Relique
Sommaire
Introduction et plan
RELIQUES. — Le mot reliquiae appartient à la plus ancienne langue latine ; il sert à désigner toute sorte de restes. Débris d’un naufrage, Plaute, Rudens, I, iii, 17 :
Is navem atque omnia perdidit in mari ;
Hæc bonorum eius sunt reliquiae.
Reliefs d’un repas, Cicéron, Ad Fam., XII, iv : Vellem idibus martiis me ad cænam invitasses : reliquiarum nihil fuisset. — Certains exemples mettent sur la voie de l’acception proprement chrétienne. Description de funérailles, chez Virgile, Aen., VI, 336-337 :
Postquam collapsi cineres et flamma quievit,
Reliquias vino et bibulam lavere favillam.
Le grec disait : λείψανα (mot étranger aux Septante). — Platon, Phédon, 80 C : τὰ λείψανα.
Dans la langue chrétienne, le mot Reliques désigne les restes mortels des saints, et par extension des objets consacrés par le contact plus ou moins immédiat de leurs corps. L’Eglise a toujours honoré les reliques des saints ; mais le sentiment qui l’inspire a été souvent méconnu et travesti. Pour le justifier, il suffira d’exposer les faits.
I — Origines du culte des reliques.
II — Développement du culte.
III — Développement de la doctrine.
IV — Les ennemis des reliques.
V — Législation canonique moderne.
VI — Conclusion.
I. Origine du culte des reliques
I. Origine du culte des reliques. — Les héros du christianisme n’ont point d’égaux dans l’histoire, soit pour l’élévation de l’idéal poursuivi, soit pour la générosité des efforts dépensés, soit pour la simple grandeur d’une vertu qui souvent s’ignore, et qui toujours trouve dans le don de soi-même à Dieu sa joie et sa récompense. Entre tous, les martyrs, par l’héroïsme de leur sacrifice, conquirent dans la pensée des premières générations chrétiennes une place éminente.
Devant le spectacle de ces immolations, consommées avec tant de simplicité, l’impression des foules dut être faite de stupeur et d’angoisse : l’exaltation sainte d’un Etienne contemplant le ciel ouvert sur sa tête et le Christ qui l’attend, ou d’un Ignace d’Antioche aspirant à être moulu par la dent des fauves pour devenir le pur pain du Christ, n’était pas immédiatement contagieuse.
Mais déjà la lettre de l’Evangile béatifiait les victimes, et le voyant de Patmos avait salué dans le ciel leur troupe glorifiée (Ap., vii, 14). L’âme des fidèles ne pouvait tarder à se ressaisir, devant cette leçon que les persécuteurs remettaient fréquemment sous leurs yeux, et ce fut souvent avec des transports de joie que des troupes de martyrs descendaient dans la prison ou dans l’arène. La mort pour le Christ était devenue la suprême ambition des élites ferventes.
C’est que les témoins du Christ avaient conscience de ne pas souffrir seuls. La forte parole de Tertullien, De Pudicitia, xxii : Christus in martyre est, traduit la conviction ardente qui soutenait ces héros et les désignait à la vénération de leurs frères. — Voir l’article Martyre.
Cette considération du Christ présent dans le martyr met en lumière la suprême originalité du culte chrétien des reliques. Le dogme de la communion des saints, qui montre dans tous les fidèles les membres d’un même corps mystique, marque la transcendance du point de vue chrétien, mais ne supprime pas le fonds commun à toute nature humaine. Platon, après Hésiode, voit dans les héros morts pour la patrie des génies tutélaires et toujours dignes d’hommage. Respublica, V, xv, p. 469.
Ce fonds a une valeur universelle, et Eusèbe a le droit de s’appuyer sur Platon, Praep. Ev., XIII, xi, P. G., XXI, 1096. A l’exception de l’Inde brahmanique, tous les peuples, même les plus sauvages, se rencontrent dans le culte des reliques. Voir l’Encyclopædia of Religion and Ethics (Hastings), vol. X, p. 650 A-662 B (1918). Notamment p. 650 A : « The supernatural virtues of relics, originating in such beliefs as have been referred to, may be traced through a series of examples in all religions and in all degrees of civilization, beginning with the lowest savages ».
C’est donc un sentiment profondément humain qui inspira, de bonne heure, le culte rendu aux restes des corps sacrés par la vertu et par la mort endurée pour Dieu. Les origines de cette histoire ont été retracées naguère, avec une science à qui rien n’échappe, par le R. P. Delehaye, Bollandiste, Les Origines du Culte des martyrs, Bruxelles, 1912. Nous ne saurions choisir un meilleur guide.
Une question préalable se pose, qu’on ne peut ici ni écarter simplement ni résoudre a priori : le culte des martyrs s’est-il constitué en dehors de toute influence des croyances et des mœurs païennes ? Avant tout, il faut faire deux parts dans les hommages que l’antiquité rendait à ses morts.
A certains morts illustres, plus ou moins entrés dans la légende et mis par la poésie ou par l’adulation populaire dans un rang voisin des dieux de l’Olympe, allait un culte national, tout-à-fait païen, auquel la piété chrétienne ne pouvait demander aucune sorte d’inspiration. Aux ancêtres de la famille allait un culte domestique, beaucoup plus discret, sorte de prolongement des relations familiales, fait de pieux souvenirs et de rites souvent respectables.
Si le devoir de la sépulture est partout tenu pour sacré ; si l’on continue de fêter le mort en son anniversaire de naissance (appelé dès lors genesia), si des lois rigoureuses protègent le tombeau contre toute profanation, la vraie religion n’en saurait prendre ombrage ; il suffira de purifier le rituel funéraire de certains éléments superstitieux, pour le lui rendre acceptable. Aussi les premiers chrétiens n’eurent-ils pas à créer de toutes pièces le code de leurs sépultures. Ils marquèrent assez la nouveauté des pensées qui les inspiraient, en substituant au rite vulgaire de la crémation celui de l’inhumation, et en isolant leurs tombes des tombes païennes. Ils s’accoutumèrent d’ailleurs à commémorer, non plus l’anniversaire de la naissance, mais celui de la mort, qui est une naissance au ciel.
Les auteurs de ce changement avaient-ils tous conscience d’obéir à une raison mystique ? On peut en douter. Néanmoins la langue de l’Eglise, dès le milieu du IIe siècle, consacre le mot de naissance pour désigner le triomphe des martyrs. Les Actes de saint Polycarpe de Smyrne célèbrent déjà τὴν τοῦ μαρτυρίου αὐτοῦ ἡμέραν γενέθλιον.
Il y a lieu de croire que les premiers martyrs ne reçurent d’abord d’autre honneur que celui de la sépulture commune. Mais leur mort glorieuse les désignait aux regards de l’Eglise, et tout le monde prenait part au triomphe. Avec leurs proches, toute la fraternité chrétienne avait voulu les accompagner à leur dernière demeure ; après avoir été le but d’un cortège nombreux, le tombeau vénéré devenait, surtout aux jours d’anniversaire, un but de pèlerinage.
On voit déjà les fidèles de Smyrne disputer aux haines juives et païennes les cendres de saint Polycarpe et leur donner une sépulture honorable. Ces démonstrations ne pouvaient échapper aux regards des persécuteurs, qui parfois surent les prévenir et frustrer l’espérance des fidèles. Mais souvent aussi le corps des suppliciés fut rendu à leurs proches, et l’on voyait se dérouler, en pleine persécution, des obsèques triomphales.
Telles furent, sous Valérien, à Carthage, celles de saint Cyprien, décapité à la vue de son peuple ; et bien d’autres, où le deuil fit place à l’enthousiasme. Après la paix donnée à l’Eglise, au IVe siècle, le culte des martyrs s’épanouit magnifiquement. Aux anciennes réunions, plus ou moins clandestines, succédèrent des pompes religieuses où les foules accouraient de loin.
Les grands évêques y prenaient la parole ; nous avons des panégyriques de saint Basile, de saint Jean Chrysostome et d’autres, à la gloire des martyrs d’Orient ; de saint Augustin à la gloire des martyrs d’Afrique. La poésie était de ces fêtes : saint Paulin de Nole nous montre des pèlerins innombrables prosternés devant le tombeau de saint Félix, et sa petite ville épiscopale devenant, pour un jour, l’émule de Rome.
Bientôt il fallut agrandir les sanctuaires : aux cryptes et aux hypogées succédaient les προσευκτήρια à ciel ouvert. Par tout le monde romain, des basiliques sortaient de terre, à côté de l’édicule où l’on avait enfermé le corps d’un martyr.
Le culte local ne devait pas tarder à rayonner au dehors. Toute Eglise marquée par la persécution gardait, comme un titre de noblesse, la liste de ses triomphateurs, avec celle de leurs anniversaires. Une heure viendra où les martyrologes locaux fusionneront, et où l’unité catholique s’affirmera par l’unanimité des hommages rendus à certaines grandes mémoires.
A cet égard, une différence capitale sépare l’Occident de l’Orient. Tandis que l’Occident, pénétré de respect pour l’inviolabilité des tombeaux, veille sur l’intégrité des corps saints, l’Orient s’accoutume beaucoup plus vite à ouvrir les sarcophages et à distribuer des reliques.
A la base de cette diversité d’usage, on trouve une ancienne diversité de législation. La loi romaine protégeait les sépultures : les martyrs devaient bénéficier de cette disposition jusque vers le début du VIIe siècle. L’an 594, l’impératrice Constantine, épouse de Maurice, avait écrit au pape saint Grégoire pour solliciter l’envoi de reliques destinées à la chapelle impériale ; et elle précisait : avant tout, quelque relique insigne de l’apôtre saint Paul : caput… sancti Pauli aut aliud quid de corpore ipsius. Le pape refusa : la coutume ne permettait pas de porter la main sur le corps vénérable ; d’ailleurs certains exemples récents et terribles étaient faits pour décourager les profanateurs.
L’impératrice dut se contenter de quelques parcelles de limaille prélevées sur les chaînes de l’Apôtre. Registrum Epistolarum Gregorii I Papae, IV, xxx, M. G. H., t. I, p. 265-266. En 519, le pape Hormisdas n’avait pas mieux accueilli une requête de Justinien. Hormisdæ Epist., lxvi, ap. Thiel, Epistulae Pontificum Romanorum, p. 813-815.
