Galilée
Sommaire
Introduction et plan
GALILÉE. — Avant-propos. — 1° Histoire des documents du procès de Galilée. 2° Causes qui ont contribué à mettre en relief la condamnation de Galilée.
I. Question historique. — 1° Les différents systèmes astronomiques. 2° Galilée et le système de Copernic. 3° Le procès de 1616. 4° Le procès de 1633.
II. Question scientifique. — 1° Sens et valeur des affirmations de Galilée. 2° Argument apporté par Galilée en 1616. 3° Arguments apportés par Galilée en 1633. 4° Probabilités qu’apportait Galilée en faveur du système de Copernic.
III. Question exégétique. — 1° Opinion des Pères et Docteurs de l’Église. 2° Intervention de Galilée.
IV. Question canonique. — 1° Nature de la question. 2° Valeur des décrets de 1616 et de 1633. 3° Réponse aux objections.
Conclusions. — 1° Galilée croyait-il à la valeur du système de Copernic ? 2° Les adversaires de Galilée ; leurs motifs et leurs excuses. 3° Suites et conséquences de la condamnation de Galilée.
Avant-propos
1. Histoire des documents du procès de Galilée
Le tribunal de l’Inquisition ou du Saint-Office possède dans son greffe deux séries de registres officiels, ceux des procès et ceux des décrets.
Les registres des procès renferment les dossiers de toutes les pièces pouvant éclaircir les causes pendantes : lettres autographes ou copies des minutes originales, mémoires et avis, procès-verbaux d’interrogatoires, duplicata des arrêts rendus et autres documents analogues.
Les registres des décrets contiennent les procès-verbaux des séances et les minutes des jugements et des arrêts. À l’époque de Galilée, l’assesseur du Saint-Office écrivait sur des feuilles volantes un brouillon des délibérations et décisions ; il le résumait ensuite, transcrivait ce résumé sur le registre, et le faisait approuver et signer, après lecture, au début de la séance suivante. Les brouillons étaient naturellement détruits.
1 Pour de plus amples détails et pour la bibliographie de cette histoire, cf. La nouvelle édition des pièces du Procès de Galilée, article de H. Bosmans, S. J., dans la Revue des Questions scientifiques, avril 1903, et Civiltà Cattolica, 1er mars 1903.
Les pièces du procès et des décrets concernant l’affaire de Galilée ont eu des destinées différentes, mais également mouvementées.
Le procès se conserva à Rome, dans les Archives du Saint-Office, jusqu’au commencement du XIXe siècle, et c’est chose fort connue que la tradition constante de la Congrégation fut d’en refuser communication. Longtemps donc les historiens qui écrivirent sur l’affaire furent dans l’impossibilité de recourir aux sources originales, et ce n’est pas l’une des moindres causes pour lesquelles l’histoire du procès de Galilée est restée obscure jusqu’en ces dernières années.
En 1811, quelque temps après l’occupation de Rome par les troupes françaises, Napoléon Ier ordonna le transfert des Archives du Saint-Office à Paris. À cette occasion, les pièces du procès de Galilée furent soigneusement recherchées, puis confiées au bibliophile Barbier, bibliothécaire de l’empereur, qui forma le projet de les publier intégralement.
Les difficultés du travail le retardèrent sans doute ; les soucis des dernières campagnes vinrent ensuite détourner l’attention de Napoléon, et il ne semble pas avoir été question de l’édition des pièces du procès jusqu’à la chute de l’Empire.
En 1814, Pie VII fit redemander à Louis XVIII le célèbre dossier ; jour et lieu avaient été pris par le comte de Blacas et Mgr Marini, garde des Archives pontificales, pour la remise des pièces, lorsque le roi manifesta le désir de les parcourir. Survint la débâcle des Cent-Jours, pendant laquelle le dossier s’égara.
À la fin de 1815, les pourparlers reprirent entre les cours de Rome et de Paris, mais sans résultat, le dossier demeurant introuvable ; à partir de 1817, le Saint-Siège semble même avoir renoncé à de nouvelles réclamations.
Comment les pièces perdues furent-elles retrouvées ? On l’ignorera sans doute toujours. Ce qui est certain, c’est qu’en 1845 elles furent rendues au pape par l’intermédiaire du comte Rossi, sous la promesse expresse qu’elles seraient livrées à la publicité. Pendant les malheureux événements de 1848, Pie IX confia la garde des précieux documents à Mgr Marini et, le 8 juillet 1850, il les déposa à la Bibliothèque Vaticane. Depuis, le dossier a été restitué aux Archives secrètes du Vatican, où il se trouve aujourd’hui.
La promesse faite à Rossi fut remplie, mais fort incomplètement, par Mgr Marini, en 1850. Une deuxième édition du procès, plus complète, mais encore partielle, fut donnée en 1867 par Henri de l’Épinois. Berti, en 1876, donna une troisième édition, plus étendue, mais toujours incomplète, et il en donnait une nouvelle deux ans plus tard. De son côté Charles von Gebler donnait, en 1877, une excellente édition à laquelle on se réfère depuis trente ans.
Mais le manuscrit du procès est, par endroits, des plus malaisés à déchiffrer ; d’ailleurs il a subi des remaniements récents. On pouvait donc espérer une édition plus exacte et plus minutieusement critique. Un savant dont la compétence est hors de pair quand il s’agit de Galilée, M. A. Favaro, obtint de Léon XIII toutes les facilités désirables pour étudier le manuscrit à son aise. Il l’a soigneusement décrit dans son état actuel et nous en a donné, en 1907, un texte définitif.
Nous venons de retracer à grands traits l’histoire du procès de Galilée ; l’histoire de la publication du manuscrit des décrets est également intéressante.
Ce manuscrit avait échappé aux perquisitions des agents de Napoléon Ier ; pourtant l’on en supposait à bon droit l’existence. À plusieurs reprises, des érudits en avaient demandé communication ; on leur avait poliment répondu que les archives ne contenaient rien sur le sujet qui les intéressait. La réponse n’a rien qui doive étonner : tous les tribunaux agissent de même en pareil cas, tenus qu’ils sont par le secret professionnel.
Au mois de décembre 1848, Pie IX, fuyant l’émeute, s’était réfugié à Gaëte. Soucieuse de ne pas laisser détruire les archives du Saint-Office, la Constituante romaine les avait fait transporter à l’église de l’Apostanaire, où elle les croyait plus à l’abri qu’au greffe de l’Inquisition. Ce transfert se fit dans le plus grand désordre et l’on se contenta d’entasser pêle-mêle registres et feuilles volantes.
Profitant de leur situation officielle, Sylvestre Gherardi, ministre de l’instruction publique de la Constituante, et son collègue des finances, Jacques Manzari, pénétrèrent à plusieurs reprises dans l’église de l’Apostanaire pour y rechercher tout ce qui concernait l’affaire de Galilée.
Ils ne trouvèrent pas le registre du procès, que Pie IX avait confié à Mgr Marini, mais ils mirent la main sur dix-sept décrets authentiques et sur une copie manuscrite de trente-deux décrets ayant trait à la condamnation de Galilée. Cette copie paraissait être de la fin du XVIIIe siècle ; en la collationnant avec les décrets authentiques, Gherardi acquit la conviction qu’il avait là une collection complète, ou à peu près, des décrets.
Sur ces entrefaites, les troupes françaises entrèrent dans Rome et Gherardi fut obligé de quitter la ville. Plus de vingt ans il tarda à faire connaître le document dont il était en possession ; mais, en 1867, Henri de l’Épinois ayant publié la majeure partie du procès de Galilée, Gherardi, à son tour, édita sa copie des décrets.
Convaincu de l’existence des pièces originales, M. Favaro aurait vivement désiré les éditer avec les pièces originales du procès. Malgré la réponse dilatoire qu’il avait reçue, en 1900, du cardinal Parocchi, il eut l’heureuse inspiration de s’adresser « à l’autorité suprême du Saint-Office ». Cette autorité lui accorda gracieusement de faire des recherches dans les archives. M. Favaro put ainsi préparer à loisir une édition complète et reconstituer même quelques pièces lacérées et tronquées.
On peut regarder cette édition comme la première des décrets.
Cette double publication, concordant avec une remarquable édition des œuvres complètes de Galilée, due également à M. Favaro, permet désormais de donner aux discussions une base certaine, et l’on ne pourra plus arguer de falsifications ou d’intercalations, comme cela a eu lieu dans le courant du XIXe siècle.
2. Causes qui ont contribué à mettre en relief la condamnation de Galilée
La condamnation de Galilée et de sa doctrine par les congrégations romaines, en 1616 et en 1633, est, depuis trois siècles, l’objet de vives discussions entre les catholiques et leurs adversaires. Il n’est guère d’ouvrage polémique, de conférence contradictoire, de conversation entre chrétien et libre-penseur, où le nom du champion du mouvement de la terre ne soit jeté, comme un argument ou une injure, à la face des fils de l’Église.
Pourquoi cette place importante faite à la question Galilée ? On peut en donner des raisons d’ordre historique et d’ordre religieux ; quelques-unes apparaîtront mieux dans la suite de la discussion, mais il n’est pas inutile de les signaler ici toutes ensemble.
Les raisons d’ordre historique sont au nombre de trois principales.
En premier lieu, il faut noter que les luttes soutenues par Galilée, pendant presque toute sa vie, constituent le premier effort sérieux fait par la science — au sens moderne du mot — pour s’émanciper de la tutelle de la philosophie. Jusqu’à Galilée, la physique, la mécanique, l’astronomie n’avaient été que d’humbles et timides servantes, louées sans doute à cause de leur évidente carrière pratique, mais n’ayant nulle méthode autonome et nulle personnalité. À la fin du XVIe siècle, des idées nouvelles commencent à se faire jour, dont Galilée est l’ardent défenseur ; Galilée a des précurseurs, mais avec lui surtout se crée la science, basée sur l’expérience et l’analyse mathématique. Cette jeune science ne peut continuer à vivre sous la dépendance de la philosophie : ses objets, ses méthodes de recherche sont différents. Elle se sépare d’elle avec éclat.
Fière de sa longue emprise, la philosophie ne se résigne pas facilement à pareille rupture ; elle tient surtout à ses principes, vieux de tant de siècles, tant affinés au cours des âges, et qui lui ont permis des explications si ingénieuses des choses de la nature. Quel déplaisir de voir troubler cette harmonie par le Florentin !
En second lieu, Galilée, qui avait si beau jeu sur le terrain scientifique, commit pratiquement une faute énorme en transportant la discussion sur le domaine de l’exégèse. À faire cela, le moment était aussi mal choisi que possible : les progrès de la libre interprétation protestante qui, d’Allemagne, menaçait d’envahir l’Italie, avaient mis en éveil les gardiens de l’orthodoxie, et ceux-ci se virent forcés de faire un exemple sur l’audacieux laïque.
Enfin, pour tout dire, la mauvaise foi, au moins apparente, de Galilée, sa ténacité à soutenir ses idées, ses machinations pour les faire triompher, attirèrent sur sa personne et sa doctrine des foudres d’autant plus marquées que personne et doctrine étaient plus brillantes et plus soutenues en haut lieu.
Ces motifs expliquent l’importance prise par la condamnation de Galilée à l’époque même où elle eut lieu. Les raisons qui, depuis lors, ont contribué à attirer l’attention sur cette condamnation sont plutôt d’ordre religieux.
La première à signaler est l’oubli dans lequel est tombée, depuis trois siècles, par suite des circonstances politiques et du mouvement d’émancipation des esprits, l’existence du pouvoir coercitif de l’Église.
Bien des gens, même parmi les catholiques, ont de la peine à admettre que l’Église puisse, comme toute société, contrôler les doctrines enseignées par ses membres, arrêter ceux qui lui paraissent propager l’erreur dans son sein et, dans certains cas dont elle est juge, recourir à des peines spirituelles ou temporelles. Devant des esprits imbus des préjugés du rationalisme ambiant, ou volontairement aveuglés, se dresse, à tout propos, le spectre de l’Inquisition.
Galilée aurait été l’une de ses plus nobles victimes et l’une des plus injustement frappées aussi : c’en est assez pour que le nom de ce savant personnifie une odieuse et déraisonnable persécution.
Secondement, c’est un fait incontestable que, depuis la Renaissance, beaucoup d’intelligences se sont soustraites à la domination pourtant très rationnelle de la foi et, proclamant leur autonomie, revendiquent le droit de juger et de penser librement de tout.
Comme conséquence, l’autorité doctrinale de l’Église est de moins en moins comprise et acceptée, et l’on rejette a priori ses verdicts, non seulement sur les points essentiels du dogme, mais à plus forte raison sur les points de philosophie ou de science connexes avec le dogme.
Les décisions de cette autorité dans la question de Galilée ne peuvent donc être que très injustement jugées, parce que l’on ne se place pas au vrai point de vue, et cette soi-disant mainmise de l’Église sur la science demeure pour beaucoup une pierre d’achoppement et de scandale.
Enfin, nous ne craignons pas de le dire, poussés par leur haine de l’Église, des hommes qui sont parfaitement au courant de l’histoire se font un mauvais plaisir de rééditer contre elle des calomnies cent fois répétées. Ils comptent bien qu’il en restera quelque chose et ils ne se trompent pas. Comme dans l’affaire de Galilée il y a une erreur réelle, mais très explicable et toute humaine, de la part d’ecclésiastiques constitués en dignité, c’est cette faute que l’on exploite, que l’on grossit à plaisir, dont on fait un épouvantail, en dépit de la plus élémentaire loyauté.
Nous essayerons, dans les pages qui suivent, de donner une idée aussi objective que possible des faits, persuadés d’ailleurs par avance que le nom de Galilée restera longtemps encore l’une des armes favorites de la libre-pensée bourgeoise et populaire.
I. Question historique
1. Les différents systèmes astronomiques
Sans entrer dans des détails techniques qui n’auraient ici aucun intérêt, il peut être utile de rappeler, dans leurs grandes lignes, les différents systèmes astronomiques connus à l’époque de Galilée.
Système des sphères homocentriques. Ce système fut celui qu’admirent Socrate, Platon, Eudoxe et Aristote. La terre est au centre de l’univers et son centre de gravité se confond avec celui du monde ; tout autour du globe terrestre existent des sphères concentriques sur lesquelles sont situées les diverses planètes ; la sphère ayant le plus grand rayon porte les étoiles ; l’ensemble tourne autour d’un axe commun, en vingt-quatre heures, avec une régularité parfaite.
Mais alors comment expliquer les mouvements, en apparence si irréguliers, des planètes ? Eudoxe essaie de résoudre la difficulté : il fait porter chaque planète par plusieurs sphères, tournant toutes d’un mouvement uniforme, mais autour d’axes diversement placés. L’ensemble forme un total de vingt-sept sphères. Un nouveau perfectionnement de Calippe porte ce nombre à trente-trois.
Aristote l’élève à cinquante-cinq et il attribue une existence réelle aux sphères qui n’avaient jamais été pour Eudoxe que des moyens de représenter schématiquement les phénomènes. Dieu, le Premier Moteur, communique le mouvement à la sphère des étoiles et ce mouvement se transmet d’une sphère à l’autre par frottement. Si, pour Aristote, ce système n’est pas imaginé absolument a priori, il repose du moins sur un grand nombre de principes abstraits.
Certaines hypothèses lui semblent imposées par la perfection de l’essence des cieux et par la nature du mouvement circulaire et il les justifie par des propositions tirées de ses spéculations sur la nature des corps. En particulier, c’est un principe métaphysique qui fonde sa théorie de la gravité et c’est pour obéir à ce principe que la terre est ronde et qu’elle occupe le centre du monde.
1 Cf. Delambre, Hist. de l’Ast. anc. — Schiaparelli, Le sfere omocentriche, Milan, 1873.
2 Au reste, Aristote reconnaît la part due à l’expérience : « Beaucoup de faits que nous connaissons ne sont pas certains. Lorsqu’ils le seront, alors il faudra nous fier à l’expérience plutôt qu’à des spéculations théoriques. Celles-ci ne méritent créance que lorsqu’elles s’accordent avec l’expérience. » (De gen. anim., III, 10.)
Système de l’École pythagoricienne. D’après les disciples de Pythagore, interprètes de sa doctrine, la terre, simple planète, est animée d’un mouvement de rotation autour d’un axe et d’un mouvement de translation autour d’un foyer central, principe de l’activité cosmique, autour duquel tourne le soleil lui-même. Les cieux sont immobiles et la terre tourne par l’effet d’un principe interne. Il y a là un premier effort pour expliquer, par la seule rotation du globe, la succession des jours et des nuits.
Au bout de quelques siècles, les néo-pythagoriciens modifièrent du reste profondément le système de leur maître, afin de le concilier avec celui d’Aristote, et ils le réduisirent finalement à n’être plus qu’un système géocentrique.
Système d’Héraclide et d’Aristarque. Pour Héraclide, la terre tourne sur elle-même, le soleil tourne autour d’elle et les planètes tournent autour du soleil. Ce système constitue un progrès sur les précédents. Si même l’on en croit une citation de Simplicius, Héraclide aurait entrevu la possibilité d’expliquer les apparences célestes en donnant à la terre, outre son mouvement de rotation, un mouvement annuel de translation autour du soleil supposé fixe.
Son système, dans ce cas, ne différerait pas de celui qu’imaginera Tycho, deux mille ans plus tard. Aristarque de Samos précisa, à son tour, les idées d’Héraclide et indiqua, dans ses grandes lignes, le système que retrouvera un jour Copernic. Le soleil, devenu une simple étoile, occupe le centre des orbites planétaires ; la terre est animée d’un double mouvement et l’inclinaison de son axe explique les changements de saisons. Malgré leur simplicité, ces idées trouvèrent peu d’adhérents.
Système de Ptolémée. L’hypothèse du globe terrestre, mobile dans l’espace, paraissant absurde aux péripatéticiens aussi bien qu’aux néo-pythagoriciens, il fallait trouver une autre explication des phénomènes célestes. Apollonius de Perge, puis Ptolémée proposèrent le système des épicycles et des excentriques.
La terre est immobile au centre du monde ; autour d’elle les planètes tournent, d’un mouvement uniforme, en décrivant une ligne bouclée épicycloïdale ; de cette façon, les mouvements apparents se trouvent représentés avec une certaine approximation.
Une difficulté subsiste pourtant : le soleil ne décrit évidemment pas un épicycle ; faut-il donc, contrairement à tous les principes admis, affirmer qu’il ne possède pas un mouvement uniforme ? Hipparque résolut la question en donnant à l’orbite circulaire du soleil un centre différent du centre de la terre, solution ingénieuse mais qui équivalait à faire décrire à cet astre un épicycle de second ordre.
Il est aisé de deviner quelle complication l’hypothèse des épicycles et des excentriques introduisait dans les mouvements planétaires. Cette complication, d’ailleurs, s’accrut de siècle en siècle, à mesure que, la précision des observations augmentant, on fut amené à modifier le système pour les représenter ; au XVIIe siècle, elle était bien près de devenir invraisemblable.
