Papauté (II. Origines)
Sommaire
- II. Les origines de la Papauté
- Ordre du développement
- Ier et IIe siècles : premiers témoignages
- Saint Irénée et l’Église romaine
- Victor et la controverse pascale
- Transition vers le IIIe siècle
- IIIe siècle
- Tertullien et l’Église de Rome
- Saint Cyprien et l’unité de l’Église
- Correspondance de saint Cyprien avec Rome
- Alexandrie, Antioche et Rome au IIIe siècle
- IVe et Ve siècles
- Donatisme, Nicée, Sardique et conciles
- Témoins grecs, syriaques et latins
- Célestin, Léon, Hormisdas
II. — Les origines de la Papauté
Entre l’investiture donnée par le Seigneur à Pierre et le plein exercice de la souveraineté pontificale, il s’est écoulé des siècles. Ces siècles ont vu la venue de saint Pierre à Rome (cf. cet article), l’établissement d’une lignée sacerdotale issue de lui, l’organisation de l’Église locale de Rome sous un chef unique, le rayonnement de l’influence partie de Rome sur toutes les Églises d’Occident et d’Orient.
Aux yeux des croyants, ces faits répondent à la pensée opérante du Christ, faisant passer dans le domaine des faits les promesses par lui adressées à l’apôtre Pierre. Cela sans doute ne peut se montrer historiquement.
Mais ce qui peut se montrer aux incroyants mêmes, c’est l’exacte conformité de l’institution pontificale, telle qu’elle est sous nos yeux, avec l’intention du Christ consignée dans le Nouveau Testament, et la continuité du mouvement qui, en amenant peu à peu le successeur de Pierre au premier plan de l’histoire chrétienne, rattache la monarchie pontificale à l’intention du Christ.
Mouvement déterminé non par des ambitions sacerdotales et par une contrainte partie de Rome, mais par les aspirations profondes de l’Église universelle vers l’unité qu’a voulue le Christ.
Les pages suivantes, simple raccord entre les pages consacrées à la primauté de Pierre d’après le Nouveau Testament et les pages consacrées au rôle historique de la Papauté, espèrent contribuer à cette démonstration. Au préjugé rationaliste, qui ne voit dans la monarchie pontificale qu’un produit de facteurs humains, sans attache dans la révélation divine, sans raison d’être providentielle, nous opposons quelques-uns des plus anciens titres historiques de la Papauté.
Nous ne visons pas à être complet, mais amorçons quelques lignes, en suivant l’ordre des temps.
Le Ve siècle, qui vit la chute de l’empire d’Occident, vit aussi l’avènement de la Papauté en tant que pouvoir politique. C’est vers cette date que notre enquête atteint naturellement son terme. Nous n’avons pas cherché à marquer une frontière précise entre les origines du pontifical romain et son histoire.
Ordre du développement
Voici l’ordre du développement :
Ier siècle. Premiers actes du Pontificat romain.
IIe siècle. Influence universelle de la Papauté. — Carthage. Conflit entre saint Cyprien et le pape saint Étienne. — Alexandrie : Origène et saint Denys. — Antioche.
IVe et Ve siècles. — Le schisme donatiste : concile d’Arles. — L’arianisme : concile de Nicée. — Les conciles du IVe et du Ve siècle. — L’Église grecque : saint Jean Chrysostome. — L’Église syriaque : saint Éphrem. — L’Église latine : saint Jérôme et saint Augustin. — Les papes saint Célestin, saint Léon, saint Hormisdas.
Ier et IIe siècles
On a cité plus haut, art. Église, t. I, p. 1264-7, les premiers témoignages où s’affirme la prééminence de l’Église de Rome.
Témoignage de saint Clément : dès avant la fin du Ier siècle, l’Église de Rome intervient avec autorité dans la vie intérieure de la chrétienté troublée de Corinthe.
Témoignage de saint Ignace d’Antioche, au début du IIe siècle, saluant l’Église de Rome comme la présidente de la fraternité chrétienne — tel paraît bien être le sens des mots προκαθημένη τῆς ἀγάπης, Rom., inscr., — faisant appel, non sans une intention visible, au souvenir des apôtres Pierre et Paul, Rom., IV, 3.
Témoignage d’Hégésippe, qui a visité Rome comme le centre d’une vie chrétienne intense, et dressé la liste de succession de ses évêques jusqu’à Anicet (ap. Eusèbe, H. E., IV, XXII, P. G., XX, 3).
Témoignage de Denys de Corinthe, qui, dans une lettre écrite aux Romains, félicite leur Église de conserver le tombeau des apôtres Pierre et Paul, et rappelle que l’Église de Corinthe garde et relit la lettre jadis à elle adressée par Clément de Rome (ap. Eusèbe, H. E., II, XXV et IV, XXIII, P. G., XX, 209 et 388 B).
Témoignage d’Aberkios, le pèlerin d’Hiéropolis en Phrygie, qui a visité Rome, contemplé la majesté souveraine, vu la reine aux vêtements d’or, aux chaussures d’or… Voir l’art. Épigraphie, par L. Jalabert, t. I, p. 1535-8.
Ces témoignages trop rares, d’une époque mal connue entre toutes, jettent du moins quelques lueurs sur les origines, particulièrement augustes, de l’Église romaine et de son pontifical.
Saint Irénée et l’Église romaine
Au temps du pape Éleuthère (175-189), nous voyons le prêtre Irénée député à Rome par les martyrs de Lyon, avec une recommandation pressante. Eusèbe, H. E., V, IV, P. G., XX, 440.
Le nom de saint Irénée évoque le souvenir du témoignage célèbre par lui rendu à l’Église romaine, en quelques mots dont le grec original ne nous est point parvenu et dont la version latine renferme plus d’une énigme. Ils ont été reproduits, avec leur contexte, ci-dessus, art. Église, t. I, 1263. Bornons-nous ici à l’essentiel : Contra Hæreses, III, iii, 2.
Ad hanc enim Ecclesiam propter potiorem principalitatem necesse est omnem convenire Ecclesiam, h. e. eos qui sunt undique fideles, in qua semper, ab his qui sunt undique, conservata est ea quæ est ab Apostolis traditio.
(Texte de Massuet, reproduit par Migne, P. G., VII, 849. — Au lieu de potiorem, texte du Claromontanus, d’autres manuscrits portent potentiorem, préféré par l’éd. Harvey. — Diverses conjectures ont été proposées pour expliquer le second qui sunt undique. Dom G. Morin croit à une erreur de copiste, Rev. Bén., 1908, p. 515. M. d’Herbigny, S. J., ibid., 1910, p. 103-108, a conjecturé que le texte primitif portait : ab his qui sunt undecim : allusion aux douze évêques qui se sont succédé sur la chaire de saint Pierre jusqu’au présent évêque, Éleuthère.)
