignes de cet heureux séjour ». .
XLVII. « L'assurance et la sagesse de l'étranger plurent au tribun, et la pensée lui vint de le recevoir chez lui 23. Ce n'est pas qu'il eût l'intention d'embrasser la vraie foi, mais il voulait satisfaire sa curiosité, en apprenant de nouveaux détails sur ce Nazaréen crucifié, dont il avait déjà entendu parler 24. . .
XLVIII. « Telle fut la conduite de Lin dans le palais d'Onnasius que celui-ci, voyant la sainteté de son hôte, lui fit concession d'un terrain. Le saint apôtre, qui était venu pour prêcher la Résurrection de Jésus-Christ, éleva dans ce lieu un édicule en l'honneur de la Résurrection, de la Sainte Vierge et de saint Étienne premier martyr. »
XLIX. Ce dernier détail rentre dans les faits généraux de l'histoire. On sait que la plupart de nos églises primitives furent dédiées sous le vocable de saint Jean-Baptiste et de saint Étienne. La raison en est que les Apôtres et leurs compagnons avaient apporté, en Occident, des reliques de ces deux illustres saints. À Besançon, l'église actuelle de Saint-Jean fut originairement dédiée à saint Étienne, puis à saint Étienne et à saint Jean : enfin le nom de Saint-Jean lui est resté, et celui de Saint-Étienne a passé à l'église bâtie au sommet de la montagne. Il en a été de même à Lyon. Son église métropolitaine eut d'abord pour patron saint Étienne, puis saint Jean. Ce dernier vocable est celui qu'elle porte aujourd'hui, et celui de saint Étienne a été donné à une église bâtie dans le voisinage 25. mbre d'églises de France dédiées à saint Étienne, le Martyrologe des Gaules, 26 décembre, fait les réflexions suivantes : « Huic Beatissimo Stephano Gallia prae caeteris gentibus » peculiari jure adducta et devincta videtur, et ipsa salutiferae fidei christianae traduce, quam et Dei dono inestimabili. Sic et ope meritisque ipsius protomartyris censenda est consecuta. Vetus enim apud pios est vulgatissimumque adagium : Si Stephanus non orasset Ecclesia Paulum non habuisset. Porro sine Stephani prece ut Ecclesia non habuisset Paulum; sic nec sine Pauli praedicatione Dionysium Gallia fuisset adepta. Debet igitur Stephano Gallia, vel hoc titulo beneficium suae illuminationis. » Comme les païens élevaient des monuments aux dieux, de qui ils croyaient avoir obtenu la victoire; ainsi les premiers apôtres des Gaules, sachant que c'était à la faveur de saint Étienne qu'ils avaient soumis ces peuples à la foi, lui érigèrent les premiers temples connus dans nos contrées.
L. À l'édicule saint Lin ajouta un baptistère où devaient être régénérés ceux qui se feraient chrétiens. Ce baptistère appelé les fonts de saint Lin, fut pendant bien des siècles l'unique baptistère de Besançon. Plus tard, on baptisa dans les différentes paroisses de la ville, à la réserve des samedis de Pâques et de la Pentecôte. Ces jours-là tous les baptêmes devaient avoir lieu au baptistère de saint Lin, afin de perpétuer de génération en génération la connaissance du lieu où saint Lin avait baptisé les premiers chrétiens de Besançon.
LI. « Plusieurs manuscrits disent qu'Onnasius fut un des premiers à embrasser la foi. Un nombre considérable de personnes se montraient disposées à suivre son exemple, lorsqu'un jour, le peuple offrant un sacrifice à ses dieux placés sur des colonnes de pierre, saint Lin accourut et, fendant la foule, s'écria : — Cessez d'honorer de pareilles divinités et de rendre à de vaines idoles l'honneur qui n'est dû qu'au vrai Dieu; embrassez plutôt la foi que je vous prêche ! »
LII. « Ces paroles furent un coup de foudre qui brisa une des colonnes, la fit tomber par terre et mutila la statue qu'elle soutenait. » Le même fait se trouve plusieurs fois reproduit dans les Actes des Martyrs. Ces colonnes étaient au nombre de quatre, nombre des grands dieux des Séquanais : Hésus, Teutatès, Taranès et Bélénus. D'après l'usage suivi chez les païens, elles étaient placées en haut lieu, c'est-à-dire sur l'emplacement de la citadelle d'aujourd'hui, appelé le mont Cœlius. C'est, d'ailleurs, à mi-côte de ce mont qu'était bâtie la ville primitive. Renversées par un ouragan vers la fin du XIVe siècle, ces colonnes ne furent pas relevées, mais leurs larges piédestaux se voyaient encore avant la Révolution.
LIII. « Ce spectacle inattendu exaspère les prêtres des idoles. Aussitôt ils animent contre le saint la multitude superstitieuse : celle-ci, furieuse de voir la puissance du Christianisme, se jette sur l'Apôtre et le chasse de la ville avec ses disciples. « Saint Lin, voyant qu'il était à peu près impossible d'adoucir ces âmes féroces, reprit le chemin de Rome et retourna auprès de saint Pierre, qui le reçut avec une tendresse paternelle. » L'apostolat de saint Lin à Besançon avait duré environ un an. Il n'avait pas été stérile. En quittant Besançon, saint Lin laissa des disciples qui formèrent un noyau de chrétienté, dont prirent soin des hommes apostoliques, jusqu'à l'arrivée de saint Ferréol et de saint Ferjeux 26. .)
