Phœbé
Sommaire
I. Dans le XVIe et dernier chapitre de l'Épître aux Romains, le cœur de saint Paul se révèle tout entier. En attendant le bonheur, après lequel il soupire depuis longtemps, de voir ses chers chrétiens de Rome, il leur envoie ses salutations les plus affectueuses. Non seulement il les salue en son nom, mais au nom de leurs frères, les chrétiens d'Asie.
II. Nous voyons ici une preuve de plus que, malgré les distances qui les séparaient, nos frères ne faisaient qu'un cœur et qu'une âme. Cette tendre union était un spectacle si nouveau, qu'au rapport de Tertullien, les païens étonnés s'écriaient : Voyez les chrétiens comme ils s'aiment et comme ils sont toujours prêts à mourir les uns pour les autres : Vide ut invicem se diligant et ut pro alterutro mori sint parati.
III. Nommons d'abord les actives et courageuses chrétiennes que saint Paul recommande, et veut qu'on salue de sa part. « Je vous recommande Phœbé, notre sœur, qui est au service de l'Église, à Genchrée, afin que vous la receviez dans le Seigneur, d'une manière digne des saints, et que vous l'assistiez dans toutes les choses où elle pourrait avoir besoin de vous ; car elle en a secouru plusieurs, et moi en particulier. »
IV. La tradition nous apprend, et saint Paul semble l'insinuer, que c'est Phœbé qui fut chargée de porter à Rome la lettre de saint Paul. Femme admirable que rien n'arrête, et qui, malgré les fatigues et les dangers, passe de l'Orient à l'Occident pour seconder le grand Apôtre, saint Paul l'appelle notre sœur. Tels étaient les noms de famille, de frères et de sœurs que se donnaient les premiers chrétiens.
V. Avant son voyage de Rome, Phœbé donnait ses soins aux fidèles de Genchrée. Comme nous l'avons dit ailleurs, Cenchrée était un des deux ports de Corinthe, une sorte de faubourg, ce qui prouve que, dès les premiers jours, l'Évangile avait fait des conquêtes, non seulement dans les villes, mais dans les bourgs.
VI. Saint Paul dit que Phœbé était au service de l'Église. Cela signifie, comme l'entendent les interprètes, que Phœbé était une diaconesse. Donnons quelques détails peu connus sur ces héroïques et charitables chrétiennes des premiers âges.
VII. Le second Adam, descendu du ciel pour sauver le genre humain tout entier, voulut, comme le premier Adam, avoir un aide dans l'œuvre de la Rédemption. Pour cela il choisit sa divine Mère, la très sainte Vierge ; de plus, il permit à de saintes femmes de lui rendre, ainsi qu'aux Apôtres, les soins dont ils avaient besoin. De cette manière, la femme participa d'une manière active à l'œuvre de sa régénération. Sur cet exemple, nous voyons les Apôtres accepter, pour le service des fidèles, des femmes recommandables qui deviennent leurs coopératrices. On leur donna le nom de diaconesse, qui veut dire servante.
VIII. N'était pas diaconesse qui voulait. Pour remplir les saintes et souvent difficiles obligations attachées à ce titre, certaines conditions étaient à remplir. Il fallait être veuve, ne s’être point remariée, et avoir au moins soixante ans. Il fallait de plus, comme le demande saint Paul dans sa première lettre à Timothée, qu'on pût rendre témoignage de ses bonnes œuvres ; si elle a bien élevé ses enfants ; si elle a exercé l'hospitalité ; lavé les pieds des saints ; secouru les affligés ; si elle s'est appliquée à toute bonne œuvre 1. .
IX. Les diaconesses étaient laïques, et n'étaient consacrées par aucune ordination ; mais elles avaient trois fonctions principales. La première était de présider aux portes des églises par lesquelles entraient les femmes. De même que dans l'église, les femmes occupaient des places séparées des hommes, elles y entraient par des portes séparées. C'est pour cela que le grand martyr saint Ignace d'Antioche appelle les diaconesses les gardiennes des vestibules, vestibulorum custodes.