L’importance capitale de ce texte, comme témoignage en faveur de la primauté romaine, n’est point contestée ; mais son exégèse précise soulève de grandes difficultés dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici. L’histoire de la controverse est résumée par Dom J. Chapman, Revue Bénédictine, 1895, p. 49-64. Plus récemment, F. X. Roiron, S. J., a repris la discussion avec une rigueur quasi mathématique, Recherches de Science religieuse, 1917, p. 36-51.
Il aboutit à la traduction suivante : « À cette Église, à cause de sa primauté autoritaire, toutes les Églises doivent se conformer… ; de fait, c’est en elle que toutes ont gardé la tradition des Apôtres. » — On rejoint l’interprétation de Massuet, si longtemps classique parmi les catholiques : « c’est la plus simple, celle qui se présente tout d’abord à tout esprit non prévenu ; c’est la seule aussi qui conserve au raisonnement de saint Irénée toute sa valeur et en écarte toutes les incohérences ou les insuffisances que nous avons signalées dans les autres hypothèses. » (Roiron, p. 51.) — Voir encore, sur ce texte, M. l’abbé L. Saltet, Bulletin de Littérature ecclésiastique, 1920, p. 180-186.
L’importance des paroles d’Irénée est soulignée par le soin qu’il prend aussitôt après de dresser la liste de succession des évêques de Rome, soin qu’il ne prend pour aucune autre Église. III, iii, 3, 849-851.
Victor et la controverse pascale
Au déclin du IIe siècle, l’observance pascale mit en conflit les Églises d’Occident et d’Orient.
Tandis que les chrétientés d’Asie, appuyées sur une tradition ancienne, célébraient la Pâque du Seigneur à la date précise du 14 nisan, conformément à la coutume juive, toutes les autres chrétientés s’autorisaient d’une tradition apostolique pour célébrer cette fête le dimanche suivant. Pareille diversité d’usages amenait des conflits.
Pour y mettre un terme, des synodes s’assemblèrent en Palestine, sous Théophile évêque de Césarée et sous Narcisse évêque de Jérusalem ; dans le Pont, sous l’évêque Palmas ; en Gaule, en Osroène et ailleurs ; à Rome enfin, sous l’évêque Victor (189-199). L’Asie maintint contre tous son usage propre, et Polycrate évêque d’Éphèse se fit l’interprète de l’épiscopat asiatique, dans une lettre adressée à Victor et à l’Église romaine ; lettre qu’Eusèbe nous a conservée, H. E., V, XXIV, P. G., XX, 493-497.
Après avoir rappelé les grands hommes de l’Asie chrétienne, l’apôtre Philippe, l’apôtre Jean qui a reposé sur la poitrine du Seigneur, Polycarpe de Smyrne, évêque et martyr, Thraséas d’Euménie, Sagaris, Papirius, Méliton de Sardes et autres, après avoir ajouté qu’il est le huitième évêque de sa famille et qu’il a des cheveux blancs, il affirme sa résolution, qui est celle des évêques par lui réunis sur l’invitation de Victor : s’en tenir à la tradition de son Église, car de plus grands que lui ont dit : mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes.
Victor résolut de briser cette résistance ; il déclara retrancher de la communion de l’Église de Rome toute Église qui n’entrerait pas dans ses vues. Une mesure si énergique souleva de vives protestations. Irénée de Lyon écrivit respectueusement à Victor pour l’engager à ne pas rompre la communion avec des Églises entières, attachées à une observance ancienne.
Il représenta que les évêques avant Soter, — Anicet, Pie, Hygin, Télesphore, Xyste, — avaient su vivre en paix avec des Églises dont ils ne partageaient pas l’observance, et auxquelles ils ne laissaient pas d’envoyer l’Eucharistie en signe de communion ; que déjà au temps d’Anicet la question pascale avait été soulevée, lors du voyage que fit à Rome le bienheureux Polycarpe évêque de Smyrne ; qu’Anicet ne put convaincre Polycarpe ni Polycarpe Anicet, mais qu’ils ne laissèrent pas de communier ensemble, Anicet cédant à Polycarpe la célébration de l’Eucharistie dans son Église.
En quoi, poursuit Eusèbe, Irénée montra qu’il méritait bien son nom (Pacifique).
De fait, les menaces de Victor paraissent être restées à l’état de lettre morte. Cependant le temps fit son œuvre, et dès avant le concile de Nicée, l’observance quartodécimane avait cédé à la tradition de la grande Église. Le geste de Victor, prenant à l’égard de l’Asie chrétienne une attitude de commandement et parlant de l’excommunier, n’en est pas moins plein de sens : il montre que la papauté n’était plus à naître, au déclin du IIe siècle.
Transition vers le IIIe siècle
Les historiens étrangers à notre foi s’accordent généralement à reconnaître, dans l’Église du IIIe siècle, tous les traits essentiels du catholicisme romain. Écoutons l’un des représentants les plus autorisés du protestantisme libéral. Ad. Harnack, Entstehung und Entwickelung der Kirchenverfassung und des Kirchenrechts in den zwei ersten Jahrhunderten, p. 119, Leipzig, 1910 :
Tous les éléments de l’évolution ultérieure de la constitution de l’Église étaient, dès la fin du IIe siècle, et même plus tôt, déjà prêts. Aucun facteur nouveau ne devait plus intervenir, sauf l’empereur chrétien ; encore une révolution ne fut-elle pas nécessaire pour obtenir les résultats acquis au IIIe, au IVe et au Ve, au IXe et au XIe, au XVIe et au XIXe siècle…
D’autre part, un auteur anglican décrit ainsi, par le dehors, le rôle primitif de l’Église romaine. H. M. Gwatkin, Early Church History to A. D. 313, t. II, p. 213-214, London, 1909 :
Si l’Église de Rome n’était pas le centre de la chrétienté latine — nous trouverons ce centre de l’autre côté de la mer à Carthage, — elle était le centre du christianisme pris dans son ensemble. Sa position centrale était pleinement reconnue par Irénée ; elle devint de plus en plus définie au cours des temps, jusqu’à l’essor de Constantinople. Rome était le principal et presque l’unique siège apostolique en Occident.
Aussi exerçait-elle l’influence plénière d’une grande et opulente Église, noblement fameuse par son universelle charité. Dès l’origine — cette pratique était déjà ancienne au temps de Soter, — elle envoyait ses dons aux pauvres et aux confesseurs dans les mines, sur tous les points de l’empire. Puis l’Église romaine puisait une grande force dans ses relations étroites avec l’empereur. Le palais fut toujours sa citadelle, et « ceux de la maison de César » ses guides les plus influents. Des scènes qui eussent été insignifiantes en province pouvaient, à Rome, devenir le signal de la lutte à mort, toujours imminente avec le paganisme.
