Résurrection de la chair
Sommaire
Introduction et division
RÉSURRECTION DE LA CHAIR. — La Révélation chrétienne, en ouvrant par-delà la tombe la perspective de la Résurrection corporelle, transfigure la leçon austère de la mort. A l’immortalité de l’âme, vérité démontrable par la raison pure, elle donne un complément mystérieux. Glorieux paradoxe de notre foi, contre lequel, d’ailleurs, les objections ne manquent pas ; nous les examinerons, après avoir rappelé les présupposés du mystère.
D’où trois points : I. La mort. — II. L’immortalité de l’âme. — III. Résurrection de la chair.
I. — La mort
La mort, qui dissout l’être humain, frappe nos regards comme un phénomène affreux. Borner nos regards au phénomène, c’est tout l’effort de certaine philosophie. Elle n’en souligne l’aspect douloureux que pour détourner l’homme de chercher, dans la pensée d’un au-delà, diversion et réconfort. Sous prétexte de virilité, elle lui trace un programme à la fois audacieux et austère : audacieux par ses négations, austère par les ravages qu’il exerce.
Pour un peu, elle reprendrait, mais en le nuançant d’amère ironie, le mot de l’éternelle Sagesse invitant l’homme à faire bon visage à la mort : « O mort, ton jugement est bon ! » (Eccli., xli, 3), mot grave et tendre au cœur de l’homme orphelin. Elle lui répète cyniquement : Tout est bien fini à la mort ; attache-toi à la vie présente ; borne-là ton espoir, tes efforts, ton dévouement.
Malgré certaines complicités de l’homme animal, ce programme ne trouve pas dans toutes les âmes facile accueil. Car il blesse la fierté de l’homme supérieur ; il contrarie le vœu de la nature ; il contredit l’enseignement de toutes les religions. Cependant on met parfois beaucoup d’ingéniosité à le parer, à le rajeunir. Voyons comment on procède.
Volontiers, on commence par éconduire les religions, personnages désuets avec lesquels on ne daigne plus discuter. Les fables qui bercèrent l’enfance de l’humanité ont fait leur temps ; la science achève de liquider ce fonds légendaire, et ce qui en reste, apparaît aujourd’hui négligeable. Cela dit, comme pour mémoire, on s’occupe de calmer l’imagination et le sentiment.
Impossible de récuser le fait brutal de la mort, ni de rejeter ses enseignements ; mais on prétend les limiter et les rectifier. Que l’homme apprenne de la mort le peu que pèse une existence humaine dans les balances de l’universelle Nature, devant l’immensité de l’espace et de la durée. Que l’homme apprenne de la mort à modérer ses désirs, à enfermer ses rêves dans l’étroite carrière qui lui est mesurée.
Que l’homme apprenne de la mort à ne pas se raidir contre une nécessité inéluctable ; à subir sans étonnement les accidents de chaque jour, en attendant la suprême catastrophe. Que l’individu apprenne de la mort à se dévouer pour le bien-être de l’espèce, à fournir aujourd’hui sa part de travail sans souci du lendemain, content de se survivre en autrui, prêt à se coucher dans le sillon ouvert, pour y dormir l’éternel sommeil.
Car la mort n’est qu’un sommeil un peu plus profond, dont le repos de chaque nuit ramène l’apprentissage. Que l’homme apprenne de la mort à ne pas faire plus de cas d’une existence éphémère que de tout autre remous qui se produit à la surface mobile des choses. La réalité vraie et seule digne de considération, c’est l’Océan d’être d’où il émergea un jour pour sombrer bientôt, conscience imperceptible et combien fragile, dans l’immensité de la conscience universelle.
Et donc, que l’homme désapprenne à peupler de mythes le ciel et la terre, à doter la vie présente d’on ne sait quel prolongement fantastique. La thèse phénoméniste s’achève volontiers en panthéisme agnostique, revendiquant pour la Nature cette divinité d’où le Créateur est rondement déclaré déchu. Ainsi la mort, loin d’être la fin de toutes choses, se présentera comme la face négative d’un perpétuel devenir condition du progrès cosmique.
Ce thème général une fois donné comme certain et définitif, on mettra plus ou moins de passion à battre en brèche les vieux préjugés qui prolongent l’existence de l’homme par delà la tombe.
L’immortalité de l’âme : noble chimère, qui ne repose sur rien, car ceux qui dorment leur dernier sommeil n’ont pas coutume de nous faire parvenir de leurs nouvelles, et aucun écho ne nous arrive de ces régions d’outre-tombe, complaisamment peuplées par l’imagination des théologiens et des poètes.
Noble chimère, qui peut fasciner des natures ardentes et provoquer de généreux efforts, mais fausse et décevante, comme cette autre grande chimère où elle s’appuie, l’imagination d’un Dieu personnel et distinct du monde, deus ex machina des divers spiritualismes. Noble chimère, dont l’humanité n’achèvera de se déprendre qu’en acquérant un sens plus aigu des réalités prochaines et tangibles, seules réalités dignes de ce nom.
La résurrection des corps : autre rêve beaucoup plus absurde, car il contredit toutes les données de l’expérience, toutes les inductions fondées sur l’observation de la vie ; uniquement appuyé sur de prétendues révélations, favorisé par le désir qu’a l’homme de se survivre et par l’opinion beaucoup trop flatteuse qu’il s’est faite de sa supériorité sur les autres animaux.
La vie et les sanctions d’outre-tombe : décor usé, imagerie enfantine.
Il faut avoir le courage de regarder la réalité en face, de tenir l’homme pour ce qu’il est : « le songe d’une ombre », selon le mot du poète, un phénomène qui, par la porte de la mort, retourne au néant. Du conflit de toutes les religions, de l’échec de toutes les hypothèses, depuis l’antique nécromancie jusqu’au moderne spiritisme, une conclusion se dégage.
L’homme digne de ce nom est celui qui, prenant virilement son parti des limites essentielles de son existence, s’applique à tirer immédiatement de lui-même, en ce petit coin de l’espace et de la durée, le maximum de rendement, non en vue d’un intérêt égoïste, mais en vue de l’espèce humaine et du monde, et ne demande à la vie que ce qu’elle peut présentement donner.
Ainsi raisonne, sur cette perpétuelle actualité qu’est la mort, une philosophie d’ailleurs ambitieuse.
Malgré une vaine affectation de rigueur, le raisonnement apparaît faux dès son point de départ, abject et cruel dans son aboutissement.
II. — Immortalité de l’âme
Au point de départ, il eût fallu, en s’attachant à considérer la mort, ne pas oublier de considérer d’abord la vie, phénomène non moins constant et encore plus instructif. La vie, et non la mort, nous livre le fond des êtres. Leur activité, prise sur le vif, permet seule de pénétrer leur nature. Avant même la leçon négative de la mort, il faut entendre la leçon positive de la vie.
Or l’observateur attentif de la vie humaine sera frappé du caractère singulier de certaines manifestations qui élèvent l’homme bien au-dessus de tout le sensible et au-dessus de tout ce qui passe. Bien au-dessus de la matière inorganique, bien au-dessus même de l’animal, dont l’activité, si admirable soit-elle, est dirigée vers un objet sensible et particulier, gouvernée par l’instinct de l’espèce, assujettie à des lois inéluctables.
Il n’appartient qu’à l’homme de refléter dans un concept mental, non pas un tel objet existant, mais tous les objets possibles, en nombre infini, qui répondent ou pourraient répondre au même concept. Il n’appartient qu’à l’homme de concevoir l’immatériel ; — pourquoi ? sinon parce qu’il en porte en lui-même la réalité. Il n’appartient qu’à l’homme de s’orienter dans le domaine des biens finis, matériels ou immatériels, non par impulsion fatale, mais par libre choix, appréciant celui-ci et celui-là, les comparant, et finalement se déterminant lui-même par un mouvement dont il prend l’initiative et garde la responsabilité.
Il n’appartient qu’à l’homme de varier à l’infini ses expériences, de développer son industrie en mille directions, de progresser par la science, par l’art, par la vertu, donnant à ses propres forces et aux applications de ces forces des développements toujours nouveaux.
Il n’appartient qu’à l’homme de dépasser tout le sensible et tout le fini, et de poursuivre le beau idéal, le bien idéal, par une ascension intellectuelle et morale que rien ici-bas ne limite ; de sacrifier tout ce qui passe et de sacrifier son être même pour l’objet de son amour désintéressé, de son abnégation héroïque.
Tel est le fait qui, d’abord, s’impose à l’attention et ne permet pas de raisonner sur l’homme simplement comme on raisonne sur l’animal. Car, à moins de voir partout des effets sans cause, on doit reconnaître dans le fond de la nature humaine un foyer d’énergie, disons le mot, une substance, irréductible à la commune mesure de l’univers matériel.
S’il a plu à l’Esprit-Saint de constater la parité de l’homme et de l’animal devant la mort (Eccle., iii, 19), ç’a été pour souligner l’universelle vanité de tout ce qui passe, non pour affirmer que l’homme passe tout entier. Assez d’autres pages, dans l’Ancien Testament, affirment en l’homme l’existence d’un principe supérieur qui échappe aux prises de la mort.
La pensée, avec la pensée le vouloir, irréductible aux forces de la matière et attribut propre de l’esprit, tel est le fait d’observation constante.
Comme l’opération ne saurait dépasser la perfection du principe d’où elle procède, il faut reconnaître l’éminence de ce principe. Toutes les observations limitées aux apparences sensibles, toutes les déductions qu’on y appuie sont en défaut, dès qu’on s’imagine avoir atteint par là le tout de l’homme. Les réponses de mort qu’il porte en lui n’ont aucun sens quant à cette partie de lui-même qui habite dans le corps sans être du corps.
Et l’âme spirituelle est devant nous, impalpable et invisible, insaisissable à tous les procédés matériels d’investigation, mais indéniable quant à son existence, incoercible dans son activité, indestructible aux attaques du temps. À cette constatation, le matérialisme pourra bien opposer des négations, mais il ne saurait opposer des raisons. Car, pour raisonner, il faut, à chaque instant, faire appel au principe de cause.
Et le principe de cause dépose en faveur de l’âme, avec une évidence que nulle accumulation de faits matériels n’obscurcira.
Âme spirituelle, et donc immortelle. Les deux propriétés se tiennent. En vain l’on dira : « Rien n’est plus naturel à l’être fini, que de finir. » L’âme spirituelle n’est pas simplement finie. Bornée dans son être et dans ses facultés, elle a néanmoins sur l’infini des ouvertures qui témoignent de sa haute destinée.
