Judith
Sommaire
Texte et versions du livre de Judith
JUDITH. — Texte et versions du livre de Judith. — Sujet du livre. — Canonicité. — Historicité. — Moralité. —
Bibliographie
Texte et versions du livre de Judith. — Le livre de Judith, composé en hébreu, selon toute probabilité, ne nous est connu que par les versions grecque, syriaque, ancienne latine et Vulgate. La version grecque paraît rendre fidèlement le texte original. La version syriaque et l’ancienne latine sont des traductions de la version grecque. La Vulgate est la traduction, faite par S. Jérôme, d’une ancienne version araméenne, aujourd’hui perdue : un Juif lui interprétait l’araméen en hébreu et S. Jérôme rendait l’hébreu en latin. Ce travail fut fait assez rapidement : « Huic unam lucubratiunculam dedi », dit S. Jérôme. Il ajoute : « Multorum codicum varietatem vitiosissimam amputavi » (Præf. in librum Judith).
Qu’entend-il au juste par là ? Son texte était-il plus court ? De fait, un cinquième du grec environ manque dans la Vulgate. Aussi Cornely remarque : « » (, vol. II, I, 1887, p. 892.)
Sujet du livre
Sujet du livre. — Nabuchodonosor, roi d’Assyrie (sic), convoque tous les peuples de l’Asie occidentale à se joindre à lui contre Arphaxad, roi de Médie. Ils refusent. Holopherne, envoyé contre eux avec une puissante armée, ravage leur pays. Seuls, les Juifs encouragés par le grand-prêtre Joakim, se préparent à une résistance énergique, en fortifiant les défilés des montagnes d’Éphraïm, spécialement la ville de Béthulie.
L’Ammonite Achior expose à Holopherne que les Israélites sont protégés par leur Dieu, quand ils lui sont fidèles. Holopherne le livre aux Juifs pour qu’il partage leur sort. Béthulie, assiégée, privée d’eau, est sur le point de se rendre, lorsque une pieuse veuve, Judith, entreprend de sauver la ville. Après avoir imploré le secours de Dieu, elle se pare de ses plus beaux ornements, et se rend avec sa servante vers le camp des ennemis. Elle gagne les bonnes grâces d’Holopherne.
Au bout de trois jours, invitée par lui à un festin, elle est ensuite laissée seule, avec le chef assoupi dans une complète ivresse, et elle lui tranche la tête. Revenue à Béthulie, et acclamée comme libératrice, elle conseille aux assiégés de faire une sortie. Les ennemis, saisis de panique à la vue du corps d’Holopherne décapité, s’enfuient en désordre. Judith reçoit de grands honneurs ;
elle chante à Iahvé sa reconnaissance ;
elle vit dans la chasteté du veuvage, jusqu’à un âge très avancé.
Canonicité
Canonicité. — Le livre de Judith est, comme on sait, deutérocanonique. Contre les protestants qui ne l’admettent pas parmi les Livres saints, on peut établir sa canonicité par des raisons solides. Il est cité par S. Clément de Rome, Clément d’Alexandrie, Origène, Tertullien, etc. Au témoignage de S. Jérôme, le Ier Concile de Nicée le mettait au rang des Saintes Écritures. Il fait partie du canon des livres inspirés dressé par S. Augustin et approuvé par le concile de Carthage en 397 et par les conciles de Florence et de Trente.
Rien de plus catégorique que ce témoignage d’un savant protestant, Henry Barclay Swete : « L’ancien canon latin représente véritablement la collection des Livres saints en langue grecque, transmise aux premières communautés chrétiennes à Antioche, à Alexandrie et à Rome. Si Origène et les Pères grecs qui suivent Origène fixent le nombre des Livres à 22 ou 24, ils ne suivent pas la tradition primitive de l’Église, mais l’opinion critique de savants chrétiens qui s’étaient informés auprès de maîtres juifs. Une tradition plus ancienne est représentée par la série des écrivains chrétiens, commençant à Clément de Rome, qui ont cité les livres “Apocryphes” [nom donné par les protestants aux deutérocanoniques ;
les guillemets sont de M. Swete], sans avoir l’air de soupçonner qu’ils ne faisaient point partie du canon. Ainsi Clément de Rome met l’histoire de Judith au même rang que celle d’Esther… » (An Introduction to the Old Testament in Greek, 1900, p. 224.)
