Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Jansénisme

Recursos

Sommaire

  1. Définition et plan général
  2. I. Les antécédents du Jansénisme : Baïus et le Baïanisme
    1. A. Histoire de Baïus et des condamnations
    2. B. Exposé de la doctrine
    3. Prédestination et grâce dans la seconde partie du Baïanisme
  3. II. Première période : de Baïus aux cinq Propositions
    1. A. Histoire : Jansénius, Saint-Cyran, Port-Royal et Arnauld
    2. Position de la querelle avec les Jésuites
    3. B. L’Augustinus et sa doctrine
    4. Les cinq propositions
  4. III. Deuxième période : depuis les cinq Propositions jusqu’à la Paix de Clément IX
    1. A. La question du droit
    2. B. La question de fait : premier temps
    3. C. Intervention de Pascal : les Provinciales
    4. D. Second temps de la question de fait
    5. E. Le Formulaire
    6. F. La Paix de Clément IX
    7. G. La signature du Formulaire et les religieuses de Port-Royal
  5. IV. Troisième période : le Quesnellisme
    1. A. Les Réflexions morales et le Problème ecclésiastique
    2. B. Le Cas de conscience et la suppression de Port-Royal
    3. C. La bulle Unigenitus
    4. D. Acceptation et enregistrement de la Constitution
    5. E. Premières démarches pour rallier les opposants
    6. F. L’appel des quatre évêques et l’accommodement
    7. G. Soumission du cardinal de Noailles
  6. V. Dernière période : le déclin
    1. A. Les Convulsionnaires
    2. B. Le Jansénisme parlementaire
    3. C. Fin du Jansénisme en France et survivance
    4. D. Le schisme janséniste de Hollande
    5. E. Le Jansénisme italien et le synode de Pistoie
  7. VI. Conclusion
  8. VII. Bibliographie

Définition et plan général

JANSÉNISME. — Le Jansénisme est tout à la fois un système théologique et un parti.

En tant que système théologique, c’est la doctrine de Jansénius — plusieurs fois condamnée par l’Église — sur la grâce et la prédestination. Tel est le sens propre du mot. Au figuré, c’est une sorte de rigorisme dans la conduite de la vie et dans l’application des principes de la morale. Dans cette seconde acception, l’on parle de la morale et des principes jansénistes.

Au sens propre, cette doctrine peut se résumer comme il suit : depuis la chute d’Adam, la volonté de l’homme est soumise tantôt à la grâce, tantôt à la concupiscence ; intérieurement, elle n’est donc pas vraiment libre, et sa liberté consiste simplement en ce qu’elle est exempte de toute contrainte extérieure. L’homme ne résiste jamais à la grâce : si Dieu nous la donnait toujours, nous ne pécherions jamais. Il nous la refuse parfois et laisse dominer la concupiscence qui nous porte invinciblement au mal. La grâce du salut n’est pas accordée à tous ; car Jésus-Christ n’a pas répandu son sang pour tous. Il est mort pour les seuls prédestinés.

À ce Jansénisme proprement dit, austère et sombre par lui-même, les Jansénistes joignaient d’ordinaire, dans la morale, en pratique comme en théorie, une austérité minutieuse et rigide, ennemie du probabilisme et des solutions accommodantes. Selon eux, les confesseurs devaient différer l’absolution au pécheur, l’éprouver par de longues pénitences même publiques, et par l’habitude de la charité. Quant à la communion, ils exigeaient des dispositions exceptionnelles, comme un amour de Dieu pur et sans mélange ou une satisfaction proportionnée aux péchés commis. Voir, parmi les trente et une propositions proscrites par Alexandre VIII, 7 déc. 1690, les propositions 22 et 23, qui se trouvent équivalemment dans la Fréquente communion d’Arnauld, Denzinger, nn. 1312 (1179) et 1313 (1180).

Plus facilement reconnaissable au vulgaire que les théories sur la grâce et la prédestination, le rigorisme est devenu l’un des traits caractéristiques de la physionomie janséniste. À cause de cela, la morale sévère est souvent nommée Jansénisme.

En tant que secte ou parti, le Jansénisme est le groupe de ceux qui, depuis 1650 environ jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, se sont obstinés à soutenir, en dépit des condamnations pontificales, la doctrine de Jansénius. Jamais ils n’ont reconnu leur erreur et ils ont persisté, malgré tout, à se dire orthodoxes. Le centre de la secte a été en France, de 1650 à 1710, l’abbaye de Port-Royal, asile des religieuses et des solitaires dits de Port-Royal.

Elle s’est aussi développée dans les Pays-Bas et, entre 1704 et 1728, elle y a formé un schisme qui subsiste encore aujourd’hui sous le nom d’Église vieille-catholique d’Utrecht. C’est l’histoire du parti, en même temps que celle de la doctrine, que nous allons retracer.

Sommaire. — I. Les antécédents du Jansénisme : Baïus (1513-1589) et le Baïanisme (1567-1579). — II. La première période : le Baïanisme après Baïus et le Jansénisme jusqu’aux cinq Propositions (1589-1649). — III. La deuxième période : le Jansénisme depuis les cinq Propositions jusqu’à la Paix de Clément IX (1649-1668). — IV. La troisième période : le Quesnellisme (1671-1728). — V. La dernière période : le déclin (1728-1795). — VI.

Conclusion. — VII.

Bibliographie

I. Les antécédents du Jansénisme : Baïus et le Baïanisme

I. Les antécédents du Jansénisme. Baïus (1513-1589) et le Baïanisme (1567-1579). — La véritable origine du Jansénisme doit être cherchée dans le Baïanisme. On appelle de ce nom un système théologique, renfermé dans soixante-seize ou, suivant la division actuelle, soixante-dix-neuf propositions qui ont été condamnées par la bulle Ex omnibus de saint Pie V (1er oct. 1567). Ces propositions sont, pour la plupart, extraites des écrits de Baïus ou recueillies de ses leçons.

A. Histoire de Baïus et des condamnations

A. Histoire. — Michel de By, ou, comme l’on dit d’ordinaire, Baïus, naquit près d’Ath en Hainaut (1513). Devenu principal du Collège Adrien, puis professeur d’Écriture sainte à Louvain, il commença, dès lors, de dogmatiser avec son ami Jean Hessels. Leur but, tout apologétique, était de gagner à l’Église les hérétiques contemporains ;
comme méthode, ils prétendaient surtout ramener l’étude de la théologie à l’Écriture et aux anciens Pères, principalement à saint Augustin.

Malheureusement, ils firent fausse route. Dix-huit de leurs propositions furent déférées à la Sorbonne qui les censura (27 juin 1560). La même année, un bref de Pie IV enjoignait au cardinal de Granvelle d’imposer le silence sur ces questions.

Cependant, en 1563, Baïus publia ses premiers opuscules : De libero hominis arbitrio et ejus potestate ;
De justitia et justificatione ;
De sacrificio ;
publication qu’il continua au retour du concile de Trente, où il avait été député avec Hessels et Jansénius — celui qui devint évêque de Gand et mourut en 1576 — par l’édition des traités : De meritis operum ;
De prima hominis justitia et virtutibus impiorum ;
De sacramentis in genere ;
De forma baptismi (1565) ;
De peccato originis ;
De charitate ;
De indulgentiis ;
De oratione pro defunctis (1566). Sa doctrine fut bientôt dénoncée à Rome, examinée, et enfin condamnée par la bulle de saint Pie V Ex omnibus (1er oct. 1567).

La constitution fut communiquée à Baïus, non sans ménagements, et acceptée à Louvain par la Faculté de théologie (29 déc. 1567). Toutefois, notre théologien prétendit s’expliquer et transmit à Rome des apologies (1569). Un second examen aboutit de nouveau à une condamnation (bref du 13 mai 1569). Baïus se soumit ;
mais, comme peu après il tenta encore de se défendre, la bulle de 1567 fut publiée à Louvain (16 nov. 1570).

La Faculté de théologie rédigea des conclusions contre le Baïanisme et dressa un acte d’acceptation de la bulle, que Baïus souscrivit après la délibération de l’assemblée (29 août 1571). Pendant quelque temps, il parut docile et devint chancelier de l’Université. Mais, à la suite d’entreprises contre la censure de Pie V et sur des démarches adressées à Rome, Grégoire XIII donna la bulle Provisionis nostrae, dans le but évident de confirmer la décision portée par son prédécesseur (29 janv. 1579).

Cette constitution ayant été promulguée à Louvain, le chancelier se rétracta (24 mars 1580), et reçut du Pape un bref laudatif. Cependant, malgré sa soumission, il lui arrivait de laisser échapper des paroles compromettantes. De leur côté, ses partisans tendaient à éluder la portée des condamnations : déjà commençait de s’élaborer la théorie, plus tard fameuse, du silence respectueux. C’est ce qui amena une intervention du nonce à Cologne.

Celui-ci, de concert avec l’archevêque de Malines, donna ordre à la Faculté de théologie de former un corps de doctrine capable de faire loi dans ces matières controversées. Le document énonce des opinions contradictoires aux propositions condamnées (1586). Baïus le signa, semble-t-il, et ne fut certainement jamais accusé d’y avoir contredit.

Il mourut le 16 sept. 1589. Avant sa mort, un nouvel incident vint troubler la paix. Lessius enseignait alors la théologie, avec le P. Hamelius, chez les Jésuites de Louvain. Il réfutait, à l’occasion, les erreurs de Baïus. En même temps, il proposait sur la prédestination et la nature de la grâce des thèses où les docteurs de l’Université découvrirent des attaques contre la doctrine et l’autorité de saint Augustin.

De là, en 1587, la censure de Louvain contre Lessius, et la controverse qu’elle souleva (Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, bibliographie, t. IV, art. Lessius). Cette affaire, dont Baïus fut l’instigateur et dans laquelle il déploya son activité, ne rentre pas proprement dans le Baïanisme, tel qu’il est contenu dans les propositions proscrites.

Plusieurs croient pourtant que le chancelier profita de l’occasion pour proposer certains principes qui forment comme une seconde partie de son système, partie non condamnée alors et laissée indécise par le Saint-Siège, jusqu’à ce qu’elle eût été examinée et jugée. Ces principes ont un caractère de calvinisme mitigé, analogue à la doctrine qu’adopta plus tard le synode de Dordrecht. Encore une fois, ils n’ont pas été censurés avec ceux du Baïanisme.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que Jansénius y a puisé de quoi compléter son système. Rien qu’à les rapprocher des soixante-dix-neuf propositions de 1567, l’on a comme l’abrégé exact de l’Augustinus (du Chesne, Histoire du Baïanisme, liv. III).

Du précédent exposé, il ressort que Baïus ne fut ni un hérésiarque, ni un sectaire, mais qu’il en eut quelque peu l’étoffe ;
avec de grandes et belles qualités, de la dignité dans la vie, de l’ardeur dans le travail, il fut remarquable par les dons de l’esprit ;
mais il s’avança dans une voie périlleuse, et demeura trop obstinément attaché à ses idées. De là des alternatives de soumission et de demi-révolte qui ont fait croire à d’artificieux déguisements ou à de la mauvaise foi. Malgré tout, cependant, il ne s’est jamais séparé de l’Église.

Avant de résumer les théories de Baïus, ajoutons simplement que les bulles dressées contre lui ont été vivement attaquées par ses partisans et par ceux de Jansénius (Dissertation sur les bulles contre Baïus). Ils ont nié qu’elles eussent été promulguées et acceptées, même tacitement. Celle de Pie V leur a paru informe et irrégulière, ambiguë — la censure est respectivement portée in globo —, inutile et préjudiciable à l’Église, en contradiction avec l’enseignement des anciens Pères.

Ils ont discuté sur la prétendue interpolation d’une virgule, dont l’omission leur donnait droit d’affirmer que les propositions flétries n’étaient pas, au moins en partie, condamnées dans le sens de Baïus. C’est le débat célèbre du comma pianum. Quant à la constitution de Grégoire XIII, ils l’ont réduite à la plus mince signification : selon eux, en effet, elle indiquait seulement que la censure de 1567 était inscrite dans le Regeste, mais elle ne la ratifiait aucunement.

À ces allégations, on a donné des réponses solides (du Chesne, Histoire du Baïanisme, Éclaircissements I-IV. — Le Bachelet, art. Baïus), et l’on a conclu sans conteste que les deux bulles doivent être respectées et regardées comme des lois dogmatiques de l’Église.

B. Exposé de la doctrine

B. Exposé de la doctrine. — Le point de départ paraît avoir été d’expliquer la première corruption de la nature et sa réparation dans la grâce du Christ, par la recherche de ce qu’était à l’origine l’intégrité naturelle de l’homme et de ce qu’il faut penser des vertus des impies. Le système se ramène au triple état du genre humain : état de nature innocente, état de nature déchue, état de nature réparée par la grâce.

1° État de nature innocente. — À considérer normalement les choses, Dieu n’a pu créer l’homme innocent pour une autre fin que la jouissance du souverain bien dans le royaume éternel ;
il doit donc le destiner à cette fin et ne peut lui refuser les moyens d’y atteindre. En conséquence de la création, l’homme innocent a droit à recevoir ces moyens ou secours. Ce sont des apanages de sa nature. Et les mérites qu’il acquiert par eux demeurent dans le même ordre.

Dans la justice primitive, il n’est pas question d’élévation gratuite, de grâce et de surnaturel ;
tout est normalement dû, fin et moyens, récompense et mérites. Nulle distinction à faire entre ce qui est de la nature et ce qui en dépasse les exigences. Bien plus, dans cet état, le mal n’a aucune place. Ce ne peut être que la punition du péché.

2° État de nature déchue. — Le péché originel consiste dans la concupiscence habituelle dominante. En effet, la concupiscence et ses mouvements indélibérés sont, par eux-mêmes, de vraies désobéissances à la loi, de vrais péchés, mais ils nous sont imputés seulement lorsqu’ils dominent en nous.

Quant à la transmission de cette faute d’origine, elle ne cache aucun mystère ;
indépendamment de tout pacte, sans nul égard à la volonté d’Adam, elle passe dans ses descendants comme passeraient la goutte ou d’autres maladies, et elle est en eux péché formel. Chez l’enfant, elle est volontaire, d’une volonté habituelle qui domine tant qu’il ne lui oppose pas d’acte contraire. Elle dépouille notre nature de tout ce qu’elle a de bon, à l’essence près ;
elle la prive de ces secours de Dieu, dus à l’homme innocent, qui seuls lui permettent de bien agir, de mériter et d’atteindre à sa destinée. Impuissante désormais en face du bien, notre volonté est déterminée au mal. Elle est libre cependant, quoiqu’elle soit nécessitée, car ce qui s’accomplit sans contrainte et volontairement, bien que nécessairement, est encore libre.

3° État de nature réparée. — Jésus-Christ est mort, afin de mériter aux hommes la rémission de leurs péchés et la grâce de l’obéissance à la loi par les bonnes œuvres. La mort du Rédempteur ne rend pourtant pas ces œuvres dignes de la rétribution de la vie éternelle. Elles le sont, en effet, par elles-mêmes, en tant qu’accomplissement de la loi, indépendamment des mérites du Sauveur et de sa grâce. La justification des adultes consiste dans la pratique des bonnes œuvres et la rémission des péchés.

C’est l’obéissance à la loi qui justifie proprement, mais sans remettre la peine éternelle. Dès lors, la justice précède la rémission des péchés. Celle-ci s’obtient par les sacrements. Elle n’est pas la justice au sens propre, mais l’Écriture la désigne souvent sous ce nom, et même on ne peut dire justes les catéchumènes et les pénitents, tant qu’ils n’ont pas reçu la rémission de leurs péchés par le baptême ou la pénitence.

Puisque c’est par l’obéissance actuelle à la loi que l’homme est formellement justifié, il n’y a pas de véritable obéissance à la loi, en dehors de celle qui vient de la charité ;
aucun milieu dans l’amour de la créature raisonnable, entre la charité méritoire et la cupidité vicieuse. C’est là, pour le Baïanisme, un principe capital dans lequel quelques-uns ont vu le fondement même du système.

