215 La délectation est une des quatre passions principales. Saint Thomas l’étudie dans la Prima Secundae, de la question 31 à la question 34. « De ces quatre questions, la première traitera de la délectation en elle-même; la seconde, des causes de la délectation; la troisième, 216 de ses effets; la quatrième, de sa bonté et de sa malice » (VII, 168; I-II).
De la délectation en elle-même.
Parmi les diverses passions de l’âme, il en est une qui a pour trait distinctif d’être comme le terme du mouvement de l’appétit, ou son repos, dans le bien qu’il poussait le sujet à rechercher et que maintenant le sujet possède. Ce repos ou ce terme du mouvement de l’appétit, est, en soi, quelque chose de simple et de fixe, qui exclurait même toute succession et tout changement, si parfois il n’était dans la nature du bien possédé, d’être chose qui passe et qui s’écoule. Pourtant, à mesure qu’on s’éloignera du mode de possession qui va simplement à satisfaire les besoins de la nature sensible, par eux-mêmes essentiellement finis, et qu’on tendra à la possession de biens que le sujet se crée en quelque sorte, le repos de l’appétit dans la possession de ces biens pourra être lui-même plus assuré et plus au pouvoir du sujet où il se trouve. Il prendra même un nom spécial; et, au lieu du plaisir seulement ou de la délectation en général, on aura cette délectation déterminée qui s’appelle la joie. D’autant que le repos dont il s’agit n’existe pas seulement dans l’appétit d’ordre sensible. Il existe aussi dans l’appétit d’ordre intellectuel qui s’appelle la volonté. Il y est même d’une façon particulièrement excellente. Et si, par rapport à nous, étant données la complexité de notre nature et les exigences de notre être matériel, les délectations d’ordre sensible l’emportent en intensité de sensation actuelle, les joies d’ordre spirituel n’en demeurent pas moins, en elles-mêmes, d’une perfection qui laisse pour ainsi dire à une distance infinie les délectations d’ordre sensible. D’ailleurs, même parmi ces dernières, il y aura des degrés. Seulement, ici encore, le degré d’intensité ou de véhémence sera en raison inverse de la qualité ou de l’excellence et de la noblesse de la délectation perçue. Certaines délectations peuvent déchoir jusqu’à être des délectations contre nature. Il se peut aussi qu’une délectation soit contraire à l’autre, selon que la possession de certains biens peut être incompatible avec la possession de certains autres biens par un même sujet (VII, 201, 202; I-II, 31, 1-8).
Cause de la délectation.
La délectation ou le plaisir et la joie étant un repos de l’appétit ou de la faculté affective en un bien qui convient au sujet et que le sujet possède, il s’ensuit que tout ce qui aura raison de bien possédé par le sujet d’une façon consciente, sera de nature à causer dans l’appétit l’émotion ou le sentiment de la délectation. Telle est, au premier chef, l’opération même du sujet par laquelle il saisit son propre bien, ou par laquelle il en prend conscience, et qui est elle-même le couronnement de ce bien possédé. Que s’il s’agit d’un sujet soumis au changement, ou dont le bien possédé par lui change, ou dont ce bien est quelque chose d’essentiellement successif, le mouvement sera nécessairement une cause de délectation. Il en sera de même pour l’espérance, qui rend le bien présent dans la pensée avec une sorte de certitude qu’on le possédera réellement; et aussi, du souvenir, qui rend le bien présent au moins dans la pensée. Que s’il se mêle à ce souvenir une certaine tristesse de ce 217 que le bien passé n’est plus dans la réalité, cette tristesse présente ne nuit pas à la délectation du souvenir; elle deviendrait elle-même une cause de délectation, si n’accompagnant plus seulement le souvenir, elle en était au contraire l’objet. Les actions des autres peuvent être pour nous une cause de délectation ou de joie, pour autant qu’elles nous apportent du bien, ou qu’elles exaltent le nôtre, ou qu’elles le constituent en quelque sorte. De même, c’est une cause de délectation et de joie de faire du bien aux autres, parce que c’est multiplier notre propre bien, ou mériter de le voir s’accroître, ou prendre davantage conscience de celui qui est à nous. Quant à ce qui n’est pas nous, mais qui cependant offre avec nous quelque ressemblance, comme, à ce titre, c’est encore un peu nous-mêmes, cela devient pour nous une cause de délectation, à moins que nous n’en fussions troublés dans notre bien propre. Les choses en contact avec nous, qui nous étonnent ou qui nous dépassent, du fait qu’elles provoquent en nous le désir de les connaître et qu’elles nous apportent, en comblant ce désir, quelque chose de particulièrement nouveau, sont, par excellence, elles aussi, une cause de délectation ou de joie (VII, 229, 230; I-II, 32, 1-8).
