Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Papes d’Avignon

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Sommaire

  1. Ouverture de l’article
  2. Sommaire original
  3. I. L’établissement du Saint-Siège en Avignon
  4. a) Caractère
  5. b) Causes de l’établissement du Saint-Siège en Avignon
  6. c) Conséquences de l’établissement de la papauté en Avignon
  7. II. Le servilisme des Papes d’Avignon à l’égard des rois de France
  8. Bibliographie de la deuxième section
  9. III. Le népotisme à la cour d’Avignon
  10. Bibliographie de la troisième section
  11. IV. Le luxe à la cour d’Avignon
  12. Bibliographie de la quatrième section
  13. V. Les mœurs à la cour d’Avignon
  14. a) La personne des papes
  15. b) Les cardinaux
  16. c) La cour pontificale
  17. Bibliographie de la cinquième section
  18. VI. La fiscalité des Papes d’Avignon
  19. a) Caractères
  20. b) Conséquences de la politique financière du Saint-Siège
  21. c) Causes de la politique financière du Saint-Siège
  22. Bibliographie de la sixième section

Ouverture de l’article

PAPES D’AVIGNON. — On désigne sous ce titre les souverains pontifes qui siégèrent en Avignon, de façon plus ou moins continue, de 1305 à 1378. Au nombre de sept, ils eurent nom Clément V (1305-1314), Jean XXII (1316-1334), Benoît XII (1334-1342), Clément VI (1342-1352), Innocent VI (1352-1362), Urbain V (1362-1370), Grégoire XI (1370-1378). Jusqu’ici les historiens, sauf de rares exceptions, n’en ont guère parlé que pour en médire.

À tous on a fait un crime d’avoir séjourné hors de Rome ou, à tout le moins, hors d’Italie. On leur a reproché leur servilisme à l’égard des rois de France, leur népotisme, leur luxe, leurs dérèglements moraux, leur fiscalité. J’examinerai tour à tour chacune des accusations émises contre eux et m’efforcerai d’établir si elles sont oui ou non justifiées.

Sommaire original

I. L’établissement du Saint-Siège en Avignon. — II. Le servilisme des Papes d’Avignon à l’égard des rois de France. — III. Le népotisme à la cour d’Avignon. — IV. Le luxe à la cour d’Avignon. — V. Les mœurs à la cour d’Avignon. — VI. La fiscalité des Papes d’Avignon.

I. L’établissement du Saint-Siège en Avignon

a) Caractère

Depuis Platina, semble-t-il, la généralité des auteurs non français ont laissé entendre que le séjour de la papauté hors de Rome fut un fait inouï, voire « un scandale » dans les annales de l’Église.

Cependant, tout évêques de Rome qu’ils étaient, un grand nombre de papes furent élus et couronnés ailleurs qu’à Rome, gouvernèrent le monde d’ailleurs que de Rome. Au cours de la dernière moitié du XIIIe siècle, la turbulence de leurs sujets rend impossible le séjour de la Ville éternelle aux papes, et les force à émigrer, à tel point que leur séjour à Rome devient exceptionnel.

La cour pontificale a déserté Rome, et le pape, transportant ailleurs sa personne sacrée, peut redire avec justice le mot fameux : « Rome n’est plus dans Rome ; elle est toute où je suis. »

Rien n’est plus suggestif à cet égard que le tracé de l’itinéraire des papes durant tout le demi-siècle qui précède l’installation en Avignon.

Après cinq mois et quelques jours de séjour à Rome, où il se trouve aussi peu libre que possible et entravé dans son autorité par les puissantes maisons féodales qui se disputent le pouvoir, Benoît XI (1303-1304) part pour Pérouse, où il meurt. Suivant le chroniqueur Ferreto Ferreti de Vicence, il songeait à s’établir d’une manière indéfinie en Lombardie (Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. XI, col. 1012).

Avant lui, Boniface VIII (1294-1303) est bien moins souvent au Latran qu’à Anagni, Orvieto, Velletri. Célestin V (1294) ne vit pas Rome : élu à Pérouse, couronné à Aquila, il va à Sulmona, à Capoue, à Naples, d’où est datée sa renonciation. Nicolas IV (1288-1292), élu à Rome, réside parfois à Sainte-Marie-Majeure ; mais il habite ordinairement Rieti et Orvieto.

Honorius IV (1285-1287), après son élection à Pérouse, se plaît à Sainte-Sabine ; ce n’est qu’au fort des chaleurs de l’été qu’il se réfugie à Tivoli, à Palombaia. Martin IV (1281-1285), un Français, élu à Viterbe, ubi tune residebat romana curia, ne sort point de la Toscane, ni de l’Ombrie. Nicolas III (1279-1280), élu lui aussi à Viterbe, est couronné par extraordinaire à Rome ; il se partage entre cette ville, Sutri, Vetralla et Viterbe.

Jean XXI (1276-1277) ne quitta pas Viterbe, où il avait été élu et où il mourut, enseveli sous les murs de son palais. Innocent V et Hadrien V ne font que passer sur le trône pontifical au cours des six premiers mois de l’année 1276. Après avoir séjourné deux mois à Rome, Grégoire X (1271-1276) se rend à Orvieto, puis en France, où il réunit à Lyon le XIVe concile œcuménique.

S’il reprend le chemin de l’Italie, c’est à petites étapes, avec des arrêts multipliés dans « la douce terre de Provence ». Il passe à Orange, à Beaucaire, à Valence, revient à Vienne pour regagner l’Italie par la Suisse, et meurt à Arezzo. Le Français Clément IV (1265-1268) ne signe pas un seul acte de Rome ; il va à Pérouse, Assise, Orvieto, Montefiascone, Viterbe. Urbain IV (1261-1264), un Français encore, n’a que trois résidences : Viterbe, Montefiascone, Orvieto ; il meurt en litière, sur la route d’Orvieto à Pérouse.

Élu et couronné à Naples, Alexandre IV (1254-1261) affectionne Anagni, Viterbe ; au début et au terme de son pontificat, il demeure quelques mois au Latran et expire à Viterbe. Innocent IV (1243-1254), enfin, élu et consacré à Anagni, ne passe à Rome que de courts moments ; il est obligé de fuir devant Frédéric II et de se réfugier à Lyon de 1244 à 1251 ; quand il rentre en Italie, c’est pour s’installer dans la tranquille Ombrie, puis à Naples, où il meurt (Potthast, Regesta pontificum romanorum, Berlin, 1871-1875, passim, et les registres des papes du XIIIe siècle, publiés par les élèves de l’École française de Rome).

Il serait encore facile de remonter plus haut dans l’histoire. Grégoire IX (1227-1241), qui régna environ quatorze ans, en passa plus de huit hors de Rome. En 1209, l’inconstance des Romains poussa vraisemblablement Innocent III à établir les bases d’un État ecclésiastique au delà des Alpes. En vertu d’une convention passée avec Raymond VI de Toulouse, le Saint-Siège reçut en Provence sept châteaux comme gage de la conversion du comte.

Celui-ci ayant embrassé à nouveau l’erreur albigeoise, les sept châteaux échurent à l’Église romaine, qui les céda plus tard à Raymond VII, en échange du Comtat-Venaissin (22 avril 1229) ; cf. Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, Paris, 1913, t. V, 2e partie, p. 1281, 1396, 1492. D’août 1099 à janvier 1198, le Saint-Siège resta 55 ans et quelques mois hors de Rome, et 8 ans et demi en France.

En résumé, comme on l’a calculé, « de 1100 à 1304, soit 204 ans, les papes sont demeurés 121 ans hors de Rome, et 82 ans dans Rome : soit une différence de 40 ans en faveur de l’absence » ; cf. L. Gayet, Le Grand Schisme d’Occident, Florence, 1889, p. 3.

Ainsi, l’établissement de la papauté hors des murs de Rome, au XIVe siècle, ne constitue pas une révolution inouïe ; il est la conséquence naturelle d’une longue suite de circonstances et d’événements. Ce qui est vraiment extraordinaire et sans précédent, c’est le séjour prolongé hors d’Italie. Cherchons-en les causes.

b) Causes de l’établissement du Saint-Siège en Avignon

Le chroniqueur Ptolémée de Lucques a rapporté qu’aussitôt élu pape, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, « délibéra de fixer sa résidence dans le Comtat-Venaissin et de ne jamais passer outre-monts » ; cf. Baluze-Mollat, Vitæ Paparum Avenionensium, Paris, 1917, t. I, p. 21. Il a commis une méprise. Certes, les lettres des cardinaux, notifiant l’élection, étaient plutôt rédigées de façon à détourner Clément V de l’Italie.

Elles dépeignaient ce pays comme livré à l’anarchie et les États de l’Église comme ruinés par la guerre (Mansi, Conciliorum nova et amplissima collectio, t. XXV, col. 127). Malgré cela, le Pape annonça son intention de gagner l’Italie dès que la paix aurait été conclue entre les rois d’Angleterre et de France, et la croisade organisée. Il fixa le lieu de son couronnement en terre d’Empire, en Dauphiné, à Vienne, ville située sur la route d’Italie (lettre du 25 août 1305, dans C. Wenck, Clemens V und Heinrich VII, Halle, 1882, p. 169). À son couronnement il n’invita qu’un nombre restreint de cardinaux, deux évêques, deux prêtres et deux diacres (dépêche adressée au roi d’Aragon, dans H. Finke, Acta Aragonensia, Münster, 1908, t. I, p. 179).

Si, par la suite, Clément V changea de projets, il persista dans son intention de quitter la France, où des circonstances imprévues l’avaient retenu. En 1306, Jean Burgundi écrivait de Bordeaux au roi Jayme II d’Aragon : « Le Pape signifia [aux cardinaux] que son intention était de rester ici jusqu’au prochain mois de mars. Car alors il licenciera la cour pour aller outre-monts et se rencontrera, à Poitiers, avec le roi de France afin de le décider à recevoir la croix et à consolider la paix entre lui et le roi d’Angleterre. Et, à partir de ce moment, ne s’arrêtant en aucun autre lieu, ledit seigneur Pape ira en Italie » ; H. Finke, Papsttum und Untergang des Templerordens, Münster, 1907, t. II, p. 21-22.

D’après le même ambassadeur, lors de l’entrevue de Poitiers, en 1308, le pape témoigna à Philippe le Bel sa joie de le rencontrer, car il avait le dessein d’aller à Rome et de l’entretenir avant son départ ; Finke, op. cit., p. 134.

Le 11 avril 1308, Clément écrivait au sujet de la restauration du ciborium de l’autel majeur de Saint-Jean de Latran : « Avec la grâce de Dieu, nous nous proposons de remettre le célèbre autel de bois, de nos propres mains, à la place où il se trouvait » ; Regestum Clementis Papæ V, Rome, 1884-1892, n. 3592. Enfin, l’année suivante, il promettait de sacrer lui-même Henri VII, à Rome, dans deux ans (Regestum, n. 4302).

Clément V a donc exprimé à diverses reprises, de façon très formelle, son intention de se rendre à Rome. Pourquoi ne réalisa-t-il pas des desseins maintes fois exprimés ?

Si le Pape fixa le lieu de son couronnement à Vienne et non en terre italienne, ce fut afin d’attirer à la cérémonie les rois d’Angleterre et de France, et de profiter de leur présence pour travailler à la conclusion entre eux d’une paix définitive. En cela, il utilisait un projet cher à Boniface VIII, qui consistait à venir en France pour régler le différend franco-anglais (C. Wenck, Clemens V und Heinrich VII, p. 21).

Comme son prédécesseur, Clément V avait jugé la croisade impossible sans le concours de la France et de l’Angleterre. Or, ce concours ne pouvait être sollicité que le jour où les deux pays seraient réconciliés. De fait, Clément V travailla avec ténacité à la paix. Il négocia le mariage d’Isabelle de France avec le futur Édouard II. Mais, malgré ses démarches, la réconciliation finale ne s’effectua qu’en 1312. Des fêtes grandioses eurent lieu à Paris, Philippe le Bel ainsi qu’Édouard II se croisèrent (Baluze-Mollat, Vitæ Paparum Avenionensium, t. I, p. 20-22).

Cependant Clément V avouait, le 28 novembre 1306, que les négociations de paix, fort avancées à cette époque, eussent pu être menées à bonne fin par de simples nonces (C. Wenck, op. cit., p. 43). Aussi d’autres causes entravèrent son départ pour Rome.

La principale d’entre elles fut la pression exercée par la cour de France. Dès juillet et août 1305, des ambassadeurs vinrent trouver Clément V et lui remirent en mémoire le procès intenté au feu Boniface VIII, qui n’était point encore terminé. Le Pape, qui voulait en éviter la reprise, fit une concession grosse de conséquences. Il décréta que son couronnement aurait lieu non plus à Vienne, mais à Lyon.

Le 4 novembre 1305, la cérémonie s’y effectua en présence de Philippe le Bel. Elle fut suivie de pourparlers très importants. Le roi de France insista pour obtenir la reprise du procès de Boniface VIII. On convint d’en parler lors d’une prochaine entrevue. D’où la nécessité pour Clément V de remettre à des jours meilleurs le départ pour l’Italie.