Les œuvres des infidèles sont dès lors des péchés, et tant qu’ils demeurent dans l’infidélité, l’accomplissement des préceptes dépasse leur pouvoir. Bien plus, Dieu refuse parfois à des fidèles ou même à des justes la grâce qui permet de résister aux tentations. Il commande donc parfois des choses impossibles.

Enfin, dans l’état de nature relevée, le mérite nous est conféré gratuitement : nous en sommes indignes ;
si donc il est nôtre, c’est parce que Jésus-Christ nous le donne. Par leur nature même, les œuvres mauvaises sont dignes de l’enfer ;
les bonnes, du ciel. Celles-ci, pour la plupart, ne valent pas aux hommes l’augmentation des vertus ;
elles sont incapables de satisfaire à Dieu pour les peines temporelles qui demeurent, même après la rémission des péchés.

La condonation de ces peines doit être attribuée aux seuls mérites de Jésus-Christ, pas même aux souffrances des saints ou à la Sainte Messe. Notons d’ailleurs que, selon Baïus, la Messe n’est que très improprement un sacrifice.

Tel est ce système, simple vraiment, lié et soutenu. Tout sort de deux conceptions opposées, l’une optimiste, celle de l’état normal de la créature raisonnable, l’autre pessimiste, celle de l’état de la nature tombée. L’invention en revient à Hessels et à Baïus, mais Jansénius le reprendra et y mettra la dernière main.

Tous trois présentent cette théorie comme augustinienne, mais on doit légitimement douter qu’ils aient saisi et rendu la pensée du saint docteur ;
d’autant plus que, d’une part, sur des points importants, leur doctrine est inconciliable avec celle du concile de Trente et rejette dans l’ombre des vérités que les Pères assemblés ont placées en bonne lumière ;
de l’autre, dans ces mêmes matières, ils s’accordent avec Luther et Calvin, ou tout au moins s’approchent de leurs positions.

Cette partie du système forme le Baïanisme proprement dit, celui qui a été censuré d’abord par la Sorbonne, puis condamné dans les deux bulles dogmatiques de Pie V et de Grégoire XIII.

Prédestination et grâce dans la seconde partie du Baïanisme

Quant à ce qu’on a nommé la seconde partie du Baïanisme — celui qui n’a pas été proscrit du vivant de Baïus — ce sont les éléments d’un traité de la prédestination et de la grâce, qui résument les vues de son école, touchant la volonté de Dieu et la mort de Jésus-Christ pour le salut des hommes, l’opération divine sur les volontés humaines et la liberté dans l’état présent.

Voici les six points auxquels on les peut ramener : 1° C’est un dogme de foi que la prédestination gratuite est antérieure à la prévision absolue des mérites surnaturels, ainsi que la réprobation positive et absolue en vue du péché originel. 2° Il s’ensuit que, depuis le péché originel prévu, Dieu ne veut sincèrement sauver pour toute l’éternité que les seuls élus, et que Jésus-Christ n’est mort et n’a prié pour le salut éternel que des prédestinés seulement.

3° La grâce médicinale est une inspiration de charité, et elle n’est jamais purement suffisante, mais, toujours efficace, elle se distingue en grande grâce — produisant un effet parfait — et en petite grâce — produisant un effet imparfait, et donc insuffisante à produire l’effet parfait. L’efficacité de la grâce consiste dans sa prédominance sur la cupidité.

Il s’ensuit que les infidèles qui persévèrent dans leur infidélité sont exclus du bienfait de la grâce ;
que les pécheurs qui ne se convertissent pas, et même certains justes, sont privés de la grâce suffisante ;
que ceux des justes qui ne persévèrent pas n’ont pas la grâce suffisante pour persévérer.

4° Il y a certains préceptes dont l’accomplissement est impossible, faute de grâce, non seulement aux infidèles ou aux pécheurs, mais encore à des justes. 5° Dans l’état présent, la grâce est irrésistible, aussi bien que la cupidité prédominante : l’homme, privé de toute grâce ou enrichi seulement de la petite grâce, suit nécessairement la cupidité ;
s’il possède la grande grâce, il se livre nécessairement à elle. 6° Pour mériter ou démériter, dans l’état présent, il n’est pas requis qu’on soit exempt de nécessité, ce qui revient à supprimer le vrai mérite.

Tels sont les principes de Baïus sur la prédestination et la grâce. Il ne les a pas développés dans ses opuscules ;
ce que nous en avons se trouve dans les censures de Louvain et de Douai, et dans la justification qui les a suivies. Nous les retrouverons dans l’Augustinus où, renouvelés par Jansénius, ils remplissent les dix livres De gratia Christi Salvatoris (du Chesne, Histoire du Baïanisme, liv. III, § 2, et liv. IV, § 81. — Annales des soi-disans Jésuites, Paris, 1764, t. I, p. 109-454).

II. La première période : le Baïanisme après Baïus et le Jansénisme jusqu’aux cinq Propositions (1589-1649)

A. Histoire : Jansénius, Saint-Cyran, Port-Royal et Arnauld

II. La première période : le Baïanisme après Baïus et le Jansénisme jusqu’aux cinq Propositions (1589-1649).A. Histoire. — Les erreurs de Baïus ne finirent pas avec lui. Pour les soutenir, un parti s’était formé à Louvain, dont, à la mort du maître, le disciple préféré, Jacques Janson († 1626), prit la tête. Ce fut Janson qui endoctrina ses deux élèves Cornélius Jansénius et Jean du Vergier de Hauranne. En même temps, il leur montra les Jésuites comme les anciens et redoutables adversaires du Baïanisme.

Liés d’une étroite amitié dès leurs études, Jansénius et du Vergier vécurent ensemble, à Paris, puis à Bayonne, travaillant avec acharnement. En 1617, Jansénius regagna Louvain, mais la séparation ne mit pas un terme à leur commerce.

Ils avaient, en effet, conçu comme le dessein de réformer l’Église, dans sa doctrine qui s’était altérée, pensaient-ils, en s’éloignant de celle de saint Augustin et des Pères, sous l’influence fâcheuse des scolastiques et surtout sous celle des Jésuites ;
dans sa morale et dans sa discipline qui, avec le temps, étaient devenues lâches et accommodantes, toujours par le fait des Jésuites.

Le plan, concerté entre eux, comportait la composition d’un ouvrage qui accréditerait leur système et, sous l’autorité de saint Augustin, propagerait sur la prédestination et la grâce, avec les idées de Baïus, la doctrine des censures de Louvain et de Douai. Jansénius se chargea du travail. Pendant vingt ans, il s’y consacra, lisant et relisant saint Augustin, s’acharnant à y retrouver la pensée de son maître.

Janson et les Baïanistes de Louvain l’encourageaient au labeur. Élu évêque d’Ypres, en 1635, il ne s’interrompit pas. Aussi la tâche était terminée, lorsqu’il mourut dans son évêché (1638), laissant à des amis le soin d’éditer l’Augustinus, mais le soumettant par avance aux décisions du Saint-Siège.

De son côté, du Vergier, nommé en 1620 abbé de Saint-Cyran, ne négligea pas l’exécution du programme. Dans ce but, à plusieurs reprises, il prit à partie les Jésuites, surtout par la publication du Petrus Aurelius (1632). Il travailla à recruter des partisans, et l’influence qu’il acquit sur l’abbaye de Port-Royal, autour de 1634, sur la Mère Angélique en particulier, sur ses proches et sur ses amis, l’aida fort dans son recrutement.

Les religieuses et les solitaires qui, à partir de 1638, commencèrent à se retirer près d’elles, devinrent l’âme du groupement. Enfin, l’austérité de Saint-Cyran favorisa son action, et la rigidité morale qu’il conseillait n’était pas sans en imposer. Aussi, lorsqu’en 1638 il fut incarcéré sur l’ordre de Richelieu, il était trop tard pour rompre ses desseins.

La petite église prospéra dans l’ombre : elle l’accueillit à sa sortie de prison (6 février 1643), et à sa mort, qui suivit de près (11 octobre), elle le vénéra comme un saint ;
on peut donc dire, sans exagérer, que, s’il n’a pas établi le Jansénisme comme doctrine, il est au moins le fondateur du parti.

Déjà, sous la protection de l’Université de Louvain, l’Augustinus avait été édité par les mandataires de Jansénius, Fromond et Calénus (1640). En dépit d’une défense de l’internonce, d’un décret et de brefs d’Urbain VIII, malgré les efforts des Jésuites qui, dès avant la publication, avaient dénoncé le péril, malgré les thèses qu’ils dressèrent pour le conjurer (21 mars 1641), l’ouvrage se répandit de toutes parts.

Il fut même imprimé, une seconde fois, à Paris, avec l’approbation de docteurs de la Sorbonne (1641). En vue de remédier au mal, le Pape donna l’ordre d’examiner le livre, qu’on jugea condamnable comme imprimé sans permission et traitant des choses de la grâce, en même temps que ressuscitant les propositions de Baïus. Sa Sainteté le censura donc par la bulle In eminenti.

Cette bulle, expédiée le 6 mars 1642 et publiée le 19 juin 1643, confirme les constitutions de Pie V et de Grégoire XIII contre Baïus, et le décret de Paul V sur les matières De auxiliis (Formula pro finiendis disputationibus, 5 sept. 1607, Denzinger, 1090 [964]). Quant à l’Augustinus, elle le proscrit comme contenant et renouvelant ce qui a été condamné par les susdites constitutions. Elle interdit en outre les thèses des Jésuites et les écrits suscités, des deux côtés, dans la controverse.

La publication de la bulle rencontra plus d’une difficulté ;
elle se fit même avec tant de ménagements qu’elle ne produisit pas tout son effet.

De part et d’autre, dans les Pays-Bas comme en France, l’on s’agite et l’on discute ;
la lutte religieuse est commencée. Dès lors, Antoine Arnauld — le grand Arnauld, comme diront ses admirateurs — a pris la place de Saint-Cyran, et il la garde jusqu’à sa mort, cinquante ans environ (6 août 1694).

Sous la direction du fameux abbé, Arnauld s’était lancé dans la théologie et, dans les thèses de sa tentative, il avait donné comme une sorte d’Augustinus avant la lettre (1636). De plus en plus imbu des idées de son directeur, dans les choses du dogme et dans celles de la morale, il saisit l’occasion de les affirmer publiquement par son livre De la fréquente communion (1643), et par ses apologies de Jansénius, publiées en réponse aux sermons d’Isaac Habert, alors théologal de Paris et plus tard évêque de Vabres (De la fréquente communion, Paris, Vitré, 1643 ;
Arnauld, Œuvres, t. XXVII, p. 71. — Apologie de M. Jansénius, 1644, et Seconde apologie pour M. Jansénius, 1645 ;
Arnauld, Œuvres, t. XVI, p. 49 et t. XVII, p. 1).

Jusque-là, le Jansénisme n’était guère qu’un parti secret et comme une science occulte qui se répandait dans l’ombre. Ce sont les premiers ouvrages d’Arnauld qui le manifestent au public et, par le fait, en divulguent les principes.

Position de la querelle avec les Jésuites

Dès le début de cette affaire, il y a lieu d’éclaircir un doute. D’aucuns ne voient, dans la longue dispute, qu’une question de rivalité. Les Jésuites auraient craint — pensent-ils — d’être supplantés par les Jansénistes qui, tout à la fois par la doctrine et la manière de concevoir la vie chrétienne, s’opposaient à eux : du côté de Jansénius, saint Augustin et saint Thomas, avec le rigorisme et la morale sévère ;
chez les Jésuites, Lessius et Molina, avec la morale accommodante et le probabilisme.

C’était presque pour eux un problème de vie ou de mort. Enfin, les Petites Écoles de Port-Royal les auraient effrayés ;
ils tenaient tant à s’assurer comme un monopole d’éducateurs. Dès lors, ils se seraient acharnés : ils auraient crié à l’hérésie et seraient parvenus à faire censurer leurs adversaires.

En tout cela, un fait est indéniable, c’est que la querelle du Jansénisme a été une guerre prolongée entre les Jansénistes et les Jésuites, guerre sans merci, mais dans laquelle les Jésuites n’ont pas pris l’offensive.

Mis en cause — et non pas seuls — par Baïus d’abord, puis par Jansénius et ses gens, ils se sont défendus, et ce qu’ils ont protégé, ce n’est pas une doctrine propre de leur Ordre, mais la doctrine commune de l’Église, battue en brèche par les novateurs, doctrine augustinienne dans le sens vrai du saint docteur et que respectaient les Thomistes autant au moins que les Molinistes (Maynard, Les Provinciales et leur réfutation, t. I, p. 1-8 et t. II, p. 287-292).

Aussi bien, le système de Baïus, que renouvelait Jansénius, avait été condamné à Rome dès 1567, longtemps avant la Concorde de Molina (1588) et la censure de Lessius (1587). Depuis cette première condamnation de Pie V jusqu’à la Constitution Auctorem fidei (1794), les décisions dogmatiques se sont succédé, toujours défavorables aux partisans de Jansénius.

Il y avait donc, dans leur affaire, autre chose qu’une chicane mesquine soulevée par des religieux jaloux dont, en 1794, l’Ordre n’existait plus depuis vingt ans.

Quant à la morale, les Jansénistes ont excédé dans l’austérité au point de rendre impossible l’observation de ses préceptes et d’écarter les fidèles des sacrements. Aussi, tout en proscrivant les exagérations de casuistes trop accommodants, jésuites ou autres, Rome, dans l’ensemble, n’a pas, loin de là, donné raison à l’école austère de Saint-Cyran. Le décret de Pie X sur la Communion fréquente (20 décembre 1905) en est une preuve récente. C’est assez dire qu’après deux cent cinquante ans le Saint-Siège continue de prononcer en faveur des Jésuites et de leur morale prétendue relâchée.

De même, les succès trop grands de Messieurs de Port-Royal dans l’éducation ne sont pas, pour ceux du moins qui ont quelque souci des dates, une explication suffisante à l’hostilité des Jésuites ;
le commencement des Petites Écoles est de 1637 au plus tôt, mais elles ne se développent guère qu’après 1643. En 1654-1655, elles ne comptent pas plus de cinquante écoliers. Or les discussions de Louvain sur la prédestination et la grâce datent de 1587, les thèses contre l’Augustinus de 1641, et les premiers travaux du P. Dechamps, Disputatio theologica de libero arbitrio, Secret du Jansénisme, De hæresi janseniana, de 1645 à 1654.

Qu’étaient d’ailleurs les cinquante écoliers de Port-Royal, en comparaison des deux mille élèves qui fréquentaient, en 1662 par exemple, le seul collège de Clermont ? (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 433 ;
t. III, p. 469-479.)

Une autre erreur, enfin, serait de découvrir partout la main des Jésuites, obstinée contre Port-Royal, dans tous les écrits de polémique et toutes les dénonciations, dans toutes les mesures de rigueur et toutes les censures. Il faut prouver ce qu’on avance. L’allégation d’un gazetier pamphlétaire ou d’un écrivain de parti qui plaide pro domo, ou encore un mot méchant emprunté aux Mémoires de Saint-Simon, ne suffit pas à former une conviction en histoire.

Nous autres catholiques, ne soyons pas moins prudents que les tenants du Jansénisme qui savent bien, dans leur cause, récuser à l’occasion le témoignage des Jésuites, ou du moins demandent à le contrôler.

Que ces religieux pourtant aient souvent apporté trop d’acharnement dans la querelle, la chose n’est certainement pas niable. Les supérieurs généraux qui, seuls, engagent proprement la responsabilité de l’Ordre, en ont plus d’une fois blâmé leurs inférieurs et toujours leur ont recommandé la modération.

Ce qui explique, sans la justifier d’ailleurs, cette excessive virulence, c’est que les Jansénistes étaient au moins aussi violents, et ressuscitaient au besoin maintes calomnies inventées par les pamphlétaires protestants (Maynard, Les Provinciales et leur réfutation, t. I, p. 32-33. — Bion, Les Jésuites de la Légende, Ire partie, ch. X).

B. L’Augustinus et sa doctrine

B. L’Augustinus et sa doctrine. — Cet in-folio de plus de deux mille pages est longuement intitulé : Augustinus, seu doctrina Sancti Augustini de humanæ naturæ sanitate, ægritudine, medicina adversus Pelagianos et Massilienses, tribus tomis comprehensa. C’est un traité de la grâce et de la prédestination, dans lequel Jansénius prétend exposer la doctrine de saint Augustin, mais il en a pris le premier projet dans les théories de Baïus.