Effet de la délectation.
L’effet propre de la délectation est de dilater, de faire s’étendre en quelque sorte, et s’élargir, la faculté affective, dans le sujet qui aime, sous le coup de la présence du bien qu’il aime, et qu’il veut posséder le plus pleinement, le plus excellemment, le plus parfaitement qu’il peut être pour lui possible (VII, 233; I-II, 33, 1).
La délectation dilate. Cette dilatation n’a pour ainsi dire pas de limites, dans l’ordre spirituel; et, pour autant, les délectations de cet ordre peuvent croître à l’infini, sans que le sujet s’en trouve jamais lassé. Dans l’ordre corporel, la lassitude et le dégoût peuvent se produire; toutefois, si la disposition première où l’on était, quand la délectation n’avait rien que d’à-propos, revient, la délectation est de nouveau, elle aussi, chose qui plaît et qui attire. Il se pourra même que dans cet ordre, on aille de désirs en désirs, et de dégoûts en dégoûts, par une sorte de retour sans fin, le propre de ces délectations étant de ne plaire qu’un moment, mais de plaire de nouveau, quand la première disposition revient, et de plaire même d’autant plus, en désir, qu’elles ont été goûtées une première fois, jusqu’à ce que d’ailleurs, à peine de nouveau goûtées, elles dégoûtent plus encore, pour devenir à nouveau cependant objet de désir et puis encore objet de dégoût, sans qu’on arrive à s’arrêter jamais. Ceci est surtout le propre des délectations dues au sens du toucher, dont nous avons dit plus haut qu’elles étaient les plus véhémentes, mais aussi les plus grossières, et celles qui, se trouvant liées à un intérêt puissant d’utilité corporelle, subissent nécessairement toutes les fluctuations de cette pauvre vie du corps, par elle-même si tyrannique et si instable (VII, 238; I-II, 33, 2).
La délectation, quand elle est d’ordre corporel et sensible, peut facilement devenir un obstacle au bon usage de la raison. Elle peut aussi aider à ce bon usage; et l’acte de la raison sera, naturellement, d’autant plus parfait, que la partie sensible se trouvera plus harmonieusement établie en ce qui est son bien à elle. Mais parce que ce bien peut 218 facilement dépasser la mesure fixée par la raison, de là vient que très facilement l’acte propre de la raison se trouve contrarié et empêché par le bien-être d’ordre sensible; d’autant que l’énergie de l’âme étant limitée, si elle se porte d’une façon particulièrement intense du côté des biens sensibles, elle se trouve plus faible pour vaquer aux choses de la raison; il y a aussi que les troubles passionnels sont de nature à troubler l’harmonie des facultés sensibles, requises, à titre de facultés subalternes, pour l’acte de la faculté intellectuelle (VII, 241, 242; I-II, 33, 3).
La délectation ou le plaisir et la joie rendent toujours plus parfaite l’opération ou l’acte qui leur correspond directement. Ils en sont comme l’achèvement, comme le couronnement. Ils les décorent, disait excellemment Aristote, au dixième livre de l’Éthique, tant de fois cité, comme la beauté décore la jeunesse. C’est aussi pour cela et parce qu’ils sont comme l’achèvement dernier de la perfection, dans le sujet qui agit et qui trouve sa perfection dans son acte, qu’on les recherche comme nécessairement, non pas sans doute pour eux-mêmes, et comme si l’opération était pour le plaisir ou la délectation qu’on y trouve, mais parce que l’opération ne saurait être sans amener dans l’appétit le sentiment de repos ou de quiétude qui lui correspond (VII, 244, 245; I-II, 33, 4).
Bonté ou malice des délectations ou des plaisirs.