Dès lors se répandait l’usage de ces reliques représentatives appelées à Rome sanctuaria, brandea, palliola : objets divers, notamment fleurs ou étoffes, déposés sur le tombeau des martyrs pour s’imprégner de la vertu qui s’en exhalait. Avec le temps, Rome devait se relâcher de cette rigueur ; et l’afflux des « saints catacombaires », au moyen-âge, engendra plus d’une confusion regrettable.
Cependant les Grecs n’y regardaient pas de si près. Les législations municipales d’Asie rendirent bientôt possibles les translations, puis les divisions de corps saints. La première en date des translations connues est celle de saint Babylas, évêque d’Antioche déposé dans l’église neuve de Daphné par le césar Gallus (351-354) ; voir saint Grégoire de Nazianze, C. Julianum, I, xxv, P. G., XXXV, 552 ; Sozomène, H. E., V, xix, P. G., LXVII, 1275.
Diverses translations se firent, les années suivantes, au bénéfice de Constantinople. Dans l’église des Apôtres, Constantin avait érigé des cénotaphes ; Constance voulut posséder de vrais tombeaux. Dès 356 on vit arriver les reliques de saint Timothée ; en 357, celles de saint André et de saint Luc ; beaucoup d’autres suivirent. Antioche revendiqua, en divers temps, les corps de ses grands évêques ; s’il faut en croire saint Jérôme, De vir. ill., xvi, on y vénérait, de son temps, le corps de saint Ignace, martyrisé à Rome sous Trajan. Saint Babylas, l’évêque martyr du IIIe siècle, fut plus d’une fois troublé dans son repos : de Daphné, où nous l’avons vu transféré sous Gallus, il fut éloigné par ordre de Julien, en 362, au bénéfice d’Apollon : toute la population chrétienne d’Antioche lui fit cortège. Antioche récupéra ces restes précieux en 381, du temps de l’évêque Mélèce.
Mélèce, mort à Constantinople, fit retour à son Eglise et reposa près de saint Babylas ; il fut rejoint, vers 482, par l’évêque Eustathe, autre confesseur de la foi, mort en exil à Trajanopolis. Delehaye, op. cit., p. 69-70.
Un peu partout, en pays grec et syriaque, les corps sont dans un état d’instabilité qui contraste avec l’immobilité hiératique des tombes latines. La chronique d’Edesse signale, en date du 22 août 394, l’arrivée du sarcophage de saint Thomas apôtre, dans la grande basilique. Quand Nisibe tomba au pouvoir des Perses, les fidèles emportèrent dans leur exode le corps de saint Jacques, défenseur de la cité.
Au commencement de son épiscopat, saint Cyrille d’Alexandrie déposait dans l’église des évangélistes, à Menuthi, près Canope, les restes de saints Cyr et Jean.
Une fois le principe des translations accepté, on devait en venir au partage et à l’émiettement des restes sacrés, objet d’ardentes compétitions. Des sentiments divers entrent ici en jeu : empressement à ressaisir, dans un gage matériel, la personne disparue ; piété envers le martyr ; confiance dans la vertu du thaumaturge. Quand Saturus, en l’an 203, tombant dans l’amphithéâtre de Carthage, trempait un anneau dans son sang et le donnait au soldat Pudens, c’était un souvenir qu’il entendait lui laisser. Mais les fidèles de Carthage, se partageant les linges imprégnés des sueurs ou du sang de leur évêque Cyprien, obéissaient à une pensée religieuse. Les annales du Donatisme nous montrent la trop fameuse Lucilla en possession d’un os de martyr, qu’elle baisait avant la communion.
Les dévotions indiscrètes ne manquaient pas, et de saints personnages se préoccupaient de les prévenir. Nous voyons que les quarante martyrs de Sébaste demandèrent à reposer ensemble et supplièrent les fidèles de ne rien distraire de leurs ossements. Mais l’acharnement des persécuteurs rendit cette précaution inutile. Après que les corps eurent été livrés aux flammes et les cendres jetées dans le fleuve, on se disputa de rares débris, et ainsi nombre d’Eglises se trouvèrent pourvues.
Ailleurs, le partage se fit plus simplement, comme dans le cas de saint Phocas, le martyr de Sinope, dont Constantinople et Rome reçurent leur part. Les envois de reliques donnaient lieu à des manifestations enthousiastes, et les Eglises qui en étaient favorisées aimaient à se dire, avec saint Grégoire de Nazianze, que quelques gouttes de sang d’un martyr renferment la même vertu que son corps entier. C. Julianum, I, lxix, P. G., XXXV, 589. Comparer saint Paulin de Nole, Carm., xxvii, 447, P. L., LXI, 658 :
Magna et in exiguo sanctorum pulvere virtus.
Si l’Occident s’interdit, durant plusieurs siècles, les transferts de corps saints parvenus à leur dernière demeure, une période plus ou moins longue pouvait séparer la mort de la depositio définitive, et parfois des corps revenaient de loin. La législation romaine s’y prêtait, et des autorisations furent obtenues même pour des proscrits : au IIIe siècle, le pape Pontien et le prêtre Hippolyte, morts exilés en Sardaigne, furent inhumés à Rome ; de même, le pape Corneille, mort en exil à Centumcellae.
Au IVe siècle, Milan recevait de Cappadoce les restes mortels de son évêque Denys. Au reste, les Eglises les plus opposées au partage de leurs propres reliques, ne laissaient pas d’accueillir volontiers celles qui leur venaient d’Orient : Brescia, sous l’épiscopat de saint Gaudence, reçut de nombreux dons, qui valurent à sa basilique le nom de concilium sanctorum ; Nole, sous l’épiscopat de saint Paulin, s’enrichit pareillement.
Au IVe siècle, de nombreuses inventions de corps saints donnèrent une impulsion nouvelle à la vénération des reliques. Tant que durèrent les persécutions, le fait éclatant du martyre, proclamé par la voix populaire, suffit à légitimer un culte, et nombre de saints en furent honorés dès la date lointaine de leur depositio. A Rome, la liste dite depositio martyrum, contemporaine du pape Libère (voir le Chronographe de l’année 354), atteste des cultes établis de longue date.
On sait que plusieurs corps, tombés en oubli durant les dernières persécutions, furent recherchés et remis en honneur par les soins du pape Damase. Tel le corps de saint Eutychius, Damasii Epigrammata, éd. Ihm, xxvii :
Ostendit latebra insontis quæ membra teneret :
Quæritur, inventus colitur, fovet, omnia præstat.
Tels encore ceux des saints Protus et Jacinthus, ibid., xlix :
Extremo tumulus latuit sub aggere montis.
Hunc Damasus monstrat, servat quod membra piorum.
Ailleurs, certains cultes surgissent inopinément, à la suite de découvertes où les narrations contemporaines font intervenir des révélations célestes. Un exemple célèbre entre tous est l’invention, faite à Milan par saint Ambroise en 386, des saints Gervais et Protais.
Guidé, comme il dit lui-même, par un pressentiment mystérieux ; au dire des contemporains saint Augustin, le diacre Paulin, saint Gaudence de Brescia, saint Paulin de Nole, par un avertissement positif du ciel, l’évêque de Milan mit au jour, non loin de l’enclos consacré aux saints Nabor et Félix, deux corps sanglants. Il prit sur lui de les transférer dans la basilique ambrosienne. Sur la route, la guérison d’un paralytique authentiqua les restes précieux. Cependant Ambroise n’était qu’à son coup d’essai.
A quelque temps de là, il découvrit pareillement les corps des saints Nazaire et Celse. Quand on le voyait aller faire prière en un lieu inaccoutumé, on disait communément qu’il avait eu révélation d’un corps de martyr. Vie, par S. Paulin, xxxii, xxxiii, P. L., XIV, 38.
Cependant l’Eglise de Milan n’avait pas le monopole des inventions de reliques. A Bologne, en 393, eut lieu celle des saints Vital et Agricola : Ambroise y fut convié.
En 390, invention des martyrs d’Agaune ; sur divers points de la Gaule et de l’Italie, autres inventions signalées par saint Grégoire de Tours : martyrs de Lyon, saint Bénigne de Dijon, saint Eutrope de Saintes, saint Amarand près d’Albi, saint Genesius près de Tigernense Castrum, saint Ferréol au diocèse de Vienne, saint Vital au diocèse de Spolète, saint Victor au diocèse d’Otricoli.
L’Orient surtout abonde en inventions merveilleuses : à Jérusalem, en 415, invention des reliques de saint Etienne ; à Sébaste, invention des reliques de saint Jean-Baptiste ; après la violation du tombeau, en divers lieux, multiples inventions du chef de saint Précurseur ; à Scepsis dans l’Hellespont, vers 425, invention du centurion Corneille ; en Chypre, l’an 458, invention de saint Barnabé.
L’Ancien Testament revendique sa part : les environs d’Eleuthéropolis rendaient successivement les corps des prophètes Abacuc et Michée, le corps du prophète Zacharie ; une grotte de Palestine se glorifie de posséder les restes de Job.
Pareille énumération n’est pas sans inspirer quelque inquiétude : aucune hagiographie ne saurait cautionner en bloc tant d’identifications, où la part de la supercherie et de la crédulité est aussi évidente qu’impossible à préciser. Les répliques d’un même corps en divers lieux ne sont pas seules à nous mettre en garde.
Il suffisait parfois qu’une Eglise eût reçu quelques parcelles d’un corps saint, pour accréditer le bruit qu’elle le possédait tout entier.
Dès l’année 401, un Concile d’Afrique jugeait opportun de légiférer contre des abus trop fréquents ; il prescrivait de faire disparaître toutes les memoriæ martyrum qui ne pouvaient justifier d’une origine régulière, et réprouvait toutes les érections d’autels motivées par de prétendues révélations : quæ per somnia et per inanes quasi revelationes quorumlibet hominum ubique constituantur altaria.