Système de Copernic. Dès 1530, à la suite de patientes recherches astronomiques et historiques qui durent lui révéler des précurseurs, le chanoine Copernic formulait ses principales idées dans un petit livre, destiné à ses seuls amis, mais dont la renommée s’étendit rapidement. Sur les instances du cardinal Nicolas de Schönberg, il se décida à les développer dans son fameux ouvrage De revolutionibus orbium caelestium, qui parut en 1543, et dont le pape Paul III accepta la dédicace.
1 Cf. A. Müller, S. J., Nikolaus Kopernikus, Fribourg-en-Brisgau, 1898.
Le système de Copernic repose principalement sur les trois lois suivantes :
1° La terre tourne, de l’ouest à l’est, autour d’un axe fixe et de là résulte le mouvement diurne apparent des corps célestes en sens contraire ;
2° La terre se meut, de l’ouest à l’est, autour du soleil, de façon que son axe demeure parallèle à lui-même, en faisant un angle déterminé avec le plan de l’orbite terrestre ;
3° Toutes les planètes tournent, comme la terre, autour du soleil.
Aux complications de jadis se substituait la plus belle harmonie. Pourtant, dans le détail, subsistaient bien des erreurs et des imperfections. Ainsi Copernic considérait les orbites planétaires comme des cercles excentriques parcourus d’un mouvement régulier, estimant, suivant les vieux préjugés, que le mouvement circulaire et uniforme, le seul parfait, convient seul aux corps célestes.
Outre les deux mouvements de translation et de rotation, Copernic attribuait encore deux autres mouvements à la terre : l’un produisait le parallélisme plus ou moins rigoureux de son axe, dans ses diverses positions autour du soleil, et expliquait les changements de saisons ; l’autre, légèrement conique et très lent, rendait compte de la précession des équinoxes.
Copernic ne se contenta pas d’exposer son système ; il s’efforça de l’établir, d’abord en réfutant les objections que, de longue date, on opposait à la possibilité du mouvement de la terre, puis en apportant des arguments positifs.
Il était si convaincu de la réalité de ce système qu’il évite avec soin, dans son exposition, tout ce qui pourrait le faire prendre pour une simple hypothèse ; son but semble avoir été de faire une sorte d’histoire du ciel, dans laquelle il décrivait les phénomènes sans en rechercher les causes.
En fait, cependant, il s’en occupait ; développant et modifiant des principes métaphysiques émis avant lui par Empédocle, Albert de Saxe, Léonard de Vinci, il niait le principe aristotélicien de la tendance de chaque élément vers son lieu naturel, et substituait à cette tendance la sympathie mutuelle des parties d’un même tout cherchant à reconstituer ce tout.
En vertu de ce nouveau principe, la gravité universelle, portant chaque corps lourd vers le centre du monde, est remplacée par la gravité particulière à chaque astre. Il n’y a donc plus aucune nécessité de placer la terre au centre du monde : du même coup tombent le système géocentrique et la théorie aristotélicienne de la pesanteur.
Il faut bien le dire, Copernic n’apportait aucune preuve décisive en faveur de ses idées ; aussi ne s’imposèrent-elles qu’à peu d’esprits. D’ailleurs, le système de Ptolémée était trop ancien et trop généralement accepté, il paraissait trop bien cadrer avec la lettre de la Sainte Écriture pour pouvoir disparaître en un jour.
En Allemagne, en Autriche, les progrès du système copernicien furent enrayés par le crédit de Tycho-Brahé, qui s’en déclara l’adversaire, et par les attaques furieuses des premiers chefs protestants, Luther et Mélanchthon. En Italie, par contre, le pape Clément VII s’y montrait plutôt favorable, tandis que onze papes, ses successeurs, n’y trouvaient rien de répréhensible. Il fallut que Galilée prît, un peu maladroitement, la défense des idées nouvelles, pour susciter contre elles la crise qui va nous occuper.
1 Kepler prouvera, quarante ans plus tard, que les planètes décrivent, d’un mouvement non uniforme, des ellipses dont le soleil occupe l’un des foyers.
2 En fait, le premier de ces mouvements n’existe pas, et le parallélisme de l’axe terrestre est une simple conséquence de la loi de l’inertie.
3 Cf. Jean Janssen, L’Allemagne et la Réforme, t. VII, p. 309.
2. Galilée et le système de Copernic
Nous n’avons pas à raconter ici en détail la vie de Galilée ni à apprécier son œuvre scientifique. On ne doit donc s’attendre à trouver, dans les lignes qui suivent, que les faits en rapport avec le but que nous nous proposons.
À l’époque où il commence à nous intéresser, Galilée est professeur de physique et de mathématiques à Pise (1589-1592) et à Padoue (1592-1610), et déjà ses premiers travaux sur la gravité l’ont fait connaître du monde savant. Les opinions qu’il professe alors, dans ses cours et ses écrits, portent l’empreinte profonde des principes péripatéticiens et laissent voir en lui, non point un furieux novateur, mais un homme qui reflète assez fidèlement, tout en se les assimilant, les opinions de ses prédécesseurs.
En astronomie, Galilée enseigne le système de Ptolémée. En dynamique, il admet le principe fondamental de la mécanique aristotélicienne, à savoir la proportionnalité entre la puissance qui sollicite un mobile et la vitesse qui l’entraîne, principe qui restera d’ailleurs pour lui, jusqu’à la fin de sa vie, une vérité hors de conteste et un axiome intangible.
Il reprend également plusieurs des principes sur lesquels Aristote basait sa théorie de la pesanteur ; après même qu’il aura fait sienne la révolution copernicienne, Galilée gardera tout ce qu’il pourra de la doctrine d’Aristote.
Dès cette époque apparaît nettement aussi la tournure d’esprit qui oriente le savant Florentin vers la méthode expérimentale, dont il est l’un des plus brillants initiateurs ; grâce à elle, il fait d’intéressantes découvertes, qui attirent sur lui l’attention et les faveurs.
D’après certains historiens, Galilée aurait été converti au système de Copernic par le copernicien Michel Mästlin, le maître de Kepler, ou par le Bâlois Christian Wurstisen.
Selon d’autres, ses premiers doutes sur la valeur des idées astronomiques des péripatéticiens lui seraient venus à la suite de l’apparition d’une étoile nouvelle, en 1604, car, pour les disciples du Philosophe, les cieux incorruptibles étaient dans l’impossibilité d’engendrer ainsi un nouvel astre. Ces doutes se confirmèrent à la suite des brillantes découvertes que fit Galilée, en 1609 et 1610.
Mis au courant, par l’un de ses amis, de l’invention récente des lunettes, il s’empresse d’en construire une et de la tourner vers le ciel. Il observe les inégalités de la surface de la lune, la Voie lactée, les satellites de Jupiter, et décrit ces curiosités dans un ouvrage intitulé Sidereus nuncius (1610), dont la publication fait grand bruit. Nommé professeur honoraire à l’université de Pise et mathématicien officiel du duc Cosme II de Toscane, il poursuit ses recherches, observe les taches du soleil, les phases de Vénus, et n’hésite pas à donner ces phénomènes comme d’éclatantes confirmations du système de Copernic. Les protestations des partisans de Ptolémée ne se font point attendre, et la discussion ne tarde pas à s’animer.
D’ailleurs ces nouveautés étonnantes rencontraient aussi des incrédules, qui les mettaient sur le compte d’illusions d’optique. Les télescopes étaient encore bien imparfaits comme construction, clarté et grossissement, et des yeux fatigués par une observation un peu prolongée pouvaient bien croire à l’objectivité de phénomènes purement physiologiques.
En tout cas, les découvertes de Galilée ne constituaient pas des preuves péremptoires.
Au mois de mars 1611, Galilée vient à Rome, où l’on mène grand bruit autour de son nom ; son arrivée fait sensation ; pape, prélats et princes veulent se faire expliquer et montrer les merveilles dont il parle. Dans une lettre du 22 avril, le grand homme se félicite de ce succès, et le cardinal del Monte, écrivant au duc de Toscane, constate la satisfaction de son protégé.
On eût donc pu s’entendre sur le terrain scientifique ; malheureusement, Galilée avait à peine quitté Rome, qu’il acceptait de descendre dans l’arène théologique où l’un de ses adversaires lui présentait le combat. Vers la fin de 1611, François Sizi l’accuse, dans un écrit intitulé Dianoia astronomica, de se mettre en contradiction avec l’interprétation reçue de la Sainte Écriture. Galilée répond, en 1613, en exposant dans une lettre au P. Castelli, Bénédictin, sa manière d’expliquer les textes de la Bible qui semblent contraires au système de Copernic. En 1615, il reprend le même sujet dans un opuscule dédié à Christine de Lorraine, la mère du Grand-duc, où il cite en sa faveur des textes de Pères et de théologiens.
Les idées exprimées dans ces écrits étaient en somme très soutenables, mais Galilée eut le tort de mêler à ses explications des allusions et des mots provocants pour ses adversaires. Il défiait même l’autorité ecclésiastique, la mettant en demeure de se prononcer sur la question. La réponse ne se fit pas attendre.
Dès 1614, le P. Caccini, Dominicain, avait tonné en chaire, à Florence, contre une doctrine nouvelle qu’il déclarait contraire à la foi catholique. Le 15 février 1615, le P. Lorini, Dominicain également, envoie au cardinal Sfondrati, préfet de la Congrégation de l’Index, une copie de la lettre de Galilée au P. Castelli, et motive ainsi son envoi : Galilée et ses partisans sont d’honnêtes gens et de bons chrétiens, mais ils font peu de cas de l’interprétation habituelle de l’Écriture, et foulent aux pieds les principes de la philosophie d’Aristote, dont la théologie a toujours tiré si grand profit ; enfin la lettre de Galilée contient des expressions dangereuses qu’il convient d’examiner. Du reste, le P. Lorini se défendait de faire de cette démarche une déposition juridique.
Les pièces furent communiquées par le cardinal Sfondrati à la Congrégation du Saint-Office, qui ordonna, comme elle le fait toujours en pareil cas, d’ouvrir une enquête secrète. En même temps, l’examen de la lettre de Galilée à Castelli fut confié à un théologien consulteur : celui-ci exprima l’avis qu’il ne s’y trouvait rien de condamnable, sauf trois expressions qui, d’après l’ensemble, pouvaient cependant s’interpréter dans un bon sens.
Bien que l’enquête ordonnée par le Saint-Office se fît dans le plus grand secret, Galilée devina sans nul doute que quelque chose se préparait et il se rendit à Rome, au mois de décembre 1615, pour essayer de parer les coups. Il était, du reste, résolu à accepter toute décision qui émanerait de l’autorité ecclésiastique. Cela ne l’empêchait pas de faire une active propagande en faveur de ses opinions exégétiques. Ses amis trouvaient qu’il manquait de calme, et, très sagement, le priaient de s’en tenir aux arguments scientifiques.
Pour les satisfaire, Galilée compose, au mois de janvier 1616, un petit traité sur la question des marées.
1 Cf. Favaro, Galileo Galilei e lo studio di Padova, Firenze, 1883. — A. Müller, S. J., Galileo Galilei und das kopernikanische Weltsystem, Fribourg, 1909.
2 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. II, p. 203-205 ; t. III, p. 59 ; t. XI, p. 127 ; t. XI, p. 89 ; t. XIII, p. 201 ; t. XV, p. 279 ; t. V, p. 307.
3 Cf. Galileo e l’Inquisizione, p. 37 et p. 45.
3. Procès de 1616
Au moment même où l’attention du Saint-Office était attirée sur le système de Copernic, paraissaient coup sur coup deux ouvrages qui tentaient d’accorder ce système avec la Bible : l’un était du Carme Paul Antoine Foscarini, l’autre de Augustin Jacques de Zunica. La Congrégation était donc amenée à juger la question au fond, car de tous côtés s’élevaient des réclamations. L’affaire personnelle de Galilée passa au second plan.
Le 19 février 1616, les deux propositions suivantes furent soumises à l’examen des théologiens consulteurs de l’Inquisition : 1° le soleil est le centre du monde et il est immobile ; 2° la terre n’est pas le centre du monde et elle a un mouvement de translation et de rotation.
Le 24, les théologiens se réunirent pour qualifier ces propositions qui résumaient le système incriminé ; ils le firent dans les termes suivants : 1° la première proposition est philosophiquement fausse et absurde ; elle est de plus formellement hérétique, parce qu’elle contredit expressément plusieurs textes de la Sainte Écriture, suivant leur sens propre et suivant l’interprétation commune des Pères et des docteurs ; 2° la deuxième proposition mérite la même censure au point de vue philosophique ; au point de vue théologique, elle est à tout le moins erronée. Onze théologiens signèrent ces déclarations.
Le 25, le pape Paul V donnait au cardinal Bellarmin les instructions suivantes : faire venir Galilée et l’avertir d’avoir à abandonner ses idées ; s’il refusait, lui signifier, devant témoins et notaire, de s’abstenir d’enseigner, défendre ou parler de la doctrine en question, sous peine d’emprisonnement. Le 26, Bellarmin remplit les ordres du Souverain Pontife : Galilée promit d’obéir.
Le 3 mars, Bellarmin rendit compte de sa mission au pape, qui présidait ce jour-là une séance de l’Inquisition. Deux jours plus tard, sur l’ordre de Paul V, paraissait un décret de la Congrégation de l’Index : le livre de Foscarini était condamné ; les ouvrages de Copernic et de Zunica prohibés jusqu’à correction ; d’une manière générale étaient interdits tous les livres enseignant la doctrine de l’immobilité du soleil. Nulle mention spéciale n’était faite de Galilée et de ses écrits.
La procédure du Saint-Office était restée secrète ; quelques ennemis de Galilée en profitèrent pour répandre le bruit que la congrégation l’avait condamné à une pénitence et à une abjuration, comme étant soupçonné de sentiments peu orthodoxes. Pour réfuter cette allégation, l’intéressé obtint du cardinal Bellarmin une attestation écrite rétablissant les faits.
Le 9 mars, Paul V lui-même accorda une audience au savant Florentin ; il lui déclara de façon fort bienveillante qu’il connaissait la droiture de ses intentions, et le rassura sur les difficultés qu’il craignait pour l’avenir de la part de ses adversaires. Peu de temps après, Galilée quitta Rome et alla reprendre à Florence le cours de ses travaux.
1 Cf. E. Vacandard, Études de critique et d’histoire religieuse, Paris, 1905. — A. Müller, S. J., Der Galilei-Process, Fribourg, 1909.
2 Cf. Galileo e l’Inquisizione, p. 61-62.
3 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. XII, p. 217.
4. Procès de 1633
Les choses en seraient restées là, sans doute, si, moins de trois ans plus tard, un Jésuite n’eût, bien malgré lui, fait renaître la discussion.
En 1619, le P. Horace Grassi publie un ouvrage De tribus cometis anni 1618, dans lequel il soutient que les comètes sont de véritables planètes qui reçoivent, comme les autres, leur lumière du soleil et dont les révolutions peuvent être prévues de manière certaine. Mario Guiducci, élève de Galilée, attaque ce sentiment dans un Discorso delle comete del 1618. Le P. Grassi, soupçonnant à bon droit Galilée d’avoir aidé son élève, lui répond directement par un ouvrage intitulé Libra astronomica, qu’il signe du nom de Sarsi. Galilée répond à son tour par Il Saggiatore. C’était une défense en règle du système de Copernic, mais fort habilement conduite. L’imprimatur fut accordé et le pape Urbain VIII, successeur de Paul V, accepta la dédicace de l’ouvrage. Piqué au jeu, le P. Grassi répliqua par Ratio ponderum librae et simbellae. Guiducci continua seul la polémique, à laquelle Galilée ne prit plus aucune part.
Le Saggiatore avait paru en 1623 ; ravi de l’accueil fait à son œuvre, l’auteur, dès l’année suivante, s’était rendu à Rome, estimant l’occasion excellente de pousser ses idées, étant donné surtout qu’il était personnellement connu d’Urbain VIII et comptait de nombreux amis parmi les prélats de la cour pontificale.
De fait, il y trouva un accueil plus bienveillant encore que lors de son précédent voyage, mais il essaya vainement de gagner complètement le pape à ses arguments, comme il s’en était flatté peut-être. Malgré tout, se sentant appuyé, il ne se cachait pas pour faire de la propagande ; c’est ainsi qu’à la fin de l’année 1624, il publiait sous forme de lettre à Mgr Ingoli une apologie du système copernicien à propos de laquelle on évita de l’inquiéter.
Six ans se passent, pendant lesquels Galilée travaille à un ouvrage de fond sur la question du mouvement de la terre. Au mois de mai 1630, il est de nouveau à Rome, cherchant à obtenir l’imprimatur. Mgr Riccardi, maître du Sacré-Palais, chargé par office de surveiller la publication de tous les livres qui paraissaient à Rome, examina le manuscrit et constata, au premier coup d’œil, que Galilée ne tenait aucun compte des décisions de 1616.
Il exigea en conséquence qu’une préface et une conclusion indiquassent nettement que le système de Copernic n’était exposé que comme une hypothèse, comme un système scientifique, et que les arguments apportés contre le système de Ptolémée n’étaient que des arguments ad hominem et non des preuves décisives de sa fausseté. La révision de détail fut confiée au Dominicain Raphaël Visconti qui indiqua plusieurs corrections. Non sans répugnance, Galilée accepta de les faire.
Mgr Riccardi accorda alors son imprimatur pour la ville de Rome, sous les conditions désignées ; il se réserva même le droit de revoir les épreuves en feuilles, afin de contrôler les corrections. Le pape Urbain VIII ayant entendu parler de l’ouvrage projeté par Galilée, s’en était lui-même enquis auprès de son secrétaire particulier, Mgr Ciampoli ; ce dernier le rassura en lui affirmant que tout se faisait régulièrement.
Sur ces entrefaites Galilée repartit pour Florence ; il y était à peine revenu qu’il faisait déjà des instances à Rome pour obtenir de faire imprimer son livre sur place. Riccardi refusa, rappelant les conditions acceptées par l’auteur. Sur de nouvelles instances, appuyées par le Grand-duc de Toscane, le maître du Sacré-Palais finit par renvoyer l’affaire à l’Inquisiteur de Florence, lui donnant une direction pour la correction de l’ouvrage, et lui spécifiant qu’il le laissait juge de l’opportunité de l’impression, mais que lui-même dégageait sa responsabilité.
En 1632 paraissait enfin l’ouvrage, intitulé Dialogo delli due massimi sistemi del Mondo ; il portait, outre l’autorisation de l’inquisiteur et du vicaire général de Florence, l’imprimatur de Mgr Riccardi, lequel n’avait été accordé qu’à des conditions qui ne se trouvaient pas remplies. En tête et à la fin du volume se lisaient bien une préface et une conclusion dans le genre de celles qui avaient été imposées, mais tournées de telle sorte qu’elles frisaient la moquerie.
De plus, il était manifeste pour tout lecteur que Galilée défendait formellement et positivement les opinions prohibées et que, tout en affectant de les donner comme des hypothèses, il s’en servait pour malmener les partisans de Ptolémée et d’Aristote de façon fort vive.
Tout ceci constituait un manque de probité et de franchise qu’on ne pouvait laisser passer. Le pape, mécontent d’avoir été trompé, donna des ordres très nets ; Mgr Riccardi signifia à l’imprimeur de Florence de suspendre la vente du Dialogo et l’ouvrage fut immédiatement soumis à l’examen d’une commission de théologiens.
