Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Pierre à Rome (Saint)

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Sommaire

  1. Introduction
  2. I. Le cycle de Simon le magicien
  3. II. La tradition historique de l’Église romaine
  4. Bibliographie
  5. Signature

Introduction

PIERRE À ROME (SAINT). — Le fait de la venue à Rome de saint Pierre, de son épiscopat, de son martyre, est manifestement de très grande conséquence pour la doctrine catholique : tout l’édifice ecclésiastique s’y appuie. Si le prince des Apôtres est venu à Rome, s’il y a fixé le siège de sa primauté, on comprend aisément que les successeurs de Pierre dans l’épiscopat romain soient par le fait même, et de droit divin, héritiers de la primauté de Pierre.

Au contraire, ce fondement venant à faire défaut, toute la constitution de l’Église serait ébranlée. Il y a donc un intérêt vital à vérifier la solidité de ce fait historique.

Les premières négations paraissent s’être produites au XIVe siècle ; elles vinrent des Vaudois et de Marsile de Padoue qui, dans son Defensor pacis (vers 1326), contesta la venue de saint Pierre à Rome, à plus forte raison son épiscopat. En 1520, Ulric Velenus publia un écrit intitulé : Tractatus quod Petrus Apostolus nunquam Romæ fuerit. Bien que rejetée par Luther et peu goûtée de Calvin, la thèse fut souvent reprise, depuis la Réforme, par la passion et l’esprit de système.

Qu’il suffise de citer Frédéric Spanheim († 1701, à Leyde), De ficta profectione Petri Apostoli in Urbem Romam. On allègue : le silence du Nouveau Testament sur ce voyage ; certaines données positives fournies par les Actes des Apôtres et par saint Paul : le témoignage exprès de I Pet., V, 13, qui montre saint Pierre présent à Babylone à la date où, d’après la tradition, il aurait dû cueillir à Rome la palme du martyre ; l’ambition du clergé romain, intéressé à répandre cette légende pour accréditer ses prétentions.

De nos jours, la critique — du moins la critique sérieuse — ne conteste guère, sinon l’épiscopat de saint Pierre, du moins sa venue à Rome. Il y a des évidences qui, à la longue, s’imposent. On peut désormais se dispenser de discuter à fond certaines constructions fantastiques du siècle dernier. Et il n’y a pas lieu de s’arrêter davantage à certaines trames d’origine plus moderne, par trop semblables à celles des araignées. Néanmoins il reste opportun de revenir sur cette question d’origine.

Supposant acquises les conclusions de l’article Église et de l’article Papauté, qui ont montré le dessein de l’Église contenu dans la pensée du Christ, et ce dessein réalisé à travers les âges par la vie de l’Église catholique romaine, nous nous renfermerons dans ce problème historique : le fait initial de l’épiscopat romain de Pierre et de son martyre se présente-t-il avec des titres qui l’élèvent au-dessus de toute contestation raisonnable ? Les documents peuvent se répartir en deux groupes, d’importance fort inégale : I. Le cycle de Simon le magicien. — II. La tradition historique de l’Église romaine.

I. Le cycle de Simon le magicien

I. Le cycle de Simon le magicien. — La légende a vite fleuri autour du personnage de saint Pierre, et s’est épanouie dans les romans clémentins. Le rôle joué par Simon le magicien en face de Pierre, dans les Actes des Apôtres (VIII, 9-24) se prêtait particulièrement aux développements légendaires. Toute une littérature est sortie de cet épisode.

L’antiquité chrétienne a vu communément dans Simon le père de toutes les hérésies. Mais la carrière du magicien n’est pas facile à fixer. Au milieu du IIe siècle, saint Justin, lui aussi originaire de Samarie, signale à Rome une secte adoratrice de Simon : le centre de ce culte aurait été dans l’île du Tibre, entre les deux ponts ; on voyait là une statue avec l’inscription en caractères latins : simoni deo sancto. I Apol., XXVI ; cf. LVI ; II Apol., XIV ; Dial. c. Tryph., CXX.

Mais le naïf Justin n’a-t-il pas été victime d’une confusion ? Il est permis de le croire, depuis que, au XVIe siècle, on a exhumé, précisément au même lieu, une statue antique dont la base porte : semoni sanco deo fidio sacrum. On connaît encore par d’autres souvenirs épigraphiques le dieu sabin Semo Sancus ; voir C. I. L., t. VI, 567, 568 (inscriptions trouvées postérieurement, au Quirinal, où Sancus était honoré).

Il y a donc grande apparence que Justin s’est trompé en croyant reconnaître dans l’île du Tibre le culte du Samaritain. Saint Irénée a pu se tromper à sa suite, Hær., I, XXIII, 1, P. G., VII, 671 A ; de même Tertullien, Apologeticum, XIII. Quoi qu’il en soit, pour trouver le personnage de Simon mis en relations avec saint Pierre à Rome, il faut descendre jusqu’aux Philosophumena d’Hippolyte, VI, XX, éd. Cruice, p. 267, P. G., XVI, 3226.

Au cours du IIIe siècle apparaissent les Reconnaissances (Ἀναγνωρισμοί) et les Homélies clémentines, d’origine syriaque. Le Pseudo-Clément met en scène l’apôtre saint Pierre et Simon le Magicien, et raconte les pérégrinations de l’apôtre, poursuivant en Syrie et ruinant la propagande de l’hérétique. À travers les épisodes bizarres de ce roman judéo-chrétien, perce l’intention de combattre la primauté romaine, au profit du siège de Jérusalem.

Nous possédons les Reconnaissances dans la traduction latine de Rufin, les Homélies dans le grec original. P. G., I et II. L’auteur se montre averti du voyage de Simon à Rome, et mentionne la statue qui lui sera érigée, Recogn., II, IX, P. G., I, 1253 A ; III, LXIII, 1309 D.