On aura beau insister sur la limitation manifeste de l’être humain, sur sa déchéance au cours des années, sur la crise finale qui l’emporte : on ne supprimera pas cette vie supérieure qui se transmet dans l’humanité, vie étrangère à l’organisme, et dont le principe survit à la ruine de l’organisme. C’est le témoignage de la nature.
Et qu’on ne dise pas : « Il doit suffire à la nature, à l’espèce, de subsister dans la chaîne indéfinie des individus qui se transmettent le flambeau de la vie. » Non, c’est l’individu lui-même qui s’affirme comme titulaire exclusif d’une énergie spirituelle, non pas simplement diffuse dans l’espèce, mais réellement propre à cet individu, énergie intéressée sans doute aux opérations de l’organisme, mais supérieure à l’organisme, et donc capable de lui survivre. Celui-là seul doit pouvoir le replonger au néant, qui seul a pu l’en tirer.
De soi, l’âme est indestructible.
Ainsi, le raisonnement qui condamne l’homme à périr tout entier, apparaît-il faux dès son point de départ.
Dans son aboutissement, il apparaît abject et cruel.
Abject, car il coupe l’homme de toute relation avec ce qui ennoblit le plus sa nature.
Cruel, car il mutile l’homme de ses meilleures espérances.
Rien n’ennoblit tant la nature humaine que son appartenance à la société des esprits. Ce n’est pas là un vain mot, mais le titre d’une filiation naturelle, qui oblige à chercher par delà ce monde matériel l’Auteur de son existence.
Avoir reconnu la dignité de son âme spirituelle, est assurément pour l’homme un bienfait. Ce bienfait n’acquiert tout son prix que le jour où l’homme connaît encore d’où il vient et où il va.
Dira-t-on qu’il lui importe assez peu d’être ici-bas comme un enfant trouvé de l’universelle Nature, ou bien comme le fils privilégié d’un Dieu créateur qui a marqué le but de son existence ? Ce serait avoir trop peu d’égards à ces facultés spirituelles qu’on a reconnues en lui et qui ne peuvent se reposer sans découvrir le pourquoi des choses, surtout le pourquoi de l’homme.
Le même principe de causalité, qui décèle dans l’homme la présence d’une âme intelligente et libre, décèle aussi dans l’homme, et surtout dans l’âme, des attaches essentielles avec une Cause première. Ni l’espèce humaine, ni l’universelle Nature n’est cette Cause première. Les virtualités mystérieuses des êtres vivants livrent bien à notre regard inquisiteur la loi de propagation des espèces ; elles ne livrent pas l’origine de l’espèce, beaucoup moins celle de notre espèce.
L’origine de l’espèce demeure une énigme insoluble ; et non seulement l’origine de l’espèce, mais encore, dans l’espèce, la raison d’être de l’individu.
Être apparu un jour au rivage de la vie avec ces facultés indépendantes de la matière, non pas sans doute quant à leur éducation ni quant aux conditions de leur exercice, mais quant à leur fond et à leur acte propre ; facultés dont il est impossible de signaler le germe dans l’ascendance paternelle ou maternelle, car le flambeau de l’intelligence ne s’allume pas en vertu d’un processus organique ; voilà qui met aux abois, depuis des siècles, toute métaphysique, et oblige de chercher une réponse dans le recours direct au suprême Artisan de l’être humain.
Rien ne sert, en effet, de dire : « La loi de l’hérédité veut que cet enfant reproduise le type ancestral, qu’il soit mis, comme ses parents, en possession d’une intelligence et d’une volonté libre. » À cette loi de l’hérédité, il faudrait d’abord assigner une raison suffisante : c’est ce qu’on ne fera jamais sans dépasser le domaine des causes organiques, sans recourir à un Ouvrier intelligent, d’où procède tout le dessein de l’espèce et qui continue de s’intéresser à son œuvre.
Remonter indéfiniment de génération en génération, c’est reculer la difficulté sans faire un pas vers la solution. Aucun être fini — soit matériel, soit à plus forte raison spirituel, — ni aucune série d’êtres ne possède en soi la raison suffisante de son existence ; et l’on n’aura vraiment ébauché la solution du problème de l’origine de l’âme, que lorsqu’on aura posé, en dehors de toute la série, une Cause indépendante, qui ait pu lui donner l’être.
Cette Cause première de tout être fini, et particulièrement de l’âme spirituelle, ne peut être que spirituelle elle-même ; infinie en puissance et en durée, puisque elle seule ne saurait rien devoir à personne ; elle seule évoque à l’existence tout cet univers et n’a pu s’évoquer elle-même. La reconnaître et lui rendre hommage, est le suprême honneur de la créature raisonnable.
Se perdre dans les détails d’organisation de l’œuvre, sans savoir ou sans vouloir élever les regards jusqu’à l’Ouvrier, est assurément un malheur ; et on a le droit d’appeler abjecte la doctrine qui condamne l’homme à ignorer Dieu.
Doctrine abjecte ; et doctrine cruelle, car en condamnant l’homme à ignorer pratiquement Dieu, elle supprime ce commerce filial avec la divinité qui seul fait briller, dans les bas-fonds de notre existence terrestre, un rayon de la lumière éternelle ; elle le mutile des meilleures espérances qui peuvent échauffer son cœur et le vivifier.
Tout esprit qui se connaît, en même temps qu’il prend conscience de sa dignité, lit au fond de son être le devoir d’adoration qui doit prosterner tout esprit devant le Père commun. Avec ce devoir d’adoration, première loi de sa vie affective, il connaît le devoir de sympathie qui doit l’incliner vers les autres fils du même Père, à proportion qu’il reconnaît en eux les traits de famille.
Toute la création spirituelle prend à ses yeux l’aspect d’une vaste société de frères, où la dépendance du même Père doit maintenir la paix et l’harmonie. Voilà le sommet d’où la vie des âmes et la destinée de l’espèce prennent un sens. À vouloir s’enfermer dans le domaine créé, on peut encore trouver à la vie présente un sens, restreint à la conservation et au bien-être de l’espèce. Tant pis pour qui s’en contente.
Prescrire à l’homme de s’en contenter, c’est tarir en lui la source de l’adoration et du sentiment filial envers Dieu. Ce malheur est grand, même pour qui ne devrait, par ailleurs, connaître Dieu qu’au seul titre de Créateur.
Mise en présence de Dieu, qui a fait le ciel et la terre demeure de l’humanité, qui a prescrit à l’activité supérieure de l’homme une loi, l’âme comprend la raison du décret par lequel Dieu borne ici-bas sa course ; elle le comprend, et, en rendant grâces pour le don de la vie, s’incline devant la loi de la mort. La vie lui apparaît bonne, car par delà le jeu des causes secondes, par delà leurs atteintes ou caressantes ou rudes, elle voit le dessein du suprême Ouvrier, qui se poursuit sans faillir.
Et la mort lui paraît juste, qui limite sa carrière terrestre selon le même bienfaisant dessein. L’instant qui clôt l’ère de l’épreuve, ouvre l’ère des récompenses ; que faut-il de plus pour rendre aimable un dessein conduit par l’amour d’où descend toute paternité ?
Loin de considérer la mort comme la fin de tout, l’âme la salue comme la porte brillante qui donne accès aux biens solides, aux biens éternels. Loin de pleurer ce qu’elle quitte, elle aspire à ce qu’elle va posséder, à la société des âmes qui la précédèrent dans la paix ; car elle pense bien que Dieu se plaît à réunir, en les comblant, ses bons serviteurs.
Elle rétablit l’échelle des valeurs en mesurant tout d’après ce dessein éternel qui seul importe ; et au lieu de borner son ambition à procurer, dans sa petite sphère, le bien temporel de ses semblables, elle aspire à entraîner vers le rendez-vous éternel le plus grand nombre possible de ses amis et de ses proches. Ce monde lui apparaît pénétré d’une pensée aimante, qui dispose à bon escient de la vie. Mais surtout il lui apparaît pénétré d’attractions divines qui, par les sentiers de la vie, acheminent les âmes vers les biens impérissables, placés sous la garde de la mort.
Vain mirage, dira-t-on, et morale servile. Vous réglez votre croyance sur vos rêves, et ces rêves n’ont pas même le mérite du désintéressement. Vous aspirez à des biens chimériques, vous vous forgez d’absurdes épouvantails, et vous ne connaissez le devoir que pour agir en mercenaires. Vous prétextez le vœu de la nature, et vous vous en autorisez pour rééditer les mythes de Platon. Assez parlé des Champs-Élysées et du Tartare. L’humanité a marché depuis ce temps-là.
Reconnaissons qu’elle a marché. Mais nous croyons qu’elle s’égarerait si elle venait à se détourner des vieux dogmes spiritualistes, si enveloppés fussent-ils de mythes à certaines périodes de leur histoire. Nous ne sommes dupes ni de l’imagination ni du sentiment.
Car nous fondons la croyance à l’immortalité de l’âme, non pas sur un rêve, mais sur la réalité de sa nature spirituelle, prise sur le fait de son opération quotidienne. Nous la fondons encore sur la sagesse de son Auteur, de ce Dieu créateur que l’univers postule, en dépit de tout phénoménisme, et qui ne saurait agir à la légère, tirant aujourd’hui du néant la créature spirituelle et l’y replongeant demain, d’un geste brouillon.
Nous la fondons encore sur la justice du même Dieu, qui se doit à lui-même de réprimer le désordre survenant dans son œuvre. Le scandale du vice triomphant, le gémissement de la vertu opprimée appellent un règlement de compte, qui souvent fait défaut ici-bas. Reste qu’il s’accomplisse au delà de ce monde ; et il s’accommoderait mal d’une existence limitée, car le coupable qui pourrait escompter la fin de sa peine, remporterait sur la justice une sorte d’avantage. Le dernier mot doit rester à Dieu.
Nous n’allons pas chercher dans les sanctions d’outre-tombe le principe générateur de la loi morale ; mais nous croyons au devoir ; et, avertis par la nature même, nous ne sommes pas surpris de reconnaître dans la destinée de l’homme la marque de cette divine Sagesse qui, dans l’ordre établi par elle, a dû faire concorder le devoir et l’intérêt.
Si nous invoquons le vœu de la nature, ce n’est pas pour demander à nos désirs le secret d’un mystère qui nous dépasse ; mais c’est, encore une fois, parce que l’on doit s’attendre à retrouver, dans les profondeurs de la nature raisonnable, l’empreinte de cette même pensée créatrice qui a dû orienter son œuvre la plus parfaite vers le but le plus élevé. D’où il est permis de conclure que l’aspiration de l’homme vers un bonheur éternel ne trompe pas.
Il ne s’agit ni de trahir les devoirs présents ni de ressusciter les vieux mythes.