X. La seconde fonction regardait les temps de persécution. Comme il n'eût pas été sans péril, à cause des soupçons des païens, d'envoyer un diacre auprès des femmes chrétiennes, on envoyait une diaconesse pour leur porter les conseils, les exhortations, les ordres de l'évêque ou du pasteur ; pour fortifier les fidèles dans la foi et les consoler dans la persécution, la pauvreté, les souffrances qui en étaient la suite.
XI. La troisième fonction était de présider au baptême des femmes, qui s'administrait alors par immersion, de leur faire les onctions, de manière que tout se passât avec la plus parfaite modestie. À la confirmation elles essuyaient aussi le front des confirmées, et à la mort des femmes elles ensevelissaient leurs corps.
XII. Par ses vertus, et surtout par sa charité, la bonne et courageuse Phœbé a mérité d'être placée au nombre des saints. Il paraîtrait qu'après son voyage de Rome, elle revint mourir à Corinthe. En effet, le Martyrologe romain s'exprime en ces termes : « Le troisième jour de septembre, à Corinthe, naissance de sainte Phœbé dont le bienheureux Apôtre Paul fait mention dans son Épître aux Romains. »
XIII. Au lieu de végéter et de se dégrader dans le luxe, la mollesse et la vanité, que tant de femmes d'aujourd'hui prennent donc exemple sur leurs mères d'autrefois. Leur dignité de femmes, leur honneur de chrétiennes le demandent, et les immenses besoins de l'Église du XIXe siècle leur en font un impérieux devoir. e
XIV. Saint Paul continue ses tendres recommandations : « Saluez, dit-il, Prisque et Aquila qui ont travaillé avec moi pour le service de Jésus-Christ, qui ont exposé leur tête pour me sauver la vie. Je ne suis pas seul à leur rendre grâces, mais encore toutes les Églises des gentils le font avec moi : saluez aussi l'Église qui est dans leur maison. »
XV. Dans la Biographie de Prisque et d’Aquila nous les avons vus en Orient, expulsés de Rome, comme tous les juifs, par ordre de l’empereur Claude, donnant l’hospitalité à saint Paul, devenu le compagnon de leur travail; puis exposant eux-mêmes leur vie pour le sauver des fureurs de l’émeute soit à Éphèse, soit à Corinthe 2. Après la mort de Claude, son décret d’exil étant tombé en désuétude, Prisque et Aquila revinrent à Rome où ils se trouvaient l’an 58 de Notre-Seigneur, date de l’Épître de saint Paul.
XVI. Inséparables amis de saint Paul, et infatigables ouvriers de l'Évangile, Prisque et Aquila retournèrent en Orient. Ils étaient à Éphèse, lorsque, l'an 59, époque à laquelle l'Apôtre écrivit sa seconde lettre à Timothée, en le priant de venir au plus tôt le rejoindre à Rome, et de saluer de sa part Prisque et Aquila : Saluta Priscam et Aquila. La tradition affirme qu'ils vinrent eux-mêmes à Rome, et que saint Paul, connaissant leur zèle, les envoya prêcher en Espagne. Aquila devint évêque d'Héraclée, à l'extrémité de la péninsule Ibérique. C'est là que leurs glorieux travaux leur méritèrent la couronne du martyre.
XVII. L’Oraire de l’Église grecque s’exprime ainsi : « Au treizième jour de février, naissance des saints martyrs Aquila et Priscille 3. Ces deux époux, instruits de la vérité par l’Apôtre saint Paul, et par lui baptisés, l’accompagnèrent partout, et souffrirent avec lui beaucoup d’incommodités et de fatigues pour la foi. Après la mort de l’Apôtre, ne cessant pas de prêcher Jésus-Christ, ils furent saisis par les païens, cruellement tourmentés et enfin honorés de la palme du martyre. » Saints martyrs, obtenez-nous votre courage, votre zèle et votre amour pour Notre-Seigneur, aujourd’hui si cruellement outragé. .