De Lyon, le pape remonta vers le Nord et s’arrêta à Mâcon et Cluny, puis gagna le Languedoc par Nevers, Bourges, Limoges et Périgueux. Une maladie, qui faillit lui coûter la vie, contribua à le retenir près d’une année dans le Bordelais (mai 1306-mars 1307) et à empêcher la rencontre projetée avec Philippe le Bel pour la Saint-Michel de 1306. Quelque peu rétabli, Clément V recommença ses chevauchées et vint à Poitiers (avril 1307).

Là, il ne put s’entendre avec le roi de France, qui refusa de souscrire à tous les compromis proposés pour terminer l’affaire de Boniface VIII. L’on se sépara sans avoir rien résolu. Le 13 octobre 1307, se produisit un coup de théâtre : l’arrestation en masse des Templiers. Une nouvelle entrevue avec Philippe le Bel devint nécessaire. Elle eut lieu encore à Poitiers (mai-juillet 1308).

Mais, cette fois, le roi montra de telles exigences que Clément V résolut d’échapper à son emprise. Aller à Rome, il n’y pouvait songer. Laisser Philippe le Bel maître de la situation, à la veille de l’ouverture du concile de Vienne où se décideraient les plus graves intérêts de l’Église, où surtout se débattrait le scandaleux procès des Templiers, c’eût été folie. D’un commun accord avec les cardinaux, Clément V convint de transférer la cour à Avignon (août 1308) ; cf. H. Finke, Papsttum und Untergang des Templerordens, t. II, p. 156.

Cette ville présentait de précieux avantages. Soit par voie de terre, soit par voie d’eau, elle assurait des relations rapides et fréquentes avec l’Italie. De la France elle était proche, sans en dépendre. Ses suzerains, les princes d’Anjou, n’étaient pas à redouter ; la défense de l’intégrité de leur royaume des Deux-Siciles contre les entreprises de l’ambitieuse maison d’Aragon et la gérance des intérêts guelfes dans le reste de la péninsule suffisaient largement à absorber leurs efforts ; n’étaient-ils pas, d’ailleurs, les vassaux de l’Église ? Enfin, Avignon était enclavée dans le Comtat-Venaissin, apanage du Saint-Siège.

Aucune autre cité n’offrait à la papauté un asile plus tranquille, ni de plus fortes garanties d’indépendance et de sûreté.

Sa détermination prise, Clément parcourut à petites journées le midi de la France. En mars 1309, il entrait à Avignon et inaugurait ce long exil de la papauté qui dura près de soixante-dix ans et qui, par une comparaison peu justifiée avec le séjour du peuple de Dieu en terre étrangère, a pris nom dans l’histoire de « captivité de Babylone ».

Cependant l’installation du pontife en Avignon garda toujours un caractère provisoire. Clément V habita modestement le couvent des Frères Prêcheurs (M. Faucon, Les arts à la cour d’Avignon sous Clément V et Jean XXII, dans Mélanges d’archéologie et d’histoire de l’École française de Rome, t. II (1882), p. 39). D’Italie il ne fit apporter que les registres des lettres de ses deux prédécesseurs et laissa une grande partie du trésor pontifical à Saint-François-d’Assise (Regestum Clementis V, introduction, p. XXXI, et F. Ehrle, Historia bibliothecæ pontificum romanorum, Rome, 1890, p. 11-12). D’ailleurs, il ne séjourna que fort peu de temps à Avignon même ; il préféra les villes ou les châteaux du Comtat-Venaissin.

De 1309 à 1311, l’affaire de Boniface VIII lui causa les plus graves soucis. Du moins, par son habileté, il réussit à ralentir le plus possible la marche de la procédure et finit par imposer silence aux pires accusateurs de Boniface. Quant à l’affaire des Templiers, elle fut réglée au concile de Vienne (16 octobre 1311-6 mai 1312). Au moment où Clément V eût pu gagner l’Italie, sa santé, toujours précaire, s’altéra gravement.

Suivant le chroniqueur contemporain Ptolémée de Lucques, qui tenait le renseignement de la bouche du confesseur pontifical, elle déclina rapidement après la promulgation, au concile de Vienne, de la constitution Exivi de Paradiso (Baluze-Mollat, Vitæ Paparum Avenionensium, t. I, p. 52-53). La maladie, que l’on soupçonna avoir été un cancer des intestins ou de l’estomac, s’aggrava.

Sentant ses forces diminuer, le pape fit son testament le 9 juin 1312 (F. Ehrle, Der Nachlass Clemens V, dans Archiv für Literatur- und Kirchengeschichte, t. V (1889), p. 26). En 1314, le mal empira encore. Clément V s’imagina éprouver quelques soulagements dans un changement d’air et songea à regagner sa terre natale, sa chère Gascogne. Épuisé par la souffrance, il mourut, le 14 avril 1314, à Roquemaure, dans le Gard.

Quand bien même Clément V eût joui d’une meilleure santé, il lui aurait été impossible de franchir les Alpes au cours des années 1312 et 1313. L’entrée du roi des Romains, Henri VII, en Italie avait suffi à révolutionner le pays tout entier. Depuis le 7 mai 1312, Rome n’était plus qu’un champ de bataille où Guelfes et Gibelins se livraient de sanglants assauts. Les troupes napolitaines occupaient le Borgo, le château Saint-Ange, le Transtévère, tous les ponts jetés sur le Tibre.

Des barricades se dressaient dans les rues et barraient le chemin vers Saint-Pierre où Henri VII voulait se faire sacrer empereur. Bien plus, le prince traitait le pape en ennemi et protestait de son indépendance absolue vis-à-vis du pouvoir spirituel. Contre le roi Robert de Naples, il rassemblait une nombreuse flotte.

Et pourtant, le 12 avril 1313, une bulle avait promulgué l’excommunication contre quiconque oserait attaquer le vassal de l’Église romaine ! Dans de telles conjonctures, peut-on faire un grief à Clément V d’être resté dans le Comtat-Venaissin ? Où eût-il trouvé un asile aussi sûr que là ?

Sous les successeurs de Clément V, Rome, l’Italie, en dépit des protestations et des appels réitérés des populations, demeurèrent inhospitalières à la papauté.

« Ah ! Italie, séjour de douleur, écrivait Dante, vaisseau sans nocher au milieu d’une affreuse tempête, tu n’es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution. Maintenant, ceux qui vivent dans tes contrées se font une guerre implacable ; ceux qu’une même muraille et les mêmes remparts protègent, se rongent les uns les autres. Cherche, misérable, autour de tes rives, et vois si dans ton sein une seule de tes provinces jouit de la paix. » De fait, la guerre ne cessa pas de dévaster l’Italie sous le pontificat de Jean XXII.

Un moment, en 1332, le pape songea à franchir les Alpes, à la suite des victoires remportées sur les Gibelins par son légat, le cardinal Bertrand du Pouget. Il voulait pacifier la Lombardie et la Toscane, puis gagner Rome. Bologne, soumise à l’Église, fut choisie comme lieu de résidence. On y fit des préparatifs de réception. Une citadelle fut édifiée près la porte Galliera.

À Rome même parvint l’ordre de restaurer les demeures pontificales et de rendre les jardins à la culture. La réalisation de la croisade, les instances du roi de France et surtout la rébellion de Bologne coupèrent court aux projets du pape (Notices et extraits des manuscrits, t. XXXV, 2e partie, p. 417-419 ; Regesta Vaticana, t. 116, fol. 217 r°, cap. 1096-1098 et t. 117, fol. 108 r°, cap. 534).

Au début de son pontificat, Benoît XII reçut des ambassadeurs venus pour le supplier, au nom des Romains, de revenir se fixer dans leur ville. Dans un consistoire tenu en juillet 1335, il décida d’un commun accord avec les cardinaux qu’on partirait vers le 1er octobre suivant et qu’on transporterait le siège du gouvernement pontifical à Bologne, du moins provisoirement ; J.-M. Vidal, Lettres closes et patentes de Benoît XII, t. I, n. 476. Dans un second consistoire, les cardinaux changèrent d’avis.

Ils jugèrent à propos de différer le départ pour l’Italie ; car, outre les nombreuses difficultés que soulevait le voyage même, ils pensaient qu’un déplacement du Saint-Siège entraverait les projets de croisade et la solution d’autres affaires urgentes ; G. Daumet, Lettres closes, patentes et curiales de Benoît XII, t. I, n. 189 et 141.

D’autre part, une enquête conduite sur les lieux montra avec évidence que Bologne était trop agitée par des séditions pour autoriser le transfert du Saint-Siège dans ses murs (A. Theiner, Codex diplomaticus dominii temporalis Sanctæ Sedis, Rome, 1861, t. I, doc. DCCLXVIII et DCCLXIX).

Les prévisions des cardinaux étaient justes. Bologne ne tarda pas à se révolter de nouveau contre l’Église. Ailleurs, en Romagne et dans les Marches, les seigneurs locaux méditaient de se rendre indépendants. À Rome même, la révolution dura de 1347 à 1354. La guerre devint inévitable sous Clément VI. Elle ne cessa que le jour où la rude épée d’Albornoz eut réduit à l’impuissance les divers tyrans, petits ou grands, qui troublaient la paix de la péninsule.

Urbain V crut le moment venu de rétablir la papauté à Rome. Par une rare inconséquence, les Romains, qui désiraient la conserver dans leurs murs, s’ingénièrent à l’en chasser. Tandis qu’Urbain V séjournait à Montefiascone (printemps de 1370), ils lièrent partie avec les Pérugins révoltés contre l’Église ; le préfet de Vico s’agita. Poussant la rébellion jusqu’à l’extrême, Pérouse prit à gage les bandes du condottiere John Hawkwood et les lança à l’assaut de Viterbe où le pape s’était réfugié.

Sa soumission n’améliora guère la situation, car les routiers à la solde de Bernabò Visconti parcouraient la riche Toscane et menaçaient d’envahir le Patrimoine de Saint-Pierre. Craignant pour sa sûreté, mis en défiance par les agissements de ses sujets, désirant s’opposer aux hostilités qui avaient de nouveau recommencé entre la France et l’Angleterre, Urbain V retourna en Avignon.

La première pensée de son successeur fut de revenir en Italie. Les événements contrecarrèrent cette généreuse résolution durant quelques années. Le 17 janvier 1377, seulement, Grégoire XI débarqua à Rome. Il n’y fut pas longtemps en sûreté. Les factions romaines s’agitèrent de nouveau. Des bandes armées tentèrent d’escalader les murs du palais pontifical. Bien plus, un cardinal romain — Jacques Orsini, semble-t-il — complota d’attenter aux jours du pape ! (L. Gayet, Le Grand Schisme d’Occident, t. I, p. 11).

Si la papauté n’a pas résidé en Italie depuis Clément V, c’est donc que l’Italie la chassait hors de son sein. Vraisemblablement, les papes du XIVe siècle ont dû conserver présent à la mémoire le souvenir de l’attentat perpétré à Anagni sur la personne de Boniface VIII, attentat qu’avait rendu possible la connivence des Romains.

On n’a point encore suffisamment remarqué que la pensée maîtresse de la papauté avignonaise fut la croisade. Parmi les autres nations chrétiennes, la France s’était distinguée par son enthousiasme à se croiser. En 1333, son roi avait été nommé capitaine général de l’armée chrétienne.

À cette époque, alors que les négociations entre la cour de Paris et celle d’Avignon étaient plus actives que jamais, un éloignement de la France eût mécontenté Philippe VI ; les projets de départ du pape l’avaient fort ému ; il eût entravé les préparatifs de l’expédition et, sans nul doute, compromis gravement le succès éventuel. Cédant à la pression des événements, Jean XXII remit son départ pour l’Italie à une date ultérieure.

Les papes qui se succédèrent à Avignon — Benoît XII excepté — n’eurent pas moins la hantise de la croisade. Malheureusement, cette œuvre grandiose n’était réalisable qu’à une seule condition : une paix définitive devait imposer un terme à la guerre désastreuse que s’étaient déclarée la France et l’Angleterre. La Papauté déploya un zèle extraordinaire, qu’atteste sa volumineuse correspondance diplomatique, pour réconcilier les deux nations ennemies.

Loin d’Avignon, eût-elle réussi à poursuivre cette louable fin avec l’activité incroyable qu’elle déploya ? Il y a lieu d’en douter, tant est compliqué l’écheveau des négociations diplomatiques qui durèrent pendant la guerre de Cent ans et que le mauvais vouloir des cours françaises et anglaises empêcha toujours d’aboutir.

Ainsi, le séjour de la papauté en Avignon se trouve suffisamment expliqué, voire excusé, par les tentatives de conciliation entre la France et l’Angleterre, l’éventualité de la croisade, la nécessité de terminer le procès intenté à la mémoire de Boniface VIII, l’ouverture du concile de Vienne et surtout l’insécurité de l’Italie. À ces causes principales, il s’en joint de secondaires : la prépondérance des cardinaux français dans le Sacré Collège et leur antipathie marquée pour le sol italien, la construction par Benoît XII du palais des papes, admirable ouvrage d’art autant que de défense, qui garantissait la plus complète sécurité, l’achat en 1348 d’Avignon à la reine Jeanne Ire de Naples, l’attachement de Clément VI pour sa patrie, l’âge et les infirmités d’Innocent VI (Martène et Durand, Thesaurus novus anecdotorum, Paris, 1717, t. II, col. 946-947), les menées et les intrigues des rois de France pour retenir la cour pontificale à portée de leur influence, le souci de la papauté de ménager les seuls alliés sérieux qu’elle comptât dans le conflit aigu avec Louis de Bavière.

c) Conséquences de l’établissement de la papauté en Avignon

L’établissement prolongé de la papauté en Avignon eut pour effet de priver les Italiens des avantages considérables que leur avait valu jusque-là sa présence. Rome passa à l’état de nécropole.