Mais nous nous permettons de croire que les vieux mythes n’ont pas à redouter la comparaison avec la morale affranchie de tout dogme, non plus qu’avec les fadaises du spiritisme ; qu’ils peuvent même être pleins d’un sens profond et encore digne de mémoire ; qu’à trop railler les Champs-Élysées ou le Tartare, l’humanité s’exposerait à prendre le change sur des vérités qui n’ont pas vieilli, vérités qui sont le fondement éternel de toute morale, comme de toute religion.
Nous croyons qu’il serait cruel de fermer ces horizons qui attirèrent toujours l’élite de l’humanité. Ceux où l’on propose de la murer l’étoufferaient. Pour vivre, elle réclame l’air et la lumière de ce que la vieille langue chrétienne appelle si bien « les grandes vérités ».
Et nous n’avons rien dit des clartés supérieures répandues sur les mystères de la vie et de la mort par la révélation du christianisme. Nous n’avons rien dit de l’agonie du Christ en croix, acte d’obéissance héroïque et d’abandon filial, parfait modèle du dénouement de toute vie. Nous n’avons rien dit de la nouvelle société des âmes, de cette famille surnaturelle où le Christ a rang de Fils premier-né, de cette vie supérieure qui circule dans les veines de l’humanité régénérée.
Tout cela est vain pour qui n’a pas le bonheur de croire à l’incarnation du Verbe divin. La croix fut un scandale pour les Juifs ; la bonne nouvelle de la résurrection fut un sujet d’amusement pour les beaux esprits de l’Aréopage. Mais ceux que le rayon d’en haut avait touchés virent dans ces nouveautés un incomparable agrandissement des pensées humaines.
Ce qui fixe notre espérance, c’est, d’une part, l’impuissance de tous les systèmes naturalistes à résoudre, de façon plausible, les énigmes de la vie et de la mort ; d’autre part, la parole véridique de Celui qui, s’étant fait mortel, a pu dire : « Je suis la résurrection et la vie. » (Ioan., xi, 25).
III. — Résurrection de la chair
On sait quels sarcasmes accueillirent saint Paul à l’Aréopage quand il fit allusion à la résurrection des morts (Act., xvii, 32). Les milieux païens n’étaient guère disposés à entendre pareil enseignement. Les Juifs avaient dans leurs Livres saints des passages fort suggestifs, mais leurs docteurs se partageaient sur l’interprétation. La prédication chrétienne dut faire face aux objections des uns et des autres.
Nous commencerons par rappeler quelques textes scripturaires ; nous exposerons la tradition des Pères, celle du magistère ecclésiastique ; enfin l’élaboration scolastique de la donnée traditionnelle.
A. — Écriture Sainte
Plusieurs livres de l’Ancien Testament supposent répandue la croyance à la résurrection corporelle.
Oh ! qui me donnera que mes paroles soient écrites !
Qui me donnera qu’elles soient consignées dans un livre !
Je voudrais qu’avec un burin de fer et de plomb
Elles fussent pour toujours gravées dans le roc !
Je sais que mon Vengeur est vivant,
Et qu’il se lèvera le dernier sur la poussière.
Alors de ce squelette revêtu de sa peau,
De ma chair je verrai Dieu.
Moi-même je le verrai ;
Mes yeux le verront et non un autre ;
Mes reins se consument d’attente au dedans de moi.(Trad. Crampon.)
Is., xxvi, 19 : O Dieu, que vos morts reviennent à la vie ; que mes cadavres se relèvent ! Réveillez-vous et poussez des cris de joie, vous qui êtes couchés dans la poussière ! car votre rosée, Seigneur, est une rosée à l’aurore et la terre rendra au jour ses trépassés.
Ez., xxxvii : vision des ossements desséchés.
Dan., xii, 2 : Et beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront, les uns pour une vie éternelle, les autres pour un opprobre, pour une infamie éternelle.
II Macc., vii, 9-11 : Le deuxième des sept frères, au moment de rendre le dernier soupir, dit : « Scélérat que tu es, tu nous ôtes la vie présente, mais le roi de l’univers nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour être fidèles à ses lois. » Après lui, on tortura le troisième. À la demande du bourreau, il présenta aussitôt sa langue et tendit intrépidement ses mains, et il dit avec un noble courage : « Je tiens ces membres du Ciel ; mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est de Lui que j’espère les recouvrer un jour. »
Ib., xii, 43-44 : Judas Macchabée, ayant fait une collecte où il recueillit la somme de deux mille drachmes, l’envoya à Jérusalem pour être employée à un sacrifice expiatoire. Belle et noble action, inspirée par la pensée de la résurrection ! Car, s’il n’avait pas cru que les soldats tués dans la bataille dussent ressusciter, c’eût été chose inutile et vaine de prier pour des morts.
Dans le Nouveau Testament, l’enseignement se précise :
Matt., xxii, 23-32 : En ce jour-là, s’approchèrent de Jésus des Sadducéens, qui nient la résurrection, et ils l’interrogèrent en ces termes : « Maître, Moïse a dit : Si quelqu’un meurt sans enfants, son frère épousera sa femme et suscitera une postérité à son frère. Or il y avait parmi nous sept frères : le premier s’étant marié mourut, et, n’ayant pas de postérité, laissa sa femme à son frère ; il en advint de même du second, puis du troisième, enfin des sept. En dernier lieu, la femme mourut. À la résurrection, de qui donc des sept sera-t-elle la femme ? » Jésus répondit : « Vous errez, ignorant les Écritures et la puissance de Dieu. Car, à la résurrection, il n’y aura ni épouses, ni époux, mais tous seront comme anges dans le ciel. Et quant à la résurrection des morts, n’avez-vous pas lu la parole que Dieu vous a dite : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »
Jean, v, 28-29 : L’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix, et ils iront, ceux qui ont fait le bien, à la résurrection de la vie, ceux qui ont fait le mal, à la résurrection du jugement.
Ib., xi, 23-26 : Jésus dit à Marthe : « Ton frère ressuscitera. » Marthe lui dit : « Je sais qu’il ressuscitera, à la résurrection au dernier jour. » Jésus lui dit : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit en moi, ne saurait périr éternellement. »
Act., xxiii, 6-8 : Paul, sachant que les uns étaient Sadducéens, les autres Pharisiens, s’écria dans l’assemblée : « Frères, je suis Pharisien, fils de Pharisiens ; c’est sur l’espérance et la résurrection des morts qu’on me juge. » Là-dessus, une discussion se produisit entre Pharisiens et Sadducéens, et la multitude se partagea. Car les Sadducéens n’admettent pas de résurrection, ni d’ange ou d’esprit ; les Pharisiens admettent l’un et l’autre. — Ib., xxiv, 14-15 : « Je le déclare que selon ma secte — autrement dite hérésie — je sers le Dieu de mes pères, croyant à tout ce qui est écrit dans la Loi et les Prophètes, ayant espoir en Dieu, comme eux-mêmes attendent la résurrection à venir des bons et des méchants. »
I Cor., xv, 12 sqq. : Si l’on prêche du Christ qu’il est ressuscité des morts, comment parmi vous quelques-uns disent-ils qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ même n’est pas ressuscité ; si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine… — Tout ce chapitre xv s’appuie sur le fait fondamental de la résurrection du Christ, pour provoquer les fidèles à l’attente de la résurrection bienheureuse.
Hors de cette espérance, la vie chrétienne est une folie, 32 : Si des vues humaines m’ont engagé à combattre les bêtes à Éphèse, à quoi bon, si les morts ne ressuscitent pas ? Mangeons et buvons, car demain nous mourrons (Is., xxii, 13). — Sur la Résurrection du Christ, voir art. Jésus-Christ, t. II, p. 1472-1514.
Apoc., xx, 11 sqq. Et je vis un grand trône blanc, et, assis sur le trône, Celui devant la face de qui fuit la terre et le ciel, et on n’en trouve plus la place. Et je vis les morts, grands et petits, debout devant le trône, et des livres furent ouverts ; et un autre livre fut ouvert, qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés d’après ce qui était écrit dans les livres et d’après leurs œuvres.
Et la mer rendit ses morts, la mort et l’Hadès rendirent leurs morts, et ils furent jugés, chacun selon ses œuvres. Et la mort et l’Hadès furent jetés dans le lac de feu… Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. Le premier ciel et la première terre disparurent, et la mer n’est plus. Et je vis la ville sainte, Jérusalem nouvelle, descendant du ciel…
B. — Enseignement des Pères : premiers témoignages
Les Pères, commentant ces textes de l’Écriture, ont dû lutter contre le scandale de la raison. Ils se plaisent à redire que Dieu, après avoir, une première fois, assemblé pour la vie les éléments du corps, saura bien les réunir encore, quel que soit leur état de dispersion. Nous citerons quelques témoignages. Une enquête beaucoup plus étendue a été réalisée par le R. P. F. Segarra, S. I., dans six articles des Estudios Ecclesiasticos (Madrid), publiés de 1922 à 1925, sous ce titre : Identidad del cuerpo mortal y resuscitado. On peut consulter aussi l’article Corps glorieux, par S. G. Mgr Chollet, dans le Dict. de Théol. cath. (1907).
Dès le Ier siècle, saint Clément de Rome écrit aux Corinthiens, xxiv :
Considérons, mes bien-aimés, comment le Maître nous représente continuellement la résurrection à venir, dont il a donné les prémices dans le Seigneur Jésus-Christ ressuscité des morts. Voyons, mes bien-aimés, la résurrection qui s’accomplit en son temps. Le jour et la nuit nous montrent une résurrection : la nuit se couche, le jour se lève ; le jour s’en va, la nuit survient.
Prenons les fruits : comment et de quelle sorte se font les semailles ? Le semeur sort et jette en terre les diverses semences, qui, tombées en terre, sèches et nues, se dissolvent ; de leur dissolution, la magnifique providence du Maître les ressuscite, et de l’unique graine en fait naître plusieurs et sortir le fruit.
— Après quoi, Clément rapporte la légende classique du phénix.
Au IIe siècle, on lit dans la IIa Clementis aux Corinthiens, ix :
Que nul de vous ne dise que cette chair n’est point destinée au jugement et à la résurrection. Reconnaissez-le : en quel état avez-vous été sauvés, en quel état avez-vous ouvert les yeux, sinon en cette chair ? Vous devez donc garder la chair comme le temple de Dieu. Comme vous avez été appelés dans la chair, ainsi vous viendrez dans la chair.
Si le Christ Notre Seigneur, qui nous a sauvés, étant d’abord Esprit, s’est fait chair et ainsi nous a appelés, ainsi à notre tour en cette chair nous recevrons la récompense.