Plus récente encore est la diffusion de la légende romaine, qui montre l’apôtre et le magicien aux prises devant Néron, et faisant assaut de prodiges. Simon propose de s’élever dans les airs, et sa promesse est suivie d’effet. Mais sur la prière de l’apôtre, il tombe et se brise les membres. Cette légende appartient au cycle des Actes apocryphes des Apôtres, qui pullulaient au IIIe siècle. On en retrouve la trace, au IVe, chez divers auteurs ecclésiastiques, notamment chez Arnobe, Adv. Gentes, II, XII, P. L., V, 828 B ; chez saint Cyrille de Jérusalem, Catech., VI, 14-15, P. G., XXXIII, 561, 564 ; chez saint Ambroise, Hexæm., IV, VIII, 33, P. L., XIV, 205. — Eusèbe, H. E., II, XIII-XIV, connaît le témoignage de Justin et la rencontre du magicien avec l’apôtre à Rome, mais non tous les détails que nous venons d’indiquer. — Les Actes de Pierre viennent d’être édités, avec un soin admirable, par le regretté abbé Léon Vouaux, Paris, 1922.

Nous renverrons à son Introduction pour l’histoire du texte grec original et de ses diverses adaptations latines. Après un instant de vogue au IVe siècle, les Actes apocryphes allaient décliner rapidement. Déjà saint Augustin s’en défie ; le pape saint Innocent Ier les proscrivait dès l’année 405, avec mention distincte des Actes de Pierre, Ep. ad Exuperium, P. L., XX, 502. Saint Léon le Grand renouvelle cette condamnation en termes plus exprès, Ep., XV, 15, Ad Turribium, P. L., LIV, 688. Le décret de Gélase y revient, P. L., LIX, 162 : Actus nomine Petri apostoli apocryphi.

Cette floraison légendaire a reçu au siècle dernier une interprétation qui en renouvelle l’aspect et lui confère une signification imprévue pour l’intelligence des origines chrétiennes. D’après les critiques de Tubingue, le roman pseudo-clémentin serait un monument de la lutte entre l’influence de l’apôtre Pierre et celle de l’apôtre Paul ; une machine de guerre construite par les pétriniens pour combattre les pauliniens. Sous les traits de Simon le magicien, en réalité l’apôtre Paul serait visé.

Le roman ébionite, dont la scène est sur la côte de Syrie, aurait eu pour objet précis de discréditer la propagande pauliniste. Après quoi un autre rédacteur, pour refaire l’unité chrétienne, aurait imaginé de réconcilier les deux Apôtres dans une commune évangélisation de Rome et dans le martyre. Tel est le système ébauché par F. C. Baur, perfectionné par R. A. Lipsius, notamment dans Quellen der römischen Petrussage, Kiel, 1872 ; Die apocryphen Apostelgeschichten und Apostellegenden, t. II, Braunschweig, 1887.

Divers auteurs ont essayé de discerner dans ce fonds légendaire des éléments historiques : on voudra bien nous en dispenser, l’historicité de la venue de saint Pierre à Rome n’étant pas solidaire des récits relatifs à Simon. Par ailleurs, les constructions de Tubingue sont aujourd’hui bien démodées ; on en a dit un mot ci-dessus à l’article Paul et Paulinisme, et nous ne croyons pas devoir nous attarder à discuter en détail des positions que personne ne défend plus.

À cet égard, notre tâche est plus facile que n’était celle poursuivie dans la première édition de ce Dictionnaire, à laquelle on peut encore se référer avec fruit. Deux observations générales suffiront. Les matériaux des constructions de Tubingue sont, dans l’ensemble, éloignés des origines, anonymes et manifestement romanesques. Quant à la mise en œuvre, on la trouvera hautement fantaisiste. Ce n’est pas par cette voie qu’on peut ressaisir les origines du christianisme romain. Mieux vaut se tourner vers les documents vraiment historiques et recueillir leur simple déposition.

Sur les relations possibles du souvenir de Simon avec le culte de Semo Sancus, voir Visconti, Studi e Documenti di Storia e Diritto, ann. II, fasc. 3 et 4, p. 105 ; de Rossi, Bullettino di Archeologia cristiana, 1882, p. 107-108 ; J. A. Hild, art. Semo Sancus, dans Dict. Ant. G. R., de Daremberg et Saglio, col. 1184 B ; enfin deux articles décisifs du R. P. F. Savio, S. J., dans Civiltà Cattolica, 1910, vol. LXI, p. 532-548 ; 673-688. L’erreur de Justin est certaine. Sur les diverses formes de la légende de Simon, M. Lecler, De Romano sancti Petri episcopatu, p. 174-216, Lovanii, 1888 ; L. Vouaux, Actes de Pierre ; cet auteur n’est pas porté à rajeunir le texte par lui édité ; volontiers il le ferait remonter aux toutes premières années du IIIe siècle.

II. La tradition historique de l’Église romaine

II. La tradition historique de l’Église romaine. — Il est naturel d’interroger d’abord le calendrier de l’Église romaine. Le Chronographe de l’an 354, fondé vraisemblablement sur les recherches faites entre 167 et 168 par le Palestinien Hégésippe, porte, sous le titre « Sépulture des martyrs », Depositio martyrum, la double mention suivante :

VIII Kal. mart. Natale Petri de cathedra.
III Kal. iul. Petri in Catacumbas et Pauli Ostense, Tusco et Basso cons.

Donc, dès une date ancienne, l’Église romaine avait pris l’habitude de commémorer à la date du 22 février l’épiscopat symbolisé par la chaire de l’apôtre ; à la date du 29 juin, le martyre de saint Pierre avec celui de saint Paul. Le deuxième texte est évidemment altéré : le consulat de Tuscus et de Bassus répond à l’année 258, temps de la persécution de Valérien. Cette date est postérieure d’environ deux siècles à la mort des deux apôtres.

Mais ne rappellerait-elle pas la translation de leurs restes, abrités aux Catacombes durant la persécution ? Ils y seraient restés jusqu’à leur transfert définitif dans les basiliques constantiniennes, après la paix donnée à l’Église. Divers indices appuient cette conjecture ; nous y reviendrons ci-dessous. D’ailleurs on verra qu’une tradition plus ancienne mettait le tombeau primitif de saint Pierre en relations avec le Vatican, celui de saint Paul avec la route d’Ostie.