LIV. C'est dans ces termes, où respire l'antique simplicité, que Besançon raconte, depuis dix-huit cents ans, l'histoire de sa vocation à la foi. Consignée dans les plus anciens manuscrits, chartes, diplômes, rituels, martyrologes, attestée par des monuments authentiques, constamment rappelée par des usages vénérables, cette histoire a été reçue, sans contestation, pendant plus de quinze siècles. Ajoutons qu'elle mérite toute confiance. L'eau qui est le plus près de la source est toujours plus pure que celle qui en est éloignée; il en est de même de la tradition. La plus ancienne est la meilleure, car la vérité est toujours la première.
LV. À l'époque même de la critique à outrance, au XVIe siècle, un manuscrit bisontin la redit avec assurance, et dans un langage dont la naïveté exclut tout soupçon de fraude, continue la chaîne de la tradition. Voici en quels termes ce document, trop peu connu, commence la chronologie des évêques et archevêques de Besançon :
LVI. « Après la triomphante et glorieuse ascension de Jésus Christ au Ciel et mission du Sainct Esprit à ses Apostres, le diable, voyant les Juifs et les Gentils se convertir et accougnoitre icelluy Jésus Christ, vray Dieu et homme, pour leur Messie et Saulveur, ne pouvant endurer l'avancement du royaulme de Dieu promis par Daniel, suscita telle et si griefe persécution contre les appostres et disciples d'icelluy Nostre Saulveur et contre tous ceulx qui faisoient proffession de la saincte religion seule voye du Ciel, qu'après le martire du glorieulx diacre sainct Estienne, premier martir, les bien glorieulx appostres et disciples d'icelluy fils de Dieu, nostre vie, salut et justiffication s'escartèrent çà et là; de façon que l'an du salut du monde cinquante-quatre, et du règne de Claude, empereur romain, l'an sixième 27, et du pontifficat de saint Pierre à Rome, le huitième, Lynus, Tuscain de nation, l'ung des septante disciples de notre Rédempteur 28, homme de grande érudition et science, arriva en la cité de Besançon, lors nommée Crisopolis, ville d'or, pour sa beauté et seigneurie des Romains, dans laquelle Onnazius, homme très riche en possessions, exerçait l'office de tribun. . .)
LVII. « Lequel voyant Lynus habillé d'aultre façon que les Romains et la teste raze, après l'avoir interrogé et entendu qu'il estoit chrestien, le conduyt et retient en sa maison humainement; non pour zèle qu'il eust à la religion chrestienne, ains par curiosité d'entendre quelque nouveaulté de luy et des faits admirables de Jésus de Nazaretz, Roy des Juifs, duquel il avoit souventes fois ouy parler 29. Ier.
LVIII. « Et l'ayant ouy deviser et fréquenté par quelque temps, le cogneut homme si excellent, de si bon propos, saincteté de vie et salutaire doctrine, que lui conféra certaine pièce de son héritage en ladicte cité de Crisopolis; en laquelle Lynus ediffia une petite esglise, laquelle y desdia en l'honneur de la Résurrection, pour laquelle prescher il estoit là de Dieu envoyé par sainct Pierre, en l'honneur de la Vierge Marie et de sainct Estienne premier martir.
LIX. « Il y dressa des fonts baptismaulx, prescha Jésus Christ, vray Dieu et homme, estre nay de la Vierge Marie, mort pour les péchés des croyans et operans justice, le tiers jour estre resuscité des morts, monté au Ciel et estre assis en mesme Majesté, gloire et puissance que le Père; et de là debvoir venir juger les vivants et les morts, et rendre a ung chacun selon ses œuvres. « Laquelle doctrine avec sa saincteté de vie attira plusieurs des citoyens en grande admiration, de façon que les ungs approuvoient la foi et religion qu'il preschoit, les autres la repreuvoient, disant qu'elle estoit contre les anciennes traditions de leurs majeurs.
LX. « Or, comme une multitude de faulx dieulx estoient adorés en la dicte cité, pour la variété et diverses fantaisies des citoyens offroient des sacrifices à leurs grands dieulx, desquels les ydoles estoient eslevées sur des haults pilliers jetés en fonte, ce que parvenu aux oreilles de Lynus, très fervent en la foy de Jésus-Christ, pria quelqu'ung de le conduire au lieu des sacrifices, où parvenu il rédarguat très aigrement les citoyens, que tels n'estoient dieulx, mais diables, ce qu'il démontra devant tous, car faisant sa prière à Jésus-Christ cruciffié, lequel il preschoit, les coulonnes avec leurs ydoles tombèrent par pièces devant tous.
LXI. « De quoy grandement irrités, les prestres qui sacriffioient à ces faulx dieulx, comme loups ravissants, se jectèrent sur Lynus et le chassèrent hors la cité; contraint de se retirer à Rome vers sainct Pierre qui le reçut humainement et le constitua son successeur au siège et après avoir gouverné la chayre romaine onze ans et quelques mois 30, fut décapité par Saturnin Consul 31 par faulce accusation; durant le Pontifficat duquel il envoya plusieurs doctes et sainctes personnes en la cité de Crisopolis pour réduire les citoyens et habitans en la foy chrestienne. . .