Au lieu d’être la capitale du monde, elle fut réduite, en fait, à l’état de ville de province. Voilà pourquoi les Italiens n’ont pas manqué, sur les traces de Pétrarque et de sainte Catherine de Sienne, d’accumuler les blâmes et les plaintes contre les papes d’Avignon. Ughelli, pour ne citer qu’un des plus connus, va jusqu’à prétendre que la translation du Saint-Siège sur les bords du Rhône fut plus funeste à son pays que toutes les invasions barbares (Italia sacra, Venise, 1717, t. I, p. 71).

Certes, rien n’est plus pitoyable que le sort des Italiens au XIVe siècle. Mais eux-mêmes travaillèrent à leur infortune. Leur insubordination constante éloigna d’eux la papauté.

Les Romains portent encore, en grande partie, la responsabilité du schisme qui désola l’Église à la fin du XIVe siècle. Ils voulurent faire cesser la cause de leur ruine, qui n’était autre que l’absence de la papauté.

Du vivant de Grégoire XI, leurs ambassadeurs sommèrent le Pape de revenir à Rome, « lui certifiant, au nom de leurs commettants, que s’il ne transférait la cour pontificale à Rome, les Romains se feraient un Pape, qui s’engagerait à fixer sa demeure et sa résidence au milieu d’eux » ; déposition faite en 1390 par Nicolas Eymeric, inquisiteur en Aragon, dans L. Gayet, Le Grand Schisme d’Occident, t. I, pièces justificatives, p. 119.

D’après le châtelain du château Saint-Ange, l’abbé du Montassin était prêt à jouer le triste rôle d’antipape (L. Gayet, op. cit., pièces justificatives, p. 157). Bien plus, plusieurs Romains complotèrent de massacrer les étrangers qui composaient la cour pontificale et surtout les cardinaux, afin de forcer le pape à se fixer à perpétuité dans la Ville éternelle (L. Gayet, op. cit., pièces justificatives, p. 120).

Enfin, d’après le cardinal Hugues de Montalais, un cardinal romain s’apprêta à attenter aux jours de Grégoire XI, « afin que l’élection future eût lieu à Rome, sa ville natale, où il comptait des amis nombreux et puissants, et qu’il pût lui-même être élu Pape » ; L. Gayet, op. cit., t. II, pièces justificatives, p. 162.

Par conséquent, le séjour des Papes en Avignon ne fut pas, comme on l’a dit, la cause principale du Grand Schisme d’Occident, mais seulement l’occasion. Cependant, par sa durée extraordinaire, ce séjour exaspéra les Romains et les détermina à exercer une pression sur les cardinaux, lors du conclave au cours duquel Urbain VI devint Pape. Si, comme il en annonça le projet, Grégoire XI eût quitté à nouveau Rome, selon toute vraisemblance le schisme aurait éclaté.

Lui vivant, la crise eût été plus facile à résoudre. Malheureusement il mourut trop tôt ; et les cardinaux n’écoutèrent pas les sages conseils du pontife expirant.

II. Le servilisme des Papes d’Avignon à l’égard des rois de France

Un grand nombre d’historiens ont taxé de servile l’attitude des papes d’Avignon vis-à-vis des rois de France. Parmi les modernes, Gregorovius affirme qu’ils furent leurs esclaves (Storia della Città di Roma, Rome, 1901, t. III, p. 203-204). Hase les traite d’« évêques de cour français » ; Kirchengeschichte, 1877, p. 298.

Martens assure qu’ils n’eussent pas osé faire acte de gouvernement sans l’approbation des souverains de France ; Die Beziehungen der Überordnung, Nebenordnung und Unterordnung zwischen Kirche und Staat, Stuttgart, 1879, p. 130. Suivant P. Lehugeur, sous Clément V et Jean XXII, l’Église d’Avignon demeura « l’église nationale de France, suzeraine des autres églises, mais elle-même dans la dépendance d’un roi » ; Histoire de Philippe V le Long, roi de France, Paris, 1897, p. 200. D’après L. Pastor, en devenant française, la papauté perdit son caractère d’universalité et excita contre elle les soupçons des peuples et des sentiments d’aversion ; Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge, Paris, 1909, t. I, p. 74 et suiv.

Tout d’abord, remarquons que le servilisme consiste dans une soumission aveugle à la volonté d’un maître qui a droit de commander ou dont on subit la contrainte. Taxer les papes d’Avignon de servilisme à l’égard des Capétiens et des Valois équivaut donc à dire que leur action gouvernementale fut dirigée par les rois de France. Sans doute, Clément V subit, plus qu’il ne convint, la maîtrise de Philippe le Bel. Il sut pourtant se dérober maintes fois à ses instances.

Dans les procès des Templiers et de Boniface VIII, il ne céda qu’à demi aux exigences du prince. Il réussit souvent à détruire ou à mitiger l’effet des concessions qui lui avaient été arrachées. S’il supprima l’ordre du Temple, il n’en donna pas au roi les biens immenses qui furent attribués aux Hospitaliers. S’il ordonna de canceller des registres pontificaux certains actes de Boniface VIII contraires à la France, il attesta la légitimité de l’élection de Benoît Caétani et la validité de la renonciation de Célestin V, en canonisant celui-ci sous le nom de Pierre de Morrone. Philippe le Bel désire-t-il ardemment l’élection à l’Empire de son frère Charles de Valois, en 1308, Clément V s’arrangera de façon à intervenir trop tard et très mollement en faveur du prince. Bien plus, au grand dépit du roi de France, il s’empressera de confirmer l’élection de Henri, comte de Luxembourg.

Quant aux successeurs de Clément V, ils adoptèrent une politique constamment favorable à la France, mais exempte de servilisme. Les preuves d’indépendance abondent.

La faveur des papes d’Avignon fut marquée surtout par l’aide financière prêtée aux rois de France. Ils leur permirent de jouir de certains impôts prélevés sur les bénéfices ecclésiastiques, tels que les décimes, les annates et les subsides caritatifs. Le présent était certes d’importance. En 1330, le rendement net de la décime entrée dans les caisses royales s’éleva à 365.990 livres tournois, 11 sous, 8 deniers, soit environ, en valeur intrinsèque, 4.872.936 fr. 80 (J. Viard, Les ressources extraordinaires de la royauté sous Philippe VI de Valois, dans Revue des questions historiques, t. XLIV (1888), p. 167-218). Au moment des crises monétaires que provoquèrent les malheurs de la Guerre de Cent ans, Clément VI et Innocent VI avancèrent à la royauté française des sommes d’argent considérables (M. Faucon, Prêts faits aux rois de France par Clément VI, Innocent VI et le comte de Beaufort, dans Bibliothèque de l’École des Chartes, t. XL (1879), p. 570-678, et E. Göller, Inventarium instrumentorum Cameræ apostolicæ. Verzeichnis der Schuldurkunden des päpstlichen Kammerarchivs, dans Römische Quartalschrift für christliche Altertums-Kunde und Kirchengeschichte, t. XXIII (1909), p. 62-109).

Cependant la cour d’Avignon ne réserva pas ce genre de faveurs uniquement aux rois de France. L’empereur Charles IV, les rois d’Aragon, de Castille, de Majorque, de Naples, de Hongrie, de Norvège et d’Angleterre jouirent de certaines décimes et de prêts. Malgré cela, il semble que les secours financiers consentis à la royauté française dépassèrent, tant par le nombre que par l’évaluation, ceux dont bénéficièrent les souverains des autres nations.

Non contents d’assurer aux rois de France un concours pécuniaire appréciable, les papes d’Avignon secondèrent encore efficacement leur politique extérieure. Si, par exemple, Philippe V le Long triompha des Flamands, ce fut, selon l’expression pittoresque d’un chroniqueur, « par les armes papales », c’est-à-dire grâce aux sentences d’excommunication et d’interdit prononcées contre les rebelles (P. Lehugeur, Histoire de Philippe V le Long, p. 120-150).

Dans la suite, Benoît XII s’ingénia à empêcher l’alliance des villes flamandes avec l’Angleterre ; il excommunia Guillaume, comte de Hainaut, qui s’était révolté contre son suzerain Philippe VI de Valois et allié au roi d’Angleterre. Quand, sous l’influence de la France, des fiançailles unirent Henri IV, comte de Bar, à Yolande, fille de Robert de Cassel, promise auparavant à Louis de Mâle, le pape craignit qu’un conflit n’éclatât entre les maisons de Flandre et de Bar.

Pour parer au péril, il remit à la reine de France une dispense de mariage et lui laissa la faculté d’en disposer suivant son bon plaisir. Édouard III brigue-t-il la main de Marguerite de Flandre pour son fils Edmond, comte de Cambridge, Urbain V lui refuse la dispense nécessaire pour réaliser l’union désirée et l’accorde, au contraire, à Charles V en faveur de Philippe, duc de Bourgogne (R. Delachenal, Histoire de Charles V, Paris, 1916, t. III, p. 499-510).

L’attitude des papes d’Avignon vis-à-vis de la France, malgré les apparences contraires, n’est aucunement entachée de servilisme. L’aide financière fournie par Jean XXII n’a d’autre but que de rendre réalisable la croisade dont les Capétiens et les Valois sont les capitaines généraux. Quand Benoît XII se rend compte de l’impossibilité du saint voyage outre-mer, sa sympathie se refroidit soudain à l’égard de Philippe VI.

À ce moment il enlève au roi les décimes et « se ressouvient des nombreux griefs de l’Église de France contre l’administration royale ».

Si les Papes d’Avignon secondent de tout leur pouvoir la diplomatie française, c’est que leur intérêt propre le leur conseille. Jean XXII flatte Philippe le Long, Charles le Bel et Philippe de Valois, afin de leur faire accepter sa politique italienne et de s’assurer leur appui contre Louis de Bavière.

Benoît XII avait résolu d’isoler ce prince et de le forcer, par ce moyen, à s’humilier devant son autorité. Philippe VI recherchait l’alliance du Bavarois ; Benoît le lui interdit. Le roi désire intervenir comme médiateur entre l’Écosse et l’Angleterre ; le pape l’en dissuade et l’évince. Philippe prononce la confiscation de la Guyenne ; Benoît l’invite à la révoquer. De 1336 à 1341, le souverain pontife empêche le roi de France de prendre l’offensive, alors qu’Édouard III, privé des secours que lui avaient promis ses alliés, aurait pu être facilement écrasé par son adversaire.

Débarrassés de tout souci du côté de l’Empire, Clément VI, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI reprennent les projets de croisade abandonnés par Benoît XII. Or, le saint voyage outre-mer n’était possible qu’à la suite de la réconciliation des rois de France, chefs éventuels de l’expédition, avec ceux d’Angleterre. Aussi les papes poursuivent-ils avec une obstination inlassable le rétablissement de la paix.

Leurs légats sont sans cesse par voies et par chemins, courent les champs de bataille, négocient des trêves ou des armistices. Les traités que fait signer Innocent VI consacrent en réalité, d’une manière éclatante, le triomphe d’Édouard III et l’affaiblissement de la monarchie française. Ainsi, bien que la France et la Papauté suivent une politique extérieure le plus souvent commune, l’une et l’autre ne cherchent en somme que leurs intérêts particuliers (R. Delachenal, Histoire de Charles V, t. III, p. 498-510 ; E. Déprez, Les préliminaires de la guerre de Cent Ans. La Papauté, la France et l’Angleterre (1328-1342), Paris, 1902 ; M. Prou, Étude sur les relations politiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V (1362-1370), Paris, 1888).

Les papes d’Avignon favorisèrent encore la politique intérieure des rois de France. Jean XXII, par exemple, dissoudra les ligues féodales qui s’étaient formées contre Philippe V le Long, au début de son règne. Il empêchera la reine Clémence, veuve de Louis X Hutin, de se joindre au parti des mécontents. Il ne nommera pas Guillaume de Flavacourt archevêque de Rouen, parce que Charles, comte de la Marche, le lui a recommandé. Charles n’a pas sa faveur, parce qu’il ne possède pas celle de Philippe V.

Mais si le pape agit ainsi, c’est pour écarter tout péril domestique de la personne du roi, devenu chef de la croisade.

D’ailleurs, Jean XXII ne dépasse pas la mesure dans les complaisances qu’il a pour le roi. Il intervient directement dans les affaires du royaume. Il impose, de sa propre autorité, des trêves à des seigneurs, tels que Amanieu d’Albret, Sans-Aner du Pin, Béraud de Mercœur, Hugues de Chalon, Mathe et Bernard d’Armagnac, Marguerite de Foix (A. Coulon, Lettres secrètes et curiales de Jean XXII, Paris, 1906, t. I, n. 32-36, 583-588, 698).