Historicité
Historicité. — « L’Histoire de Judith, dit dom Bernard de Montfaucon, a toujours passé pour une des plus embarrassées de l’Écriture. Il n’en faut point d’autre preuve que le grand nombre de manières différentes dont les interprètes l’ont expliquée, et qui, au lieu de l’éclaircir, l’ont rendue plus obscure qu’elle n’était auparavant » (La Vérité de l’Histoire de Judith, 1692, premières lignes de la Préface).
De nos jours encore, les auteurs les plus conservateurs reconnaissent sincèrement que « ce livre, tel que nous le possédons aujourd’hui, présente au point de vue historique de très grandes difficultés » (Schoepfer-Pelt, Histoire de l’Ancien Testament, t. II, 4e éd., 1904, p. 302).
Nabuchodonosor, nommé une vingtaine de fois dans le livre de Judith, y est donné pour « roi des Assyriens » (cela est dit expressément au moins six fois) ;
sa capitale est Ninive. Or il n’y a pas eu de roi d’Assyrie du nom de Nabuchodonosor, depuis 980 av. J.-C. jusqu’à la fin de l’empire assyrien (la série complète des rois d’Assyrie pour cette époque est fournie par les inscriptions cunéiformes). C’est après la ruine de Ninive (607) que Nabuchodonosor est devenu roi de Babylone (605-562) ;
et il n’a pas fait la guerre aux Mèdes ni pris Ecbatane. De plus, la date de Nabuchodonosor ne s’accorde pas avec IV, 3 et V, 19 (LXX ;
Vulg., V, 28) : les Juifs sont revenus de la captivité ;
ils ont purifié le temple, l’autel et les vases sacrés ;
donc après 538. Il n’y a pas eu de roi des Mèdes nommé Arphaxad.
Comment Holopherne, perse, comme son nom l’indique, est-il général assyrien ? Enfin, cette délivrance merveilleuse du pays israélite n’est mentionnée nulle part dans la Bible. L’héroïne Judith n’y est pas nommée ailleurs, ni par Philon, ni par Josèphe. La ville de Béthulie est également inconnue.
François Lenormant trouvait « fantastique » la géographie du livre de Judith. — « Même en concédant que les noms de lieux peuvent avoir été déformés par les traducteurs et les copistes, il n’en demeure pas moins qu’en matière de topographie le livre de Judith soulève une série de problèmes insolubles. L’armée d’Olopherne suit un itinéraire vraiment incompréhensible, et le reste des données similaires n’est pas moins énigmatique » (Lucien Gautier, Introduction à l’Ancien Testament, 2e éd., 1914, t. II, p. 357).
D’autres difficultés sont résolues sans trop de peine. Ainsi, dans l’histoire juive on ne rencontre nulle trace d’une fête instituée en souvenir de la victoire de Judith. Mais cette institution est relatée seulement dans la Vulgate (XVI, 31) ;
et ce dernier verset peut bien n’être pas authentique.
Pour les raisons indiquées et d’autres analogues, la plupart des exégètes protestants, et quelques auteurs catholiques (Jahn, Movers, Fr. Lenormant, Ant. Scholz) ont renoncé à admettre le caractère historique du livre de Judith ;
ils prennent ce récit pour un roman historique, pour une fiction ou une parabole. Ant. Scholz, dont l’opinion reste isolée, en faisait une prophétie ou une apocalypse (système étrange d’exégèse qu’il étendait à d’autres livres de la Bible).
Beaucoup y voient une composition libre du temps des Machabées, destinée à encourager le peuple juif à la résistance contre les tyrans et à l’observation fidèle de la Loi. Ils appuient cette manière de voir sur certains traits du récit dans ce sens, spécialement dans les discours d’Achior (ch. V) et de Judith (VIII-IX).
Ceux, au contraire, qui par respect pour la tradition exégétique, ont à cœur de défendre l’historicité, reconnaissent pourtant qu’il est impossible d’admettre comme exactes toutes les données du livre dans sa forme actuelle. Depuis les premiers siècles de l’Église (S. Hippolyte, Eusèbe, S. Augustin, etc.1) jusqu’à nos jours tous les essais ont été faits pour remplacer Nabuchodonosor par un roi mieux en rapport avec la situation.
Une vingtaine de personnages ont été proposés : Adadnirari III (812-783), Mérodachbaladan, Asarhaddon, surtout Assourbanipal (668-626), et encore Samas-soum-oukin, Kinidalan (Kandalanou), Cambyse, Darius Ier, Xerxès Ier, Artaxerxès Ochus, etc. Des auteurs protestants descendent même au IIe siècle de l’ère chrétienne et voient, sous le nom de Nabuchodonosor, les empereurs Trajan ou Hadrien ;
ils oublient que le livre de Judith est déjà cité par S. Clément de Rome, vers la fin du Ier siècle.