Il est vrai que l’Afrique était la terre classique des aventuriers en habits de moines et du trafic de reliques fausses. Mais les inconvénients auxquels on voulait obvier avaient dû se faire sentir ailleurs encore. A la date du 26 février 386, un acte législatif des empereurs Gratien, Valentinien et Théodose avait prohibé les translations de corps et le commerce des reliques : Code Théodosien, IX, xvii, 7 : Humatum corpus nemo ad alium locum transferat ; nemo martyrem distrahat ; nemo mercetur.
Les garanties minutieuses dont saint Basile, écrivant à saint Ambroise, accompagnait le corps de l’évêque Denys, rendu par la Cappadoce à l’Eglise de Milan, prouvent qu’on avait conscience de ne pouvoir prendre, en pareille matière, trop de précautions. Ep., cxlvii, P. G., XXXII, 712-713. Cf. Delehaye, op. cit., p. 108.
En dépit d’accidents inévitables, le culte des martyrs s’affermissait et débordait le cadre des Eglises particulières. La Depositio Martyrum témoigne que, dès le IVe siècle, Rome avait accueilli sur ses diptyques certains martyrs africains. On y lit, à la date du 7 mars : Perpetuæ et Felicitatis, Africæ ; à la date du 1er septembre : Cypriani Africæ.
Le nom de saint Vincent, le martyr si populaire d’Espagne, avait rayonné loin de son tombeau, et saint Augustin, prêchant au jour de sa fête, pouvait s’écrier :
« Est-il une contrée dans toute l’étendue de l’empire romain ou du nom chrétien, qui n’aime à célébrer l’anniversaire de Vincent ? » Serm., cclxxvi, 4, P. L., XXXVIII, 1257.
L’Eglise a dû se préoccuper de séparer la cause de ses martyrs authentiques de celle des sectaires qui parfois usurpaient ce titre. Voir saint Optat, Schism. Donat., III, viii, P. L., XI, 1017-1019.
Dans les sépultures chrétiennes de l’Afrique latine, l’inscription Deo gratias suffit en général à discerner les tombes catholiques des tombes donatistes, où l’on retrouve le mot de ralliement des Circoncellions : Deo laudes. Voir de Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1870, p. 174 ; P. Monceaux, L’Épigraphie donatiste, Paris, 1909 ; toutefois, cf. Anal. Bolland., t. XXIX (1910), p. 197. Par ailleurs, il semble qu’on ait parfois exagéré la valeur de certains critères.
La fiole de sang a pu servir quelquefois à désigner les tombes de martyrs ; on en trouve la preuve dans une inscription recueillie à Milève et qui remonte à la persécution de Dioclétien :
Tertium idus Iunias depositio cruoris sanctorum martyrum qui sunt passi sub præside Floro in civitate Milevitana in diebus turificationis…
Voir de Rossi, ibid., p. 163. Mais on s’est beaucoup trop pressé de généraliser : ces fioles funéraires ont dû contenir souvent des baumes ou divers parfums.
L’usage s’était répandu de commémorer, avec les martyrs, les anciens évêques : à la plus ancienne Depositio martyrum, celle de l’Eglise romaine, fait pendant une Depositio episcoporum. A l’exception des noms publiquement flétris, toute la liste épiscopale, jusqu’à la fin du VIe siècle au moins, fut annexée au martyrologe. D’autres noms encore s’ajoutèrent à ceux-là : principaux saints du Nouveau Testament ; ascètes et thaumaturges.
La vénération du peuple, en ces âges naïfs, n’attendait pas toujours qu’un saint fût descendu au tombeau pour en faire des reliques, et tel solitaire de Syrie dut s’armer de toute son humilité pour protester contre l’érection de chapelles en son honneur. Théodoret, Religiosa Historia, iii, P. G., LXXXII, 1336.
La croyance au pouvoir miraculeux des martyrs, accréditée par des faits nombreux, était commune dans l’Eglise. On racontait les délivrances de possédés, les guérisons de malades, accomplies sur leurs tombeaux. Saint Augustin prit une très heureuse initiative en provoquant la rédaction de libelli, où était consigné le récit des miracles obtenus : on en donnait lecture au peuple, et pour l’authentiquer on présentait la personne objet du miracle. Voir les faits rapportés De Civ. Dei, XXII, viii, P. L., XLI, 710 sqq. ; particulièrement, n. 5, 13, 769-771 la guérison d’un frère et d’une sœur : Paul et Palladia, par la vertu des reliques de saint Etienne martyr, à Hippone, Pâques 424.
Une tendre vénération pour les martyrs portait beaucoup de fidèles à vouloir dormir près d’eux leur dernier sommeil, et à se préparer d’avance une sépulture dans le voisinage de leurs tombeaux. Delehaye, op. cit., p. 158 sqq. Il en résultait même des compétitions fâcheuses. Le pape Damase a voulu, dans l’épitaphe de son propre tombeau, donner à cet égard une leçon de discrétion : il lui eût été doux de rejoindre la troupe des saints confesseurs ; mais il s’est fait scrupule de troubler leur repos. Carm., xxxiii, P. L., XIII, 408 (Ihm, xii) :
Hic fateor Damasus volui mea condere membra,
Sed cineres timui sanctos vexare piorum.
L’épitaphe du diacre Sabinus, à Saint Laurent hors les murs, exprime une pensée toute surnaturelle : qu’importe, après tout, l’emplacement de la sépulture ? C’est par la direction de l’âme, par la sainteté de la vie, qu’il faut se rapprocher des saints : ainsi l’on sauvera l’âme et le corps même. Delehaye, p. 161 :
Nil iuvat, immo gravat tumulis hærere piorum :
Sanctorum meritis optima vita prope est.
Corpore non opus est, anima tendamus ad illos,
Quæ bene salva potest corporis esse salus.
Même inspiration dans le traité de saint Augustin De cura pro mortuis gerenda, P. L., XL, 591-610. Saint Paulin de Nole lui avait demandé son sentiment sur la sépulture avec les martyrs. L’évêque d’Hippone répond d’abord que cela importe fort peu. Tout au plus trouvera-t-on dans cette perspective un encouragement à mieux vivre. Mais les bienheureux martyrs, qui sont dans la gloire, s’inquiètent peu de leur dépouille terrestre.
On trouvera à l’article Catacombes, col. 472 sqq., quelques données sur les sépultures chrétiennes primitives, particulièrement sur les sépultures de martyrs.
Les instruments de la Passion, sacrés par le contact du corps du Seigneur, furent toujours singulièrement honorés dans l’Eglise. Furent-ils toujours authentiqués avec certitude ? Il ne faut pas hésiter à répondre : non. Mais dès le IVe siècle, saint Cyrille de Jérusalem constate l’universelle diffusion des reliques de la vraie croix. Catech., x, 19, P. G., XXXIII, 685 B. Saint Jean Chrysostome constate que beaucoup d’hommes et de femmes font enchâsser dans l’or des parcelles et les portent au cou, comme un ornement, Hom., Quod Christus sit Deus, 10, P. G., XLVIII, 826 ; Fortunat, Miscellaneorum liber II, P. L., LXXXVIII, 87 sqq. ; saint Grégoire de Tours, De gloria martyrum liber I, v, P. L., LXXI, 709 sqq. — Ci-dessus, art. Lieux Saints.
II. Développement du culte des reliques
II. Développement du culte des reliques. — Dans un sujet immense, tout au plus pouvons-nous poser quelques jalons.
1) Reliques romaines des Catacombes
1) Reliques romaines des Catacombes. — Voir Hor. Marucchi, Éléments d’archéologie chrétienne, trad. fr., t. I, p. 102-104, Paris, 1900 :
On sait avec certitude qu’aux Ve, VIe, VIIe siècles, les reliques étaient restées dans les cimetières souterrains, et que seul le tombeau des SS. Jean et Paul se trouvait dans la ville : « In Urbe Roma beatorum martyrum corpora Ioannis et Pauli tantum quiescunt », disent les Itinéraires ; et S. Léon Ier, ou l’auteur de la liturgie qui lui est attribuée : « Ut non solum passionibus martyrum gloriosis Urbis istius ambitum coronares, sed etiam in ipsis visceribus civitatis sancti Ioannis et Pauli victricia membra reconderes. » P. L., LIV, 418. Nous avons, il est vrai, le souvenir d’une translation faite au Panthéon sous Boniface IV ; en réalité, il ne s’agit pas d’une translation de corps, mais seulement de petits objets, memoriæ, patrocinia Sanctorum, pignora sanctuaria, qui avaient touché les reliques ou les tombeaux des saints.
Ou bien l’auteur a fait une confusion et voulu parler d’une translation postérieure. Les premières translations connues sont celles des SS. Prime et Félicien, du cimetière suburbicaire de Nomentum, vers 648, et celle de Ste Béatrice et S. Faustin, du cimetière ad sextum Philippi, vers 682. Paul Ier, en 757, transporta une grande quantité de reliques, notamment le corps de S. Tarsicius, pour consacrer l’Église qu’il avait bâtie sur l’emplacement de sa maison paternelle, S. Sylvestre in Capite.
On voit encore dans le vestibule de cette église une « Notitia nataliciorum sanctorum Martyrum » ; c’est le catalogue, rédigé à une époque postérieure, des principaux martyrs qu’elle possédait et que l’on y honorait d’un culte spécial.
Le pape le plus illustre du VIIIe siècle, Hadrien Ier, ne voulant pas se résigner à enlever les corps des catacombes, fit un dernier effort pour conserver ces cimetières ; il les restaura et s’appliqua à maintenir l’usage d’y aller célébrer les anniversaires de martyrs. La liste de ses travaux nous a été conservée à la fin de sa vie, dans le Liber Pontificalis.
L’œuvre d’Hadrien fut poursuivie par son successeur Léon III. Mais le peuple romain avait déjà perdu l’habitude de fréquenter les cimetières souterrains : les efforts des papes n’aboutirent pas.