LXII. « Mais comme le peuple estoit de durs cerveaux, ils ne le purent convertir, sinon avec grande succession de temps, à cause des grandes persécutions des empereurs Néron, Domitien, Trajan, Antonin, Albinus, Severus, Pertinax, Maximin, Dacian et Valentin, durant le règne desquels les evesques de Crisopolis et les chrestiens estoient contraincts, pour les grandes tirannies d'habiter aux bois, montagnes et rochers avec les bestes; lesquelles se monstroient plus humbles et affables aux bons serviteurs de Dieu que les hommes 32. » .
LXIII. De l'aveu des critiques modernes, la mission de saint Lin est attestée par tous les monuments de l'Église de Besançon. « Tous nos catalogues, disent-ils, nos manuscrits les plus anciens, nos rituels 33, une légende assez détaillée, un baptistère qui a longtemps porté le nom de saint Lin, des fonts baptismaux qu'on a mis en sa place et qui le portent encore, une chapelle érigée dans ce même lieu, et qui a, dans nos anciens monuments, le titre de Chapelle primitive, Capella primitiva, enfin la tradition unanime, ne permettent pas de douter qu'un de nos évêques ait porté le nom de saint Lin 34. » . .
LXIV. Les faits historiques se prouvent par les témoignages, et sont d'autant plus certains que les témoignages sont plus imposants par leur nombre, par leur antiquité, par leur uniformité, par leur constance et par le caractère des témoins. Vous croyez sans doute que le critique, dont nous venons d'entendre les aveux, va s'incliner devant ces irrécusables autorités; et, comme l'histoire de la primitive Église n'a jamais connu qu'un saint Lin, conserver à Besançon l'insigne honneur d'avoir eu pour premier évêque le premier Pape après saint Pierre; vous êtes dans l'erreur.
LXV. D'un trait de plume il biffe toute la tradition. Ne pouvant nier l'existence d'un évêque de Besançon du nom de saint Lin, il prétend que cet évêque n'est pas celui que l'antique Métropole a toujours vénéré. Demandez-lui quel est ce nouveau venu ? D'où il sortait ? Qui l'avait envoyé ? Quand il est venu ? À ces questions, pas un mot de réponse. Sur quoi donc appuie-t-il ses affirmations ? Sur une accusation d'ignorance et de fourberie, qu'il ne craint pas de jeter à la face de l'Église de Besançon et des autres grandes Églises des Gaules. Ignorance, pour n'avoir pas connu son origine; fourberie, pour s'être fabriqué, par vanité, une généalogie imaginaire. Pour être cru, il faut l'entendre.
LXVI. « D'où vient donc, me dira-t-on, cette tradition constante et uniforme? Pourquoi ces catalogues, ces légendes, tous ces manuscrits enfin, qui s'accordent à donner à saint Lin la qualité d'apôtre de Besançon? « La réponse est aisée. Qu'on se rappelle un moment cette folle prétention des plus anciennes Églises de vouloir tirer immédiatement leur origine de l'Église romaine, ou des Apôtres ou, au moins, de leurs disciples 35. .
LXVII. « Il fallut la soutenir et l'appuyer sur quelque vraisemblance. « Que firent alors quelques-unes de ces Églises? Celles qui avaient eu des évêques du nom des disciples, prétendirent que c'étaient ces disciples eux-mêmes, et pour le persuader elles les mirent en tête de leurs catalogues. La fraude fut d'abord connue par un petit nombre de personnes intéressées à la cacher. « Bientôt ensuite, au milieu des siècles d'ignorance, tout le monde l'adopta sans contestation.
LXVIII. « L'Église de Besançon se trouva dans ce cas 41. « Ses premiers manuscrits s'étant perdus dans les différents ravages qu'elle éprouva, on en composa d'autres, sur des bruits populaires 37, ou sur la tradition orale de quelques personnes, qui prétendaient savoir comment les choses s'étaient passées 38. « Saint Lin qui était réellement un de nos premiers évêques, fut soupçonné d'abord 39; puis, peu après, regardé, à cause de la ressemblance de nom, comme le successeur de saint Pierre. « On le fit son disciple et le fondateur de notre Église. La vanité y eut peut-être autant de part que l'ignorance 40. On voulut par là illustrer l'Église de Besançon, et l'on crut pouvoir faire ce qu'avaient fait d'autres Églises 36. » . ? . ? . 08.
LXIX. Ainsi la vanité, l'ignorance, la fourberie : voilà les trois fondements de la foi de nos Églises qui se disent apostoliques! De pareilles choses ne se réfutent pas; on rougit seulement pour celui qui se permet de les écrire, et de les écrire sans preuves 42. D'ailleurs, les grands travaux qui ont été faits dans ces derniers temps ont prouvé sans réplique l'apostolicité immédiate de nos principales églises. .
LXX. Quant à la tradition bisontine, elle a été vengée par les plus savants hommes de France et de l'étranger. Il suffit de citer Dussausay dans son grand Martyrologe des Gaules, résumé authentique de toutes nos anciennes traditions 43. . Ivigné 44 : « Besançon, ville impériale, son premier évêque fut saint Lin, natif de Toscane. » .