À travers des abréviations probables, on entrevoit une rédaction plus complète, que d’autres textes permettent de restituer partiellement. Le même calendrier porte, en tête de la liste des évêques de Rome : Petrus… passus… cum Paulo die III Kal. iulias… imperante Nerone. Ces mots associent encore les deux apôtres dans le martyre, à la date du 29 juin, et rattachent ce martyre au principat de Néron. Omettons le contexte, qui renferme plus d’une énigme ; du moins les mots que nous avons relevés consacrent-ils une tradition spécialement ferme ; nous allons voir cette tradition confirmée par la convergence de nombreux indices. — [On trouvera les textes que nous avons cités dans Monumenta Germaniæ historica, IX, Chronica minora, éd. Th. Mommsen, p. 71, 73.]

La tradition historique de l’Église romaine, touchant l’épiscopat et le martyre de saint Pierre à Rome, est en réalité la tradition de toute l’Église, garantie par une masse imposante de témoignages. Les documents cités dans l’article Papauté, col. 1375-1384, établissent qu’au milieu du IIIe siècle pour Cyprien de Carthage et pour Firmilien de Césarée en Cappadoce, pour Denys d’Alexandrie et pour Fabius d’Antioche, en un mot pour toute l’Église, l’évêque de Rome était en possession du siège de Pierre, et comme tel investi d’une autorité unique. Cette conviction n’était pas nouvelle.

Un demi-siècle plus tôt, à Carthage, Tertullien rendait hommage à l’Église de Rome, glorieuse Église apostolique, qui a bu la doctrine de Pierre et de Paul avec leur sang, De præscr. hæretic., XXXVI ; cf. Scorp., X ; De Pudicit., I, XXI. Ci-dessus, col. 1375. Pour Alexandrie, nous citerons encore Origène et, avant lui, Clément.

Origène écrit, dans son Exposition sur la Genèse, P. G., XII, 92 A (cité par Eusèbe, H. E., III, I) : « Pierre paraît avoir prêché dans le Pont, la Galatie, la Bithynie, la Cappadoce, l’Asie, aux Juifs de la dispersion. Finalement, venu à Rome, il y fut crucifié la tête en bas, ayant demandé de souffrir ainsi. Que dire de Paul ? De Jérusalem à l’Illyricum, il acheva la prédication de l’Évangile du Christ, puis fut martyrisé à Rome sous Néron. » — Comparer In Ioan., XX, XII, P. G., XIV, 600 B.

Clément, dans ses Hypotyposes, cité par Eusèbe, H. E., VI, XIV : « L’évangile selon Marc fut composé comme il suit. Pierre prêchait publiquement à Rome la parole (de Dieu) et annonçait l’Évangile sous l’action de l’Esprit. Ses auditeurs, qui étaient nombreux, prièrent Marc, qui l’avait accompagné depuis longtemps et avait retenu ses paroles, de mettre ses enseignements par écrit ; il le fit, et communiqua l’évangile à ceux qui le lui demandaient. Pierre, l’ayant appris, ne fit rien soit pour l’arrêter soit pour l’encourager. »

Touchant le martyre de saint Pierre et de saint Paul à Rome sous Néron, Eusèbe a recueilli des témoignages du deuxième siècle : celui du prêtre romain Caïus et celui de Denys, évêque de Corinthe. H. E., II, XXV, P. G., XX, 208 C-209 B :

« Cet empereur, désigné le premier par la tradition comme insigne ennemi de Dieu, mit à mort les apôtres. C’est durant son règne que, à Rome même, Paul fut décapité et Pierre mis en croix, selon le témoignage de l’histoire, garanti par la tradition des cimetières locaux touchant Pierre et Paul. En outre, un homme d’Église nommé Caïus, contemporain de Zéphyrin évêque de Rome, dans un écrit où il discute avec Proclus chef de la secte phrygienne, s’exprime ainsi touchant les tombeaux des deux apôtres : Je puis montrer les trophées des Apôtres. Si vous voulez aller au Vatican ou sur la voie d’Ostie, vous trouverez les trophées de ceux qui fondèrent cette Église.

« Quant au fait qu’ils subirent le martyre en même temps, Denys évêque de Corinthe, dans un écrit adressé aux Romains, l’établit en ces termes : Vous-mêmes avez associé dans cet avis la plantation faite par Pierre et Paul des Églises de Rome et de Corinthe. Car tous deux, venus dans notre Corinthe, prirent part à notre plantation ; tous deux, partis pour l’Italie, y enseignèrent ensemble et subirent le martyre en même temps. »

La tradition relative à l’apostolat romain de Pierre et de Paul se réclame aussi de saint Irénée, qui l’avait recueillie à Rome avant la fin du IIe siècle, et l’a consignée dans une page célèbre de ses livres contre les Hérésies. Il montre d’abord l’évangéliste saint Matthieu rédigeant son évangile à l’usage des Hébreux, dans le temps même où Pierre et Paul évangélisaient Rome et y fondaient l’Église, Hær., III, 1, 1, P. G., VII, 845 A : τῶν Πέτρου καὶ τοῦ Παύλου ἐν Ῥώμῃ εὐαγγελιζομένων καὶ θεμελιούντων τὴν Ἐκκλησίαν ; puis, après le départ de ces apôtres, saint Marc écrivant à son tour un évangile. La même donnée reparaît un peu plus bas, avec allusion à l’autorité éminente de l’Église de Rome, III, III, 2-3, P. G., VII, 848-849. Voir ci-dessus, t. I, col. 1263 et t. III, 1375. Eusèbe a reproduit ce témoignage, H. E., V, VI, P. G., XX, 845 A.

Notons en passant que, d’après le même saint Irénée, Hær., I, XXVIII, 1, P. G., VII, 687 B, Hygin est le neuvième évêque de Rome ; c’est bien le rang qu’il occupe, ibid., III, III, 3, à condition que le premier rang appartienne à saint Pierre.