Aussi Pascal Ier, vers 819, se trouva-t-il dans la nécessité de reprendre les translations commencées par Paul Ier ; aucun pape n’en a fait un plus grand nombre. Les chapelles, même les plus importantes, étaient déjà remplies de décombres. La campagne romaine était devenue déserte, insalubre, inhabitable, malgré les tentatives des papes Zacharie, Hadrien et Léon III, pour sauver, par la fondation de « domus cultæ », la culture et les habitations. Cf. P. Fabre, De patrimonio sanctæ Romanæ Ecclesiæ, Paris, 1892 ; et Les colons de l’Église romaine au VIe siècle, dans R.H.L.R., 1896. On ne pouvait laisser dans ces lieux inhabités des reliques qui formeraient le plus bel ornement des églises. Puis un abus tendait à s’introduire, celui de vendre des reliques. L’histoire a conservé les noms de plusieurs de ceux qui se livrèrent à ce trafic. Un des plus célèbres est le diacre Deusdona, qui semble avoir eu sous son administration le cimetière des SS. Pierre et Marcellin, et qui en profita pour vendre en Allemagne les corps des martyrs de ce cimetière. C’est surtout au-delà des Alpes qu’il exerçait ce commerce : dans tous les pays francs, on manifestait un grand désir de posséder des reliques de saints romains, surtout de S. Sébastien, de S. Alexandre, de Ste Agnès, de Ste Cécile, de S. Corneille, de S. Pierre et de S. Paul, etc. Cf. Monumenta Germaniæ Historica, Scriptorum, XV ; Guibert, Le commerce des reliques, dans Mélanges G. B. de Rossi, 1892.
Pascal décida de transporter dans la ville les corps des papes déposés au Cimetière de S. Calixte ; il ne retrouva pas d’abord le corps de Ste Cécile, que l’on croyait enlevé par les Lombards, mais ensuite la sainte lui fit elle-même connaître, dans une vision, le lieu précis de sa sépulture. Paschalis I, Ep., 1, P. L., CII, 1085-1088.
… Dans la seconde moitié du IXe siècle, les catacombes romaines étaient dépouillées de toutes leurs richesses.
2) Manifestations diverses ; expansion du culte
2) Manifestations diverses ; expansion du culte. — Le culte des reliques avait, dès l’origine, revêtu un caractère triomphal (au IIe siècle, Caïus cité par Eusèbe, H. E., II, xxv, 7, P. G., XX, 209, sur les « trophées » des apôtres Pierre et Paul au Vatican : Ἐγὼ δὲ τὰ τρόπαια τῶν ἀποστόλων ἔχω δεῖξαι…). Le discours (?) de Constantin, Ad sanctorum coetum, peut donner une idée des pompes qui se déroulaient, xii, P. G., XX, 1372 B : « On chante des hymnes, des psaumes, des bénédictions, à l’honneur de Celui qui voit tout. On célèbre en mémoire de ces hommes le sacrifice eucharistique, pur de sang, pur de toute violence ; on n’y recherche pas l’odeur de l’encens ni le bûcher, mais une lumière pure, suffisante à éclairer ceux qui prient. Souvent on y ajoute un repas frugal, pour le soulagement des nécessiteux et l’assistance des exilés… » La célébration de l’Eucharistie était, dès lors, un élément essentiel de ces fêtes et leur donnait leur vrai caractère.
Il en fut ainsi à plus forte raison, quand sur les tombes de martyrs l’Église put élever, à ciel ouvert, de vastes basiliques. Fidèle à la même pensée, elle devait plus tard sceller l’alliance du sacrifice eucharistique avec la commémoration des martyrs, en statuant que nulle consécration d’autel ou d’église n’aurait lieu, sinon en présence de reliques. Voir déjà saint Ambroise, Ep., xxii, P. L., XVI, 1019.
Nous signalerons en passant quelques épisodes. Saint Martin de Tours, le thaumaturge très populaire, ouvre en quelque sorte une ère nouvelle dans l’histoire du culte des reliques. Du moins est-il un des premiers parmi ces grands évêques qui, sans avoir conquis la palme du martyre, incarnèrent pour des siècles la vertu miraculeuse de l’Évangile et attirèrent les générations chrétiennes à leur tombeau, comme à une source jaillissante de bienfaits divins.
Nous sommes très copieusement documentés sur lui par des témoins dont quelques-uns l’ont connu, tels saint Sulpice Sévère, P. L., XX ; C.S.E.L., I ; et saint Paulin de Nole, P. L., LXI, C.S.E.L., XXIX-XXX ; d’autres sont les témoins indiscutables de son influence posthume, tels saint Paulin de Périgueux, P. L., LXI ; C.S.E.L., XVI ; saint Sidoine Apollinaire, P. L., LVIII ; M.G.H., Auct. Antiq., VIII ; saint Fortunat, P. L., LXXXVIII ; M.G.H., Auct. Antiq., IV ; surtout saint Grégoire de Tours, P. L., LXXI ; M.G.H., Script. rer. merov., I.
De son vivant, Martin paraît avoir possédé largement le don des miracles ; le récit de Sulpice Sévère n’excepte même pas la résurrection des morts ; et bien que, d’après son propre témoignage, ce don ait diminué après son élévation à l’épiscopat, la vénération confiante des peuples lui demeura acquise. Il avait, pour la mémoire des anciens martyrs, une dévotion très réelle, mais très éclairée : Sulpice Sévère raconte (Vit. Mart., xi) l’histoire d’un sanctuaire où l’on invoquait un pseudo-martyr.
Martin s’enquit de l’origine du culte et acquit la certitude que le prétendu martyr était un brigand mis à mort pour ses crimes : il fit démolir l’autel et mit fin à la superstition populaire. Quand il mourut, en 397, à Candes, au confluent de la Vienne et de la Loire, une contestation s’éleva entre les moines Poitevins, auxquels il avait appartenu par sa vie monastique, et les moines Tourangeaux, qui le revendiquaient de par sa vie épiscopale.
Profitant du sommeil des Poitevins, les Tourangeaux déposèrent le corps dans une barque et, remontant le cours de la Loire, parvinrent à Tours, lieu de la sépulture. La depositio eut lieu le 11 novembre. Après soixante-quatre ans, l’un de ses successeurs sur le siège de Tours, l’évêque Perpetuus, s’occupa de substituer à l’humble sépulture une basilique, remarquable par son architecture, mais plus encore par la foi des pèlerins qui affluaient et obtenaient des grâces extraordinaires.
Grégoire de Tours, Hist. Franc., I, xliii, P. L., LXXI, 185-186 et De Sancti Martini episcopi miraculis libri IV.
Le tombeau n’était que le centre du culte de saint Martin ; nous constatons par ailleurs ce culte en divers lieux : à Ligugé, près de Poitiers, lieu où il avait fondé son premier monastère, Grégoire de T., Mirac., IV, xx ; à Candes, où il était mort, ib., I, xxii ; II, xix, xlv ; xlviii ; III, xxii ; IV, x ; par toute la Gaule et hors de Gaule, surtout dans les lieux qui avaient reçu quelqu’une de ses reliques : à Cambrai, I, x ; en Galice, I, xiii ; en Italie, I, xiii-xvi ; en Espagne, III, viii ; à Reims, III, xvii ; dans le Maine, III, xxxv ; dans le Soissonnais, III, xlvii ; en Saintonge, III, li ; IV, viii ; à Bordeaux, IV, ii.
Les pratiques de dévotion étaient fort variées : quelques-unes matérielles, comme des onctions d’huile, I, ii ; III, xxiv ; IV, xxxvi ; l’absorption d’un breuvage où l’on avait mêlé de la poussière du tombeau, II, liii ; III, lix-lx ; IV, ix, xxxii, xxxvii, xlvii. Quant aux grâces de guérison ou autres, il y en a de toute sorte. Et l’on nous avertit que le catalogue dressé n’a aucune prétention à être complet : beaucoup de ceux qui voyaient leur prière exaucée ne songeaient qu’à s’en retourner pleins de joie, et nullement à publier la faveur reçue, III, xlv.
Au reste, le grand nombre de grâces temporelles énumérées ne doit pas donner le change sur l’activité du thaumaturge : cette activité s’exerçait beaucoup plus dans le domaine spirituel, et, à travers les corps, atteignait les âmes. Grégoire de Tours le dit expressément, Mirac., l. IV, prolog. : Cum sæpe videamus virtutum insignia prodire de tumulis beatorum, non immerito commonemur debitam eis honoris reverentiam impendere a quibus non desistimus infirmitatum remedia flagitare.
Quorum precibus et ipsam peccaminum remissionem non dubitamus adipisci ; et non modo hanc mereri, verum ab infernalibus suppliciis eorum interventu salvari.
L’atmosphère des sanctuaires miraculeux était une atmosphère de foi, de pénitence et de prière, non une atmosphère de superstition. Et sans doute Sulpice Sévère et Grégoire de Tours font preuve d’une crédulité souvent excessive ; mais ils n’ont pu inventer tous les faits matériels qu’ils rapportent et beaucoup moins les faits spirituels. Le saint Martin dont ils nous ont conservé l’image est bien un ami de Dieu et un thaumaturge.
On regrette de voir cette image si peu comprise dans l’étude, d’ailleurs laborieuse et érudite, de E. C. Babut, Saint Martin de Tours, Paris, 1911. Voir la juste mise au point du R. P. Delehaye, Analecta Bollandiana, t. XXXVIII, p. 5-136 (1920). — Sur les Recueils antiques des Miracles des Saints, publication du P. Delehaye dans Analecta Bollandiana, t. XLIII, 1926, invite à manier avec prudence une littérature aussi spéciale.
C’est une émouvante histoire que celle des Romains de Norique, fuyant, l’an 488, devant l’invasion alamane, et emportant dans leur exode, comme leur plus précieux trésor, le corps de saint Séverin, leur apôtre et leur père. Citons André Baudrillart, Saint Séverin (collection : les Saints), 1908, p. 191 :
Quand le jour du départ fut proche, toute la communauté se réunit un soir autour du sépulcre. L’abbé Lucillus… entonne un psaume. Puis, lorsque le chant fut terminé, il donna l’ordre d’ouvrir le tombeau. Dès qu’il le fut, une odeur si suave se répandit que le cœur des assistants fut pénétré de joie, et plusieurs, incapables de maîtriser leur émotion, se prosternèrent le front contre terre.