LXXI. Moroni 45 : « Saint Lin, successeur de saint Pierre, fut le fondateur de l'Église de Besançon. Une preuve, entre autres, est que la Métropole est dédiée à saint Jean-Baptiste et à saint Étienne. Cette dédicace eut pour cause les prétentions opposées des deux plus anciennes églises de Besançon, Saint-Étienne et Saint-Jean, qui se disputaient l'honneur d'être la Métropole : Saint-Étienne, parce qu'elle avait été fondée par saint Lin vers l'an 55; Saint-Jean, pour avoir été fondée au Mont-Cœlius, vers 350 par saint Hilaire et avoir eu un chapitre établi par saint Fruminius, un de ses successeurs. » Même témoignage dans Novaès 46 et dans Duchesne 47. Terminons par ce passage de Claude Robert, le savant auteur de la Gallia christiana : « Le premier évêque de Besançon fut le Bienheureux Lin, envoyé de Rome par saint Pierre auquel il succéda : Primus Vesuntionis praesul B. Linus, missus a S. Petro, Roma, postea Papa secundus. » . . 3.
LXXII. Tout récemment l'Église de Besançon vient d'affirmer authentiquement sa glorieuse généalogie en élevant, pour le séminaire, la fête de saint Lin au rang de première classe, et pour le diocèse au rang de double majeur. Nous le demandons : Si nos adversaires avaient contre notre tradition la moitié des preuves que nous possédons en sa faveur, ne triompheraient-ils pas avec assurance? Il faut ajouter qu'aux yeux de tout homme impartial, leur triomphe serait légitime.
LXXIII. Quant à l'objection tirée de la lacune ou interrègne dans la succession des évêques de Besançon, interrègne qui s'étend de saint Lin (an 55), à saint Maximin (an 286 environ), il y a plusieurs réponses. 1° Cet interrègne a-t-il réellement existé? Nous ne le pensons pas. Croire que, de retour à Rome, saint Lin ait complètement oublié la naissante chrétienté de Besançon, et laissé le démon maître tranquille du champ de bataille où il avait si glorieusement combattu; ce serait bien peu connaître le zèle opiniâtre des Apôtres. Première raison pour laquelle cet abandon complet n'est pas admissible. 2° Nos plus anciens manuscrits, pervetusti codices, disent qu'après le retour de saint Lin à Rome, des hommes apostoliques, c'est-à-dire envoyés par les Apôtres, prirent soin de la jeune chrétienté de Besançon, et que, parmi eux, il y eut des évêques, comme le porte expressément notre manuscrit du XVIe siècle. 3° Que le nom de ces premiers évêques de Besançon soit ou non parvenu jusqu'à nous, il importe peu. Qui connaît les successeurs immédiats de saint Thomas aux Indes; de saint Mathieu en Éthiopie; de saint Simon et de saint Jude en Lybie; de saint André en Achaïe? Cette ignorance fut-elle jamais une raison de nier l'évangélisation apostolique de ces différentes contrées?
LXXIV. SAINT LIN À ROME.
Malgré ses nombreuses occupations, saint Lin, revenu à Rome, n'oublia pas les Gaules. Il est naturel de penser que, parmi les hommes apostoliques envoyés à Besançon, plusieurs reçurent de lui leur mission. D'un amour maternel, il aimait sa fille au berceau, et personne mieux que lui ne savait combien était importante la conversion de la capitale de la Grande Séquanie.
LXXV. C'est lui, en effet, qui baptisa le glorieux martyr saint Nazaire, un des apôtres de la Gaule Viennoise et de la région des Alpes. Pourquoi ne lui aurait-il pas indiqué le champ qu'il devait cultiver ? Cette indication nous paraît d'autant plus probable, qu'elle rentrait dans les désirs de saint Lin; que saint Nazaire remonta le Rhône jusqu'à Genève et étendit ses courses apostoliques jusqu'à Trêves. Côtoyant de si près, que dis-je ! traversant la Séquanie, aura-t-il oublié la ville qu'il importait le plus de conquérir à l'Évangile ?
LXXVI. Quoi qu'il en soit, voici ce que nous lisons dans le Martyrologe des Gaules : « Naissance des saints martyrs Nazaire et Celse, apôtres de la Gaule Viennoise et de la région des Alpes. Nazaire, issu d'une très noble famille romaine, eut pour père Africanus, personnage illustre, mais imbu des croyances judaïques; et pour mère, Perpétua, baptisée par saint Pierre. « Jeune encore, Nazaire entendait les discussions religieuses qui avaient lieu entre son père et sa mère, et ne savait de quel côté il devait pencher; mais son âme était profondément troublée.
LXXVII. « Sur les conseils de sa pieuse mère, et soutenu de la grâce, il alla trouver saint Lin, qui l'instruisit pleinement de la doctrine chrétienne et le baptisa. Peu après il partit pour la Gaule Cisalpine et vint à Milan. Au moment où, par l'ordre du tyran, il fut obligé de quitter cette ville, sa très sainte mère, qui venait de mourir, lui apparut et lui dit de passer dans la Gaule Transalpine. « Il descendit à Genève où il prêcha l'Évangile. Sa première conquête fut le jeune Celsus qu'il prit avec lui. Tous deux se rendirent à Trêves, annonçant la bonne nouvelle, jusqu'à ce que le préfet, Anolinus, les ayant fait arrêter, ils eurent la tête tranchée 48. On rapporte leur martyre vers l'an 68, treizième année du règne de Néron. .
LXXVIII. Peu de temps après, un autre missionnaire fut envoyé dans l'est de la France, c'est-à-dire cette contrée de la Gaule Celtique dont Besançon faisait partie : ce nouvel apôtre fut saint Clair, prêtre et martyr. Sa mission suivit de près le triomphe de saint Pierre et de saint Paul : il la reçut de ses successeurs immédiats. On peut logiquement conclure de ce récit que saint Lin, fondateur de l'Église de Besançon, fut porté à envoyer saint Clair dans ce pays pour y continuer l'œuvre évangélique; et comme cette mission eut lieu peu après la mort de saint Pierre, on ne peut l'attribuer qu'à saint Lin, son successeur immédiat 49. .)