En outre, Rome était le trait d’union naturel entre l’Orient et l’Occident. En qualité de colonie grecque dans la capitale latine, elle était le représentant de la chrétienté occidentale pour les Orientaux, et l’interprète de la pensée orientale pour l’Occident latin. Toutes ces causes faisaient de Rome le centre naturel de la discussion. Son orthodoxie était sans tache. Si toutes les hérésies, semblables aux flots de l’Oronte syrien, confluaient dans la grande cité, jamais aucune n’y prit sa source.
Les étrangers de tout pays, qui arrivaient à Rome et aux tombes des grands apôtres, étaient accueillis au siège de Pierre par la majestueuse bénédiction d’un Père universel. L’Église de Dieu résidant à Rome était le conseiller immémorial de toutes les Églises ; et le conseil prenait insensiblement l’accent du commandement…
IIIe siècle
Dans les assertions de Tertullien relatives à l’Église de Rome, on ne s’étonnera pas d’avoir à distinguer deux séries : la série catholique et la série montaniste.
Tertullien et l’Église de Rome
Glorieuse Église apostolique, Rome a bu la doctrine de Pierre et de Paul avec leur sang ; elle a vu Jean sortir sain et sauf d’un bain d’huile bouillante. Clément, ordonné par Pierre, la relie à la tradition des Apôtres. Tout semble indiquer que Rome a donné naissance aux Églises de l’Afrique latine ; elle apparaît comme le centre de la prière et de l’action. Des sectaires comme Marcion et Valentin ont adhéré à cette Église, sous l’épiscopat du bienheureux Éleuthère, mais n’ont pas su lui rester fidèles.
Ainsi parle Tertullien, peu après l’an 200, dans le traité De præscriptione hæreticorum, XXXVI, XXXII, XXX ; éd. Œhler, t. II, p. 34, 30, 26. Un peu plus tard, il dit encore que le pouvoir des clefs a été laissé par le Seigneur à Pierre, et par l’entremise de Pierre, à l’Église, Scorpiace, X : Memento claves cæli hic Dominum Petro et per eum Ecclesiæ reliquisse. Ed. Œhler, t. I, p. 523.
Lors du traité Adversus Praxean, le vent a tourné : l’évêque de Rome — probablement Zéphyrin —, après avoir paru prêter une oreille favorable aux prophètes montanistes, les a éconduits. Cela suffit à ruiner l’influence de la secte, Tertullien le constate avec amertume. Prax., I, éd. Œhler, t. II, p. 560.
Un peu plus tard — probablement au temps de Calliste —, il se scandalise de l’indulgence témoignée par l’Église aux fautes de la chair et, se donnant à lui-même un éclatant démenti, affirme que Pierre a reçu du Seigneur le pouvoir de délier à titre purement personnel, ses successeurs n’en ont pas hérité. De pudicitia, XXI : Præsumis et ad te derivasse solvendi et alligandi potestatem, i. e. ad omnem Ecclesiam Petri propinquam ? Qualis es, evertens atque commutans manifestam Domini intentionem, personaliter hoc Petro conferentem ? Ed. Œhler, t. I, p. 843. Les titres pompeux et nouveaux que Tertullien, dans ce même écrit, donne à l’évêque de Rome : pontifex maximus, episcopus episcoporum (Pud., I), benedictus papa (ib., XIII), apostolicus (ib., XXI), ne sont destinés qu’à lancer l’injure avec plus de force. Voir notre Théologie de Tertullien, p. 216-217, Paris, 1906.
Quant au témoignage de Tertullien en faveur du Tu es Petrus, il est éclatant. On vient de rencontrer, Scorp., X, et Pud., XXI, deux textes d’autant plus notables qu’ils appartiennent à la série montaniste. Des citations plus explicites encore se lisent Præscr., XXII ; IV Adv. Marcion., XI ; Adv. Prax., XXI ; Monog., VIII. Mais passons outre : ces textes témoignent en faveur de la primauté de Pierre, non précisément en faveur de la primauté romaine.
Saint Cyprien et l’unité de l’Église
L’histoire des relations entre saint Cyprien de Carthage et l’Église de Rome est particulièrement instructive. Car elle montre, d’une part, que, dès le milieu du IIIe siècle, l’autorité du pontife romain rayonnait hors d’Italie ; d’autre part, que l’étendue de ses prérogatives restait discutée.
Au premier plan de la littérature qui éclaire pour nous cette histoire, se présente le traité De catholicæ Ecclesiæ unitate, composé par saint Cyprien au commencement de l’année 251 pour prémunir l’Église d’Afrique contre l’entreprise schismatique de Félicissime. Nous en détacherons le passage central, IV, éd. Hartel, p. 212, 8-213, 13 :
Loquitur Dominus ad Petrum… (Mt., XVI, 18-19). Super unum ædificat Ecclesiam, et quamvis apostolis omnibus post resurrectionem suam parem potestatem tribuat et dicat… (Io., XX, 21-22), tamen ut unitatem manifestaret, unitatis eiusdem originem ab uno incipientem sua auctoritate disposuit. Hoc erant utique et ceteri apostoli quod fuit Petrus, pari consortio præditi et honoris et potestatis, sed exordium ab unitate proficiscitur, ut Ecclesia Christi una monstretur.
Quam unam Ecclesiam etiam in Cantico canticorum Spiritus sanctus ex persona Domini designat et dicit… (Cant., VI, 8). Hanc Ecclesiæ unitatem qui non tenet, tenere se fidem credit ? qui Ecclesiæ renititur et resistit, in Ecclesia se esse confidit ? quando et beatus apostolus Paulus hoc ipsum doceat et sacramentum unitatis ostendat, dicens… (Eph., IV, 4-5).
L’intention de cette page est très claire. Montrer l’Église du Christ, qui est une, résumée dans la personne de Pierre, comme dans la source et le principe permanent de son unité ; dénoncer le schisme comme un attentat contre cette unité que le Seigneur a fondée sur Pierre, sur l’autorité de Pierre. Quant à la signification typique de la personne de Pierre, la pensée de saint Cyprien n’est pas douteuse, nous le verrons.
Cette même intention ressort avec un surcroît d’évidence si, au lieu de s’attacher, comme nous venons de le faire, à la vulgate de saint Cyprien (disons la version A), on s’attache à une autre version, autorisée par une tradition ancienne (nous l’appellerons la version B) ; les traits relatifs à la primauté de Pierre y sont plus accusés. Nous la donnons également, d’après l’apparat critique de Hartel.
Loquitur Dominus ad Petrum… (Mt., XVI, 18, 19). Et eidem post resurrectionem dicit… (Io., XXI, 15). Super illum ædificat Ecclesiam et illi pascendas oves mandat. Et quamvis apostolis omnibus parem tribuat potestatem, unam tamen cathedram constituit, et unitatis originem atque rationem sua auctoritate disposuit. Hoc erant utique et ceteri quod fuit Petrus, sed primatus Petro datur, et una Ecclesia et cathedra una monstratur.