L’opinion des commissaires fut que Galilée, en dépit des locutions plus ou moins flottantes employées par lui pour atténuer ses affirmations, transgressait les ordres qui lui avaient été donnés en 1616. En conséquence, Galilée reçut une citation juridique d’avoir à comparaître, au mois d’octobre, devant la Congrégation de l’Inquisition. Le prévenu se déclara prêt à obéir, mais tenta, par tous les moyens possibles, d’éluder cet ordre et d’obtenir que l’affaire se traitât à Florence.
Le pape fut inébranlable : Galilée pouvait prendre son temps et voyager comme il l’entendrait, mais il fallait qu’il se présentât devant le Saint-Office. Comme il retardait toujours son départ, une seconde citation lui fut remise, le 14 novembre, lui fixant le terme d’un mois. Galilée fit de nouvelles instances, invoquant son état de santé.
À la fin de décembre, Urbain VIII fit écrire à l’Inquisiteur de Florence qu’il allait envoyer un commissaire et un médecin pour constater l’état réel du malade : si sa santé l’exigeait, il y aurait sursis ; mais si son état le permettait, on l’amènerait prisonnier et chargé de fers, comme c’était l’usage en pareil cas, la contrainte par corps étant de règle contre tout accusé qui refusait de se présenter librement. Galilée comprit que la volonté du pape était inébranlable, et se mit en route.
Il fit le voyage dans une litière du Grand-duc, et arriva à Rome, assez bien portant, le 16 février 1633. Il descendit chez Niccolini, l’ambassadeur de Toscane, et y trouva non seulement le logement et la table, mais tous les agréments de la vie, au sein d’une famille riche et dévouée. C’était une exception faite en sa faveur, car il eût dû, comme tous les autres accusés, même ceux du rang des princes ou des prélats, être interné dans l’une des cellules du Saint-Office.
Cette faveur dura presque tout le temps du procès ; cependant, lorsque les interrogatoires furent commencés, Galilée dut, pour éviter les interruptions de la procédure, habiter les bâtiments mêmes de l’Inquisition ; mais alors encore, on lui assigna pour demeure, au lieu d’une prison, l’appartement du procureur fiscal, composé de trois belles pièces. Il y demeurait avec son domestique, et Niccolini lui fournissait tout ce qui pouvait lui être agréable pour sa subsistance. Il passa en tout vingt-deux jours dans cet appartement, et sa santé n’en souffrit point, comme il l’atteste lui-même.
Beaucoup d’amis de Galilée l’entretenaient dans l’idée qu’il ne pouvait être condamné, mais Galilée en doutait. Niccolini lui conseillait de ne pas entrer en discussion avec les Inquisiteurs, mais de déférer à ce qu’ils demanderaient et de rétracter ce qu’ils désireraient. À la note pratique : « autrement vous vous créerez de grandes difficultés », il ajoutait même la note doctrinale : « ce tribunal suprême ne peut errer ».
Le premier interrogatoire eut lieu le 12 avril. Suivant les procédés ordinaires du Saint-Office, il porta sur deux points : 1° le prévenu avait-il, dans le Dialogo, enseigné l’opinion condamnée en 1616, enfreint la défense de l’Index et violé la promesse formelle faite par lui à cette époque ? — C’était la question du factum haereticale. — 2° le prévenu avait-il, intérieurement, adhéré à l’opinion condamnée et l’avait-il tenue pour vraie ? — C’était la question de l’intentio haereticalis.
À la première question Galilée répondit de la façon suivante : on m’accuse d’avoir enfreint la défense formelle qui me fut faite, en 1616, par le cardinal Bellarmin, au nom du pape et du Saint-Office, d’enseigner la doctrine de Copernic en quelque manière que ce soit, quovis modo. Ces mots se trouvent, il est vrai, dans le texte officiel du décret du 26 février 1616, mais je n’en avais aucune souvenance. Ils ne se trouvent pas dans la déclaration autographe qui m’a été remise par Bellarmin, le 26 mai de la même année ; celle-ci porte simplement : non si possa difendere né tenere. J’ai supposé que ces mots, écrits par l’un des Inquisiteurs, traduisaient exactement la pensée du Saint-Office, et je les ai interprétés, quant à leur sens, d’après une lettre écrite par le même Bellarmin au P. Foscarini, le 12 avril 1615, dans laquelle il dit : « Galilée agira prudemment en se contentant de parler ex suppositione, comme l’a fait Copernic. » C’est bien ainsi que j’ai prétendu traiter du mouvement de la terre ; peut-être n’ai-je pas été clair dans la manière de le faire et ai-je affaibli la valeur des arguments de Ptolémée. En ce cas, je promets de revoir mon ouvrage et de réfuter les preuves de l’opinion condamnée, plus catégoriquement que je ne l’ai fait.
Galilée affirmait donc qu’il n’avait enseigné le système de Copernic que comme une théorie hypothétique. Tel ne fut pas l’avis des théologiens consulteurs ; tous trois furent unanimes à déclarer que le mouvement de la terre était affirmé catégoriquement et positivement dans le Dialogo. Les Inquisiteurs se rangèrent à cette conclusion ; dès lors la question du factum haereticale était tranchée et l’on passa à la question de l’intentio.
À plusieurs reprises déjà, le prévenu avait répété qu’en son for intérieur il ne tenait pas l’opinion de Copernic pour absolument vraie. Était-ce bien là le fond de sa pensée ? Pour essayer de s’en rendre compte, Urbain VIII ordonna, le 16 juin, de faire subir à Galilée ce que, dans la procédure du temps, on appelait l’examen rigoureux. L’accusé devait être menacé de la torture ; si, malgré cela, il persistait à nier ce qui semblait à tous les juges la flagrante vérité, il serait jugé coupable et, comme tel, condamné à l’abjuration et à la prison.
Le 21 juin, Galilée comparut de nouveau devant le Saint-Office ; on lui réitéra la demande : Croyez-vous ou avez-vous cru au mouvement de la terre ? — Avant 1610, répondit Galilée, je tenais les deux systèmes de Ptolémée et de Copernic pour scientifiquement équivalents et comme ayant une égale probabilité. Depuis les ordres que je reçus à cette époque, j’ai toujours tenu pour indubitablement vrai le système de Ptolémée. — Mais, lui dit-on, vos ouvrages montrent positivement le contraire. Dites la vérité, sans quoi l’on en viendra à la torture. — Galilée ayant répété sa pensée dans les mêmes termes, on le congédia.
La menace de la torture n’ayant produit aucun effet, il ne restait aux Inquisiteurs qu’à remplir le reste des instructions données par Urbain VIII. Galilée, ayant persisté à affirmer la droiture de ses intentions, ne pouvait être qualifié d’hérétique formel, mais il restait véhémentement soupçonné d’hérésie. En conséquence, le 22 juin, il fut conduit au couvent des Dominicains de Sainte-Marie-sur-la-Minerve, et comparut en présence des cardinaux du Saint-Office pour entendre sa sentence.
Le livre du Dialogo devait être prohibé par un décret public ; son auteur serait détenu en prison à la discrétion de la Congrégation et réciterait, pendant trois ans, une fois par semaine, les Psaumes de la Pénitence. La sentence prononcée, Galilée lut et signa un acte d’abjuration dans lequel il se déclarait à bon droit soupçonné d’hérésie, détestait ses erreurs, promettait de se soumettre aux pénitences qui lui étaient imposées et de ne plus soutenir les opinions condamnées.
C’est à ce moment que, d’après des récits relativement récents, Galilée aurait frappé du pied la terre en s’écriant : « Et pourtant elle tourne ! » Mais il suffit de jeter les yeux sur les actes du procès pour se rendre compte de l’invraisemblance de cette exclamation, en un pareil moment. Durant de longues semaines, Galilée venait de soutenir constamment qu’il ne croyait pas à la réalité du mouvement de la terre ; il ne pouvait pas, en présence de ses juges, se contredire et se parjurer de la sorte, au risque d’encourir de nouveaux châtiments.
Dès le lendemain de sa condamnation, Galilée fut informé que, du consentement du pape, il pouvait se rendre au palais du duc de Toscane, à Rome, et le considérer comme sa prison. Le 30 juin, il reçut l’autorisation d’aller habiter à Sienne, dans le palais de Mgr Piccolomini, son ami dévoué. Il y arriva le 9 juillet et y demeura cinq mois, comblé d’attentions par l’archevêque et visité par toute la noblesse de la ville.
Vers la fin de 1633, il obtint d’être interné dans sa propre villa d’Arcetri, près de Florence, et il y resta jusqu’aux dernières années de sa vie, travaillant en compagnie de ses amis et recevant de nombreuses visites. Pourtant, en lui accordant ces adoucissements à sa peine, le pape ne lui laissait pas oublier qu’il était en état de détention ; il lui refusa même quelque temps la permission de retourner habiter à Florence. La raison de cette sévérité fut sans doute une dénonciation anonyme saisie peu de temps auparavant contre le prisonnier. Dans la suite, la permission fut accordée.
Bientôt les infirmités accablèrent le grand homme et il perdit même complètement sa vue, déjà depuis longtemps affaiblie par ses travaux. Cette nouvelle épreuve augmenta sans doute les sentiments d’irritation que lui causait parfois sa détention et dont il reste des traces. Cependant, il édifia toujours ceux qui l’entouraient par sa fidélité à ses devoirs religieux, jusqu’à sa mort, survenue le 8 janvier 1642.
1 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. XIV, p. 430 ; Galileo e l’Inquisizione, p. 67 ; Opere di Galileo Galilei, t. VII, p. 20-489 ; t. XIV, p. 368, 373 et 406.
2 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. XIV, p. 415 ; Galileo e l’Inquisizione, p. 76-100.
3 Cf. Galileo e l’Inquisizione, p. 21, 100, 101, 143, 146 et 155. Le Dialogo fut mis au catalogue de l’Index le 23 août 1634.
4 La première mention faite de la parole « Et pourtant elle tourne ! » ne date que de la fin du XVIIIe siècle. Elle se trouve dans Les Querelles littéraires de l’abbé Irailli (Paris, 1761) et dans le Dictionnaire historique (Caen, 1789).
II. Question scientifique
1. Sens et valeur des affirmations de Galilée
Les hypothèses ne sont point des jugements sur la nature réelle des choses ; ce sont seulement des prémisses destinées à fournir des conséquences conformes aux lois expérimentales. Par suite, les théories scientifiques, basées sur ces hypothèses, ne sont pas des explications, mais bien des représentations de la réalité.
Dans leurs discussions d’une théorie du mouvement des astres, les Grecs surent nettement distinguer ce qui est du métaphysicien et ce qui est de l’astronome. Au premier il appartient de décider, par des raisons tirées de la cosmologie, quels sont les mouvements réels des astres ; l’astronome, au contraire, n’a pas à s’inquiéter si les mouvements qu’il imagine sont réels ou fictifs ; le seul objet de ces mouvements est de représenter exactement les déplacements relatifs des astres.
Ces idées furent formellement adoptées par toute l’École scolastique ; saint Thomas, son plus illustre représentant, s’en est inspiré en de nombreux passages. Dans son commentaire au De cælo d’Aristote, il s’exprime de la manière suivante au sujet d’un mouvement des planètes : « Les astronomes se sont efforcés de diverses façons d’expliquer ce mouvement. Mais il n’est pas nécessaire que les suppositions qu’ils ont imaginées soient vraies, car peut-être les apparences que les étoiles présentent pourraient être sauvées par quelque autre mode de mouvement encore inconnu des hommes. » Dans la Somme Théologique, il marque plus nettement sa pensée : « En astronomie, on pose l’hypothèse des épicycles et des excentriques, parce que, cette hypothèse faite, les apparences sensibles des mouvements célestes peuvent être sauvegardées ; mais ce n’est pas une raison suffisamment probante, car elles pourraient être sauvegardées par une autre hypothèse. »
C’est en s’inspirant de ces idées que le cardinal Nicolas de Cues avait publié à Bâle, en 1445, un ouvrage intitulé De docta ignorantia, dans lequel il parlait du mouvement de la terre, mais ne proposait la chose que comme une ingénieuse hypothèse. Aussi ne fut-il nullement inquiété.
Dans l’un de ses premiers ouvrages, Commentariolus de hypothesibus motuum cælestium, Copernic est fidèle aux doctrines héritées de la Scolastique, et présente l’immobilité du soleil et la mobilité de la terre comme des postulats qu’il demande qu’on lui concède : « A nobis aliquæ petitiones concedentur. » Mais, dans son fameux livre De revolutionibus orbium cælestium, il est beaucoup moins réservé et présente ses idées nullement comme une hypothèse, encore moins comme un ingénieux paradoxe, mais bien comme l’expression de la réalité. Prévoyant que, pour cette raison, l’ouvrage pourrait être mal accueilli, André Osiander, à qui la publication du manuscrit avait été confiée, le fit précéder d’une préface de sa composition, qui attribuait à tout l’ensemble la valeur d’une simple théorie hypothétique.
Aussi nul homme d’Église ne songea-t-il à attaquer Copernic, durant l’espace de plus de soixante ans.
Dans sa préface, Osiander s’exprimait ainsi : « Il n’y a aucune nécessité à ce que ces hypothèses soient vraies ni même à ce qu’elles soient vraisemblables ; il suffit qu’elles permettent de rendre compte des observations par le calcul. » Une telle doctrine, au sujet des hypothèses astronomiques, indignait Kepler : « Jamais, dit-il dans son Prodromus dissertationum cosmographicarum, je n’ai pu donner mon assentiment à l’avis de ces gens qui s’efforcent de prouver que les hypothèses admises par Copernic peuvent être fausses et que, cependant, des phénomènes réels peuvent en découler comme de leurs principes propres. Je n’hésite pas à déclarer que tout ce que Copernic a amassé a posteriori et prouvé par l’observation, tout cela pourrait, sans difficulté, être démontré a priori, au moyen d’axiomes géométriques. »
Cette confiance un peu naïve de Copernic et de Kepler dans la puissance de la méthode physique à expliquer la nature vraie des phénomènes, se retrouve en Galilée.
Galilée, il est vrai, distingue bien entre le point de vue de l’astronomie, dont les hypothèses n’ont d’autre sanction que l’accord avec l’expérience, et le point de vue de la philosophie naturelle, qui saisit ou, du moins, s’efforce de saisir les réalités ; il prétend, lorsqu’il soutient le mouvement de la terre, discourir seulement en astronome et proposer de simples hypothèses ; mais il se dément sans cesse et laisse voir que ces distinctions ne sont chez lui que des faux-fuyants pour éviter les censures de l’Église.
Si les juges de Galilée eussent pensé qu’il parlait sincèrement, en astronome et non en philosophe, s’ils eussent regardé sa doctrine comme un pur système et non comme une affirmation absolue sur la nature des choses, ils n’eussent point censuré ses idées. Nous en avons l’assurance par la lettre qu’écrivait le cardinal Bellarmin au P. Foscarini, le 12 avril 1615 : « Votre Paternité et le seigneur Galilée agiront prudemment en parlant non pas absolument, mais ex suppositione, comme l’a toujours fait, je crois, Copernic ; en effet, dire qu’en supposant la terre mobile et le soleil immobile, on rend compte de toutes les apparences beaucoup mieux qu’on ne pourrait le faire avec les excentriques et les épicycles, c’est très bien dire ; cela ne présente aucun danger et cela suffit au mathématicien. » Dans ce passage, Bellarmin maintenait la distinction scolastique entre la méthode physique et la méthode métaphysique, distinction qui, pour Galilée, n’était plus qu’un subterfuge.
Cependant, admettons, pour l’instant, que Galilée ait été fidèle à la ligne de conduite qu’il prétendait s’être tracée et que, renonçant à être cosmologue, il n’ait voulu se placer qu’au point de vue de l’astronomie. Le seul contrôle logique d’une théorie, d’un système scientifique, est l’accord avec l’expérience. Il s’agissait donc de montrer que le système de Copernic s’accordait avec les faits connus. Galilée ne put y parvenir.
1 Galileo e l’Inquisizione, p. 143.
2 Cf. P. Duhem, Essai sur la notion de théorie physique, de Platon à Galilée, dans Annales de Philosophie chrétienne, mai-juin 1908. — Id., La Théorie physique, son objet et sa structure, Paris, 1906.
3 La préface originale de Copernic, demeurée à l’état de manuscrit entre les mains du comte Nostiz, à Prague, ne fut imprimée pour la première fois, en latin, qu’en 1854, dans une édition de luxe publiée par Baranowski. Dans la dédicace de son ouvrage au pape Paul III, Copernic présente, avec autant de finesse que d’habileté, ses idées comme des hypothèses, mais tout le livre montre que ces idées étaient en lui des convictions profondes. Cf. Montucla, Hist. des Math., t. I, p. 628.
4 Joannis Kepleri astronomi opera omnia, t. I, p. 112-153. — En 1597, Nicolaus Raïmarus Ursus publia à Prague un écrit intitulé De hypothesibus astronomicis, où il soutenait, en les exagérant, les opinions d’Osiander ; trois ans plus tard, Kepler répondit par l’écrit suivant : Joannis Kepleri apologia Tychonis contra Nicolaum Raymarum Ursum. Cet écrit fut publié seulement en 1858 par Frisch. Il contient de vives réfutations des idées d’Osiander.
5 Op. Gal., t. XII, p. 171.
2. Argument apporté par Galilée au procès de 1616
L’unique argument qu’apportait Galilée en 1616 est contenu dans son Trattato del Flusso e Reflusso del mare ; non seulement cet argument ne prouve rien, mais il conduit à des conclusions en contradiction avec les faits.
D’après Galilée, les marées sont dues à la vitesse plus ou moins grande dont sont animés, au même moment, des points de la surface terrestre diversement placés par rapport au soleil. En effet, soient (fig. 1) le soleil S et la terre T tournant autour de lui, d’un mouvement supposé circulaire et uniforme.
En même temps qu’elle est animée d’un mouvement de translation, la terre est animée d’un mouvement de rotation sur elle-même ; le mouvement résultant, dont seront animés les divers points de la surface du globe, différera donc en chaque point, suivant que les mouvements de translation et de rotation s’ajouteront ou se retrancheront en ce point. À un instant donné, par exemple, la vitesse du point A sera beaucoup plus considérable que celle du point B, qui lui est diamétralement opposé.
Les eaux de l’Océan, par suite de leur mobilité, ressentent ces variations de vitesse ; elles oscillent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, s’élevant et s’abaissant tour à tour.
Laissant de côté toute autre difficulté, si cette explication était exacte, il ne devrait y avoir qu’une marée complète par jour, en chaque point. Au lieu de cela, on observe chaque jour, en un point donné, deux marées complètes.
La théorie de Galilée était donc inacceptable. De plus, elle marquait un recul sur l’opinion dès longtemps soutenue par Pline, admise par Kepler et plus en harmonie avec les faits, que le phénomène des marées était dû à l’action combinée de la lune et du soleil. Aussi avait-elle peu de chances de convaincre les adversaires du système de Copernic.
1 Cf. A. Müller, S. J., Die Erscheinungen von Ebbe und Flut in Zusammenhang mit dem Kopernikanischen Weltsystem, dans Stimmen aus Maria Laach, 1899.