La prédication de saint Pierre à Rome est encore attestée, au IIe siècle, par l’apocryphe Pauli prædicatio (voir Pseudo-Cyprien, De Rebaptismate, XVII, éd. Hartel, p. 90, l. 37) et par Papias, ap. Eusèbe, H. E., II, XV ; III, XXXIX.

Au témoignage de saint Irénée, qui avait recueilli la tradition romaine à Rome, on a opposé quelquefois le silence de saint Justin et celui d’Hermas. Nous emprunterons la réponse à un judicieux article de M. Paul Monceaux, sur L’Apostolat de saint Pierre à Rome, Revue d’Histoire et de Littérature religieuses, 1910, p. 220. L’argument n’est pas sérieux. En tout temps, les choses dont on parle le moins dans les livres sont celles que tout le monde sait ; et c’est pour cela qu’il est si difficile de restituer la physionomie vraie des sociétés disparues. D’ailleurs, on oublie que l’ouvrage de Justin est une Apologie, adressée aux empereurs. Pourquoi l’apologiste aurait-il parlé des deux apôtres ? Eût-il même été habile de rappeler aux empereurs que les fondateurs de l’Église locale étaient des condamnés, des gens mis à mort par un de leurs prédécesseurs ? Notons en outre que, si Justin ne parle pas de Pierre, il ne parle pas non plus de Paul. On ne nie pas pour cela que ce dernier soit venu à Rome. Donc le silence de Justin sur Pierre ne prouve rien. La réponse vaut également pour Hermas.

Hermas, qui ne nomme ni saint Pierre ni saint Paul ni saint Jean ni aucun apôtre, nomme une seule fois Rome, à la première ligne de son livre, dans son autobiographie. Les origines de l’Église romaine sont complètement en dehors de son horizon, encore qu’il ait écrit à Rome, qu’il paraisse avoir connu le pape Clément (88-97 ?) et, d’après une autre tradition, soit le propre frère du pape Pie (140-155). Mais voici un document romain du IIe siècle, le fragment de Muratori.

À propos des Actes des Apôtres, il mentionne la passion de Pierre et le départ de Paul pour l’Espagne, en notant le silence de Luc sur ces deux faits dont il n’est pas témoin oculaire :

Acta autem omnium apostolorum
sub uno libro scripta sunt, Lucas optimo Theophilo comprehendit, quæ sub præsentia eius singula
gerebantur sicuti et semota passione Petri
evidenter declarat, et profectione Pauli ab urbe ad Spaniam proficiscentis.

On notera ici la trace du dessein que saint Paul avait formé de se rendre en Espagne et qu’il énonce à deux reprises, Rom., XV, 24-28. Nous la retrouverons, semble-t-il, chez Clément de Rome, séparé de saint Paul par une seule génération.

Vers 110, saint Ignace d’Antioche s’adresse aux fidèles de Rome, Rom., IV : « J’écris à toutes les Églises ; à tous je mande que je meurs volontiers pour Dieu, si vous ne m’en empêchez. Je vous en conjure, n’usez pas envers moi d’une bienveillance intempestive. Laissez-moi être la proie des bêtes, par lesquelles je puis parvenir à Dieu. Je suis le froment de Dieu, je suis moulu par la dent des bêtes, pour devenir le pur pain du Christ. Caressez plutôt les bêtes, afin qu’elles me soient un tombeau et ne laissent rien de mon corps, en sorte qu’après ma mort je ne sois à charge à personne. Alors je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand mon corps même sera invisible au monde. Priez le Christ pour moi, afin que par ces instruments je devienne un sacrifice à Dieu. Je ne vous donne point d’ordres, comme Pierre et Paul : ils étaient apôtres, je suis un condamné ; ils étaient libres, je suis encore esclave. Mais si je souffre, je deviendrai affranchi de Jésus-Christ et ressusciterai en lui, libre. Présentement, j’apprends dans les fers à ne rien désirer. Depuis la Syrie jusqu’à Rome, je lutte contre les bêtes, sur terre et sur mer, nuit et jour lié à dix léopards, je veux dire à ce groupe de soldats, qui répondent au bien par un redoublement de cruauté. »

Les paroles du martyr syrien témoignent qu’il reconnaît Pierre et Paul pour les propres apôtres de l’Église romaine ; aussi se défend-il de commander à leur place : Οὐχ ὡς Πέτρος καὶ Παῦλος διατάσσομαι ὑμῖν. Réserve d’autant plus significative qu’elle est le fait du patriarche de cette Église d’Antioche, que la tradition mettait en relations particulières avec les deux apôtres et désignait comme le premier siège de Pierre en personne. Ignace tient à s’effacer expressément devant le souvenir romain des princes des apôtres.

Dans la personne de saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, lui-même disciple de l’apôtre saint Jean, nous entendions, avec la tradition de l’Église romaine, la tradition d’une Église apostolique d’Asie, celle de Smyrne. Dans la personne de saint Ignace, nous entendons une autre grande Église apostolique, Antioche, la métropole de Syrie, unie par un lien très spécial au souvenir de Pierre.

Vers 96, saint Clément de Rome écrit à l’Église de Corinthe, I Cor., V-VI : « Laissons les exemples anciens, pour venir aux athlètes proches de nous ; prenons les généreux exemples de notre génération. Par l’effet de la jalousie et de l’envie, ceux qui furent les plus grandes et les plus justes colonnes se virent persécutés et combattirent jusqu’à la mort. Considérons nos vaillants apôtres : Pierre, qui, victime d’une jalousie criminelle, souffrit non pas une ou deux épreuves, mais un grand nombre, et ainsi martyr s’en alla au séjour de gloire qui lui était dû. Victime de la jalousie et de la discorde, Paul montra comment on remporte le prix de la patience, sept fois chargé de chaînes, fugitif, lapidé, héraut du Christ en Orient et en Occident, après avoir conquis par sa foi une noble gloire, enseigné la justice au monde entier, être allé jusqu’au terme de l’Occident et avoir rendu témoignage devant les autorités, enfin il a quitté le monde, il est allé au séjour de sainteté, modèle incomparable de patience. Autour de ces hommes vertueux s’assembla une grande multitude d’élus qui, ayant souffert bien des outrages et des tortures par l’effet de la jalousie, ont donné parmi nous un magnifique exemple. C’est la jalousie qui poursuivit des femmes, telles des Danaïdes ou des Dircés, leur infligea des outrages cruels et impies, tant qu’ayant fourni jusqu’au bout la carrière de la foi, elles conquirent une noble récompense, en dépit de la faiblesse de leur corps… »

Il importe de remarquer, dans cette page, écrite de Rome, la réalité du cadre historique. Cette grande multitude — πλῆθος πολὺ — est la même dont parle Tacite, Ann., XV, XLIV, multitudo ingens, la multitude des victimes romaines de la persécution de Néron. Ces inventions théâtrales de supplices, transformant en Danaïdes ou en Dircés les martyres du Christ, sont les mêmes que décrit avec plus de détails l’historien romain.