Et pastores sunt omnes, sed grex unus ostenditur, qui ab apostolis omnibus unanimi consensione pascatur. Hanc Ecclesiæ unitatem qui non tenet, tenere se fidem credit ? Qui cathedram Petri, super quem fundata Ecclesia est, deserit, in Ecclesia se esse confidit ? Quando et beatus apostolus Paulus hoc idem doceat et sacramentum unitatis ostendat, dicens… (Eph., IV, 4).
Cette deuxième tradition manuscrite (suivie par l’éd. Baluze-Migne, P. L., IV, 498-501) soulève un problème de critique dont la discussion ne saurait trouver place ici. Qu’on nous permette de renvoyer à notre Théologie de saint Cyprien (sous presse, chez Beauchesne). Disons seulement qu’on peut d’autant moins l’écarter à la légère, que tous les détails portent, au plus haut degré, le cachet personnel de saint Cyprien.
Aussi n’est-ce pas sans vraisemblance qu’on a cru y reconnaître une deuxième édition, due à saint Cyprien lui-même, qui, après avoir composé le De catholicæ Ecclesiæ unitate en vue du schisme africain de Félicissime, l’aurait adapté aux besoins de la lutte contre le schisme romain de Novatien. [Voir à ce propos Dom J. Chapman, dans Revue Bénédictine, t. XIX, p. 246-254 ; 357-373 (1902) ; t. XX, p. 26-62 (1903). — M. l’abbé L. Saltet vient de combattre cette opinion, dans le Bulletin de litt. ecclésiastique, 1920, p. 186-206. Il pense que la version B est d’une main étrangère.]
Cependant le lien que, de tout temps, la pensée chrétienne a cru voir dans cette page de saint Cyprien, entre la promesse du Seigneur et la chaire permanente de Pierre, ne serait pas personnel, mais purement typique, d’après tel critique allemand, prêtre évadé de l’Église catholique. Voir Hugo Koch, Cyprian und der roemische Primat, dans Texte und Untersuchungen, XXXV, 1, Leipzig, 1910. Dans ce livre, qui est le manifeste d’une sécession, l’auteur s’exprime ainsi, p. 11 :
Le fait que le Seigneur commence par conférer à un seul, à Pierre, le même pouvoir qu’il devait plus tard communiquer à tous, est un signe authentique de l’unité que doit posséder l’Église du Christ. Tout d’abord il n’y eut qu’un apôtre investi de pleins pouvoirs ; avec lui l’Église commença, Pierre fut la pierre première et fondamentale sur laquelle devait s’élever l’édifice. L’unité numérique, au moment où le Seigneur adressait à Pierre les paroles mémorables, est une image, un symbole, un type de l’unité morale qui, par la multiplication du pouvoir de Pierre, doit succéder à l’unité numérique… Quand Cyprien marque la parfaite égalité des Apôtres, il nomme Pierre ; quand il fait ressortir sa position unique, il parle d’un seul, sans le nommer. Avec un seul, l’Église commença d’exister : voilà l’idée principale. Cet « un » fut précisément Pierre : voilà l’accessoire. Cet apôtre devait plus tard partager avec d’autres son rang et son pouvoir. Toute son importance consiste en ce qu’il fut pour un temps le seul, et par là même la figure prophétique de l’unité de l’Église. Voilà tout !
La difficulté est de réconcilier cette explication, passablement abstraite, avec les textes nombreux où saint Cyprien, commentant l’Évangile, parle de Pierre comme fondement réel, et non purement figuratif et chronologique, de l’Église du Christ. Elle est encore de la réconcilier avec les textes nombreux et très concrets où le personnage de Pierre est mis en relations expresses avec le siège de Rome. Elle est enfin et surtout de la réconcilier avec l’ensemble de cet écrit, De cath. Eccl. un., IV, où l’effort de Cyprien tend à rallier les fidèles dispersés du Christ sur le roc permanent de Pierre. La conception du critique allemand arrachait à Dom Chapman cette exclamation : Oh ! what a funny kind of rock. Rev. Bén., XXVII, p. 53 (1910). Saint Cyprien n’a pas en vue la préhistoire du pontificat romain, mais son histoire présente ; non le rôle initial de l’apôtre Pierre, mais le rôle permanent du successeur de Pierre, principe d’unité ecclésiastique.
Mieux inspiré que M. Koch, dans un livre moins paradoxal et plus durable, le primat anglican Benson avait parfaitement saisi la portée concrète du texte de saint Cyprien, et prenant parti a priori contre la version B, il déclarait que saint Cyprien n’a pu s’exprimer ainsi, car s’exprimer ainsi eût été souscrire d’avance toutes les thèses romaines, ce que Cyprien n’a pu faire. Benson, Cyprian. His life. His times. His work, London, 1897, p. 203 : The words in italics admittedly must be from the pen of one who taught the cardinal doctrine of the Roman see. If Cyprian wrote them, he held that doctrine. There is no disguising the fact. Benson n’avait sans doute pas prévu sous quel aspect se présenterait un jour, d’un point de vue critique, la thèse de l’authenticité cyprianique du texte B. Son aveu demeure bon à retenir, pour nous ramener, du domaine de la fantaisie, à celui de la réalité tangible.
Sur la thèse de M. H. Koch, voir les réfutations distinguées dues à deux prêtres catholiques : Anton Seitz, Cyprian und der römische Primat, Regensburg, 1911, et surtout Johann Ernst, Cyprian und das Papsttum, Mainz, 1912.
Avant de quitter le texte De cath. Eccl. un., IV, notons encore que le mot primatus (particulier à la version B) se représente ailleurs quatre fois chez saint Cyprien : De bon. pat., XIX, p. 411, 1-4 ; Epp., LXIX, 8, p. 757, 15-20 ; LXXI, 3, p. 778, 11-17 ; LXXIII, 25, p. 798, 5-8. Il est remarquable que ces quatre exemples mettent précisément en cause la primauté du siège de Rome.
Le premier et le quatrième exemple, par le moyen d’une comparaison biblique : reconnaître à Novatien, usurpateur de la primauté romaine, le droit de conférer le baptême chrétien, ce serait imiter la conduite d’Ésaü, abandonnant à vil prix son droit de primogéniture. Le deuxième, par le moyen d’une autre comparaison biblique : les partisans de Novatien sont comparés à Coré, Dathan, Abiron, pour avoir voulu s’adjuger la primauté dans l’Église. Le troisième, plus ouvertement encore : Cyprien loue l’humilité de Pierre, qui, dans la question des rites judaïques, s’inclina devant les raisons de Paul, au lieu de revendiquer sa primauté : c’est pour engager le pape Étienne à suivre cet exemple, en admettant les représentations des Églises d’Afrique dans la question baptismale.