Il a, en outre, beaucoup emprunté aux hérétiques des XVIe et XVIIe siècles. C’est donc son système à lui — un vrai Baïanisme — qu’il développe sous le nom de saint Augustin. Aussi, quoi qu’en aient dit si souvent les Jansénistes, ceux qui le condamnent ne censurent pas par le fait la doctrine du grand docteur.

L’ouvrage est divisé en trois tomes, ou plus exactement en trois parties. La première contient l’histoire des Pélagiens, exposée de telle façon que le Pélagianisme ressemble trait pour trait à la doctrine des Jésuites (8 livres). C’est une sorte de préambule sans lequel on ne peut comprendre les deux autres parties qui renferment la matière principale.

Dans le tome second, l’on trouve la doctrine de saint Augustin sur les trois états d’innocence, de nature corrompue et de nature pure. Ses neuf livres sont un commentaire fidèle des opuscules de Baïus : De prima hominis justitia, De meritis operum, De peccato originis, De libero hominis arbitrio et De virtutibus impiorum.

Le dernier tome expose les vues du saint docteur sur la grâce médicinale du Rédempteur et la prédestination des hommes et des Anges. C’est dans ces dix livres De gratia Christi Salvatoris que Jansénius défend les censures de Louvain et de Douai ;
il y propose, en complétant son précurseur, la seconde partie du Baïanisme.

Ces détails montrent comment le P. du Chesne a pu, sans peine, établir une exacte concordance entre la doctrine de l’Augustinus et le système de Baïus, pris dans son ensemble. La conclusion est que Jansénius a suivi, de son devancier, plan et erreurs, comme la glose suit le texte. Primitivement d’ailleurs, il avait eu le dessein d’intituler son livre Apologie de Baïus (Histoire du Baïanisme, liv. IV, § LXXVIII-LXXXI et XIX). Le P. Rapin donne une analyse détaillée de l’Augustinus, dans son Histoire du Jansénisme (livre X, p. 479-484).

Le fond du livre est la doctrine de la délectation relativement victorieuse, c’est-à-dire de la délectation qui se trouve actuellement supérieure en degré à celle qui lui est opposée. Depuis la chute d’Adam, la délectation est l’unique ressort qui remue le cœur de l’homme, inévitable quand elle vient et invincible quand elle est venue.

Si cette délectation est céleste, elle porte à la vertu ;
si elle est terrestre, elle détermine au vice, et la volonté se trouve nécessairement entraînée par celle des deux qui est actuellement la plus forte. L’homme fait donc invinciblement, quoique volontairement, le bien ou le mal, selon qu’il est dominé par la grâce ou la cupidité. Sa volonté est nécessairement soumise à la délectation actuellement prépondérante.

De là sortent les autres parties de l’ouvrage, comme autant de suites ou de corollaires, formant dans leur ensemble le système que nous avons brièvement résumé au début de cet article.

Ainsi en découlent les cinq fameuses propositions qui sont la quintessence ou, comme Bossuet l’a écrit dans sa lettre au maréchal de Bellefonds (vers 30 sept. 1667, éd. Lachat, t. XXVI, p. 209), l’âme du livre. Pour achever de faire connaître l’Augustinus, rien de mieux que de les citer :

Les cinq propositions

I. Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des justes qui désirent et qui tâchent de les garder, selon les forces qu’ils ont alors ;
et ils n’ont point de grâce par laquelle ils leur soient rendus possibles.

II. Dans l’état de nature corrompue, on ne résiste jamais à la grâce intérieure.

III. Pour mériter et démériter, dans l’état de nature corrompue, on n’a pas besoin d’une liberté exempte de la nécessité d’agir ;
mais il suffit d’avoir une liberté exempte de contrainte.

IV. Les semi-pélagiens admettaient la nécessité d’une grâce intérieure et prévenante pour chaque action en particulier, même pour le commencement de la foi ;
et ils étaient hérétiques en ce qu’ils prétendaient que cette grâce était de telle nature que la volonté de l’homme avait le pouvoir d’y résister, ou d’y obéir.

V. C’est une erreur des semi-pélagiens de dire que Jésus-Christ soit mort, ou qu’il ait répandu son sang pour tous les hommes sans exception.

Liées comme elles sont à la théorie fondamentale de la délectation relativement victorieuse, il n’est pas malaisé de montrer que ces cinq propositions sont bien de Jansénius. Elles se lisent d’ailleurs dans l’Augustinus, toutes les cinq, sinon mot à mot ou quasi mot à mot, comme la première (t. III, l. II, c. 13), au moins dans des termes équivalents, comme les quatre dernières (la 2e, t. III, l. II, c. 24 ;
la 3e, t. III, l. VI, c. 38 ;
la 4e, t. I, l. VIII, c. 6 ;
la 5e, t. III, l. III, c. 21).

C’est seulement aux approches de la condamnation que les Jansénistes ont commencé d’émettre des doutes à cet égard (Maynard, Les Provinciales et leur réfutation, t. II, p. 280 et suiv. — De Mas, Histoire des cinq propositions, éd. de 1702, t. I, liv. I, p. 65 et suiv. ;
t. III, 1er Éclaircissement, p. 1).

Postérieurement, l’on a eu l’idée de distinguer entre le Jansénisme grotesque, celui qui a été condamné dans les cinq propositions, et la doctrine de Port-Royal, adoucie encore dans les Réflexions morales de Quesnel. C’est un subterfuge ou un leurre. Dans le fond, il n’y a eu qu’un seul Jansénisme, nettement démasqué dans les cinq propositions, ou dissimulé habilement par le parti sous des expressions équivoques, mais demeuré toujours le même, le Jansénisme de l’Augustinus.

C’a été aussi celui d’Arnauld et de Port-Royal, et Quesnel l’a revêtu des dehors de la piété dans ses Réflexions morales. Si on veut l’étudier à fond, on peut consulter l’Histoire du Jansénisme du P. Rapin (liv. X), et surtout l’excellent ouvrage du P. Dechamps : De hæresi janseniana.

Ce que nous avons dit montre assez comment la théologie jansénienne renverse complètement, avec l’espérance chrétienne, toute morale raisonnable, toute liberté dans l’homme, toute justice en Dieu (Pluquet et Claris, Dictionnaire des hérésies, art. Jansénisme. — Maynard, Les Provinciales et leur réfutation, t. I, p. 14-21 ;
t. II, p. 287-292).

III. La deuxième période : le Jansénisme depuis les cinq Propositions jusqu’à la Paix de Clément IX

A. La question du droit

A. La question du droit (1er juillet 1649-31 mai 1653). — Au début de cette période, les esprits sont tout entiers à la question de droit, qui consiste à établir que les cinq propositions sont vraies ou qu’elles sont fausses.

Nicolas Cornet, syndic et docteur de Sorbonne, dénonce à la Faculté sept propositions théologiques dont les cinq premières renferment ce qu’il y a, dans l’Augustinus, de plus contraire à la foi (juillet 1649). On décide de les examiner, et des commissaires en préparent la censure.

Mais, une intervention du Parlement ayant suscité des difficultés, une autre voie est prise : la cause est déférée à Rome par une lettre approuvée et signée de quatre-vingt-cinq évêques, auxquels trois autres se joignent dans la suite. L’évêque de Vabres, Isaac Habert, l’avait composée (1650). De leur côté, ceux de Port-Royal font présenter au Pape une supplique en sens opposé (10 juillet 1651), mais, parmi les évêques de France, onze prélats seulement l’ont souscrite.

Innocent X avait déjà formé une congrégation (12 avril 1651) ;
après un sérieux examen, il donne la bulle Cum occasione, par laquelle il censure et qualifie chacune des cinq propositions (31 mai 1653). Il la fait afficher le 9 juin.

D’après leur conduite et leurs écrits, il paraît bien que, jusqu’au moment où l’affaire fut portée devant le Saint-Siège, les Jansénistes, tout en répétant que les propositions étaient équivoques et forgées à plaisir, s’accordaient avec leurs adversaires sur le sens propre de ces propositions, le dogme de la grâce nécessitante, lequel, selon eux, était celui de Jansénius.

Ce sens, affirmaient-ils aussi, exprimait la doctrine de saint Augustin, qu’ils ne distinguaient jamais de celle de Jansénius ou de la leur. C’est alors du droit qu’ils disputaient.

Plus tard, au cours du procès, quand ils pressentirent la condamnation, leur attitude changea : les meneurs et leurs députés à Rome cherchèrent, par des expédients, à éterniser les débats ;
ils réclamaient des disputes, comme au temps des controverses de auxiliis, dont ces discussions, disaient-ils, étaient une suite naturelle ou une reprise.

Dans chacune des propositions incriminées, ils découvraient des sens multiples, dont l’un, le sens propre et légitime, celui qu’ils entendaient, contenait leur système, mais ils le proposaient d’une manière enveloppée et dans des termes ambigus. De Jansénius et de son livre ils ne soufflaient plus mot, mais ils parlaient sans cesse de saint Augustin, de saint Thomas et de sa grâce efficace par elle-même, de la doctrine catholique mise en péril par une machination des molinistes.

Malgré tant d’efforts, ils ne réussirent pas à traîner indéfiniment les choses en longueur, et le jugement fut enfin rendu (Histoire des cinq propositions, t. I, liv. I, p. 68 et suiv. ;
t. III, 1er et 2e Éclaircissements ;
en confirmant par D. Thuillier, Histoire de la constitution Unigenitus, ms., l. I, p. 208-210, Bibliothèque nationale, Ms. fr. 17731. — Hermant, Mémoires, t. I et II, liv. IV-VIII. — Bourzeis, abbé de, Propositiones de gratia. — Brevissima quinque propositionum in varios sensus distinctio ou Distinction abrégée des cinq propositions).

B. La question de fait : premier temps

B. La question de fait. Son premier temps : le fait de Jansénius (juillet 1653-29 sept. 1654). — La bulle reçue en France (juillet 1653), les Jansénistes se soumettent ;
mais, à en juger par leurs lettres secrètes plutôt que par leurs écrits publics, leur soumission n’est qu’extérieure. Passant, en apparence du moins, condamnation sur le point de droit, et admettant que les propositions, dans leur sens propre, sont légitimement censurées, ils se retranchent dans la question de fait.

C’est de leur part une évasion habile, préparée d’ailleurs par leur précédent changement d’attitude ;
elle leur permet d’éluder, sans révolte ouverte, la décision de l’Église. Leur nouvelle position est celle-ci : par la manière dont elle parle de Jansénius et de son livre, la Constitution donne à entendre que les propositions sont tirées de l’Augustinus.

Or, d’une part, la première proposition, la seule qu’on trouve mot à mot dans l’ouvrage — ce qui est exact, nous l’avons vu —, n’a pas, étant prise en elle-même, le sens qu’elle présente dans l’endroit d’où on l’a extraite ;
d’autre part, on ne rencontre dans le livre aucun texte dont le sens naturel se confonde avec le sens des cinq propositions prises en elles-mêmes.

Tout en se soumettant, et en admettant le bien-fondé de la condamnation, si on considère les propositions en elles-mêmes, ils ne peuvent reconnaître ni qu’elles sont de Jansénius, ni qu’elles ont été condamnées dans le sens de Jansénius. D’après eux, ce sens est celui de la grâce efficace par elle-même, nécessaire à tout bien. Ainsi cette doctrine, qui est celle de saint Augustin et de l’école de saint Thomas, combat seulement la grâce suffisante de Molina, mais non pas celle des Thomistes.

Leurs adversaires insistaient à l’encontre, et leur rappelaient qu’avant 1651 ou 1652, alors que la dispute roulait sur la qualité des propositions et non pas sur leur sens, ils avouaient que ce sens propre et naturel était celui de Jansénius.

Néanmoins, le déplacement de la controverse ne laissait pas d’être embarrassant : en effet, ces termes mêmes de fait ou de sens de Jansénius étaient équivoques.

Ils pouvaient signifier, soit le sens exprimé dans l’ouvrage de Jansénius considéré en lui-même et sans égard à la pensée qu’avait, en le composant, l’évêque d’Ypres — attribution de la doctrine des propositions au texte du livre : sens objectif de Jansénius —, soit le sens qu’avait dans l’esprit l’auteur lorsqu’il écrivait, et qu’il cherchait à rendre dans son texte — attribution de la doctrine des propositions à Jansénius lui-même : sens subjectif de Jansénius ou son intention personnelle.

Entre ces deux acceptions, les Jansénistes, consciemment ou non, ne distinguaient pas, et c’était là, dans les discussions, une cause perpétuelle de confusions. D’autant plus qu’à Rome, l’expression de question de fait était généralement restreinte à la dernière des deux acceptions, la première étant regardée comme question de droit, tandis qu’en France, spécialement dans l’usage de ceux du parti, l’une et l’autre étaient indistinctement traitées de question de fait.

Pour couper court à l’évasion, les évêques assemblés à Paris déclarent (28 mars 1654) que, par la bulle Cum occasione, les cinq propositions ont été censurées comme étant de Jansénius et dans le sens de Jansénius. Leur déclaration est confirmée par un bref d’Innocent X (29 septembre). En France, la décision est respectueusement accueillie, et la Sorbonne s’y conforme dans son jugement sur la Seconde lettre de M. Arnauld à un duc et pair (31 janvier 1656).

Ce jugement est, dans l’histoire du Jansénisme, un événement. En effet, dans les discussions sur le droit et sur le fait, Arnauld a donné le branle et tenu le premier rang. Dès le temps des dénonciations de Cornet, il avait crié qu’on en voulait à la doctrine de saint Augustin et il s’était dressé pour la défendre (Considérations sur l’entreprise de M. Cornet, 1649 ;
Apologie pour les SS. Pères de l’Église, 1651 ;
Arnauld, Œuvres, t. XIX, p. 1, et t. XVIII, p. 1).

En 1655, il publie deux lettres, l’une à une personne de condition (24 février), l’autre (10 juillet) à un duc et pair (Lettre à une personne de condition sur ce qui s’est passé… et Seconde lettre à un duc et pair de France pour servir de réponse… ;
Œuvres, t. XIX, p. 311 et 335). La seconde d’entre elles, la plus fameuse, met en cause le fait et le droit, et, en dépit de protestations multiples, tend à rétablir la doctrine proscrite par Rome.

On en tire deux propositions, la première dite de droit, la deuxième de fait, qui sont déférées à la Sorbonne et, après trois mois de contestations, censurées. Arnauld se défend vigoureusement, trois ou quatre opuscules au moins en font foi (Dictionnaire des Jansénistes, art. Arnauld, Antoine, c. 266-267), et il est soutenu par les soi-disant disciples de saint Augustin.

Il n’en est pas moins condamné, mais il refuse de souscrire au jugement rendu et est, avec nombre d’autres qui l’imitent dans son refus opiniâtre, exclu de la Faculté.

C. Intervention de Pascal : les Provinciales

C. Intervention de Pascal : Les Provinciales (23 janv. 1656-24 mars 1657). — C’est alors que l’intervention de Pascal change les affaires. Dans ses Petites lettres, il tourne en plaisanterie les débats de la Sorbonne sur les propositions d’Arnauld et la censure qui en est faite. Ce sont les quatre premières Provinciales, après lesquelles l’auteur, s’en prenant à la morale des Jésuites, laisse de côté le Jansénisme proprement dit.

Il n’y revient que dans la 17e et la 18e sur la question de fait, par où il prétend justifier les Jansénistes. Dans les douze autres, il attaque le relâchement des casuistes. C’est en somme une digression, ou plus exactement une diversion adroite, la morale des Jésuites et les Jésuites eux-mêmes n’étant point directement en cause dans la lettre d’Arnauld et les cinq propositions. À prendre ainsi rigoureusement les choses, Pascal a quitté la question.

Toutefois le parti considérait les Jésuites comme les adversaires qui, entre tous, s’opposaient au progrès de ses idées théologiques ;
il estimait donc qu’abattre les Jésuites ou ruiner leur influence, c’était encore travailler au triomphe de sa doctrine. En outre, la diffusion de la morale sévère, toujours chère aux Jansénistes, entrait, au même titre que les thèses de l’Augustinus, dans le programme de réforme concerté dès le début entre Jansénius et Saint-Cyran.