Saint Justin, I Apol., xviii, xix, P. G., VI, 356-357 :
… Autant et plus que les auteurs profanes, nous croyons en Dieu, et nous disons que nos corps morts, déposés en terre, nous seront rendus, car rien n’est impossible à Dieu.
À y bien réfléchir, est-il rien de plus incroyable que ceci : supposez que nous n’ayons pas de corps, et qu’on vienne nous dire que d’une gouttelette de sperme humain peuvent naître des os, des nerfs, des chairs, présentant cette figure que nous voyons ?… C’est ainsi que, pour n’avoir pas encore vu d’homme ressuscité, nous avons peine à y croire.
Mais comme d’abord vous n’auriez pas cru que d’une gouttelette pussent naître des hommes, et pourtant vous les voyez, de même concluez que les corps humains, dissous et répandus en terre comme des semences, peuvent un jour, sur l’ordre de Dieu, ressusciter et revêtir l’immortalité. — Autres développements dans les fragments De resurrectione, P. G., VI, 1571-1592.
Tatien, Or. adv. Græcos, vi, P. G., VI, 817C-820A :
De même qu’avant de naître je n’avais pas conscience de moi-même, mais n’existais que dans la substance de la matière corporelle, et qu’une fois né j’ai acquis, de par ma naissance, conscience d’être ; de même, quand mon existence aura pris fin par la mort, quand on ne me verra plus, je renaîtrai, comme après un temps où je n’existais pas je fus engendré.
Que le feu consume mes membres, ma substance volatilisée se répand par le monde ; que les fleuves, les mers reçoivent ma dépouille, que les bêtes la déchirent, je demeure dans les trésors du riche Seigneur. Le pauvre, l’athée ignorent ces dépôts ; mais Dieu souverain peut, à son gré, rendre à sa condition première la substance visible à lui seul.
Athénagore, De resurrectione mortuorum, ii, iii, P. G., VI, 977-981 :
… Ceux qui refusent de croire à la résurrection des morts ont le devoir de prouver que Dieu ne peut pas ou ne veut pas réunir les éléments morts ou partout dispersés des corps, pour la reconstitution de l’homme…
Ce qu’un être ne peut pas, on le reconnaît en vérité à ce qu’il manque ou de la science ou de la puissance nécessaire…, mais Dieu ne peut ignorer la nature des corps qui ressusciteront, quant à l’ensemble ni quant aux parties ; il ne peut ignorer où va chaque élément… d’autant qu’il appartient à la majesté de Dieu et à sa sagesse de connaître également leur sort à venir et leur destinée après la dissolution.
Quant à son pouvoir, il suffit à ressusciter les corps, puisqu’il a suffi à les faire naître… Peu importe l’hypothèse à laquelle on s’attache, touchant l’origine des corps humains : qu’on les tire de la matière et des premiers éléments, ou bien de la semence… Il appartient au même être, à la même puissance et à la même sagesse, de discerner les éléments d’un corps que toutes sortes d’animaux ont déchiré pour assouvir leur faim, et de les restituer aux membres auxquels ils appartiennent, difficulté que quelques-uns estiment particulièrement troublante…
La difficulté troublante par dessus toutes, au jugement de quelques-uns, est celle que pose le cas de l’anthropophage, ou de l’homme qui mange la chair d’un animal, lui-même nourri de chair humaine. Athénagore la résout fort simplement, par une conception physiologique a priori : pour chaque animal, il ne saurait exister qu’un aliment spécifique ; d’où il résulte que la chair humaine n’est pas un aliment assimilable pour l’homme, ib., iv-viii, 981-989. — Conception arbitraire autant que simple.
Par ailleurs, on ne saurait démontrer que Dieu ne veut pas ressusciter l’homme ; et ainsi toutes les objections tombent. — Voir L. Chaudouard, Étude sur le Περὶ ἀναστάσεως d’Athénagore. Thèse de doctorat en théologie, Lyon, 1905.
Saint Irénée, Hær., V, iii, 2, P. G., VII, 1129-1130 :
Si Dieu ne vivifie ce qui est mortel et ne donne l’incorruptibilité à ce qui est corruptible, Dieu est impuissant. Mais qu’il est puissant en tout cet ordre de choses, nous pouvons le concevoir d’après notre propre origine ; Dieu, prenant de la poussière de la terre, fit l’homme.
Or il est beaucoup plus difficile et plus paradoxal que Dieu, tirant du néant les os, les nerfs… et les autres organes de l’homme, les ait faits et ait constitué l’animal vivant et raisonnable, que d’avoir, après la création, après le retour de l’homme à la terre, restauré l’homme en reprenant ses éléments là d’où ils avaient été tirés primitivement.
Car Celui qui, dès l’abord, fit l’homme de rien, à son gré, peut, à bien plus forte raison, alors qu’il existe, le restaurer dans la vie qu’il lui avait donnée. En quoi apparaîtra la capacité de la chair et son aptitude à éprouver la vertu de Dieu…
— Développements semblables IV, xviii, 5, 1028 ; V, 11, 3, 1127 ; V, vii, 1. 2, 1140-1141, etc.
Minucius Félix, après avoir écarté les fables de Pythagore et Platon sur la métempsycose, dit que, pour la conservation des éléments corporels, il s’en rapporte à Dieu : Corpus omne, sive arescit in pulverem sive in humorem solvitur vel in cinerem comprimitur vel in nidorem tenuatur, subducitur nobis, sed Deo elementorum custodi reservatur.
Il ramène les comparaisons ordinaires, prises de la nature, et ajoute que Dieu ne consultera pas les pécheurs qui, ayant mal usé de leur corps, souhaiteraient de ne pas ressusciter. Octavius, xxxiv, P. L., III, 347.
Tertullien a affirmé contre les païens la résurrection de la chair, dans son Apologeticum, xlviii, P. L., I. Voici les grandes lignes de son développement.
Bien des gens croiraient volontiers à la métempsycose, enseignée par Pythagore ; qu’un chrétien vienne à parler de résurrection corporelle, on jette les hauts cris. Pourtant, si les âmes sont destinées à rentrer dans des corps, n’est-il pas plus naturel que ce soit dans ceux qu’elles ont déjà animés ? Dans l’hypothèse contraire, on ne voit pas ce que devient la personne. Les échanges qui se produiraient alors offrent matière à d’intarissables plaisanteries. Tertullien passe outre, et indique la raison décisive d’attribuer les mêmes corps aux mêmes âmes : c’est la perspective du jugement divin.
Voilà pourquoi Dieu reconstitue la personne humaine ; le corps est ici nécessaire, et l’apologiste en donne deux preuves d’inégale valeur : 1° l’âme ne peut rien sentir sans être liée à une matière stable : Neque pati quicquam potest anima sola sine stabili materia, i. e. carne ; 2° comme elle était unie au corps pour le mérite ou le démérite, elle doit l’être aussi pour la sanction. Le fait de la résurrection supposé admis, reste à indiquer le comment.
Et pourquoi serait-il plus difficile au Créateur de reconstituer l’homme, que de le tirer une première fois du néant ? Dieu, qui anime de son souffle tout ce qui a vie, peut ranimer une matière inerte. Il a d’ailleurs marqué sa puissance à cet égard dans la succession des nuits et des jours, dans le renouveau des saisons, dans la circulation de la vie végétale. Que l’homme se rassure donc : où qu’elle soit, sa substance se retrouvera : Dieu est le maître de tout et du néant même.
Ubicumque resolutus fueris, quæcumque te materia destruxerit, hauserit, aboleverit, in nihilum prodegerit, reddet te. Eius est nihilum ipsum cuius est totum. Mais peut-être faudrait-il indéfiniment mourir et renaître ? L’Auteur de la nature aurait pu l’établir ainsi ; mais nous savons qu’il ne l’a pas fait. La même variété qu’on remarque dans toute son œuvre, apparaît jusque dans le partage de la vie et de la mort.
La vie présente nous introduit à un ordre de choses définitif, et le dernier jour de ce monde s’achèvera sur le grand lever de rideau de l’éternité. Le genre humain régénéré recueillera dans une vie nouvelle le fruit de ses œuvres : les élus près de Dieu, transfigurés ; les damnés livrés au feu vengeur de la justice divine, feu plus inextinguible que celui des volcans.
Les mêmes considérations sont reprises et poussées, avec renfort de preuves scripturaires, par Tertullien, dans tout le traité De resurrectione carnis. Ajouter le Ve livre Adv. Marcionem. P. L., II. Voir A. d’Alès, Théologie de Tertullien, p. 142-153, Paris, 1905.
Saint Hippolyte, Adv. Græcos, II, P. G., X, 800, vient de décrire l’Hadès ; il poursuit :
Toutes les âmes sont retenues dans l’Hadès, jusqu’à l’heure que Dieu a marquée pour la résurrection de tous, qui ne sera point l’envoi des âmes en de nouveaux corps, mais la résurrection des corps mêmes. Si la vie de ces corps qui se dissolvent vous inspire quelque doute, gardez-vous en bien.
L’âme a été faite, et faite immortelle, dans le temps ; vous l’avez admis, sur la démonstration de Platon : ne doutez donc pas que Dieu peut également reconstituer le corps des mêmes éléments, le rappeler à la vie et le rendre immortel. Ne dites pas : Dieu peut ceci et non cela. Nous croyons donc que le corps même ressuscite. Car, s’il meurt, il n’est point anéanti : la terre reçoit ses restes et les garde ; comme une semence confiée au sein fécond de la terre, ils refleurissent.
La semence qu’on jette en terre est un grain nu ; mais à l’appel du Créateur, ce grain apparaît florissant dans un vêtement de gloire, après seulement qu’il est mort, qu’il s’est dissous et mêlé au sol. Donc ce n’est pas sans raison que nous croyons à la résurrection du corps. S’il est dissous pour un temps, à cause de la désobéissance originelle, il est jeté en terre comme dans un creuset pour être réformé : il ressuscite non tel quel, mais pur et immortel.
À chaque corps son âme sera rendue ; elle le revêtira sans ressentir aucune peine, mais bien de la joie, si pure elle habita un corps pur ; si en ce monde elle a cheminé avec lui dans la justice, non comme avec un ennemi domestique, elle le reprendra en toute allégresse. Quant aux méchants, ils reprendront leurs corps, non point changés, non point affranchis de la souffrance ou de la maladie, non pas glorifiés, mais avec les maladies dont ils moururent ; et s’ils ont vécu sans foi, ils seront jugés par la foi. — Voir, par ailleurs A. d’Alès, Théologie de saint Hippolyte, p. 194, 201. Paris, 1906.