Puis l’on découvrit le corps, et, à la grande surprise des assistants (car on ne l’avait pas embaumé), il se trouva conservé comme au jour de la déposition. La barbe, les cheveux étaient intacts.
Pieusement, on changea les linges qui l’entouraient, puis on referma le cercueil. On le plaça dans une sorte de chapelle portative ou d’oratoire, depuis longtemps préparé à cet effet, et le tout fut disposé sur un chariot traîné par plusieurs chevaux.
Alors on vit un des spectacles les plus extraordinaires que l’histoire ait enregistrés, et que volontiers on attribuerait à la légende si nous ne possédions le souvenir écrit des témoins oculaires ; tout un peuple « migrant derrière les os de celui qui avait été non pas son roi, non pas même son chef temporel, mais uniquement son père spirituel et son bienfaiteur… »
Le cortège s’engagea dans les Alpes, descendit sur le sol d’Italie et fit halte d’abord à Monte Feltre. Une pieuse dame napolitaine offrit aux restes de Saint Séverin un asile dans son domaine de Lucullanum. Il y demeura quatre siècles, prodiguant les miracles, en attendant d’être, devant la menace sarrasine, transféré à Naples.
Aussi bien que la Gaule et l’Italie, l’Asie mineure avait ses évêques vénérés.
Saint Nicolas, évêque de Myre en Lycie, personnage obscur au IVe siècle, devint, au cours des siècles suivants, l’un des patrons et des thaumaturges les plus populaires de l’Orient et de l’Occident. De Constantinople, où elle était établie dès le VIe siècle, sa renommée s’étendit par terre et par mer, dans les Balkans et en Asie mineure, en Sicile, en Égypte, en Palestine.
En même temps que la France et l’Allemagne, évangélisées par Rome, la Russie et les pays slaves, évangélisés par Byzance, lui dédiaient des sanctuaires. Aucun ne pouvait rivaliser avec la basilique de Myre, qui possédait le corps du saint évêque. Une liqueur miraculeuse (manne) découlait du tombeau, et les récits de miracles opérés par saint Nicolas se répandirent dans le monde entier.
Mais dès le VIIe siècle, et de plus en plus jusqu’au XIe, l’invasion sarrasine avait fait le vide sur la côte de Lycie et en rendait l’accès difficile aux pèlerins. D’autre part, l’Italie convoitait le trésor presque abandonné. En avril 1087, trois vaisseaux italiens, revenant de négocier en Syrie, jetaient l’ancre inopinément devant Myre, débarquaient des pèlerins d’abord, et puis des hommes d’armes.
On allégua aux gardiens du sanctuaire une vision du Pape : saint Nicolas lui était apparu et avait exprimé sa volonté de reposer désormais sur la côte italienne. Le caveau du saint est défoncé, malgré les hauts cris des moines, le corps chargé sur les épaules de robustes matelots et transporté sur un navire, qui le débarquait (9 mai) à Bari, ville toute cosmopolite, latine par les souvenirs, normande par la conquête, byzantine de culture.
La vertu miraculeuse du saint corps n’était pas épuisée : dès la première nuit, on compta quarante-sept guérisons ; beaucoup d’autres suivirent.
— Nous ne discutons pas le droit que les gens de Bari purent invoquer pour posséder saint Nicolas, ni celui que les gens de Myre leur opposèrent, nous constatons l’intensité du sentiment religieux qui éclate dans cette histoire. Voir Abbé Marin, Saint Nicolas évêque de Myre, Paris, 1917 (Collection Les Saints) ; B. Leib, Rome, Kiev et Byzance, p. 51-74, Paris, 1924.
La dévotion du Moyen Âge se révèle en divers lieux et sous des formes multiples. Les Croisades ont importé en Occident une foule de prétendues reliques : beaucoup d’entre elles n’offrent aucune garantie, si respectable qu’ait pu être la foi naïve qui d’abord les accrédita.
L’histoire primitive des reliques de saint Thomas d’Aquin vient d’être esquissée par le R. P. Mandonnet, O. P. Nous ne saurions invoquer meilleur garant. La canonisation de saint Thomas, p. 12-25, Paris, 1923.
Le Docteur angélique était mort le 7 mars 1274 chez les Cisterciens de Fossanova. Dès le 2 mai, l’Université de Paris écrivait au chapitre général des Dominicains, réuni à Lyon, pour obtenir le corps du Maître qui l’avait tant illustrée. Mais l’abbaye cistercienne, à qui la Providence en avait confié le dépôt, ne montrait nul empressement à se dessaisir.
Quant aux Frères Prêcheurs, en possession d’un droit certain, par deux fois l’on put croire qu’ils allaient le revendiquer, quand furent élevés successivement au souverain Pontificat deux fils de saint Dominique, Pierre de Tarentaise en 1276, sous le nom d’Innocent V, et Nicolas Boccassini en 1303, sous le nom de Benoît XI.
Cependant Pierre de Monte San Giovanni, cistercien, devenu en 1281 abbé de Fossanova, montrait pour le culte de saint Thomas un zèle empressé. Le corps avait été inhumé devant l’autel de l’église. En 1281, lors d’un transfert qui l’amena dans un lieu plus honorable, et de nouveau en 1288, pour satisfaire la dévotion de Théodora, comtesse de Sanseverino et sœur de Thomas, la sépulture fut ouverte et les restes précieux trouvés sans corruption.
La main droite, détachée pour être remise à la comtesse, fut déposée dans la chapelle de son château, d’où elle aboutit plus tard au couvent des Dominicains de Salerne. On détacha aussi le chef, et on eut l’audace, un peu étrange à nos yeux, de faire bouillir le corps afin de décharner le squelette et de pouvoir manier les ossements. Il paraît que ce traitement n’était pas alors sans exemple et fut appliqué aux restes du roi saint Louis.
En 1368, les restes de saint Thomas d’Aquin devaient prendre le chemin de Toulouse.
Saint François Xavier, mort dans l’île de Sancian, le 2 novembre 1552, fut inhumé à Goa en mars 1554. Durant la navigation de Chine à l’Inde et une escale d’un mois à Malacca, Dieu glorifia ses restes par une conservation merveilleuse et une série de prodiges. On les retrouva encore intacts le 3 novembre 1614, quand, par ordre du P. Claude Aquaviva, Général de la Compagnie de Jésus, le bras droit de l’apôtre, instrument de tant d’œuvres divines, fut détaché pour être porté à Rome.
Lors du troisième centenaire de la canonisation (mars 1912), cette relique insigne quitta le sanctuaire romain du Gesù pour bénir l’Espagne et la France. Des témoignages respectables permettent d’avancer qu’à plusieurs étapes de cette marche triomphale, la vertu du thaumaturge s’affirma comme au XVIe siècle.
Voir A. Brou, Saint François Xavier, t. II, p. 368 ; 383-386 ; 400-413 ; Paris, 1912 ; Pierre Lhande, Le retour du Thaumaturge, Études, 5 nov. 1922, p. 167-269.
Les pérégrinations du corps de sainte Térèse sont célèbres. Morte le 2 octobre 1582 à Albe de Tormès, elle y fut inhumée. Deux ans après, ses restes furent trouvés sans corruption, malgré l’effondrement du cercueil et d’autres accidents. Les Carmélites de saint Joseph d’Avila croyaient avoir certains droits sur le corps de leur mère : il leur fut accordé à la fin de 1585, et leur resta un peu moins d’un an. En août 1586, par l’autorité de Sixte V, il rentrait à Albe, pour n’en plus sortir.
Ces deux translations, et les diverses reconnaissances qui eurent lieu ultérieurement, s’accompagnèrent de gracieux miracles : multiples apparitions, exhalaison de parfums célestes. Elles furent aussi l’occasion de prélèvements réitérés, qui pourvurent abondamment de reliques les monastères d’Espagne, de Portugal, de Rome, de France, des Pays-Bas, d’autres sanctuaires. Le miracle de conservation semble n’avoir pas pris fin.
— Voir Œuvres complètes de Sainte Thérèse de Jésus, Traduction nouvelle par les Carmélites de Paris, t. II, p. 353-378 ; 398-400. Paris, 1907.
Le cœur de Sainte Thérèse, conservé dans un reliquaire spécial au monastère d’Albe, porte de part en part une blessure où l’on a cru reconnaître la trace laissée par le dard du séraphin (Vie, chap. xxix ; même édition, t. I, p. 378-379). Sur certaines apparences miraculeuses observées dans cette relique, voir ibid., t. II, p. 368-369, Les merveilles anciennes et nouvelles du cœur de Sainte Thérèse de Jésus ; ouvrage traduit de l’italien, Paris-Venise, 1882.
Il n’y a pas lieu de s’arrêter à l’œuvre répugnante de M. E. Cazal sur Sainte Thérèse. Ce défi au sens chrétien a été relevé par les Études Carmélitaines, 1922.
3) Problèmes divers
3) Problèmes divers. — Certaines reliques ont paru présenter des particularités extraordinaires, plus ou moins dûment constatées. Nous avons consacré un article distinct à la célèbre relique de Saint Janvier. Parfois on écarte en bloc ce genre de miracles. Mieux vaudrait discuter les témoignages.
On a vu ci-dessus l’Église du IVe siècle s’opposer au culte de certaines reliques supposées, ainsi qu’au commerce des reliques. Beaucoup d’autres interventions, au cours des siècles, montrent que l’Église ne se désintéressa pas de la direction prise par la dévotion populaire, capable de s’égarer sur de fausses pistes. — Sur certaines initiatives privées, voir Mabillon, De probatione Reliquiarum per ignem, Vetera Analecta, p. 568. Paris, 1723.
L’incrédulité s’est égayée parfois de découvertes archéologiques, par où fut démontré le caractère très profane de reliques prétendues. Le fait ne doit pas surprendre : les conservateurs de reliques sont hommes, tout comme en général les conservateurs d’archives ou de musées ; il leur arrive d’accueillir, de très bonne foi, des pièces fausses. Fussent-ils certains de l’inauthenticité, ils ne peuvent prendre sur eux de les supprimer, ce droit n’appartenant qu’à l’Église.