Philippe V exprima son mécontentement au pape et lui contesta le droit de s’immiscer dans les affaires de ses vassaux. Jean XXII ne lui donna pas satisfaction. « À coup sûr, mon fils, écrit-il, si vous réfléchissiez avec quelque attention aux événements que peut réserver l’avenir, vous ne sauriez désapprouver ni trouver préjudiciable, pour vous-même et votre royaume, l’exercice du droit qui appartient au Siège Apostolique d’imposer des trêves » ; Coulon, op. cit., n. 904.

Dans d’autres circonstances, le souverain pontife maintint dans toute sa rigueur l’ancienne théorie de la supériorité de la puissance spirituelle sur la temporelle. Philippe V se plaignit que des clercs pourvus de lettres apostoliques eussent la préférence dans l’obtention de bénéfices dont lui-même avait nanti ses favoris ; Jean XXII répondit (A. Coulon, op. cit., n. 957). Le roi demanda la nomination à des évêchés de clercs qu’il agréait spécialement, le pape s’y refusa (A. Coulon, op. cit., n. 42 et 667). Philippe V insista pour que l’on suspendît la procédure entamée contre un membre de son conseil, l’évêque de Mende Guillaume Durand, accusé d’avoir tenu des propos schismatiques ; Jean XXII passa outre (A. Coulon, op. cit., n. 775). Raoul de Pereaux a-t-il encouru la disgrâce royale, il trouve un protecteur efficace dans la personne du pape (A. Coulon, op. cit., n. 72).

Bien plus, le démembrement de la province ecclésiastique de Toulouse en plusieurs évêchés a lieu sans que le roi de France soit consulté ou pressenti (A. Coulon, op. cit., n. 871, 110, 616, 330, etc.).

Ces quelques exemples, choisis entre beaucoup d’autres, prouvent quelle indépendance Jean XXII affichait à l’égard de Philippe V. Sous les règnes de Charles le Bel, Philippe VI, Jean II et Charles V, lui et ses successeurs s’immisceront dans les affaires du royaume, avec cette différence toutefois que leur voix sera moins écoutée. La juridiction de la cour d’Avignon s’exercera en France sans grandes entraves, souverainement même.

Quelques difficultés surgiront au sujet de l’application du droit de dépouilles. Les héritiers des évêques défunts réclameront près de la justice royale. Dans tous les cas connus, le dernier mot reste au fisc pontifical. L’action des officiers du roi n’a consisté généralement qu’à retarder le règlement de succession contestée. Les collecteurs apostoliques accompliront leur besogne sans rencontrer de sérieux obstacles.

Rien ne démontre mieux combien les Papes d’Avignon étaient vraiment indépendants des rois de France que l’accomplissement d’un dessein longtemps mûri par Urbain V : le retour du Saint-Siège à Rome. Cette résolution consterna la cour de Paris, quand elle y fut connue en septembre 1366. Charles V tenta un suprême effort. Il envoya en Avignon une ambassade solennelle.

Ancel Choquart, au cours d’une audience, exposa longuement au souverain pontife les raisons qui condamnaient le départ pour Rome. Son maître argument resta sans effet.

Il disait : « Ne devez-vous pas, très Saint-Père, songer avant tout à apaiser les conflits qui menacent d’éclater de toutes parts, et rendre la paix à ce peuple au milieu duquel vous avez vécu, afin de ne pas ressembler au mercenaire qui, voyant venir le loup, s’enfuit parce qu’il n’a cure des brebis confiées à sa garde ? » Il avertissait encore le souverain pontife des dangers qui le menaceraient en Italie.

S’inspirant de la légende suivant laquelle saint Pierre demanda au Christ : « Seigneur, où allez-vous ? », il posait la même question au pape et lui faisait répondre : « Je vais à Rome. » À quoi il répliquait : « Pour y être de nouveau crucifié. » Les cardinaux joignirent leurs instances à celles des ambassadeurs de Charles V. Rien ne fléchit la résolution d’Urbain V. Grégoire XI, son successeur, montra la même obstination, quelques années plus tard.

Malgré les supplications de la cour, les reproches de ses parents et les remontrances du Sacré-Collège, il s’embarqua à Marseille, le 13 septembre 1376, et fit voile vers l’Italie. Mais, remarquons-le, ni Urbain V, ni Grégoire XI n’eussent réussi à quitter le Comtat-Venaissin, si leurs prédécesseurs n’avaient pas travaillé sans relâche à la pacification de la Péninsule. En poursuivant cette noble entreprise, les Papes d’Avignon ont montré une réelle indépendance vis-à-vis des Valois.

Bibliographie de la deuxième section

Bibliographie.Bulletin critiqueeLa captivité de Babylone à Avignon (1314-1378)L’Université catholiqueLes Papes d’AvignonLes ÉtudesLes Papes d’AvignonPapsttum und KirchenreformDie Päpste des vierzehnten Jahrhunderts waren keineswegs machtlose Kreaturen des französischen HofesJean XXII et Philippe le LongJournal des Savants
Jacques II d’Aragon, le Saint-Siège et la FranceLes origines de la province ecclésiastique de ToulouseDie Rückkehr der Päpste Urban V und Gregor XI von Avignon nach RomLa politique pontificale et le retour du Saint-Siège à Rome en 1376Le royaume d’Arles et de VienneClemenza von Ungarn, Königin von FrankreichIntroduction aux Lettres closes, patentes et curiales de Benoît XII

III. Le népotisme à la cour d’Avignon

Le népotisme des Papes d’Avignon est un fait avéré. Il exista à un degré extrême en Clément V. Il valut au pape le blâme universel des chroniqueurs contemporains. Porte-voix, sans doute, de l’opinion publique, le cardinal Napoléon Orsini l’accusera d’avoir livré les biens de l’Église au pillage (S. Baluze, Vitæ Paparum Avenionensium, ancienne édition, t. II, col. 291). Agostino Trionfo, un des plus chauds défenseurs de la papauté sous le pontificat de Jean XXII, a laissé un mot cruel : « Parmi tous les autres souverains pontifes, qui parurent charnels et aimèrent leur chair et leur sang à cette époque, celui-ci [Clément V] sembla le plus attaché à sa chair » ;
H. Finke, Aus den Tagen Bonifaz’ VIII, Münster, 1902, p. 93.

Clément, en effet, valétudinaire, trop débonnaire, ne sut pas résister aux sollicitations intéressées des siens. Dès le mois de juillet 1305, commence une généreuse distribution de bénéfices ou d’honneurs ecclésiastiques à ses neveux, à ses alliés, à ses parents et à ses compatriotes. Cinq membres de sa famille, Arnaud de Cantaloup, Arnaud de Pélagrue, Raymond de Farges, Raymond de Got, Bernard de Garves reçurent la pourpre cardinalice.

Ni les uns ni les autres ne se signalèrent par des exploits soit avant, soit après leur promotion. Les évêchés les plus riches de France, tels que ceux de Rouen et de Toulouse, sont donnés à Bernard de Farges et à Gailhard de Pressac.

Les laïcs n’ont pas moins de part aux bonnes grâces du pape. Ils sont pourvus de rectorats ou de charges importantes dans les États de l’Église et se contentent généralement de toucher les émoluments des fonctions qu’ils n’exercent pas par eux-mêmes. Le frère aîné du pape reçoit le duché de Spolète.

Ses neveux ou ses parents gouvernent la Campanie, la marche d’Ancône, Massa Trabaria, Città di Castello, Urbino, Bénévent, le Comtat Venaissin, Ferrare, le Patrimoine de Saint-Pierre, Todi, Narni, Rieti, les Maremmes, par l’intermédiaire de vicaires qui pressurent ou spolient les populations.

Clément V ne se contenta pas d’enrichir ses proches aux dépens de l’Église ;
contrairement aux prescriptions de Boniface VIII, il sollicita pour eux les faveurs des rois. Philippe le Bel gratifia son frère Arnaud Garcias de Got de la vicomté d’Auvillars et de Lomagne, et son neveu Bertrand de Got de la seigneurie de Duras. Bertrand de Got reçut encore d’Édouard II le château et la ville de Blanquefort, et de Robert roi de Naples les châteaux et seigneuries de Pertuis, Meyrargues, Pena Savordona… Enfin, Clément V légua par testament à ses parents, amis ou familiers, plus d’un tiers du trésor pontifical (F. Ehrle, Der Nachlass Clemens V und der in Betreff desselben von Johann XXII geführte Prozess, dans Archiv für Literatur- und Kirchengeschichte, t. V (1889), p. 139).

Jean XXII porta, lui aussi, à l’extrême l’affection familiale et l’estime de ses compatriotes. Il prodigua les biens temporels à ses frères et à ses sœurs, à ses neveux et à ses nièces, à ses proches, à tous ceux qui de près ou de loin se rattachaient aux Duèse. Pierre Duèse, son propre frère, reçut jusqu’à 60.000 florins d’or pour l’achat de terres dont l’une l’institua vicomte de Caraman. Les Quercynois remplirent tous les emplois et dignités de l’Église. Ceux-ci sont revêtus de la pourpre cardinalice, ceux-là chargés de l’administration matérielle de la cour ou de la maison pontificale ;
les uns sont légats ou nonces, les autres panetiers, échansons, scribes ou chambriers (E. Albe, Autour de Jean XXII. Les familles du Quercy, Rome, 1903-1906, et Maison d’Hébrard et maisons apparentées ou alliées, Cahors, 1905).

Cependant le népotisme de Jean XXII diffère essentiellement de celui de Clément V. On peut alléguer des circonstances atténuantes en sa faveur. Les complots du début de son règne, révélés au cours du procès instruit contre l’évêque de Cahors, Hugues Géraud, avaient excité en Jean XXII le désir légitime de s’entourer d’amis sûrs et de cœurs dévoués. Deux maîtres de l’hôtel pontifical n’avaient-ils pas accepté de mêler aux breuvages et mets présentés au pape des poisons lents, comme l’arsenic ! (E. Albe, Hugues Géraud, évêque de Cahors. L’affaire des poisons et des envoûtements en 1317, Cahors, 1904).

En second lieu, Jean XXII plaça sur les sièges épiscopaux de la Péninsule des gens sur qui compter, afin d’assurer le triomphe de sa politique italienne. Hors d’Italie, il composa l’épiscopat de ses créatures, afin de centraliser fortement le pouvoir entre ses mains. Enfin, Jean XXII accorda ses faveurs à bon escient. Un Bertrand du Pouget, un Gaucelme de Jean, un Bertrand de Montfavès, un Gasbert de Laval, un Aimeric de Châlus, pour ne citer que quelques noms illustres, rendirent à l’Église des services éminents ;
E. Albe, Autour de Jean XXII, op. cit., et Le cardinal Bertrand de Montfavès de Castelnau-Montratier, Cahors, 1904.

Le népotisme n’eut aucune prise sur Benoît XII. Gilles de Viterbe lui a prêté un propos qui, s’il n’est pas authentique, dépeint à merveille son rigorisme : « Le pape, aurait-il dit, doit ressembler à Melchisédech qui n’avait ni père, ni mère, ni généalogie » ;
Pagi, Breviarium historico-chronologico-criticum, t. IV, p. 117. De fait, aucun de ses proches ne fut gratifié de la pourpre cardinalice. Guillaume Fournier, son neveu, est averti par un curieux billet du cardinal Bernard d’Albi que sa venue en Avignon ne lui vaudra pas les bonnes grâces de son oncle :

« Sachez, lui écrit-il, qu’en notre seigneur la nature ne parle aucunement. »

Quoique le mariage de sa nièce Faiaga avec le fils d’Arnaud, sire de Villiers, ait été contracté en Avignon, Benoît XII se refusa à ce qu’il y fût célébré avec pompe ;
J. M. Vidal, Lettres communes de Benoît XII, n. 7601.

L’avènement de Clément VI marqua un retour aux procédés de Jean XXII. Au lieu des Quercynois, ce furent les Limousins qui possédèrent les biens d’Église. Leur influence devint tellement prépondérante qu’ils firent élire papes deux des leurs, Innocent VI et Grégoire XI. À l’exemple de Jean XXII, Clément VI eut des complaisances pour les siens. Grâce à lui, son neveu Guillaume Roger de Beaufort acquit la vicomté de Turenne, reçut des cadeaux importants des rois de France et arrondit ses domaines. Les autres membres de sa famille ne furent pas moins gâtés (S. Baluze, Vitæ Paparum Avenionensium, t. II, col. 671-673, 678, 777, 742 et E. Albe, Titres et documents concernant le Limousin et le Quercy, du temps des Papes d’Avignon, Brive, 1906).

Sous Grégoire XI, la famille de Beaufort reçut encore des faveurs importantes. Le pape combla de cadeaux sa sœur Alice (G. Mollat, Études et documents sur l’histoire de Bretagne, p. 171). Le 28 mars 1371, il reconnut son beau-frère, Aymar VI de Poitiers, comte de Valentinois et de Diois, comme son vassal, moyennant un don de 30.000 florins (J. Chevalier, Mémoires pour l’histoire des comtes de Valentinois et de Diois, Paris, 1897, t. I).

