Individualisme
Sommaire
Définition et principe
INDIVIDUALISME. — L’individualisme est un état d’esprit anormal, quoique de plus en plus régnant, qui se caractérise par la méconnaissance systématique des liens et des devoirs sociaux, et par le culte du « moi ».
Cet état est anormal et contre nature, parce que la nature de l’homme est essentiellement sociale ; il ne peut vivre qu’à l’état social. Le genre humain s’appelle la société humaine, l’humanité. Elle est solidaire non seulement dans le temps, mais dans l’éternité.
Ce n’est pas ici le lieu de traiter du dogme, mais celui de considérer les faits.
La première parole historique de l’individualisme fut celle de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? »
— La plus récente est la dernière qui échappa à ce bandit dont l’arrestation tragique défraya la malsaine curiosité publique : « J’ai voulu vivre ma vie. »
— Vivre sa vie, c’est toujours vivre pour soi aux dépens d’autrui, alors qu’on ne saurait en réalité vivre que par autrui et pour autrui. Le seul attribut que l’homme possède en propre et sous son unique responsabilité, c’est sa conscience.
Pour tout le reste de ses attributs, il est dépendant, et cette interdépendance entre tous les hommes fournit le point de vue auquel il faut se placer pour juger de l’individualisme, de la doctrine qu’il inspire — le libéralisme, et de l’aboutissement de cette doctrine à l’anarchie, dans toute l’économie de l’humanité, c’est-à-dire dans la société religieuse, la société domestique, la société civile et la société politique proprement dite.
Société religieuse
La société religieuse repose chez tous les peuples et dans tous les temps sur la notion de solidarité non seulement entre les vivants, mais entre eux et les morts. Ce n’est nulle part ailleurs aussi accentué que dans le dogme catholique par celui du péché originel, de la communion des Saints, de la constitution de l’Église. On trouve par contre l’individualisme dans l’esprit des Églises réformées.
Méconnaissant dans leurs conséquences ces dogmes fondamentaux, elles rejettent la notion d’une autorité s’exerçant sur l’individu dans ses rapports avec la Divinité. Aussi prêtent-elles à la naissance de sectes innombrables, qui ont toutes ceci de commun que l’individu y est son propre juge. Elles s’acheminent visiblement de l’individualisme à l’anarchie par le libéralisme.
Le fait le plus saillant de cet ordre est, dans la société moderne, ce qu’on appelle la liberté de conscience, en couvrant de ce nom la conception de la Religion comme chose purement individuelle et personnelle. Beaucoup de chrétiens font de très bonne foi cette profession, sans s’apercevoir qu’elle est la négation même de l’Église, c’est-à-dire de l’ordre social établi par le christianisme.
Le phénomène est si général et si facilement admis que le nom même de chrétienté a disparu du langage public, comme ses mœurs ont disparu de la vie publique.
C’est l’individualisme au point de vue religieux, installé dans la chose publique et agissant comme un dissolvant sur les mœurs aussi bien que sur les institutions. C’est pourtant là ce qu’on appelle le progrès, et il est difficile d’en signaler une autre manifestation qui ait des racines aussi profondes ni qui porte aussi complètement la marque de l’individualisme.
Société familiale
La société familiale n’est pas moins menacée de dissolution que la société religieuse par l’individualisme. La première emprise s’exerce contre l’indissolubilité du mariage : le pauvre individu, voué à vivre dans les chaînes ou, s’il les secoue, dans l’isolement, trouve une littérature complaisante à l’excès jusqu’au jour où elle eut dicté la loi et y eut fait inscrire la légitimité du divorce, en attendant l’union libre.
La coutume successorale, qui devait protéger la pérennité de la famille, commença à subir les atteintes de l’individualisme par le partage forcé dans un esprit égalitaire. Celui-ci, imposant tout d’abord sa loi entre frères, tend à se généraliser par mille formes de confiscation partielle exercée sur la fortune acquise, telle que l’exagération des droits de mutation, les impôts somptuaires ou progressifs, tout en un mot ce qui tend à faire disparaître les patrimoines.
La diminution du nombre des mariages et surtout de celui des enfants est également l’œuvre de l’individualisme, qui fuit les charges de la famille comme autant d’entraves au libre développement de l’individu. Sans doute la stérilité n’accompagne pas toujours ni partout l’individualisme, mais elle le fait le plus souvent.