Les règles tracées par Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione et beatorum canonizatione, montrent les principes dont s’inspire, en cette matière, l’autorité ecclésiastique. En même temps qu’à l’authenticité matérielle des objets proposés à la vénération, elle a égard à l’édification des fidèles. L’édification des fidèles a souvent peu à gagner aux entreprises des « dénicheurs de saints » ou des dénonciateurs de reliques.
Les considérations de prudence interviennent ici pour modérer l’empressement de la critique négative ; d’autant que ni le mérite de la prière ni la vertu d’en haut n’est liée à l’authenticité matérielle de la relique. Voir l’Encyclique Pascendi de Pie X, 7 sept. 1907 déjà citée ci-dessus, t. III, col. 22.
Une épitaphe insignifiante : Pax tecum, Filumena, a pu suffire pour engendrer l’ingénieuse légende de sainte Philomène. Voir Analecta Bollandiana, t. XVII, p. 469. Une découverte de M. H. Marucchi, Osservazioni archeologiche sulla iscrizione di S. Filomena, Roma, 1904, oblige d’y renoncer, et de conclure que la célèbre épitaphe n’était pas celle de la personne dont elle fermait la tombe lors de la translation. Analecta Bollandiana, t. XXIV, p. 119-120. H. Delehaye, Légendes hagiographiques, p. 97.
— Au sujet des reliques des catacombes romaines, décret de Sa Sainteté Léon XIII, du 21 décembre 1878.
Pour apprécier les difficultés inhérentes à ces questions, on peut lire avec fruit Hipp. Delehaye, Le témoignage des Martyrologes, dans Analecta Bollandiana, t. XXVI, p. 79-99 (1907). Beaucoup de problèmes archéologiques restent obscurs et même insolubles. Quant à l’attitude de l’Église, elle est toute de prudence et de réserve.
L’Église s’enquiert diligemment des faits qui intéressent le culte des saints, quand ces faits sont réellement à sa portée. Par ailleurs, elle ne se croit pas mission pour trancher tous les litiges d’ordre historique.
En présence de traditions locales dont le fondement premier se dérobe à toute vérification, mais qui demeurent génératrices de prière et de vie chrétienne, elle a coutume de garder une attitude expectante, laissant les archéologues discuter et les fidèles suivre les chemins battus, dès lors que ces chemins aboutissent à Dieu. Si un conflit éclate entre deux traditions locales — le cas n’est point très rare, — elle n’assume point ordinairement la tâche de les départager.
A cet égard, le cas des « Saints de Provence » est typique. Nous le poserons, d’après Mgr L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, t. II, c. x, et d’après M. l’abbé Vacandard, qui l’a considéré mûrement et vient de le résumer en cinquante pages de la Revue des Questions Historiques, avril 1924, p. 257-305. On comprend bien que nous ne cherchons pas un récit piquant mais une utile leçon de choses. Au VIe siècle, Éphèse montrait le tombeau de Marie-Madeleine, l’hôtesse de Notre Seigneur. Fondée ou non, la tradition était communément reçue, même en Occident, où saint Grégoire de Tours en rend témoignage, De gloria martyrum, xxx, P. L., LXXI, 731 A : In ea urbe Maria Magdalene quiescit. Nous la retrouvons en Orient au VIIe siècle, sous la plume de Modeste, évêque de Jérusalem ; voir Photius, Bibl., Cod. cclxxv, P. G., CIV, 294. L’île de Chypre, de son côté, montrait à Citium (Larnaca) le tombeau de Lazare, frère de Marie Madeleine, ressuscité par Notre-Seigneur. D’après une tradition encore attestée au XIIe siècle par Honorius d’Autun, P. L., CLXXII, 917, Lazare fut trente ans évêque en Chypre.
En 899, le corps de Marie Madeleine et celui de Lazare furent tirés l’un d’Éphèse, l’autre de Chypre, par les soins de l’empereur Léon VI, et réunis à Constantinople dans l’église neuve construite au lieu dit Topoi, d’après les récits concordants des chroniqueurs byzantins : Léon le Grammairien, Chronographia, P. G., CVIII, 1108 A ; continuateur de Théophane, V, xviii, P. G., CIX, 381 B ; Siméon Magister, Annales, P. G., CIX, 765 ; Georges Hamartolos, ibid., 921 B, etc.
La fête de Marie Madeleine figure dans les calendriers grecs à la date du 22 juillet, depuis le Xe siècle ; il y a lieu de croire que cette date est celle de l’ancienne fête éphésienne.
D’autre part, au milieu du XIe siècle, à Vézelay en Bourgogne, un monastère, fondé au IXe siècle par Gérard de Roussillon sous le vocable du Sauveur et de Notre Dame, croit posséder le corps de Marie Madeleine, et en appelle à une vision de l’abbé Geoffroy (installé en 1037), à qui la sainte aurait révélé le lieu de sa sépulture. Une lettre de Léon IX, de l’an 1050, montre que le monastère a changé de nom et s’est mis sous le vocable de sainte Marie Madeleine.
Mais ses prétentions demeurent invérifiables. Pour les justifier, on commence à affirmer un transfert du corps de Marie Madeleine, apporté des rives de Provence. A cette date, la Provence ne montre encore aucune connaissance d’un séjour de Marie Madeleine sur ses rives.
Cependant une charte de l’année 1040 mentionne une relique de saint Lazare, conservée à l’abbaye marseillaise de Saint Victor ; d’autres chartes, pendant les deux siècles suivants, mentionnent les églises de Saint-Maximin et de Sainte Marie de la Baume, sans aucune connexion avec les saints de Béthanie.
Au XIIIe siècle seulement, on voit poindre l’idée d’un séjour de Marie Madeleine et de Marthe en Provence, et d’un épiscopat de Lazare à Marseille ; l’idée que le corps de Marie Madeleine avait pu toucher les rives de Provence sans s’y fixer, parut intolérable. Cependant Vézelay crut se donner gain de cause en faisant authentiquer un corps saint, par l’évêque d’Auxerre.
Des fouilles furent accomplies ; une translation solennelle eut lieu, l’an 1265, en présence du roi saint Louis et du cardinal Simon, légat pontifical, futur pape Martin IV ; on produisit même une charte du « très glorieux Charles » (?) attestant que le corps extrait du tombeau était celui de la bienheureuse Marie Madeleine. A leur tour, quatorze ans plus tard, les Provençaux interrogèrent le sol.
En 1279, à la grotte de la Sainte-Baume près Saint-Maximin, désignée dès lors comme le séjour de Madeleine et de Marthe, en présence de Charles d’Anjou, prince de Salerne, quatre sarcophages furent exhumés ; de l’un on prétendit extraire un document décisif, daté de l’an 710. Aux yeux de juges compétents, ce document fourmille d’anachronismes naïfs et ne soutient pas l’examen ; la supercherie saute aux yeux.
— Il ne rentre pas dans notre cadre de démêler cet imbroglio ; de dire, par exemple, quel rôle purent jouer, dans le développement des croyances provençales, une relique, vraie ou fausse, de saint Lazare, et le souvenir très historique d’un autre Lazare, évêque de Marseille au commencement du Ve siècle et bien connu par sa présence au concile de Diospolis en 415. Ce qu’il fallait dégager, pour mettre l’Église hors de cause, c’est le caractère privé de telles compétitions.
Que le corps de Marie Madeleine, demeuré en Orient d’après une tradition respectable, ait pu, après un silence de mille ans, émerger tout à coup en Bourgogne, et deux cents ans plus tard être également revendiqué en Provence, il peut y avoir là de quoi réjouir certains ironistes. L’Église n’a pas cru qu’il y eût lieu de se constituer en tribunal historique, pour donner raison aux uns et tort aux autres. Ces diverses traditions locales sont pieuses ; elle ne leur conteste pas le droit de vivre.
L’apologiste n’a qu’à prendre acte de sa prudence et de son désintéressement.
Dans une série d’articles consacrés à la Justification archéologique des reliques de sainte Cécile conservées autrefois et maintenant à la cathédrale d’Albi (Revue de l’Art chrétien, 1894-1895), Mgr Barbier de Montault célébrait avec quelque enthousiasme les conquêtes de la « lipsanographie ». « Arrivée à l’état de science précise, après une pratique et une expérience de plusieurs siècles, elle a ses principes fixes, ses règles certaines, sa méthode rigoureuse. Grâce à elle, l’étude de la dépouille sacrée de ceux que l’Église honore d’un culte public devient aussi prompte que facile ; car l’arbitraire n’y entre pour rien, et pour s’orienter, il suffit de jeter les yeux sur ce qui a été fait et décidé antérieurement. » Tout le monde ne partage pas cet optimisme ; cf. Analecta Bollandiana, t. XV, p. 335 (1896) ; et l’Église ne prétend pas l’imposer.
III. Développement de la doctrine
III. Développement de la doctrine. — Le culte des reliques n’était pas entièrement dépourvu d’attaches dans l’Ancien Testament. Rappelons le caractère religieux des sépultures bibliques : Sara, l’épouse d’Abraham, Gen., xxiii, 19 ; Abraham, ib., xxv, 9-10 ; Rachel, ib., xxxv, 19-20, cf. I Reg., x, 2 ; Isaac, Gen., xlix, 31 ; Jacob, l, 12-13 ; Joseph, L, 24-25 ; Ex., xiii, 19 ; Jos., xxiv, 32 ; David, III Reg., ii, 10, cf. I, 21 ; Neh., xiii, 16 ; Jer., xi, 29 ; xiii, 36.
Les Livres des Rois et les Paralipomènes font souvent allusion au sépulcre des rois ; trois rois en furent exclus à cause de leur impiété : Joram, II Par., xxi, 20 ; Joas, xxiv, 25 ; Achaz, xxviii, 27. Rappelons encore le respect qui s’attachait au contenu de l’arche d’alliance, III Reg., viii, 9 ; cf. Heb., ix, 4 ; la vertu miraculeuse du manteau d’Élie, IV Reg., ii, 8, et des ossements d’Élisée, ib., xiii, 21, cf. Eccli., xlviii, 14 : Et mortuum prophetavit corpus eius.