C’est ce que montreraient bien les Règlements et instructions de Messieurs les disciples de saint Augustin de l’union, extraits par le P. Rapin des registres du Saint-Office et rapportés dans ses Mémoires (t. III, p. 51-59), si l’on établissait incontestablement l’origine jansénienne de ce document curieux. Ainsi Pascal, par son apparente digression, ne sortait pas à strictement parler du terrain de la lutte : il changeait plutôt de méthode d’attaque.

Du Jansénisme proprement dit — la doctrine de Jansénius condamnée par Innocent X et défendue par Arnauld — il ne faisait que passer à l’autre sorte de Jansénisme, celui du rigorisme et de l’austérité, qui, dès les jours de Saint-Cyran, en avait si fort imposé au vulgaire et avait été pour la meilleure part dans le succès du novateur.

Sans insister sur l’inexactitude réelle et l’injustice des développements de Pascal, ou encore sur la valeur mince de son témoignage (Brou, Les Jésuites de la Légende, Ire partie, chap. X-XII, p. 305-430 ;
Maynard, Les Provinciales et leur réfutation, en comparant avec Molinier, Les Provinciales, t. I, Introduction ;
Strowski, Pascal et son temps, IIIe partie, ch. III-VIII et XIII), constatons que la diversion fut pour les Jansénistes d’un heureux effet : elle mit les rieurs de leur côté. Tandis que Pascal combat ainsi en plaisantant, Arnauld, soutenant la cause plus sérieusement, cherche à prouver que son système ne diffère pas de celui des Thomistes.

D. Second temps de la question de fait

D. Second temps de la question de fait : l’autorité de l’Église dans la décision des faits. L’inséparabilité du fait et du droit (29 sept. 1654-19 janv. 1669). — En vue d’assurer l’exécution de la bulle Cum occasione, l’Assemblée du clergé examine et approuve ce qui a été fait contre le Jansénisme (1er et 2 sept. 1656).

Elle se déclare donc sur le fait de Jansénius, qu’elle affirme, en l’entendant, cela va sans dire, dans le sens de l’attribution de la doctrine au texte du livre de Jansénius, sans égard à l’intention personnelle de l’auteur.

Prononçant ensuite l’infaillibilité de l’Église dans la décision des faits dogmatiques — faits inséparables des matières de foi ou des mœurs générales, comme par exemple que tel concile est général ou légitime, ou que tel est le vrai sens de tel ou tel d’entre les Pères sur tel ou tel dogme ;
on les désigne ainsi par opposition aux faits révélés dans l’Écriture ou la Tradition, et aux faits personnels, dont l’Église juge, non pas sur l’examen des textes, mais sur le seul témoignage des hommes —, elle résout dans le sens affirmatif le problème de l’inséparabilité du fait et du droit, fameux dans les polémiques du temps, et sur lequel les gens du parti eux-mêmes ont été partagés.

Voici à quoi revient sa déclaration, qui résume le sujet de la dispute : quoiqu’on puisse discerner le point de droit — les cinq propositions contiennent une doctrine hérétique — du point de fait — cette même doctrine est contenue dans le texte du livre de Jansénius —, comme deux choses distinctes et séparables en elles-mêmes, on ne peut, après la décision de l’Église, révoquer en doute le fait, qui est un fait dogmatique, sans recourir à un principe qui rend douteux le droit même.

Ce principe serait que l’Église n’est pas nécessairement infaillible dans l’intelligence du sens de Jansénius : d’où il suivrait qu’elle n’est pas nécessairement infaillible dans l’intelligence du sens des auteurs qu’elle approuve ou condamne, en particulier de saint Augustin et des Pères sur nos différents dogmes ;
elle ne pourrait donc, par son autorité, nous assurer de la tradition d’aucun dogme contesté par les hérétiques. Le droit lui-même serait ainsi rendu douteux. Ainsi expliquée, la croyance du point de fait est inséparable de celle du point de droit (Histoire des cinq propositions, t. I, liv. III, p. 187-197).

Les actes de l’Assemblée ayant été communiqués au Pape, Alexandre VII donne la bulle Ad sacram (16 oct. 1656), qui confirme, en l’insérant, la constitution d’Innocent X et décide affirmativement le fait de Jansénius, c’est-à-dire l’héréticité du texte de son livre ;
quelques mois plus tard (mars 1657), l’Assemblée du clergé reçoit cette bulle et arrête des mesures pour en assurer l’observation.

Alors vraiment, on peut le dire, la question de fait a pris un nouvel aspect. Elle est dans son second temps. Tranché nettement par le bref du 29 septembre 1654 et surtout par la dernière bulle (16 octobre 1656), le fait de Jansénius n’est plus douteux. Rome a certainement entendu condamner les cinq propositions comme étant de Jansénius et dans le sens de Jansénius.

Ce dont les partisans de cet auteur disputent désormais, c’est de l’autorité même de l’Église dans la décision des faits qui, comme celui de Jansénius, ne sont pas immédiatement révélés de Dieu. La question de fait, dans son second temps, retombe donc en réalité dans une question de droit.

D’un côté, les Jansénistes nient que l’Église soit infaillible dans l’espèce, qu’il s’agisse du fait dogmatique ou du fait personnel, deux points qu’ils ne distinguent jamais. Ils nient par conséquent qu’une soumission intérieure soit due aux décisions pontificales. D’autre part, l’Assemblée du clergé, nous l’avons vu, par sa déclaration de 1656, sur l’inséparabilité du fait et du droit, est d’un avis contraire.

La controverse se prolonge, et ce sera seulement dans les conditions de paix imposées par Clément IX aux quatre évêques (1668), que nous trouverons les éléments d’une solution définitive, solution qui, tout bien éclairci, et malgré qu’ils en aient, ne donne pas gain de cause aux Jansénistes.

E. Le Formulaire

E. Le Formulaire (25 janv. 1661-19 janv. 1669). — Au milieu de ces discussions, l’Assemblée du clergé reprend un de ses projets antérieurs, celui de faire signer un formulaire de foi. Dès 1656, une première fois, puis à nouveau en 1657, en vue peut-être de remplacer un texte joint à la constitution Ad sacram, elle en avait établi la formule, en des termes qui exprimaient la condamnation de cœur et de bouche de la doctrine des cinq propositions de Jansénius, contenue dans l’Augustinus. C’est ce qu’on appelle le Formulaire du clergé.

L’assemblée en était alors restée là. En 1661 seulement, le 25 janvier, elle prescrit aux ecclésiastiques de souscrire la formule dressée. Cette injonction, autorisée par le roi (13 avril), suscite des divergences de vues parmi les Jansénistes.

Ils ne s’entendent pas sur la façon de signer, mais il est un point sur lequel ils s’accordent tous, c’est qu’en souscrivant l’on ne doit point, par un acte de soumission intérieure, condamner le livre de Jansénius. Précisément, c’est là ce qui rend leur foi douteuse.

Une négociation fut entamée entre l’évêque de Comminges et le P. Ferrier, jésuite, d’une part, et les Jansénistes de l’autre ;
elle n’amène rien, d’ailleurs, sinon l’envoi à Rome de cinq articles équivoques sur lesquels le Pape décide de ne pas prononcer (1662-1663). C’est le fait des cinq articles.

Entre temps on se relâche quelque peu sur la signature du Formulaire, mais, après l’échec de la tentative d’accommodement, on s’y rattache inviolablement, malgré les récriminations du parti. Les Jansénistes se plaignent surtout qu’à l’égard des faits, comme est celui de Jansénius, on veuille, par la souscription d’un formulaire de foi, exiger d’eux autre chose qu’une soumission extérieure ou silence respectueux.

À ce moment, Alexandre VII, qui n’avait encore jamais approuvé, par une mention expresse, le Formulaire du clergé, publie, sur la demande du roi, sa constitution Regiminis apostolici (15 février 1665), laquelle contient un formulaire équivalent pour le fond à celui du clergé, et en enjoint la signature.

Par une déclaration du 29 avril 1665, Louis XIV ordonne que la bulle soit reçue et le nouveau formulaire — Formulaire du Pape — souscrit sans aucune distinction, interprétation ou restriction. Lui-même se rend au parlement pour faire enregistrer sa déclaration.

À l’occasion de la constitution pontificale, l’archevêque de Paris, M. de Péréfixe, donne un mandement où il marque que l’Église a toujours exigé une soumission de foi divine pour les dogmes, et, quant aux faits non révélés, une véritable soumission par laquelle on acquiesce sincèrement et de bonne foi à la condamnation de la doctrine censurée (13 mai 1665). C’est toujours le sens de son ordonnance pour la signature du Formulaire du clergé (7 juin 1665) : adhésion de foi divine sur le droit, de foi humaine et ecclésiastique sur le fait non révélé.

Les autres prélats ne distinguent pas expressément entre le fait et le droit, à l’exception des quatre évêques, MM. d’Alet, d’Angers, de Beauvais et de Pamiers. Ceux-ci excluent, dans leurs mandements, toute soumission intérieure de jugement à la décision de l’Église sur le fait, et ne demandent que le silence respectueux (juin-juillet 1665).

Tant d’obstination porte le roi à des mesures plus rigoureuses : neuf prélats sont désignés par le Souverain Pontife pour instruire le procès de leurs quatre collègues ;
mais les lenteurs de la procédure, quelque peu embarrassée dans les exigences des principes gallicans, donnent au parti le temps de se fortifier. Après la mort d’Alexandre VII (22 mai 1667), par une lettre du 1er décembre, dix-neuf évêques mandent au nouveau Pape, Clément IX, qu’ils sont dans les mêmes sentiments que les récalcitrants. Une adhésion si nombreuse fait craindre qu’on ne puisse achever, sans complications, l’affaire des quatre évêques.

F. La Paix de Clément IX

F. La Paix de Clément IX (septembre 1668-janvier 1669). — Sur ces entrefaites, une négociation est tentée, qui aboutit à un accommodement, pompeusement appelé par les Jansénistes Paix de l’Église ou de Clément IX, mais ce n’est en somme que la réconciliation des prélats rebelles.

M. de Châlons-sur-Marne, Félix Vialart, avait été chargé par Le Tellier de chercher un moyen d’accommoder cette fâcheuse affaire. Dans son œuvre de médiation il s’adjoint d’abord M. de Sens, Louis-Henri de Gondrin, puis, sur la demande du nonce Bargellini, M. de Laon, le futur cardinal d’Estrées.

Après des démarches préalables près du nonce, MM. de Sens, de Laon et de Châlons obtiennent des quatre évêques une nouvelle acceptation du formulaire, avec une lettre soumise et respectueuse à l’adresse du Pape. Signature et lettre parviennent à Rome, le 26 septembre 1668, et, le 28, Clément IX écrit à Louis XIV qu’il a reconnu la soumission des prélats à leur souscription pure et simple.

Bargellini ayant en outre affirmé que Sa Sainteté était satisfaite, le roi arrête le procès. Comme il convenait au chef du parti et même plus qu’il ne convenait, Arnauld avait eu sa place et son rôle dans les arrangements : lui aussi signa selon sa conscience et rentra en grâce.

Bien plus, au cours des négociations, il avait été comme le conseil ou le théologien des parties ;
et ce serait à lui qu’avec une confiance peut-être excessive, le principal médiateur, l’évêque de Châlons, aurait laissé le soin de dresser le projet de lettre au Pape, ainsi que le mémoire destiné à renseigner les quatre évêques et à régler leur conduite. Plus tard, Arnauld intervint encore pour donner son témoignage et enlever les doutes qui restaient au Souverain Pontife (Déclaration de M. de Châlons, souscrite par Antoine Arnauld et, dit-on, rédigée par lui, 3 décembre 1668). Telle est cette Paix, que confirme enfin le Pape, en adressant aux quatre évêques une lettre bienveillante (19 janvier 1669).

Toutefois, au moment d’apposer leur signature et de recevoir celle de leurs prêtres, les prélats avaient réuni des synodes dans lesquels ils avaient déclaré — les procès-verbaux de ces synodes, au pied desquels ils ont signé, le portent expressément — qu’à l’égard du fait, la souscription du formulaire n’obligeait qu’à une soumission de respect et de discipline, qui consiste à ne point s’élever contre la décision qui en a été faite, et à demeurer dans le silence.

Quoique ce terme de fait, il n’est pas besoin de le répéter, soit ici encore ambigu et se puisse entendre, suivant le sens romain, de l’attribution à l’intention personnelle de Jansénius, il paraît bien qu’ils avaient continué, dans leurs synodes, de le prendre comme dans leurs mandements, selon leur acception ordinaire ;
ils persistaient donc à maintenir cette même distinction entre le fait, soit dogmatique, soit personnel, de Jansénius, et le droit, pour laquelle précisément leurs mandements avaient été poursuivis.

Les procès-verbaux, demeurés quelque temps secrets, ne parvinrent certainement à Rome qu’après l’envoi du bref au roi (28 septembre 1668). Dès lors, une question se pose : Clément IX a-t-il connu à l’avance leur contenu et l’a-t-il approuvé, avouant de la sorte comme légitime et bien fondée la distinction qui s’y trouvait maintenue ;
ou bien, n’en ayant eu aucune connaissance, croyait-il de bonne foi, lorsqu’il écrivait à Louis XIV, que les quatre évêques avaient souscrit, purement et simplement, sans distinction, son formulaire ? Problème historique, désigné sous le nom de fait de Clément IX.

Peu après la paix, sinon dans son temps même, ceux du parti ont protesté que la première hypothèse est la vraie, et quelques-uns probablement l’ont fait en toute sincérité : parmi les conditions préalablement consenties par le Pape, ont-ils dit, se trouvait le maintien de la distinction des mandements dans le secret des procès-verbaux.

Ainsi Clément IX, se désistant des prétentions de ses prédécesseurs, se serait contenté, sur le point de fait, du silence respectueux, et, par son désistement, aurait implicitement reconnu que l’Église n’a pas l’infaillibilité dans la décision des faits non révélés, non seulement dans celle des faits personnels, ce qui n’était pas contesté, mais dans celle des faits dogmatiques, les seuls qui fussent en cause. Ce n’est pas là cependant la vérité.

Tout montre, au contraire, que le Pape ne savait rien de cette condition prétendue, et qu’à la date de sa lettre au roi, il pensait que les prélats avaient fait une soumission sincère, de bouche et de cœur, sur le point du fait, dans l’acception précise où l’on disputait, autant que sur celui du droit. Déjà, cependant, il avait reçu des avis, portant qu’on le dupait, mais ces avis étaient sans preuves ;
il désirait vivement conclure l’affaire, et M. de Lyonne insistait fort pour qu’on en finît.

Sa Sainteté croyait qu’il pressait ainsi de la part même du roi ;
elle jugea donc pouvoir, sans imprudence, se lier à la lettre des quatre évêques, aux assurances de son nonce et à celles de Vialart, qu’Arnauld confirmait.

Sans nul doute, le Pape comprit que des réserves avaient été formulées touchant l’attribution des propositions au livre de Jansénius ;
cependant il estima, c’est le cardinal Rospigliosi qui l’atteste, qu’il s’agissait du fait entendu dans l’acception romaine de l’intention personnelle de Jansénius, mais non pas dans celle du sens objectif de l’ouvrage. Comme, sur le premier point, l’Église n’exigeait rien de plus que le silence respectueux, Sa Sainteté n’approfondit point et se déclara satisfaite.

C’est ainsi qu’elle accorda la paix. Plus tard, sur de nouveaux bruits, plus consistants encore, et sur le contenu des procès-verbaux enfin connu, Clément IX s’enquit soigneusement. Il fit examiner les choses dans une congrégation de cardinaux. Ceux-ci blâmèrent la mauvaise foi des prélats, mais jugèrent qu’il valait mieux ne pas reprendre le fond du débat.

Il suffirait que, dans son bref de réponse aux quatre évêques, Sa Sainteté affirmât qu’elle n’aurait jamais admis à cet égard ni exception ni restriction quelconque, étant très attachée aux constitutions des papes ses prédécesseurs. C’est ce qui fut fait (19 janvier 1669).

