303 L’espoir et le désespoir sont deux passions de l’appétit sensible irascible. Elles sont étudiées par saint Thomas, dans la Prima-Secundæ, q. 40.

Nature de l’espoir.

L’espoir est un mouvement de l’appétit, distinct de tous les autres, sans en excepter le désir qui semble s’en rapprocher le plus. Leur objet n’est pas formellement le même. Une raison spéciale se trouve dans l’un, qui n’existe pas dans l’autre. Tandis que le désir porte sur le bien absent, d’une façon absolue, l’espoir porte sur un bien qu’on n’a pas et qu’il n’est pas facile mais qu’il est cependant possible d’avoir. Toutefois, si l’espoir se distingue du désir, il ne l’exclut pas; bien plus, il le suppose et s’y surajoute comme pour lui venir en aide, si l’on peut ainsi dire (VII, 355, 356; I-II, 40, 1).

304 Sujet de l’espoir.

S’il s’agit de déterminer la faculté où nous devons placer l’espoir, dans le sujet où il se trouve, nous devons dire que cette faculté est la faculté appétitive et non la faculté de connaître. Toutefois, la faculté d’aimer, quand elle produit cet acte, dépend essentiellement de la faculté de connaître qui doit nécessairement la précéder et spécifier son acte en fixant son objet (VII, 357; I-II, 40, 2).

Sur le point de savoir si l’espoir se trouve dans les animaux sans raison, il faut considérer que « les passions intérieures des animaux peuvent se connaître par les mouvements extérieurs de ces mêmes animaux. Et ces mouvements extérieurs prouvent que dans les animaux sans raison se trouve l’espoir. Si, en effet, le chien voit un lièvre ou l’épervier un oiseau qui se trouvent trop loin, ils ne font aucun mouvement vers eux, comme n’ayant aucun espoir de pouvoir les atteindre; si, au contraire, ils ne sont pas trop loin, ils tendent, comme ayant l’espoir de les avoir. C’est qu’en effet, ainsi qu’il a été dit plus haut (q. 1, art. 2), l’appétit sensitif des animaux sans raison et même l’appétit naturel des choses insensibles suivent la connaissance d’une certaine intelligence, comme l’appétit de la nature intellectuelle, qui s’appelle la volonté. Seulement, il y a cette différence, que la volonté est mue par la connaissance d’une intelligence existant dans le même sujet, tandis que le mouvement de l’appétit naturel suit la connaissance de l’Intelligence séparée qui a institué la nature; et il en est de même pour l’appétit sensible des animaux sans raison, qui agissent, eux aussi, mus par un certain instinct naturel. Aussi bien voyons-nous que dans les actions des animaux sans raison et de toutes les autres choses naturelles se manifeste un mode d’agir qui est semblable à celui de l’art et de la prudence. — Et c’est de cette manière que, dans les animaux sans raison se trouve l’espoir et le désespoir » (VII, 359, 360; I-II, 40, 3).

À l’espoir s’oppose, par mode de contraire, le désespoir : ils ont tous deux le même objet, qui est le bien non possédé encore et difficile à obtenir; mais tandis que l’espoir s’y porte comme sur une chose possible, le désespoir s’en éloigne comme d’une chose impossible (VII, 373; I-II, 40, 4).

Cause de l’espoir.

Tout ce qui est de nature à accroître ou la facilité ou le pouvoir d’agir dans l’homme, ou même seulement la conscience qu’il a de son pouvoir, est de nature à faire naître ou augmenter en lui le sentiment de l’espoir. À ce titre l’usage et comme la mise à l’épreuve des forces qui sont en lui doit compter tout spécialement parmi les causes de l’espoir. Au contraire, ce qui diminue les forces de l’homme ou la confiance qu’il a en ses forces, diminue l’espoir et tend à produire le désespoir (VII, 373; I-II, 40, 5).

De là vient que les jeunes gens sont facilement pleins d’espoir, et les vieillards, au contraire, enclins à la prostration; entre les deux âges, peut se placer l’espoir fondé sur l’expérience, qui a fait prendre conscience de ses forces, sans qu’elles se soient encore heurtées à trop d’obstacles (VII, 373; I-II, 40, 5, 6).