2 Le manuscrit autographe de ce petit traité, composé par Galilée en 1616, a été retrouvé de nos jours à la Bibliothèque Vaticane. Il est intitulé : Trattato composto da Galileo Galilei ad istanza dell’Illmo e Revmo Sig. Card. Flavio Orsino, scritto di propria sua mano, in Roma agli 8 di gennaio 1616, mentre egli stava per le persecutioni ricevute dagli emoli suoi sequestrato alla Trinità de’ Monti nel giardino Medici. Op. Gal., t. V, p. 371-394.
3 En réalité, les marées étant dues surtout à l’influence de la lune, il y a deux marées complètes dans le temps qui s’écoule entre deux passages consécutifs de la lune au méridien, c’est-à-dire en 24 h. 50 m. 5 s.
3. Arguments apportés par Galilée à l’époque du procès de 1633
Dans l’intervalle de temps qui s’écoula entre ses deux procès, Galilée eut à soutenir une polémique acharnée qui le força à compléter et à préciser ses idées. Donc, lorsque vers 1633 ses adversaires le mirent en demeure de donner des preuves de la vérité du système de Copernic, vérité au nom de laquelle il attaquait les opinions reçues, on pouvait supposer qu’il apporterait de bons arguments. Or il n’en fut rien.
Les preuves données alors par Galilée se réduisent à trois : l’une est basée sur les phénomènes de station et de rétrogradation des planètes ; la seconde sur les mouvements des taches solaires et la troisième sur le phénomène des marées. Examinons-les successivement.
Première preuve. Cette preuve n’est que la reproduction de celle donnée par Copernic dans son livre De revolutionibus. Elle est basée sur ce fait que les mouvements apparents des planètes s’expliquent aisément en supposant que la terre tourne autour du soleil. Galilée illustrait cet argument par une nouvelle figure.
Soient (fig. 2) le soleil S supposé au centre, T l’orbite de la terre, J l’orbite d’une planète, par exemple celle de Jupiter, et Z le plan du zodiaque, sur lequel un observateur, placé en un point de la terre, projette la planète. Lorsque la terre, dans son mouvement annuel, occupe, sur le cercle T, les positions 1, 2, 3, 4, 5, 6, la planète Jupiter occupe sur le cercle J, les positions 1, 2, 3, 4, 5, 6 et apparaît projetée sur le zodiaque, dans les positions indiquées par les chiffres correspondants.
La figure montre que cette planète, après s’être déplacée dans le sens direct, reste stationnaire, prend un mouvement rétrograde, reste de nouveau stationnaire, puis reprend un mouvement direct.
Ceci posé, disait Galilée, les mouvements apparents des planètes cessent d’être extraordinaires ; ils deviennent parfaitement uniformes et réguliers, comme le veut Copernic. Et il ajoutait que cette vérification devait suffire à emporter l’adhésion de tous les esprits raisonnables et non prévenus.
Mais Galilée exagérait la force de son argument. En fait, que l’on suppose les planètes décrivant des cercles ayant un centre commun au soleil, le soleil décrivant lui-même un cercle autour de la terre, ou que l’on suppose le soleil fixe et les planètes, y compris la terre, décrivant des cercles autour du soleil, les apparences s’expliquent, dans les deux cas, avec le même degré de précision. Donc, a priori, rien ne permet de préférer une solution à l’autre.
Le système de Copernic, il est vrai, explique les phénomènes avec plus de simplicité, mais, il importe de ne pas l’oublier, la simplicité d’une théorie physique n’est nullement un argument en faveur de sa vérité.
D’ailleurs, on aurait pu faire à Galilée bien des objections de détail.
Dire que, dans le système de Copernic, le soleil occupe le centre des orbites, c’est parler inexactement ; car, pour Copernic, les cercles décrits par les planètes sont excentriques au soleil ; de plus ils n’ont pas un centre commun. Ces imperfections disparaissent avec les lois de Kepler ; mais précisément la preuve donnée par Galilée contredisait ces lois, puisque, d’après Kepler, les planètes ont un mouvement elliptique non-uniforme.
Galilée, pourtant, connaissait ces lois : sa correspondance le montre ; d’où vient donc qu’il n’en ait pas tenu compte et n’ait pas une seule fois nommé Kepler ? La raison de ce silence semble être celle-ci : Kepler était un protestant convaincu et, dans plusieurs de ses ouvrages, s’était occupé de concilier ses découvertes avec la Bible, interprétée selon les principes de la religion réformée. Galilée redoutait, sans doute, de voir mal appréciés, à Rome, des arguments d’origine aussi peu orthodoxe.
Deuxième preuve. Cette preuve s’appuyait sur le mouvement des taches solaires ; elle était encore moins convaincante que la précédente.
Galilée avait constaté le fait suivant : les taches solaires, observées plusieurs jours de suite, ne gardent pas la même position relative sur le disque, mais se déplacent de l’est à l’ouest ; il en concluait avec raison que le soleil tourne sur lui-même, autour d’un axe NS (fig. 3) passant par ses pôles.
Or, si l’on considère une tache située près de l’équateur de cet astre et que l’on pointe sur une figure les diverses positions qu’elle occupe successivement, on constate que la ligne AO, qui joint sur la figure les différents pointés, prend une forme variable suivant les époques de l’année.
Tantôt elle est droite, tantôt elle est elliptique ; de plus, lorsque cette ligne est droite, elle présente une inclinaison sur le plan de l’écliptique, de telle sorte que l’axe de rotation NS fait avec l’axe de l’écliptique N′S′ un angle d’environ 7°. Le sens de cette inclinaison change tous les six mois, de même que le sens de la concavité de l’ellipse décrite par les taches.
À tout cela une seule explication est possible, disait Galilée, et ces divers aspects sont dus à ce que la terre tourne, en un an, autour du soleil.
L’argument est loin d’être irréfutable et ces différents phénomènes s’expliquent tout aussi bien en supposant que le soleil tourne autour de la terre, pourvu que l’on admette, comme le veut en réalité la loi de l’inertie, que son axe de rotation reste toujours parallèle à lui-même. La réponse devait sauter aux yeux des partisans de Ptolémée. Galilée s’en est si bien rendu compte qu’il s’est posé l’objection. Il y répond en disant qu’il lui paraît impossible d’admettre ce parallélisme de l’axe solaire.
Mais alors comment pouvait-il admettre le parallélisme de l’axe terrestre, indispensable au système de Copernic ?
Troisième preuve. Elle reproduisait, avec quelques additions, la preuve de 1616. Galilée continuait d’attacher à cette preuve des marées la plus grande importance.
Un examen plus approfondi des faits lui avait montré qu’il était impossible d’expliquer le phénomène du flux et du reflux sans tenir compte de l’action de la lune ; aussi, tout en maintenant le raisonnement fait en 1616 et que nous avons exposé, avait-il consenti à introduire dans le phénomène une période nouvelle, d’ailleurs absolument en désaccord avec la réalité.
Selon lui, les plus faibles marées devaient se produire à l’époque de la nouvelle lune et les plus hautes marées à l’époque de la pleine lune ; or il n’en est pas ainsi.
Dès la publication du Dialogo, plusieurs des amis de Galilée lui avaient exposé leurs objections contre cet argument et l’avaient averti qu’ils ne pouvaient se ranger à son avis. Mais le grand homme se montra intraitable, se déclarant prêt à douter des faits plutôt que de ses calculs, et qualifiant cette preuve d’irréfutable.
1 Op. Gal., t. VII, p. 370.
2 Cf. Leçons de Cosmographie par F. Tisserand et H. Andoyer, Paris, 3e édit., p. 241.
3 Op. Gal., t. VII, p. 352. Cf. t. V, p. 7-251. — A. Müller, S. J., Die Sonnenflecken in Zusammenhang mit dem Kopernikanischen Weltsystem, dans Stimmen aus Maria Laach, 1897.
4 Op. Gal., t. VI, p. 382.
5 Op. Gal., t. XIV, p. 289.
6 Les plus grandes marées ont lieu vers les syzygies, nouvelles et pleines lunes, et les plus petites marées vers les quadratures, premiers et derniers quartiers.
7 Op. Gal., t. VII, p. 472. — Kepler n’admettait pas que l’argument de Galilée fût probant. Cf. Op. Gal., XI, 16. — Bertrand regrettait que Galilée « lui eût accordé une place ». Cf. Les fondateurs de l’astronomie moderne, Paris, 1865, p. 227. — Arago de même. Cf. Notices biog., t. II, p. 262.
4. Probabilités qu’apportait Galilée en faveur du système de Copernic
Un fait est donc certain : des explications que Galilée prétendait déduire du système de Copernic, les unes ne prouvaient rien, les autres étaient en contradiction formelle avec les faits. Par contre, il lui faut rendre cette justice qu’il réfutait fort bien les objections de ses adversaires.
L’une des objections était celle-ci : si Vénus tourne autour du soleil, elle doit avoir des phases, comme la lune ; or personne ne les voit. — Oui, avait répondu Copernic, et on les distinguerait si l’on trouvait un moyen d’augmenter la puissance de vision des astronomes. — Ce moyen fut réalisé par l’invention des lunettes, et, en 1610, Galilée observa les phases de Vénus.
On avait beaucoup de répugnance à admettre le mouvement de la terre, ce mouvement ne se manifestant par aucune impression directe. Or Galilée observe les taches du soleil : il les voit se déplacer sur le disque, disparaître à l’occident et revenir de l’autre côté du disque au bout de quelques jours. Donc le soleil tourne sur lui-même ; pourquoi n’en serait-il pas de même de la terre, dont le globe est considérablement plus petit ?
Une troisième objection paraissait assez spécieuse : le système de Copernic, beaucoup plus simple que celui de Ptolémée pour représenter les mouvements des planètes, était, au contraire, beaucoup plus compliqué pour la lune, laquelle, tout en effectuant son mouvement de rotation autour de la terre, est entraînée par elle dans sa translation autour du soleil.
Or Galilée découvre, en 1610, quatre des satellites de Jupiter et voit leurs orbites se combiner avec l’orbite de la planète. Du coup, la lune perd de son importance et devient un satellite de la terre, animé d’un mouvement semblable à celui des lunes de Jupiter. Ainsi disparaît l’objection.
On faisait enfin à Galilée une difficulté basée sur les lois de la chute des corps. Si la terre est animée d’un mouvement de rotation, lui disait-on, un corps lourd, lâché du sommet d’une tour, ne tombera pas au pied de la tour, mais en arrière, à l’ouest de sa base, en admettant que la terre tourne de l’ouest à l’est.
— Non, répondait Galilée ; au moment où ce corps est abandonné à lui-même, il participe au mouvement horizontal du point où il se trouve ; ce mouvement se compose avec le mouvement vertical de chute et la résultante est un mouvement en apparence parallèle au côté de la tour.
— En réalité, comme l’ont montré depuis des expériences précises, le corps est dévié vers l’est, en avant de la tour, justement à cause de la rotation de la terre ; en effet, la vitesse du point de départ, plus éloigné du centre de rotation, est plus grande que celle du point d’arrivée ; par suite, le corps qui participe au mouvement de son point de départ, doit tomber dans le sens du mouvement de rotation.
— Quoi qu’il en soit, la solution de Galilée et les expériences nombreuses par lesquelles il s’efforçait de l’appuyer parurent satisfaisantes à ses contradicteurs.
En somme, Galilée, comme le dit l’astronome Laplace, étayait sa théorie par des preuves d’analogie : rotation du soleil, phases de Vénus, mouvement des satellites de Jupiter. Les preuves d’analogie ont leur valeur : aujourd’hui même, deux siècles après Galilée, elles constituent l’une des principales raisons qui fondent notre croyance à la rotation de la terre. Mais ces raisons, convaincantes peut-être pour le génie intuitif qu’était le savant Florentin, ne furent pas assez par lui mises en lumière ; il leur préféra à tort des preuves qui avaient infiniment moins de valeur, ou même des arguments absolument faux. Cela seul suffirait à excuser, au point de vue scientifique, l’attitude de ses adversaires et leurs fins de non-recevoir.
Galilée, il faut le répéter, n’avait qu’un moyen de faire triompher ses idées : c’était de les enseigner comme une hypothèse scientifique et d’essayer de les étayer peu à peu de preuves qui pussent faire impression sur ses adversaires. Le P. Baldigiani, S. J., sincère admirateur du grand homme, voyait très juste quand il écrivait à Viviani : « Si Galilée avait su être plus aisé et plus prudent ; si, conservant dans toute leur intégrité les théories de Copernic, il avait simplement changé sa manière d’écrire, il n’eût pas rencontré tant de contrariétés et rien ne manquerait à sa gloire. »
1 Op. Gal., t. VII, p. 152. C’est seulement en 1679 que Newton réfutera rigoureusement cette objection des anticoperniciens.
2 Essai sur les probabilités, Paris, 1820, p. 247. — Le 17 novembre 1632, Gassendi écrivait à Galilée : « Vos hypothèses sont fort vraisemblables, mais elles restent pour vous des hypothèses ». Op. Gal., t. XIV, p. 422.
III. Question exégétique
1. Opinion des Pères et des docteurs de l’Église
L’Église considère l’Écriture sainte comme un texte inspiré. Elle a constamment revendiqué le droit de l’interpréter authentiquement. Les conciles de Trente et du Vatican ont fait aux exégètes un devoir de se tenir au sens unanimement reçu par les Pères, ou encore défini par l’Église, dans les questions qui concernent la foi et les mœurs et intéressent la doctrine chrétienne.
Sur le cas qu’il convient de faire des interprétations courantes que les anciens exégètes nous ont laissées des choses dont l’intérêt est par lui-même scientifique mais qui sont incidemment liées au contenu doctrinal de la Bible, Léon XIII s’est nettement expliqué dans l’encyclique Providentissimus Deus, du 18 novembre 1893 : « De ce qu’il faut défendre vigoureusement l’Écriture sainte, il ne résulte pas qu’il soit nécessaire de conserver également tous les sens que chacun des Pères ou des interprètes qui leur ont succédé a employé pour expliquer ces mêmes Écritures.
« Ceux-ci, en effet, étant données les opinions en cours à leur époque, n’ont peut-être pas toujours jugé d’après la vérité au point de ne pas émettre certains principes qui ne sont maintenant rien moins que prouvés. Il faut donc distinguer avec soin, dans leurs explications, ce qu’ils donnent comme concernant la foi ou comme lié avec elle, ce qu’ils affirment d’un commun accord.
« En effet, pour ce qui n’est pas de l’essence de la foi, les saints ont pu avoir des avis différents, ainsi que nous en avons nous-mêmes. Telle est la doctrine de saint Thomas.
« Celui-ci, dans un autre passage, s’exprime avec beaucoup de sagesse en ces termes : Pour ce qui concerne les opinions que les philosophes ont communément professées et qui ne sont pas contraires à notre foi, il me semble qu’il est plus sûr de ne pas les affirmer comme des dogmes, bien que quelquefois elles soient introduites dans le raisonnement au nom de ces philosophes, et de ne pas les noter comme contraires à la foi, pour ne pas fournir aux sages de ce monde l’occasion de mépriser notre doctrine.
« D’ailleurs, quoique l’interprète doive montrer que rien ne contredit l’Écriture, bien expliquée, dans les vérités que ceux qui étudient les sciences physiques donnent comme certaines et appuyées sur de fermes arguments, il ne doit pas oublier que parfois plusieurs de ces vérités, données aussi comme certaines, ont été ensuite mises en doute et laissées de côté. Que si les écrivains qui traitent de physique, franchissant les limites assignées aux sciences dont ils s’occupent, s’avancent sur le terrain de la philosophie en émettant des opinions nuisibles, le théologien peut faire appel aux philosophes pour réfuter celles-ci. »
En parlant ainsi, le Souverain Pontife ne fait que traduire fidèlement l’enseignement de l’École. Un principe déjà entrevu des anciens et expressément formulé par saint Augustin et saint Thomas, au sujet du sens et de la portée du texte biblique, dans les passages où il est question des phénomènes de la nature, était celui-ci : l’Écriture en parle comme tout le monde en parlait alors, d’après les apparences. C’est encore la doctrine expresse de l’encyclique Providentissimus : « Les écrivains sacrés ou, plus exactement, l’Esprit de Dieu qui parlait par leur bouche, n’a pas voulu enseigner aux hommes ces vérités concernant la constitution intime des objets visibles, parce qu’elles ne devaient leur servir de rien pour leur salut.
« Aussi ces auteurs, sans s’attacher à bien observer la nature, décrivent quelquefois les objets et en parlent, ou par une sorte de métaphore, ou comme le comportait le langage usité à cette époque ; il en est encore ainsi aujourd’hui, sur beaucoup de points, dans la vie quotidienne, même parmi les hommes les plus savants.
« Dans le langage vulgaire, on désigne d’abord et par le mot propre les objets qui tombent sous les sens ; l’écrivain sacré s’est de même attaché aux caractères sensibles — le Docteur angélique en a pareillement fait la remarque — c’est-à-dire à ceux que Dieu lui-même, s’adressant aux hommes, a indiqués suivant la coutume des hommes, pour être compris d’eux. »
La solution est nette et semble très naturelle : les auteurs sacrés ont parlé comme parlaient leurs contemporains ; ils ont employé les expressions usitées de leur temps. Le plus souvent ces expressions sont empruntées aux apparences et n’ont pas la rigueur scientifique ; elles ne jugent ni ne préjugent la question.
Aux XVIe et XVIIe siècles, malheureusement, on oublia la modération de saint Augustin et de saint Thomas ; par suite de circonstances dans le détail desquelles il serait trop long d’entrer, on admit couramment l’opinion que l’Écriture devait s’interpréter d’après la physique d’Aristote et la cosmographie de Ptolémée.
Pour ce qui est du système de Ptolémée, l’erreur était explicable, sinon excusable : ce système ayant été, de fait, admis par tous les savants jusqu’à la fin du XVIe siècle, le tort des gens d’Église ne fut pas de l’admettre comme vrai, mais bien de le croire enseigné dans la Bible. Ils se trompaient, du moment qu’ils cherchaient dans le texte sacré ce qui n’y était pas enseigné de fait, mais enfin, en affirmant la vérité du système de Ptolémée, ils étaient d’accord avec la science de leur temps.
Lorsque les découvertes de Galilée et de Kepler eurent porté les premiers coups au système géocentrique, lorsque surtout les calculs de Newton eurent péremptoirement montré sa fausseté, tous ceux qui voulaient faire l’accord entre la sainte Écriture et l’astronomie se trouvèrent en fort mauvaise posture. Les Pères, dont la science physique n’était pas sensiblement plus étendue que celle des hagiographes, n’avaient pas trop de difficulté à opérer la conciliation, au moins sur certains points, comme celui du mouvement des astres ; mais il n’en allait plus de même au XVIIe siècle, et les exégètes d’alors, en essayant de travailler dans le même sens, marchaient d’avance à un échec.
Pour en venir au point particulier qui nous occupe, il faut avouer que beaucoup d’auteurs se sont crus autorisés à apporter, en confirmation de leurs idées astronomiques, certains passages de la Bible qu’ils prenaient dans le sens propre. Ils alléguaient, par exemple, en faveur du système géocentrique, les textes de Jos., X, 12 ; Eccles., I, 4 ; Ps. XVIII, 6 ; Ps. XCII, 1 ; Ps. CIII, 5 ; Eccli., XLIII, 26.