On croira difficilement que le lien mis par le langage de saint Cyprien entre ce mot et le siège de Rome, à l’exclusion de tout autre siège, soit purement fortuit. Encore moins réduira-t-on cette primauté à un sens chronologique.
Quant au texte évangélique où le Seigneur promet de fonder son Église sur Pierre, il se représente bon nombre de fois dans l’œuvre de saint Cyprien et dans les lettres de ses correspondants. Signalons De hab. virg., X, p. 194, 25 ; Ad Fortun., XI, p. 338, 15 ; De bon. pat., IX, p. 403, 16 ; Sentt. episc., XVII, p. 444, 1 ; Epp., XXXIII, 1, p. 566, 2 ; XLIII, 5, p. 594, 5 ; LV, 8, p. 630, 1 ; 9, p. 630, 14 ; LIX, 7, p. 674, 16 ; 14, p. 683, 9 ; LXVI, 8, p. 782, 25 ; LXX, 3, p. 769, 16 ; LXXI, 3, p. 773, 11 ; LXXIII, 7, p. 783, 14 ; LXXV, 16, p. 820, 24 ; 17, p. 821, 14. — Au moins dix-sept exemples, sans parler d’autres traces plus fugitives. Que l’on prenne un à un ces dix-sept exemples, et l’on constatera que, abstraction faite de Ep., XXXIII, 1, où Pierre fait simplement figure d’évêque, il fait partout figure de primat, dans ses relations avec l’Église universelle.
Cette primauté est plus ou moins définie selon les cas, mais elle assure à l’église locale de Rome le premier rang parmi les Églises. Ep., LIX, 14, p. 683, 9-14 : Navigare audent et ad Petri cathedram atque ad Ecclesiam principalem unde unitas sacerdotalis exorta est…, nec cogitare eos esse Romanos, quorum fides apostolo prædicante laudata est, ad quos perfidia habere non possit accessum.
Voilà ce que répètent ces dix-sept textes, dont quatorze empruntés à saint Cyprien, un à l’un des évêques d’un concile par lui présidé (Sent. episc., XVII) ; deux à son correspondant Firmilien de Césarée (Ep., LXXV). Le témoignage du bouillant évêque de Césarée n’est pas le moins remarquable : il a commencé par rendre hommage à la primauté du successeur de Pierre, avant de flétrir la conduite du pape Étienne, qu’il accuse d’avoir trahi son mandat.
Dans ces conditions, on s’étonne que tel historien ait cru lire chez saint Cyprien que le texte Tu es Petrus est par lui « ravi au successeur de Pierre, pour être adjugé à l’épiscopat ». J. Turmel, Histoire du dogme de la papauté, des origines à la fin du IVe siècle, p. 134. Paris, 1908. Une contrevérité si manifeste ne mérite aucune discussion. Sur cet ouvrage, qu’il suffise de renvoyer à l’exécution magistrale due à M. Y. de la Brière, Études, t. CXVII, p. 339-350 (5 nov. 1908).
Cependant on a souvent cru tirer de ce même récit De cath. Eccl. unitate une doctrine épiscopalienne. L’évêque de Rome serait bien le premier évêque de la chrétienté, mais primus inter pares, sans aucune primauté de juridiction. Cette doctrine, dont les critiques anglicans se sont fait une spécialité, est rattachée surtout à Cath. Eccl. un., V, p. 213, 14-214, 2 :
Quam unitatem tenere firmiter et vindicare debemus, maxime episcopi qui in Ecclesia præsidemus, ut episcopatum quoque ipsum unum atque indivisum probemus. Nemo fraternitatem mendacio fallat, nemo fidem veritatis perfida prævaricatione corrumpat. Episcopatus unus est, cuius a singulis in solidum pars tenetur.
On a cru voir dans ce texte que l’épiscopat est une sorte de corps sans tête, une confédération d’égaux. Cette idée ne résiste pas à une exégèse attentive.
D’après l’usage constant de saint Cyprien, episcopatus désigne le pouvoir épiscopal, non le corps de l’épiscopat. Voir Cath. Eccl. un., X, p. 218, 26 ; Epp., LV, 9, p. 630, 11-13 ; 24, p. 642, 14 ; 6, 3 ; LXVII, 5, p. 739, 22 etc. Il serait d’ailleurs absurde d’entendre que le corps épiscopal est un bien que les évêques possèdent solidairement. Voir sur ce point R. P. Kneller, Der heilige Cyprian und das Kennzeichen der Kirche, p. 61 sqq. (115 Ergänzungsheft zu den Stimmen aus Maria-Laach, 1911).
In solidum est une expression juridique, dont il faut demander la clef aux juristes. Plusieurs personnes possèdent in solidum un bien dont la totalité appartient à chacune d’elles, mais non à titre exclusif. Telle est la définition d’Ulpien, Dig., XLV, II, 3 ; cf. XIII, VI, 5. Tel est précisément le cas du pouvoir épiscopal, auquel tous les évêques ont part simultanément. Voir D. O. Casel, Eine missverstandene Stelle Cyprians, dans Rev. Bénédict., t. XXX, p. 413-420 (1913).
L’objet de cette possession indivise est justement le pouvoir découlant de Pierre, comme Cyprien l’explique aussitôt après. Parce que la source est unique, nul n’aura part aux biens qui en découlent, s’il ne communique avec la source, c’est-à-dire avec Pierre, par l’intermédiaire de ces canaux réguliers que sont les évêques. Cath. Eccl. un., V, p. 214, 2-12 :
Ecclesia una est quæ in multitudinem latius incremento fecunditatis extenditur, quomodo solis multi radii, sed lumen unum, et rami arboris multi, sed robur unum tenaci radice fundatum, et cum de fonte uno rivi plurimi defluunt, numerositas licet diffusa videatur exundantis copiæ largitate, unitas tamen servatur in origine. Avelle radium solis a corpore, divisionem lucis unitas non capit ; ab arbore frange ramum, fructus germinare non poterit : a fonte præcide rivum, præcisus arescit.
Sic et Ecclesia Domini luce perfusa per orbem totum radios suos porrigit : unum tamen lumen est quod ubique diffunditur, nec unitas corporis separatur.
Pour l’exposition des thèses anglicanes, voir J. Fell et J. Pearson, Annales Cyprianici, Oxoniæ, 1682 ; H. Dodwell, Dissertationes cyprianicæ, Oxoniæ, 1684 ; Benson, Cyprian. His life. His times. His work, London, 1897. Tout récemment, le Dr J. K. Bernard, archevêque anglican de Dublin, dans un mémoire intitulé : The Cyprianic Doctrine of the Ministry (Essays on the early History of the Church and the Ministry, edited by H. B. Swete, London, 1918), a cru bon de rajeunir les thèses anglicanes par des emprunts au livre de M. Hugo Koch. On ne peut pas l’en féliciter beaucoup.