« Un fait est indéniable, remarque le P. J. Cales. Dès qu’on essaye de situer Judith en un point déterminé de l’histoire sacrée, les difficultés surgissent, dont les plus ingénieux efforts ne viennent pas à bout » (Études, 20 mai 1908, t. CXV, p. 533).
Presque tous les auteurs catholiques (Delattre, Vigoureux, Palmieri, Cornely, Kaulen, etc.) pensent, à la suite de M. F. Robiou2, que le roi en question est Assourbanipal. Arphaxad représenterait ou Déjocès, ou Phraortes ou Samas-soum-oukin. On trouve une grande analogie entre certaines campagnes racontées dans les Annales d’Assourbanipal et celles dont il est question dans le livre de Judith. Et l’on croit pouvoir rendre compte de la situation en plaçant tous les événements pendant la captivité du roi de Juda, Manassé (II Par., XXXIII, 11). On peut voir une exposition détaillée de cette interprétation dans : Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, 6e éd., 1896, t. IV, p. 99-131 ;
Gillet, Tobie, Judith, Esther, 1879, nouv. éd. 1897, dans La Sainte Bible (Lethielleux) ;
H. Cornely, Hist. et critica Introd., 1887, II, 1, 397-412. Mais si l’auteur raconte l’histoire exacte d’Assourbanipal, pourquoi nomme-t-il ce roi « Nabuchodonosor » ? Et, si ce nom a été changé, d’où vient ce changement systématique dans tout le livre ? « On ne s’explique pas, dit avec raison le P.-Ferd. Prat, comment les copistes auraient opéré partout une substitution si singulière » (Dictionnaire de la Bible, t. III, col. 1829). D’ailleurs, le Nabuchodonosor de Judith, qui veut que toutes les nations, langues et tribus (πάντα τὰ ἔθνη, καὶ πᾶσαι αἱ γλῶσσαι καὶ πᾶσαι αἱ φυλαὶ αὐτῶν) l’adorent comme un dieu (III, 8), ressemble bien au Nabuchodonosor de Daniel (III, 7) qui exige que toutes les nations, tribus et langues (πάντα τὰ ἔθνη, φυλαὶ, καὶ γλῶσσαι) adorent sa statue.
1 Jules l’Africain (dans Suidas au mot Ἰωσῆφ), Eusèbe (Chron., l. II, P. G., t. XIX, col. 468), S. Jérôme, dans l’interprétation de la Chronique d’Eusèbe (P. L., t. XXVII, col. 436) se prononcent pour Cambyse ;
S. Augustin, pour Cambyse ou Darius (P. L., t. XLI, col. 583) ;
l’auteur des Constitutions apostoliques préfère Darius (P. G., t. I, col. 1069). De même, semble-t-il, S. Hippolyte. S. Jérôme dans son commentaire d’Isaïe indique Assuérus (Xerxès) (P. L., t. XXIV, col. 160), tandis que Sulpice Sévère, on va le voir, se décide pour Artaxerxès Ochus.
2 « Dans la Revue archéologique et à part en 1875, sous ce titre : Deux Questions de chronologie et d’histoire éclaircies par les Annales d’Assourbanipal » (Vigoureux).
Une autre opinion, qui paraît avoir plus de probabilité, place l’expédition d’Holopherne sous le règne d’Artaxerxès III Ochus, vers 350 av. J.-C. C’est la manière de voir de Sulpice Sévère († 420-425) ;
il l’expose avec beaucoup de sagacité et d’érudition dans ses Chroniques (Historia sacra), II, XIV-XVI (P. L., t. XX, col. 137). Un savant du XVIIIe siècle, Gibert, a soutenu ce sentiment, avec force preuves à l’appui, dans un mémoire lu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1754, t. XXI, p. 42-82). Plus récemment et de nos jours, Herzfeld, Gutschmid, Nöldeke, Robertson Smith, Wellhausen, Em. Schürer, Steuernagel, pensent également que « l’arrière-plan » historique du livre de Judith doit se placer sous Artaxerxès Ochus. Ce roi, dans une de ses campagnes contre la Phénicie et l’Égypte, fit des prisonniers parmi les Juifs (Eusèbe, Chron., II, P. G., XIX, col. 486). Suivant Diodore de Sicile, il avait parmi ses principaux généraux Holopherne, frère du roi de Cappadoce, et l’eunuque Bagoas (Diod., XXXI, XIX, 2-3 ;
XVI, XLVII, 4 ;
XVII, V, 3). La coïncidence avec Holopherne et Bagoas (LXX ;
— Vulg. Vagao) du livre de Judith ne saurait être fortuite, remarque Schürer (Geschichte des Jüdischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, 3e éd., t. III, 1898, p. 169, et Realencyklopädie für protest. Theol. und Kirche, 3e édit., t. I, 1896, p. 646).
