Drusille
Sommaire
I. À la suite de l'émeute qui avait eu lieu à Jérusalem et dont nous avons parlé dans la Biographie du gouverneur Félix, le tribun Lysias avait fait conduire saint Paul à Césarée. Cette ville, bâtie par Hérode Ier sur les bords de la mer, avait remplacé l'antique tour de Straton, et était devenue la capitale de la Palestine. e r En attendant l'instruction de sa cause, le grand Apôtre fut jeté dans les prisons de Césarée. «
II. Il y était depuis quelques jours, disent les Actes des Apôtres, chapitre XXIV, verset 24, lorsque Félix, accompagné de sa femme Drusille, qui était juive, fit appeler Paul, et écouta ce qu'il lui dit de la foi en Jésus-Christ. Mais Paul, parlant de justice, de chasteté et du jugement à venir, Félix, effrayé, lui dit : « C'est assez pour le moment, va; je t'appellerai quand il en sera temps. » Et parce qu'il espérait que Paul lui donnerait de l'argent, il l'appelait souvent et s'entretenait avec lui.
III. Drusille était la troisième fille d'Hérode Agrippa l'Ancien, fils d'Aristobule et petit-fils d'Hérode Ier, improprement appelé le Grand. Elle n'avait que six ans lorsqu'elle perdit son père, et que son frère Hérode Agrippa le Jeune monta sur le trône de Judée. Par sa mère Cypris, elle était petite fille d'Antoine et de Cléopâtre. Elle fut appelée Drusille, de Livia Drusilla, femme d'Auguste, et de Drusus, son fils, frère de Tibère. Les Hérodes devaient tout à cette famille. e r
IV. Drusille fut d'abord fiancée à Épiphane, fils d'Antiochus, roi de Comagène. Comagène est une petite contrée de la Syrie, renfermée aujourd'hui dans le pachalik d'Alep et de Merach. Sous Domitien, elle cessa d'être royaume pour devenir province romaine. Ce mariage n'eut pas lieu, parce que le prince refusa de se faire juif. Ensuite elle épousa Aziz, roi d'Émèse, province de Phénicie, près du Liban et portant le nom de sa capitale.
V. Plus tard, elle fut enlevée à son mari par le gouverneur romain, Félix. Cet indigne magistrat accomplit son forfait à l'aide de trois agents: un magicien venu d'Égypte; une montagne d'or et la haine de Drusille pour sa sœur Bérénice, dont elle jalousait la beauté. Foulant aux pieds tout sentiment de pudeur, toute crainte de Dieu, Drusille vécut publiquement avec son ravisseur, abandonna la religion de ses pères et se fit païenne. C'est en présence d'un pareil couple que, l'an 58 de Notre-Seigneur, vers le mois de mars, la seconde année du règne de Néron, saint Paul prononça le discours dont nous avons rappelé quelques phrases 1.
VI. Les détails qui précèdent étaient nécessaires, non seulement pour nous faire connaître Drusille, mais pour nous faire admirer le courage de saint Paul et l'à-propos merveilleux de son discours. Son courage: Félix était un de ces gouverneurs romains dont Cicéron disait que les alliés aimaient mieux voir arriver chez eux une armée de barbares qu'un proconsul. Tiré de l'esclavage par l'empereur Claude, et élevé à une haute dignité, Félix, dit Tacite, exerçait le pouvoir d'un roi avec l'insolence d'un valet: jus regium servili ingenio exercuit 2,
VII. A. l'insolence il joignait l'injustice, la cruauté, l'avarice, l'impudicité et l'incrédulité. Fier de la protection de l'empereur, continue le même historien, il n'est ni injustice ni débauche qu'il ne commît impunément: Cuncta maleficia sibi impune ratus, tanta potentia subnixo, per omnem saevitiam et libidinem jus exercuit (3). Le grand prêtre Jonathas lui ayant soumis quelques observations respectueuses sur la manière dont il gouvernait sa province, il le fit tuer par des sicaires. Une troupe d'assassins étaient à ses ordres; et, se mêlant à la foule dans les solennités, ils poignardaient, pour de . . 3 Ibid., lib. XII. y l'argent, de nombreuses victimes, jusque dans le Temple de Jérusalem 4.
VIII. Quant à son libertinage, il était manifeste, puisqu'il vivait publiquement dans l'adultère avec Drusille. Lui-même montrait son avarice, puisqu'il retenait injustement saint Paul en prison, dans l'espoir de lui extorquer de l'argent. L'à-propos de son discours: Afin de les faire rentrer l’un et l'autre en eux-mêmes, saint Paul, prisonnier, leur parle, avec la foi courageuse d'un Apôtre, de la justice et de la chasteté; puis du Jugement dernier où tous les hommes comparaîtront, les faibles et les puissants, les justes et les pécheurs, pour recevoir chacun selon ses œuvres.5
IX. Pour leur malheur, ils ne profitèrent pas de la grâce exceptionnelle que Dieu leur faisait. Peu après le discours de saint Paul, Félix fut remplacé par Portius Festus. Comme il partait pour Rome, les principaux d'entre les juifs le suivirent et déroulèrent devant le tribunal de Néron le long tableau de ses crimes. Sans l'intervention de son frère Pallas, alors encore dans les bonnes grâces de l'empereur, l'indigne gouverneur aurait subi le châtiment exemplaire qu'il n'avait que trop mérité: Dedisset omnino pœnas injuriarum quibus iudaeos affecerat, nisi Nero eum donasset Pallantis fratris precibus, qui tum in pretio erat apud principem . . t
X. Drusille l'accompagna avec le fils qu'elle avait eu de lui et qui se nommait Agrippa. L'an 80 de Notre-Seigneur, la dixième année du règne de Vespasien et la première de Titus, ce jeune homme et sa triste mère périrent dans la fameuse éruption du Vésuve qui engloutit Herculanum, Pompéi et Stabia.
XI. Si Dieu nous a élevés au-dessus des autres, ne nous cont entons pas d'admirer saint Paul; imitons-le. Comme lui, ne craignons jamais de faire usage de notre autorité pour reprendre, à temps et à contretemps, ceux dont la conduite nous a été confiée. Si notre condition est d'obéir, recevons de bonne grâce les observations et même les réprimandes qui nous sont adressées, à ce prix est notre bonheur, même en ce monde. Voir : Cor. a Lap. in Act. Apost., XXIV, 24; Tacit. Annal., lib. VII et XII. Baron., an. 56, n. 42; an. 58, n. 61; an. 58, n. 155, etc.; Joseph., Antiquit., lib. XX; Bar., an. 81, n. 3; Sueton., in Tito, c. VIII; Plin. Jun. Epist. ad Tacit., etc., etc.