305 Au sujet de l’espoir dans les jeunes gens, saint Thomas déclare que « la jeunesse est cause d’espoir, pour trois raisons, comme le dit Aristote au second livre de la Rhétorique. Et ces trois raisons peuvent se rattacher aux trois conditions du bien qui est objet de l’espoir. Ces conditions, comme il a été dit (article premier), sont que le bien doit être futur, ardu, et possible à obtenir. — Or, les jeunes gens ont beaucoup d’avenir et peu de passé. Et parce que la mémoire porte sur le passé, tandis que l’espoir regarde l’avenir, de là vient que les jeunes gens ont peu de mémoire », vivant peu dans le passé, « tandis qu’ils vivent beaucoup dans l’avenir. — Les jeunes gens, aussi, en raison de leur nature chaude, ont les esprits qui abondent; et de là vient que leur cœur s’emplit et s’élargit. Or, c’est quand le cœur s’élargit que le sujet devient apte à tenter les choses difficiles. Aussi bien les jeunes gens sont généreux et pleins d’espoirs. — Pareillement aussi, ceux qui n’ont pas essuyé de revers ou qui n’ont pas rencontré d’obstacle dans leur effort, croient facilement que tout leur est possible. Et de là vient que les jeunes gens, parce qu’ils n’ont pas l’expérience des difficultés ou des défauts, croient facilement que tout leur est possible. D’où il suit qu’ils sont pleins d’espoir ».

On aura remarqué ce délicieux tableau, si admirablement achevé, en trois traits, des ardeurs de la jeunesse, de ses mouvements généreux, de ses grands espoirs. — Saint Thomas ajoute que « deux des causes dont nous venons de parler se trouvent aussi dans les hommes qui sont en état d’ivresse; savoir : l’échauffement et la multiplication des esprits, à raison du vin; et aussi l’inconsidération par rapport aux difficultés ou au manque de ressources. — Et cette dernière raison explique aussi que tous les sots et tous ceux qui agissent sans réfléchir, sont toujours prêts à tout tenter et ne manquent jamais d’espoir » (VII, 368; I-II, 40, 6).

Effet de l’espoir.

306 Par rapport à l’amour, s’il est vrai que l’espoir procède d’un certain amour imparfait, qui est l’amour de convoitise, il est vrai aussi qu’il est la cause d’un amour plus parfait, qui est l’amour d’amitié. « L’espoir, en effet, peut porter sur deux choses. Il porte d’abord, comme sur son objet, sur le bien qu’on espère. Mais, parce que le bien qu’on espère, est une chose ardue et possible; que parfois, une chose est rendue possible pour nous, non pas par nos propres forces, mais par le secours d’autrui; de là vient que l’espoir porte aussi sur ce qui rend pour nous une chose possible. — Pour autant, donc, que l’espoir porte sur le bien qu’on espère, l’espoir est causé par l’amour : l’espoir, en effet, ne porte que sur un bien désiré et aimé. — Mais selon que l’espoir regarde celui dont le secours rend pour nous une chose possible, l’amour est causé par l’espoir, et non inversement. Dès là, en effet, que nous espérons pouvoir obtenir certains biens du secours de quelqu’un, nous nous mouvons vers ce quelqu’un comme vers notre bien; et, pour autant, nous commençons à l’aimer. Au contraire, du fait que nous aimons quelqu’un, nous n’espérons pas de lui quelque chose, si ce n’est d’une façon accidentelle et parce que nous croyons être aussi aimés de lui. — Par où l’on voit qu’être aimés de quelqu’un, nous fait espérer quelque chose de lui; mais l’amour que nous avons pour ce quelqu’un est causé par l’espoir que nous avons de recevoir de lui » (VII, 370; I-II, 40, 7).

L’espoir a encore pour effet direct de rendre plus intense l’action du sujet où il se trouve (VII, 373; I-II, 40, 8).

Voir articles : Passions. Audace. Crainte.