Gibert, dans la dissertation mentionnée ci-dessus, réfute les raisons qui ont amené beaucoup d’auteurs à placer cette histoire avant l’exil de Babylone, à savoir : le roi qui envoya Holopherne en Syrie était roi des Assyriens et de Ninive ;
— Arphaxad, qui fut vaincu par ce roi est celui qui bâtit Ecbatane ;
— enfin, les Mèdes font la guerre aux Assyriens. Il répond : 1o « L’Écriture donne indifféremment le nom de rois d’Assyrie aux rois de Perse, depuis la captivité comme auparavant ;
on en a un exemple dans Esdras, où ce même titre est donné à un Darius… » [Esd., VI, 22 ;
cf. Pline, XIX, IV : « Assyriæ rex Cyrus » et Hérodote, VII, LXIII] ;
2o « Déjocès, il est vrai, fut le premier fondateur d’Ecbatane ;
mais elle a pu depuis être rétablie, agrandie, embellie ou fortifiée plus d’une fois et par d’autres que par Déjocès ;
or l’expression de l’Écriture ne signifie point nécessairement qu’Arphaxad a fondé Ecbatane, elle peut désigner seulement qu’il l’a rebâtie, agrandie, embellie ou fortifiée… » ;
3o « La réduction des Mèdes sous le joug des successeurs de Cyrus, ou, si l’on veut, leur réunion à l’empire des Perses, n’empêche pas qu’ils n’aient pu s’en séparer, se soulever contre leurs nouveaux maîtres, leur faire la guerre, ou plutôt elle n’a pas empêché qu’ils ne l’aient faite. En effet, on en a les preuves les plus positives dans des auteurs contemporains, tels que Hérodote et Xénophon… » (pp. 62-63). Puis l’auteur explique longuement et solidement les expressions relatives à la ruine du Temple de Jérusalem et à la captivité de Babylone (Judith, IV, 3, V, 19).
De plus « dans le livre de Judith il n’est question d’aucun roi des Juifs… C’est le grand prêtre seul qui agit, ordonne, gouverne : on y voit avec lui les anciens du peuple, et même, suivant la version grecque, le Sénat résidant à Jérusalem » ;
cet état de choses convient seulement à l’époque qui suivit l’exil, et non au temps de la captivité de Manassé ou de la minorité de Josias (pp. 68-70). Point de prêtre du nom de Joakim avant l’exil de Babylone (p. 70-71). La réunion des Mèdes et des Perses aux Assyriens dans l’armée d’Holopherne (Judith, XVI, 10, Vulg., 12) n’est possible qu’après la captivité (p. 71-72). « Il est encore bien difficile de ne pas reconnaître les successeurs de Cyrus à cette formule singulière par laquelle le Nabuchodonosor de Judith, pour annoncer son dessein aux nations qu’il veut attaquer, leur envoie d’abord demander par ses hérauts la terre et l’eau [Judith, II, 7 ;
cf. Hérodote, VI, XLVIII, 1]. On sait qu’on n’a dans l’histoire aucune trace de cette formule avant Cyrus, tandis que rien au contraire depuis Darius et Xerxès n’est plus commun ni plus connu » (p. 73).
Trogue Pompée et Diodore de Sicile parlent d’une guerre d’Ochus contre les Cadusiens ;
« or, les Cadusiens faisaient partie des Mèdes » ;
ils sont fort bien désignés dans Judith, I, 6 sous le nom d’habitants de la région montagneuse, et peut-être par l’expression « fils de Χελεούδ (ou Χελεών) » : « ceux que les Grecs appellent Cadusiens, dit Pline, se nomment Gelæ ». Gibert conjecture qu’Arphaxad, roi des Mèdes, « était l’Arbacas qui gouvernait la Médie au temps où Xénophon y passa avec les Grecs dans sa fameuse retraite » (pp. 74-77).