LXXIX. On voit que, pendant son séjour à Rome, le glorieux apôtre de Besançon ne demeura pas oisif. Par ordre de saint Pierre, il établit que les femmes seraient voilées dans l'église. Saint Paul l'avait ainsi réglé pour l'église de Corinthe, dans sa première lettre, écrite de l'Asie Mineure vers l'an 57. Cette date coïncide à peu près avec l'époque où saint Pierre, de retour de son voyage d'Orient, avait laissé à Rome saint Lin, son coadjuteur, pendant que lui-même visiterait les chrétientés de l'Occident.
LXXX. Les protestants ont cru pouvoir se moquer de ce décret, comme étant indigne d'un évêque, à plus forte raison du Chef de l'Église. Ils ne connaissent donc ni la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, ni les circonstances dans lesquelles ce décret fut porté. Deux choses sont à remarquer dans les Actes des premiers Papes : le soin d'assurer l'intégrité de la foi et la vigilance sur la discipline du culte, particulièrement en ce qui tenait aux assemblées des fidèles.
LXXXI. Les païens, qui mesuraient les chrétiens à leur aune, osaient assimiler les assemblées religieuses de nos pères aux festins de Thyeste et aux autres abominations dont eux-mêmes étaient coutumiers. Il importait souverainement de faire tomber leurs calomnies. De là le décret disciplinaire dont il s'agit, et l'obligation imposée aux femmes d'être voilées dans les synaxes; elles le devaient pour fermer la bouche aux païens, et par respect pour les prêtres, que saint Paul appelle les anges de Dieu. De là encore, le ministère des diaconesses, soit au baptême, soit à l'église. De là, enfin, la séparation rigoureuse des hommes et des femmes dans le lieu saint.
LXXXII. Ce sage décret avait un autre but, ôter aux femmes l'envie de prêcher dans les églises. Les diaconesses avaient différentes fonctions, au nombre desquelles les Pères mettent le soin d'instruire les femmes, en leur expliquant ce qu'elles-mêmes avaient appris des catéchistes. Or, il était à craindre que quelques-unes s'imaginassent être associées au sacerdoce de la nouvelle loi.
LXXXIII. Cette crainte n'était pas chimérique. Sous les yeux mêmes des Apôtres le fait avait eu lieu chez les Ménandriens, les Gnostiques et les Collyridiens. Il s'est reproduit chez les Béguins et la secte protestante des Trembleurs ou Quakers. Saint Lin, comme saint Pierre, n'avait-il pas été témoin de cette audace des femmes? Simon le Magicien ne conduisait-il pas avec lui son Hélène, la fille aînée, disait-il, de son intelligence, par laquelle il prétendait former des anges et des archanges? « Il fallait donc, dit Tertullien, que les femmes sussent qu'à aucune d'elles nul ministère sacré n'était permis 50
XXXIV. On sait que dès le temps même des Apôtres, le démon vint semer à pleines mains la zizanie dans le champ de l'Église. Dans les trois premiers siècles, on compta plus de trois cents hérésies. Une des premières fut celle des Ménandriens. Compatriote, disciple et imitateur de Simon le Magicien, Ménandre jouait le rôle de Messie. Par ses prestiges il se donnait pour un homme-Dieu, et prétendait que le monde avait été créé non par Dieu, mais par les Anges. À ces rêveries il ajoutait certaines pratiques non moins absurdes, entre autres un baptême qui, disait-il, rendait ses partisans immortels. Saint Lin ne se contenta pas de le condamner, il le réfuta, ou mieux il le réfuta en le condamnant. L'Écriture à la main, il lui prouva que le Dieu qui avait parlé à Moïse était le Créateur du monde; et qu'il n'y avait rien dans les créatures qui fût digne de blâme.
LXXXV. Réfuter les hérétiques et les condamner ne suffit pas au zèle du digne successeur de Pierre. Saint Lin voulut laisser aux fidèles de tous les siècles un monument d'un prix incomparable, en écrivant les Actes de saint Pierre et de saint Paul, c'est-à-dire l'histoire détaillée de leur martyre. Personne, à coup sûr, n'était mieux placé pour laisser à la postérité le récit authentique des glorieux combats par lesquels les grands Apôtres avaient couronné leur admirable vie. Pourquoi faut-il que l'hérésie ait souillé de sa bave impure ces actes vénérables!
LXXXVI. Il est certain, d'une part, que l'illustre apôtre de Besançon, devenu le successeur de saint Pierre, écrivit l'histoire des derniers moments de saint Pierre et de saint Paul. Il n'est pas moins certain, d'autre part, que les Manichéens ont interpolé et falsifié le récit de saint Lin 51. Toutefois, plusieurs parties purement historiques, et que les Manichéens n'avaient pas d'intérêt à falsifier, n'ont souffert aucune altération; telle est, par exemple, celle qui contient le récit de la fuite de saint Pierre. C'est dans les Actes de saint Lin que saint Ambroise l'a puisé. Le fait se trouve d'ailleurs attesté par d'autres historiens, et par des monuments encore existants 52. . .
