Canossa
Sommaire
CANOSSA. — Le fait de Canossa, qui met en présence le pape et l’empereur, l’empereur dans la posture humiliée du pénitent, le pape dans l’attitude d’un juge inflexible, forme une scène souvent reproduite pour montrer les excès du pouvoir spirituel dans le passé. Ce fait révèle un état aigu dans la longue crise des Investitures, mais n’implique de la part de Grégoire VII aucune violation du droit chrétien qui était aussi, à cette époque, le droit des peuples.
Henri IV avait pratiqué la simonie sous les prédécesseurs de Grégoire VII, dépouillé les églises et donné le scandale d’une vie licencieuse ; après sa victoire sur les Saxons, ses excès ne connurent plus de bornes. Alors la voix des évêques dépouillés se joignit à celle des Saxons opprimés pour obtenir justice à Rome. Grégoire VII cita Henri IV à comparaître devant lui pour se justifier. Henri répondit à cette injonction en faisant déposer le pape par un conciliabule tenu à Worms (24 janv. 1076).
À son tour, Grégoire prononça l’anathème contre l’empereur dans un concile de cent dix évêques. Les effets de l’excommunication furent terribles pour Henri. Abandonné de ses vassaux, des évêques eux-mêmes qui l’avaient d’abord secondé dans sa résistance, il se vit condamné, dans la diète de Tribur, à s’abstenir de l’administration du royaume et à se faire relever de l’anathème dans le courant de l’année.
L’excommunication n’était que suspensive de son pouvoir ; mais, d’après la discipline en vigueur, si au bout d’une année il n’avait pas obtenu la levée de la sentence, la déposition était définitive et son pouvoir perdu pour toujours. Henri avait un moyen de remédier à cette triste situation, c’était de se rendre à Augsbourg et de comparaître devant la diète qui s’y devait tenir le jour de la Purification à l’effet d’examiner sa cause sous le contrôle et l’autorité du pape.
Mais, soit qu’il n’eût pas confiance dans ses moyens de défense, soit pour tout autre motif, Henri jugea prudent de ne pas aller à Augsbourg ; il préféra traiter avec le pape directement. Il ramassa, non sans peine, l’argent nécessaire pour le voyage et se mit en route suivi de peu de monde, avançant péniblement à travers les neiges, sous un froid rigoureux. Le pape était lui-même en chemin pour se rendre à Augsbourg, lorsqu’il apprit que Henri IV était en Italie.
Ne sachant dans quel dessein ce prince était venu, il se retira, sur les conseils de la comtesse Mathilde, dans une forteresse qu’elle possédait en Lombardie, le château de Canossa, près de Reggio. C’est là qu’il fut rejoint par plusieurs évêques et laïcs allemands qui venaient solliciter l’absolution, et bientôt par l’empereur en personne.
Récit de Lambert de Hersfeld
Il existe un récit très complet de ce qui se passa dans les pourparlers et dans les entrevues qui eurent lieu entre l’empereur et le pape, c’est celui de Lambert de Hersfeld, qui a inspiré tous les récits postérieurs.
L’empereur obtint les bons offices de la comtesse Mathilde et des personnes de son entourage qui avaient quelque crédit près du pape. Le pape répondit qu’il était contre les lois de l’Église d’examiner un accusé en l’absence de ses accusateurs ; et que, si l’empereur se confiait en son innocence, il ne devait pas craindre de se présenter à Augsbourg au jour indiqué, où il lui ferait justice sans se laisser circonvenir par ses adversaires.
Les députés dirent que Henri ne craignait point de subir le jugement du pape en quelque lieu que ce fût, mais qu’il était pressé par l’expiration prochaine de son année d’excommunication ; que les seigneurs n’attendaient que cette échéance pour refuser de l’écouter et le déclarer déchu à tout jamais du pouvoir. C’est pourquoi il sollicitait instamment le pape de lever seulement l’excommunication, s’obligeant dans la suite à se soumettre à tel tribunal, à telle sentence que Grégoire lui imposerait.
Le pape résista longtemps aux sollicitations ; il n’avait que peu de confiance dans la sincérité de Henri.
Il dit à la fin : « S’il est véritablement repentant, qu’il nous remette la couronne et les autres marques de la royauté. » Les députés pressèrent le pape de ne pas pousser à bout le prince excommunié : « Qu’il vienne donc, répondit le pape, et qu’il répare par sa soumission l’injure faite au Saint-Siège. » L’empereur entra à Canossa, et, laissant dehors toute sa suite, obtint accès dans la forteresse.