Ce sont ces textes qui ont empêché Tycho-Brahé d’admettre le système de Copernic, dont il était pourtant un sincère admirateur ; ce sont ces textes que les premiers chefs protestants opposèrent, dès le début, au chanoine astronome. Le célèbre Serarius lui-même, dans son commentaire du chapitre X de Josué, condamnait expressément la doctrine du mouvement de la terre, comme en contradiction avec l’Écriture et avec l’opinion des philosophes, des théologiens et des Pères.
Voici le passage qui sert de thème ordinaire à la discussion ; il est tiré du Livre de Josué, à l’endroit où l’historien raconte comment se termina la bataille de Béthoron, dans laquelle furent défaits les Chananéens du sud de la Palestine :
« 12. Alors Josué parla à Iahvé, le jour où Iahvé livra les Amorrhéens aux enfants d’Israël ; il dit à la vue d’Israël :
Soleil, arrête-toi sur Gabaon,
Et toi, lune, sur la vallée d’Aialon !13. Et le soleil s’arrêta, la lune se tint immobile,
Jusqu’à ce que la nation se fût vengée de ses ennemis.N’est-ce pas écrit dans le Livre du Juste ?
Le soleil s’arrêta au milieu du ciel
Et ne hâta pas son coucher comme tout un jour.14. Il n’y eut pas, avant ni après, de jour comme celui-là, où Iahvé obéit à la voix d’un homme, car Iahvé combattait pour Israël. »
Nous n’avons pas à nous occuper ici de l’historicité du récit, ni à faire la critique littéraire du texte. La question, pour nous, se réduit à ceci : quel sens avait-on donné à la lettre du texte jusqu’à Galilée ? — Quel sens convenait-il de lui donner, si l’opinion soutenue par Galilée était exacte ? N’ayant pas à faire l’exégèse ni l’apologie du texte biblique lui-même, nous passerons sous silence les explications que des auteurs plus modernes ont cru pouvoir donner de ce passage de Josué. Qu’il nous suffise de rappeler celle que les juges de Galilée auraient pu lui donner, sans s’écarter de la plus stricte orthodoxie, en se tenant aux principes d’exégèse posés par les anciens auteurs.
Le texte que nous venons de rapporter ne souleva, dans l’antiquité chrétienne, aucune controverse ; chacun l’entendait dans son sens obvie, celui que suggérait tout naturellement la lettre, étant donnée la science d’alors. On a noté que les anciens exégètes, qui s’étaient assigné la tâche d’élucider les passages obscurs de la Bible, n’avaient point classé celui-ci dans cette catégorie. Saint Augustin n’en dit pas un mot dans ses Questions sur le Livre de Josué. Quant aux commentateurs de ce passage, Origène, Théodoret de Cyr, Procope de Gaza, le Vénérable Bède, ils n’en parlent qu’incidemment et se bornent à constater le fait.
De ce que les Pères ont interprété ici l’Écriture d’après les théories de Ptolémée, peut-on inférer que leur témoignage s’impose sur ce point à l’adhésion des fidèles ? En aucune façon, car ce témoignage ne porte pas sur un texte doctrinal, c’est-à-dire ayant trait à une question dogmatique ou morale et, en second lieu, les Pères, quand ils parlent d’astronomie, ne s’expriment pas en docteurs catholiques, c’est-à-dire ne donnent pas leur interprétation comme étant celle de l’Église.
Leurs affirmations scientifiques n’ont donc que la valeur des arguments sur lesquels ils les appuient.
Si, des Pères, nous passions aux docteurs du moyen âge, nous constaterions que les seconds, pas plus que les premiers, n’ont compromis l’autorité de leur enseignement dans une aventure scientifique et n’ont jamais soutenu comme obligatoire, au nom de la révélation, le système de Ptolémée. Qu’il nous suffise de citer saint Thomas ; dans son commentaire sur le traité Du ciel et du monde d’Aristote, il affirme que la terre est immobile, mais, fidèle à ses principes, il n’a garde d’apporter en preuve des textes tirés de la sainte Écriture. Ailleurs, parlant du miracle raconté au Livre de Josué, le Docteur angélique prend le texte dans son sens littéral, mais n’en infère rien au point de vue dogmatique. Et nous savons d’ailleurs qu’il admettait que la Bible parle le langage des apparences.
1 Cf. Denzinger, Enchiridion, 785, 1788 (10e édition).
2 Opusc. X.
3 Saint Augustin, De Genesi ad litteram, II, 9, 20.
4 Cf. Jean Janssen, L’Allemagne et la Réforme, t. VII, p. 307.
5 Nic. Serarii, S. J., Josue ab utero ad usque ejus tumulum... explanatus, Moguntiæ, 1609.
6 Revue pratique d’Apologétique, 15 juin 1907, p. 341, article de H. Lesêtre.
7 F. Vigouroux, Les Livres saints et la critique rationaliste, Paris, 1902, t. IV, p. 459.
8 Cf. pour le détail des références, Cursus Scripturæ Sacræ, Paris, Lethielleux, In Josue, p. 239.
9 De cælo et mundo, lib. II, lect. 26. — Summa Theol., IIa IIæ, q. 94, a. 4 ; Ia, q. 70, a. 1.
2. Intervention de Galilée
De ce qui précède l’on peut conclure que, jusqu’à la fin du XVIe siècle, aucune voix autorisée ne s’était élevée dans l’Église pour déclarer la doctrine de l’immobilité de la terre comme étant de foi divine, parce que contenue dans la sainte Écriture. Mais, dans les discussions entre particuliers, on était sans doute moins réservé. Nous avons vu que, dès l’apparition du système de Copernic, on avait fait arme contre lui des textes bibliques.
Dans la préface de son ouvrage De Revolutionibus, le chanoine avait protesté d’avance contre ceux qui lui opposeraient certains passages détournés de leur véritable sens : « S’il se trouve des sots qui, tout ignorants qu’ils soient des sciences, s’en croient assez pour arguer contre mon système de quelques textes de l’Écriture qu’ils interprètent faussement suivant leurs idées, je m’en soucie assez peu et méprise leurs appréciations sans valeur. » Plus tard, le grand Kepler lui-même s’unissait à ces protestations :
« Les Saintes Lettres parlent des choses vulgaires d’une façon commune, de façon à être comprises de ceux à qui elles s’adressent, et leur but n’est pas de nous instruire sur ces points-là. »
D’autres ne s’en tenaient pas à ces remarques fort justes et, tombant d’un excès dans un autre, ils cherchaient dans l’Écriture des textes positifs en faveur du mouvement de la terre. Ainsi faisaient Foscarini et Zunica. Ceci était regrettable, mais l’autorité ecclésiastique n’aurait sans doute pas été amenée à trancher la question d’une façon aussi bruyante, sans l’intervention de Galilée.
En 1611, François Sizi publiait, contre les idées coperniciennes exposées dans le Sidereus Nuncius, un écrit intitulé Dianoia astronomica, dans lequel il rejetait ces idées au nom de la tradition. Nous avons dit plus haut comment, en 1613, Galilée réfuta Sizi dans sa lettre au P. Castelli, puis, en 1615, dans son opuscule à Christine de Lorraine.
Après avoir montré, dans ce dernier ouvrage, que c’est une erreur de vouloir toujours prendre les paroles de l’Écriture au pied de la lettre, l’auteur exposait les raisons pour lesquelles elle adopte le langage commun et concluait, avec plusieurs Pères et docteurs, qu’il était très naturel que les auteurs sacrés aient employé le langage des apparences, en parlant du soleil.
Le fond de ces idées était juste et sage ; si quelques expressions manquaient de clarté, on ne pouvait guère en faire un crime à Galilée, qui n’était pas théologien de profession.
On s’en rendit compte à Rome ; mais des adversaires du grand homme n’eurent point la même modération et interprétèrent ses expressions dans un sens défavorable ; d’autres, bien intentionnés pourtant, se crurent obligés en conscience de signaler l’auteur à l’autorité ecclésiastique ; Galilée lui-même mit cette autorité en mesure de se prononcer.
Du moment qu’il s’agissait de l’interprétation des textes de l’Écriture, l’Église pouvait difficilement ne pas intervenir, alors surtout que l’on en référait à son magistère. Ses décisions constituent le fond du procès de 1616.
La question, à cette époque, présentait deux aspects bien différents :
1° Le système de Copernic est-il suffisamment prouvé pour qu’il y ait lieu d’abandonner le sens traditionnel des textes de l’Écriture qui lui semblent opposés ?
2° Supposé que ce système doive être admis, quelle est l’interprétation qu’il conviendrait de donner aux textes ?
Si quelques esprits outranciers voulaient a priori maintenir le sens propre des passages discutés, d’autres, plus clairvoyants, se rendaient compte de la nécessité qu’il y avait à séparer ces deux questions et à répondre à la première avant d’aborder l’autre. Le 12 avril 1615, le cardinal Bellarmin écrivait à Foscarini :
« Je dis que, s’il y a une vraie démonstration que la terre tourne, alors il faudra apporter beaucoup de circonspection dans l’explication des passages de l’Écriture qui paraissent contraires et dire que nous ne les entendons pas, plutôt que de déclarer faux ce qui serait démontré. Mais je ne croirai pas à l’existence d’une pareille démonstration, avant qu’elle m’ait été faite et, dans le cas de doute, on ne doit pas abandonner l’interprétation traditionnelle. »
Le P. Grienberger, jésuite du Collège romain, disait de son côté à Mgr Dini, un ami de l’astronome :
« Que Galilée nous apporte d’abord quelques preuves scientifiques convaincantes ; il lui sera ensuite loisible de parler de la sainte Écriture. »
Tout ceci était fort juste, car c’est un principe fondé en raison qu’il ne faut s’écarter du sens propre que lorsqu’on a des motifs positifs de le faire.
Nous pensons l’avoir suffisamment montré, le système de Copernic était loin de se présenter, à l’époque dont nous parlons, avec des garanties scientifiques sérieuses ; il se présentait même assez défavorablement. Dès lors, à juger la première question du point de vue auquel se plaçaient les juges de 1616, on ne pouvait lui faire qu’une réponse négative. Du moment que le principe de l’emploi du langage courant, par les hagiographes, n’entrait pas en ligne de compte, il eût été irraisonnable et antiscientifique d’abandonner le sens reçu pour un sens que rien ne semblait justifier. On peut en dire autant pour les juges de 1633 et leur manière d’interpréter les textes : les probabilités apportées alors par Galilée ne constituaient pas encore des preuves suffisantes.
Ajoutons que, bien qu’on répondît négativement à la première question, on faisait à la seconde une réponse fort correcte. Sur ce point, tout le monde est d’accord.
De tout ce qui précède, il semble que l’on puisse conclure ceci : les théologiens, dont les consultations furent la base des décrets de 1616 et de 1633, eurent tort de ne pas appliquer au passage discuté le principe formulé par saint Augustin et saint Thomas, à savoir qu’en ce qui concerne les choses de la nature, les données de la Bible ne doivent pas être prises avec une rigueur scientifique.
Leur erreur, du reste, est assez excusable ; on pourrait même dire que l’engouement péripatéticien de l’époque, sans parler d’inévitables rivalités personnelles, la rendait pratiquement insurmontable.
1 De Revolutionibus..., Nuremberg, 1543, Ad S. D. Paulum III Præfatio, p. IV.
2 Astronomia Nova..., Prague, 1609, p. 4-5.
3 Op. Gal., t. XII, p. 171.
4 On pourrait, sur ce point, accumuler les références. Citons : Op. Gal., t. VIII, p. 366, 375.
IV. Question canonique
1. Nature de la question
Les objections populaires, faites à l’Église à propos de Galilée, se tirent des circonstances extérieures du procès ; elles sont peu sérieuses. Plus graves sont les objections que les gens instruits formulent à propos de la valeur juridique des décrets de 1616 et de 1633. Il importe donc de préciser la question et de rappeler certaines notions théoriques sur la valeur des décisions de l’Église.
Le Souverain Pontife peut promulguer deux sortes de décrets : les uns, infaillibles, sont des décisions ex cathedra ; les autres, tout en étant des documents pontificaux, ne portent pas un jugement définitif et absolu.
L’Église représentée par ses évêques, sous la présidence du pape, peut promulguer des décrets conciliaires qui jouissent également du privilège de l’infaillibilité.
De plus, l’Église enseignante peut également, par la voix du magistère ordinaire, imposer des vérités d’une manière infaillible.
La Congrégation du Saint-Office peut rendre deux sortes de décrets : décrets doctrinaux ou décrets disciplinaires. Les décrets doctrinaux renferment les décisions de la Congrégation sur un point ayant trait au dogme ou à la morale ; ils sont toujours soumis à l’approbation du pape, lequel est, de droit, préfet de la Congrégation. Celui-ci peut les approuver in forma communi ou in forma specifica.
Si le décret est simplement approuvé dans la forme commune, il est et reste un décret de la Congrégation, ni plus ni moins. Au contraire, l’approbation en forme spéciale transforme la décision en un acte pontifical, dont le pape devient juridiquement responsable, mais qui n’est pas infaillible pour autant.
Les décrets disciplinaires du Saint-Office, de beaucoup les plus fréquents, n’ont jamais pour but de qualifier une doctrine, mais seulement de faire acte de police doctrinale, en prohibant un ouvrage ou une catégorie d’ouvrages, ou en condamnant personnellement un individu.
La Congrégation de l’Index ne peut promulguer que des décrets disciplinaires, censurant ou prohibant certains ouvrages ; elle est incompétente pour qualifier une doctrine.
Il faut faire ici une remarque importante : les considérants de tous les décrets, quels qu’ils soient, ne font jamais partie intégrante et essentielle du décret ; ils expriment l’esprit du législateur, ses motifs d’agir ; ils n’expriment pas sa volonté. Les considérants peuvent donc être erronés et la sentence rester obligatoire ; ils peuvent être d’ordre doctrinal et la sentence demeurer purement disciplinaire.
Ceci posé, quelle adhésion est due par les fidèles à ces différentes sortes de décrets ?
Aux décisions doctrinales du Souverain Pontife qui ne sont pas des décisions infaillibles, tout fidèle doit, d’obligation stricte, l’adhésion intérieure.
Aux décrets doctrinaux du Saint-Office approuvés in forma specifica, nous devons naturellement la même adhésion qu’aux décrets précédents, puisqu’ils n’en diffèrent pas.
Quant aux décrets doctrinaux du Saint-Office, approuvés in forma communi, nous leur devons, proportion gardée, un assentiment intérieur de même genre que celui que nous devons à ces mêmes décrets pontificaux.
Enfin, aux décrets disciplinaires est due l’obéissance extérieure.
Une difficulté spéciale peut se présenter au point de vue de l’adhésion intérieure qui est due aux décrets doctrinaux non infaillibles ou aux décrets du Saint-Office approuvés in forma communi, lorsqu’il se présente des doutes sur la doctrine imposée.
Dans le cas de simple difficulté, la présomption reste en faveur de l’autorité. Si quelqu’un avait des raisons sérieuses de douter, il pourrait proposer ses doutes, mais il devrait, néanmoins, continuer à incliner son jugement du côté de l’autorité.
Si enfin il arrivait qu’un fidèle eût l’évidence objective de la vérité d’une proposition réprouvée ou de la fausseté d’une proposition jugée vraie, il est clair qu’il ne pourrait plus accorder à la décision doctrinale aucune adhésion intérieure ; mais il devrait encore garder à son sujet un silence respectueux.
1 Cf. L. Choupin, Valeur des décisions doctrinales et disciplinaires du Saint-Siège, Paris, 1907.
2. Valeur des décrets de 1616 et de 1633
Examinons d’abord la valeur canonique des décrets proprement dits.
Le décret rendu par la Congrégation de l’Index, le 5 mars 1616, est de soi un décret disciplinaire.
Le décret rendu par le Saint-Office, le 22 juin 1633, est également un décret disciplinaire. Sur ce point, aujourd’hui, l’accord est fait : ce décret a seulement pour but de condamner un livre et son auteur.
À ces décrets il n’était dû, par conséquent, qu’une obéissance extérieure.
Quel est, en second lieu, le sens et la portée des considérants motivant ces décrets ?
Le considérant unique du décret de 1616 est celui-ci : la doctrine du mouvement de la terre, fausse et contraire à l’Écriture, se répand et fait courir des dangers à la foi catholique. C’est un considérant d’ordre doctrinal.
Les deux considérants du décret de 1633 sont les suivants : 1° Galilée a cru et tenu une doctrine fausse et contraire à l’Écriture ; 2° Galilée a soutenu que l’on peut défendre une opinion comme probable, après même qu’elle a été déclarée contraire à l’Écriture. Ce sont des considérants doctrinaux.
Ces considérants n’empêchent pas les décrets de rester disciplinaires.
À ces décrets, Galilée, comme tout fidèle, devait obéissance extérieure complète ; il ne pouvait donc ni enseigner le système de Copernic, ni publier des ouvrages pour le défendre.
Les décrets disciplinaires, n’ayant pas pour but de qualifier une proposition ou une doctrine, ne peuvent le faire officiellement. On peut cependant se demander quelle note théologique les auteurs des décrets de 1616 et de 1633 associaient, dans leur esprit, au système de Copernic. La chose n’est pas évidente ; il semble pourtant ressortir de l’examen des divers documents annexés aux décrets, que le système de Copernic était considéré comme hérétique.
Aujourd’hui le mot hérétique a un sens très net : il n’est strictement applicable qu’à quiconque nie une vérité de foi définie, c’est-à-dire une vérité révélée et proposée comme telle par l’Église enseignante ; dans un sens plus large il peut cependant s’entendre de celui qui nierait une vérité de foi divine, c’est-à-dire une vérité révélée, mais non officiellement proposée comme telle. À l’époque de Galilée, ces deux sens n’étaient peut-être pas toujours aussi nettement distingués.
En tout cas, c’est évidemment dans le sens large que l’opinion de Galilée était taxée d’hérésie. Les qualificateurs de 1616 et les juges qui adoptèrent leurs conclusions, crurent que cette proposition Sol sistit, entendue au sens propre, était une proposition de foi divine ; en cela ils faisaient erreur, puisque cette proposition, bien que révélée, ne l’est que dans son sens métaphorique. Mais, pour eux, Galilée était hérétique, puisqu’il niait précisément, dans son sens propre, sans motifs suffisants, cette proposition révélée. Si Galilée fut condamné seulement comme suspect d’hérésie, ce n’est pas que ses juges doutassent de la fausseté de sa doctrine, mais c’est que la preuve juridique n’était pas faite que l’accusé eût réellement adhéré à cette doctrine.
Notons encore que, outre les décrets officiels dont nous avons parlé, il existe un document d’ordre privé qui concernait Galilée seul : nous voulons parler de la défense qui lui fut faite, en 1616, par les commissaires du Saint-Office, sur l’ordre de Paul V. Cette défense, bien que de la catégorie des actes administratifs, obligeait Galilée en conscience ; de plus, Galilée avait promis expressément d’y être fidèle.
Ce n’est donc pas sans motif que l’acte d’accusation de 1633 relève la transgression de cet ordre.