Urbain V, tout dévot qu’il fût, ne négligea pas non plus les intérêts de ses compatriotes ou ceux de ses proches. Son pays natal fut « comme inondé de faveurs et de bienfaits ». À son instigation, les rois de France affranchirent de tailles bon nombre de fiefs de la famille Grimoard et déchargèrent d’impôts ses tenanciers. Anglic Grimoard, son frère, devint évêque d’Avignon et fut chargé de hautes missions en Italie ;
M. Chaillan, Le bienheureux Urbain V, Paris, 1911, p. 107-118.

Mais, de même qu’au temps de Jean XXII, les prélats pourvus de sièges épiscopaux par Clément VI, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI, ne déméritèrent pas en général. Les biographies succinctes que Baluze a données d’eux montrent que beaucoup furent des hommes remarquables ;
Baluze, Vitæ Paparum Avenionensium, anc. éd., t. I, voir les notes qui terminent le tome.

Le népotisme, qui choque tant les modernes, n’étonnait guère les gens du Moyen Âge. Avant le XIVe siècle, il existait dans l’Église. Il atteignit son point culminant à l’époque de la Renaissance. C’est que, dans le pape, il y a un double personnage : le roi et le chef de l’Église. En tant que roi, le souverain pontife apanage ou comble de faveurs les membres de sa famille, comme le font les autres monarques du monde chrétien.

En tant que maître de l’Église, il tient à se créer des clients fidèles — on peut dire des vassaux —, en octroyant avec largesse les biens et les honneurs ecclésiastiques à ses favoris. Ainsi, en face des rois qui en Occident resserrent les liens de dépendance existant entre eux et leurs sujets, les souverains pontifes placent une Église fortement constituée et docile à leurs ordres.

Si le Saint-Siège pourvoit de gras et d’abondants bénéfices les cardinaux et les officiers de la cour pontificale, c’est pour servir des appointements à son personnel, sans bourse délier. En cela, il imitait l’exemple des rois qui faisaient à leurs courtisans des dons en argent ou en nature et en terres, provenant généralement de confiscations (J. Viard, Documents parisiens du règne de Philippe VI de Valois, Paris, 1899, t. I, p. VIII-IX ;
Rymer, Foedera, conventiones, litteræ et cujuscumque generis acta publica inter reges Angliæ et alios quosvis imperatores, reges, pontifices, principes vel communitates, La Haye, 1739-1740, les trois premiers tomes ;
J. F. Böhmer, Regesta Imperii, t. VI et VII et les adjonctions de Huber ;
J. Schwalm, Constitutiones et acta publica imperatorum et regum, t. IV, V, VI et VIII dans la collection des Monumenta Germaniæ Historica. Legum, section IV, Hanovre, 1906-1914).

Cette conception singulière amenait des conséquences fâcheuses. Plus la fonction, remplie à la cour, était importante, plus elle nécessitait de revenus et par suite de bénéfices. À une époque où les finances pontificales étaient fort peu prospères, le Saint-Siège se voyait acculé à cet expédient.

Enfin, au XIVe siècle, il n’y avait point distinction entre trésor d’État et caisse privée. Le pape disposait des revenus de l’Église, comme si ceux-ci étaient sa propriété personnelle. Ajoutons d’ailleurs que les libéralités familiales constituent une très petite part des dépenses pontificales. Sous Jean XXII, elles ne représentent que 3,93 % de ces mêmes dépenses (K. H. Schäfer, Die Ausgaben der apostolischen Kammer unter Johann XXII, Paderborn, 1911, p. 361).

Bibliographie de la troisième section

Bibliographie. — L. Schmitz, Die Kardinäle und die Nepoten der Päpste des 14. Jahrhunderts, dans Das Freie Wort, 1908, t. VIII, p. 542-548, 575-582.

IV. Le luxe à la cour d’Avignon

La situation politique des papes n’avait pas cessé de grandir depuis le pontificat de Clément II, vers le milieu du XIe siècle. Leur prééminence s’était accentuée au cours des luttes du Sacerdoce et de l’Empire. Le souverain pontife, dans l’estime de la chrétienté aux XIIe et XIIIe siècles, n’avait d’égal ni dans les rois, ni dans les empereurs. Il les surpassait tous.

Avec le progrès de la richesse générale, il était devenu, au XIIIe et surtout au XIVe siècle, le centre d’une société fastueuse. Les papes d’Avignon vécurent en princes et soutinrent magnifiquement leur personnage. Leur cour brilla par un déploiement de luxe extraordinaire dont E. Müntz a donné naguère quelque idée ;
L’argent et le luxe à la cour pontificale, dans Revue des questions historiques, t. LXI (1899), p. 5-44, 378-406. Elle fut, sous Clément VI, le rendez-vous des plus beaux esprits de l’époque.

On y rencontrait des peintres italiens ou allemands, des sculpteurs et des architectes français, des poètes, des lettrés, des physiciens, des astronomes, des médecins. On y donnait des bals, des tournois, des fêtes, des repas de noce. Un Italien, témoin oculaire, nous a laissé le récit d’une réception grandiose qu’offrit, en 1343, à Clément VI, le cardinal Annibal de Ceccano ;
E. Casanova, Visita di un papa avignonese, dans Archivio storico della Società Romana di storia patria, t. XXII (1899), p. 371-381.

À l’égal du pape, les cardinaux menaient une existence fastueuse. En 1316, Arnaud d’Aux a besoin de 31 maisons ou parties d’habitations pour loger tous ses gens ;
en 1321, Bernard de Garves en loue 51. Pierre de Banhac installe ses chevaux dans dix écuries, dont cinq peuvent contenir 89 animaux. Enfin, à sa mort, Hugues Roger, fils d’un petit hobereau limousin, laisse 176.000 florins d’or, c’est-à-dire près de deux millions de notre monnaie.

Aussi la richesse des cardinaux provoque la verve de Pétrarque.

« À la place des apôtres qui allaient nu pieds, écrit-il, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d’or, rongeant l’or et bientôt chaussés d’or, si Dieu ne réprime leur luxe insolent. On les prendrait pour des rois de Perse ou des Parthes qu’il faut adorer, et qu’on n’oserait aborder les mains vides » ;
de Sade, Mémoires pour la vie de François Pétrarque, tirés de ses œuvres et des auteurs contemporains, avec des notes ou des dissertations et des pièces justificatives, Amsterdam, 1764-1767, t. II, p. 95.

Ainsi, au XIVe siècle, un fait nouveau se produit. La papauté s’applique à tirer désormais des ressources prodigieuses amoncelées tout ce que celles-ci comportent d’éclat mondain et de jouissances humaines. Elle imite en cela les puissances temporelles qui, à la même époque, deviennent plus fastueuses. La cour pontificale subit les mêmes transformations que celle de France ou celle d’Aragon ;
J. Viard, L’hôtel de Philippe VI de Valois, dans Bibliothèque de l’École des Chartes, t. LV (1894), p. 465-487, 598-626, et La cour (curia) au commencement du XIVe siècle, ibidem, t. LXXVII (1916), p. 71-87 ;
K. Schwarz, Aragonische Hofordnungen im XIII. und XIV. Jahrhundert, Berlin, 1914.

Le culte des arts, inauguré par Boniface VIII, ne fait que grandir. Mais il n’est, remarquons-le, qu’une forme contemporaine du faste dont se pare la Papauté.

Somme toute, les temps des papes d’Avignon marquent une transformation profonde. La Papauté avait perdu son prestige moral, lors des démêlés entre Philippe le Bel et Boniface VIII. Elle le reconquit à partir de 1316, en se créant une forte puissance temporelle. C’est pourquoi elle arrondit constamment ses domaines en terres d’Empire et voulut subjuguer les populations italiennes qui ne reconnaissaient plus son autorité.

Le pape s’affirma roi, et comme tel il s’entoura d’une cour magnifique où les cardinaux tinrent le rang de princes du sang. Rien donc d’étonnant à ce que le luxe régna en Avignon.

Au XIVe siècle, une puissance, même d’ordre essentiellement spirituel, ne pouvait dominer le monde qu’à la condition d’asseoir ses moyens d’action sur la propriété territoriale, la fortune mobilière, et surtout l’apparat qui, aux yeux des simples, a toujours été considéré comme le signe caractéristique de la richesse et de l’autorité.

Sans doute, à rendre l’Église riche et puissante, on risquait d’y introduire l’esprit du monde et le désir du lucre. L’intérêt des âmes ne serait-il pas négligé ? De fait, l’exemple donné par le pape devint contagieux. Jean le Bel, simple chanoine de Liège, ne se rendait-il pas à la messe, chaque jour de la semaine, avec une escorte d’honneur composée de seize à vingt personnes ! Miroir des nobles de la Hasbaye, par Jacques de Hemricourt, éd. de Salbray, p. 158.

Les clercs se revêtent d’habits somptueux, faits d’étoffes à dessins quadrillés comme les cases d’un échiquier. Ils se chaussent de souliers à la poulaine, fort à la mode. Ils portent les cheveux longs, contrairement aux usages ecclésiastiques. Sauf exception, les évêques, comme le remarque un cistercien, Jacques de Thérines, « s’occupent principalement d’accroître leurs revenus temporels et leur puissance » ;
Histoire littéraire de la France, t. XXXIV, p. 206.

Ils pratiquent beaucoup le luxe et l’ostentation. Les conciles provinciaux s’efforcent vainement de réduire le train de leurs maisons. Ils leur interdisent sans succès d’avoir des bateleurs, des chiens et des faucons ;
Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, t. VI, 1915, p. 956 et Histoire littéraire de la France, t. XXXIV, p. 192 et 198. Ces mœurs cléricales, certes blâmables, ne sont pas spéciales à l’époque des papes d’Avignon. Elles existaient auparavant.

Au XIVe siècle, elles ne firent que se développer, parce que le luxe régnait dans toutes les classes sociales.

Toutefois, il convient de ne pas exagérer. Si un grand nombre de clercs vécurent en riches personnages, le XIVe siècle fut fertile en chrétiens qui pratiquèrent les vertus héroïques. Citons parmi les plus marquants Giovanni Colombini, Giovanni Tolomei, Pierre Ferdinand Pécha, sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne, sainte Angèle de Foligno, etc. Ces pieuses gens ne furent pas des isolés.

Leurs disciples formèrent des congrégations, telles celles des Olivétains, des Jésuates, des Hiéronymites. Enfin, la mystique chrétienne, qui prêchait le renoncement aux choses de la terre et l’attachement entier à Dieu, compta, au XIVe siècle, ses plus illustres représentants : maître Eckart, Jean Tauler, Henri Suso, Jean Ruysbroek, Jean Gerson et surtout Thomas a Kempis, l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ, etc.

Bibliographie de la quatrième section

Bibliographie.
J. Guiraud, L’Église romaine et les origines de la Renaissance , Paris, 1911.
F. Digonnet, Le Palais des Papes d’Avignon , Avignon, 1907.
F. Ehrle, Historia bibliothecæ romanorum pontificum tum Bonifatianae tum Avenionensis , Rome, 1890.
Ch. Dejob, La foi religieuse en Italie au XIV e siècle , Paris, 1906.
Pfleger, Ludolf von Sachsen über die kirchlichen Zustände des 14. Jahrhunderts , dans Historisches Jahrbuch , t. XXIX (1908), p. 96-98.
H. v. Sauerland, Kirchliche Zustände im Rheinland während des 14. Jahrhunderts , dans Westdeutsche Zeitschrift , t. XXVII (1908), p. 304-365.
P. Norbert, Saint Jean Discalceat, frère mineur (1279-1349), sa vie, son époque, son ordre en Bretagne , Saint-Brieuc, 1911.
A. Wautier d’Aygalliers, Vie de Ruysbroeck l’admirable (1293-1381) , Cahors, 1909.
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H. Denifle, La vie spirituelle d’après les mystiques allemands du XIV e siècle , Paris, s. d.
W. Preger, Beiträge zur Geschichte der religiösen Bewegung in den Niederlanden in der zweiten Hälfte des 14. Jahrhunderts , Munich, 1894.
K. H. Schäfer, Zur Kritik mittelalterlicher kirchlicher Zustände , dans Römische Quartalschrift , 2 e partie, t. XXIII (1909), p. 35-64.
H. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV e siècle , Paris, 1900.
E. Schelenz, Studien zur Geschichte des Kardinalats im XIII. und XIV. Jahrhundert , Marburg, 1913.
R. André-Michel, Mélanges d’archéologie et d’histoire. Avignon, Valréas , 1920.
P. Pansier, La livrée de Thury à Avignon aux XIV e et XV e siècles et La livrée de Poitiers à Avignon du XIV e au XVIII e siècle , dans Annales d’Avignon et du Comtat Venaissin , t. III (1914-1915), p. 125 et 233.

V. Les mœurs à la cour d’Avignon

a) La personne des papes

Parmi les papes d’Avignon, trois ont été spécialement accusés de libertinage : ce sont Clément V, Benoît XII et Clément VI.