Cette forteresse avait trois enceintes. Henri fut autorisé à franchir la seconde. Il était vêtu de laine, pieds nus, nudis pedibus, d’après Lambert, déchaussé, discalceatus, d’après Grégoire lui-même. Là il passa le premier, le second, et le troisième jour d’attente, sans manger jusqu’au soir. Enfin, le quatrième jour, le pape l’admit en sa présence.
Après des pourparlers, Grégoire VII proposa l’absolution à l’empereur aux conditions suivantes : Henri comparaîtrait à la diète générale des seigneurs allemands, aux jour et lieu qui seraient marqués par le pape, et y répondrait aux accusations portées contre lui. Le pape lui servirait d’arbitre, s’il voulait. Suivant le jugement qui serait rendu, il garderait le pouvoir ou y renoncerait, sans tirer aucune vengeance.
Jusqu’au jugement de la cour, il ne porterait aucune marque de la dignité royale et ne prendrait aucune part au gouvernement de l’État ; seulement, il pourrait exiger des services, c’est-à-dire les redevances nécessaires pour l’entretien de sa maison. Il éloignerait pour toujours de sa personne Robert, évêque de Bamberg, dont les conseils lui avaient été funestes. Il promettrait obéissance et soumission au pape pour l’avenir.
Ces conditions furent consignées sur un acte authentique et reçurent la signature de Henri (28 janv. 1077). Le pape prit ses cautions pour la signature et leva alors la sentence d’excommunication ; après quoi, il célébra la messe. À la consécration, il invita l’empereur à s’approcher de l’autel.
Puis, tenant à sa main le corps de Notre-Seigneur, il dit : J’ai reçu depuis longtemps des lettres de vous, où vous m’accusez d’avoir usurpé le Saint-Siège par simonie et d’avoir commis, tant avant mon épiscopat que depuis, des crimes qui, suivant les canons, me fermaient l’entrée aux ordres sacrés ; quoique je pusse me justifier par le témoignage de ceux qui savent comment j’ai vécu depuis mon enfance, et de ceux qui ont été les auteurs de ma promotion à l’épiscopat, toutefois, pour ôter toute ombre de scandale, je veux que le corps de Notre-Seigneur que je vais prendre soit aujourd’hui une preuve de mon innocence, et que Dieu me fasse mourir subitement si je suis coupable.
Après ce discours, Grégoire VII aurait communié et invité Henri à consommer l’autre partie de l’hostie, en preuve de la fausseté des accusations dont il était l’objet, ce que celui-ci aurait refusé. Mais cette partie du récit de Lambert a paru suspecte à de graves auteurs (voir Luden, Hist. des peuples allemands, t. IX, p. 580 ; — Döllinger, K. G., p. 145). Après cette cérémonie, Grégoire invita l’empereur à sa table et le traita avec honneur. Ainsi se termina la scène de Canossa.
Déclarations et actes après Canossa
Si l’on veut apprécier la part de sincérité apportée par les deux rivaux dans cette entrevue, il n’y a qu’à examiner leurs déclarations et leurs actes aussitôt après la séparation.
Grégoire VII crut nécessaire d’expliquer sa conduite devant les seigneurs allemands. Il le fit autant pour s’excuser d’avoir, par la levée de l’excommunication, paru prévenir le jugement de la diète d’Augsbourg, que pour appeler l’intérêt sur l’empereur repentant. « Suivant la résolution prise avec vos députés, leur écrivit-il, nous sommes venu en Lombardie, environ vingt jours avant le terme auquel quelqu’un des ducs devait venir au-devant de nous au passage des montagnes.
Mais, après ce terme expiré, on nous manda qu’on ne pouvait nous envoyer d’escorte : ce qui nous mit en grande peine, parce que nous n’avions pas d’autre moyen de passer chez vous. Cependant nous apprîmes avec certitude que le roi venait, et avant que d’entrer en Italie, il nous offrit par des envoyés de satisfaire en tout à Dieu et à saint Pierre, et nous promit toute obéissance pour la correction de ses mœurs, pourvu qu’il obtînt son absolution.
Nous consultâmes et différâmes longtemps, le reprenant fortement de ses excès, par des envoyés appartenant aux deux parties ; et enfin, il vint, sans marques d’hostilité et peu accompagné, dans la ville de Canossa où nous demeurions. Il fut trois jours à la porte, sans marques de dignité, déchaux et vêtu de laine, demandant miséricorde avec beaucoup de larmes ; en sorte que tous les assistants ne pouvaient retenir les leurs, et nous priaient instamment pour lui, étonnés de notre dureté.