La conclusion sur le fait de Clément IX est donc que le Pape a été trompé, sinon tout à la fois par Louis XIV et Lyonne, par le nonce, les prélats médiateurs, Arnauld et les quatre évêques, au moins par quelques-uns d’entre eux. Lyonne paraît le plus responsable. Probablement aussi, le roi et le nonce ont été joués, mais Bargellini avait en quelque sorte bien voulu l’être, s’étant par avance engagé à se cacher de ceux qui pouvaient voir clair, comme l’archevêque de Paris ou le P. Annat.

Enfin, parmi ceux de l’autre camp, il y eut peut-être de même des dupes, Vialart par exemple ou l’un ou l’autre des quatre évêques. Et ce qui facilitait cette duperie universelle, c’est que, de tous côtés, à Paris et à Rome, l’on était fatigué de disputer, et l’on soupirait après un accommodement. On redoutait tout retard et, pour ainsi dire, tout éclaircissement sur ce qu’il restait d’équivoque dans les termes.

Cette conclusion étant admise, on voit que le Pape, sur la question de fait prise dans son second temps, c’est-à-dire sur le point de l’autorité de l’Église dans la décision des faits dogmatiques, a toujours maintenu l’infaillibilité et n’a aucunement donné dans les vues des Jansénistes (Rapin, Mémoires, t. III, liv. XX. — Histoire des cinq propositions, t. II, liv. VI. — Fénelon, Autre lettre au P. Quesnel touchant la relation du cardinal Rospigliosi. — Bourlon, M. Vialart, évêque de Châlons, et la paix clémentine. — Cochin, Étude sur Henri Arnauld, évêque d’Angers, dans ses rapports avec le Jansénisme. — La Paix de Clément IX).

G. La signature du Formulaire et les religieuses de Port-Royal

G. La signature du Formulaire et les Religieuses de Port-Royal. — En dépit des plaisanteries qu’on a faites, il y avait, la chose saute aux yeux, des motifs sérieux d’exiger que les Religieuses de Port-Royal souscrivissent le Formulaire. On avait toutes les raisons de douter de leur croyance.

De 1661 à 1664, elles avaient obstinément refusé la souscription qu’on demandait ;
elles avaient seulement consenti à signer en général la condamnation des propositions condamnées. Arnauld les avait encouragées et soutenues dans leur résistance : aidé de Nicole et de quelques autres, il était intervenu dans leur cause par toutes sortes de lettres et de mémoires, et il avait fait leur apologie (Dictionnaire des Jansénistes, art. Arnauld, Antoine, c. 267-270).

M. de Péréfixe, devenu archevêque de Paris, prit en main leur affaire : après plusieurs démarches et plusieurs mesures de rigueur, comme la dispersion des plus opiniâtres dans diverses communautés, il réunit, sous la direction d’ecclésiastiques de son choix et la garde exacte du lieutenant civil, les récalcitrantes à Port-Royal des Champs, séparé désormais de Port-Royal de Paris, et il mit le monastère en interdit.

Peu après la paix clémentine, les religieuses remirent à l’archevêque une déclaration de soumission, dont il se contenta. L’interdit fut levé et l’absolution des censures accordée (18 février 1669). Dès lors, les deux Port-Royal demeurèrent désunis (Rapin, Mémoires, t. III ;
Gaillardin, Histoire de Louis XIV, t. III ;
Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, liv. V).

Nous touchons ainsi au terme de la seconde période du Jansénisme, l’époque que nombre d’historiens dépeignent comme grande et splendide, celle d’Arnauld et de Nicole, de Pascal, des solitaires et des Petites Écoles, où finit la Mère Angélique († 6 août 1661).

Le grand Arnauld et son influence se retrouvent partout, dans les discussions sur le droit et plus tard, jusqu’à la veille sinon jusqu’au lendemain de la paix, dans les chicanes sur le fait, dans l’affaire des quatre évêques et dans ces négociations pour l’accommodement où, par une étrange aventure, il joue le rôle de médiateur en même temps que de partie.

Ce sont les beaux jours de la secte, durant lesquels les interminables contestations sur les cinq propositions et le sens de Jansénius, le fait et le droit, la grâce efficace et la morale relâchée, sont menées avec un incontestable talent et parfois avec une réelle grandeur littéraire.

Malheureusement, les brillants dehors de l’esprit et de la vertu dissimulent mal l’orgueil et l’obstination ;
et l’on est surpris de voir ces chrétiens austères, ces saints, comme donneraient à penser leurs nécrologes, ergoter sans fin, en résistant aux évidentes décisions de l’Église et en s’entêtant à prouver qu’ils sont, quoi qu’il paraisse, ses enfants sincèrement soumis.

IV. La troisième période : le Quesnellisme (1671-1728)

Après la paix de Clément IX, les disputes sont suspendues, et Louis XIV tient la main à ce qu’elles ne recommencent pas. En 1679, il prend des mesures contre Port-Royal trop fréquenté, en renvoie les pensionnaires et disperse les Messieurs. Les meneurs sortent alors de France.

Arnauld est à leur tête. Pendant un exil de quinze années, il continue de diriger le parti : des Pays-Bas ou de Hollande, il jette au public maints écrits anonymes, celui entre autres dont il est le plus content et dont il espère le plus, le Phantome du Jansénisme, dans lequel il prétend établir que, puisque personne ne soutient les propositions condamnées et qu’il n’est nullement défendu de discuter si elles se trouvent dans Jansénius, le prétendu Jansénisme n’est ni plus ni moins qu’un fantôme.

Tandis qu’il défend les siens sur le terrain du droit et plus encore sur celui du fait, le vieux lutteur s’en prend à leurs irréconciliables ennemis, les Jésuites. C’est en les combattant qu’il meurt à Bruxelles, à l’âge de quatre-vingt-trois ans, laissant à Quesnel la direction de la secte.

Sous l’impulsion de celui-ci, plus active et plus intrigante, le Jansénisme, qui n’a jamais, à vrai dire, cessé de croître et de travailler, se répandra de plus en plus ;
il achèvera de conquérir l’opinion publique, au point de pouvoir, à la mort de Louis XIV, se jeter dans l’opposition violente.

Dans les dernières années du XVIIe siècle, les débats renaissent : c’est la troisième période, celle du Quesnellisme, durant laquelle on agite à nouveau la question de droit et la question de fait : la question de droit par les Réflexions morales, contre lesquelles Clément XI donnera la bulle Unigenitus (1713) ;
la question de fait par le Cas de conscience, qui provoque la constitution Vineam Domini (1705).

A. Les Réflexions morales et le Problème ecclésiastique

A. Les Réflexions morales (1668-1692) et le Problème ecclésiastique (1699). — L’ouvrage fameux que sont les Réflexions morales, l’oratorien ou, depuis 1684, l’ex-oratorien Quesnel mit vingt-cinq ans à le composer.

Il est malaisé d’en écrire l’histoire, tant il se présente sous des titres et des dimensions diverses, dans des éditions multiples : 1668, Les Paroles de la Parole incarnée J.-C. N.-S., tirées du Nouveau Testament, in-24 ;
1671, Abrégé de la Morale de l’Évangile ou Pensées chrétiennes sur le texte des IV Évangiles, un volume in-12 ;
puis, en 1679, avec le même titre, trois volumes in-12, que complète, en 1687, l’Abrégé de la Morale des Actes, des Épîtres et de l’Apocalypse, deux volumes in-12 ;
sous les dates de 1692, 1693, 1694 ou 1695, l’édition en quatre gros volumes in-8o, portant l’intitulé définitif : Le Nouveau Testament en français avec des Réflexions morales sur chaque verset ;
en 1699, nouvelle édition ou réimpression avec les corrections de M. de Noailles, ainsi qu’en 1702 et 1705 ;
en 1727 et de nouveau en 1736, huit volumes in-12. C’est l’édition la plus complète, et l’ouvrage, depuis lors, n’a pas été réimprimé.

Ce qu’on peut dire, c’est que le livre, ébauché depuis 1668, n’atteint que vers 1698 son développement complet. Il y a donc loin du petit in-24 de 1668 ou de l’unique in-12 de 1671 — la seule impression qu’ait approuvée Vialart, l’évêque de Châlons — aux quatre in-8o compacts de 1695, les « quatre frères », ou aux huit in-12 de 1727 et 1736.

Pourtant, dans les premières éditions presque autant que dans les suivantes, le Jansénisme est répandu avec une affectation marquée, tout habilement déguisé qu’il est sous les couleurs de la piété. À cause de ces dissimulations, on a écrit qu’il n’y avait là qu’un Jansénisme adouci, qui ressemble de très loin au Jansénisme grotesque des cinq propositions : ce n’en est pas moins le Jansénisme, et il porte les traits caractéristiques de cette hérésie.

Les Jansénistes ont affirmé de même que, durant quarante ans (1671-1711), le livre a joui d’une approbation universelle. C’est une exagération manifeste. Toutefois, si nous nous en tenons aux documents dès lors mis aux mains du public, rien ne montre que, de 1671 à 1698, on ait aperçu des erreurs dans le Nouveau Testament ou qu’on ait osé les lui reprocher.

De la part des gens bien intentionnés, tant de crédit ne s’explique guère que par l’apparente beauté de l’ouvrage, l’adresse avec laquelle l’auteur enveloppe son système, l’engouement qui régnait alors pour les volumes de dévotion publiés par ces Messieurs, enfin par l’autorité des prélats sous le patronage desquels ce commentaire paraissait. En outre, il se rencontra évidemment des prôneurs sans conviction.

Malgré cela, cependant, le venin n’échappait pas à tous les yeux : en 1693, on dénonçait secrètement les Réflexions morales au Saint-Office, et, en 1694, un docteur de Sorbonne, Fromageau, en extrayait deux cents propositions qu’il jugeait censurables.

En même temps, il est vrai, Louis-Antoine de Noailles, encore évêque de Châlons, les approuvait solennellement (23 juin 1695) ;
mais, monté sur le siège de Paris (août-novembre 1695), il refusait de renouveler son approbation, sans la supprimer toutefois et sans cesser de protéger le livre. Il crut se laver du soupçon de Jansénisme, en condamnant l’Exposition de la foi catholique du second abbé de Saint-Cyran, M. de Barcos, par une ordonnance datée du 20 août 1696.

Cette ordonnance, à laquelle Bossuet eut beaucoup de part, réussit mal. Bien plus, elle provoqua le Problème ecclésiastique, brochure de vingt-quatre pages dans laquelle on demandait qui l’on devait croire : de Noailles, évêque de Châlons approuvant le Jansénisme dans les Réflexions morales, ou le même Noailles, archevêque de Paris, le réprouvant dans l’Exposition de la foi. Le prélat piqué s’en prit aux Jésuites, mais à tort.

Noailles s’occupa, dès lors, de corriger l’ouvrage de Quesnel, et, sur sa demande, Bossuet y travailla avec d’autres théologiens. Ce fut sans doute en vue de cette édition expurgée que M. de Meaux prépara un Avertissement, retrouvé plus tard dans ses papiers. Mais le travail de correction aboutit imparfaitement : les Quesnellistes ne se prêtèrent pas aux changements demandés, et l’Avertissement demeura inédit (1699).

Onze ans plus tard, en 1710, ils s’avisèrent de le publier, le métamorphosant, pour le besoin de leur cause, en une Justification des Réflexions morales sur le Nouveau Testament. C’est ainsi que la question de droit était à nouveau débattue. En même temps, au milieu d’un chassé-croisé de libelles que se renvoient, de part et d’autre, Jansénistes et catholiques, l’Assemblée du clergé de 1700 censure et qualifie, sur un rapport de Bossuet, quatre propositions sur le Jansénisme et cent vingt-trois sur la morale relâchée (4 septembre).

B. Le Cas de conscience et la suppression de Port-Royal

B. Le Cas de conscience (1701) et la suppression de Port-Royal (1709-1710). — Quant à la question de fait, elle avait été reprise dans les Flandres, vers 1698, à l’occasion de la signature du formulaire : pressés par les évêques, les Jansénistes des Pays-Bas avaient même député à Rome pour obtenir des éclaircissements. Innocent XII répondit, en 1694, par divers brefs, défendant de donner au formulaire d’autre sens que celui qui se présente d’abord à l’esprit, ni de rien exiger au-delà.

C’était de nouveau couper court à toute distinction sur le point de fait. Les tenants du parti, il est vrai, maintinrent audacieusement que le Pape avait prononcé en leur faveur. Innocent XII revint donc à la charge et, dans un bref de 1696, précisa sa pensée.

En France, la dispute fut engagée par le Cas de conscience, sorte de consultation où un confesseur de province, mis en scène, reprenait la vieille distinction du fait et du droit. Il demandait si, sans croire au fait, un ecclésiastique de ses pénitents pouvait signer le formulaire purement et simplement, moyennant des réserves implicites et sous-entendues, et si, par son silence respectueux, le pénitent rendait aux constitutions pontificales l’obéissance suffisante ;
s’il pouvait, par conséquent, dans de telles conditions, participer aux sacrements.

La solution, jointe au Cas, portait que, sur le point du fait, le silence respectueux suffisait sans adhésion de l’esprit ;
et elle était confirmée par la signature de quarante docteurs de Sorbonne. Ce fut une tempête. Nombre d’évêques protestèrent, parmi lesquels Bossuet, et plus fortement encore Fénelon, qui, dans les débuts du Quesnellisme, garde le tout premier rang.

Le 12 février 1703, un bref de Clément XI condamne le Cas et contraint les signataires, sauf un seul, à se rétracter. Puis, le bref ne paraissant pas suffire, à la prière même du roi, le Pape publie la bulle Vineam Domini, qui, ratifiant les censures d’Innocent X et d’Alexandre VII et prononçant nettement l’insuffisance du silence respectueux, déclare qu’il faut rejeter, non seulement de bouche, mais encore de cœur, comme hérétique, le sens de Jansénius, flétri dans les cinq propositions (15 juillet 1705).

La constitution touche donc au point capital du litige, et le tranche absolument. Malgré l’attitude franchement gallicane des prélats de l’Assemblée, la bulle fut, en somme, respectueusement accueillie. Les évêques la promulguèrent, à l’exception d’un seul, M. de Montgaillard, évêque de Saint-Pons, mais le parti n’imita pas leur soumission.

Les religieuses de Port-Royal-des-Champs ne consentirent à recevoir la décision du Souverain Pontife qu’avec des clauses restrictives qui en détruisaient la portée. Elles résistèrent opiniâtrement, au point qu’on dut supprimer leur monastère et les disperser (29 octobre 1709). Quelques mois plus tard, Louis XIV ordonnait de raser les bâtiments, et l’on exhumait les morts du cimetière (arrêt du 22 janvier 1710). Certains historiens, forts des allégations de Saint-Simon, ont expliqué ces mesures rigoureuses par l’influence des Jésuites, notamment par celle du P. Le Tellier, confesseur du roi : cette explication n’est pas historiquement établie.

C. La bulle Unigenitus

C. La bulle Unigenitus (8 sept. 1713). — Le Problème ecclésiastique avait tourné l’attention vers les Réflexions morales. Aussi, lorsque est apaisé l’orage soulevé par le Cas, on s’en prend au livre de Quesnel.

Clément XI le flétrit par un bref qui n’est pas reçu en France (13 juillet 1708). Comme Noailles ne consent pas à retirer son approbation et que le bruit continue, Louis XIV sollicite une bulle. Une commission est désignée par le Pape, pour connaître du conflit (février 1712) et, en dépit des stratagèmes du parti, la constitution Unigenitus est préparée, signée (8 sept.) et publiée (10 sept. 1713).

La bulle, quant à la forme, contient cent une propositions qu’on a extraites du Nouveau Testament de 1699 et des éditions de 1698 et 1694, intitulées, selon le document pontifical, Abrégé de la Morale ou Pensées chrétiennes.

Ces propositions sont censurées sous des qualifications respectives, c’est-à-dire non pas que les qualifications portent toutes à la fois sur chacune des propositions, mais que chacune de ces qualifications tombe sur l’une ou l’autre des propositions, en sorte qu’il n’y a aucune des qualifications qui ne soit applicable à l’une au moins des propositions, aucune des propositions qui ne mérite l’une au moins des qualifications.