Du premier, Giovanni Villani a tracé, dans ses Istorie fiorentine, un portrait peu flatté. D’après lui, Clément V fut luxurieux, si bien qu’on disait ouvertement qu’il avait pour amie la comtesse de Périgord, très belle dame, fille du comte de Foix ;
lib. IX, cap. LVIII, dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XIII, col. 471. Le chroniqueur Pépin, interprétant un passage des Gestis Italicorum d’Albertino Mussato, signale aussi les bruits fâcheux qui coururent relativement à la conduite du pape.

Mais il n’y ajoute pas foi. Il en donne pour explication que le Saint-Père vécut retiré du monde, — raros conventus cum confratribus habens, locis abditis abstractus et solitarius mansit, ex quo fama contra ejus pudicitiam laborant ;
Muratori, op. cit., t. IX, col. 702, et t. X, col. 606. S’il exagère en prétendant que Clément consulta rarement les cardinaux, il dit vrai quand il fait allusion à la vie solitaire que mena le pontife.

En effet, pendant tout son règne, le pape souffrit cruellement d’une maladie que l’on croit avoir été un cancer des intestins ou de l’estomac. Sous l’empire du mal, il devenait taciturne et vivait en reclus durant des mois entiers. Lors de la crise qui dura depuis août jusqu’à la fin de décembre 1306, il n’admit personne près de lui, sinon quatre de ses parents. Les cardinaux ne réussirent à l’approcher qu’à l’Épiphanie de 1307 ;
H. Finke, Papsttum und Untergang des Templerordens, t. II, passim.

Pour peu que la comtesse de Périgord, Brunissende, ait fréquenté la cour pontificale — elle était apparentée à la famille de Got —, la malignité publique travailla contre la mémoire du pape. Toutefois, les ambassadeurs du roi d’Aragon, si loquaces d’ordinaire, ne mentionnent dans aucune de leurs dépêches la présence de Brunissende à la curie. Si cette belle dame avait dominé Clément V, ils n’eussent sans doute pas manqué de recourir à ses bons offices, dans l’intérêt de leur maître.

Il n’y a donc pas de cas à faire des racontars rapportés par Giovanni Villani. Ce chroniqueur a enregistré, avec complaisance, les on dit qui circulaient de son temps, dans le dessein d’intéresser ses lecteurs. Il en a consigné d’invraisemblables dans ses Istorie fiorentine. Ainsi, d’après lui, Clément V, incertain du sort réservé par l’Éternel à un de ses neveux mort cardinal, consulta un nécromancien.

Celui-ci députa aux enfers un de ses chapelains qui vit le défunt logé dans un palais, mais couché sur un lit de feu. En face du palais, le pèlerin d’outre-tombe vit construire un autre palais. Les démons lui apprirent que cette demeure était destinée à Clément V lui-même ;
Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XIII, col. 471, Istorie fiorentine, lib. IX, cap. LVIII. On sait encore avec certitude que le récit de l’élection de Clément V tracé par Villani est fabuleux (Istorie fiorentine, lib. VIII, cap. LXXX).

Rabanis a naguère démontré comment il était contredit par les faits ;
Clément V et Philippe le Bel. Lettre à M. Daremberg sur l’entrevue de Philippe-le-Bel et de Bertrand de Got à Saint-Jean-d’Angély, Paris, 1858. Le même érudit a donné de nombreuses preuves de la façon dont la légende s’empara rapidement de Clément V ;
op. cit., p. 80-85. Elle lui fut généralement défavorable. Notons cependant une exception propre à étonner.

On sait comment le chroniqueur Ferreto Ferreti, de Vicence, d’humeur satirique, s’est plu à enregistrer les bruits déshonorants pour les personnages de marque. À propos du procès des Templiers, il dit de Clément V :

« On ne pensera pas qu’un pasteur si modéré, si agréable à Dieu, ait commis une injustice, sous l’empire de la haine ou sur les instances d’autrui, car personne, vraiment intègre, ne contestera qu’il ait agi en tout, bien et sagement » ;
Historia rerum in Italia gestarum ab anno 1250 usque ad annum 1318, dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. IX, col. 1018 et U. Balzani, Le cronache italiane nel Medio Evo, Milan, 1907, p. 271-272.

Pétrarque nous présente un Benoît XII tourné en dérision par une cour licencieuse et accueilli par des railleries dans son propre entourage. D’après lui, ce fut un ivrogne, sans cesse « plein de vin, appesanti par l’âge, accablé par le sommeil » ;
Epistolæ sine titulo, I, et de Sade, Mémoires pour la vie de François Pétrarque, Amsterdam, 1767, t. II, p. 89-41, et note XV. D’après un autre contemporain, « tous les gens de la cour » tenaient le pape pour « le plus grand buveur de vin » ;
d’où le proverbe « Buvons pontificalement » ;
Baluze-Mollat, Vitæ paparum Avenionensium, t. I, p. 286.

Jean de Winterthur (Chronicon, dans Archiv für schweizerische Geschichte, t. XI (1856), p. 111), Galvano della Fiamma (Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XII, col. 1009), Pierre de Herenthals (Baluze-Mollat, op. cit., t. I, p. 234) ont tous traité Benoît de buveur émérite. Mais Pétrarque et les chroniqueurs qui l’ont vilipendé ne méritent pas créance.

L’amant de Laure l’a détracté apparemment parce que, en construisant le palais des Doms, Benoît sembla avoir voulu fixer la Papauté en Avignon. Quant aux chroniqueurs contemporains, ils ont trop complaisamment servi soit la rancune des partisans de Louis de Bavière, soit celle de moines ou de parasites de la cour pontificale, auxquels les réformes du pape avaient arraché des cris de colère. Benoît a partagé le sort de tout réformateur austère : il fut peu aimé ;
il a été décrié, haï, calomnié. Qu’il ait aimé le vin, nous ne savons. Une chose est certaine : par ses réformes et ses actes, Benoît XII a prouvé qu’il avait au cœur le sentiment de la justice et un désir sincère de corriger les abus. Son caractère énergique, tenace, dur même, lui valut bien des inimitiés. Peut-être son teint coloré accrédita-t-il les propos désobligeants de ses ennemis ? En tout cas, en l’accusant d’ébriété, Pétrarque se contredit quelque peu.

Ne dit-il pas que les abstinences de Benoît XII égayaient les gens de la cour ? Épîtres sine titulo, I.

Au XVe siècle, un commentateur de Pétrarque, Girolamo Squarzafichi, accusa le pape de lubricité. D’après lui, Benoît XII s’éprit de Selvaggia, sœur de Pétrarque, et pria celui-ci de lui livrer l’objet de sa passion. Ayant éprouvé un refus, le pontife pressentit le frère de Pétrarque, Gérard, qui lui livra Selvaggia. Pétrarque, outré, partit pour l’Italie. Selvaggia se maria bientôt avec quelque inconnu.

Quant à Gérard, pris de remords, il s’en fut pleurer son crime à la chartreuse de Montrieux (Var) ;
de Sade, op. cit., t. II, p. 67.

Balæus (Centuria 4, appendice, chap. 92), Simon Goulart (Catalogus testium veritatis qui ante nostram aetatem reclamaverunt, Genève, 1609, p. 1820), Du Plessis Mornay (Le mystère d’iniquité, c’est-à-dire l’histoire de la papauté, par quelz progrès elle est montée à ce comble, etc., Saumur, 1611), ont accepté l’anecdote comme telle. Ils l’enjolivèrent même et représentèrent le pape entouré de courtisanes.

Avant tout, remarquons que ces écrivains ne jouissent d’aucune autorité et que, somme toute, leurs dires reposent uniquement sur le passage analysé de Squarzafichi. Or, celui-ci se trompe étrangement. Pétrarque eut peut-être une sœur naturelle, du nom de Selvaggia, mais il n’a jamais fait allusion à son inconduite. D’autre part, on connaît, par Pétrarque lui-même, les motifs qui poussèrent son frère à se faire chartreux.

La mort de sa maîtresse plongea Gérard dans le désespoir et le détermina à se cloîtrer ;
H. Cochin, Le frère de Pétrarque, Paris, 1903, p. 32.

Les chroniqueurs n’ont pas épargné non plus Clément VI. Mathias de Neuenburg a prétendu qu’il était « passionné pour les femmes » ;
J. F. Böhmer, Fontes rerum Germanicarum, t. IV, p. 227. « Des femmes, raconte Mathieu Villani, pendant qu’il était archevêque, il ne se garda pas, mais il outrepassa la manière de vivre des jeunes barons séculiers ;
pendant son pontificat, il ne sut pas s’en passer, et il ne s’en cacha pas.

Dans ses appartements circulaient les grandes dames, de même que les prélats, et parmi elles une comtesse de Turenne eut tellement sa faveur qu’une grande partie des grâces s’obtenait par son entremise. Était-il malade, les dames le servaient et gouvernaient les autres séculiers en tant que ses parentes » ;
Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XIV, col. 186-187. Thomas Burton, vers 1400, rapporte les reproches que Clément fut censé avoir reçu de son confesseur.

Avec cynisme, le pape aurait répondu : « Quand nous étions jeune, nous en [des plaisirs charnels] usions ;
à présent, ce que nous faisons, nous le faisons sur le conseil des médecins. » Pour mettre fin aux murmures de sa cour, il aurait encore osé lire « un libel noir sur lequel étaient consignés les noms de divers pontifes qui furent lubriques et incontinents, et il démontra par les faits dûment enregistrés que ceux-là même régirent mieux l’Église et accomplirent beaucoup plus de bien que les pontifes chastes » ;
Chronicon monasterii de Melsa, éd. Bond, Londres, 1867, t. III, p. 89.

Sainte Brigitte fait appeler par le Christ Clément amator carnis ;
Revelationes, éd. Rome, 1628, lib. VI, p. 63. Enfin, d’après le Chronicon Estense, le pape « vécut dans la luxure » ;
Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XV, col. 443.

De tous ces propos malveillants que convient-il de retenir ? D’abord, écartons comme empreints de partialité les témoignages de Mathias de Neuenburg, de Thomas Burton, de sainte Brigitte et des auteurs du Chronicon Estense. Tous sont plus ou moins victimes de leurs préjugés. Mathias de Neuenburg calomnie Clément VI, parce qu’il ne lui pardonne pas d’avoir concouru à perdre Louis de Bavière ;
voir J. F. Böhmer, op. cit., p. 227-230, 231-234. Thomas Burton écrit trop tardivement pour mériter créance.

Son animosité contre la cour pontificale paraît à tout instant dans sa chronique. Sainte Brigitte est victime de ses illusions franciscaines. L’amour de la pauvreté la pousse à blâmer le luxe qui règne à la cour d’Avignon et les fêtes qui s’y donnent. En tout cas, elle ne parle pas en témoin oculaire. Le Chronicon Estense a été rédigé loin d’Avignon, en Italie.

Mathieu Villani n’a pas non plus vécu en Avignon. Comme Jean, son frère, il aimait recueillir tous les racontars qui se colportaient de-ci, de-là. Il n’en garantit pas l’authenticité. Il se contente de narrer, afin d’intéresser son lecteur. Certes, la cour de Clément VI fut une des plus brillantes de l’Europe, au XIVe siècle. C’était le rendez-vous d’une nombreuse noblesse, égayée par des fêtes, des bals ou des tournois.

Les dames la fréquentaient. Elles figuraient, dans les livres de comptes de la Chambre apostolique, sous le nom de « dames de la famille du pape ». Elles furent, peut-être, plus nombreuses sous le pontificat de Clément VI, parce que le pape avait beaucoup de belles-sœurs, nièces, cousines ou alliées. On sait aussi que Cécile, comtesse d’Urgel, puis vicomtesse de Turenne à partir de 1346, jouit d’un grand crédit près de Clément.

Elle acquit de grands biens sous son pontificat, surtout en vendant la vicomté de Turenne à Guillaume Roger de Beaufort, neveu du pontife. D’humeur impérieuse, elle dut s’attirer la haine des courtisans. Tout cela accrédita les bruits malveillants qui circulaient contre la vertu du Saint-Père.

Mais, n’oublions pas qu’un prélat retors, astucieux, dénué de scrupules, gouvernait Milan et cherchait à accaparer la prépondérance en Italie, aux dépens de la Papauté. La calomnie ne coûtait guère à Giovanni Visconti. C’est lui l’auteur d’un pamphlet répandu parmi les cardinaux en 1350-1351. Sous forme d’une lettre du diable à Clément VI, il adressait au pape les pires reproches ;
Villani dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XIV, col. 134 et Bibliothèque nationale de Paris, ms. latin 604.

Aux dires des chroniqueurs qui colportèrent des bruits fâcheux sur la conduite de Clément VI, on peut opposer ceux d’autres chroniqueurs qui approchèrent de près la cour pontificale. Werner de Haselbeck, qui séjourna plus ou moins longtemps en Avignon et tint une sorte de journal de ce qui s’y passa, n’allègue rien contre le pape ;
Baluze-Mollat, Vitæ paparum Avenionensium, Paris, 1916, t. I, p. 543-550.

Son impartialité ne soulève aucun doute, quoiqu’il soit partisan de l’empereur Charles IV et, par suite, opposé aux amis de Louis de Bavière ;
G. Mollat, Étude critique sur les Vitæ paparum Avenionensium d’Étienne Baluze, Paris, 1917, p. 55-56. Jean La Porte d’Annonay accumule les éloges de manière à composer une sorte de litanies en l’honneur de Clément.