La délectation, par elle-même, ou en tant que délectation, ne dit déterminément ni la raison de bien ni la raison de mal, au point de vue moral. Étant un repos de la faculté affective dans le bien possédé en vertu d’une opération du sujet, si le bien possédé est chose bonne, au point de vue moral, et pareillement aussi l’opération qui en assure la possession, la délectation elle aussi sera chose bonne. Elle ne peut pas, dans ce cas, être chose mauvaise, puisqu’elle est chose naturelle et qu’il serait tout à fait impossible d’empêcher qu’elle fût, à moins de supprimer toute opération et toute possession d’un bien quelconque. Il n’est même pas possible pour l’homme d’éviter toute délectation corporelle et sensible, étant, par sa nature même, obligé d’être en contact avec les biens sensibles (VII, 252; I-II, 34, 1).
La délectation, qui n’est point mauvaise par elle-même, au point de vue moral, n’est cependant pas nécessairement bonne, à ce même point de vue. Elle peut être mauvaise. Car il se peut que le bien et l’opération qui la causent ne soient pas ce qu’ils devraient être aux yeux de la saine raison. Seulement, dans ce cas, la délectation ne mérite qu’imparfaitement le nom de délectation, comme le bien qui la cause ne mérite qu’imparfaitement le nom de bien. Toute délectation vraie, au sens pur et simple, ou tout vrai repos en ce qui est purement et simplement un vrai bien, est nécessairement chose bonne, au point de vue moral (VII, 255; I-II, 34, 2).
À entendre ce qu’il y a de meilleur, non pas d’une façon absolue, mais par rapport au bien qui peut convenir à l’homme, il est vrai de dire que ce qu’il y a de meilleur consiste dans une certaine délectation : non pas, comme le fait remarquer saint Thomas, dans son commentaire sur les Sentences, liv. IV, dist. 49, q. 3, art. 4, qᵉ 3, à la fin du corps de l’article et aux deux dernières réponses, que la délectation considérée 219 à part ou en elle-même, indépendamment de l’objet et de la prise de possession de cet objet qui la causent, soit ce qu’il y a de meilleur, même parmi les biens humains, car, à vouloir séparer les deux, par mode d’abstraction, c’est la prise de possession du bien qui l’emporte, étant comme la substance de la béatitude dont la délectation n’est que l’accident propre, ainsi que nous l’avons établi plus haut (q. 4); — mais parce que la délectation fait partie, à titre d’accident propre, et comme qualité qui la couronne et la parachève, de la béatitude elle-même, bien suprême et souverain ou qui est tout ce qu’il y a de meilleur pour l’homme : en telle sorte, que si la prise de possession est meilleure que la délectation, il est cependant quelque chose qui est encore meilleur que cette prise de possession, considérée en elle-même ou toute seule, et c’est précisément cette prise de possession avec la délectation qui l’accompagne ou jointe à cette délectation et perfectionnée par elle; au delà ou au-dessus de laquelle prise de possession ainsi parachevée et couronnée par la délectation qui la suit et qui d’ailleurs ne peut pas ne pas la suivre, il n’est rien, pour l’homme, qui puisse être conçu comme meilleur.
Et parce qu’ici nous sommes au terme dernier, ne supposant plus la différence entre ce qui prépare et ce qui vient après, ou entre la voie du mérite et le terme de la récompense, dans laquelle voie du mérite le bien d’ordre physique peut être distinct du bien d’ordre moral, et même, parfois, être opposé à ce bien, tandis que dans le terme qu’est la récompense, toute possibilité de mal moral se trouve nécessairement exclue, ainsi que nous l’avons montré plus haut (q. 4, art. 4; q. 5, art. 4), il s’ensuit que la délectation dont nous parlons doit être nécessairement tout ce qu’il y a de meilleur pour l’homme, au sens pur et simple, constituant tout ensemble sa perfection dernière et souveraine dans l’ordre moral aussi bien que dans l’ordre physique (cf. ce que nous avons dit plus haut, à propos des controverses scotistes relatives à l’essence de la béatitude [q. 3, art. 4]).