Correspondance de saint Cyprien avec Rome
La doctrine du De catholicæ Ecclesiæ unitate s’éclaire à la lumière de la correspondance échangée par saint Cyprien avec l’Église de Rome.
Nous possédons dix lettres échangées entre Rome et Carthage durant la vacance du Saint-Siège, entre le martyre du pape Fabien et l’élection de son successeur Corneille ; onze lettres échangées entre Cyprien et le pape Corneille ; une lettre de Cyprien au pape Lucius ; deux lettres au pape Étienne, sans compter d’autres documents qui complètent l’information. Examinons ces diverses séries.
1° Lettres écrites durant la vacance du Saint-Siège (20 janvier 250-mars 251). — Quatre de ces lettres émanent du clergé de Rome (VIII, XXX, XXXI, XXXVI) ; six émanent de saint Cyprien (IX, XX, XXVII, XXVIII, XXXV, XXXVII). Parmi les lettres romaines, la première (VIII) ne porte aucun en-tête ; les trois autres sont adressées Cypriano papæ, selon le style du temps.
Parmi les lettres de Cyprien, quatre (IX, XX, XXVII, XXXV) sont adressées Presbyteris et diaconibus Romæ consistentibus fratribus ; les deux autres aux prêtres Moyse et Maxime et aux autres confesseurs emprisonnés pour la foi.
Cette correspondance montre que le clergé de Rome, même privé de son chef, a conscience de son rôle éminent. À l’Église de Carthage, qu’au début il croit plus ou moins abandonnée par son pasteur, il trace son devoir avec fermeté ; à Cyprien lui-même, quand les raisons de sa retraite temporaire sont mieux connues, on ne ménage ni les félicitations ni les avis. L’Ep., XXX surtout, due à la plume habile de Novatien, montre Rome étendant sa sollicitude sur toutes les Églises.
Si l’on assure Cyprien qu’il n’a ici-bas d’autre juge que Dieu, on ne laisse pas d’affirmer qu’à l’évêque de Rome appartient l’initiative des mesures les plus graves, encore qu’il importe d’en faire partager la responsabilité à l’épiscopat. De son côté, Cyprien attache à l’approbation de Rome un prix très grand ; même en temps de vacance du Saint-Siège, il tient les clercs romains au courant de tous les événements qui intéressent l’Église d’Afrique et de sa propre administration.
2° Lettres datant du pontificat de Corneille (mars 251-juin 253). — Durant son court pontificat, Corneille fut en relations suivies avec le primat de Carthage, comme en témoignent neuf lettres à lui adressées par Cyprien (XLIV, XLV, XLVII, XLVIII, LI, LII, LVII, LIX, LX), et deux lettres qu’il lui écrivit (IL, L).
Les lettres de Cyprien portent la suscription : Cyprianus Cornelio fratri (dans l’Ep., LVII, qui est une lettre synodale, les noms des évêques siégeant au synode sont joints à celui de Cyprien) ; les lettres du pape portent la suscription : Cornelius Cypriano fratri. On peut y joindre trois lettres échangées entre Cyprien et les confesseurs romains (XLVI, LIII, LIV).
Deux objets surtout remplissent cette correspondance : d’une part, les blessures de la persécution, à guérir ; d’autre part, le schisme, qui, à Rome avec Novatien, en Afrique avec Félicissime, déchire l’Église. La dernière lettre de Cyprien porte à Corneille ses félicitations fraternelles pour sa glorieuse confession, prélude de son martyre.
L’Ep. XLVIII renouvelle au pape l’hommage de l’Église d’Afrique, et l’assure qu’en s’attachant à lui les évêques d’outremer ont conscience de s’attacher à l’Église catholique, III, p. 607, 7-9 ; 12-18 : Nos enim singulis navigantibus, ne cum scandalo ullo navigarent, rationem reddentes, nos scimus hortatos esse ut Ecclesiæ catholicæ matricem et radicem agnoscerent ac tenerent… Placuit ut… te universi collegæ nostri et communicationem tuam, i. e. catholicæ Ecclesiæ unitatem pariter et caritatem probarent firmiter ac tenerent. Certains détails d’interprétation sont ici controversés ; ils doivent nous retenir.
Que signifie au juste : Ecclesiæ catholicæ matricem et radicem ? On a souvent entendu : la racine mère de l’Église catholique, et appliqué simplement cette qualification à l’Église romaine, mère de toutes les Églises. Un tel sens va bien dans le contexte. Mais il demeure discutable.
Matricem et radicem ramène une image déjà connue. Nous l’avons rencontrée dans Cath. Eccl. un., V, p. 214, 4. On la retrouve Cath. Eccl. un., XXIII, p. 231, 7-12 ; Ad Fortun., XI, p. 338, 15-17 ; Epp., XLIV, 3, p. 599, 3-6 ; XLV, 1, p. 600, 1-6 ; XLVI, 1, p. 604, 16-19 ; XLVII, 1, p. 605, 16-17 ; LXIII, 11, p. 701, 16-22 ; LXXI, 2, p. 772, 22-28 ; LXXIII, 2, p. 779, 19-22. La plupart de ces exemples visent, en fait, l’Église romaine ; mais non pas tous ; quelques-uns (à commencer par ceux tirés de Cath. Eccl. un.) s’entendent bien de l’Église universelle, comme telle ; ils flétrissent les entreprises du schisme, qui déchire le sein maternel de l’Église.
Pour justifier une telle interprétation, il suffit de donner au génitif dépendant de matricem et radicem une valeur épexégétique ; d’entendre : « cette racine mère qu’est l’Église » au lieu d’une valeur objective : « cette racine mère qu’est (dans l’Église universelle) l’Église de Rome ». Cela ne répugne pas à la langue de Cyprien.
Tout dépend du sens que l’on attribuera aux mots : Ecclesiæ catholicæ : l’Église catholique, c’est-à-dire universelle ; ou, dans l’Église particulière de Rome, le troupeau catholique, par opposition à la secte schismatique. Dans le premier cas, la recommandation de Cyprien aux chrétiens d’Afrique en partance pour Rome signifie : « attachez-vous à l’évêque de Rome ; il est la source de l’unité catholique ».
Dans le second cas, elle signifie : « attachez-vous à l’évêque Corneille : il représente, en face du schisme, l’unité catholique ». Pour trancher la question, il est nécessaire d’étudier le sens de ces mots : Ecclesiæ catholicæ, selon l’usage de saint Cyprien. On peut relever dans son œuvre (et celle de ses correspondants) plus de cinquante autres allusions à la catholicité.