Avant de terminer l’examen de la question canonique, il nous reste quelques mots à dire de l’acte d’abjuration qui fut imposé à Galilée et qu’il dut lire et signer devant les Inquisiteurs, après avoir entendu prononcer leur sentence. Dans cet acte, Galilée déclarait considérer le système de Copernic comme hérétique, en tant que contraire à l’Écriture ; il regrettait de l’avoir enseigné malgré les défenses qui lui avaient été faites et protestait de sa soumission filiale à l’Église.
Cette abjuration n’a rien qui puisse choquer : le prévenu, pendant toute la durée de son procès, avait protesté de l’orthodoxie de ses intentions, affirmé que, s’il avait enseigné une doctrine considérée comme hérétique, c’était que les mots l’avaient trompé et que, dans l’ardeur de la discussion, il avait dépassé sa pensée intime.
En signant un acte dans lequel il ne faisait que répéter ces affirmations et regretter les préventions d’hérésie relevées contre lui, Galilée était conséquent avec lui-même et donnait au Saint-Office une assurance de sa bonne foi et une attestation officielle de son orthodoxie.
1 Galilée et l’Inquisition, p. 63.
2 Galilée et l’Inquisition, p. 145.
3 Nous parlons des auteurs des décrets, excluant, par le fait, les Souverains Pontifes Paul V et Urbain VIII, qui n’en sont pas les auteurs juridiquement responsables. Quelle était la pensée personnelle du pape Urbain VIII sur ce point de la note à attribuer au système de Copernic ? La chose n’est pas nette, et les diverses paroles prononcées par lui peuvent s’entendre dans des sens assez différents.
3. Réponse aux objections
Après ce que nous venons de dire, il nous est plus facile de répondre aux objections que l’on pense tirer de la condamnation de Galilée.
Notons, en premier lieu, que l’infaillibilité de l’Église est complètement hors de cause.
L’autorité personnelle du Souverain Pontife n’est pas non plus engagée, puisque les décrets qu’il a approuvés ne l’ont été que in forma communi.
D’une manière très générale, l’autorité de l’Église enseignante n’est pas en question, puisque les décrets de 1616 et de 1633 sont des décrets disciplinaires.
Les considérants sont doctrinaux, il est vrai ; mais, comme nous l’avons fait remarquer, ces considérants n’engagent pas la responsabilité des congrégations ; ils ne sont imputables qu’à chaque juge individuellement.
Pratiquement donc, l’erreur des juges de Galilée se réduit à ceci : ils ont jugé le système de Copernic contraire à la lettre de l’Écriture, alors que, de fait, la lettre de l’Écriture, entendue correctement, n’exige pas le sens qu’ils lui donnaient.
Les juges de Galilée ont donc commis une erreur objective, matérielle. Reste à savoir s’il était sage et prudent de leur part d’agir comme ils l’ont fait. Nous dirons plus loin les circonstances qui les mirent dans la nécessité morale de condamner Galilée. Mais nous pouvons, dès maintenant, justifier leur conduite.
C’est une règle courante en exégèse, qu’il faut prendre les textes au sens propre, toutes les fois que l’on n’a pas de motifs plausibles d’en agir autrement.
Or, à l’époque de Galilée, l’interprétation courante des passages discutés les entendait au sens propre et cette interprétation était légitime, car non seulement on n’avait aucune raison de les prendre au sens métaphorique, mais l’accord de ces passages, entendus au sens propre, avec les données de la science du temps, semblait, à lui seul, une raison suffisante de les entendre dans ce sens.
Sans doute, il eût été préférable, en soi, de ne pas perdre de vue les règles très sages d’exégèse préconisées par saint Augustin et saint Thomas, et d’admettre que l’Écriture fait complètement abstraction du point de vue scientifique ; mais, pour nous, il s’agit de ce qui a été et non pas de ce qui aurait pu être.
Ceci étant donc, du moment que, comme nous l’avons montré, Galilée n’apportait pas de preuves péremptoires de la vérité du système de Copernic et, par suite, de la fausseté de celui de Ptolémée, il n’existait aucune raison décisive de ne pas entendre les passages de l’Écriture au sens propre. Les juges de Galilée n’avaient donc rien qui pût les porter à quitter l’interprétation traditionnelle, et ils auraient fait preuve de légèreté en agissant autrement.
Mais, dira-t-on, les arguments de Galilée indiquaient au moins la possibilité d’une preuve scientifique du système de Copernic, et il eût été plus prudent, devant cette possibilité, de ne pas confirmer le sens propre des passages discutés par une décision officielle.
Nous répondrons : 1° quelques-uns des juges de Galilée, Bellarmin spécialement, ont admis la possibilité d’une preuve et ils ont affirmé fort raisonnablement que, du jour où cette preuve serait fournie, l’Église se rangerait au sens métaphorique ; 2° précisément parce que la Congrégation du Saint-Office était prudente, elle s’est gardée de donner, sur ce point particulier de l’interprétation au sens propre, aucune décision doctrinale.
Elle a seulement témoigné, par une décision disciplinaire, qu’elle prohibait, de fait, une doctrine qui, sans motifs suffisants, contredisait cette interprétation. C’était son droit ; on peut même dire que c’était son devoir, et nous allons essayer de le montrer.
Nous le dirons plus loin, bien des motifs secondaires, très humains et très peu surnaturels, sont intervenus dans la condamnation de Galilée ; mais le motif dernier et principal qui guida les auteurs de cette condamnation fut, très certainement, le désir de sauvegarder l’intégrité de la doctrine catholique.
Objectivement parlant, le système de Copernic se présentait de façon très défavorable : on ne voyait guère quels avantages il offrait au point de vue scientifique, tandis que l’on voyait nettement les effets de démolition et de destruction qu’il opérait dans l’édifice très complexe de la théologie du temps, si intimement mêlée à la philosophie et à la cosmographie, et étayée, bien qu’à tort, de leurs conclusions.
Sans doute, la théologie peut, par elle-même, rester debout, sans ces appuis caducs ; mais fallait-il, au nom d’une hypothèse scientifique, nouvelle venue et n’ayant pas fait ses preuves, saper ces étais qui en étaient arrivés à faire corps avec le reste ? fallait-il, pour contenter Galilée, et pour se ranger à un avis encore très discutable, troubler cette harmonie qui avait fait l’admiration de grands esprits, pendant des siècles ?
Il y a plus ; au moment où le système de Copernic fut déféré en cour de Rome, le protestantisme faisait rage en Allemagne, en Autriche, en France ; la guerre de Trente ans n’allait pas tarder à conférer aux hérétiques une existence légale et des droits politiques. L’un des plus grands soucis de la papauté était de préserver de la contagion les États de l’Italie et elle prenait dans ce but des mesures énergiques.
De lui-même, le système de Copernic n’avait rien qui pût effaroucher les plus rigides censeurs, du moins s’il se contentait de demeurer un système scientifique et, en fait, nous avons vu que, tous les premiers, les protestants lui firent très mauvais accueil, ce qui pouvait être une bonne note aux yeux des catholiques. Mais, du moment que Galilée s’en constituait le champion, la situation changeait.
Galilée plaçait la question sur le terrain théologique et exégétique ; il prétendait interpréter à sa façon et dans un sens contraire au sens communément reçu, les textes de la Sainte-Écriture et l’on pouvait voir là un essai de libre interprétation protestante. De plus, Galilée était en relations constantes avec l’Allemagne et l’Autriche ; ses correspondants, Marc Welser, Kepler, étaient eux-mêmes en relation avec des Jésuites ; mais, en Italie, on n’était pas forcé de le savoir.
Le seul fait de cette correspondance avec des pays hérétiques fit mauvaise impression ; les pièces du procès en font foi. On s’explique dès lors que les juges de Galilée aient tenu en suspicion et jugé défavorablement une opinion qui, sous couleur scientifique, pouvait favoriser, d’insidieuse façon, les erreurs que l’on redoutait. Peut-on dire que cette crainte fût chimérique ? Dès lors, une mesure de police doctrinale, comme celle qui fut portée, se trouvait légitimée.
D’ailleurs, il y a lieu, croyons-nous, de considérer les choses de plus haut encore, et nous dirons ici le fond de notre pensée. L’Église, en condamnant Galilée, n’a fait que suivre ses principes ordinaires de conduite, et l’objection tirée de cette condamnation n’est qu’une des variantes de l’assertion, plus générale, que l’Église a toujours tenté de barrer le chemin à la science. Sans nous étendre à montrer ce que l’Église a fait pour la science, nous répondrons simplement ceci :
1° Ce n’est pas à la science que l’Église s’attaque, mais à l’erreur qui menace la doctrine dont elle a la garde. À un moment donné, cette doctrine peut lui paraître menacée par des conclusions prétendues scientifiques et alors elle se doit d’intervenir. Si ces conclusions sont légitimes, elles triompheront d’elles-mêmes, fortes de leur vérité ; l’Église, dans ce cas, les accueillera volontiers, persuadée qu’elle est que le vrai ne saurait contredire le vrai.
2° Par sa fonction même, l’Église est essentiellement conservatrice ; corps enseignant, la prudence lui fait un devoir de contrôler activement toutes les nouveautés ; de là un danger, qui n’est pas chimérique, celui de faire, momentanément, opposition à des nouveautés qui sont en même temps des vérités.
3° Les erreurs, les excès, les abus de pouvoir, quand ils se produisent, ne sont pas le fait du magistère souverain en vertu duquel l’Église définit la doctrine en matière de foi et de mœurs ; ils sont le fait de ce que nous avons appelé son droit de police doctrinale. Ces obstacles, rares et temporaires, mis au progrès sur un point très particulier, sont comme la rançon de l’unité et de la sécurité de doctrine que toutes les sociétés envient à l’Église catholique.
Conclusions
1. Galilée croyait-il réellement à la valeur du système de Copernic ?
La question est délicate ; de plus, elle est importante car, de la réponse que l’on y fera, dépend la réponse à cette accusation, souvent répétée, que Galilée fut violenté dans sa conscience et forcé d’abjurer une doctrine qu’il tenait pour certaine.
Ici, une remarque préalable s’impose : nous n’avons le droit de juger des sentiments intimes de Galilée que d’après ses actes et ses paroles, d’après les documents qui nous ont été transmis, et ces documents doivent être interprétés d’après les règles ordinaires et les lois communes de la psychologie. Il est de la plus élémentaire honnêteté de ne pas prêter à Galilée d’autres sentiments et d’autres pensées que ceux qu’il a manifestés : s’il en eut d’autres et quels ils furent, Dieu seul le sait.
Ceci posé, il faut avouer que nous nous trouvons en présence de documents assez contradictoires.
D’une part, un fait paraît certain : si Galilée ne fut pas toujours irréprochable au point de vue des mœurs, il fut toujours un chrétien foncièrement convaincu. Ici, les témoignages abondent ; nous en citerons quelques-uns qui se rapportent directement à la condamnation de ses idées et qui sont adressés à des correspondants sans position officielle dans l’Église.
« Je m’arracherais l’œil, écrivait Galilée, le 16 février 1614, plutôt que de résister à mes supérieurs, en soutenant contre eux, au préjudice de mon âme, ce qui me paraît certain aujourd’hui comme si je le touchais de la main. »
Et, le 6 octobre 1632 :
« Je veux me montrer ce que je suis, fils très obéissant et très zélé de la Sainte Église. »
Et, le 3 mai 1631 :
« Si vous pouviez voir avec quelle soumission et quel respect je consens à traiter de songes, de chimères, d’équivoques, de paralogismes et de faussetés toutes les preuves et tous les arguments qui paraissent à mes supérieurs ecclésiastiques étayer le système qu’ils désapprouvent, vous comprendriez, vous et le public, combien vif est le sentiment que je professe de n’avoir, en cette matière, d’autre opinion et intention que celle qu’ont eue les Pères et les docteurs de la Sainte Église. »
Devant ses juges de 1633, Galilée parlera de même :
« C’est parce que je suis convaincu de la prudence de mes supérieurs ecclésiastiques que je me suis rangé à leur avis. »
Et il ne cessera de protester de sa soumission et de sa déférence.
D’accord avec ces sentiments, dont nous n’avons aucune raison de douter, Galilée affirme n’avoir jamais adhéré intérieurement, d’une façon expresse, au système de Copernic : « Avant le décret de 1616, a-t-il avoué, j’étais indécis ; je tenais les deux opinions de Ptolémée et de Copernic pour soutenables et je pensais que l’une aussi bien que l’autre pouvait être fondée en nature. Depuis le décret de 1616, toute indécision a cessé dans mon esprit, et je tiens l’opinion de Ptolémée pour vraie et indubitable. »
Et pourtant, ces assurances, il faut en convenir, étaient en contradiction avec l’attitude générale de Galilée. Dans ses conversations, dans ses lettres, dans ses ouvrages, il soutient le système de Copernic, parfois avec acharnement. Inutile, sur ce point, d’accumuler des citations ; un simple coup d’œil sur les œuvres du savant suffirait à convaincre les plus incrédules.
Comment concilier tout cela ? Les membres du Saint-Office, en 1633, ne crurent pas possible de le faire, et ne pensèrent pas pouvoir accepter des affirmations et des protestations si catégoriquement démenties par les actes de l’accusé.
Si l’on ne veut pas admettre que, en présence de ses juges, Galilée a subi une défaillance de sa volonté, il faut croire qu’une conviction ferme et rationnelle manquait à son intelligence, et cette explication nous semble la plus naturelle et la plus exacte.
Livré à son propre génie et tout à l’enthousiasme de ses premières découvertes astronomiques, Galilée pensa d’abord que ses preuves du mouvement de la terre avaient une réelle valeur. Le respect qu’il témoignait à l’autorité ecclésiastique changea le cours de ses idées ; ses opinions scientifiques n’étant pas absolument arrêtées, il les sacrifia à ce qu’on lui présentait comme une vérité certaine, persuadé qu’il mettait ainsi sa raison d’accord avec sa foi.
Puis, lorsqu’il se retrouva en présence de ses livres et de ses instruments, en compagnie de ses amis, fervents coperniciens pour la plupart, et dans le feu de la lutte contre ses adversaires, de nouveau l’autre côté de la question s’éclaira pour lui d’une vive lumière. De rapides intuitions, des probabilités impressionnantes sollicitant de nouveau son génie, les idées d’obéissance passaient au second plan, et Galilée se sentait redevenir, presque malgré lui, champion de Copernic.
Durant son second procès, remis en présence des arguments d’autorité qui l’avaient, une première fois, arrêté, passant au crible serré de la réflexion des preuves scientifiques qui, dans le fond, n’étaient pas convaincantes, il se reprenait à douter de Copernic et de sa propre raison, et abandonnait l’opinion qui, un instant, l’avait séduit. Il est faux qu’après son abjuration Galilée ait prononcé la fameuse exclamation : « E pur si muove ! » ; mais ce mot, s’il ne franchit pas ses lèvres, put fort bien se formuler en son esprit.
De 1633 à sa mort, Galilée garda-t-il toujours une sérénité parfaite au souvenir de sa condamnation ? Nous avons des motifs de penser le contraire. Les suggestions de ses amis, les attaques de ses adversaires durent exciter en lui des retours offensifs. Des sentiments de révolte semblent même avoir fait explosion dans quelques notes qu’il jeta sur le papier, et montrent que, malgré sa docilité, il n’avait pas perdu toute foi dans son génie et dans ses découvertes. Mais rien ne nous permet de penser qu’il ait regretté son abjuration. La soumission intellectuelle à la manière de voir de l’Église était habituelle en lui, sous l’influence de sa volonté. Rien d’étonnant qu’aux heures de doute et de souffrance sa volonté n’ait pas toujours gardé un parfait empire.
En cela, du reste, Galilée est excusable, car l’adhésion intérieure qu’il devait n’était ni complète, ni absolue, et n’était basée que sur des motifs de prudence.
Galilée a donc pu être torturé dans son intelligence ; quiconque se trouve dans l’alternative de désobéir à l’Église ou de sacrifier de chères idées, connaît cette torture. Mais il semble faux d’affirmer que Galilée a été forcé d’abjurer une doctrine qu’il tenait comme certaine ; il est faux qu’il ait été violenté dans sa conscience. De la vérité du système de Copernic, Galilée n’eut jamais l’évidence et la certitude, tandis que jamais il ne douta de son devoir.
C’est ici le lieu de répondre à une confusion que l’on a faite parfois. Le devoir de Galilée, dit-on, était net, après 1616 : il ne pouvait plus enseigner le mouvement de la terre, en quelque manière que ce fût. Aux termes du décret de 1616, rien de plus exact ; — nous l’avons fait remarquer déjà, les documents officiels portaient en effet quovis modo ; — mais ces mots ne se trouvaient pas dans la pièce remise à Galilée par Bellarmin. Il n’y a pour nous aucun doute : Galilée était loyal en pensant qu’il lui était permis encore de parler du système de Copernic comme d’une hypothèse scientifique. Le 6 mars 1616, il écrivait : « L’issue de cette affaire a montré que mon opinion n’est pas acceptée par l’Église. Celle-ci a seulement fait déclarer qu’une telle opinion n’était pas conforme aux Saintes Écritures ; d’où il suit que les livres voulant prouver ex professo que cette opinion n’est pas opposée à l’Écriture sont seuls prohibés. » Et, de fait, Galilée s’abstint dès lors de parler exégèse.
Cette interprétation du quovis modo n’était pas particulière à Galilée et plusieurs pensaient comme lui sur ce point. Si donc, en 1633, l’on a fait à Galilée un reproche d’avoir continué à enseigner le système de Copernic, malgré qu’il fût contraire à la Sainte Écriture, c’est que, en dépit de ses protestations, l’auteur du Dialogo parlait toujours ex thesi et non pas ex hypothesi, comme on le lui avait prescrit.
Et ceci est tellement vrai que l’un des chefs de l’accusation de 1633 est précisément que le prévenu a affirmé que l’on peut enseigner une vérité scientifique comme encore probable, alors qu’elle a été déclarée contraire à l’Écriture. En parlant ainsi, il semblait révoquer en doute le droit qu’a l’Église d’interpréter authentiquement l’Écriture, puisqu’il témoignait par sa manière de parler qu’il n’admettait pas le sens propre des passages discutés.
On admettait la possibilité de l’interprétation au sens métaphorique, mais on refusait à Galilée le droit de donner cette interprétation comme seule vraie, tant qu’il n’aurait pas fourni de preuves convaincantes.
1 Opere di Galileo Galilei, t. XII, p. 281 ; t. XIV, p. 302 ; t. XIV, p. 258.
2 Opere di Galileo Galilei, t. XII, p. 243 ; t. XIII, p. 203.
2. Les adversaires de Galilée, leurs motifs et leurs excuses
On a dit et répété que la condamnation de Galilée n’était que le résultat d’une machination ourdie contre lui par d’envieux adversaires. Nous avons montré qu’au point de vue juridique, cette condamnation s’était faite d’une façon absolument régulière. Pourtant, même dans un procès régulièrement institué et conduit, il peut y avoir place à des dessous ; les intentions qui animent accusateurs et juges peuvent être plus ou moins louables ; bien des influences secrètes peuvent s’exercer et peser sur les décisions prises. Il est donc nécessaire, pour éclairer la question au point de vue apologétique, d’examiner la part qui revient aux principaux adversaires de Galilée et d’éclaircir les motifs qui les ont réellement guidés.