Quant au fond, la bulle est un jugement de condamnation, proscrivant les cent une propositions comme renouvelant diverses hérésies, principalement celles qui sont contenues dans les fameuses propositions de Jansénius, prises au sens auquel elles ont été défendues. Les articles censurés se réduisent à certains chefs comme la grâce, la charité, l’Église, les excommunications, l’administration du sacrement de Pénitence, la lecture des saints Pères, etc.

La constitution ne détermine pas ce que l’on doit croire sur ces différents points, mais elle les suppose déjà éclaircis et fixés. Jamais les Jansénistes n’ont pu montrer que les cent une propositions ne ressuscitent pas la doctrine de l’Augustinus. On y distingue l’axiome fondamental du système, celui des deux délectations régnant alternativement et despotiquement dans nos cœurs, et Quesnel en déduit toutes les conséquences que Jansénius avait déjà tirées. Il renouvelle évidemment les cinq propositions de 1653, et donc, avec leurs erreurs, celles de Baïus.

Un autre principe est emprunté à la doctrine de Richer : que l’Église a l’autorité de prononcer des excommunications pour l’exercer par les premiers pasteurs, mais du consentement au moins présumé de tout le corps. De là des déductions erronées sur l’Église, sur l’autorité du Pape et des Évêques, sur la valeur de leurs décisions et décrets en matière de doctrine, de législation, de censures.

Par cette fusion des maximes de Richer avec celles de Jansénius, du Gallicanisme avec le Jansénisme proprement dit, Quesnel prépare définitivement les voies à ce Jansénisme parlementaire qui, dans la dernière période, remplacera le Quesnellisme.

En censurant les cent une propositions, Clément XI notait expressément qu’il n’approuvait pas le reste de l’ouvrage. Il remarquait, en outre, que le texte sacré lui-même était altéré et conforme en beaucoup d’endroits à la traduction dite de Mons, depuis longtemps proscrite (1668).

D. Acceptation et enregistrement de la Constitution

D. Acceptation et enregistrement de la Constitution (sept. 1713-mai 1714). — Une fois la Constitution entre ses mains (25 sept.), Louis XIV décide de la faire accepter. Sur-le-champ, il groupe dans une assemblée extraordinaire les prélats qui sont à la suite de la cour (16 octobre 1713-5 février 1714). Tandis qu’à l’extérieur, ce qui va de soi, les Quesnellistes crient et agissent sous main, dans l’assemblée même des divisions se produisent.

Il y a comme trois partis, que l’habileté de l’évêque de Strasbourg, cardinal de Rohan, réduit finalement à deux. C’est ainsi que se forme la majorité : les prélats qui la composent sont d’accord pour recevoir la bulle avant toute explication, sans restriction, relation, ni conditions. Ils conviennent que les Réflexions morales sont un livre hérétique et que les cent une propositions extraites de cet ouvrage sont justement censurées.

Mais quelques-uns d’entre eux voudraient accepter purement et simplement, sans aucune explication. Les autres, plus nombreux, sont d’avis qu’après l’acceptation pure et simple donnée, on dresse une Instruction pastorale, qui contiendra un précis d’explications. Leur but n’est pas d’expliquer le sens de la bulle, comme s’il était indécis ou ambigu, mais uniquement d’exclure les fausses interprétations que la malveillance chercherait à lui attribuer.

Cet avis est définitivement adopté par la majorité entière, comprenant quarante évêques, sous la conduite de Rohan. Quant aux prélats de la minorité, ils sont neuf en tout, dont le plus en vue est le cardinal de Noailles. Leur dessein est de n’accepter la constitution qu’après avoir expliqué les mauvais sens dans lesquels les cent une propositions sont condamnées, ou tout au moins après avoir reçu du Pape des explications à ce sujet. Il s’agit donc d’une acceptation restrictive, relative, conditionnelle.

En outre, ils n’attribuent pas les propositions flétries au livre de Quesnel, qu’ils ont tous censuré cependant comme pernicieux et renouvelant le Jansénisme. Noailles lui-même l’a proscrit, non sans ménagements, il est vrai, par un mandement en date du 28 septembre 1713. Il paraît croire que tout ce qu’on tente contre Quesnel est dirigé contre lui, qu’on cherche avant tout à le forcer de flétrir un ouvrage qu’il a naguère approuvé.

Dès lors, tous les efforts des évêques acceptants, au temps de l’Assemblée, ceux mêmes des négociations et des projets d’accommodement qui la suivront jusqu’en 1728, tendront à déterminer les prélats de la minorité, et en premier lieu Noailles qui, par situation comme par dignité, est chef de l’opposition, à faire une acceptation, sinon absolument pure et simple, au moins, comme celle de la majorité, sans relation, restriction ni condition, antérieure à toute explication.

Réunie dès le 16 octobre 1713, l’Assemblée accepte, par quarante voix contre neuf, la constitution sans restrictions ni conditions, sans relation aucune aux explications que doit développer l’Instruction pastorale, d’ailleurs postérieurement soumise aux suffrages des prélats (23 janvier 1714). La minorité seule diffère de donner son avis avant d’avoir vu ces explications ;
puis, une fois l’Instruction examinée, alors qu’on espérait rallier tous les votes, Noailles consomme la scission.

Au nom des huit évêques de son parti, il déclare qu’avant d’adhérer, ils ont résolu de demander au Pape des explications (1er février). Cependant la majorité approuve l’Instruction ;
elle signe des lettres au Pape et aux évêques de France (5 février). Bientôt Clément XI, persuadé que l’acceptation de l’Assemblée n’est, quoi qu’en disent les opposants, ni conditionnelle, ni restrictive ou relative, mande sa satisfaction (brefs du 17 mars 1714).

Louis XIV, de son côté, donne des lettres patentes et fait enregistrer la constitution (14-15 février), mais, sous prétexte de ne pas porter atteinte aux libertés gallicanes, l’enregistrement comporte des réserves ;
ce dont Clément XI adresse des doléances au roi.

Cependant les évêques, dans tout le royaume, se conforment aux décisions de l’assemblée et publient la constitution. Elle est acceptée purement et simplement dans cent dix-sept diocèses. Six prélats gardent sur elle un silence complet. Celui de Metz et quelques autres croient devoir l’expliquer. D’après Lafitau, l’opposition ne compte que quinze tenants, dont huit seulement sont franchement opposés. Leurs mandements, entre autres celui de Noailles, peu respectueux à l’égard du Pape et de la bulle, sont condamnés par le Saint-Office ;
et Clément XI, par un bref au roi en date du 8 mai, se plaint de leur obstination.

E. Premières démarches pour rallier les opposants

E. Premières démarches pour rallier les opposants ou pour les réduire (mai 1714-mars 1717). — L’attitude obstinée de la minorité scinde en deux l’Église de France. D’un côté, ce sont les acceptants, soumis au Saint-Siège et au roi ;
de l’autre, le groupe des opposants où s’unissent les vrais Jansénistes et d’autres qui, sans l’être absolument, comme Noailles, ont pourtant des attaches avec eux et refusent de se soumettre avant que le Pape se soit expliqué.

Alors commence une série de démarches pour les rallier, ou du moins réduire leur résistance. C’est d’abord une négociation qui tente d’amener Noailles à refaire son mandement par lequel, plus qu’aucun autre, il avait attiré l’attention. Puis, l’on songe à user de contrainte. Louis XIV projette la réunion d’un concile national où les opposants seraient cités, et finit par emporter, après quelque difficulté, le consentement de Clément XI. Malheureusement, l’entreprise est rompue par la maladie et la mort du roi (1er septembre 1715).

Une réaction se produit aussitôt dans le sens janséniste : le pouvoir mal affermi du Régent recourt à des ménagements, au point même de nommer Noailles à la présidence du Conseil de conscience. La Sorbonne proteste qu’en 1714 elle n’a pas accepté la bulle, et les opposants, s’enhardissant, ont la prétention de contraindre enfin le Pape à fournir des explications.

Mais Clément XI, demeurant ferme, se résout à décardinaliser Noailles, sans se hâter toutefois et en lui laissant le temps de faire sa soumission (juin 1716). Pendant les délais, on voit plus que jamais à l’œuvre les négociateurs qui, dès le temps de l’Assemblée, parmi les acceptants, se distinguaient déjà des purs constitutionnaires. À leur tête, Rohan, dans de bonnes intentions, n’épargne pas sa peine à négocier.

Mais, trop confiant dans les belles paroles ou les promesses vagues de ses confrères opposants, de Noailles notamment, lequel sait toujours se dérober lorsqu’il paraît engagé, l’évêque de Strasbourg n’aboutit à rien, et ne fait que perdre le temps. Cependant, le parti se répand et se fortifie. C’est ce qui arrive dans ces conférences d’évêques, formées par Rohan, sur la fin de 1716 et dans les premiers mois de 1717, en vue d’expliquer la bulle aux prélats de l’opposition.

F. L’appel des quatre évêques et l’accommodement

F. L’appel des quatre évêques (1er mars 1717) et l’accommodement (1720). La dernière série des négociations. — Au zèle sincère des négociateurs un nouvel obstacle est posé, l’acte par lequel quatre évêques opposants — MM. de Boulogne, de Mirepoix, de Montpellier et de Senez — appellent de la bulle au futur concile (1er mars 1717).

La Sorbonne leur fait adhésion (5 mars), puis Noailles, mais son appel est tenu secret (3 avril) ;
il n’est divulgué qu’en septembre, par une indiscrétion que le cardinal désavoue. Ensuite, ce sont de multiples démarches et des incidents : les partisans de Quesnel recrutent partout, même à prix d’argent, des adhérents qu’ils prétendent nombreux. L’Église de France, jusque-là divisée en zélés constitutionnaires, négociateurs et opposants, se voit dès lors partagée en acceptants et en appelants.

Le régent, par une déclaration du roi, cherche à imposer le silence. Les prélats acceptants, toujours confiants à l’excès, se reprennent à négocier, mais, comme par le passé, ils n’obtiennent de Noailles, le plus en vue parmi les appelants, que des faux-fuyants et des promesses sans effet. Clément XI et les cardinaux lui écrivent, mais sans résultat.

Le Pape se détermine alors à condamner les appels par un décret du Saint-Office (8 février 1718), et, par une bulle, il sépare les récalcitrants de sa communion (Pastoralis officii, 28 août-8 sept. 1718). Noailles en appelle, comme de la constitution Unigenitus (3 octobre), dans un acte auquel adhère son chapitre ;
et le Parlement procède contre la bulle Pastoralis. Dès lors parlements et parlementaires se montrent constamment hostiles aux acceptants et au Saint-Siège.

À ce moment, on peut craindre un schisme national. C’est alors que l’abbé Dubois entre en scène. Ses efforts conjurent le danger et soutiennent la cause de Rome. Afin de la faire triompher, il multiplie, pendant plus d’un an, les démarches et les négociations ;
il s’efforce d’obtenir, de part et d’autre, les concessions qui seules lui paraissent capables d’amener une conciliation.

Secondé par le cardinal de Rohan, il forme un comité d’évêques ;
après des discussions auxquelles Dubois prend une part utile, les prélats parviennent à l’accommodement souhaité : ils conviennent d’un mandement que Noailles s’engage à publier, mandement composé d’un préambule, d’un précis d’explications et d’une acceptation (13 mars 1720). Cette acceptation, Noailles la diffère longtemps et la donne seulement le 18 novembre.

Quelques jours plus tard, le 3 décembre, les efforts persévérants du Régent et de Dubois arrachent au Parlement l’enregistrement des lettres patentes et de la déclaration du roi concernant l’accommodement relatif à la constitution Unigenitus. Désormais la bulle de 1713 est loi de l’État, le triomphe semble donc complet.

Mais voici une nouvelle complication : après examen des actes transmis à Rome, Clément XI déclare ne pouvoir se contenter de l’arrangement consenti. Il a su, en effet, que Noailles, par une de ses feintes coutumières qui rappelle la duperie des procès-verbaux de 1668, a préparé deux éditions de son mandement, dont l’une, à l’usage du Pape, accepte sans restriction, tandis que l’autre, destinée à demeurer secrète, ne comporte qu’une acceptation restrictive.

Les négociateurs, aussitôt, de se remettre à l’œuvre et de tâcher de satisfaire aux justes exigences du Souverain Pontife, mais tout est dérangé par la mort de Clément XI (19 mars 1721).

Sous Innocent XIII (8 mai 1721-7 mars 1724) et dans les premiers temps de Benoît XIII, nouvelles négociations, nouveaux espoirs et nouvelles difficultés : d’une part, le concile romain de Latran décrète que la bulle Unigenitus est une règle de foi ;
de l’autre, les Quesnellistes se remuent. Chaque jour, ce sont des mandements et des Instructions pastorales de leur façon, dus d’ordinaire à MM. de Senez, de Montpellier ou d’Auxerre.

Bientôt Soanen, l’évêque de Senez, attire toute l’attention par une plus audacieuse Instruction pastorale, conçue en forme de testament et datée du 28 août 1726. Elle tend positivement au schisme et à la révolte. Aussi l’évêque est cité devant le concile d’Embrun (août-sept. 1727), jugé, suspendu et relégué à la Chaise-Dieu dans le diocèse de Clermont. Cette mesure, ratifiée par le Pape et par le roi, ne va pas sans soulever des discussions et des incidents nouveaux, comme la Consultation des cinquante avocats ou la Lettre des douze évêques opposants.

G. Soumission du cardinal de Noailles

G. Soumission du cardinal de Noailles (11 octobre 1728). — Le dernier accommodement, tenté près de Noailles, avait montré qu’avec l’âge il était moins éloigné d’une réconciliation. Des divisions qui se produisent, en Hollande, dans le parti le font, dit-on, rougir. En même temps les instances de sa nièce, la maréchale de Gramont, et celles du cardinal de Fleury achèvent de le décider.

Secrètement, il adresse au Pape une lettre soumise (19 juillet 1728) et, Benoît XIII l’ayant paternellement exhorté à consommer sa démarche, par un mandement public il défère aux désirs du Souverain Pontife (11 oct. 1728). Après quinze ans d’une résistance obstinée, dans une suite ininterrompue de promesses de rapprochement et de faux-fuyants, c’est, apparemment du moins, par une réception pure et simple de la bulle, une soumission sincère. Le cardinal devait mourir sept mois plus tard (4 mai 1729).

Deux déclarations, divulguées seulement quelques jours après sa mort, ont donné lieu de penser qu’il ne s’est pas franchement converti. Ce sont des actes qu’il aurait remis à une autre de ses nièces, la duchesse de la Vallière. Il y proteste qu’il n’a jamais eu la pensée d’accepter la constitution. Si ces pièces sont authentiques, la vie du cardinal se serait terminée dans une dernière feinte.

La mort de Noailles clôt la période du Quesnellisme : ouverte peu de temps après la paix trop peu ferme de Clément IX, elle est entièrement remplie, sauf au moment des débats du Cas de conscience, par les disputes sur les Réflexions morales et plus encore sur la bulle Unigenitus.

Tandis que la controverse se prolonge au travers de négociations stériles, conduites par des négociateurs de bonne foi mais toujours dupes, les évêques opposants sont entraînés plus loin qu’ils n’ont d’abord prévu : des acceptations conditionnelles et des explications données ou réclamées, ils en viennent aux appels et ils sont retranchés de la communion romaine.

L’apparente soumission de Noailles semble être un triomphe pour Rome, mais l’opiniâtreté des appelants n’est pas domptée : l’hérésie s’est répandue et pour ainsi dire vulgarisée. En même temps les Parlements, dès longtemps gallicans, sont ouvertement jansénistes, et ils entreprennent de faire la loi, sinon au Pape, du moins aux évêques et au roi.

V. La dernière période : le déclin (1728-1794)

V. La dernière période : le déclin (1728-1794). — Vers 1728, le Jansénisme est entré dans une phase nouvelle, celle du déclin, dans laquelle on distingue quelque chose comme un bas et un haut Jansénisme : en bas, ce sont les Convulsionnaires et leurs exhibitions ;
en haut, le Jansénisme parlementaire.