Enfin le féminisme est une autre de ses manifestations. Qu’on en suive les adeptes aussi bien que les théoriciens, leur langage emprunte tous ses raisonnements à l’individualisme, et porte tous ses effets contre la famille. C’est une doctrine absurde, délétère, impie, et dont on ne peut méconnaître la source, tant elle en découle facilement. Elle n’a heureusement pas encore gagné les masses.
Société civile
On n’en saurait dire autant dans le domaine de la société civile, si l’on comprend sous cette désignation l’ensemble des rapports sociaux gouvernés par les codifications légales. L’individualisme y apparaît uniquement, et ne perd pas son droit même dans les associations, car elles ne se forment qu’en vue de l’intérêt individuel de leurs membres et ne sont pas d’un esprit différent. C’est le règne du chacun pour soi dans tous les domaines de l’activité humaine.
Pour ne prendre de ceux-ci que les plus constants, les rapports entre les détenteurs du capital et les masses prolétarisées ne sont pas l’effet d’un consentement, d’une entente mutuelle, mais uniquement de la force qui oscille entre les uns et les autres, chacun s’exerçant à la conquérir pour peser sur l’autre. Dans la plupart des professions, les syndicats ne sont pas autre chose que des organisations de combat.
Les marchés commerciaux suivent la même loi, la loi du plus fort : la notion du juste prix n’existe plus, et celle de la loyauté commerciale est fort ébranlée, parce que l’individualisme ne met jamais en présence que des individus qui ont un égal droit à la vie et sont censés être dans une égale condition quant aux moyens de se la procurer.
Enfin le crédit ne se prête pas à qui offre le plus de garanties, mais se vend ou se loue par des procédés usuraires, dont la multitude pâtit au profit d’un petit nombre, « qui impose ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires » (Lettre encyclique de S. S. Léon XIII sur la condition des ouvriers).
On qualifie communément cet état de choses de retour vers la barbarie ; mais c’est plutôt vers la société esclavagiste, vers le paganisme et vers les terribles revanches de la plèbe que prépare aujourd’hui le socialisme, cette expression la plus complète de l’individualisme. Dans ce rêve monstrueux, il n’y a plus ni classes ni corps, ni autels ni foyers ; l’individu seul, atome amorphe, en présence et en dépendance de l’État.
Société politique
L’État est en effet la seule société politique qui réponde à la charte de l’individualisme, telle qu’elle apparut dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et dans les applications ultérieures de ses principes. Partout où l’on s’en réclame comme d’un nouvel Évangile — celui de la Démocratie — il ne saurait subsister de corps perpétuels dont l’existence constituerait un privilège.
Avec les autonomies locales, les corporations professionnelles ont disparu, et leur place dans l’organisation sociale n’est pas encore tenue par les syndicats.
L’État, dans la conception individualiste, incarne seul d’une manière complète la souveraineté de l’individu. Le suffrage universel est à sa base, soit sous la forme élective, pour la constitution d’une soi-disant représentation des partis, soit sous sa forme plébiscitaire. Dans un cas comme dans l’autre, il n’en peut sortir que la domination d’un parti.
Le référendum, que l’on invoque contre la prépotence de l’un d’eux, est une autre création de l’individualisme, qui ne donne pas plus de garanties sociales.
Tant que la famille ne sera plus considérée en tant qu’unité sociale comme l’unité politique, et la corporation comme l’unité représentative des droits et des intérêts publics, le césarisme, exercé par un ou par plusieurs individus, demeurera l’expression la plus adéquate de l’individualisme.
Quant à l’accord entre cette constitution du Pouvoir civil et celle de l’Église, il est essentiellement précaire, parce qu’il y a trop d’écart de principe entre ces deux constitutions : l’une prenant l’individu pour origine du pouvoir qui s’exerce sur lui, l’autre le tenant simplement pour objet de sa sollicitude. Là où il veut être maître, il n’est qu’esclave, et là où l’Église veut régner sur les âmes, il faut d’abord qu’elle soit affranchie, et non au pouvoir de l’esclave.
Marquis de La Tour-du-Pin La Charce.