La vénération des reliques devait prendre sous la Loi nouvelle un caractère plus défini et une plus grande extension. Le Seigneur avait loué cette femme qui versait sur sa tête un parfum pour l’ensevelir par avance. Mat., xxvi, 12.
Saint Jean Chrysostome montre dans les reliques des martyrs des sources vives de grâces, — grâces de lumière et de force, — ouvertes par Dieu dans l’humanité. Éloge de S. Eustathe d’Antioche, 2, P. G., L, 600. Homélie sur les martyrs, 2, ib., 648-649 ; Éloge de S. Julien martyr, 3-4, ib., 670-672. Il montre les tombeaux des martyrs surpassant en magnificence les palais des princes, et les princes eux-mêmes venant prosterner leur pourpre sur les tombeaux des martyrs. In II Cor., Hom., xxvi, 5, P. G., LXI, 582.
Saint Augustin, ardent promoteur du culte rendu aux martyrs, en avait excellemment défini l’esprit, De Civ. Dei, VIII, xxvii, 1, P. L., XLI, 255 :
Cependant nous n’affectons point à ces martyrs de temples, de sacerdoces, de rites et de sacrifices : car ce n’est pas eux-mêmes, mais leur Dieu, qui est notre Dieu. Nous honorons leurs tombeaux, comme les tombeaux des saints de Dieu, qui ont combattu jusqu’à la mort de leurs corps pour la vérité, pour l’illustration de la religion vraie, pour la confusion des religions fausses : sentiments qui auparavant se dissimulaient, n’osant s’affirmer.
Mais quel fidèle a jamais entendu le prêtre debout à l’autel, même à un autel construit sur le corps d’un martyr pour l’honneur et le culte de Dieu, dire dans sa prière : Je t’offre le sacrifice, Pierre, Paul, ou Cyprien ? Sur ces tombeaux, on sacrifie à Dieu, qui les a faits hommes et martyrs ; qui les a associés à ses anges saints dans l’honneur céleste ; par ces oblations solennelles, nous rendons grâces au vrai Dieu de leurs victoires ; en l’appelant à notre aide, nous nous excitons à conquérir les mêmes couronnes et les mêmes palmes par le rappel de leur souvenir.
Donc les services religieux célébrés dans les lieux consacrés aux martyrs sont des hommages rendus à leurs tombeaux, non des rites ou des sacrifices offerts aux morts comme à des dieux. Et ceux qui portent là leurs repas — ce que ne font pas les meilleurs chrétiens, ce qui ne se voit pas dans la plupart des pays — enfin tous ceux qui le font et qui, après avoir déposé les mets, prient et les remportent pour s’en nourrir ou les distribuer aux indigents, veulent que leur nourriture soit sanctifiée par les mérites des martyrs au nom du Dieu des martyrs. Mais ce ne sont pas des sacrifices aux martyrs, comme le savent bien tous ceux qui connaissent l’unique sacrifice offert aussi au même lieu, le sacrifice des chrétiens.
Au IXe siècle, Agobard de Lyon, dans un écrit De imaginibus sanctorum, tissu presque tout entier de citations empruntées à saint Augustin et autres, s’élevait contre l’« adoration » des images et des reliques avec tant de force, qu’on a pu voir en lui presque un iconoclaste. Il ne voulait que réagir contre des formes de langage importées d’Orient et auxquelles répugnait l’esprit positif des Latins : P. L., CIV, 199-228.
Le IVe Concile de Latran (1215) prohibait le commerce des reliques, l’ostension des reliques hors de leur reliquaire ; enfin l’exposition de reliques récemment découvertes, tant qu’elles n’avaient pas été authentiquées au nom du Pontife Romain. C. 62, D. B., 440 (365).
Saint Thomas d’Aquin donnait la formule précise et achevée du culte qui convient aux reliques, IIIa, q. 25, a. 6 : Manifestum est quod sanctos Dei in veneratione habere debemus, tanquam membra Christi, Dei filios et amicos, et nostros intercessores.
Et ideo eorum reliquias qualescumque honore congruo in eorum memoriam venerari debemus ; et praecipue eorum corpora, quæ fuerunt templa et organa Spiritus sancti in eis habitantis et operantis et sunt corpori Christi configuranda per gloriosam resurrectionem. Unde et ipse Deus huiusmodi reliquias convenienter honorat, in earum præsentia miracula faciendo.
Le concile de Trente affirmait solennellement la même doctrine et renouvelait les anathèmes de l’Église contre les contempteurs des reliques. Sess. xxv, D. B., 985 (861) ; 998 (866).
Par ailleurs, l’Église avait soin de maintenir la distance entre le culte divin essentiel, fondé sur les enseignements de la foi, et les manifestations de la piété envers les saints, appuyées sur des témoignages qui ne sont pas toujours à l’abri de l’erreur. Voir Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione et beatorum canonizatione, — cf. Bainvel, De magisterio vivo et traditione, n. 107, Paris, 1905.
IV. Les ennemis des reliques
IV. Les ennemis des reliques. — Ce sont d’abord tous les ennemis du nom chrétien. Et puis certains hérétiques.
Dès les premières années du Ve siècle, nous rencontrons un contempteur des reliques : c’est Vigilantius, originaire du pays de Comminges en Aquitaine, vers la fin de sa vie prêtre de Barcelone, au témoignage de Gennade, De scriptor. eccl., 35, P. L., LVIII, 1078. Il avait voyagé en Orient, et recouru à l’hospitalité de saint Jérôme, à Bethléem.
Mais il ne se souvint de ce bienfait que pour déchirer la réputation de ses hôtes, après son retour en Occident, et nous avons une lettre où saint Jérôme lui demande compte de ses calomnies, Ep., lxi, P. L., XXII, 602-606 (écrite en 396).
Dix ans plus tard, Jérôme fut avisé par les prêtres gaulois Riparius et Desiderius du trouble causé dans leurs chrétientés par les propos de Vigilantius : héritier de l’esprit de Jovinien, il attaquait la virginité chrétienne ; le célibat des clercs ; mais, de plus, la profession monastique, divers points de liturgie, le culte rendu aux martyrs. En une nuit, le solitaire de Bethléem dicta, pour le confier à un voyageur d’Occident, le violent libelle qui nous est parvenu, Contra Vigilantium, P. L., XXIII, 339-352.
Jamais on n’avait vu Jérôme plus furieux, ni moins délicat dans le choix des armes. Il ressasse un froid jeu de mots sur le nom de l’insulteur : — Vigilantius, Dormitantius ; — il lui jette à la face toutes sortes d’allusions fâcheuses. Cabaretier à Calagurris, Vigilantius mêlait de l’eau à son vin ; il s’est souvenu de son ancien métier pour mêler au pur breuvage de la foi catholique le venin de son hérésie.
Nous apprenons qu’à Bethléem, certaine nuit de tremblement de terre, Vigilantius affolé s’est montré, parmi les moines, dans le costume d’Adam. Saint Jérôme est-il donc à court de bonnes raisons ? Nullement. Son opuscule renferme par ailleurs la charpente d’une solide argumentation en faveur des reliques ; nous la résumerons.
L’adversaire se scandalise de voir adorer les martyrs. Qu’il se rassure : les chrétiens n’adorent que Dieu. Ils n’ont pas oublié les exemples de saint Paul et de saint Barnabé, repoussant les honneurs divins qu’on voulait leur décerner en Lycaonie ; de saint Pierre, renvoyant à Dieu l’hommage du centurion Corneille. Mais ils honorent les membres sanctifiés par le service de Dieu, et en cela ne se croient point sacrilèges.
Quand l’empereur Constance faisait transporter à Constantinople les restes de saint André, de saint Luc et de saint Timothée ; quand, tout récemment, l’empereur Arcadius faisait transporter de Judée en Thrace les ossements du prophète Samuel, ces princes obéissaient à une pensée religieuse. C’est encore à une pensée religieuse qu’obéissent les fidèles, en invoquant les martyrs.
Si l’on admet que la prière d’un Moïse, d’un Étienne, d’un Paul, eût quelque valeur durant sa vie, pourquoi n’en aurait-elle plus, maintenant qu’il est dans la gloire ? L’évêque de Rome offre le saint sacrifice sur les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. Les évêques du monde entier célèbrent dans les basiliques des martyrs. L’hérésie de Vigilantius, renouvelée de l’arien Eunomius, a été d’avance réfutée par Tertullien dans un livre éloquent, justement intitulé : Remède à la piqûre du Scorpion.
Vigilantius allègue les désordres qui se produisent parfois durant les nuits de veille, passées sur les tombeaux des martyrs. Ces désordres peuvent être réels ; ils ne suffisent pas à condamner le principe même de l’institution. Les miracles accomplis sur les tombeaux ont à ses yeux le tort de servir aux incrédules, et non aux croyants. Mais il n’importe pas tant de savoir en considération de qui se font les miracles, que de savoir par quelle vertu. La vertu du Tout-Puissant éclate et s’impose aux esprits rebelles.
Dès avant Vigilantius, l’Empereur Julien, écho des railleries païennes, avait flétri le culte des saints comme une folie abjecte. Saint Cyrille d’Alexandrie venge le caractère profondément raisonnable de ce culte, tout relatif au Dieu qui fortifie les saints et les martyrs. Contra Julianum, VI, P. G., LXXVI, 812 A : οὐκ ἀνθρώποις μάρτυρας, ἀλλὰ Θεῷ τιμῶμεν…
Il venge aussi la noblesse du sentiment qui honore la mémoire des héros chrétiens. Julien ignorait-il comment la Grèce honora ses héros ? ib., X, 1018.
La réprobation des reliques était dans la logique de l’erreur iconoclaste ; aussi la voit-on enveloppée dans un même anathème par le IIe concile œcuménique (Nicée, 787). D. B., 304 (245).