Et c’est au milieu de cette multitude que saint Clément montre les deux apôtres Pierre et Paul. Cette association ne présente aucun sens plausible si Pierre et Paul n’appartiennent pas au martyrologe de l’Église romaine. D’ailleurs les termes dont Clément use pour les présenter sont, par eux-mêmes, assez clairs : « Nos apôtres ». Il faut bien se garder de rattacher, comme on l’a fait trop souvent, le génitif ἡμῶν à « exemples », construction d’une platitude intolérable ; ἡμῶν appartient à « apôtres », et ce n’est pas en vain que Clément, exhortant les Corinthiens au nom de l’Église romaine, revendique Pierre et Paul, en disant : nos apôtres.

Impossible donc de méconnaître ici le témoignage de la tradition romaine en faveur du martyre des deux apôtres, dont la séparait une seule génération, et que pouvaient encore garantir des témoins oculaires. Au reste, il semble bien que saint Pierre témoigne de son propre apostolat à Rome.

À la fin de la lettre qu’il adresse aux chrétiens de Pont, de Galatie, de Cappadoce, d’Asie et de Bithynie, nous lisons, I Pet., V, 13 : « L’Église élue qui est à Babylone vous salue, et Marc mon fils » : Ἀσπάζεται ὑμᾶς ἡ ἐν Βαβυλῶνι συνεκλεκτὴ καὶ Μᾶρκος ὁ υἱός μου.

On ne peut guère s’arrêter, et, de fait, personne ne s’arrête aujourd’hui à l’idée que saint Pierre et l’évangéliste saint Marc aient pu porter leurs pas vers l’Assyrie et fonder une Église à Babylone, dont il ne restait rien, que des ruines. La seule Babylone dont il puisse être question ici, est celle que le langage du N. T. désigne par ce nom, la grande prostituée de l’Apocalypse, assise sur sept collines, Apoc., XIV, 8 ; XVI, 19 ; XVII, 7 ; XVIII, 2, 10, 21. Dans ce sens, Renan, L’Antéchrist, p. 122, n. 2.

La mention de l’évangéliste saint Marc est d’ailleurs parfaitement en situation : car les épîtres de saint Paul nous le montrent à Rome vers ce temps-là ; voir Col., IV, 10 ; Philém., 24 ; II Tim., IV, 11 ; et l’on sait qu’une tradition très ancienne le présente comme le compagnon et en quelque sorte le secrétaire du prince des Apôtres, Μάρκος ἑρμηνευτὴς Πέτρου γενόμενος, dit Papias, ap. Eusèbe, H. E., III, XXXIX, P. G., XX, 300 B.

Donc rien ne s’oppose à ce que saint Pierre ait daté son épître de Rome, où il résidait avec saint Marc. Si l’on veut absolument que l’épître soit inauthentique, si l’on ne voit dans ces données de lieu et de personnes que l’artifice ingénieux d’un faussaire, on devra du moins rendre hommage à la force de la tradition ancienne, avec laquelle le faussaire a dû compter. Il n’y a qu’une voix pour reconnaître dans la Ire Petri l’un des premiers écrits du N. T.

Les Actes des Apôtres, qui nous permettent de suivre jusqu’à Rome la trace de saint Paul, n’ont pas conservé celle de saint Pierre, ce qui s’explique très naturellement, Pierre étant venu à Rome par une autre voie. D’ailleurs on comprend que saint Luc, tout occupé du personnage de Paul, n’ait pas trouvé, à la dernière page de son livre, l’occasion de nommer Pierre, soit que Pierre fût momentanément absent de Rome, soit que l’apostolat de Paul s’exerçât sur un autre terrain.

Mais le personnage de Pierre n’était pas de ceux qui échappaient aux regards jusqu’à devenir dès lors matière de légende. Dans le temps même où Clément rappelait le martyre subi par Pierre à Rome quelque trente ans auparavant, l’apôtre saint Jean consignait dans son Évangile l’annonce de ce martyre faite à Pierre par le Seigneur (Ioan., XXI, 18-19). Toutes ces données concordent. Et les documents profanes sont loin de les démentir. Sénèque paraît avoir vu l’héroïsme souriant des martyrs de Néron, Ep. ad Lucilium, LXXVIII. Comme Tacite, il parle de croix, il parle même d’un mode nouveau de crucifiement, la tête en bas : Video istic cruces non unius quidem generis, sed aliter ab aliis fabricatas : capite quidam conversos in terram suspendere.

En résumé, la tradition historique, loin d’élever contre le fait de l’épiscopat et du martyre de saint Pierre à Rome, des difficultés insurmontables, semblerait, par plus d’une voie, la rejoindre. En particulier, elle ne nous invite nullement à disjoindre le fait de l’épiscopat et celui du martyre, à retenir celui-ci et à écarter celui-là. Qu’est-ce que Pierre et Paul étaient allés faire à Rome ? Évangéliser et fonder cette Église, εὐαγγελιζομένων καὶ θεμελιούντων τὴν Ἐκκλησίαν, dit saint Irénée, Hær., III, I, 1.

