Bruno (Giordano)
BRUNO (GIORDANO). — Né en 1548 à Nola, près de Naples, entra, à l’âge de quinze ans, au noviciat des Frères Prêcheurs. Accusé d’hérésie devant l’inquisition romaine, il jeta, dit-on, son accusateur dans le Tibre, quitta l’habit de l’ordre et s’enfuit (1576).
Après avoir erré en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, successivement excommunié par les calvinistes de Genève, par les luthériens de Helmstadt, chassé de Londres, de Paris, de Strasbourg, il revint à Venise, où ses doctrines religieuses le compromirent de nouveau. L’Inquisition romaine le réclama, et, après quelques années de détention, il fut condamné à la dégradation et brûlé vif, à titre d’hérétique obstiné (17 février 1600).
Bruno excita peu de sympathies parmi ses contemporains, et, dans le courant du XVIIe et du XVIIIe siècles, l’opinion des érudits qui s’occupèrent de sa personne ou de ses ouvrages lui fut franchement défavorable. De nos jours, au contraire, on exalte ses connaissances en mathématiques et en astronomie ; en philosophie, il a, dit-on, ouvert des voies nouvelles. Quant à sa mort, elle fut celle d’un martyr s’immolant au triomphe de la liberté de penser.
Il n’est pas besoin d’une grande perspicacité pour deviner les motifs de cet enthousiasme subit chez les ennemis de l’Église. Seulement leur choix a été malheureux. Les éloges sans mesure décernés au moine apostat ont provoqué l’examen critique de ses doctrines, et Bruno n’a rien à y gagner.
Quelle science a-t-il fondée, renouvelée, agrandie ? En philosophie, il adopte l’hypothèse panthéiste ; mais elle était connue et même réfutée longtemps avant lui. Il n’a même pas le mérite d’avoir exposé ses erreurs avec méthode et clarté. Spaventa (Saggi di critica filosofica, 1867, t. I, p. 142) le traite, il est vrai, de grand philosophe ; mais il a la bonne foi d’avouer que ses œuvres exhalent un insupportable ennui ; Brucker (Historia critica philosophiæ, 1744, t. V, p. 12) déclare qu’elles sont écrites d’une manière si obscure, que l’auteur lui-même n’en comprenait probablement pas le sens. Bayle le regarde comme « un homme de beaucoup d’esprit, qui employa mal ses lumières » (Dictionnaire historique, art. Brunus). Un autre historien de la philosophie reconnaît que, n’eût été sa mort violente, on ne se souviendrait plus de lui. « Les flammes qui consumèrent son corps embaumèrent son nom » (Lewes, History of philosophy, 1880, t. II, p. 101).
En astronomie, il a exprimé quelques idées neuves et justes ; mais il n’a point approfondi cette science dont il savait, selon Barbieri (Notizie dei matematici e filosofi napolitani, p. 119), ce qui est nécessaire pour enseigner la sphère ; Bailly (Histoire de l’astronomie moderne, t. V, p. 531) le regarde comme un novateur téméraire, égaré par son imagination.
Voilà, certes, des juges peu suspects, protestants ou sceptiques, qui s’accordent à refuser à Bruno la haute valeur intellectuelle qu’on lui attribue gratuitement de nos jours. On lui a su gré surtout d’avoir épousé avec fougue les idées de Copernic sur le mouvement de la terre, idées que Galilée allait reprendre avec l’éclat que l’on sait.
Il est vrai qu’il a été exécuté au Champ de Flore. Cette exécution avait été révoquée en doute ; mais la publication, en 1869, d’un passage d’Avvisi di Roma (manuscrits de la bibliothèque vaticane, fonds Urbino, n° 1068), et, en 1875, d’un autre passage, tiré aussi d’un recueil d’Avvisi, a dissipé toutes les incertitudes. Giordano Bruno a donc été exécuté ; mais, avant de l’honorer comme un martyr, il convient d’examiner la cause pour laquelle il est mort.
C’est la cause de l’athéisme, auquel le panthéisme conduit logiquement en supprimant la personnalité divine ; c’est la négation du libre arbitre et de l’immortalité de l’âme ; c’est la rupture des vœux par lesquels il s’était librement consacré à Dieu. Il appartenait à la classe de ces malfaiteurs intellectuels, pour qui notre époque est si indulgente, mais que nos pères avaient le bon sens de châtier plus sévèrement que les criminels vulgaires.
Cf. Berti, Vita di Giordano Bruno, Turin, 1868 (précieux à cause des documents inédits, mais beaucoup trop favorable aux idées de Bruno) ; Balan, Giordano Bruno, Bologne, 1886 ; Previti, Giordano Bruno e i suoi tempi, Prato, 1887 (ouvrage estimable ; l’auteur a réimprimé les documents publiés par Berti) ; H. de l’Épinois, Jordano Bruno, d’après les nouveaux documents et les récentes publications, dans la Revue des questions historiques, t. XLII, 1887, p. 180-191 ; John Gérard, dans le Month, juin 1908, p. 578-582 ; P. Duhem, Essai sur la théorie physique, de Platon à Galilée, p. 119, Paris, 1908.
[P. Guilleux.]