Le pape est : clementiæ speculum, caritatis hospes, misericordiæ pater, pietatis alumnus, liberalitatis minister, justitiæ pugil, æquitatis dilectus, concordiæ sator, et pacis auctor, modestiæ norma, religionis exemplar, amicitiæ fomes, anchora spei, fidei basis, complacentiæ mos, eloquentiæ flos, honor regis et patriæ decus ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 288. L’auteur de la seconde vie de Clément VI, publiée par Baluze, n’a pas moins d’admiration pour la personne du souverain pontife. Puisant à la même source que Jean La Porte, il dira que la mémoire du pape « sera toujours bénie » ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 272.

Pierre de Herenthals note que le luxe et une pompe toute séculière régnaient à la cour d’Avignon. Il le sait par expérience personnelle ou par des tiers ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 298. Sur Clément VI il ne porte pas le moindre jugement défavorable. Il n’exprime même aucun sentiment. Un anonyme, dont la chronique a été reproduite assez fidèlement par un Italien du XVe siècle, loue le pape ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 289.

Son témoignage mérite créance, car il ne craint ni de blâmer sa politique italienne, ni de donner des preuves de son népotisme ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 294 et 296. Un inconnu du XVe siècle, un Français vraisemblablement, reproche aussi à Clément ses trop grandes complaisances pour les siens ;
c’est, suivant lui, la seule faute qu’on ait à lui imputer ;
Baluze-Mollat, op. cit., p. 261.

De tels témoignages suffisent amplement pour étayer un jugement équitable. Ils entraînent la conviction, quand on les compare à ceux des chroniqueurs hostiles à Clément VI. L’impartialité des premiers apparaît clairement, quoique certains exagèrent parfois les louanges, tandis que le parti pris des seconds n’est pas moins évident.

D’ailleurs, ceux-ci ont vécu loin d’Avignon, dans un milieu hostile à la papauté avignonnaise ;
ceux-là, au contraire, possèdent l’avantage d’avoir été pour la plupart des témoins oculaires ou d’avoir été bien renseignés.

Il reste contre Clément VI un témoignage quelque peu embarrassant, celui de Pétrarque. « Je parle, dit-il, de choses vues, et non pas entendues. » Épître sine titulo XIV ;
Opera omnia, éd. Bâle, 1581, p. 728. Il fait tenir au pape les propos les plus lascifs, qui ne laisseraient aucun doute sur ses amours illicites, s’ils avaient été réellement tenus.

À Sémiramis — c’est-à-dire à Cécile, comtesse d’Urgel — Milio (Clément VI) chante : « Je me suis trouvé une douce amie, et il me suffit d’être réchauffé par ses perpétuels baisers » ;
Églogue VI, fastorum. A. I. Bartoli a jadis extrait de nombreux passages des œuvres de Pétrarque, qui constituent un réquisitoire accablant contre la vertu de Clément VI ;
Storia della letteratura italiana, Florence, 1884, t. VII, p. 85-113. Plus récemment, M. Douix écrivait, à l’aide des mêmes passages, un roman historique : Au temps de Pétrarque (Paris, 1906). Il y dépeignait les mœurs relâchées de Clément VI et les vices du camérier.

Si affirmatif que soit Pétrarque, il n’est pas qualifié pour censurer la conduite du pape. Ses accusations doivent être considérées comme injustes et invraisemblables. Son animosité avérée contre les papes d’Avignon fournit à l’historien un motif sérieux de douter de la vérité de ses anecdotes graveleuses. Il haïssait en Clément VI le personnage qui avait su donner un si grand lustre à la Papauté avignonnaise. Sa haine l’aveugla au point de ne plus pouvoir juger sainement les chefs de l’Église.

« Nul ne le croira, a-t-on dit, sauf ceux qu’abuse la haine de la Papauté » ;
R. Delachenal, Histoire de Charles V, Paris, 1916, t. III, p. 494. En tout cas, Clément VI ne dut pas sa fin à une maladie honteuse, suite d’une vie dissolue qu’on l’accuse d’avoir menée. Durant de longues années il souffrit de la gravelle et eut recours à de nombreux médecins. Sa mort fut causée par la rupture d’une tumeur interne. L’hémorragie qui s’ensuivit l’emporta dans la tombe (H. Waquet, Note sur les médecins de Clément VI, dans Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. XXXII (1913), p. 45-47 et E. Déprez, Les funérailles de Clément VI et d’Innocent VI, d’après les comptes de la cour pontificale, ibid., t. XX (1900), p. 235-250).

La conduite de Pétrarque semble, d’ailleurs, incompatible avec les sentiments qu’il exprime au sujet des papes d’Avignon. Comment a-t-il recherché leurs faveurs, s’il les méprisait ? Pourquoi séjourna-t-il à une cour dont les mœurs lui faisaient horreur ? Il eût dû logiquement la fuir.

Pétrarque semble avoir pris plaisir à fournir des armes contre lui-même. De Clément VI qu’il vilipende, il a écrit : Clemens VI egregius nunc dominici gregis pastor, tam potentis, et invictæ memoriæ traditur ut quidquid vel semel legerit oblivisci, etiam si cupiat, non possit... (De rebus memorabilibus, lib. II, cap. 1). Ce langage a de quoi surprendre. Si vraiment Clément VI se livra à l’impudicité, comme le prétend Pétrarque, il n’a pu être « un pasteur d’élite ».

b) Les cardinaux

Si Pétrarque a détracté les papes, il n’a pas mieux traité les cardinaux ;
voir de Sade, op. cit., t. II, p. 95 et Bartoli, luogo citato. C’est apparemment parce qu’il leur reprochait d’user de leur influence pour retenir la papauté sur les bords du Rhône. Il se faisait peut-être en cela l’écho des doléances italiennes. On retrouve les mêmes tendances chez le chroniqueur Mathieu Villani.

D’après celui-ci, Clément VI « remplit l’Église de plusieurs cardinaux ses parents ;
et il en fit de si jeunes et de vie si déshonnête, si dissolue, qu’advinrent des choses de grande abomination » ;
Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XIV, col. 186. Il convient de ne pas croire Villani sur parole. L’Église n’eut pas à rougir du plus jeune cardinal créé par Clément VI, de Pierre Roger de Beaufort, qui reçut la pourpre à l’âge de dix-neuf ans et devint plus tard pape sous le nom de Grégoire XI.

Les contemporains ont loué la pureté de sa vie. Coluccio Salutati, non suspect de partialité, n’a pu que vanter ses qualités morales.

Au vrai, l’opinion italienne était exaspérée par l’absence de la Papauté. La majorité, qui appartenait au parti français, dans le Sacré Collège, l’inquiétait, à juste titre. On réunit dans la même réprobation papes et cardinaux qui semblaient vouloir frustrer, pour toujours, l’Italie des avantages immenses que lui avait jadis valus la présence du Saint-Siège.

Pour juger les cardinaux, il vaut mieux consulter les archives du Vatican que se lier aux affirmations vraisemblablement partiales des Italiens. Les documents authentiques montrent qu’ils ont pour la plupart dignement servi le Christ, durant le XIVe siècle ;
voir F. Duchesne, Histoire de tous les cardinaux françois de naissance..., Paris, 1660-1666.

Certains eurent une attitude parfois choquante, tels Napoléon Orsini, Guy de Boulogne, Talleyrand de Périgord. La politique régla trop leurs manières d’agir, parce qu’elle avait principalement présidé à leur choix. On peut leur reprocher encore leurs vues trop humaines. Quant à leurs mœurs, furent-elles pures ou impures ? Aux assertions de Pétrarque et de Villani, nous n’avons à opposer que des arguments négatifs, suffisamment sérieux pour entraîner la conviction.

c) La cour pontificale

Au sens large, cette appellation convient à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachaient d’une manière quelconque à la personne du pape, fût-ce en qualité de fournisseurs. La majorité étaient des séculiers. En particulier, la domesticité des cardinaux et des autres prélats inférieurs composait un groupe important et remuant. À tous ces gens se mêlait une foule extraordinaire d’étrangers que leurs affaires appelaient en Avignon ou qui y venaient tenter fortune.

Rien d’étonnant à ce que parmi eux se soient glissés des aventuriers de toute nature, des voleurs de profession, des usuriers, des aigrefins, des filles de joie. Nicolas de Clémanges prétend que les Italiens enseignèrent aux Français les mœurs légères et perverses ;
De corrupto Ecclesiæ statu, éd. Jean Corrozet, 1562, cap. XIII, fol. 26 v.

Pour sainte Brigitte, Avignon est « comme un champ rempli d’ivraie qu’il faut d’abord extirper avec un fer aigu, puis purifier avec le feu, et enfin aplanir avec la charrue » ;
Revelationes, lib. IV, cap. 57. « À la curie, dit-elle, règne un orgueil insolent, une cupidité insatiable, une luxure par trop exécrable, le fléau détestable d’une horrible simonie » ;
ibidem, lib. V, cap. 142. Pour Pétrarque, Avignon est « l’impie Babylone, l’enfer des vivants, la sentine des vices, l’égout de la terre.

On n’y trouve ni foi, ni charité, ni religion, ni crainte de Dieu, ni pudeur, rien de vrai, rien de saint... Ce qui m’a rendu le séjour de cette ville si odieux et pire que tout, c’est qu’elle est un égout où toutes les immondices de la terre sont venues se rassembler » ;
de Sade, op. cit., t. I, p. 25-27. D’après Pétrarque encore, il y aurait eu jusqu’à onze maisons publiques, tandis qu’on n’en aurait compté que deux à Rome ;
éd. Bâle, fol. 1184. Le poète ne se contente pas d’invectiver Avignon.

Il peint avec beaucoup de force des scènes de débauches que les convenances empêchent de reproduire ;
voir en particulier les épîtres séniles et sans titre V, VIII, X, XII-XV, XVII-XXIX.

Pétrarque a certainement exagéré. Avignon lui est odieuse, parce qu’elle est devenue le centre de la catholicité. Lui-même a trahi les sentiments de rancune qui l’animaient. « Quelle honte, a-t-il écrit, de la voir devenir tout à coup la capitale du monde, où elle ne devrait tenir que le dernier rang ! » Opera omnia, p. 1081.

Cependant n’exagérons pas nous-même. Dans une ville cosmopolite, comme le fut Avignon au XIVe siècle, il dut régner une certaine inconduite. Les papes ont tout fait pour la combattre. Ils possédaient une police bien organisée et commandée par le maréchal de la cour. Les méfaits commis dans Avignon étaient sévèrement réprimés. Par exemple, en 1327, les opérations des changeurs d’Avignon éveillèrent des soupçons. On saisit leurs poids et leurs balances.

Trente-six changeurs furent condamnés à des amendes pour avoir trompé leurs clients ;
G. Mollat, Les changeurs d’Avignon sous Jean XXII, dans Mémoires de l’Académie de Vaucluse, t. V, 2e série (1906), p. 271-279. Des sergents convaincus de connivence dans l’attentat commis le 13 avril 1340 sur la personne de l’ambassadeur d’Angleterre, Nicolino Fieschi, furent pendus à des potences placées sur l’appui des fenêtres de l’hôtel où logeait la victime.

Le maréchal de la cour n’évita le même châtiment que par le suicide ;
Baluze-Mollat, Vitæ paparum Avenionensium, t. I, p. 205-206. En 1359, Innocent VI ordonna de jeter dans le Rhône certains bandits qui, la nuit, masqués, volaient et mettaient à mal les femmes ;
op. cit., t. I, p. 338.

D’autre part, les papes dotèrent les jeunes filles pauvres pour empêcher la prostitution. Chaque année, par exemple, Jean XXII consacrait jusqu’à mille florins en dots ;
K. H. Schäfer, Die Ausgaben der apostolischen Kammer unter Johann XXII, Paderborn, 1911, p. 682, 693, 706, 718, 729.

Vers 1343, le camérier Gasbert de Laval fonda près de l’église de Notre-Dame des Miracles une maison de refuge pour les filles déchues. L’institution, encouragée par les souverains pontifes, fut comblée de bienfaits par Grégoire XI ;
Dr Pansier, L’Œuvre des repenties à Avignon du XIIIe au XVIIIe siècle, Paris, 1910, p. 21 et sq.

Comme preuve du relâchement des mœurs en Avignon, on a parfois allégué certains statuts de la reine Jeanne, réglant la prostitution dans la ville ;
Astruc, De morbis venereis, 1736, p. 598. Mais ces statuts, souvent reproduits, sont des faux dont on connaît les auteurs. Voici leur histoire :

« M. Astruc, médecin, écrivit à un monsieur d’Avignon pour le prier de lui envoyer (s’il pouvait se les procurer) les statuts faits par la reine Jeanne pour l’établissement d’un B[... maison publique] à Avignon. Ce monsieur étant chez monsieur de Garein, où plusieurs de ses amis se rendaient pour passer la soirée, leur lut la lettre qu’il avait reçue, ce qui fit beaucoup rire ces messieurs. M. de Garein dit : “Il n’y a qu’à lui en faire” ;
on s’amusa à les composer, M. de Garein les arrangea en vieux (sic) idiome provençal, et on les envoya à M. Astruc, qui les fit imprimer dans un ouvrage auquel il travaillait, et le donna comme une pièce authentique. » Tel est le récit de la mystification rapporté par Joseph Gabriel Teste, qui le tenait de son père, ami personnel de M. de Garein. M. Commin, qui participa à la fabrication du faux, conta la même chose à M. Requien ;
P. Yvaren, Une mystification historique. Statuts de la reine Jeanne de Naples, dans Opuscules de médecine, Avignon, 1880, p. 288.