La pensée d’Origène
La pensée d’Origène, objet d’interprétations divergentes depuis l’antiquité chrétienne jusqu’à nos jours, mérite une attention spéciale.
Origène reconnaît la grande difficulté que présente la question de la résurrection corporelle : Contra Celsum, II, xxxii, P. G., XI, 465 A ; In Io., I, X, xx, P. G., XIV, 372 BC, éd. Preuschen, xxxvi, p. 210. Il entend bien ne pas imiter ces chrétiens qui en parlent à leur fantaisie, mais s’attacher à la tradition de l’Église, Periarchon, II, x, 1, P. G., XI, 233-4, éd. Koetschau, p. 172-4.
Periarchon, III, vi, 6, P. G., XI, 339-340 ; éd. Koetschau, p. 288-9 :
… Tunc etiam natura huius corporis nostri in spiritalis corporis gloriam perducetur.
Sicut enim de rationabilibus naturis videmus non alias esse quæ pro peccatis in indignitate vixerint et alias quæ pro meritis ad beatitudinem invitatæ sint, sed has easdem, quæ antea fuerant peccatrices, conversas postmodum et Deo reconciliatas videmus ad beatitudinem revocari, ita etiam de natura corporis sentiendum est quod non aliud corpus est, quo nunc in ignobilitate et in corruptione et in infirmitate utimur, et aliud erit illud quo in incorruptione et in virtute et in gloria utemur, sed hoc idem, abiectis his infirmitatibus in quibus nunc est, in gloriam transmutabitur, spiritale effectum, ut quod fuit indignitatis vas, hoc ipsum expurgatum fiat vas honoris et beatitudinis receptaculum.
Non enim, secundum quosdam Græcorum philosophos, præter hoc corpus, quod ex quattuor constat elementis, aliud quintum corpus, quod per omnia aliud sit et diversum ab hoc nostro corpore, fides Ecclesiæ recipit ; quoniam neque ex Scripturis sanctis vel suspicionem aliquam de his proferre quis potest neque ipsa rerum consequentia hoc recipi patitur, maxime cum manifeste definiat sanctus Apostolus quia non nova aliqua corpora resurgentibus a mortuis dentur, sed hæc ipsa, quæ viventes habuerant, ex deterioribus in melius transformata recipiant.
Ait enim : Seminatur corpus animale, resurget corpus spiritale ; et : Seminatur in corruptione, resurget in incorruptione ; seminatur in infirmitate, resurget in virtute ; seminatur in ignobilitate, resurget in gloria.
Sicut ergo profectus est homini quidam ut, cum sit prius animalis homo nec intellegat quæ sunt Spiritus Dei, veniat in hoc per eruditionem, ut efficiatur spiritalis et diiudicet omnia, ipse vero a nemine diiudicetur : ita etiam de corporis statu putandum est quod idem ipsum corpus, quod nunc pro ministerio animæ nuncupatum est animale, per profectum quendam, cum anima adiuncta Deo unus cum eo Spiritus fuerit effecta, iam tum corpus quasi Spiritui ministrans in statum qualitatemque proficiat spiritalem, maxime cum, sicut sæpe ostendimus, talis a Conditore facta sit natura corporea, ut in quamcumque voluerit vel res poposcerit qualitatem facile subsequatur.
On ne voit pas de quelles expressions plus fortes Origène aurait pu se servir, pour marquer l’identité matérielle du corps glorifié avec le corps qui aujourd’hui peine sur terre : il prend même soin d’exclure l’idée profane d’une prétendue quintessence, dont seraient faits les corps glorieux, et qui ne serait point prise des corps terrestres.
Mais le latin de Rufin, qui nous a seul conservé cette page, peut être suspect ; il ne sera pas inutile d’en retrouver le sens ailleurs. On le rencontre plusieurs fois, soit dans le Periarchon, soit dans le Contra Celsum, associé à une idée beaucoup plus discutable : l’aptitude de la matière créée à revêtir toutes sortes de figures. Voir par exemple Periarchon, II, 11, 2, P. G., XI, 187 B, Koetschau, p. 112, 22-113, 4 ; IV, xxxiii-xxxv, 407-410, Koetschau, IV, iv, 6-8, 356-361 ; Contra Celsum, III, xli-xlii, P. G., XI, 973, Koetschau, t. I, p. 237-238, 6 ; IV, lvi-lvii, 1121-1125 A, Koetschau, p. 328, 28-330, 22, notamment ; VI, lxxvii, 1413 CD ; Koetschau, t. II, p. 146, 19-25 :
« Il n’y a pas lieu de s’étonner que la matière, naturellement susceptible de changement et d’altération et de toute transformation voulue par le Créateur, susceptible de toute qualité voulue par l’Ouvrier, prenne tantôt la qualité dont il est dit : Il n’avait ni forme ni beauté (Is., liii, 2), et tantôt une qualité si glorieuse, si frappante, si admirable, que les trois Apôtres, montés avec Jésus sur la montagne, tombent prosternés sur leur face à l’aspect d’une telle beauté. » — L’exemple du Seigneur, humilié dans sa passion ou transfiguré sur la montagne, sert ici à mettre en lumière la puissance de Dieu, travaillant sur la matière corporelle.
Cette idée, familière à Origène, ne porte, tant s’en faut, aucun préjudice à l’identité du substratum corporel. Et elle est tout à fait indépendante de cette autre idée familière à Origène : le renouvellement perpétuel du substratum corporel, par le fait de l’assimilation d’éléments nouveaux et de l’élimination d’éléments anciens. On trouve les deux idées associées dans une page qui s’est conservée en grec et qu’il faut traduire tout entière :
In Ps., i, 5, P. G., XII, 1093 A-1096 B ; mieux ap. Méthode, éd. Bonwetsch, De Resurr., I, xxii, p. 242-247, Leipzig, 1917 :
Tout ami de la vérité, qui considère ce point, doit lutter pour la résurrection, et sauver la tradition des anciens, et prendre garde, pour ne pas tomber dans un verbiage vide de sens, absurde et indigne de Dieu. Sur quoi il faut bien comprendre que tout corps assujetti par la nature aux lois de la nutrition et de l’élimination — soit plante soit animal — change constamment de substratum matériel. Aussi compare-t-on bien le corps à un fleuve, parce que, à parler exactement, le substratum primitif ne demeure peut-être pas même deux jours identique en notre corps, bien que l’individu, Pierre ou Paul, soit toujours le même (et non pas seulement l’âme, dont la substance en nous n’éprouve ni écoulement ni accroissement).
Cependant la condition du corps est de s’écouler : la forme caractéristique du corps demeure identique, et aussi les traits qui distinguent corporellement Pierre ou Paul, comme les cicatrices conservées dès l’enfance et autres particularités, taches de rousseur par exemple : cette forme corporelle, qui distingue Pierre ou Paul, à la résurrection revêt de nouveau l’âme, d’ailleurs embellie ; mais sans le substratum qui lui fut primitivement assidue.
Comme cette forme persévère, de l’enfant au vieillard, malgré les modifications profondes que présentent les traits, ainsi doit-on penser que la forme présente persévérera dans l’avenir, d’ailleurs immensément embellie. Car il faut que l’âme, habitant la région des corps, possède un corps à l’avenant de cette région.
De même que, si nous devions vivre dans la mer, comme les animaux aquatiques, il nous faudrait des branchies et les autres organes des poissons, ainsi, pour hériter du royaume des cieux et habiter une région différente de la terre il nous faut des corps spirituels : notre forme première ne disparaîtra point pour autant, mais elle sera glorifiée, comme la forme de Jésus et celle de Moïse et d’Élie restait la même dans la transfiguration.
Donc, ne vous scandalisez pas si l’on dit que le substratum primitif ne demeurera point le même : car la raison montre, à qui peut comprendre, que le substratum primitif ne peut même pas maintenant subsister deux jours. Et il faut bien remarquer que autres sont les propriétés du « corps » semé « en terre », autres celles du « corps » ressuscité : Ce qui est semé, c’est un corps animal ; ce qui ressuscite, c’est un corps spirituel. (I Cor., xv, 44).
Et l’Apôtre ajoute, comme pour enseigner que nous déposerons les propriétés de la terre en conservant la forme dans la résurrection : Ce que je dis, mes frères, c’est que la chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu, ni la corruption de l’incorruptibilité (I Cor., xv, 50). Le corps du saint sera conservé par Celui qui jadis donna une forme à la chair ; la chair ne subsistera pas, mais les traits imprimés jadis à la chair seront dès lors imprimés au corps spirituel.
En opposant le corps spirituel à la chair, Origène veut donner un écho fidèle à saint Paul, qui opposa l’Esprit à la chair. Il ne songe pas, pour autant, à nier l’identité foncière du corps glorifié avec le corps terrestre ; il marque seulement la diversité des propriétés, dans la permanence de la forme distinctive.
La forme distinctive, appelée ici εἶδος τὸ χαρακτηρίζον τὸ σῶμα, εἶδος τοῦ σώματος, est par lui opposée à la matière amorphe ; c’est elle qui maintient l’identité du corps dans le flux de la matière vivante qui se renouvelle. Ailleurs, Origène parle d’un principe, λόγος, immanent à la matière, C. Cels., V, xxiii, P. G., XI, 1216 C, Koetschau, t. II, 24 :
Nous ne disons pas que le corps, qui a péri, revient à sa condition primitive ; pas plus que le grain de froment, qui a péri, ne revient au même grain de froment. Nous disons que, comme le grain de froment ressuscite à l’état d’épi, de même il y a, immanent au corps, un principe qui ne périt pas, et d’où le corps ressuscite impérissable.
Nous ne suivons pas les Stoïciens, qui prétendent que le corps, ayant péri absolument, revient à sa condition première, d’après leur conception d’une exacte révolution des êtres…
Comparer Periarchon, II, x, P. G., XI, 236 A, Koetschau, p. 176 :
Ita namque etiam nostra corpora velut granum cadens in terram putanda sunt ; quibus insita ratio ea quæ substantiam continet corporalem, quamvis emortua fuerint corpora et corrupta atque dispersa, verbo tamen Dei ratio illa ipsa, quæ semper in substantia corporis salva est, erigat ea de terra et restituat ac reparet, sicut ea virtus, quæ inest in grano frumenti, post corruptionem eius ac mortem reparat ac restituit granum in culmi corpus et spicæ.
Origène, sans doute, ne prétend pas assimiler de tous points l’histoire du corps humain à celle du grain de froment ; mais il recourt à cette analogie pour mettre en lumière un aspect du mystère. Elle renferme un élément incontestable de vérité, qui semble avoir été parfois méconnu. Citons des Pères.