Fonder et édifier, dit-il un peu plus loin, III, III, 3 ; Caïus parle de ceux qui fondèrent l’Église ; Denys de Corinthe parle de plantation ; Ignace d’Antioche parle de l’autorité exercée sur les Romains par les deux apôtres. Clément de Rome les montre comme les coryphées des martyrs romains.

On a quelquefois cru trouver, Act., XII, 17, la trace du départ de saint Pierre pour Rome, en l’an 42. Simple conjecture. Quant à la présence de Pierre au concile de Jérusalem, en l’an 50 (Act., XV), elle ne constitue pas une objection grave, Pierre ayant fort bien pu évangéliser Rome sans s’y fixer tout d’abord. Toujours est-il que, s’il est venu à Rome, il n’y est pas venu en touriste, mais dans la plénitude de son pouvoir apostolique ; c’est un fait reconnu par beaucoup de protestants ; tel R. Lipsius, dans Jahrb. f. protest. Theologie, 1876, p. 562.

Il est assurément plus difficile de montrer que saint Paul, si étroitement associé à saint Pierre dans le souvenir de l’Église romaine, n’a pourtant pas, au regard de cette Église, tous les mêmes titres que saint Pierre. Néanmoins, même à cet égard, les indications ne font pas défaut.

Notons d’abord que, si l’on parle d’un épiscopat romain de saint Paul, on peut entendre cet épiscopat de deux manières. Ou comme un titre simplement commun aux deux apôtres, les mettant sur un pied d’absolue égalité. Cette proposition a été déclarée hérétique par Innocent X, Decr. S. Inq., 25 ian. 1647 : Sanctissimus propositionem hanc : S. Petrus et S. Paulus sunt duo Ecclesiæ principes qui unum efficiunt, vel sunt duo Ecclesiæ catholicæ coryphæi ac supremi duces summa inter se unitate coniuncti, vel sunt geminus universalis Ecclesiæ vertex qui in unum divinissime coaluerunt, vel sunt duo Ecclesiæ summi pastores ac præsides qui unicum caput constituunt, ita explicatam ut ponat omnimodam æqualitatem inter S. Petrum et S. Paulum sine subordinatione et subiectione S. Pauli ad S. Petrum in potestate suprema et regimine universalis Ecclesiæ, hæreticam censuit ac declaravit.

Ou bien on peut parler d’un épiscopat romain de saint Paul, sans méconnaître sa subordination à l’égard de saint Pierre, seul véritable primat de l’Église universelle. C’est ainsi que l’a entendu, entre autres, le bollandiste Papebroch, Paralipomena ad Conat. Chron. hist., p. 32. Cette conception n’a pas l’inconvénient de la précédente, mais ne paraît pas fondée, car assez d’indices montrent l’apôtre saint Pierre seul attaché à l’Église romaine par un lien durable.

Seul l’apôtre saint Pierre figure sur la liste des évêques de Rome (catalogue libérien), conservée par le chronographe de l’an 354. Bien qu’il ait pu entreprendre divers voyages après sa première visite à Rome, Pierre n’était pas apôtre essentiellement itinérant, comme saint Paul, tel qu’il nous apparaît dans ses épîtres, tel aussi que le présentent le canon de Muratori, par une allusion à son voyage en Espagne, et saint Clément de Rome, par une allusion, au moins vraisemblable, au même voyage.

Enfin, dans l’Épître aux Romains, dès l’an 56, saint Paul s’adresse à une Église qu’il n’a pas encore visitée, qui pourtant est déjà sortie de l’enfance, à une Église très développée, comme en témoignent les nombreuses salutations de la fin. Dira-t-on que cette Église est née, qu’elle s’est développée en dehors de toute influence immédiate d’un apôtre ? Ce serait une affirmation bien hasardée. Et quel apôtre nommer avant Pierre ? L’historien ne peut écarter sans plus de façons la possibilité d’une première évangélisation de Rome par Pierre en personne.

D’autant que la tradition des vingt-cinq années d’épiscopat de Pierre se présente avec une concordance quant au fond et des discordances quant aux détails, qui semblent bien l’indice d’une donnée réellement historique, diversement dénaturée. C’est le chronographe libérien de l’an 354, représentant la tradition du second siècle, qui écrit : Petrus ann. XXV mens. uno d. VIIII fuit temporibus Tiberii Cæsaris et Gai et Tiberii Claudi et Neronis a consul. Minuci et Longini usque Nerine et Vero. Passus autem cum Paulo die III Kal. iulias consul. ss. imperante Nerone.

À travers les multiples incorrections du texte, on aperçoit ceci : Pierre fut évêque de Rome, du consulat de M. Vinicius et de L. Cassius Longinus (30 ap. J.-C.) au consulat de Néron et de L. Antistius Vétus (55 ap. J.-C.). Cet épiscopat couvre une période de vingt-cinq ans.

C’est Eusèbe, dans la Chronique conservée par la traduction latine de saint Jérôme, représentant la tradition de Jules Africain, contemporain d’Hippolyte et d’Hégésippe. Il écrit, Olymp. CCV, ann. 2 (42 p. C), éd. Helm, Lipsiae, 1913, 179 : Petrus Apostolus cum primum Antiochenam Ecclesiam fundasset, Romam mittitur, ubi Evangelium prædicans XXV annis eiusdem urbis episcopus perseverat. Olymp. CCXI, ann. 4 (68 p. C), ib., 185 : Primus Nero super omnia scelera sua etiam persecutionem in Christianos facit, in qua Petrus et Paulus gloriose Romæ occubuerunt.

Les termes sont déplacés, mais l’espace de vingt-cinq ans est conservé entre 42 et 68. Dans son Histoire Ecclésiastique, II, XIV, P. G., XX, 169-172, Eusèbe déplace de nouveau les termes, mais en conservant le même intervalle entre 41 et 66.

C’est enfin Lactance, De mortibus persecutorum, II, P. L., VII, 195-196, s’exprimant ainsi : Discipuli… dispersi sunt per omnem terram ad Evangelium prædicandum, sicut illis magister Dominus imperaverat et per annos quinque et viginti usque ad principium neroniani imperii per omnes provincias et civitates Ecclesiæ fundamenta miserunt. Cumque iam Nero imperaret, Petrus Romam advenit… Nero primus omnium persecutus Dei servos, Petrum cruci affixit et Paulum interfecit.