Parmi ces adversaires, on a rangé les papes Paul V et Urbain VIII, le cardinal Bellarmin, les Jésuites, les péripatéticiens. Examinons la responsabilité de chacun d’eux.
Des auteurs, peu au courant des règles canoniques et des usages de la cour romaine, ont fait au pape Paul V un grief de son intervention dans le procès de 1616. Cette intervention est historiquement incontestable : elle ressort de l’examen des pièces officielles ; mais elle s’est produite d’une façon absolument normale.
Paul V, en présidant les séances du Saint-Office, remplissait un des devoirs de sa charge, puisque le pape est, de droit, préfet de cette congrégation ; en approuvant le décret de l’Index in forma communi, il faisait un acte de tout point conforme aux dispositions légalement établies ; l’ordre qu’il donne au Saint-Office de procéder administrativement contre Galilée et d’abandonner contre lui les poursuites judiciaires, loin de prouver sa malveillance à l’égard du savant, montre bien plutôt le désir sincère qu’il avait de ne pas le voir entrer en démêlés avec l’Inquisition.
Sans doute, les hautes protections que Galilée invoquait, à Florence et à Rome, purent entrer en ligne de compte dans cette décision, mais l’on sait, d’autre part, que Paul V admirait Galilée et qu’il était fort bien disposé à son égard. Il lui donna de nombreux témoignages de sa bienveillance, le reçut plusieurs fois avec grand honneur, et six jours seulement après la publication du décret de l’Index, lui déclarait qu’il était persuadé de la droiture de ses intentions.
Pour le pape Urbain VIII, la question est plus complexe et plus délicate. N’étant encore que cardinal, Maffeo Barberini professait pour Galilée la plus vive admiration et la plus tendre sympathie : n’alla-t-il pas jusqu’à lui dédier, en 1620, une ode latine en dix-neuf strophes, dans laquelle il célébrait ses découvertes astronomiques ? Ce fut, paraît-il, sur son invitation, que Galilée publia son Traité des taches solaires.
La conclusion de cet ouvrage est ouvertement favorable au système de Copernic ; elle ne déplut pourtant pas à Barberini, qui déclara trouver dans cet écrit « des choses neuves, curieuses, établies sur de solides fondements ».
En 1623, à peine élevé au trône pontifical, Urbain VIII accepte la dédicace du Saggiatore ; en 1624, il fait à Galilée l’accueil le plus flatteur : « Sa Sainteté m’a accordé de très grands honneurs, écrit le savant, le 8 juin, et j’ai eu avec elle, jusqu’à six fois, de longues conversations. Hier, elle m’a promis une pension pour mon fils ; trois jours auparavant, j’avais reçu en présent un beau tableau, deux médailles, une d’or et une d’argent. » Il est permis de croire qu’Urbain VIII n’était pas opposé à la doctrine copernicienne et qu’il était prêt, tout comme plusieurs prélats de sa cour, à encourager son développement, pourvu que cette doctrine se maintînt dans les limites de l’astronomie pure.
Profitant de ces bonnes dispositions, Galilée eut avec le pape plusieurs entretiens scientifiques. Espérait-il l’amener à rapporter le décret de 1616 et à accorder toute liberté de parler et d’écrire sur cette matière ? Cela est fort probable, comme en témoigne une lettre adressée au prince Cesi.
Toute question scripturaire mise à part, Urbain VIII accepta de discuter avec Galilée les preuves scientifiques que ce dernier prétendait apporter en confirmation de sa thèse, et la discussion roula principalement sur la preuve tirée des marées. Le pape n’approuvait pas l’argument et il avait raison ; mais sa bienveillance pour Galilée n’en fut pas diminuée. En 1630, il reçoit encore Galilée qui est venu chercher imprimatur pour son Dialogo, et il élève de soixante à cent écus la pension faite à Vincent Galilée. La confiance du Souverain Pontife dans les dispositions orthodoxes de l’astronome était entretenue d’ailleurs par plusieurs prélats de sa cour, amis de l’auteur ; au point de vue des mesures canoniques, il s’en remettait à Mgr Riccardi, Maître du Sacré Palais, à qui incombait la charge d’examiner l’ouvrage.
Lorsque parut le Dialogo, dans les circonstances que l’on sait, Urbain VIII fut fort mécontent d’avoir été trompé par Galilée et ses amis, et il témoigna hautement de son intention de mettre un terme à l’affaire. On a dit, à diverses reprises, que la colère du pape venait de son amour-propre blessé.
Il se serait reconnu, dans le Dialogo, sous le personnage un peu ridicule de Simplicio, dans la bouche duquel se trouvait un argument qu’il avait jadis opposé à Galilée. De fait, dans les documents annexes du procès, se trouve une annotation mise par Mgr Riccardi au bas de la préface donnée à Galilée pour être insérée en tête du Dialogo : « La péroraison de l’ouvrage, dit cette note, devra se faire en accord avec la préface, le seigneur Galilée ajoutant à son texte les raisons tirées de la Toute-Puissance divine qui lui ont été suggérées par Sa Sainteté, raisons qui doivent satisfaire l’intelligence, alors même qu’on ne saurait se dégager de l’argumentation des Pythagoriciens [Coperniciens]. » Galilée présenta l’argument, mais sous une forme assez niaise. On le remarqua vite, mais nous devons ajouter que Galilée s’est défendu d’avoir jamais voulu se moquer d’Urbain VIII.
Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que des motifs plus graves poussaient le pape à agir ; sur son ordre, le procès canonique fut activement mené, mais par sa permission Galilée obtint, nous l’avons vu, de respectueux égards et de nombreux passe-droits. En qualité de préfet du Saint-Office, Urbain VIII devait diriger la procédure. On lui a reproché comme un crime d’avoir fait menacer Galilée de la torture.
Laissant de côté les ridicules amplifications de la légende, dont on a depuis longtemps fait justice, il ne faut voir, dans cette menace, qu’un de ces moyens juridiques d’intimidation, usités dans tous les tribunaux d’alors et analogues à l’isolement et au secret, dont on se sert aujourd’hui pour obtenir d’un coupable l’aveu de sa faute. Galilée ayant persisté dans ses négations, on s’en tint là, disent les actes du procès, pour ne pas dépasser les ordres exprès du pape. Après la condamnation de Galilée, Urbain VIII se montra pour lui d’une grande indulgence, excluant pourtant toute faiblesse.
Galilée était prisonnier de l’Inquisition, il ne devait point l’oublier ; ce point maintenu, il faut avouer que jamais prisonnier n’eut un sort plus doux. Le pape lui conserva même, jusqu’à sa mort, une pension de cent écus.
On fait également à Urbain VIII un grief d’avoir persécuté Galilée jusque dans sa tombe. Le fait est que, Galilée ayant été inhumé dans une dépendance de la basilique de Sainte-Croix, à Florence, et ses amis ayant voulu lui élever un mausolée dans l’église même, le pape refusa l’autorisation : « Il ne serait pas d’un bon exemple, dit-il à Niccolini, que le Grand-duc élevât un monument à un condamné du Saint-Office dont les opinions ont séduit tant d’intelligences et causé à la chrétienté un grand scandale. » On peut trouver ces paroles un peu dures ; elles montrent du moins que le pape ne se laissait pas guider par des motifs d’inimitié personnelle, mais par le souci du bien de l’Église.
À ce point de vue, il est certain que le fait d’élever un mausolée, dans une église, à un homme mort prisonnier de l’Inquisition, eût paru aux contemporains assez déplacé.
Il sera moins long de justifier le cardinal Bellarmin, dont on a voulu faire un persécuteur de Galilée et la cheville ouvrière du procès de 1616. La vérité est tout autre. Avant 1616, Bellarmin est en relations amicales avec Galilée et échange avec lui des billets affectueux. Comme on fait grand bruit autour des découvertes de l’astronome, Bellarmin cherche à savoir ce qu’elles valent et s’en enquiert auprès des savants du Collège romain, mais sans mettre dans cette démarche aucune intention hostile.
Le cardinal tient pour le système de Ptolémée et condamne une exégèse imprudente, mais il est un de ceux qui admettent la possibilité d’une interprétation au sens métaphorique des passages discutés. Durant le procès de 1616, Bellarmin n’agit que sur les ordres du pape, comme en font foi les actes officiels.
Évidemment, en transmettant à Galilée la décision qui lui enjoignait d’abandonner ses opinions, il ne pouvait guère être auprès de lui persona grata, mais il ne faisait qu’exécuter la mission dont on l’avait chargé. Personnellement, Bellarmin restait bien disposé envers Galilée, puisque, deux mois et demi plus tard, il acceptait de lui donner une attestation écrite d’orthodoxie, destinée à démentir des bruits calomnieux, et dont la teneur adoucissait beaucoup le texte des décisions officielles.
Passons maintenant aux accusations formulées contre les Jésuites. La première émane de Galilée lui-même. Le 15 janvier 1633, écrivant à Elia Diodati, il raconte que, peu de jours auparavant, le P. Grienberger aurait prononcé cette parole : « Si Galilée avait su se concilier l’affection des Pères du Collège romain, il vivrait heureux et tranquille et il aurait pu écrire, comme bon lui eût semblé, sur tous les sujets, et même sur le mouvement de la terre. — Vous voyez bien, ajoute Galilée, que ce ne sont pas mes idées qui m’ont fait déclarer la guerre, mais plutôt le fait d’être en disgrâce auprès des Jésuites. »
Que penser de cette allusion souvent répétée depuis ? Quelle fut l’attitude des Jésuites à l’égard de Galilée, aux différentes époques de ses démêlés avec Rome ?
Jusqu’en 1611, Galilée est au mieux avec les Pères ; le 22 avril de cette année, à peine arrivé à Rome, il écrit : « Tout le monde ici est très bien disposé pour moi, en particulier les Pères Jésuites. » De fait, l’une des premières visites du grand homme est pour le Collège romain, où il est reçu triomphalement.
Que pensent les Jésuites des nouvelles découvertes de Galilée ? Ils doutaient d’abord de leur réalité, mais ils se sont procuré ou ont fabriqué eux-mêmes de bonnes lunettes et ils ont pu se rendre compte par leurs yeux que le savant Florentin disait vrai. Aussi, lorsque Bellarmin les interroge, sont-ils d’accord pour répondre favorablement.
Ces belles découvertes astronomiques excitent même chez quelques-uns d’entre eux un certain enthousiasme ; les Pères Grienberger, Clavius, van Maelcote, Guldin, qui comptent parmi les plus savants mathématiciens d’alors, ne se cachent pas pour en témoigner dans leurs lettres, que l’on peut lire nombreuses dans la collection des œuvres de Galilée. Pourtant quelques philosophes de l’ordre ne sont pas sans protester contre l’engouement de leurs confrères les physiciens ; ils murmurent contre ces nouveautés.
Dans les années qui suivent 1611, Galilée esquisse puis accentue un dangereux mouvement vers l’exégèse, et, du coup, les Jésuites modifient leur attitude. Ceux mêmes que l’astronomie intéresse ne peuvent oublier qu’ils sont théologiens avant tout, de par leur profession, et ils manifestent leurs craintes. D’ailleurs, Galilée attaque Aristote ; or, par devoir, les Jésuites doivent le défendre : un décret de leur cinquième congrégation générale, tenue en 1593, leur en fait une obligation, et leurs supérieurs veillent à son exécution. On se rend compte, dans le public, que plusieurs de ceux qui penchaient visiblement vers le système de Copernic l’attaquent un peu « par force et par obédience ».
Des questions d’amour-propre viennent bientôt se mêler aux discussions scientifiques. En 1619, le P. Grassi et Galilée engagent une lutte où les arguments alternent avec des expressions assez peu courtoises. Puis, c’est le P. Scheiner qui revendique la priorité de la découverte des taches solaires. Galilée est mécontent, et on se fait un jeu de l’exciter contre les Jésuites. Au moment du second procès, en 1633, les amis de jadis sont complètement brouillés.
Est-ce à dire que ce sont les Jésuites qui vont faire condamner Galilée ? L’accusation de leur prétendue victime ne repose sur aucune preuve positive ; d’ailleurs elle est certainement exagérée.
Nous venons de le dire, beaucoup des Pères qui ont attaqué les doctrines coperniciennes, l’ont fait par ordre ; si d’autres l’ont fait par suite de leurs opinions péripatéticiennes, leur cas rentre dans le cas général que nous examinerons bientôt, mais leur influence n’était pas spécialement prépondérante auprès du pape et de l’Inquisition. Un seul des consulteurs de 1633 était membre de la Compagnie de Jésus ; aucun Jésuite n’était Inquisiteur à cette époque.
C’est certainement aux Pères Dominicains que revient la part la plus active dans les deux procès de Galilée, et cela à cause de la position qu’ils occupaient dans les différents tribunaux du Saint-Office. Seulement, Galilée ayant eu avec quelques Jésuites d’assez blessants rapports, a fort bien pu en garder à leurs confrères une spéciale inimitié.
Bien plus vraies et bien plus fondées sont les plaintes qu’à diverses reprises Galilée a formulées contre les péripatéticiens, car c’est à eux qu’il faut attribuer la vive campagne menée, pendant plus d’un demi-siècle, contre le système de Copernic et son champion.
L’influence d’Aristote et de ses principes sur les doctrines et les idées était depuis longtemps considérable. Sa philosophie, que les premiers Pères de l’Église dénonçaient comme la source de toute incrédulité et, en particulier, des hérésies arienne et monophysite, était devenue, avec saint Thomas, le fondement de la théologie, et elle participait au respect que tous avaient pour cette science des sciences.
Seulement, par une exagération regrettable, la faveur dont jouissait cette philosophie péripatéticienne s’était étendue à des théories scientifiques qui, pour être énoncées par Aristote, n’avaient pourtant qu’une assez médiocre valeur. Bien peu d’esprits échappaient à cette contagion de respect ; les coperniciens et Galilée lui-même gardaient d’Aristote bien des idées et bien des principes a priori.
Ces principes, en eux-mêmes, n’avaient rien d’absurde, mais, appliqués à la nature, ils étaient absolument stériles, puisque ce n’était pas d’après le type fixé par eux que la nature est faite.
Aussi, fatalement, le désaccord devait un jour éclater : « Est-ce que la nature est forcée de s’accommoder à Aristote, écrivait un correspondant de Galilée ; est-ce qu’il ne lui est pas permis de produire quelque nouveauté, si Aristote ne l’a pas décrite ? » En fait, on prétendait bien refuser ce droit à la nature : c’est au nom d’Aristote que l’on contestait l’existence des taches du soleil, des montagnes de la lune, de l’étoile nouvelle découverte par Galilée, parce que ces phénomènes contredisaient ses principes.
Bien qu’acceptant certaines idées d’Aristote, Galilée, vu sa tournure d’esprit, devait assez vite échapper à son emprise : il a déjà l’esprit moderne ; il ne se demande pas pourquoi les corps tombent, mais comment ils tombent ; pour expliquer leur chute il fait des hypothèses, mais il ne se borne pas à les poser, il cherche à les vérifier par l’expérience.
Cette confiance dans la méthode expérimentale est caractéristique de Galilée : « Il ne faut pas admettre de principes contredits par l’expérience, écrira-t-il ; Aristote a parlé d’après ce qu’il savait ; il ne savait pas tout, et les nouvelles découvertes changeraient certainement ses idées. Les règles de raisonnement qu’il donne sont parfaites ; je les ai employées pour faire faire de grands progrès aux sciences ; là, je suis péripatéticien. Mais maintenir une affirmation d’Aristote envers et contre tout, c’est extravagant. »
Ces idées étaient fort justes, mais un préjugé vieux de plusieurs siècles ne disparaît pas en un jour. Les plaintes des péripatéticiens attirèrent promptement l’attention ; elles s’accrurent lorsque, conjointement avec le système de Copernic, Galilée commença à soutenir la théorie copernicienne de la gravité ; elles ne connurent plus de bornes devant les sarcasmes blessants prodigués par Galilée à Aristote et à ses disciples.
En jetant ainsi par-dessus bord les principes cosmologiques d’Aristote, Galilée allait un peu vite en besogne : d’une part, il était assez facile de débarrasser la cosmologie de l’École des explications sans portée et des discussions oiseuses qui l’encombraient ; d’autre part, elle pouvait fort bien se plier aux exigences des découvertes nouvelles. Galilée ne sut pas le reconnaître, et un excès en amena un autre. Entre les représentants des doctrines péripatéticiennes, traditionnalistes par formation intellectuelle et un peu par devoir, et le turbulent champion des idées nouvelles, le conflit devait arriver à l’aigu.
Il suffit de lire la correspondance de Galilée pour se rendre compte que, durant les trente années qui s’écoulèrent de 1610 à 1640, l’autorité ecclésiastique fut sans cesse harcelée des réclamations bruyantes des disciples fanatiques d’Aristote. La pression morale qu’ils exercèrent sur elle hâta évidemment son intervention.
Les juges de Galilée condamnèrent-ils sa doctrine comme portant atteinte au péripatétisme ? Ce ne fut pas leur motif principal, mais ce fut certainement l’un de leurs motifs. Dans les consultations des théologiens du Saint-Office, dans les actes d’accusation, dans les sentences, ce grief est souvent mentionné, et l’on blâme Galilée de vouloir parler en cosmologue tout en poursuivant de ses invectives le fondateur de la cosmologie. Agissant ainsi, les juges de Galilée eurent-ils tort ? Nous ne le pensons pas.
La philosophie aristotélicienne avait été assez longtemps l’auxiliaire dévouée de la théologie, elle faisait trop corps avec elle, elle avait par elle-même fait d’assez belles découvertes pour qu’on lui pardonnât des exagérations plus ridicules que nuisibles, et pour qu’on ne se hâtât pas de la détruire avec une précipitation insensée.
Ce que nous concédons facilement, c’est que, entourés de théologiens vieillis dans l’école et péripatéticiens eux-mêmes, les juges de Galilée ont pu subir des influences qui n’étaient pas directement ordonnées au plus grand bien de la religion. Rien en cela qui ne soit excusable, puisque ces juges étaient des hommes.
1 Cf. S. Pieralisi, Urbano VIII e Galileo Galilei, Rome, 1875, p. 22 ; Opere di Galileo Galilei, t. VIII, p. 208 ; t. XIII, p. 182 ; P. Aubanel, Galilée et l’Église, Avignon, 1910, p. 88.
2 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. VI, p. 289 ; t. XIV, p. 383, 388 ; Galileo e l’Inquisizione, p. 71 ; Opere di Galileo Galilei, t. XIV, p. 371, t. VII, p. 72, note ; t. XVI, p. 455.
3 L’étude des documents montre qu’il y avait trois degrés dans l’usage des moyens de rigueur pour obtenir la confession de l’accusé : menace verbale de la torture ; mise en face des instruments ; application de la torture. On n’employa contre Galilée que la menace verbale. D’après les règles du Tribunal de l’Inquisition, les sexagénaires ne pouvaient être soumis de fait à la torture : Non sunt torquendi, possunt vero terreri.
4 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. XI, p. 89, 92 ; t. XV, p. 279 ; t. XVIII, p. 423 ; Œuvres complètes de Huygens, La Haye, t. II, p. 489.