XVIII. Saluez mon cher Épinète, qui a été les prémices des chrétiens de l'Asie. » Plusieurs de nos hagiographes, entre autres Dorothée, et le Bollandiste de l'Orient, Simon Métaphraste, rapportent qu’Épinète accompagna saint Pierre en Espagne, qui l'établit évêque de Sirmium. Il travailla avec ardeur à étendre le règne de Dieu ; mais l'histoire ne dit pas s'il mourut martyr ou de mort naturelle.
XIX. C’est ici le lieu de dire un mot des voyages de saint Pierre et du soin qu’il avait de semer des évêques partout où il passait. Écoutons Métaphraste : « Saint Pierre ne fit pas un long séjour à Rome. Après avoir baptisé un grand nombre de personnes, constitué l’Église et donné à saint Lin la consécration épiscopale, il alla à Terracine, à laquelle il donna pour évêque Épaphrodite. De là, il passa en Espagne et vint à Sirmium où il laissa pour évêque Épinète. Traversant la mer, il aborda à Carthage, dont il établit évêque Crescent. Puis il passa en Égypte et constitua Rufus évêque de Thèbes, et Marc l’Évangéliste évêque d’Alexandrie. De là il monta à Jérusalem, averti par une révélation de la mort de la sainte Vierge, Mère de Dieu.
XX. « Redescendu en Égypte, il regagna Rome en repassant par l’Afrique. Parti de Rome, il vint à Milan. Après y avoir établi des évêques et des prêtres, il passa en Angleterre, il y resta longtemps, et convertit beaucoup de peuplades innomées.
XXI. « Alors un ange lui apparut, qui lui dit : “Pierre, le moment de votre mort approche; retournez à Rome; vous y serez crucifié et puis vous recevrez votre récompense.” Après avoir rendu grâces à Dieu de cette vision, il resta encore quelques jours en Angleterre, éclaira des lumières de la foi beaucoup d’infidèles, établit des évêques, des prêtres et des diacres, et rentra à Rome la douzième année du règne de Néron 4. »
XXII. La première vertu des chrétiens et des chrétiennes d’aujourd’hui doit être le zèle. La guerre du mal contre le bien est à outrance. Ne serait-ce pas une honte et un crime, si nous montrions moins d’ardeur à soutenir le règne de Notre-Seigneur, que les méchants n’en mettent à le détruire? N’est-ce pas aujourd’hui le cas de dire, comme aux premiers siècles : « Dans le temps où nous sommes, tout chrétien est soldat : In his omnis homo miles. » Soldat par la parole, par la prière, par l’aumône, par l’exemple sérieux et soutenu des vertus de nos pères dans la foi. nno Caesaris Neronis rursus Romam revertitur. Apud Surium, Vit. SS., Vit. SS. Petri et Pauli, c. 10, p. 667, éd. in-fol. Voir : Baron., an. 47, n. 4; an. 51, n. 1 et suiv.; Annot. ad Martyrol. jul.; Dorothée, in Synopsi; Bivar. in Chron. L. dext., an. 90 et 95, etc.
Notes
- Comme il était d’usage de ne porter que de simples sandales, il était aussi d’usage d’offrir aux hôtes de laver leurs pieds, et souvent celui qui les recevait se chargeait de ce soin. Et cette charité avait pour principe l’exemple et la recommandation du Sauveur lui-même ↩
- . (1) Voir : les Martyrol. de Bède, d’Usuard, de Rome au 3 septembre; S. Epiph., Haer., 49; S. Clément, Constit., lib. III, c. 15; Bar., an. 58, n. 55, etc ↩
- Nom souvent pris à la place de Prisca ↩
- Venit in Britanniam; quo in loco cum longo tempore fuisset moratus, et multas gentes non nominatas attraxisset ad fidem Christi, angelicam aspexit visionem, quae dicebat : Petre, instat tempus tuae resolutionis et oportet te ire Romam; in qua cum mortem per crucem sustinueris, recipies mercedem justitiae. Cum ergo propterea Deum glorificasset et egisset gratias, et apud Britannos mansisset dies aliquot, et Verbo gratiae multos illuminasset, et ecclesias constituisset, episcoposque et presbyteros et diaconos ordinasset, duodecimo a ↩