Lactance écrivait vers 314 à Nicomédie ; lui aussi mentionne une période de vingt-cinq ans d’activité apostolique ; il est vrai qu’il la fait commencer à l’ascension du Sauveur et donc finir vers l’année 55. Mais il est difficile de ne pas voir dans ce chiffre précis un écho de la même tradition que le chronographe libérien d’une part, Eusèbe d’autre part, ont recueillie. Il y a là de quoi inviter à la prudence les auteurs trop enclins à traiter comme une fable l’apostolat romain de saint Pierre.

D’autant que la liste des évêques de Rome avait été conservée avec un soin minutieux. Hégésippe, si curieux de tout ce qui concernait l’origine des Églises, avait visité celle de Rome au temps d’Anicet (156-166) et enquêté sur ce point. Eusèbe, H. E., IV, XXII, P. G., XX, 377 D. La liste épiscopale de Rome avait été dressée, cent ans après la mort de saint Pierre, par un homme spécialisé dans ce genre de recherches. Elle s’est imposée à Eusèbe, pour qui Lin est le premier évêque de Rome après Pierre, H. E., III, IV, P. G., XX, 221 A.

C’est donc au prix d’une inconséquence manifeste que des protestants, généralement favorables à la tradition touchant le martyre de saint Pierre à Rome, rejettent la tradition touchant son épiscopat. Cf. Jean Guiraud, La venue de saint Pierre à Rome, Paris, 1906.

Dès le IVe siècle, le Pseudo-Tertullien, dans son poème contre Marcion, parle de la chaire matérielle de saint Pierre, P. L., II, 1077 :

Hac cathedra Petrus qua sederat ipse, locatum
Maxima Roma Linum primum considere iussit.

Sur l’épiscopat de saint Pierre à Rome, la tradition locale a conservé des souvenirs qui font défaut pour saint Paul. Fouard, L’Apôtre saint Pierre, ch. XVIII, p. 413 sqq., Paris, 1889, recueille ces souvenirs.

Aux premiers jours, Pierre prit gîte dans l’une des ruelles où s’entassaient les Juifs du Transtévère et de la Porte Capène. Il put y être accueilli par quelques frères de sa foi, car le nom de Jésus avait devancé l’Évangile dans la capitale du monde. Entre les étrangers présents à Jérusalem lors de la descente du Saint-Esprit et qui reçurent le baptême, les Actes nomment (II, 10) en effet des habitants de Rome.

Ces convertis n’avaient pu, à leur retour, oublier ni taire ce qu’ils venaient d’entendre, et chaque année ce témoignage fut renouvelé par les pèlerins qui se rendaient à la Pâque. S. Paul, dans l’Épître aux Romains (XVI, 7), salue deux fidèles, Andronicus et Junie, « qui sont considérables entre les apôtres et qui ont embrassé la foi du Christ avant lui » (avant l’an 37). Sans doute les chefs et les docteurs de la communauté prêtaient peu d’attention à une doctrine qui n’émanait pas d’un scribe illustre ; mais dans le bas peuple on parlait du Christ et de son royaume. Ce fut là que l’apôtre exerça son ministère, jusqu’au jour où la Synagogue en prit ombrage et le contraignit de porter ailleurs son zèle (Rom., XI, 1-18)…

Le premier endroit où il fit séjour est marqué sur l’Aventin par l’église de Sainte-Prisque. Au Ve siècle, on lisait encore à la porte de ce sanctuaire l’inscription suivante :

Hæc domus est Aquilæ, seu Priscæ, virginis almæ,
Quos, Paule, tuo ore vehis Domino.
Hic, Petre, divini tribuebas fercula verbi,
Sæpius hocce loco sacrificans Domino.

Aquila et Priscille (cf. Act., XVIII, 2, 25, 26 ; Rom., XVI, 3, 4 ; II Tim., IV, 19) habitant sur l’Aventin, se trouvaient hors des régions peuplées d’Israélites ; leur demeure était hospitalière ; leur cœur généreux jusqu’à exposer leurs biens et leur vie pour ceux qu’ils aimaient…

Si l’église de Sainte-Prisque, sur l’Aventin, marque le premier pas de Pierre hors des « ghettos » romains, celle de Sainte-Pudentienne, sur le Viminal, indique la seconde étape. L’apôtre, s’éloignant de plus en plus des bas quartiers, pénétrait dans les régions habitées par les patriciens, car la maison de Pudens se trouvait dans un centre aristocratique, le « Vicus Patricius »…

Le dernier vestige d’un séjour de Pierre à Rome sous le règne de Claude est l’antique catacombe appelée cimetière Ostrien, et située entre les voies Salarienne et Nomentane. Les noms que donnent à cette nécropole les inscriptions et les martyrologes font entrevoir le ministère que l’apôtre y exerça. Ils ne le désignent pas seulement comme « le grand cimetière », le plus ancien de tous, celui où l’on vénérait « la première chaire occupée par Pierre », ils l’appellent encore « le cimetière des eaux où Pierre baptisait »…

Sur la chaire de saint Pierre à Rome, voir de Rossi, Bullettino di archeologia cristiana, 1867, p. 33 sqq. ; Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 283 sqq., Paris, 1908 ; Marucchi, Éléments d’archéologie chrétienne, t. III, p. 126-128, Paris-Rome, 1902. — Le souvenir de la chaire romaine, attaché primitivement à la date du 22 février, a été, au VIIIe siècle, transféré à la date du 18 janvier, le 22 février étant réservé à la chaire d’Antioche. — Maurice Besnier, Les Catacombes de Rome. Les souvenirs de saint Pierre et de saint Paul, dans Revue des cours et conférences, 7 avril 1904, p. 225-236.

On a fait allusion ci-dessus à un transfert probable des corps des apôtres Pierre et Paul durant la persécution de Valérien (258) et à leur déposition provisoire sur un point des Catacombes désigné par une inscription damasienne :

Hic habitasse prius sanctos cognoscere debes
Nomina quisque Petri pariter Paulique requiris.