Par où l’on voit que le point de doctrine établi ici par saint Thomas et fixé par lui en si vive lumière est un de ces sommets où se retrouvent et où s’unissent les vérités les plus sublimes. Ici, en effet, nous voyons s’unir et se confondre tout ce qui est le plus de nature à émouvoir le cœur de l’homme : le plaisir, le bonheur et le bien moral. Il est un point de l’évolution humaine, où ces trois choses-là ne font qu’un. Et cela nous montre la part de vérité qu’il peut y avoir dans cette pente presque irrésistible qui pousse les hommes à chercher le plaisir. Nous y voyons aussi pourquoi, dans le monde, l’idée de bonheur est si universellement attachée à l’idée de plaisir, surtout à la pensée ou au désir des plaisirs les plus véhéments et qui sont le plus sentis. Mais en même temps cela nous explique les amertumes et les déceptions attachées à ce prétendu bonheur. Un tel bonheur, identifié à de tels plaisirs, n’étant pas le bien moral, le bien moral peut s’en trouver absent ou même s’y trouver opposé; et, alors, non seulement ce n’est plus le bonheur parfait ou ce qu’il y a de meilleur pour l’homme, mais c’est exactement son contraire, puisque c’est l’acheminement à la misère suprême. Il n’en va pas de même pour le plaisir que nous avons dit être ce qu’il y a de meilleur pour l’homme. Ce plaisir étant comme la fleur terminale du 220 bien suprême de l’homme, il n’est plus compatible avec aucune sorte de mal. L’homme peut ici s’abreuver au torrent des plus ineffables délices. Rien ne s’opposera plus, en lui ou hors de lui, à l’ivresse de son bonheur. Elle sera le couronnement de toutes les beautés, de toutes les harmonies, de toutes les perfections; d’autant qu’elle ne connaîtra plus les vicissitudes inhérentes au changement ou à la durée, participant à l’éternité même de Dieu (VII, 258, 260; I-II, 34, 3).
C’est toujours en raison de la volonté et de sa délectation que la délectation de l’appétit sensible appartient à l’ordre moral. Par conséquent, elle-même n’est pas règle ou mesure dans cet ordre-là; elle est, au contraire, réglée ou mesurée par autre chose. Remarque importante, s’il en fut. Car elle nous rappelle que pour apprécier la bonté ou la malice morale d’un acte quelconque accompli par l’homme, ce n’est pas au plus ou au moins de plaisir sensible qu’il y trouve que nous devrons prendre garde; mais seulement au plus ou au moins de plaisir spirituel. Il se pourra, d’ailleurs, que les deux plaisirs conviennent et s’harmonisent. Plus tard même, quand la nature humaine sera rétablie dans son harmonie parfaite, ils conviendront et s’harmoniseront nécessairement. Mais, sur la terre et durant le temps de l’épreuve, depuis la chute, les deux sortes de plaisirs peuvent aussi être en opposition. Ils ne le sont même que trop souvent. Dans ce cas, le plaisir sensible doit toujours être sacrifié sous peine de compromettre le bien moral de l’homme; et plus la volonté prendra plaisir à ce sacrifice, plus la bonté morale de l’homme se manifestera. Ce sera à régler ou à subordonner selon l’harmonie de la raison ces diverses sortes de plaisirs que consistera, comme nous le verrons plus tard, le rôle des vertus morales, notamment celui de la tempérance (VII, 263; I-II, 34, 4).
La délectation ou le plaisir et la joie est l’état dernier de tout être en qui se trouve une puissance affective distincte, commandée par un ordre de connaissance existant en lui. C’est le point ultime de l’évolution vitale. Il en est le couronnement, l’achèvement. Après ce terme, le vivant n’a plus rien à chercher, rien à attendre dans la ligne précise qui en dépend et s’y achève. Cet état dernier de la partie affective, qui commande tout ce qui le précède dans le mouvement vital, est causé lui-même par la présence du bien connu et recherché et que maintenant le vivant possède. Selon la nature ou le caractère de ce bien, vrai ou faux, et selon la légitimité de l’acte qui en assure la possession, la délectation elle-même est bonne ou mauvaise. D’autre part, selon que la délectation est elle-même bonne ou mauvaise, tout le reste est bon ou mauvais dans le sujet en qui elle se trouve. Il est toutefois une délectation qui ne peut pas ne pas être bonne; elle est même le dernier mot de la bonté et de la perfection, au sens pur et simple, dans le sujet en qui elle se trouve. C’est la délectation qui accompagne la possession parfaite du bien parfait. Nous savons par la foi qu’elle sera le partage éternel de tous les élus dans le ciel : — À cet état dernier de la partie affective dans l’ordre du bien soit absolu et véritable purement et simplement, soit relatif et apparent, correspond, par mode d’opposition et de contraire, un autre état de cette même partie affective dans l’ordre du mal. On l’appelle du nom de tristesse (VII, 265).
Voir articles : Tristesse. Passions.