A. Les Convulsionnaires

A. Les Convulsionnaires. — Dès les beaux jours de Port-Royal, les Jansénistes ont parlé de miracles : aux décisions des papes ils ont opposé, comme un témoignage divin rendu à leur orthodoxie, des guérisons extraordinaires. En 1656 et 1657, par exemple, ont lieu, dans l’abbaye, les miracles de la Sainte-Épine.

Plusieurs historiens sont remontés jusque-là pour établir un lien entre le moment de Pascal et les temps du diacre Paris ;
ils ont ainsi rattaché au Jansénisme du XVIIe siècle celui des convulsionnaires. Sur ces miracles de la Sainte-Épine, voir : Recueil d’Utrecht, 1710, p. 282 et suiv. ;
Daux, Mémoires, t. II, p. 418 et suiv. ;
Maynard, Pascal, sa vie et son caractère, Paris, 1850, t. I, p. 528 et suiv. ;
Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 178 et suiv., p. 197 et suiv. ;
Paquier, Le Jansénisme, 7e leçon, les miracles du Jansénisme, surtout p. 467-476 et 506-522.

Des Convulsionnaires, il a été question déjà dans cet ouvrage, à l’article Convulsionnaires, t. I, col. 408-418, sous la signature de Mgr G.-J. Waffelaert, évêque de Bruges. On a vu que leur histoire comprend comme trois époques : 1o les miracles prétendus qui, peu après la mort du diacre Paris (1er mai 1727), commencent avec les pèlerinages et les neuvaines faites dans le cimetière Saint-Médard, près des restes du bienheureux François de Paris, comme disent les dévots de la secte, et sur son tombeau ;

2o les débuts, depuis les premiers cas de convulsions qui bientôt se joignent ou se substituent aux miracles, jusqu’à la fermeture du cimetière sur un ordre de Louis XV (juillet 1731-27 janvier 1732). L’épidémie convulsive est caractérisée, et les convulsionnaires se chiffrent par centaines ;

3o l’entier développement, alors qu’à l’encontre d’une nouvelle ordonnance (17 février 1733), les convulsionnaires continuent de s’assembler, plus ou moins clandestinement, au risque de provoquer, par des extravagances trop mal dissimulées, des descentes de police. Les manifestations étranges se produisent dans divers quartiers de Paris, ou même dans la province. Cette troisième époque s’étend de 1732 jusqu’à la Révolution et déborde, par delà même la Révolution, jusque dans le XIXe siècle.

La réalité historique — non pas des miracles, dont l’Église a dûment récusé l’authenticité — mais des convulsions proprement dites, ne doit pas être contestée. C’est sur l’interprétation des faits, sur leur nature intime ou leur cause, qu’on peut discuter. Les contemporains mêmes ne se sont pas accordés, les uns attribuant tout à l’action merveilleuse de Dieu, d’autres à des interventions diaboliques, d’autres enfin aux seules forces de la nature ou à d’artificieuses supercheries.

Bien plus, il ne faudrait pas croire que, dans le parti, l’approbation fût unanime : généralement les Jansénistes de marque, même ceux qui tenaient pour la vérité des miracles, étaient anticonvulsionnistes.

Chez les convulsionnistes, enfin, il y eut des dissidences : quelques-uns, désignés sous le nom de discernants ou de mélangistes, n’admiraient pas tout sans contrôle et réclamaient un tri entre la fange et les parcelles d’or. À côté d’eux, ou en face, une foule de branches et de ramifications se formèrent : figuristes et antifiguristes, vaillantistes ou multipliants, margouillistes, mongeronistes, possibilistes, augustinistes, ottonistes, pinelistes, fareinistes. Inutile de les examiner en détail. C’est vraiment la queue burlesque, le Jansénisme le plus bas et souvent le plus immoral.

Sans nous attarder davantage, résumons d’un mot la conclusion de l’article Convulsionnaires, dans l’explication de ces scènes bizarres. De ces faits, ou du moins des circonstances qui les accompagnent, une partie est due à la fourberie, une partie à des causes naturelles, à des maladies nerveuses surtout et en particulier à l’hystérie. Certains phénomènes ne s’expliquent véritablement que par une intervention préternaturelle, dont l’agent ne saurait être ni Dieu, ni ses anges. C’est donc le démon.

Ajoutons que de ces convulsions il est impossible de tirer un argument contre l’Église, contre sa sainteté ou sa doctrine. Tout, au contraire, confirme l’infaillibilité de ses enseignements et atteste sa prudente réserve.

B. Le Jansénisme parlementaire

B. Le Jansénisme parlementaire. — Durant la période du Quesnellisme, nous avons remarqué l’hostilité des Parlements contre les Constitutionnaires. Elle s’accuse encore, autour de 1730, au point qu’elle domine, pendant près d’un demi-siècle, et absorbe, pour ainsi parler, l’histoire du Jansénisme. C’est donc, parallèlement et au-dessus du Convulsionnisme, le développement du Jansénisme parlementaire.

À la suite d’une déclaration royale, enjoignant la signature du formulaire et l’acceptation de la bulle comme loi de l’Église et du royaume (24 mars 1730), le Parlement de Paris fait opposition, sous prétexte de défendre contre les envahissements du Saint-Siège les droits du roi et les libertés gallicanes.

De 1731 à 1738, c’est une suite de conflits plus ou moins aigus : consultations en faveur d’ecclésiastiques appelants, arrêts rendus contre des ordonnances ou des instructions épiscopales, résistances ou représentations à l’encontre des édits du roi, lorsqu’ils prétendent fixer une discipline au Parlement, démissions ou exil de magistrats récalcitrants. Une bulle de canonisation est même supprimée (4 janvier 1738), celle de saint Vincent de Paul (10 juin 1737), parce que le Jansénisme y est maltraité.

Mais l’affaire principale, par où se manifeste surtout l’esprit janséniste et gallican des Parlements, c’est celle du refus des sacrements et des billets de confession. Plusieurs curés, d’accord avec leurs évêques, avaient décidé de refuser les sacrements in extremis à tout appelant moribond qui, ne révoquant pas l’appel, rejetterait obstinément la bulle Unigenitus, ou n’attesterait pas, par un billet de confession, avoir été entendu par un prêtre muni de pouvoirs et d’une juridiction régulière.

Ces exigences rigoureuses sont fondées en théologie, et leur opportunité, sinon leur nécessité, saute aux yeux, lorsqu’on songe à l’attitude du parti et aux maximes suivant lesquelles il se conduisait. Les appelants, toutefois, ne se rendirent pas ;
ils en appelèrent comme d’abus, non pas à Rome cette fois, ou au futur concile, mais au Parlement, et celui-ci, tout évidemment incompétent qu’il fût, jugea bon de recevoir ces étranges appels.

Il se mit donc à procéder contre les prêtres et les évêques qui, à défaut de billet de confession, ou de déclaration du nom du confesseur, ou d’acceptation de la bulle Unigenitus, refuseraient les sacrements, comme coupables d’actes tendant au schisme. Les évêques de protester et d’adresser au roi des représentations.

Louis XV annule les arrêts portés, mais le Parlement persiste, sans tenir compte de ces annulations, et il présente des remontrances à Sa Majesté. Pris entre les représentations justement réitérées des prélats et les insolentes remontrances des parlementaires, le roi faiblit ;
il donne des décisions équivoques, devant lesquelles les magistrats, loin de céder, s’enhardissent encore.

Commencés à Orléans, dès 1731, ces débats qui, de la part du Parlement, prennent le caractère d’une persécution, deviennent plus retentissants de 1749 à 1754. Des prêtres sont dénoncés, cités à la barre, décrétés de prise de corps. Excédé enfin par l’insolence de son Parlement, Louis XV exile les conseillers de la chambre des Enquêtes et de celle des Requêtes, et il transfère la Grand’Chambre à Pontoise (mai 1753-juillet 1754).

Mais les parlementaires ne s’assagissent pas pour si peu ;
à peine sont-ils rentrés à Paris que la lutte recommence. Ils sont alors soutenus par le roi : des ecclésiastiques sont bannis, et l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, est relégué à Conflans, puis à Lagny. En vain des déclarations de Sa Majesté enjoignent par deux fois le silence (2 sept. 1754 et 10 décembre 1756). Elles sont sans cesse enfreintes par ceux du parti.

Libellistes et chansonniers répandent de toutes parts chansons et pamphlets. Un conflit s’élève entre l’archevêque de Paris et des religieuses jansénistes, les Hospitalières de la Miséricorde, au faubourg Saint-Marceau, et ce conflit vaut à M. de Paris son second exil, dix-huit mois de relégation en Périgord (janv. 1758-sept. 1759). Ce qui aggrave singulièrement l’affaire, c’est une intervention de l’administrateur du diocèse de Lyon, M. de Montazet, alors simple évêque d’Autun.

C’est vraiment la crise aiguë, et il faut attendre jusqu’en 1759 pour constater une accalmie. Entre temps, dans l’assemblée de 1755, les évêques, désireux de faire l’uniformité sur le point de l’administration ou du refus des sacrements et ne s’accordant pas absolument, s’adressent au Pape, afin d’être fixés. Par des brefs de 1756 (16 oct.) et de 1757 (27 sept.), Benoît XIV loue leur fermeté et maintient qu’on doit refuser la sainte Eucharistie aux réfractaires, comme à des pécheurs publics et notoires.

En dépit de l’apaisement de 1759, les vexations des Parlements n’ont jamais entièrement cessé. Elles sont particulièrement brutales à l’occasion des actes du clergé de 1765. Mais en 1767, la guerre reprend complètement, et elle se prolonge jusqu’à l’exil des parlementaires par le roi (20 janvier 1771), ou plutôt jusqu’à la déclaration du 15 juin suivant, qui donne aux représentations des évêques une satisfaction tardive, mais entière.

C’est alors que, la disgrâce aidant, et le nombre des appelants se réduisant d’ailleurs de jour en jour, s’apaise ou s’achève proprement la persécution survenue à la suite des appels contre la bulle et des refus de sacrements. À la considérer, non pas du point de vue des soi-disant libertés de l’Église gallicane, qui la légitimeraient peut-être plus ou moins, mais avec les saines idées d’un vrai catholique, elle n’est pas moins ridicule à sa manière que les convulsions du bas Jansénisme. Tout au contraire, le rôle est beau des Assemblées du clergé qui défendent les droits épiscopaux : de 1754 à 1770, leur constante hostilité contre la doctrine de Jansénius est leur titre de gloire.

C. La fin du Jansénisme en France et sa survivance

C. La fin du Jansénisme en France et sa survivance. — En même temps qu’ils résistent aux évêques et, avec l’assistance des magistrats, prétendent leur forcer la main, les Jansénistes, pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, luttent sans discontinuer contre les Jésuites — c’est une inimitié de la première heure — et contre l’autorité des papes.

Ils remportent donc une victoire signalée, lorsque, aidés des philosophes incrédules — à l’incroyance desquels les convulsions et les miracles de Saint-Médard, imprudemment comparés à ceux de l’Évangile, ont pu frayer le chemin —, ils obtiennent la dissolution des Jésuites de France (1764), suivie bientôt de leur complète suppression (bref Dominus ac Redemptor, 21 juillet 1773).

La même influence janséniste se découvre, vingt ans plus tard, dans l’élaboration de la Constitution civile du clergé et dans l’établissement de l’Église constitutionnelle. Il paraît même bien que la secte est venue mourir dans ce stérile essai de schisme.

Cependant des Jansénistes ont survécu, et quelques historiens ont tenté de démasquer leur survivance dans la Petite Église anticoncordataire, le Vieux-catholicisme et le Libéralisme catholique.

Il y a peut-être aussi comme un prolongement de leur rigorisme chez tant de vénérables prêtres ou d’austères laïques français, aucunement jansénistes par ailleurs, qui ont longtemps professé dans les choses morales une extrême rigueur et, à l’égard des sacrements, un respect scrupuleux, capable d’en écarter plutôt que d’en rapprocher.

Encore une fois, ce n’est là le Jansénisme que dans un sens lointain, mais il existerait, dit-on, un groupe mystérieux de Jansénistes vrais, héritiers des revenus du parti, ceux de la fameuse boîte à Perrette, de ses archives et de ses bibliothèques. L’un d’eux, M. Silvy, a racheté les ruines de Port-Royal (1826) et établi d’abord les Frères de Saint-Antoine à Saint-Lambert (1829), puis à Magny ces sœurs de Sainte-Marthe qui sont probablement en France les dernières religieuses du groupement (1834).

Plusieurs de ces fervents se sont retrouvés, le 29 octobre 1909, dans un pèlerinage à Port-Royal : ils ont ainsi célébré le troisième centenaire de la réforme de l’abbaye et le second siècle écoulé depuis sa destruction.

D. Le schisme janséniste de Hollande

D. Le schisme janséniste de Hollande. — Après la mort du dernier des prélats appelants de France, M. d’Auxerre (Louis-Daniel-Gabriel de Pestel de Lévis de Thubières de Caylus, 3 avril 1754), le Quesnellisme semblait à la veille de disparaître, faute d’évêque qui consentît à lui ordonner des prêtres. L’Église schismatique de Hollande s’était formée sous l’influence des Jansénistes français ;
elle vint alors en aide à ceux qui l’avaient précédemment patronnée. Ils se perpétuèrent donc, grâce à elle, jusqu’à la Constitution civile du clergé.

Depuis la Réforme, l’Église catholique de Hollande était administrée par de simples vicaires apostoliques : Pierre de Neercassel, l’un d’eux (1686), souscrivit à Rome le formulaire d’Alexandre VII, ce qui ne l’empêcha pas, à son retour dans les Provinces-Unies, de protéger les chefs du Jansénisme, et, dans un de ses ouvrages, Amor poenitens de recto usu clavium (Utrecht, 1683), de favoriser çà et là leurs erreurs.

Son successeur, Pierre Codde, archevêque de Sébaste, suivit en tout ses errements, sauf dans la signature du formulaire qu’il refusa. Il s’attacha ouvertement au parti (1702). Aussi fut-il déposé par Clément XI (3 avril 1704). Lorsqu’il mourut (18 déc. 1710), ses tenants, quesnellistes comme lui, ne reconnurent ni les vicaires apostoliques ni les nonces envoyés par le Pape, mais ils se rattachèrent aux vicaires généraux qu’avait désignés Codde, ou à un groupe de sept ecclésiastiques qui prétendait constituer le chapitre cathédral d’Utrecht, supprimé dès le temps de la Réforme.

C’est ce chapitre irrégulier qui consomme le schisme par l’élection d’un archevêque d’Utrecht, Cornélius Steenoven (27 avril 1723), mais cette nomination n’est pas ratifiée par le Souverain Pontife. Steenoven découvre néanmoins un prélat consécrateur, Dominique Varlet. Ce Varlet, un évêque missionnaire suspens doublé d’un Janséniste obstiné, consacre de même les trois successeurs de Steenoven, en 1725, 1734 et 1739.

Le dernier d’entre eux, Pierre-Jean Meindartz, rétablit, de sa propre autorité, les anciens évêchés de Haarlem et de Deventer. Quoique ces entreprises soient déclarées nulles par le Pape, Meindartz n’en persiste pas moins et il assure de la sorte, avec le fonctionnement de son Église, une succession d’évêques qui a continué jusqu’à nos jours.

Les Jansénistes hollandais ne s’avouent pas schismatiques : ils ne se sont jamais séparés de Rome, assurent-ils ;
c’est Rome plutôt qui s’est séparée d’eux. Aussi ils lui notifient soigneusement les élections de leurs évêques ou les décrets de leurs conciles. Le Pape répond par des annulations ou des excommunications, dont ils ne tiennent aucun compte, ce qui prouve combien leur soumission est illusoire et combien justement l’Église romaine les renie.

Par la doctrine, ils se prétendent orthodoxes, enseignant la pure croyance de l’Église, celle de saint Augustin, et réprouvant le Jansénisme condamné, celui des cinq propositions, qui, à les entendre, n’aurait jamais été défendu par personne.

Mais ce n’est là qu’une apparente réprobation, digne en tout point des beaux jours du Jansénisme, puisqu’ils récusent obstinément la bulle Unigenitus, dont ils ont appelé dès 1719, et que, dans les actes de leur assemblée de 1763, ils ont remplacé, à la mode janséniste, les cinq propositions par des articles équivoques qui en retiennent la substance.

