Félix
Sommaire
I. « Le tribun (Lysias qui commandait à Jérusalem) ayant fait venir deux centurions, leur dit : « Préparez dès la troisième heure de la nuit deux cents soldats, soixante-dix cavaliers, et deux cents lances, pour aller jusqu'à Césarée; préparez aussi des chevaux pour Paul, afin de le conduire sûrement au gouverneur Félix. » Car le tribun craignait que les juifs ne l'enlevassent et ne le tuassent, et qu'après cela on ne l'accusât d'avoir reçu de l'argent.
II. « Quelques jours après, Félix, venant avec Drusille, sa femme, qui était juive, fit appeler Paul, et écouta ce qu'il lui dit de la foi en Jésus-Christ. Mais Paul, parlant de la justice, de la chasteté et du jugement à venir, Félix effrayé lui dit : « C'est assez maintenant, va; je t'appellerai quand il en sera temps. » Et parce qu'il espérait que Paul lui donnerait de l'argent, il l'appelait souvent, et s'entretenait avec lui. Deux ans après, Félix eut pour successeur Portius Festus; et Félix, voulant plaire aux juifs, laissa Paul en prison 1. »
II. Depuis la mort de son libérateur, la Judée était en fermentation continuelle. C'était le coupable agité par le remords et poursuivi par la justice divine. Il ne se passait pas d'année qu'il n'y eût entre les juifs et les Romains des rixes sanglantes. La moindre occasion suffisait pour les provoquer; il semble même que, de part et d'autre, on cherchait à les faire naître.
IV. L'an 50 de Notre-Seigneur, la 8e de l'empereur Claude, aux fêtes de Pâques, en présence de tout le peuple, et à quelques pas du Temple, un soldat romain commit une grave immodestie. Le peuple entre en fureur pour venger l'injure faite non à lui mais au Dieu d'Israël.
V. Ventidius Cumanus, alors gouverneur de la Judée, essaye d'apaiser la sédition. Voyant ses efforts inutiles, il réunit toute la garnison dans la tour Antonia, qui dominait le Temple. Le peuple effrayé prend la fuite. Les rues s'encombrent; on se presse, on se foule, on s'écrase, et dix mille morts gisent dans les différents quartiers de Jérusalem, devenue un champ de bataille.
VI. Quelques-uns des fuyards rencontrent à une lieue de la ville, sur la grande route, un serviteur de César, qui passait tranquillement son chemin. Ils l'attaquent et lui prennent tout ce qu'il portait. À cette nouvelle, Cumanus envoie un détachement qui ravage le bourg où le méfait avait été commis et tout le pays voisin. Dans le pillage, un soldat romain trouve un exemplaire de la Bible, qu'il déchire publiquement. Il accompagne cette action de moqueries et d'injures contre la loi et contre la nation juive. Une députation de juifs part pour Césarée, où Cumanus venait de se rendre et demande la punition du coupable. Dans la crainte de nouveaux troubles, Cumanus accueille leur requête et fait trancher la tête au soldat.
VII. Le calme ne fut pas de longue durée. Les juifs et les Samaritains se prirent de querelle. Cumanus appuya ces derniers et, dans une rencontre, tua beaucoup de monde à leurs ennemis. Les juifs portèrent plainte à Vinidius Quadratus, proconsul de Syrie. Après les avoir entendus, ainsi que les chefs des Samaritains, il les envoya tous à Rome, pour répondre de leur conduite au tribunal de César.
VIII. Avec eux, et dans le même but, il fit partir Cumanus et le tribun Celer. L'empereur, apprenant que les Samaritains avaient été les agresseurs, fit trancher la tête à leurs députés; condamna Cumanus à l'exil et ordonna que Celer fût reconduit à Jérusalem, traîné dans les rues en présence de tout le peuple et mis à mort. Afin de mettre un terme aux discussions qui depuis si longtemps troublaient la Judée et aux guerres qui l'ensanglantaient, il y envoya, en qualité de gouverneur, Claudius Félix.
IX. Ce long préambule nous a paru nécessaire pour expliquer les qualités que devait avoir le nouveau magistrat, montrer par quels hommes le monde d'alors était gouverné, et les obstacles, pris des hommes et des choses, dont les Apôtres devraient triompher pour assurer la victoire de l'Évangile.