Saint Méthode, De Resurrectione, xii, P. G., XVIII, 317 B ; mieux, éd. Bonwetsch, p. 391 :
Origène veut donc que la chair ne soit pas identiquement restituée à l’âme…, mais que la figure de chacun, selon la forme qui présentement distingue la chair, ressuscite imprimée à un autre corps spirituel, afin que chacun reparaisse sous la même figure ; c’est en quoi il fait consister la résurrection promise.
En effet, dit-il, la nature du corps matériel est de s’écouler et de ne jamais demeurer identique à lui-même, mais de cesser et de recommencer autour de la forme qui distingue la figure humaine et maintient l’arrangement des parties ; donc la résurrection ne saurait atteindre que la forme.
Car, comme dans un tuyau l’eau ne demeure pas un instant immobile, mais constamment l’une s’écoule et l’autre survient, la paroi extérieure demeurant la même ; de même, dit-il, à l’égard des corps matériels, le flux des aliments s’introduit comme l’eau, et tandis que les uns s’écoulent, d’autres surviennent ; mais pas un instant ils ne demeurent immobiles. Ils passent et se transforment ; mais la forme, qui distingue les corps, demeure.
Saint Eustathe d’Antioche, De Engastrimytho Contra Origenem, xxii, P. G., XVIII, 657 D-660 A :
Ce n’est pas ici le lieu de montrer les fausses doctrines introduites par Origène sur la résurrection. Méthode, de sainte mémoire, a écrit suffisamment sur cette question, et démontré clairement qu’Origène a frayé imprudemment la voie aux hérétiques, en déterminant comme sujet de la résurrection la forme et non le corps même. Mais il est aisé de voir qu’il a tout bouleversé par ses allégories et semé partout des germes d’erreurs : en se répétant perpétuellement, il a rempli le monde d’un bavardage infini.
Saint Épiphane, Hær., lxiv, 67.68, P. G., XLI, 1188 :
Notre Sauveur et Seigneur Fils de Dieu, venu pour nous apporter la pleine certitude de notre vie à venir, a exprimé en lui-même beaucoup de vérités pour nous en instruire. Il pouvait déposer une partie de lui-même et en ressusciter une partie, selon ton imagination destructive et ton amas de vains raisonnements, ô querelleur. Mais il te confond immédiatement en disant : Si le grain de froment, qui tombe en terre, ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruit (Ioan., xii, 24).
Qu’entendait-il par ce grain ? Chacun voit, le monde entier confesse qu’il parlait de lui-même, de son corps fait de la chair sainte qu’il avait prise de la Vierge Marie, enfin de toute son humanité. Tomber et mourir doit s’entendre selon qu’il dit : Où sera le corps, là s’assembleront les aigles (Mat., xxiv, 28) : il parlait des trois jours que son corps reposa au tombeau, toi-même en conviens. Car sa divinité ne connaît ni repos, ni chute, ni contrainte, ni changement.
Donc, le grain de froment mourut et ressuscita. Est-ce tout le grain qui ressuscita, ou un reste fut-il abandonné ? Est-ce un autre grain que le grain qui existait, ou le même, qui fut appelé à l’existence, ce corps enseveli par Joseph, déposé dans un sépulcre neuf, qui ressuscita ? Tu ne saurais nier. De qui donc les anges annoncèrent-ils aux femmes la résurrection ? Ils dirent : Qui cherchez-vous ? Jésus de Nazareth. Il est ressuscité, il n’est plus là ; venez voir la place (Mat., xxviii, 5. 6).
Comme qui dirait : Venez voir la place, et faites comprendre à Origène qu’il n’y a point ici de reste, que tout est ressuscité. Pour te montrer que tout est ressuscité : Il est ressuscité, il n’est point ici. Voilà de quoi réfuter ton bavardage, montrer qu’il ne reste rien de lui, que cela même est ressuscité qui fut cloué, percé par la lance, saisi par les Pharisiens, conspué.
À quoi bon insister pour confondre le bavardage de ce misérable vaniteux ? Ainsi, comme il ressuscita, comme il releva son propre corps, il nous relèvera aussi.
Ces invectives rendent-elles pleine justice à la pensée d’Origène ? Il est permis d’en douter.
Saint Jérôme, qui ne le ménage pas non plus, nous fournit du moins les éléments d’une appréciation plus équitable, en montrant Origène, dans ses livres De Resurrectione et ailleurs, préoccupé de frayer sa voie entre deux erreurs opposées : d’une part, le matérialisme grossier qui imputerait aux corps ressuscités toutes les fonctions et tous les besoins des corps humains dans l’état présent ; d’autre part, le spiritualisme outré des hérétiques, Marcionites, Valentiniens, Manichéens et autres, qui n’admettent de salut que pour l’esprit et en excluent absolument le corps.
Voir C. Ioannem Hierosolymitanum, xxv sqq., P. L., XXIII, 370 sqq. Notamment xxvi, 376 D, citation d’Origène : Est singulis seminibus ratio quædam a Deo artifice insita, quæ futuras materias in medullæ principiis tenet.
Et quomodo tanta arboris magnitudo, truncus, rami, poma, folia, non videntur in semine, sunt tamen in ratione seminis, quam Græci σπερματικὸν λόγον vocant ; et in grano frumenti est intrinsecus vel medulla vel vena, quæ cum in terra fuerit dissoluta, trahit ad se vicinas materias et in stipulam, folia, aristasque consurgit ; aliudque moritur et aliud resurgit.
Cette considération des raisons séminales, destinée à rendre raison de ce fait incontestable qu’est le renouvellement incessant des tissus vivants, paraît susceptible d’une interprétation correcte. — On trouvera les textes d’Origène, P. G., XI, 91-100. — Comparer Pamphile, Apol. pro Origen., vii, P. G., XVII, 598 ; Rufin, Apol., I, v-ix, P. L., XXI, 544-8.
Adamantius, De recta in Deum fide, v, P. G., XI, 1853-6 ; 1868 ; éd. Van de Sande Bakhuyzen, xvi, xvii, xxiv, p. 204-210 ; 326, écarte, par une fin de non-recevoir, les considérations physiologiques touchant le renouvellement du corps par voie d’assimilation et d’élimination. Il affirme énergiquement la présence d’un invariant corporel, et en donne pour preuve la permanence des mutilations subies par le corps et des cicatrices qui l’ont marqué. Il ramène, en des termes très semblables à ceux d’Hippolyte, la considération du grain jeté en terre et donnant naissance à une tige nouvelle, sans détriment de sa propre identité.
Suite de la tradition des Pères
Mais l’idée, familière à Origène, de l’identité substantielle du corps, nonobstant le flux perpétuel de matière, est commune parmi les Pères, tant Grecs que Latins.
Saint Basile, In Ps., xliv, 1, P. G., XXIX, 388 :
Nous sommes, entre les êtres raisonnables, particulièrement soumis à des altérations et des changements de chaque jour et presque de chaque heure. Ni de corps ni de volonté, nous ne sommes identiques à nous-mêmes ; mais notre corps, toujours s’écoulant et se dissipant, est en mouvement et en transformation, soit qu’il croisse en stature, soit que de l’état parfait il décroisse… Cf. In Ps., cxiv, 7, 492-3.
Saint Grégoire de Nysse, De hominis opificio, xxvii, P. G., XLIV, 225-8 :
Rien n’empêche de croire que, de la masse commune, les éléments propres feront retour au corps lors de la résurrection ; surtout à bien réfléchir sur notre nature. Car nous ne sommes pas complètement livrés à l’écoulement et à la transformation. Ce serait chose incompréhensible qu’une totale instabilité de nature : à parler exactement, il y a en nous un élément stable et un autre qui évolue.
L’élément qui évolue, par accroissement et décroissance, est le corps, semblable à des vêtements qu’on change avec l’âge.
L’élément stable, qui échappe à tous les changements, c’est la forme, qui ne dépouille pas les caractères une fois imprimés par la nature, mais, à travers tous les changements du corps, conserve ses traits distinctifs… Donc ce qui adhère à la partie divine de l’âme, ce n’est point l’élément soumis au flux de l’évolution et à la transformation, mais l’élément stable et inaltérable du composé humain.
Mais comme les diverses combinaisons produisent les diversités de forme, comme la combinaison résulte du mélange des éléments, comme on appelle éléments les matériaux dont l’assemblage constitue le corps humain, nécessairement, dès lors que la forme demeure proche de l’âme, comme l’empreinte d’un cachet, les éléments qui ont reçu cette empreinte sont reconnus par elle, et lors de la restauration elle attire à elle ces éléments qui répondent à sa forme, c’est-à-dire ceux qui en furent marqués dès l’origine.
— Voir De anima et resurrectione, passim, P. G., XLVI, 11-160.
Dans ce développement de saint Grégoire de Nysse, où il s’efforce de concilier l’identité de la personne vivante avec le flux de la matière corporelle, nous voyons une expression particulièrement heureuse de la théorie origéniste des raisons séminales.
Saint Antoine, patriarche des moines, d’après le récit de saint Athanase, Vita Anton., xci, P. G., XXVI, 972, fait à ses disciples ses recommandations pour sa propre sépulture. Qu’on mette son corps au tombeau ; il lui sera rendu incorruptible, par le Christ, au jour de la résurrection.
Saint Épiphane montre dans le rite de la sépulture chrétienne un indice de la croyance à la résurrection corporelle : car ce qu’on enferme dans le tombeau, ce n’est pas l’âme, qui est où Dieu sait, et n’a point à ressusciter, mais bien le corps. Ancorat., lxxxvi, P. G., XLIII, 176-7.
Saint Cyrille de Jérusalem consacre à la résurrection corporelle sa XVIIIe catéchèse ; il dit notamment, 18, P. G., XXXIII, 1040 : Ce corps ressuscite, non point avec son ancienne faiblesse, mais pourtant lui-même ; revêtu d’immortalité, il est transformé, comme le fer au contact du feu, ou plutôt de la manière que Dieu sait.
Saint Jean Chrysostome trouve dans la mort de la semence mise en terre une invitation à réfléchir sur la destinée du corps, qui meurt aussi pour renaître. Hom. de resurr. mort., 7, P. G., L, 429.
Saint Jean Damascène, De Fid. orth., IV, xxvii, P. G., XCIV, 1230 A :
Nous croyons à la résurrection des morts. Il y aura réellement, il y aura résurrection des morts. En parlant de résurrection, nous entendons la résurrection des corps. Car résurrection dit deuxième érection de ce qui est tombé. Les âmes, qui sont immortelles, comment pourraient-elles ressusciter ? Si l’on définit la mort : séparation de l’âme d’avec le corps, la résurrection doit être la réunion de l’âme et du corps, la deuxième érection du vivant dissous et tombé.