Cette opinion a aussi l’avantage d’expliquer mieux plusieurs autres points. La longue période de paix qui suivit l’exploit de Judith (XVI, 26) est plus facile à placer après l’exil. Le silence des autres livres de la Bible sur Judith se comprend plus aisément. De même certains détails sur l’observation de la Loi, etc.
M. Fr. Steinmetzer, actuellement professeur à la Faculté catholique de l’Université de Prague, a publié, il y a quelques années, une étude approfondie du livre de Judith (voir bibliogr.). Il admet un texte composite, un noyau primitif développé à diverses époques, en tout quatre couches ou phases successives de développement, allant du temps d’Assourbanipal à l’époque des Machabées. On aurait donc un amalgame de données historiques appartenant à des époques différentes ;
ce ne serait pas de l’histoire proprement dite. Mais, suivant la conviction ferme de l’auteur, Judith est un personnage historique ;
elle a vraiment délivré Béthulie, en coupant la tête du chef ennemi. La façon dont il explique les additions successives faites au texte primitif, où elles auraient pénétré insensiblement et n’importe comment, ne semble pas conciliable avec l’inspiration divine du livre. (Cf. Encycl. Pascendi dominici gregis, Denzinger-Bannwart, n. 2100.)
Que conclure de tout cela ?
Si l’on apportait des preuves vraiment solides pour démontrer le caractère fictif de tout le récit, cela ne compromettrait en rien l’inspiration du livre ;
il appartiendrait à un genre littéraire différent, voilà tout : ce serait une parabole, une fiction parénétique, un récit édifiant ;
il n’y a rien là qui répugne à l’inspiration1, « et bien peu de théologiens, pensons-nous, même parmi les plus conservateurs, oseraient soutenir qu’il y ait là-dessus une tradition catholique obligatoire » (J. Cales, l. c., p. 533).
Mais, en face des vides immenses que présentent soit l’histoire biblique, soit l’histoire profane de l’Asie occidentale pour les trois siècles qui suivent les conquêtes de Cyrus, il serait scientifiquement très imprudent d’opposer, au nom de l’histoire, une fin de non-recevoir à la réalité du fait de la délivrance de Béthulie raconté dans le livre de Judith. Schürer prétend arbitrairement qu’à cause du but parénétique manifeste de ce récit « on ne peut pas même admettre un noyau historique ». Nombre de critiques protestants portent le même jugement, sans en donner de raison suffisante. Plus judicieusement, Steuernagel constate la présence d’« éléments historiques » du temps d’Artaxerxès III, et il ajoute : « Dans quelle mesure d’autres motifs historiques de ce temps ont-ils été utilisés ? On ne peut pas le découvrir. Mais il est difficile que le siège de Béthulie, ville d’ailleurs inconnue, ait été inventé de toutes pièces » (Lehrbuch der Einleitung in das Alte Testament, 1912, p. 785).
La description topographique très précise ne ressemble guère aux données généralement vagues d’un récit fictif. De même, il n’est pas vraisemblable que la personne de Judith (on donne sa généalogie détaillée) et son exploit si vivement dépeint soient une pure fiction. « Quiconque connaît la littérature apocryphe et pseudépigraphe, dit Gaster (éditeur d’un midras de Judith), repoussera cette hypothèse. » Des faits de ce genre sont facilement enjolivés par la légende, mais non point créés ex nihilo.
L’historicité substantielle du livre de Judith est donc parfaitement admissible. Quant à l’historicité stricte, jusque dans les détails, c’est autre chose. Mais on aurait bien tort d’exiger de l’auteur inspiré, sous peine d’erreur, une exactitude matérielle qu’il n’a pas voulu mettre dans son livre. D’ailleurs, lui-même indique assez clairement qu’il n’y a point visé, s’il faut lui attribuer la dénomination de « Nabuchodonosor » pour le roi en question ;
or, dans les conditions du texte actuel, « en bonne critique, il faudrait faire remonter la leçon à l’auteur lui-même » (F. Prat, Dict. de la Bible, III, col. 1829). On l’a vu plus haut, les Pères n’ont pas hésité à remplacer Nabuchodonosor par un autre roi, mieux en rapport, selon eux, avec la situation décrite dans le livre.