LXXXVII. Nous donnons en toute confiance ce passage si intéressant des Actes de saint Lin. Les saints Apôtres Pierre et Paul étaient depuis neuf mois enfermés dans l'affreuse prison Mamertine. Condamnés à mort, chaque jour ils attendaient l'exécution de la sentence. Cette sentence avait causé une grande rumeur parmi les chrétiens de Rome. Toute l'Église était en pleurs. Un grand nombre de matrones, les cheveux épars, entouraient la prison. Les geôliers eux-mêmes, Procès et Martinien, reçurent le baptême. De gardiens devenus les fils dévoués des saints Apôtres, ils conjurèrent saint Pierre de se conserver pour l'Église.
LXXXVIII. « Nous vous supplions, lui disaient-ils, ministre de notre salut, de pourvoir à votre sûreté. À nous que vous avez délivrés des chaînes du démon, faites-nous la grâce de sortir de la prison où vous êtes enchaîné. » Tous les frères joignaient leurs prières et leurs larmes à celles des geôliers. Saint Pierre, dont le cœur était plein de tendresse et qui ne pouvait voir les larmes d'autrui sans y mêler les siennes, se laissa toucher. « Frères bien-aimés, leur dit-il, que personne ne vienne avec moi. Je changerai de costume et je sortirai seul. »
LXXXIX. La nuit suivante, après la célébration de la prière, il dit adieu aux frères enfermés dans la prison, les bénit, les recommanda à Dieu et partit seul. Il était en chemin depuis quelque temps, lorsque les bandes mises sur les plaies que lui avaient faites les chaînes se détachèrent et tombèrent à terre. Comme il allait franchir les portes de la ville, il vit Notre-Seigneur qui venait à sa rencontre; il tomba à ses genoux et lui dit : « Domine quo vadis? Seigneur, où allez-vous? » Le Seigneur lui répondit : « Je viens à Rome pour être crucifié de nouveau. — Quoi, Seigneur, reprit saint Pierre, vous seriez crucifié de nouveau? — Oui, je serai crucifié de nouveau. »
XC. Saint Pierre, sachant que le divin Maître ne pouvait plus mourir, comprit que c'était en lui, son serviteur, qu'il serait crucifié. Il retourna donc auprès des frères, à qui il raconta ce qui lui était arrivé. Le bruit ne tarda pas à s'en répandre. Un peuple immense s'assembla autour de la prison; les bourreaux de Néron en tirèrent le saint Apôtre et le conduisirent au Janicule, non loin de la naumachie de Néron, où il fut crucifié.
XCI. J'ai dit que l'authenticité des actes de saint Lin, en ce qui regarde la fuite de saint Pierre, est attestée par des monuments encore subsistants. Le premier est la petite église de la Fasciola, dont le nom même indique l'endroit où tombèrent des pieds de saint Pierre, les bandelettes qui couvraient ses plaies. Le second est la vénérable chapelle appelée Domine quo vadis, bâtie sur le lieu même où saint Pierre rencontra Notre-Seigneur.
XCII. Rien n'est plus sûr que ces traditions romaines, d'abord, parce qu'elles sont romaines, c'est-à-dire conservées sous les yeux des Papes, au centre de l'Église mère et maîtresse de toutes les autres : ensuite, parce qu'elles sont invariables et tellement populaires que vous ne trouverez pas, à Rome, une bonne femme qui ne vous indique avec précision les lieux, théâtre de quelque action des Apôtres saint Pierre et saint Paul.
XCIII. Soit avant, soit après la mort des glorieux chefs de l'Église, saint Lin écrivit l'histoire des combats de saint Pierre contre Simon le Magicien. Il est bien regrettable que ce précieux monument de notre héroïque antiquité soit aujourd'hui perdu. Cette perte ne doit pas étonner. Chacun sait qu'à plusieurs reprises, les Césars persécuteurs firent rechercher les livres chrétiens et les livrèrent aux flammes.
XCIV. Cependant l'heure était venue où l'apôtre de Besançon, l'ami de saint Paul et de saint Pierre, le premier successeur du Chef de l'Église, saint Lin, devait recevoir, dans un glorieux martyre, la couronne de ses vertus et de ses continuels travaux. Baronius et le Bréviaire romain racontent en ces termes l'histoire de son triomphe : « L'an 78 de Notre-Seigneur, la neuvième du règne de Vespasien, sous le consulat de Commode et de Priscus, saint Lin eut la tête tranchée par ordre de l'impie et ingrat consulaire Saturnin, dont il avait délivré la fille possédée du démon. Son martyre eut lieu le 9 des calendes d'octobre (23 septembre) et il fut enterré au Vatican, non loin de saint Pierre. » « D'abord coadjuteur de saint Pierre, il monta sur le trône pontifical l'an 67 et l'occupa onze ans, deux mois et vingt-trois jours. Pendant son pontificat il créa, dans deux ordinations faites au mois de décembre, quinze évêques et dix-huit prêtres. »