Quelques-uns criaient que ce n’était pas une sévérité apostolique, mais une cruauté tyrannique. Enfin, nous laissant vaincre, nous lui donnâmes l’absolution et le reçûmes dans le sein de l’Église, après avoir pris de lui les sûretés transcrites ci-dessous, qui furent aussi confirmées par l’abbé de Cluny, par les comtesses Mathilde et Adélaïde, et par plusieurs autres seigneurs, évêques et laïques. Ce qui s’est ainsi passé. »
Les bonnes résolutions de Henri survécurent environ quinze jours à son départ de Canossa. Peu soucieux de soumettre sa conduite à une enquête, honteux de son action, en butte au blâme des Lombards qui lui promettaient secours contre le pape, il rappela autour de lui les excommuniés, et se reprit à déclamer contre Grégoire, essayant par tous moyens de le brouiller avec les seigneurs allemands.
Grégoire VII cependant usait encore de ménagements vis-à-vis de Henri. Les Allemands ayant élu Rodolphe de Souabe, il ne pouvait se résoudre à prononcer la déchéance de l’empereur détrôné. La fidélité du pape à ce dernier semblait un outrage aux partisans de Rodolphe. « Nous vous avons obéi avec un grand péril, écrivaient-ils, et ce prince a exercé une telle cruauté, que plusieurs d’entre nous y ont perdu leurs biens et leur vie, et laissé leurs enfants réduits à la pauvreté.
Le fruit que nous en avons retiré est que celui qui a été contraint de se jeter à vos pieds a été absous, sans notre conseil, et a reçu la liberté de nous nuire. Dans vos lettres, le nom du prévaricateur est toujours le premier, et vous lui demandez un sauf-conduit comme s’il lui restait de la puissance. » Grégoire VII n’avait point approuvé cette élection de Rodolphe de Souabe. Il le déclara solennellement dans le concile de Rome (1080).
S’il le reconnut enfin, ce fut par amour du bien public et de la paix, lorsque de nouvelles fautes de Henri IV eurent montré jusqu’à l’évidence son incorrigible perversité.
Appréciation historique
Le côté extérieur de la scène de Canossa a exercé une influence plus grande dans les sévérités de certains historiens contre Grégoire VII, que ne le comportait l’intelligence bien nette de la scène en elle-même et de l’époque. On s’est ému plus que de raison de l’avilissement de l’empereur, campé trois jours durant, pendant la froide saison, devant la porte du Pontife. Le fait est qu’Henri accomplissait un acte très ordinaire, si l’on se reporte à la discipline du temps.
Il était excommunié et, en cette qualité, tout empereur qu’il fût, tenu de solliciter sa réconciliation dans la posture d’un pénitent, aussi bien qu’un simple fidèle. Il avait été précédé à Canossa par des évêques, par des laïcs allemands qui, comme lui, avaient à implorer le pardon de l’Église. « Ils venaient, écrit Lambert, pieds nus et vêtus de laine sur la chair, pour demander au pape l’absolution.
Le pape répondit qu’il ne fallait pas refuser le pardon à ceux qui reconnaîtraient sincèrement avoir péché, mais qu’une si longue désobéissance demandait une longue pénitence. Comme ils se déclarèrent prêts à tout, il fit assigner aux évêques des cellules à part, avec défense de parler à personne et de prendre d’autre nourriture qu’un repas le soir ; il imposa aussi aux laïques des pénitences convenables, selon l’âge et les forces de chacun. »
Quant à cette rigueur qui ne se laissa pas même fléchir par le spectacle de la grandeur déchue, on peut remarquer avec Luden (Histoire de l’Allemagne, l. XIX, c. 6) qu’il y avait trois choses que Grégoire VII ne pouvait pas perdre de vue. En premier lieu, il devait appliquer les principes de l’Église et les formalités d’usage envers les excommuniés ; en second lieu, il devait, pour lui et pour le roi, faire en sorte de donner à celui-ci une leçon inoubliable ; et enfin il devait compter avec le ressentiment des princes allemands dont il déjouait les projets ambitieux. Grégoire régla sa conduite sur cette triple considération.
Bibliographie
Bibliographie
— Voir Lambert de Hersfeld, , ad ann. 1076-1077, dans Migne, , CXLVI, ou dans , , VJaffé, ;
autres travaux indiqués dans l’abbé O. Delarc, , t. III, Paris, 1889 Ulysse Chevalier,
[P. Guilleux.]