D’autre part, certainement ils n’admettaient point d’erreur chez l’auteur inspiré. Ils comprenaient donc que, sous les traits de Nabuchodonosor, un autre personnage réel était caché, et que, sur ce point au moins, la fiction se mêlant au récit, l’auteur n’avait pas voulu écrire de l’histoire stricte. De même, il semble que plusieurs noms de villes soient déguisés sous des noms fictifs. M. Charles C. Torrey, professeur à Yale University (E.-U. Am.), a fait valoir de bonnes raisons de penser que Béthulie, qui n’est nommée nulle part ailleurs, représente la ville de Sichem (Journal of the American Oriental Society, vol. XX, pp. 160-172). Dans le Florilegium Melchior de Vogüé, 1909, il propose de voir dans Betomesthaïm (IV, 6 ;
XV, 4, grec) un pseudonyme de Samarie. L’emploi de pseudonymes pour Sichem et Samarie s’explique fort bien par la haine des Juifs pour les Samaritains. (Voir Recherches de Science religieuse, nov.-déc. 1910, pp. 570-571.)
1 Cf. la réponse de la Commission biblique du 23 juin 1905, De indole historica S. Scripturæ.
Moralité
Moralité. — Au sujet de l’entreprise de Judith, plusieurs critiques éprouvent, du point de vue moral, des scrupules excessifs. Ils jugent convenable de s’apitoyer sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith. Ou leur pudeur se révolte en présence des moyens de séduction mis en œuvre par cette femme juive. « On a souvent reproché au livre de Judith ce qu’on appelle sa sensualité raffinée. Ce jugement me paraît trop sévère, dit M. Lucien Gautier, car l’auteur prend à tâche de faire ressortir que son héroïne obéit uniquement à un mobile religieux et patriotique et que, contrairement à l’opinion régnante parmi ceux qui n’ont jamais lu son histoire, elle sort intacte de sa périlleuse aventure » (Introd. à l’A. T., 1914, t. II, p. 359).
Point de passion coupable chez Judith. Mais exciter cette passion chez un autre, n’est-ce pas immoral ? « Certe, répond Palmieri, si ponis voluisse Juditham excitare in Olopherne amorem sui inhonestum, rem difficile expediemus : sed tu tibi ipse difficultatem creas. Nam cur non intenderit provocare amorem honestum, qui nuptias prævertere solet ? » ;
et il montre combien cette hypothèse est plausible. (De veritate historica Libri Judith, 1886, p. 48).
Dans ce cas l’intervention divine pour augmenter la beauté de Judith n’a rien d’inadmissible ;
d’ailleurs, il en est question seulement dans la Vulgate (X, 4) et ce verset n’est probablement pas du texte primitif.
Il est plus facile encore de justifier le meurtre d’Holopherne. Quand il s’agit de sauver une ville assiégée et de défendre sa patrie contre un ennemi féroce qui met tout à feu et à sang (Judith, II, 25-28), il ne sied guère de parler de « ruse perfide » ou de « lâche assassinat ». Ces sortes de stratagèmes destinés à faire à l’ennemi combattant le plus de mal possible, et à lui tuer ses chefs, étaient admis dans l’antiquité comme légitimes : c’était le droit de la guerre ;
et « le détestable principe que la fin justifie les moyens » ne trouve pas ici la moindre application.
D’autres objections tombent devant cette simple réflexion, que bien des choses sont racontées dans la Bible sans être, par le fait même, approuvées. Incontestablement Judith agit avec un courage héroïque, une admirable chasteté, une pleine bonne foi dans la légitimité de toutes ses démarches ;
mais nulle part elle n’est présentée comme infaillible et impeccable.
Somme toute, le livre de Judith est non seulement irréprochable dans sa doctrine morale et religieuse, mais très utile pour encourager à l’observation fidèle de la loi divine et à la confiance en Dieu.
Bibliographie
Bibliographie.
Sulpice Sévère, Chronicorum lib. II, 14-16.
Bernard de Montfaucon, O. S. B., La Vérité de l’Histoire de Judith , 1692.
Gibert, Dissertation sur l’Histoire de Judith , dans Mémoires de Littérature de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 1754, t. XXI, p. 41-82.
Fritzsche, Das Buch Judith , 1853.
Gillet, Tobie, Judith, Esther , 1879.
Palmieri, S. J., De veritate historica libri Judith , 1886.
F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes , 6 e éd., 1896, t. IV, pp. 99-131.
Ferd. Prat, Judith et le Livre de Judith , dans Dictionnaire de la Bible , III, col. 1822-1833.
Franz Steinmetzer, Neue Untersuchung über die Geschichtlichkeit der Juditherzählung , 1907.
Albert Condamin, S. J.