XCV. Avoir eu pour fondateur et premier évêque le premier Pape après saint Pierre est une gloire incomparable que nulle Église ne partage avec l'Église de Besançon. Noblesse oblige. Puisse l'antique cité prendre toujours au sérieux sa devise : « À Dieu et à César perpétuellement fidèle. Deo Caesarique fidelis perpetuo! » Voir, pour les éléments de cette Biographie : S. Ignat., Epist. ad Trallens.; Baron., an. 35, n. 201; an. 69; an. 80, n. 1; Ciacconius, ad Anast. Biblioth., p. 1058, édit. Migne; Tertull. adv. Marcion., lib. III; et adv. Judaeos, p. 164, édit. Pamel.; MM. Vatican. Xe secul.; Blanchinius ad Anast., p. 1050-1053 et 1055; Chifflet., Vesuntio, passim; Itinerar. Antoni.; Breviar. imper.; Maurolicus, Martyrol., 12 Jun. ad usum Eccl. rom. Napoli, 1512; Centuriator. Magdeburg. Cent. 1. Lib. II, c. 10; Sandini, Vitae Pontif. vit. B. Lini; Hegesipp. Junior, de Excidio Hierosol., lib. III, c. 2; Encyclopéd. théolog., art. MÉNANDRE; Bellarmin, De scriptorib. Eccles. in Act. S. Lini; Sirmond., t. I, p. 270; édit. Veneta; Tritheim., De Viris illustrib.; Sixtus senensis, Biblioth.; Brev. roman. 21 Jul., etc., etc.; Duchesne, Hist. des Papes; Claude Robert, Gall. Christ.; Ivigné, Dict. Théolog.; Novaès; Moroni, Diction.; de Marca, Epist. ad Henric. Vales.; Monuments inédits sur l'histoire de Besançon; Henschenius, Exercit. IV; Dussausay, Martyrol. Gallic. 21 septemb.; Euseb., Hist., lib. III, p. 203, édit. Migne; S. Thomas, I, 2, q. 106, art. IV, ad. 4; Cornel. a Lap., in Matth. c. XXIV; Euseb., Hist., lib. II, c. 3; Petr. Cluniac., adv. Petrobrus, p. 770, édit. Migne; S. Iren., adv. Haeres., c. XI et XIII, etc.
Notes
- II Timoth., IV, 21 ↩
- Sanctus Stephanus, beato Jacobo; Timothaeus et Linus Paulo; Anacletus et Clemens, beato Petro ministrarun ↩
- Exercit., IV, n. 31 ↩
- Matth., XXIV, 14 ↩
- Corn. a Lap., in Matth., XXIV ↩
- I, 2ae q. 106, art. 4, ad. 1 ↩
- Marc, XVI, 15-20 ↩
- Rom., I, 18 ↩
- Coloss., I, 23 ↩
- Hist., lib. II, c. 3 ↩
- Demonstr. evang., lib. III, p. 205, édit. Mign ↩
- En se rendant de Rome en Angleterre, saint Pierre ne se détournait pas beaucoup de passer par Besançon, du moins il put avoir une connaissance précise de cette ville importante et concevoir le désir de la faire évangéliser ↩
- Gallias in fide erudiendas statim post adventum in Italiam susceperunt. De Marca, Epist. ad Henric. Vales ↩
- Tract. contr. Petrobrus., p. 770, édit. Mign ↩
- Neque haec quae in Gerniania fundatae sunt Ecclesiae... uequc haec quae in Celtis. {Àdv. haeres., c. x n et x m.) Iï. — Biogr. évang. 27 ↩
- Adv. Judaeos, p. 164, édit. Pamel., in-fol., 1583 ↩
- Hanc provinciae latitudinern satis indicat archiepiscopatis dioe- cesis Vesuntina. Nam (ut ait Lucius papa) urbes et loca, in quibusPrimatespraesidere debent, nonamodérais, sedmultis ante advcntum Christi statutaesuntteinporibus. {Apud Joan. Jacob. CïiiSeU Vesun- tto, p. 10.) ↩
- De Bell. Gall., lib. I ↩
- La ville du Bison. Sur ce nom assez étrange, voici ce q u ' o n lit dans le P. Chifflet [Vesuntio, p. 43): «Nous sommes de l'avis de nos ancêtresquidérivent le nom de Besançon de Bison, animal sauvage qui fut pris dans le lieu où est aujourd ' hui la ville. Nous l'avons lu dans de très anciens manuscrits de l'église métropolitaine, in oetuslis- simis manuscriptis codicibus, Ecclesiae Metropolitanae. Cette tradition, venuejusqu ' ànous, porte qu'en défrichant une forêt pourbâtir la ville, on trouvaun Bison. De là lui est venu le nominvariable do Bisontica, ou Yisontica: le BchangéenV, comme cela se voit souvent. Aussi on trouve le Bison sur les anciennesmonnaies ou médailles de Besançon.» Le bison, n'est pasunanimalchimérique, c'est une espèce de buffle àcrinière de lion, connudetoutel ' antiquité. Boëce le décrit ainsi; «Dans les forêts de l'Ecosse, ontrouvedes buffles tout blancs, avec crinière de lion. Hescript. regni Scotiae, fol. xi. On en rencontre encore, quoiquerarement, dans les forêts de l'Amérique Septentrionale. Bufion en avait vuunjeunedont il dit: «L ' énorme crinière dont sa tête est entourée, n'est pas du crin mais de la laine ondée et divisée e n flocons, pendantcomme une vieille toison.» {Hist. nat., Bison.) Cet animal, de la grandeurd ' u n bœuf, est trèsrapideà la course, très sauvage et trèsredoutable. A ces titres le bisonjouaitungrand rôle parmi les bêtes sauvages, que les Romains faisaient paraître dans leursamphithéâtres. — lu omniSeptentrional! plaga Bisontes freqnen - tissimi, qui Bubus feris si mil es suut. Setosi colla, jubashorridi, ultra Tauros pernicitate vigentes, capti assuesceremanunequeunt. Soliu. In Pùtihi/store, c. 23. Aujourd'hui le Jardind'Acclimatation, àParis, possèdeun de ces redoutables animaux. Remarquons la ténacité de la tradition: Le nom de Chrysopolis, donnéa Besançon, fut vite oublie, et la ville reprit son ancien nom. ↩