X. Marcus Antonius Claudius Félix, devant qui saint Paul comparut, était frère du fameux Pallas, esclave d'Antonia, belle-sœur de Tibère et mère de Germanicus et de l'empereur Claude. Ce Pallas avait fait sa fortune en dévoilant à Tibère les embûches de Séjan. Le frère se ressentit de la fortune de son frère. Tous deux furent affranchis.
XI. Sous Claude, Félix épousa Drusille, petite-fille d'Antoine et de Cléopâtre. Cette alliance inespérée le fit entrer dans l'illustre famille Antonia. À une pareille faveur il dut probablement le surnom de Félix. Claude combla les deux frères de dignités et de richesses. Pallas fut chargé de la comptabilité de l'empereur, revêtu des ornements de préteur et gratifié de sommes immenses.
XII. Entré par son mariage dans la famille impériale, Félix fut d'abord nommé commandant des cohortes prétoriennes puis procureur de la Judée 2. L'an 51 de Notre-Seigneur, la 9 du règne de Claude, il prit possession de son gouvernement. Il y résidait depuis cinq ans, lorsque Claude mourut. Grâce à la faveur dont Pallas continuait de jouir sous le nouveau règne, son frère conserva l'administration de la Judée, bien que Néron en eût distrait une partie pour la donner à Hérode Agrippa. e Félix se conduisait avec l'insolence d'un parvenu: il se croyait tout permis. C'est au point que toute la Syrie eût été mise à feu, si le proconsul Quadratus n'eût réussi à rétablir la paix.
XIII. Néanmoins Félix purgea la Judée des bandes de brigands qui la désolaient et des imposteurs qui la provoquaient à la révolte. En crucifiant le prince de la Paix, cette malheureuse nation s'était irrémédiablement condamnée à la guerre. En refusant de suivre la lumière de la Vérité, elle était devenue le jouet volontaire de toutes les impostures.
XIV. Le chef des brigands était Éléazar, fils de Dinée. Depuis vingt ans, cet antique Mandrin jetait la terreur dans le pays. Souvent les troupes romaines l'avaient poursuivi dans les montagnes qui lui servaient de repaire. Plusieurs de ses gens avaient été pris et sur-le-champ exécutés par ordre de Félix, mais Éléazar échappait toujours. . La force étant inutile, Félix eut recours à la ruse. Il fit demander une entrevue à Éléazar, avec serment qu'il ne lui serait fait aucun mal. Éléazar l'accepta. Sur-le-champ il fut chargé de chaînes et envoyé à Rome, pour subir dans la prison Mamertine le supplice réservé aux grands criminels.
XV. Vers le même temps arriva d'Égypte un magicien qui promit aux juifs de leur montrer des merveilles, de nature à entretenir dans le peuple l'esprit d'orgueil et de révolte. A Jérusalem il se donna pour un prophète, et persuada à la multitude de le suivre sur le mont des Oliviers. «À ma voix, leur dit-il, vous verrez tomber les murs et les fortifications de Jérusalem, de manière à pouvoir entrer de plain-pied dans la ville!» Cela signifiait que les forteresses d'où les Romains dominaient la Judée allaient disparaître, la liberté revenir et avec elle le bonheur des anciens jours. Félix, apprenant ce qui se passe, appelle aux armes. À la tête d'un détachement de cavalerie et d'infanterie, il tombe sur la foule, trompée par l'imposteur, tue quatre cents hommes et fait deux cents prisonniers.
XVI. Si motivés qu'ils fussent, de pareils exploits n'avaient pas concilié à Félix l'affection de ses administrés. Il se rendit odieux par le meurtre du grand prêtre Jonathas. Plusieurs fois le pontife avait eu le courage d'engager le gouverneur à traiter les juifs avec moins d'inhumanité: «Je ne veux pas, lui disait-il, que la haine du peuple retombe sur moi; car on sait que c'est à ma prière que César vous anommé procurateur de la Judée.»
XVII. À ceux qui sont décidés à faire le mal, les avertissements répétés sont odieux. Félix était de ce nombre. Jonathas avait un ami jusque-là très fidèle, nommé Doras, natif de Jérusalem. Le gouverneur le fait appeler et met sous ses yeux une grosse somme d'argent. «Elle sera pour toi, lui dit-il, si tu fais périr Jonathas.» Le sang d'Iscariote coule dans les veines de Doras, il accepte. Des sicaires sont appelés; sous leurs robes ils cachent des poignards; et, feignant la piété, ils se mêlent au cortège du pontife qu'ils assassinent lâchement, à la vue du Temple et en présence du peuple.