Cath. Eccl. un., tit., p. 209, 1 ; Sent. ep., V, p. 440, 4 ; VIII, p. 441, 13 ; XXVII, p. 447, 7 ; XLV, p. 463, 7-9 ; XLVI, p. 452, 12 ; LXXII, p. 457, 13 ; LXXV, p. 458, 1-2 ; Epp., XXV, 1, p. 538, 20 ; XLIV, 1, p. 597, 13 ; 3, p. 598, 20 ; XLV, 1, p. 599, 16 ; 600, 5 ; XLVI, 1, p. 604, 11 ; XLVIII, 4, p. 608, 6 ; IL, 2, p. 611, 9.16 ; LI, 1, p. 614, 13 ; 615, 6 ; 2, p. 615, 24 ; LIV, 5, p. 623, 19 ; LV, 1, p. 624, 7-13 ; 7, p. 628, 19 ; 21, p. 639, 1.5 ; 24, p. 642, 16 ; LIX, 5, p. 671, 22 ; 9, p. 676, 18.25 ; LXV, 5, p. 735, 12 ; LXVI, 8, p. 733, 9 ; LXVIII, 1, p. 744, 7 ; 2, p. 745, 10 ; LXIX, 1, p. 749, 8 ; 750, 12 ; 7, p. 756, 7 ; LXX, 1, p. 767, 1.3 ; LXXI, 1, p. 771, 11 ; 772, 8 ; 4, p. 774, 6 ; LXXII, 1, p. 775, 9 ; LXXIII, 1, p. 779, 6 ; 2, p. 779, 14 ; 20, p. 794, 13 ; LXXV, 6, p. 813, 27 ; 14, p. 819, 15 ; 16, p. 821, 7 ; 22, p. 824, 7.
Cette statistique est éloquente. Si l’on met à part deux exemples qui n’appartiennent pas à Cyprien mais au pape Corneille (Ep., L, 2, p. 611, 9, 16), exemples qui paraissent bien désigner l’Église particulière de Rome par opposition au schisme, on trouvera que tous les autres — ou presque tous — s’entendent plus naturellement de l’Église universelle. D’où il suit que l’Église de Rome est bien présentée par Cyprien comme la racine mère de toutes les Églises.
Conclusion pleinement conforme au texte déjà cité de Ep. LIX, 14, p. 683, 10-11 : Petri cathedram atque… Ecclesiam principalem unde unitas sacerdotalis exorta est.
Telle n’est pas l’opinion de H. Dodwell, Dissertationes Cyprianicæ, Oxoniæ, 1684. Il étudie, VII, 78, plusieurs des cinquante exemples que nous avons cités, et s’efforce d’en restreindre la portée à une Église particulière. On pourrait lui accorder cela, sans souscrire aux conclusions qu’il en tire. Mais nous croyons qu’il erre sur le fait, aussi bien que sur les conclusions.
Particulièrement importante est la longue Ep., LIX, de Cyprien au pape Corneille. Elle comprend trois parties : la première consacrée à l’apologie personnelle de Cyprien (1-8) ; la seconde à l’état présent du schisme en Afrique (9-13) ; la troisième au droit de l’épiscopat (14-20). Nous ne retiendrons ici que la troisième partie, comme allant droit à notre sujet.
Cyprien pose en principe l’autorité indépendante de l’évêque dans sa sphère, sous la seule réserve du compte qu’il doit à Dieu de son administration. Cette idée lui est familière ; on la retrouve plusieurs fois par lui formulée presque dans les mêmes termes. Voir Sent. episc., proœm., p. 436, 5-10 ; Epp., LV, 21, p. 639, 4-7 ; LIX, 14, p. 683, 9-684, 7 ; LXIX, 17, p. 765, 21-766, 2 ; LXXII, 3, p. 778, 1-7 ; LXXIII, 26, p. 798, 9-12.
Ces textes, pris en eux-mêmes, paraissent fort clairs, et l’on a pu s’en autoriser pour présenter Cyprien comme partisan d’une doctrine selon laquelle le pouvoir épiscopal ne comporterait aucune espèce de tempérament.
Il ne faut pourtant pas fermer les yeux sur une autre série de textes, qui commentent les précédents, et montrent fonctionnant autour de Cyprien — sous sa présidence effective quant à l’Afrique — un véritable gouvernement collectif de l’épiscopat, investi du pouvoir de lier par ses décrets les évêques eux-mêmes. Bon nombre de lettres de Cyprien notifient des résolutions arrêtées par les conciles de Carthage.
Le concile évitait toute ingérence indiscrète dans les affaires des Églises ; mais il édictait des lois et prétendait bien être obéi. Voir Epp., III, IV, LVI, 3, p. 649, 23-650, 3 ; LIX, 10, p. 677, 15-19 ; LXIV, 1, p. 717, 12-21 ; 2, p. 718, 1-8 ; 6, p. 721, 3-5 ; LXV, 1, p. 721, 15-18.
Résumons l’impression d’ensemble laissée par cette correspondance de Cyprien avec le pape Corneille.
De même qu’entre le clergé de Rome et le primat de Carthage durant la vacance du Saint-Siège, il y eut entre le pape Corneille et Cyprien quelques malentendus passagers, mais jamais un conflit. Et on a l’impression que Cyprien use de son ascendant personnel, soit pour, au besoin, raffermir le pape, moins clairvoyant ou moins résolu, soit pour lui tracer son devoir.
Les lettres de saint Cyprien ne sont pas précisément d’un subalterne qui demande un mot d’ordre ; elles sont d’un collègue qui croit se tenir à sa place en joignant la hardiesse à la déférence.
3° Lettre au pape Lucius. — Au cours d’un pontificat de huit mois (juin 253-mars 254), le pape Lucius reçut de Cyprien au moins une lettre qui nous a été conservée (LXI). Lettre pleine de respectueuse sympathie pour l’Église de Rome et pour son évêque, qui a déjà confessé la foi dans l’exil.
4° Lettres datant du pontificat d’Étienne (mai 254-août 257). — Les documents de cette période ont déjà été analysés à propos du Baptême des hérétiques (ci-dessus, t. I, 391-394). Bornons-nous à dégager quelques observations.
Cyprien n’est pas tellement confiné dans l’Afrique romaine qu’il ne s’intéresse au gouvernement des Églises d’outre-mer. Il en dit nettement son avis au pape, dont il trouve l’initiative parfois peu éclairée (Ep., LXVII, affaire des évêques espagnols), parfois trop molle (Ep., LXVIII, affaire de Marcien d’Arles), parfois franchement indiscrète (Epp., LXIX-LXXIV, affaire du baptême des hérétiques).
Ce groupe renferme deux lettres adressées directement au pape Étienne par Cyprien, l’une en son nom propre (LXVIII), l’autre au nom d’un synode africain (LXXII). La pensée de Cyprien sur l’autonomie de l’évêque dans sa sphère s’y affirme très nettement, Ep., LXXII, 3, p. 778, 4-7 : Nec nos vim cuiquam facimus aut legem damus, quando habeat in Ecclesiæ administratione voluntatis suæ arbitrium liberum unusquisque præpositus, rationem actus sui Domino redditurus.