- On prétend que Brennus était roi des Séquanais : César vengea ↩
- Epist. ad Henr. Vales ↩
- On compte parmi ses successeurs un membre de la famille Claudia; et, plus tard, Munatius Plancus, disciple de Cicéron et fondateur de la ville de Lyon ↩
- Le palais du gouverneur romain occupait l'emplacement de la Métropole actuelle ↩
- Rien n'est moins invraisemblable. Le passage de Notre-Seigneur sur la terre avait retenti jusqu'aux extrémités du monde. De plus, les Actes du Sauveur, rédigés par Pilate, avaient été envoyés à Tibère, et se trouvaient à Rome dans les archives du Sénat ↩
- Voici quelques-unes de nos églises primitives placées sous le vocable de saint Étienne : Agen, Saint-Étienne; Besançon, Saint-Jean Apôtre, et Saint-Étienne, 1er martyr; Bourges, Saint-Étienne; Cahors, Saint-Étienne, 1er martyr; Châlons, Saint-Étienne; Limoges, Saint-Étienne, 1er martyr; Lyon, Saint-Jean; Meaux, Saint-Étienne; Metz, Saint-Étienne, 1er martyr; Saint-Brieuc, Saint-Étienne; Sens, Saint-Étienne; Toulouse, Saint-Étienne. On pourrait compléter ce travail en l'étendant aux cathédrales dont les diocèses ont été supprimés en 1802. À l'occasion de ce grand no ↩
- A Sancto Lino, primo Visuntino antistite, civitate ejecto, atque ad Romanam sedem translato, fidem faciunt parvetusti codices curatam ab apostolicis viris apud Bisuntinos rem Christianam. (Chifflet, Vesuntio, pars II, p. 16, édit. in-4°, 1650 ↩
- Baronius donne une chronologie un peu différente; mais qui ne change rien au fond du récit ↩
- Saint Lin n'appartenait pas aux soixante-douze disciples choisis par le Sauveur lui-même. Il compte parmi les autres disciples qui furent choisis par les Apôtres, et qui exercèrent le même ministère que les premiers. (Chron. d'Alexandrie, p. 60 ↩
- Directement ou indirectement soit à Rome, soit dans les Gaules par Archélaus, par Pilate, par Hérode, ou par les soldats gaulois, gardes du corps d'Hérode ↩
- Dates irréprochables ↩
- Le Consulaire ↩
- Documents inédits sur l'hist. de la Franche-Comté, p. 5 et suiv ↩
- Celui de saint Prothade remonte au VIIe siècle et affirme l'apostolat de saint Lin. Dans un très ancien martyrologe de l'église de Saint-Jean, on lisait : « VI calendas decembris Romae, Lini Papae et Martyris, qui primus, post Beatum Petrum duodecim annis rexit Ecclesiam Romanam, et ante Papatum fuerat primus archiepiscopus Bisuntinensis. » (Doc. inéd., p. 106.) — Saint Lin figure en tête de tous les catalogues des évêques de Besançon ↩
- Docum. inédits, p. 108 ↩
- Folle! c'est la question. Quand cette prétention a-t-elle commencé? Où en sont les traces? Accuser n'est pas prouver ↩
- Cela lui fait honneur ↩
- Comment le savez-vous ↩
- Il paraît que vous le savez mieux qu'elles ↩
- Vous y étiez donc ↩
- Merci pour l'Église de Besançon ↩
- LESQUELLES? — Les §§ LXVI, LXVII et LXVIII sont extraits des Docum. inéd., p. 1 ↩
- Cet auteur est dom Ferron, bénédictin, mort en 1816, maire de son village ↩
- Au 23 sept. : Natalis Sancti Lini Papae et Martyris; qui vir apostolicus Petro et Paulo aedificandae Ecclesiae magno adjumento fuit. Missusque in Galliam a Sancto Petro Vesuntionem veniens apud Onasium Tribunum hospitatus est, quem Christi notitia illustravit, etc ↩
- Dans son Dictionnaire théol., art. BESANÇON ↩
- Dans sa grande collection en 106 volumes, intitulée : Dictionnaire d'érudit. eccl., art. BESANÇON ↩
- T. I, p. 21, et t. II, p. 238 ↩
- Hist. des Papes, t. I, IVe part., fol. 165 ↩
- Martyr. Gall., 28 Jul ↩
- Hic paulo post Apostolorum Trophaea ab eorum successoribus, Roma, ad Gentium conversionem, hanc in Celticae Galliae partem Legatus. (Martyr. Gall., 4 nov ↩
- Ut nulli earumpermitteretur in Ecclesia loqui, nec docere, nec tingere, nec offerte, nec ullius virilis muneris, nedum sacerdofcalis officii sortem sibi vindicare. (De Veland. virg., c. ix.) ↩
- Scripsit res gestas Beati Petri. Brev. Rom. 2376. — Genuina illa (acta) quidem olim extitisse noscuntur... quae autem modo extant, Manichaeorum reperiuntur tincta fuligine. Bar., an. 60, n. 6 ↩
- E quibus (actis) ea quae scribit mutuatus est S. Ambrosius. Bar., ibid ↩