Rien qu’à lire la lettre par laquelle ils ont adhéré, le 31 octobre 1794, aux décisions du synode janséniste de Pistoie, on est édifié sur leur orthodoxie.

Enfin, dans l’essai de rapprochement tenté près d’eux par un nonce de Léon XII, en 1826, ils ont nettement refusé de faire une adhésion pure et simple aux constitutions d’Innocent X, d’Alexandre VII et de Clément XI contre le Jansénisme ;
on ne leur demandait cependant que de souscrire le formulaire d’Alexandre VII, brièvement complété par une acceptation de la bulle Unigenitus. Cette fois encore, leur attitude et leur réponse ont été de bons jansénistes.

L’Église d’Utrecht subsiste encore. Elle a protesté contre la définition dogmatique de l’Immaculée Conception (1854) et contre celle de l’Infaillibilité pontificale (1870). Dès lors elle s’est unie aux Vieux-catholiques (1872) et, dans cette réunion, s’est quelque peu accrue.

En 1867, elle comptait trente-sept ecclésiastiques, y compris les trois évêques, et un peu plus de cinq mille laïques ;
en 1907, les Vieux-catholiques romains de Hollande, c’est le nom qu’ils se donnent, atteignaient le nombre de 8.573, avec trente et un prêtres et trente-sept communautés ou paroisses.

Sur ce groupement religieux, son histoire, son caractère nettement janséniste et son état actuel, voir Allmang, L’Église janséniste d’Utrecht ;
Malet, L’Église vieille-catholique d’Utrecht ;
Van Aken, Le schisme janséniste de Hollande.

E. Le Jansénisme italien et le synode de Pistoie

E. Le Jansénisme italien (1780-1794) et le synode de Pistoie (1786). — Le caractère principal du Jansénisme parlementaire, en France, fut l’ingérence du pouvoir civil dans le règlement des affaires religieuses, comme l’administration des sacrements ou l’acceptation de la bulle en tant que règle de foi. De ce Jansénisme parlementaire et, en même temps, du Joséphisme, a été tout voisin le Jansénisme italien dont l’épisode central est le synode de Pistoie.

Imitant les prétentions de son frère Joseph II, le grand-duc de Toscane, Léopold, s’ingère dans le gouvernement ecclésiastique et tend à le réformer. Dans ce but, il adresse sur la police extérieure de l’Église une lettre circulaire aux évêques de Toscane (7 janv. 1780). Parmi ces évêques, celui de Pistoie et Prato, Scipion Ricci, exerce de l’influence sur le grand-duc. Il entre dans les vues de Léopold et, sur une invitation de sa part, il convoque un synode. L’ouverture en est faite à Pistoie, 18 sept. 1786, et deux cent trente-quatre prêtres y prennent part.

Les résolutions de l’assemblée, apparemment rédigées à l’avance par le professeur Tamburini, présentent un résumé fidèle de la doctrine janséniste, telle qu’elle s’est graduellement transformée. Ainsi les décrets concernant la foi et l’Église, la grâce et la matière des sacrements, renouvellent clairement les erreurs de Baïus, de Jansénius et de Quesnel.

D’autres articles recommandent plusieurs ouvrages censurés, comme les Réflexions morales, ou blâment certaines formes de prières et des dévotions usitées dans l’Église, entre autres la dévotion au Sacré-Cœur. Enfin, le Synode remet des pétitions au grand-duc, réclamant de son autorité diverses réformes relatives aux empêchements de mariage, aux serments, aux fêtes chômées, à la délimitation des paroisses, à la réduction et l’unification des ordres religieux, à la réunion d’un concile national.

Par ces décrets audacieux et sa façon de procéder, le synode de Pistoie n’est pas sans avoir du retentissement. Léopold, encouragé par ce premier succès, songe à préparer le concile : il réunit donc les évêques de Toscane, mais leur assemblée est la contre-partie du synode (23 avril-5 juin 1787). Les trois évêques de Pistoie, de Colle et de Chiusi favorisent seuls les idées nouvelles. Force est au grand-duc d’abandonner son projet de concile.

Publiés en italien d’abord (1788), puis traduits en latin (Acta et decreta synodi dioeces. Pistoriensis, 1791), les actes du conciliabule de Pistoie sont, sur l’ordre de Pie VI, sérieusement examinés : la bulle Auctorem fidei (28 août 1794) les condamne bientôt. Quatre-vingt-cinq propositions, extraites de ces actes et décrets, sont insérées dans la constitution et rangées sous quatorze titres, chacune portant sa qualification propre. Sept d’entre elles sont notées comme hérétiques (prop. 1, 2, 3, 4, 15, 39, 85), et quelques-unes comme ayant été flétries déjà chez Wiclef, Luther, Baïus, Jansénius et Quesnel.

Outre ces quatre-vingt-cinq propositions — c’est la bulle qui le remarque — il y en a plusieurs dans les actes qui leur sont analogues, et l’ensemble de la doctrine du synode révèle une affinité notoire avec le système condamné du Quesnellisme. Pie VI se plaint, en outre, qu’on reproduise divers articles, ceux de 1682 par exemple, ou d’autres qui ont été présentés à Innocent XII et à Benoît XIII, mais n’ont jamais été approuvés.

Les évêques de Colle et de Chiusi se montrèrent défavorables à la constitution, mais l’évêque de Noli lui opposa une protestation formelle, à laquelle applaudirent les Jansénistes. Cette même année (octobre 1794), les schismatiques d’Utrecht font adhésion aux conclusions du conciliabule.

Quant à Ricci, peu populaire dans son diocèse et contraint de démissionner, lorsque Léopold fut devenu empereur (1790), sa conduite demeura longtemps équivoque ;
il se soumit définitivement à Pie VII (9 mai 1805), et mourut en 1810.

La bulle Auctorem fidei met ainsi fin au Jansénisme italien, au moment presque où le Jansénisme français s’éteint dans le schisme de l’Église constitutionnelle. Le Jansénisme hollandais est désormais le seul qui survive.

VI. Conclusion

VI. Conclusion. — Nous avons examiné le Jansénisme, depuis sa première apparition dans le Baïanisme de 1560 à 1589, jusqu’à sa complète dégénérescence en France et en Italie (1791), jusque dans l’unique rameau qui subsiste, le schisme d’Utrecht, aujourd’hui fondu avec le Vieux-catholicisme.

Ébauché par Baïus et par ceux qui, d’accord avec lui, dressèrent des censures de 1587, pris en main et perfectionné par Jansénius de 1617 à 1638, vulgarisé par les Jansénistes de France, notamment par le grand Arnauld et surtout par Quesnel, de 1640 à 1719, une dernière fois renouvelé dans les décrets du synode de Pistoie en 1786, le système théologique de l’évêque d’Ypres sur la nature de la grâce et la prédestination a été censuré dans les cinq propositions de 1653, qui en expriment la substance ou l’âme.

Sans doute, dans cette quintessence, les traits essentiels du système paraissent grossis et accusés plus que dans l’Augustinus même ou les Réflexions morales, mais ils n’en sont pas moins tous dans ces deux ouvrages, et l’Église se devait à elle-même de les y démasquer.

Elle l’a fait dans les bulles successives qu’elle a portées contre le Jansénisme — bulles Cum occasione (31 mai 1653), Ad sacram (16 octobre 1656), Regiminis apostolici (15 février 1665), Vineam Domini (15 juillet 1705), Unigenitus (8 sept. 1713), Pastoralis officii (28 août-8 septembre 1718), Auctorem fidei (28 août 1794) — au nombre de sept, sans compter les trois condamnations rendues contre le Baïanisme proprement dit et contre l’Augustinus qui le recommençait : bulles Ex omnibus (1er octobre 1567), Provisionis nostræ (29 janvier 1579), In eminenti (6 mars 1642-19 juin 1643).

Qu’on objecte, tant qu’on voudra, comme on le fait encore de nos jours, que plusieurs de ces constitutions ont été accordées aux prières de Louis XIV, celle d’Alexandre VII par exemple avec son formulaire (1665) et celles de Clément XI (1705 et 1713), elles n’en émanent pas moins du vicaire de Jésus-Christ et s’imposent aux fidèles comme une règle de foi. Il est impossible d’en douter, lorsqu’on entend les papes, pendant plus de cent quarante ans, répéter constamment et ratifier leurs précédentes décisions, les proposer de nouveau à la croyance des peuples. C’est donc justement qu’au début de notre étude, nous désignions le Jansénisme comme un système théologique plusieurs fois condamné par l’Église.

Toutefois, durant un siècle et demi, ceux du parti se sont entêtés à défendre leur doctrine, se bornant à la dissimuler dans l’occasion et se dérobant eux-mêmes par de feintes soumissions. Ils en sont venus, malgré tout et quoiqu’ils en eussent, à la révolte ouverte contre le Souverain Pontife et à l’évidente négation de ses décrets dogmatiques. Ainsi l’existence de leur hérésie, qu’ils ont niée trop longtemps, s’est découverte manifestement, et se laisse voir encore dans ce qui demeure de leur survivance.

C’est ce que nous voudrions avoir établi dans cet article, désireux que nous étions de mettre les chrétiens en garde contre des histoires trop vantées du Jansénisme, documentées, comme le Port-Royal de Sainte-Beuve, dans les seules archives ou bibliothèques jansénistes, à l’aide de mémoires et de nécrologes rédigés par ceux-là mêmes qui ont tout intérêt à s’embellir, fût-ce aux dépens de la vérité, et à se présenter comme des orthodoxes injustement persécutés, innocentes victimes d’une conspiration jésuitique.

VII. Bibliographie

VII. Bibliographie.Nota : Les ouvrages qui sont aujourd’hui encore à l’Index sont marqués d’un astérisque.

I. Sur Baïus et le Baïanisme. — Le Bachelet, art. Baïus, Michel, dans Dictionnaire de Théologie catholique, t. II, Paris, 1905. — *Du Chesne (le P. J.-B., S. J.), Histoire du Baïanisme, livres I, II, III. — Dissertation sur les bulles contre Baïus, Utrecht, 1737, 2 vol. (par l’abbé Coudrette). — Pluquet et Claris, Dictionnaire des hérésies, dans Encyclopédie théologique de Migne, art. Baïanisme. — *Bay (Michel de), ou Baïus, Michælis Baii, celeberrimi in Lovaniensi Academia theologi opera, édition de D. Gerberon, Cologne, 1696, 2 vol.

II. Sur la première période. — *Du Chesne, ouvrage cité, livres IV et V. — Rapin (le P. René, S. J.), Histoire du Jansénisme, édition Dômenech, Paris, 1861, et Mémoires, édition Aubineau, Paris, 1865, 3 vol., t. I. Le ms. original et autographe de cet ouvrage est à la Bibliothèque nationale, Ms. fr. 10574-10576, 3 vol. in-fol. — Hermant (Godefroy), Mémoires sur l’histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663), édition Gazier, Paris, 1905-1910, 6 vol. — *Jansénius (Cornélius), évêque d’Ypres, Augustinus, in-fol., Louvain, 1640, Paris, 1641, ou Rouen, 1652. — Arnauld (Antoine), Œuvres, Paris et Lausanne, 1776-1783, 43 tomes en 38 volumes in-4o. — Vandenpeereboom (A.), Cornélius Jansénius, septième évêque d’Ypres, Bruges, 1882. — Laferrière (J.), Étude sur Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, Louvain, 1912. — Brucker (Joseph), études sur Saint-Cyran et Arnauld. — Prunel (L.-N.), Sébastien Zamet (1588-1655). Sa vie et ses œuvres. Les origines du Jansénisme, Paris, 1912.

III. Sur la deuxième période.Histoire des cinq propositions de JanséniusLa paix de Clément IXDéfense de l’Histoire des cinq propositionsMémoiresJournal de ce qui s’est fait à Rome dans l’affaire des cinq propositionsMémoires
Histoire générale du JansénismeLes Assemblées du clergé et le JansénismeŒuvresVie des quatre évêques engagés dans la cause de Port-RoyalLes Provinciales

IV. Sur la troisième période. — Lafitau (Pierre-François), évêque de Sisteron, Histoire de la Constitution Unigenitus, Avignon, 1737-1738, 2 vol. — Schill, Die Constitution Unigenitus, Fribourg-en-Brisgau, 1876. — Thuillier (D. Vincent), Rome et la France. La seconde phase du Jansénisme, édition Ingold, Paris, 1901. — Le Roy (Albert), La France et Rome de 1700 à 1715, Paris, 1892. — Hanoteau (J.), Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs et Ministres de France, Rome, t. II-III. — Bourlon, ouvrage cité, ch. V-IX. — Dorsanne, Journal… de la constitution Unigenitus, Paris, 1756, 5 vol. — Histoire du livre des Réflexions morales, Amsterdam, 1723-1739, 4 vol. — Hild (Joseph), Honoré Tournely und seine Stellung zum Jansenismus, Fribourg-en-Brisgau, 1911. — Durand (Valentin), Le jansénisme au XVIIIe siècle et Joachim Colbert, Toulouse, 1907. — *Quesnel, Le Nouveau Testament en français avec des Réflexions morales, Paris, Pralard, 1699, 4 vol. in-8o. — Cas de conscience proposé par un confesseur de province.

V. Sur la dernière période. — Picot, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècle, 3e édition, Paris, 1853-1857, 7 vol. — Hanoteau (J.), Recueil des Instructions… Rome, t. III, Paris, 1913, ch. XXXV et suiv. — Bourlon, Les Assemblées du clergé et le Jansénisme, ch. X-XIII. — Mathieu (P.-F.), Histoire des miraculés et des convulsionnaires de Saint-Médard, Paris, 1864. — Dudon (Paul), Le Fareinisme, dans la Revue Gorini, 1908 et années suivantes. — Séché (Léon), Les derniers Jansénistes depuis la ruine de Port-Royal jusqu’à nos jours, Paris, 1891 et suiv., 3 vol. — Latreille (C.), Les origines jansénistes de la Petite Église de Lyon. — Pisani (Paul), Un Janséniste, Pierre Brugière, dans Revue d’Histoire de l’Église de France, janv. 1913. — Du Breuil de Saint-Germain (J.), Les Jansénistes à la Constituante, dans Revue des Études historiques, mars-avril 1913. — Allmang, L’Église janséniste d’Utrecht. — Malet (Antoine), L’Église vieille-catholique d’Utrecht. — Van Aken, Le schisme janséniste de Hollande. — *De Ricci (Scipione), Memorie. — *Potter (L. A. J. de), Vie de Scipion de Ricci, évêque de Pistoie et Prato, Paris, 1826, 4 vol.

Sur l’histoire diplomatique des diverses périodes, voir aux Archives du Ministère des Affaires étrangères à Paris les mémoires manuscrits sur le Jansénisme dressés par N.-L. Le Dran de 1713 à 1729, ainsi que les Annales de la constitution Unigenitus, par Le Dran, 26 vol. in-fol., originaux et imprimés du XVIIIe siècle.

Sur l’histoire de Port-Royal, entre autres ouvrages : , Cologne, 1762, 6 vol. ;
, par dom Clémencet, Amsterdam, 1755-1757, 10 vol. ;
Racine (Jean), , édition Gazier, Paris, 1908 ;
*Sainte-Beuve (C.-A.), , 4 édition, Paris, 1878, 7 vol., à contrôler par les Mémoires de Rapin et les historiens non jansénistes ;
Varin (Pierre), , Paris, 1847, 2 vol. ;
Maulvault (A.), , Paris, 1902 ;
Hallays (André), , Paris, 1909 ;
Gazier (A.), , Paris, 1905.

Autres ouvrages : Dechamps ou de Champs (P. Étienne Agard), , édition du P. Étienne Souciet, S. J., Paris, 1728 ;
Paquier (J.), , Paris, 1909 ;
Jungmann, art. sur Jansénius dans ;
Forget (J.), , dans , t. VIII, New-York, 1910 ;
, par le P. de Colonia, S. J., revu et augmenté par le P. Patouillet, S. J., Anvers, 1755, 4 vol. ;
, par James, dans le ;
Moréri, , édition de 1769 ;
Lelong, , édition Févret de Fontette ;
Reusch, , Bonn, 1883-1885.

A. de Becdelièvre.

Voces relacionadas

Externas