Cette tradition a été souvent révoquée en doute : voir, par exemple, le R. P. Delehaye, Origines du Culte des Martyrs, p. 302-308, Bruxelles, 1912. Des découvertes récentes paraissent la confirmer. Les fouilles commencées en 1915 par la Commission d’Archéologie sacrée, reprises en 1919 avec le concours du Service des fouilles, à Saint-Sébastien, sur la voie Appienne, ont mis à jour les restes d’une antique Triclia, que son architecture permet de rapporter à la seconde moitié du IIIe siècle, et dont le mur, presque entièrement détruit, a pourtant conservé plus de deux cents graffites associant les noms des apôtres Pierre et Paul.

Petre et Paule, in mente habete… Paule et Petre, petite pro… Petre et Paule, subvenite… Les inscriptions sont en langue latine et en langue grecque ; elles invoquent tantôt Pierre, tantôt Paul en premier lieu ; mais elles ne les séparent jamais. Voir dans les Études, t. CLXXI, p. 60-68 (5 avril 1922), l’article du R. P. G. de Jerphanion sur Les dernières découvertes dans la Rome souterraine.

Nous ne croyons pas devoir nous attarder aux polémiques de ces derniers temps. M. C. Guignebert, La primauté de Pierre et la venue de Pierre à Rome, Paris, 1909, écrit, dans son Avant-propos, p. 1 : « Théologiens et polémistes sont gens de parti pris, qui savent d’avance où, coûte que coûte, leur recherche les conduira : au vrai, ils ne se préoccupent que de découvrir, dans les textes et les faits, des arguments pour justifier leurs positions, dès longtemps prises et que rien ne leur ferait abandonner, que de prévenir et de désarmer d’avance les arguments et les raisons qui ne les favorisent pas. Les uns et les autres ont toujours à la bouche l’accusation de mauvaise foi, de préjugé, voire de haine : et les théologiens, c’est leur originalité, y ajoutent d’ordinaire, celle d’ignorance et d’inintelligence. »

P. III : « Une grosse part de la littérature relative à la primauté de Pierre et à son apostolat romain s’élimine donc, du premier abord, parce qu’elle est d’esprit théologique ou polémique : on y peut relever des remarques utiles et des idées ingénieuses ; il est impossible de lui faire confiance générale quant à l’interprétation des textes et à la solidité des conclusions… » Cela veut dire qu’un esprit capable de faire confiance à une tradition consistante est par là même disqualifié pour le travail historique, et que la première disposition requise pour faire œuvre utile est un scepticisme ouvert à toutes les suggestions, sauf à celles du dogme. Là-dessus, on remplit quatre cents pages de points d’interrogation. La plaisanterie pourrait sembler agréable si elle durait moins. Mais nous ne nous sentons pas le courage de la discuter.

Combien plus rationnelle, cette conclusion d’une étude parue l’année suivante, P. Monceaux, L’Apostolat de saint Pierre à Rome, dans R. H. L. R., 1910, p. 240 : « Quoi qu’on en dise, les adversaires de la papauté, au IIe et au IIIe siècle, devaient connaître mieux que nous l’histoire de saint Pierre et les origines de l’Église romaine. Leur intérêt était de se bien renseigner. S’ils l’avaient pu, ils n’auraient pas manqué de frapper Rome au cœur en lui enlevant son apôtre. S’ils ne l’ont pas même tenté, si, tout en repoussant les prétentions des papes, ils n’ont pas contesté le fait sur lequel s’appuyaient ces prétentions, c’est qu’ils admettaient tous l’apostolat et le martyre de Pierre à Rome. On peut en conclure aussi que tous interprétaient comme nous les textes autour desquels tourne aujourd’hui le débat, depuis le texte de Clément jusqu’à celui de Caïus : et tous ces adversaires de Rome, dont la rancune devait aiguiser l’esprit critique, savaient mieux que nous le grec de leur temps. »

On ne saurait plus poliment congédier le nihilisme doctrinal et le nihilisme historique. Nous engagerons le lecteur, pour qui l’histoire demeure une science du réel, à préférer aux modernes doctrinaires du néant le père de l’Histoire ecclésiastique. Eusèbe, le plus savant Grec du IVe siècle, après avoir vécu dans cette admirable bibliothèque de Césarée dont les moindres reliques ont pour nous un prix infini, traite la tradition de l’Église romaine avec le plus grand respect et y revient avec une insistance significative.

Après avoir cité, touchant l’apostolat romain et le martyre des apôtres saint Pierre et saint Paul, Tertullien, Caïus de Rome et Denys de Corinthe, il souligne leur déposition par ces mots : « Soit dit pour donner à l’histoire un surcroît de garantie », καὶ ταῦτα δὲ εἰς ἔτι μείζονα τῆς ἱστορίας πίστωσιν, H. E., III, XXV, P. G., XX, 209. Voir encore II, XIV ; III, 1 ; V, XXVIII ; VI, XIV, etc.

Bibliographie

Bibliographie. — Paul Martin, articles de la Revue des Questions historiques, années 1873, 1874, 1875.

— M. Lecler, De Romano sancti Petri episcopatu, Louvain, 1888 (abondante bibliographie). — On peut aussi consulter Ulysse Chevalier, Répertoire des sources historiques du Moyen Âge, à l’art. Pierre (saint).

— L. Duchesne, , Paris, t. I, 1886 ;
t. II, 1892. — Pour les travaux récents, voir H. Marucchi, , t. III (3 vol., Rome-Paris, 1900-1903) ;
Ad. Harnack, , 1897-1904 ;
C. H. Turner, dans , janv. 1900, p. 181-200 ;
Dom J. Chapman, , dans , 1901, p. 399-417 ;
1902, p. 13-37 ;
145-170 ;
Jean Guiraud, , dans , p. 215-271, Paris, 1906 ;
Paul Monceaux, , , 1910, p. 216-240 ;
Léon Vouaux, , Paris, 1922.

Signature

A. d’Alès.

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