Donc ce corps même qui a péri, qui s’est dissous, doit ressusciter impérissable. Celui qui, au commencement, l’a tiré de la poussière terrestre, saura bien, après qu’il se sera dissous et aura fait retour à la terre d’où il fut tiré, selon la sentence du Créateur, le ressusciter.
La tradition de l’Église grecque, sur l’identité du corps ressuscité, apparaît donc très ferme. Celle de l’Église syriaque et de l’Église latine ne l’est pas moins.
Aphraate, Dem., viii, De resurr. mort., 3, P. S., I, 363-6.
Apprends, insensé, que chaque semence revêt un corps qui lui est propre. Jamais, après avoir semé du froment, tu ne moissonneras de l’orge ; jamais tu ne plantes de la vigne pour produire des figues : tous les végétaux croissent selon leur nature propre. Ainsi le corps, qui est tombé en terre, ressuscite de même. Sur la corruption et la dissolution du corps, apprends, par la parabole de la semence, qu’il en est de même de la semence, qui tombe en terre, pourrit, se corrompt, et, de la corruption même, croît, germe et fructifie.
Et de même que la terre inculte, où n’est tombée aucune semence, ne fructifie pas, quoiqu’elle absorbe toutes les pluies, ainsi du sépulcre où nul mort n’aura été déposé, nul ne surgira au jour de la résurrection des morts, quels que soient les appels de la trompette. Mais si, comme on l’affirme, les âmes des justes montent au ciel et revêtent un corps céleste, elles seront au ciel, avec leur corps… Ce n’est pas un corps céleste qui descendra dans le sépulcre pour en ressortir.
S. Ephrem, Sermon pour le IIe Dimanche d’Avent, Opp. gr.-lat., t. II, p. 213, Rome, 1743 :
Au son de la trompette, tous les ossements humains s’empresseront de reprendre leurs jointures. À voir tout le genre humain se lever, chacun en son lieu, et tous se rendre au jugement, de quelle crainte ne serons-nous pas saisis ? Le grand roi commandera, et aussitôt avec tremblement la terre s’empressera de rendre ses morts, la mer rendra les siens et l’Hadès les siens.
Ceux qu’une bête féroce aura enlevés ou un poisson dévorés ou un oiseau dépecés, en un clin d’œil seront là, il n’y manquera point un cheveu.
Saint Hilaire, In Ps., II, 9, n° 41, P. L., IX, 285 C-286 A : … Ex figuli comparatione… significari etiam intellegitur illa quæ secundum Dei voluntatem resurgentium corporum instauratio est futura.
Prout enim ei placet et in conspectu eius dignum est, confracta reparabit, non ex alia aliqua, sed ex veteri atque ipsa originis suæ materia speciem illis complaciti sibi decoris impertiens : ut corruptibilium corporum in incorruptionis gloriam resurrectio, non interitu naturam perimat, sed qualitatis condicione demutet. Non enim aliud corpus, quamvis in aliud resurget.
Saint Ambroise, De excessu fratris sui Satyri, II, 60-64, P. L., XVI, 1332 A-1333 D : Et tu semen fuisti, et tuum corpus semen est resurrecturi… Causæ originum semina sunt. Semen esse corpus humanum gentium Doctor asseruit (I Cor., xv, 42). Est ergo substantia resurgendi, quando est series seminandi. Quod si substantia aut causa non esset, arduum quisquam putaret Deo unde vellet aut quomodo vellet homines regenerare, qui mundum ex nulla materia, nulla substantia esse iussit, et factus est…
Saint Jérôme, Ep., cviii, 31, P. L., XXII, 902 : Ætatum diversitas non mutat corporum veritatem. Cum enim corpora quotidie nostra fluant et aut crescunt aut decrescant, ergo tot erimus homines quot quotidie commutamur ? aut alius fui, cum decem annorum essem, alius cum triginta, alius cum quinquaginta, alius cum iam toto cano capite sum ? Igitur iuxta Ecclesiarum traditiones et Apostolum Paulum, illud est respondendum quod in virum perfectum et in mensuram ætatis plenitudinis Christi resurrecturi sumus…
— C. Ioann. Hierosol., xxxiii, P. L., XXIII, 385 : Cellaria sepulcra significant, de quibus hoc utique profertur quod conditum fuerat. Et exibunt de sepulcris suis, velut hinnuli de vinculis soluti. Gaudebit cor eorum, et ossa eorum sicut sol orientur ; veniet omnis caro in conspectu Domini, et mandabit piscibus maris et eructabunt ossa quæ comederant, et faciet compagem ad compagem et os ad os ; et qui in terræ pulvere dormierunt, resurgent ; alii in vitam æternam, alii in opprobrium et confusionem æternam… Quod enim in homine moritur, hoc et vivificatur.
En saint Augustin, nous entendons la conscience de l’Église latine. Il est aussi net que possible sur l’identité du corps glorieux, Serm., cclxiv, 6, P. L., XXXVIII, 1217 : Resurget caro, sed quid fit ? Immutatur, et fit ipsa corpus cæleste et angelicum… Ista caro resurget, ista ipsa quæ sepelitur, quæ moritur, ista quæ videtur, quæ palpatur, cui opus est manducare et bibere, ut possit durare ; quæ ægrotat, quæ dolores patitur, ipsa habet resurgere, malis ad pœnas sempiternas, bonis autem ut commutentur. Cum fuerit commutata, quid fiet ? Iam corpus cæleste vocabitur, non caro mortalis.
— De Civ. Dei, XXII, xx-xxi, P. L., XLI, 782-3, il se porte garant d’une restauration intégrale, qui ne surpasse point la toute-puissance divine. Toutes les infirmités et défectuosités seront séparées glorieusement, voir encore Enchiridion, lxxxix, P. L., XL, 273. — Saint Jérôme n’hésitait pas le moins du monde à dire que les enfants recevront, à la résurrection, tout le développement physique auquel la nature les destinait, mais dont les priva une mort prématurée.
Augustin penche au même sentiment, mais montre moins de décision : Serm., ccxlii, 3, 4, 5, P. L., XXXVIII, 1140 : Parvuli qui moriuntur, parvuli resurrecturi sunt ? an ætas erit plena reviviscentium, quorum erat parva morientium ? Hoc quidem in Scripturis definitum non invenimus, … Credibilius tamen accipitur et probabilius et rationabilius, plenas ætates resurrecturas, ut reddatur munere quod accessurum erat tempore. — Cf. C. D., XXII, xiv, P. L., XLI, 776-7.
Saint Grégoire le Grand, commentant Iob, xix, 26, raconte, Mor., XV, lvi, 72-74, P. L., LXXV, 1077-9, comment, à Constantinople, il dut contredire le patriarche Eutychius, qui se représentait le corps glorieux comme aérien et impalpable. Eutychius, avant sa mort arrivée en 582, s’amenda, et tenant la peau de sa main, disait à ses visiteurs : Confiteor quia omnes in hac carne resurgemus.
Nous citerons encore saint Julien de Tolède († 690), comme témoin de la croyance qui attribue aux enfants, lors de la résurrection, la stature des hommes faits. Il apporte l’autorité de saint Augustin, puis celle de Julianus Pomerius (ve siècle). Lui-même n’est pas d’autre sentiment. Prognosticon, III, xx, P. L., XCVI, 505-6. — On retrouve cette idée, au XIe-XIIe siècle, chez Honorius d’Autun, qui d’ailleurs ne l’appuie nullement. Elucidarium, III, xvi, P. L., CLXXII, 1164 A : Magis credendum est omnes in illa ætate et in illa mensura resurgere et ibi apparere, qua contigit eos hinc migrare.
C. — Documents du Magistère ecclésiastique
La résurrection des morts figurait, dès avant le quatrième siècle, dans les symboles baptismaux. Au quatrième siècle, elle figure au symbole de Nicée-Constantinople. Des symboles postérieurs l’affirment, avec des précisions significatives.
L’Athanasianum (Ve/VIe siècle), D. B., 40 : ad eius adventum omnes homines resurgere habent cum corporibus suis.
Symbole de saint Léon IX, à Pierre d’Antioche (1053) D. B., 347 : Credo etiam veram resurrectionem eiusdem carnis, quam nunc gesto, et vitam æternam.
Innocent III, Profession de foi des Vaudois (1208), D. B., 427 : Corde credimus et ore confitemur huius carnis, quam gestamus, et non alterius, resurrectionem. — De même, IVe Concile de Latran (1215), D. B., 429.
Grégoire X, Profession de foi de Michel Paléologue, IIe Concile de Lyon (1274). D. B., 464 : Credimus etiam veram resurrectionem huius carnis quam nunc gestamus, et vitam æternam.
Benoît XII, Const. Benedictus Deus (29 janv. 1336), D. B., 531 : Definimus insuper quod, secundum Dei ordinationem communem, animæ decedentium in actuali peccato mortali mox post mortem suam ad inferna descendunt, ubi pœnis infernalibus cruciantur, et quod nihilominus in die iudicii omnes homines ante tribunal Christi cum suis corporibus comparebunt, reddituri de factis propriis rationem, ut referat unusquisque propria corporis, prout gessit sive bonum sive malum (II Cor., v, 10).
On n’oubliera pas les honneurs rendus par l’Église à la dépouille mortelle des Saints (voir article Reliques) ; ni les lois traditionnelles de la sépulture chrétienne (voir article Incinération ; à supplémenter par le récent CIC, can. 1203, 1 : Fidelium defunctorum corpora sepelienda sunt, reprobata eorundem crematione ; cf. ibid., 2 ; 1204 ; 1240, 1 n. 5 ; 2339).
D. — Élaboration scolastique
Le dogme de la résurrection corporelle, qui montre le corps et l’âme associés outre-tombe dans la récompense et le châtiment, comme ils le furent ici-bas dans le mérite ou le démérite, donne satisfaction intime à notre instinct d’équité ; il appuie les sanctions divines, en ouvrant à notre nature sensible des perspectives qui l’émeuvent efficacement.
Mais il demeure profondément mystérieux, et les réponses données par les Pères aux objections de l’incrédulité n’expliquent pas le comment de la résurrection.
Le corps qui ressuscite est le même qui fut mis au tombeau, le même peut-être qui fut consumé par les flammes et dont les cendres furent jetées à tous les vents du ciel. Quant aux particules de matière qui ont traversé l’organisme humain sans y être fixées définitivement, elles ne sont pas désignées pour la résurrection.