Pour Luther, les reliques ne sont que « chose morte, incapable de sanctifier personne » (Grand Catéchisme). À l’encontre de la Réforme, le Concile de Trente dut affirmer que les corps des martyrs et des autres saints, qui furent membres vivants du Christ et temple du Saint-Esprit, et seront glorifiés lors de la résurrection, ont droit à la vénération des fidèles ; que par eux, Dieu accorde aux hommes beaucoup de biens, et que les ennemis de leur culte encourent la condamnation de l’Église, D. B., 985 (861).
On trouvera les principales critiques des Réformateurs contre le culte des Reliques, réunies dans le petit livre suivant :
Traitté des Reliques : ou, Advertissement très-utile du grand profit qui reviendrait à la Chrestienté, s’il se faisait inventaire de tous les Corps saincts et Reliques, qui sont tant en Italie, qu’en France, Allemagne, Espagne et autres Royaumes et pais. Par I. Calvin (p. 1-70). — Autre Traitté des Reliques contre le Décret du Concile de Trente, traduit du Latin de M. Chemnicius (p. 75-138). — Inventaire des Reliques de Rome : mis d’Italien en français (p. 138-160). — Response aux allégations de Robert Bellarmin Jésuite pour les Reliques (p. 160-208). — À Genève, par Pierre de la Rouiere, mdxcix. In-12, feuilles liminaires et 208 pages.
Les auteurs de ces divers écrits supposent que l’Église catholique encourage l’« adoration » des reliques, et prennent plaisir à relever les naïvetés et les ignorances de la dévotion populaire. Calvin est le plus lisible. Nous citerons quelques lignes de la conclusion, p. 73-75 :
Il me souvient de ce que j’ai veu faire aux marmosets de nostre paroisse, estant enfant. Quand la feste de S. Estienne venoit, on paroit aussi bien de chapeaux et affiquets les images des tyrans qui le lapidoyent (car ainsi les appelle-t-on en commun langage) comme la sienne. Les poures femmes, voyant les tyrans ainsi en ordre, les prenoyent pour compagnons du Sainct, et chacun avoit sa chandelle. Qui plus est, cela se faisoit bien au diable, comme à S. Michel.
Ainsi en est-il des reliques : tout y est si brouillé et confus qu’on ne sçauroit adorer les os d’un Martyr, qu’on ne soit en danger d’adorer les os de quelque brigand ou larron, ou bien d’un asne, ou d’un chien, ou d’un cheval. On ne sçauroit adorer un anneau de Nostre Dame ou un sien peigne, sa ceinture, qu’on ne soit en danger d’adorer les bagues de quelque paillarde. Pourtant, se garde du danger qui voudra : car nul doresenavant ne pourra prétendre excuse d’ignorance.
Calvin aurait pu se rassurer : les naïves erreurs qu’il dénonce n’empêchaient pas la foi des simples d’aller, par delà toutes les représentations matérielles, droit à son but, et de plaire à Dieu. Ce qui, par contre, ne pouvait plaire à Dieu, c’étaient les excès de toute sorte commis par les Calvinistes, durant les guerres de religion, contre les personnes des catholiques, contre les églises, contre les images des saints et les reliques.
Quelque chose de ce puritanisme a passé dans la secte janséniste. Chez les docteurs de Pistoie, une affectation de spiritualisme est flétrie par Pie VI, Bulle Auctorem fidei, 28 août 1794, n. 70, D. B., 1570 (1432) : « doctrine téméraire, pernicieuse, contraire à la pieuse coutume de l’Église, injurieuse à l’ordre de la Providence qui se plaît à attacher diverses grâces aux divers monuments du culte rendu aux saints » — Deus nec in omnibus memoriis Sanctorum ista fieri voluit, qui dividit propria unicuique prout vult (Saint Augustin, Ep., lxxviii, 3, P. L., XXXIII, 269).
Le jansénisme ne fut jamais hostile en principe à tout culte des reliques : — sur le fameux miracle de la « Sainte Épine », voir les documents cités dans ce Dictionnaire, art. Jansénisme, col. 1181 ; ajouter Aug. Gazier, Histoire générale janséniste depuis ses origines jusqu’à nos jours, t. I, p. 107 sqq., Paris, 1922. Mais en même temps qu’il organisait, dans un but de propagande, d’étranges exhibitions au cimetière Saint-Médard (voir art. Convulsionnaires), il jetait le discrédit sur d’authentiques manifestations de la piété chrétienne traditionnelle, donnant la main au faux spiritualisme qui dénonce la liturgie catholique comme empreinte d’idolâtrie.
V. Législation canonique moderne
V. Législation canonique moderne. — La législation canonique prescrit de rendre aux reliques et images des saints une vénération et un culte qui se rapportent à la personne du saint (Cod. Iur. can., 1255, 2). Seuls peuvent être honorés d’un culte public les serviteurs de Dieu déclarés saints ou bienheureux par l’Église ; le culte des saints est autorisé sans distinction de lieux, ni de pratiques conformes à la tradition de l’Église ; le culte des bienheureux dans les limites marquées (1277-1278).
Les reliques ou images précieuses proposées dans une église à la vénération des fidèles et entourées d’un grand concours de peuple ne peuvent, sans l’autorisation du Saint-Siège, être aliénées ou transférées, à titre perpétuel, dans une autre église (1281).
Les reliques insignes de saints ou de bienheureux — par où l’on entend le corps, la tête, un bras ou un avant-bras, le cœur, la langue, la main, la jambe, ou une partie notable du corps saint consacrée par le martyre, — ne peuvent être conservées dans les édifices ou oratoires privés, sans permission expresse de l’Ordinaire (1282, 1) ; les reliques non insignes peuvent, avec le respect convenable, être conservées même dans les domiciles privés, ou portées par les fidèles (1282, 2).
Pour être honorées d’un culte public dans les églises, même exemptes, les reliques doivent être munies d’un instrument authentique délivré par un Cardinal ou par l’Ordinaire du lieu, ou par un personnage ecclésiastique autorisé par induit apostolique ; le vicaire général ne peut délivrer cet instrument sans délégation spéciale (1283). L’Ordinaire du lieu doit prudemment soustraire à la vénération des fidèles une relique dont l’inauthenticité lui serait connue de science certaine (1284).
Les reliques dont l’authentique a péri dans les commotions civiles ou par tout autre accident ne doivent pas être proposées à la vénération publique sans jugement préalable de l’Ordinaire. Le vicaire général n’est pas qualifié pour ce jugement, sans délégation spéciale (1285, 1). Toutefois les reliques depuis longtemps vénérées bénéficient d’une situation acquise, jusqu’à preuve d’inauthenticité (1285, 2).
Les Ordinaires ne laisseront pas agiter en chaire, dans les livres, périodiques, ou autres publications pieuses, les questions relatives à l’authenticité des reliques, sur de simples conjectures, en vertu d’arguments seulement probables ou d’opinions préconçues, et surtout d’un ton de raillerie ou de mépris (1286). Les reliques ne doivent être proposées à la vénération que dans des boîtes ou reliquaires clos et scellés (1287, 1).
Les reliques de la vraie croix ne doivent pas être proposées à la vénération dans un même reliquaire avec les reliques des saints, mais avoir leur reliquaire à part (1287, 2). Les reliques des bienheureux ne doivent pas, à moins d’induit particulier, être portées en processions ni exposées dans les églises, sinon là où leur office et leur messe est célébrée, par concession du Saint-Siège (1287, 3).
Les reliques de la vraie croix, que l’évêque pourrait porter dans sa croix pectorale, doivent, à sa mort, faire retour au trésor de l’église cathédrale, pour être transmises à son successeur ; si l’évêque était à la tête de plusieurs diocèses, elles font retour à l’église cathédrale du diocèse sur le territoire duquel il est décédé, ou qu’il a quitté en dernier lieu, s’il meurt hors de son territoire (1288).
La vente des reliques est interdite ; les Ordinaires, doyens, curés et autres ayant charge d’âmes, doivent veiller avec soin à ce que les reliques, particulièrement celles de la vraie croix, ne soient pas, particulièrement en cas d’héritage ou de liquidation, mises en vente et exposées à tomber en des mains non catholiques (1289, 1).
Les recteurs d’églises, ou autres ayant charge de reliques, doivent veiller avec soin à ce qu’elles ne subissent aucune profanation et ne soient pas exposées à se perdre ni conservées peu décemment (1289, 2). Fabriquer de fausses reliques ou sciemment les vendre, les distribuer, les exposer à la vénération des fidèles, c’est encourir ipso facto l’excommunication réservée à l’Ordinaire (2326).
Voir le commentaire de F. Claeys Bouuaert et J. Simenon, Manuale Iuris Canonici, p. 507-514. Gandæ et Leodii, 1923.
VI. Conclusion
VI. Conclusion. — Il serait puéril de contester que la dévotion des fidèles a pu accidentellement s’égarer sur de fausses pistes ou être exploitée par des charlatans sans scrupule. Mais ni les erreurs de fait ni les escroqueries ne doivent masquer les vérités essentielles. Comme toute institution dans la société humaine, le culte des reliques demande à être jugé sur le principe d’où il procède et sur les lois qui le régissent, non sur les déviations accidentelles imputables à l’ignorance ou à la perversité. Ici, le principe échappe à toute discussion : il n’est autre que la fidélité légitime du genre humain au souvenir de ses représentants éminents. Tant qu’il y aura des hommes sur terre, il y aura des tombeaux, et les morts illustres seront honorés.
Le culte voué par le christianisme à ses héros possède ce trait en propre, qu’il s’inspire de la croyance à la résurrection corporelle et n’est pas tourné simplement vers le passé, mais encore vers les perspectives de l’éternité bienheureuse. Un tel surcroît, loin de l’amoindrir, l’éclaire par un rayon d’en haut et le grandit moralement. Reprocher au christianisme ce que les groupements les plus laïques observent à leur manière et selon leurs convictions propres, serait le mettre hors du droit commun.
Quant à la législation de l’Église, dans ce domaine, elle s’inspire, depuis l’origine, de principes immuables, et s’est précisée au cours des siècles. Aujourd’hui plus que jamais avertie et circonspecte, elle ne prétend pas déraciner tous les abus, mais elle s’applique à les réprimer, à les prévenir ; l’équité veut qu’ils ne lui soient pas imputés.
A. d’Alès.