3. Suites et conséquences de la condamnation du système de Copernic
Rappelons d’abord les suites historiques de cette condamnation.
Le 30 juin 1633, le Souverain Pontife ordonnait de faire parvenir à tous les Nonces et Inquisiteurs copie de la condamnation et de l’abjuration de Galilée. Cet ordre s’exécuta et les destinataires, les uns après les autres, accusèrent réception de l’envoi.
Le 23 août 1634, le livre du Dialogo fut mis au catalogue de l’Index.
Le 8 janvier 1642, Galilée mourait, et Urbain VIII s’opposait à ce qu’on lui élevât un monument dans la basilique de Sainte-Croix à Florence.
Le 14 juin 1734, le Saint-Office accordait cette autorisation.
Le 16 avril 1757, la Congrégation de l’Index effaçait de son catalogue des ouvrages prohibés les livres enseignant le système de Copernic.
En 1820, Mgr Anfossi, Maître du Sacré Palais, ayant refusé au chanoine Settele l’imprimatur nécessaire à la publication de ses Éléments d’Astronomie, celui-ci en appela au pape, qui donna tort à Anfossi.
Le 11 septembre 1822, la Congrégation de l’Inquisition décida que l’impression des livres enseignant le mouvement de la terre serait désormais permise à Rome. Le 26 septembre, le pape Pie VII approuva ce décret.
Quelles furent, en second lieu, les conséquences de la condamnation du système de Copernic, au point de vue théologique et disciplinaire ?
Le décret de 1633 n’atteignait que Galilée seul ; mais les décrets de l’Index, de 1616 et de 1634, concernaient tous les fidèles. Le premier prohibait tous les ouvrages traitant du mouvement de la terre. De quelle manière fut-il compris et accepté ?
Il fut pris pour ce qu’il était réellement, un décret disciplinaire, révocable par conséquent et auquel on devait obéissance extérieure. Voici quelques témoignages.
Citons d’abord des théologiens de profession.
En 1626, le P. Tanner, S. J., citant le décret, en conclut simplement que le système de Copernic ne peut être enseigné avec sécurité : Tuto defendi non potest.
En 1631, Libertus Fromont, professeur de théologie à Louvain et ardent adversaire de Galilée, déclare expressément qu’il ne peut considérer le système de Copernic comme définitivement jugé, « à moins, dit-il, que je ne voie autre chose de plus précis, émanant du chef même de l’Église ».
En 1651, le P. Riccioli, S. J., théologien et astronome, adversaire de Galilée, s’exprime ainsi :
« Comme il n’y a pas eu, sur cette matière, de définition du Souverain Pontife, ni d’un concile dirigé et approuvé par lui, il n’est nullement de foi que le soleil tourne et que la terre est immobile, du moins en vertu même du décret, mais tout au plus et seulement à cause de l’autorité de l’Écriture sainte, pour ceux qui sont moralement sûrs que Dieu l’a ainsi révélé. Cependant, nous tous catholiques, nous sommes obligés par la vertu de prudence et d’obéissance d’admettre ce qui a été décrété, ou du moins de ne pas enseigner le contraire d’une manière absolue. »
En 1651 également, le fameux Caramuel, évêque et théologien, combattant le système de Copernic, se posait cette question : Qu’arriverait-il si les savants trouvaient une preuve du mouvement de la terre ? Et il répondait : « Si cela se produit, les cardinaux permettront simplement d’expliquer les paroles du chapitre X de Josué comme des expressions métaphoriques. »
En 1660, le P. Fabri, S. J., s’exprimait ainsi :
« On a souvent demandé aux partisans de Galilée s’ils pouvaient fournir une démonstration du mouvement de la terre ; ils n’ont jamais osé répondre affirmativement. Rien ne s’oppose donc à ce que l’Église prenne et ordonne de prendre dans le sens propre les passages de l’Écriture, jusqu’à ce que l’opinion contraire ait été démontrée. Si vous trouvez cette démonstration, chose que je crois difficile, alors l’Église ne fera nulle difficulté de reconnaître que ces passages doivent être entendus dans un sens métaphorique et impropre. »
On ne connaît pas un seul théologien de profession qui ait considéré les décrets en question comme des décrets définitifs et irréformables. Berti avait prétendu que cette opinion se trouvait défendue dans un ouvrage manuscrit du P. Inchofer, S. J., l’un des consulteurs du procès de 1633. Mais il est reconnu aujourd’hui que pas une syllabe de ce manuscrit ne peut donner lieu à cette interprétation.
Voici maintenant des témoignages moins autorisés, bien qu’intéressants encore.
En 1633, Boulliau écrit à Gassendi : « Je ne puis penser que le Pape, le Vicaire du Christ, veuille étendre le pouvoir des clefs à des questions qui ne sont pas du domaine de la foi. Évidemment, si l’opinion du mouvement de la terre était réellement contraire à la Sainte Écriture, aux décrets des Souverains Pontifes et des conciles, je serais prêt à l’attaquer et à détester ses auteurs, avec autant d’ardeur que j’en mets à la défendre comme la plus vraisemblable et la mieux fondée. »
En 1634, Descartes assurait ses correspondants de son respect pour les décisions de Rome, mais exprimait ouvertement son espoir qu’elles ne seraient pas indéfiniment maintenues : « Je ne perds pas tout à fait espérance qu’il n’en arrive ainsi que des antipodes, qui avoient esté quasi en mesme sorte condamnez autresfois. »
Gassendi, un grand ami de Galilée, parle en ces termes : « Je respecte la décision par laquelle quelques cardinaux, à ce que l’on dit, ont approuvé l’opinion de l’immobilité de la terre… Je n’estime pas néanmoins que ce soit un article de foi : je ne sache pas, en effet, que les cardinaux l’aient ainsi déclaré, ni que leur décret ait été promulgué et reçu dans toute l’Église, mais leur décision doit être considérée comme un préjugé qui est nécessairement d’un très grand poids dans l’esprit des fidèles. »
Gassendi faisait bien la distinction entre l’obéissance extérieure due aux décrets des congrégations et l’assentiment intérieur dont la simple prudence humaine faisait une obligation à quiconque ne voyait pas le bien-fondé du système de Copernic. Certains hommes d’Église montraient moins de délicatesse. Le P. Mersenne, par exemple, ne se lassait pas de témoigner publiquement son admiration pour Galilée : « Tous ceux qui ont écrit contre ce grand homme, écrivait-il, ne sont quasi pas dignes qu’on les nomme. » Le P. Campanella, Dominicain, allait plus loin et publiait un ouvrage pour montrer que le système de Copernic n’était pas contraire à l’Écriture.
Tous les personnages dont il vient d’être question sont antérieurs à Newton. À mesure que les travaux du fondateur de la Mécanique céleste furent connus du monde savant, les probabilités amassées depuis un siècle en faveur du système de Copernic s’affirmèrent et se coordonnèrent. Parallèlement, l’interprétation métaphorique des textes de la Bible controversés devint de plus en plus raisonnable.
L’Église, pourtant, ne se hâta point de retirer ses défenses, et, jusqu’en 1767, nul ne pourra enseigner ouvertement le mouvement de la terre, s’il veut rester fidèle à la lettre du catalogue de l’Index. Empressons-nous d’ajouter que si cette lettre donnait quelques scrupules à des laïques comme Eustache Manfredi, elle était déjà considérée comme lettre morte par des religieux comme Boscovich.
Ceci nous amène à examiner cette dernière objection, souvent formulée dans la presse radicale, que la condamnation de Galilée eut de funestes effets au point de vue du progrès de la science. Précisons la question. Il ne s’agit pas de montrer que les écoles, les académies, les observatoires continuèrent à vivre et à travailler : la réponse serait aisée, mais elle ne résoudrait pas l’objection.
On peut facilement supposer que, du fait des décrets de l’Index, les observations sélénographiques, les mesures du méridien terrestre ou les expériences sur la diffraction ne pouvaient guère être gênées. Ce qu’il faut examiner, c’est la répercussion que l’attitude défavorable de l’autorité ecclésiastique a pu avoir dans la ligne même où les disciples de Copernic avaient dirigé le mouvement astronomique, et le retard que les décrets ont pu apporter au triomphe du système copernicien.
La question est complexe et, parce que l’on n’a pas su l’envisager d’assez haut, les réponses que l’on y a faites sont fort peu satisfaisantes.
Faisons remarquer d’abord que, quelles qu’aient été les idées personnelles de ses promoteurs, le système qui fait du soleil le centre de circulation des planètes, est, au sens propre, une théorie physique. Comme tel, il ne doit pas avoir la prétention d’expliquer la nature intime des réalités, mais bien de représenter, aussi exactement que possible, les mouvements des astres et leurs combinaisons compliquées.
Or, pour qu’une théorie soit bonne, pour qu’elle soit préférable à une autre, il faut avant tout qu’elle ait pour elle des raisons logiques, et c’est dans le choix des hypothèses fondamentales de la théorie que l’exigence logique doit intervenir. Pour expliquer la circulation apparente des astres, deux systèmes sont en présence, celui de Ptolémée et celui de Copernic ; l’un fait l’hypothèse que la terre est immobile et que le ciel tourne, l’autre fait l’hypothèse inverse.
De ces deux hypothèses il s’agit de savoir laquelle doit être acceptée ; pour ce faire, on compare successivement le système entier des représentations théoriques ptoléméennes, d’une part, et le système entier des représentations théoriques coperniciennes, d’autre part, avec le système entier des données d’observation.
Tant que les données d’observation furent peu nombreuses, comme cela avait lieu à l’époque de Copernic, l’un et l’autre système paraissait bien s’accorder avec les apparences : le savant n’avait donc aucune raison physique de fixer son choix ; s’il choisissait la première hypothèse plutôt que la seconde, c’était pour des raisons tout extrinsèques.
À mesure que les observations de Tycho, de Galilée, de Scheiner, de Halley eurent précisé dans le détail un nombre plus grand de phénomènes dont la théorie devait rendre compte, l’hypothèse de Ptolémée apparut de plus en plus inapte à son but ; puis l’on s’aperçut que le système que fondait cette hypothèse offrait des conséquences en contradiction manifeste avec les lois observées. De ce jour, on se rendit compte qu’il faudrait l’abandonner, — ou le modifier.
C’est à dessein que nous opposons ces deux mots : parce que l’expérience frappe de contradiction certaines conséquences d’une théorie, il ne faut pas conclure que l’on doit la rejeter sous peine d’illogisme. Un physicien pourra s’efforcer, en sauvegardant l’hypothèse fondamentale, de multiplier les corrections pour rétablir l’accord ; un autre préférera changer l’une des suppositions essentielles qui portent le système entier.
S’ils parviennent tous deux au résultat, ils sont logiques tous deux, et il est permis à l’un comme à l’autre de se déclarer satisfait. Mais alors doivent intervenir des motifs qui ne relèvent pas de la logique et qui peuvent, très justement, faire préférer l’œuvre de l’un à l’œuvre de l’autre. Ces motifs sont ce que l’on appelle des raisons de bon sens : arguments d’autorité et arguments scripturaires, raisons d’harmonie et d’unité trouvent alors leur place naturelle et légitime.
Seulement, empressons-nous de le remarquer, les raisons de bon sens ne s’imposent pas avec la même implacable rigueur que les règles de la logique ; elles ne s’imposent pas en même temps, avec la même clarté, à tous les esprits. De là la possibilité de longues querelles, dont l’histoire de la physique fournit d’innombrables exemples, à toutes les époques, dans tous les domaines.
Or, au point de vue scientifique, la condamnation du système de Copernic n’est qu’une simple phase de l’une de ces querelles. À l’époque de Galilée, répétons-le nettement, l’accord avec l’expérience n’avait pas atteint un degré suffisant pour permettre de faire logiquement un choix entre les deux théories de Ptolémée et de Copernic. Les claires intuitions que lui suggérait son génie pouvaient, peut-être, imposer à Galilée son choix personnel.
Pour l’ensemble des esprits, les raisons de bon sens conservaient leur valeur et elles pesaient, dans la balance, du côté de Ptolémée. Près de cent ans encore, elles pèseront de ce côté ; puis des jours viendront, jours différents pour tous, jours espacés aussi, où les arguments s’accumulant du côté de Copernic feront pencher vers lui la balance. De ce jour, ne pas se rendre sera manquer de jugement.
Le seul reproche que l’on puisse faire à l’Église est d’avoir mis longtemps à se rendre ; mais ce reproche ne porte guère et bien des académies des sciences ont à leur passif de plus étonnantes lenteurs.
Faisons remarquer, en second lieu, que ceux qui reprochent à l’Église d’avoir arrêté le développement de la science en condamnant le système de Copernic, parlent de ce système comme si, à l’époque de Galilée, il était déjà constitué de toutes pièces et arrivé au degré de perfectionnement que nous admirons aujourd’hui. Ceux qui dissertent ainsi montrent qu’ils sont bien peu au courant de l’histoire de la physique et du mouvement d’évolution des théories.
Historiquement parlant, ce serait une grave erreur de croire que le savant qui a à faire un choix entre deux théories les voit devant lui, sous une forme concrète et nettement dessinée, et exposant tour à tour leurs prétentions à régner sur son esprit.
Si la théorie qu’il est question d’abandonner s’est, grâce au temps, constitué une personnalité définie, si l’on peut faire nettement son bilan d’avantages et d’inconvénients, il n’en va pas de même pour la nouvelle venue dont les grandes lignes seules sont estompées et dont on ne fait que soupçonner faiblement ce qu’elle donnera.
Pratiquement, il ne peut y avoir de distinction tranchée qu’entre deux théories parvenues à leur complet développement ; dans la réalité, une théorie germe d’une autre ou de plusieurs autres, elle en procède par une transformation lente et graduelle, par une longue et laborieuse évolution. Chaque théorie emprunte à celles qui l’ont précédée leurs matériaux et c’est de ces mêmes matériaux, vérifiés et retouchés, qu’elle va construire un édifice sur un plan différent.
Le plan même de cet édifice n’est pas dessiné de toutes pièces, par une décision libre et créatrice ; il va se modifier au cours de la construction, au prix de bien des tâtonnements, de bien des retouches partielles. À constituer la théorie planétaire actuelle, des milliers d’observateurs et de théoriciens ont contribué ; à l’amener au point où les calculs de Newton, en 1682, lui donnaient vraiment droit à la vie, les hypothèses gratuites de Copernic, les mesures scientifiques de Tycho, les observations de Galilée, les lois formulées par Kepler avaient concouru, aussi bien que les doctrines métaphysiques des péripatéticiens et les tourbillons des cartésiens.
À l’époque où l’Église défendit d’enseigner le système de Copernic, elle ne voyait et ne pouvait voir, de ce système, que l’hypothèse fondamentale, ni plus ni moins gratuite que l’avait été jadis celle de Ptolémée, à l’époque où son auteur l’avait conçue. L’hypothèse d’une terre tournant sur elle-même et autour du soleil n’avait pas encore été soumise au contrôle de l’expérience d’une façon bien précise, et les déductions que Galilée en prétendait tirer logiquement étaient en contradiction formelle avec les faits.
L’Église n’a donc pas fait preuve d’autant d’obscurantisme qu’on veut bien le dire, et, en 1616 comme en 1633, les coperniciens ne faisaient pas montre de plus d’esprit scientifique en adoptant, sans motifs suffisants, le système du chanoine de Frauenburg, que les disciples de Ptolémée en gardant le système géocentrique.
Dira-t-on qu’il n’a pas tenu à l’Église que le système de Copernic pût jamais être prouvé ou que ses défenses ont tyrannisé les savants ? Accordons sans peine que les décrets de l’Index ont pu empêcher ou retarder la publication de quelques ouvrages, tel Le Monde de Descartes ; mais, de bonne foi, peut-on affirmer que le triomphe du système en a été reculé ? — On a souvent signalé que le demi-siècle qui a suivi la mort de Galilée marque une interruption dans les progrès de l’astronomie physique ; cette interruption, si elle existe, ce qui est contestable, tient à de tout autres causes.
L’Angleterre, tout entière aux discordes religieuses, la France occupée par la lutte contre la maison d’Autriche, l’Allemagne ruinée par la guerre de Trente ans, l’Italie tiraillée par les querelles intestines, avaient peu de temps à consacrer à la science.
La science progressait pourtant et l’astronomie physique, à ne considérer que les dates des ouvrages publiés de 1650 à 1700 par les Gassendi, les Borelli, les Hooke, les Huygens, les Leibniz, les Halley et les Newton, semble avoir poursuivi son développement régulier. D’ailleurs, nous le répétons, l’accord avec l’expérience pouvait seul donner à l’hypothèse de Copernic une confirmation décisive, et les décrets de l’Index n’empêchaient personne de chercher à réaliser cet accord.
1 Cf. Theologia scholastica, 11, 6, 4 ; Anti-Aristarchus, Anvers, 1631, p. 17 ; Almagestum novum, Bologne, 1651, t. I, p. 52 ; Theologia moralis fundamentalis, t. I, p. 273 ; Brevis annotatio in systema saturnium Chr. Hugentii, Rome, 1660, p. 32.
2 Cf. Il Processo di Galileo Galilei, Rome, 1876, p. XCIII ; Vindiciae Sedis Apostolicae, ms. XX-Mi-9 de la Bibliothèque Casanatense, Rome, p. 201.
3 Cf. Opere di Galileo Galilei, t. XVI, p. 161 ; Descartes, Correspondance, éd. Adam-Tannery, t. I, p. 288 et p. 270 ; Gassendi, Epistolae tres de motu impresso a motore translato, Paris, 1643, t. III, p. 471 ; Descartes, Correspondance, éd. Adam-Tannery, t. I, p. 578 ; Thomas Campanella, Disputationum libri quatuor, Paris, 1637.
4 Cf. P. Duhem, La Théorie physique, Paris, 1906.
Bibliographie
Nous avons signalé, à propos de chaque question, les ouvrages les plus importants et qui peuvent être le plus utilement consultés, au point de vue apologétique.
Pour plus de détails, on peut consulter Bibliografia Galileiana (1568-1895), raccolta ed illustrata da A. Carli ed A. Favaro, Rome, 1896. Cet ouvrage contient l’indication, par ordre de dates, de 2.108 publications concernant Galilée.
Comme ouvrages de référence, nous citons :
— Le Opere di Galileo Galilei. Edizione Nazionale sotto gli auspici di Sua Maestà il Re d’Italia. Promotore il R. Ministero della Istruzione Pubblica. Direttore Antonio Favaro, Firenze, 1890-1908 (20 vol.).
— Galileo e l’Inquisizione. Documenti del Processo Galileiano esistenti nell’Archivio del S. Uffizio e nell’Archivio Segreto Vaticano, per la prima volta integralmente pubblicati da A. Favaro, Firenze, 1907.
Parmi les ouvrages antérieurs à 1908 et qui sont forcément incomplets, puisque certains documents importants n’étaient pas connus de leurs auteurs, mentionnons les suivants, qui ont gardé leur valeur :
— H. de l’Épinois, La question de Galilée, les faits et leurs conséquences, Paris, 1878.
— H. Grisar, S. J., Galileistudien. Historisch-theologische Untersuchungen über die Urtheile der römischen Kongregationen im Galileiprozess, Ratisbonne, 1882.
Pierre de Vregille.