XVIII. La cruauté marche toujours précédée ou suivie de son inséparable compagne, la volupté. Félix en est un nouvel exemple 3. Pendant son gouvernement, il perdit sa femme Drusille, fille de Cléopâtre et d'Antoine. Épris d'une autre Drusille, fille du roi Agrippa l'Ancien, il l'enleva à son mari Aziz, roi d'Émèse, et en eut un fils nommé Agrippa. Ce jeune homme périt dans la fameuse éruption du Vésuve, qui engloutit Pompéi, Herculaneum et Stabia. .
XIX. Émèse, aujourd'hui Homs, était la capitale d'un petit royaume enclavé dans le proconsulat de Syrie. Elle est connue dans l'histoire profane par la victoire qu'Aurélien y remporta sur Zénobie et par la naissance d'Héliogabale. L'histoire religieuse nous apprend que les habitants d'Émèse rendaient un culte particulier au soleil, dont le nom d'Élagabal.
XX. De retour à Césarée, Félix eut, avec sa prétendue femme, le bonheur d'entendre saint Paul, et le malheur de ne pas l'écouter. Abusant même de son autorité, souvent il faisait comparaître le grand Apôtre et s'entretenait avec lui. Son but était, non de s'instruire, mais de fatiguer saint Paul ou de s'insinuer dans ses bonnes grâces, afin d'en obtenir de l'argent. Paul était pauvre et Félix ne pouvait l'ignorer. Mais il savait que l'Apôtre était venu en Judée porteur de grandes aumônes, envoyées par les différentes chrétientés aux fidèles de Jérusalem. Le rapace gouverneur espérait que, dépositaire infidèle, saint Paul trouverait le moyen de détourner une partie de cet argent au profit de son geôlier.
XXI. Il était dans cette vaine attente, lorsqu'il reçut la nouvelle de son rappel à Rome, immédiatement suivi de sa destitution. Avant de partir, il voulut faire oublier ses crimes par une nouvelle iniquité. Au lieu de délivrer saint Paul, qu'il retenait injustement depuis deux ans, il le laissa en prison, pour satisfaire la haine des juifs contre le grand Apôtre.
XXII. Arrivé à Rome, Félix fut destitué par Néron lui-même révolté de sa conduite. Une députation juive avait suivi l'indigne gouverneur. Les charges les plus accablantes pesaient sur lui, et sans la faveur dont jouissait encore son frère Pallas, il aurait subi la peine due à ses crimes. Baronius date ces derniers événements de l'an 58 de Notre-Seigneur, deuxième année du règne de Néron.
XXIII. Cruel, traître, avare, libertin : tel était Félix; et tels étaient, sans exception peut-être, tous ces gouverneurs romains. Cicéron lui-même, très peu scrupuleux, dit que les provinces alliées aimaient mieux voir arriver une armée de barbares qu'un proconsul. L'histoire est pleine de leurs concussions et de leurs débauches. Est-il vrai que la race des proconsuls est éteinte? À d'autres le soin de répondre. Pour nous, ayons toujours présente à l'esprit cette infaillible parole : « On ne se moque pas de Dieu impunément; et si le vengeur du crime, qui est aussi le rémunérateur de la vertu, ne paye pas tous les samedis, il ne fait jamais banqueroute. » Voir : Glandorph., Onomast. Rom. litt. A; Joseph., Antiq. jud., lib. XX, c. 3, 4, 5, 7; Id. de Bell. jud., lib. II, c. 12; Cor. a Lap. in Act, xxiv; Baron., an. 50, n. 8.
Notes
- Ad. XXIII, 2-3-25; xxiv, 2 4 - 2 i. ↩
- Procuratorem deinde in Judaeam misit Claudium Felicem, fratrem Pallantis. Joseph. Ant. jud., lib. XX, c. 6. Au récit de Tacite, Hist., lib. XII, nous avons préféré celui de Josèphe, juif d'origine, prêtre de sa nation et témoin oculaire ↩
- Felix per omnem sævitiam et libidinem jus regium servili ingenio exercuit. Tacit. Hist., lib. XXI ↩