La résurrection glorieuse doit réparer toutes les ruines et parfaire l’homme tout entier. Donc elle suppléera toutes les mutilations, tous les déchets ; elle effacera tous les ravages de l’âge et de la maladie, elle conduira les enfants à la stature de l’homme parfait. Là-dessus, les Pères font appel à la toute-puissance divine. On a entendu ci-dessus saint Jérôme et saint Augustin ; Pierre Lombard (IV d., 44) et saint Thomas acceptent leur sentiment.
Mais cet appel, qui escompte non seulement un remaniement profond de tout l’homme, mais, en bien des cas, des apports ou des soustractions de matière, confond l’imagination et, à première vue, fait brèche au principe même de l’identité du corps avant et après la résurrection.
Ne nous arrêtons pas au problème que pose le renouvellement intégral de l’être humain par la circulation incessante de la vie. Opposer à cette difficulté une simple fin de non-recevoir ne semble ni légitime ni utile. Cela ne semble pas légitime, car les physiologistes ne connaissent aucune raison positive d’écarter une telle hypothèse, suggérée par toutes les vraisemblances : la permanence d’un résidu qui garantirait, de la conception à la mort, l’identité de l’être humain, est indémontrée.
Cela ne semble pas utile, puisque, d’après l’opinion commune, seuls les éléments composant l’organisme à l’instant de la mort sont intéressés dans la résurrection, à l’exclusion des éléments rejetés au cours de l’existence antérieure. Saint Thomas admet simplement l’hypothèse du renouvellement intégral, comme plus probable, et ne craint pas d’y faire face, la foi nous enseignant seulement que l’homme renaît de ses cendres. In IV d., 44 q. 1 a. 2 sol. 5 (= IIIa, Suppl., q. 80 a. 5) :
Illud quod est materialiter in homine, non habet ordinem ad resurrectionem, nisi secundum quod pertinet ad veritatem humanæ naturæ, quia secundum hoc habet ordinem ad animam rationalem.
Illud autem totum quod est in homine materialiter, pertinet quidem ad veritatem humanæ naturæ quantum ad id quod habet de specie, sed non totum considerata materiæ totalitate, quia tota materia quæ fuit in homine a principio vitæ usque ad finem, excederet quantitatem debitam speciei, ut IIIa opinio dicit, quæ probabilior inter ceteras mihi videtur ; et ideo totum quod est in homine resurget, considerata totalitate speciei, quia attenditur secundum quantitatem, figuram, situm et ordinem partium ; non autem resurget totum, considerata totalitate materiæ.
La distinction entre la quantité essentielle, due à l’espèce, et la quantité accidentelle de matière, en tel individu, permet de faire face à d’autres objections qui parfois ont paru troublantes. Dès le IIe siècle (Athénagore), des Pères se sont posé le cas de l’anthropophage, soit immédiat, soit médiat : tel homme a mangé son semblable ; tel autre a mangé la chair d’un animal qui avait dévoré un autre homme.
Sera-t-on amené à concevoir que la même particule matérielle devra participer en enfer au tourment du feu, dans le ciel au bonheur sensible, à des titres différents ? Non, si l’on évite une conception étroite et grossière de l’intégrité matérielle requise pour constituer l’être humain. Plus large, en même temps que très traditionnelle, est la conception développée par saint Thomas, IV C. Gent., 80-89, et reprise de nos jours par d’excellents théologiens, tels que les RR. PP. Muncunill, S. I., Tractatus de Deo Creatore et de Novissimis, p. 631-650, Barcinone, 1922 ; B. Beraza, S. I., Tractatus de Deo elevante, de Peccato originali, de Novissimis, p. 645-653, Bilbao, 1924.
D’après cette conception, le corps humain vivant résulte de l’union immédiate de l’âme spirituelle à la matière prime, et tient de cette âme tout son être actuel. D’ailleurs, le corps vivant ne possède qu’une fixité relative : il se renouvelle peu à peu par apport d’éléments nouveaux, par élimination d’éléments anciens, et le renouvellement pourrait être intégral sans préjudice pour l’identité de la personne.
Sans préjudice de cette même identité, une partie de matière pourrait être abandonnée par le corps ou une partie lui être adjointe lors de la résurrection, par la toute-puissance du Créateur. La tradition des Pères comporte une certaine souplesse que les penseurs du moyen âge ont conservée.
Un essai particulier de solution. — Néanmoins, en présence de difficultés qui s’adressent surtout à l’imagination, des théologiens scolastiques ont cru devoir élever la question dans une sphère où l’imagination n’a plus rien à voir, et demander une réponse à la raison pure. Ils prétendent bien d’ailleurs s’attacher étroitement aux données de la tradition et en donner une interprétation rigoureuse. Ils raisonnent ainsi.
Ce que la tradition chrétienne nous enseigne, c’est l’identité pure et simple du corps ressuscité, sans référence spéciale aux éléments matériels qui le constituaient à l’instant de la mort, sans distinction entre le corps de l’enfant et celui de l’adulte ou du vieillard. Et de fait, le corps qui participa au mérite ou au démérite de l’âme, c’est le corps tout court, sans acception de sa composition particulière à tel point de son existence terrestre.
Dans cette donnée de la tradition, il y a une invitation à étreindre le seul principe d’identité qu’on puisse, en bonne métaphysique, saisir dans l’être humain : ce principe d’identité est l’âme spirituelle, forme substantielle du corps, donnant à la matière corporelle non seulement la vie, mais l’être même. Qu’on se rappelle les expressions du Concile de Vienne (1311/2), D. B., 481 (409).
Dès lors, il n’y a point à raffiner sur l’identité des particules matérielles, toute l’identité dont elles sont capables leur venant de l’âme spirituelle qui les informe : cette âme spirituelle demeurant identique à elle-même, l’identité du corps qu’elle informe demeure assurée en tout état de cause.
Tel est le système élaboré par Durand, In IV d., 44 ; déformé par Mgr Laforêt, Dogmes catholiques, t. IV, l. XXVII, II, 2, p. 448, Paris-Tournai, 1860 ; repris, de nos jours, par S. E. le Cardinal Billot, Quæstiones de Novissimis1, thés. xiii, Romæ, 1903, et par quelques-uns de ses disciples. Nous nommerons M. le Chanoine J. Van der Meersch, Collationes Brugenses, t. XV, 1910.
Durand s’exprime ainsi, In IV d., 44 q. 1 n. 4 : Corpus Petri non potest esse nisi compositum ex materia et anima Petri, quæ dat ipsi tale esse ; et per eamdem rationem non potest esse corpus Pauli nisi compositum ex materia et anima Pauli dante tale esse ; ergo anima Petri non potest esse in corpore Pauli, nec e converso, nisi anima Petri fiat anima Pauli, vel simul in eadem materia sit anima Petri cum anima Pauli ; sed utrumque istorum implicat contradictionem…
Par là on coupe court, effectivement, à la difficulté tirée du cas de l’anthropophage, et à beaucoup d’autres difficultés. Est-il également sûr qu’on fasse justice à la tradition ? Que d’autres en décident.
On ne saurait dissimuler que la tradition demeure attachée à une certaine identité des éléments matériels, dont nous ne voyons pas clairement que l’on rende compte par le seul appel à l’âme, forme substantielle du corps ; identité qui persiste après que ces éléments matériels sont déchus, par la mort, du degré d’être qu’ils occupaient dans la personne humaine, et qui doit être le fondement de la résurrection corporelle.
Cette identité est reconnue par un docteur aussi fermement attaché à l’unité de forme substantielle que saint Thomas. Il s’exprime ainsi, IV C. G., 81 :
… Ex coniunctione eiusdem animæ numero ad eamdem materiam numero, homo unus numero reparabitur. Corporeitas autem dupliciter accipi potest. Uno modo secundum quod est forma substantialis corporis, prout in genere substantiæ collocatur ; et sic corporeitas cuiuscumque corporis nihil est aliud quam forma substantialis eius, secundum quam in genere et specie collocatur ; ex qua debetur rei corporali quod habeat tres dimensiones. Non enim sunt diversæ formæ substantiales in uno et eodem, per quarum unam collocatur in genere supremo, puta substantiæ, et per aliam in genere proximo, puta in genere corporalis vel animalis, et per aliam in specie, puta hominis aut equi… Oportet igitur quod corporeitas, prout est forma substantialis in homine, non sit aliud quam anima rationalis… Alio modo accipitur corporeitas prout est forma accidentalis, secundum quam dicitur corpus esse in genere quantitatis ; et sic corporeitas nihil aliud est quam tres dimensiones quæ corporis rationem constituunt.
Etsi igitur hæc corporeitas in nihilum cedit corpore humano corrupto, tamen impedire non potest quin idem numero resurgat, eo quod corporeitas modo primo dicta non in nihilum cedit, sed eadem manet…
Donc saint Thomas n’ignore pas que l’âme spirituelle est le principe de l’identité de l’homme vivant ; mais il ne laisse pas de reconnaître à la matière corporelle une certaine identité essentielle, en vertu de laquelle elle est eadem materia numero. Or telle, et non pas autre, est l’identité qu’il requiert dans le corps humain ressuscité. Dira-t-on qu’elle est sauve du seul chef de l’identité de la forme substantielle ? Telle n’est pas la pensée du saint docteur, In IV d., 44 q. 1 a. 1 sol. 1 (= IIIa, Suppl., q. 79 a. 1). Après avoir écarté toute sorte de métempsycose, il ajoute, ad 3m :
Illud quod intelligitur in materia ante formam, remanet in materia post corruptionem : quia, remoto posteriori, remanere adhuc potest prius.
Oportet autem… in materia generabilium et corruptibilium ante formam substantialem intelligere dimensiones non terminatas, secundum quas attendatur divisio materiæ, ut diversas formas in diversis partibus recipere possit : unde et post separationem formæ substantialis a materia, adhuc dimensiones illæ manent eædem ; et sic materia sub illis dimensionibus existens, quamcumque formam accipiat, habet maiorem identitatem ad illud quod ex ea generatum fuerat, quam aliqua pars alia materiæ sub quacumque forma existens ; et sic eadem materia ad corpus humanum reparandum reducetur quæ prius eius materia fuit.
Cela signifie clairement que la matière du corps humain demeure marquée par cette appartenance et que la résurrection doit lui rendre cette matière, identiquement. Telle était la pensée de saint Thomas, commentateur des Sentences.
Donc, quel que soit le mérite du système discuté, nous ne croyons pas qu’il soit fondé à revendiquer le patronage de saint Thomas. Pour cette raison entre autres, nous n’engagerons pas le lecteur à s’y rallier.
Quant au Docteur angélique, assurément il ne prétend pas éliminer le mystère inhérent au dogme de la résurrection corporelle ; mais nous croyons qu’il le situe exactement. On a vu ci-dessus comment il permet de faire face aux difficultés les plus pressantes.
A. d’Alès.