Quand bien même nous ne posséderions pas l’aveu des faussaires, une analyse attentive des prétendus statuts suffirait à prouver qu’ils sont des faux. Tout d’abord, l’acte transcrit dans le manuscrit 2834, folio 64 recto, de la bibliothèque d’Avignon, est dit provenir du recueil des minutes du notaire apostolique Tamarin. Or, ce nom ne figure pas sur la liste des notaires avignonnais parue dans l’Annuaire de Vaucluse, en 1889, page 241 et suivantes.

La date de l’acte, 8 août 1347, ne concorde pas avec l’itinéraire connu de la reine Jeanne. À cette époque, celle-ci ne séjournait pas en Avignon.

Le document est rédigé en provençal. Mais ce provençal n’a rien d’archaïque. Les expressions sont modernes. Elles concordent avec le langage du XVIIIe siècle.

Si l’acte était authentique, il n’aurait pas été, d’ailleurs, rédigé en provençal. Le latin était la langue diplomatique employée par la chancellerie angevine.

L’écriture décèle une main récente, inhabile, ignorante du mode d’abréviations en usage au XIVe siècle.

La miniature, qui orne le parchemin, contient les armes de la reine Jeanne avec la représentation d’un troubadour portant en main un rameau d’olivier. Mais c’est une copie servile d’une gravure illustrant un discours sur les arcs triomphaux d’Aix pour l’arrivée du roi Louis XIII, Aix, 1624, p. 14.

De plus, les tons des couleurs employées par le miniaturiste diffèrent totalement des tons en usage au XIVe siècle. Enfin, à cette époque, les règlements de police n’étaient pas libellés par le souverain, mais par la municipalité ou le viguier d’Avignon, ainsi que le prouve surabondamment le manuscrit même qui contient, en plus des prétendus statuts, ceux de la République avignonnaise. Ainsi tout démontre l’existence du faux.

Bibliographie de la cinquième section

Bibliographie.Le jubilé de François PétrarqueLe CorrespondantHistoire des prétendus statuts de la reine Jeanne et la réglementation de la prostitution à Avignon au Moyen ÂgeTamarin notaire à AvignonL’Intermédiaire des chercheurs et curieuxAnnales ecclesiastici

Blancaflour ;
histoire du temps des papes d’Avignon
Sainte Catherine de Sienne

VI. La fiscalité des Papes d’Avignon

a) Caractères

On appelle de ce nom le système fiscal en vertu duquel le Saint-Siège perçut des impôts sur les bénéfices ecclésiastiques. Certes, quelques-uns d’entre eux existaient aux siècles précédents, mais il faut reconnaître que les Papes d’Avignon grevèrent les clercs d’impôts très lourds, en raison de leur nombre, de leur variété, de leur caractère et de leur mode de recouvrement.

Les évêques et les abbés payaient les services communs à l’occasion de leur nomination directe, de la confirmation de leur élection, de leur consécration, de leur translation à un autre siège ou à une autre abbaye par le souverain pontife. De plus, ils rémunéraient le personnel de la cour et les familiers des cardinaux, de dons ou gratifications connus sous le nom de menus services, sacra, subdiaconum.

Il leur fallait encore acquitter des droits de chancellerie fort élevés ainsi que des droits de quittance, ou encore des redevances dues à l’occasion de leurs visites ad limina et des droits de pallium. À partir d’Urbain V, ils perdirent le bénéfice des procurations, taxes perçues quand ils visitaient leurs inférieurs. Enfin, en vertu du droit de dépouilles, le Saint-Siège s’emparait de leurs biens, lorsqu’ils passaient de vie à trépas.

Les petits bénéficiaires payaient des décimes, c’est-à-dire la dixième partie de leurs revenus nets, les annates ou revenus d’un bénéfice produits dans le cours de l’année qui suivait la collation d’un nouveau titulaire, les procurations, les subsides caritatifs. Contre leurs biens, le pape pouvait exercer, à leur mort, le droit de dépouilles.

Si un bénéficier, petit ou grand, décédait sans avoir acquitté ses dettes vis-à-vis du Saint-Siège, celles-ci ne s’éteignaient pas ;
personnelles et réelles, elles restaient attachées au bénéfice, quelle qu’en fût l’ancienneté. Chacun demeurait responsable pour ses prédécesseurs. Ainsi, en 1342, l’arriéré des communs services dus par Nicolino Canali, promu au siège archiépiscopal de Ravenne, s’élevait à 14.700 florins d’or de Florence.

Sans doute, les bénéficiaires avaient recours contre leurs prédécesseurs ou, en cas de décès, contre leurs héritiers ;
mais ce recours était fort souvent illusoire ou trop onéreux.

Les moyens de contrainte, pour activer la rentrée des impôts, étaient d’ordre spirituel. Si, à la suite d’une monition, le débiteur ne s’acquittait pas de sa dette, il était frappé de censures ecclésiastiques.

L’excommunication lui faisait perdre le libre exercice d’un bon nombre de droits : droit d’administrer ou de recevoir les sacrements, droit d’assister aux offices divins, droit d’élire ou d’être élu aux bénéfices et dignités, droit d’exercer la juridiction temporelle, droit à la sépulture ecclésiastique. De plus, si un prêtre ou un évêque célébrait les offices divins au mépris de l’excommunication, il tombait par le fait même dans l’irrégularité.

Le contribuable ne se soumettait-il pas à l’excommunication, il était frappé de l’aggrave qui le privait des biens spirituels et lui interdisait l’usage des choses publiques. Persévérait-il dans la résistance, la réaggrave lui enlevait la possibilité de communiquer avec autrui, même pour le boire et le manger. Quand les autorités séculières le permettaient, les collecteurs d’impôts saisissaient encore les immeubles des récalcitrants et les mettaient en vente.

Les bénéficiaires se pliaient en général aux exigences des agents du fisc pontifical, car ceux-ci usaient de leurs pouvoirs avec la plus grande rigueur. Ainsi, le cadavre de Gonsalvo, évêque de Mondoñedo, resta, au scandale des populations, hors du cimetière, jusqu’à ce que ses héritiers se fussent engagés à payer les dettes de leur parent.

b) Conséquences de la politique financière du Saint-Siège

Les récits des contemporains ne laissent aucun doute au sujet des sentiments publics. Les mesures fiscales des Papes d’Avignon excitèrent le plus vif mécontentement. En Angleterre, les parlements s’élevèrent avec acrimonie contre elles.

Ils constatent qu’elles provoquent l’exode des capitaux hors du territoire national, la diminution du culte divin, l’amoindrissement de la piété populaire, le mauvais entretien des édifices sacrés qui tombent en ruines faute de réparations, la cessation des offices divins, l’abandon des distributions d’aumônes et de l’hospitalisation des malheureux, contrairement aux intentions formelles des fondateurs d’œuvres pies...

En France, les maux sont plus grands, parce que la guerre de Cent ans, la famine et la peste ont amené des désastres. Les bénéfices ruinés, dévastés ou détruits ne produisent plus aucun revenu. Le retrait du droit de procuration aux évêques a pour effet la cessation des visites pastorales, l’abandon du culte et la désertion des bénéfices.

« Les peuples, dit un contemporain, se voyaient presque partout privés de la parole de Dieu, et, en plusieurs endroits, de la participation des sacrements, parce qu’il ne restait plus de quoi subsister aux pasteurs, à qui l’administration en avait été confiée : les églises et les bâtiments étaient presque partout ruinés, faute de pouvoir les entretenir ;
les pauvres mouraient de misère sans consolation et sans secours » ;
Bourgeois du Chastenet, Nouvelle histoire du concile de Constance, Paris, 1718, p. 7.

En Allemagne, les clercs souffrent moins des exigences du Saint-Siège. Ils opposent une telle résistance aux collecteurs que ceux-ci renoncent parfois à percevoir l’impôt. Ils ont peur de perdre la vie ou d’être jetés dans d’infectes prisons, comme ce fut le cas pour certains d’entre eux. Somme toute, les plaintes continuelles du clergé pénètrent à la longue dans les masses populaires et y engendrent une opposition dangereuse à la papauté.

L’Angleterre mûrit sourdement pour le Schisme et l’Allemagne pour la Réforme. Quant à la France, elle incline au Gallicanisme.

c) Causes de la politique financière du Saint-Siège

Les livres de comptes pontificaux font très exactement connaître les motifs qui poussèrent les papes d’Avignon à grever le clergé d’impôts. En 1313, Clément V possédait 1.040.000 florins d’or de Florence ;
ses donations testamentaires exagérées épuisèrent le trésor. Il ne resta aux cardinaux et à Jean XXII que 70.000 florins à se partager, au mois d’août 1316. Dans sa détresse, le pape créa des impôts. Les recettes atteignirent un chiffre élevé.

Le trésor pontifical encaissa environ 4.100.000 florins, pendant le règne de Jean XXII. Cependant les dépenses nécessitées en grande partie par les guerres d’Italie s’élevèrent à 4.191.446 florins. La Chambre Apostolique eût été acculée à la banqueroute, si Jean XXII n’avait pas puisé l’argent nécessaire dans sa propre cassette et fait rendre 150.000 florins à la succession de Clément V. Il laissa à Benoît XII une situation financière assez prospère pour que son successeur pût ne pas réclamer certains impôts.

En 1342, l’encaisse du trésor pontifical était de 1.117.000 florins. Accoutumé à vivre en grand seigneur, Clément VI dépensa plus que ses revenus. Le gouffre du déficit s’ouvrit et ne fut plus jamais comblé. Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI gémissent sur leur situation précaire. Ils sont acculés à vivre d’emprunts et à accabler les ecclésiastiques d’impôts. Mais ce qui les ruine, c’est bien moins le luxe régnant à leur cour, que la guerre d’Italie.

Ainsi, les mesures fiscales prises par les papes d’Avignon ont un noble motif. Elles sont suffisamment excusées par le souci constant qui les poussa à préparer le rétablissement du Saint-Siège à Rome.

Si les moyens de contrainte employés pour activer la rentrée des impôts choquent nos idées, il convient d’observer que la science financière n’était pas très avancée au Moyen Âge. Les pouvoirs publics se servaient d’expédients grossiers ressemblant aux procédés des conquérants. Hors de l’Église comme dans l’Église, à cette époque, la dureté était partout.

Parce que l’appel au bras séculier était presque illusoire et que les gouvernants d’alors empêchaient parfois le séquestre des biens, le Saint-Siège s’appliqua à faire rendre à l’excommunication tous ses effets.

Les contemporains ont eu tort de traiter les annates et les services communs de simoniaques. La simonie se définit, en effet, « la volonté délibérée d’acheter ou de vendre, moyennant une rétribution appréciable, une chose spirituelle en elle-même, comme la consécration épiscopale, l’ordination sacerdotale, ou une chose annexée à l’exercice d’une fonction spirituelle, comme le revenu d’une cure, d’un monastère » ;
Lega, Prælectiones in textum juris canonici de judiciis ecclesiasticis, Rome, 1905, t. II, vol. IV, p. 28.

Or, en vertu de son pouvoir de juridiction universelle, le pape a « la pleine disposition de toutes les églises, dignités, offices et bénéfices ecclésiastiques » ;
bulle du 11 juillet 1317 dans Rinaldi, Annales ecclesiastici ad annum 1317, § 55-59. Par suite, il possède le droit d’exiger une part des revenus dont il accorde la jouissance aux clercs et aux prélats. Les services communs et les annates ne sont donc pas un prix d’achat ;
ils ont le caractère d’impôts légitimes quoique onéreux ou périlleux dans leurs effets.

Bibliographie de la sixième section

Bibliographie.La Fiscalité pontificale en France au XIVe siècleDie päpstlichen Kollektorien in Deutschland während des XIV. Jahrhunderts
Die päpstlichen Annaten in Deutschland während des XIV. JahrhundertsDe planctu EcclesiæLa cour de Rome et l’esprit de réforme avant LutherLes finances du Saint-Siège au temps d’AvignonÉtudesDie päpstlichen Zehnten aus Deutschland im Zeitalter des avignonesischen PapsttumsLa curie et les bénéfices consistoriaux. Étude sur les communs et menus services, 1300-1600Die Einnahmen der apostolischen Kammer unter Johann XXII
Die Einnahmen der Apostolischen Kammer unter Benedikt XIIDie Ausgaben der apostolischen Kammer unter Johann XXII
Die Ausgaben der Apostolischen Kammer unter Benedikt XII, Klemens VI und Innocenz VI (1335-1362)La collation des bénéfices ecclésiastiques sous les papes d’Avignon, 1305-1378

G. MOLLAT.

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