Mais le pape Étienne allait prendre dans la question baptismale une position aussi ferme que son prédécesseur Victor, soixante ans plus tôt, dans la question pascale. On sait la teneur du fameux rescrit conservé dans une lettre de saint Cyprien :
« Pas d’innovation, s’en tenir à la tradition », Ep., LXXIV, 1, p. 799, 16 : Nihil innovetur, nisi quod traditum est… — C’était la réponse d’un supérieur hiérarchique.
Saint Cyprien ne la comprit pas. Car s’il n’avait pas de doute sur la primauté du siège de Rome, il ne pensait pas que cette primauté emportât le droit d’intervenir dans une question qu’il estimait tranchée par l’Évangile. Firmilien de Césarée ne le comprit pas davantage et, dans sa lettre à Cyprien, s’emporta violemment contre le successeur de Pierre — l’évêque de Rome avait à ses yeux ce titre indiscutable, — si oublieux de son devoir. Ep., LXXV, 16-17, p. 820-821.
Faut-il conclure à une évolution dans la pensée théorique de Cyprien à l’égard du siège de Rome ? On l’a fait quelquefois ; on a même cru pouvoir jalonner cette évolution avec une précision inquiétante. Voir Otto Ritschl, Cyprian von Karthago und die Verfassung der Kirche, Göttingen, 1885.
Telle ne sera pas notre conclusion. À toutes les étapes de sa carrière, Cyprien manifeste les mêmes convictions très fermes, avec les mêmes lacunes. Les circonstances devaient amener ces lacunes à se révéler, dans une crise qui fut pour lui singulièrement douloureuse. Le christianisme africain retardait un peu sur la doctrine dès lors claire à Rome et en d’autres points de l’Église ; on pourrait parler d’un « africanisme », non dépourvu d’analogie avec le futur gallicanisme. Le temps devait emporter cela.
Ce qui ressort clairement de la crise baptismale, c’est, en même temps que la sincérité de Cyprien, la conscience qu’avait le pape Étienne, et l’Église avec lui, d’un droit supérieur inhérent au siège de Pierre.
L’importance de controverses qui s’éternisent autour de saint Cyprien nous excusera peut-être d’avoir donné à cet épisode un développement disproportionné à l’ensemble de l’histoire où il se détache.
Alexandrie, Antioche et Rome au IIIe siècle
Au milieu du troisième siècle, trois sièges patriarcaux dominent l’Église chrétienne : Rome, Antioche, Alexandrie, avec une déférence marquée d’Alexandrie et d’Antioche à l’égard de Rome.
Les relations de l’Église d’Alexandrie avec celle de Rome, au cours des deux premiers siècles, échappent à l’histoire. Nous savons qu’Origène, condamné dans Alexandrie, écrivit, pour se justifier, au pape Fabien (236-250) et à d’autres chefs d’Églises. Voir Eusèbe, H. E., VI, XXXVI, P. G., XX, 597. Un peu plus tard, la querelle baptismale eut son contre-coup en Égypte. Saint Denys d’Alexandrie (249-264), correspondant avec le pape Étienne, s’efforçait de faire prévaloir une solution amiable.
Eusèbe, VII, II-V, P. G., XX, 640-645. Une détente se produisit sous le successeur d’Étienne, saint Sixte II (août 257-août 258), qui cessa d’urger l’exécution du rescrit baptismal. Denys d’Alexandrie continua de correspondre avec ce pape et avec les prêtres romains Philémon et Denys ; ibid., V-IX, 651-657. Cependant l’hérésie sabellienne, qui menait en Égypte une propagande active, paraît n’avoir pas rencontré dans le patriarche d’Alexandrie un adversaire parfaitement éclairé.
Denys de Rome (259-268) donna une orientation dogmatique, en signalant deux écueils opposés : l’écueil sabellien, où sombrait la foi en la Trinité, et l’écueil trithéiste, où sombrait la foi en un Dieu unique. Texte cité par saint Athanase, De decretis Nicænæ synodi, XXVI, P. G., XXV, 461 CD-465 A. Et Denys d’Alexandrie s’inclina devant la sentence venue de Rome, par une adhésion explicite à la doctrine de l’ὁμοούσιον. Ibid., XXV, P. G., XXV, 461 AC. À l’égard du schisme novatien, qui avait voulu s’emparer de toute l’Église, Alexandrie, en la personne de son grand évêque, garda l’attitude la plus catholique. Voir la lettre de Denys d’Alexandrie à Denys de Rome, Eusèbe, H. E., VII, VIII, P. G., XX, 662, et sa lettre à Novatien, ibid., VI, XLV, 633.
Dans le même temps, l’Église d’Antioche se vit plus profondément troublée. Son évêque Fabius inclinait au schisme : Denys d’Alexandrie joignit ses efforts à ceux du pape Corneille, pour le raffermir dans l’orthodoxie. Eusèbe, H. E., VI, XLIII, XLIV, P. G., XX, 616-633. Un peu plus tard, Paul de Samosate, autre patriarche d’Antioche (260-268), doublement scandaleux pour la foi et pour les mœurs, soulevait la réprobation de l’Orient chrétien.
Denys d’Alexandrie et Firmilien de Césarée le flétrissaient ; des conciles s’assemblaient contre lui et finissaient par le déposer. La sentence rendue par les évêques réunis à Antioche notifie la déposition « à Denys (de Rome) et à Maxime (d’Alexandrie, successeur de Denys) et à tous les évêques et prêtres et diacres associés au service divin, et à toute l’Église catholique sous le ciel », Eusèbe, H. E., VII, XXX, P. G., XX, 709.
Cependant Paul refusait d’évacuer les édifices ecclésiastiques ; pour le contraindre, il fallut recourir au pouvoir civil, et la sentence rendue à cette occasion par l’empereur Aurélien mérite d’être remarquée, d’autant qu’elle vient du dehors. Les édifices de l’Église devaient être remis à l’évêque en union avec l’évêque de Rome. Tel était dès lors le jugement de l’équité païenne.
IVe et Ve siècles
Les premiers débats relatifs au Donatisme nous montrent en acte la prérogative du siège de Rome, selon la pensée de cet évêque du dehors que voulait être Constantin. C’est à Rome que se tint un premier synode, présidé par le pape Miltiade (313). L’année suivante, un nouveau synode parut nécessaire, il se réunit à Arles : le pape Sylvestre s’y fit représenter par deux prêtres et deux diacres (314).
Les Donatistes ayant fait appel encore une fois, l’empereur, après leur avoir fait entendre qu’ils devaient tenir le jugement des prêtres pour irréformable comme le jugement même de Dieu, les fit mander et confirma la sentence des papes Miltiade et Sylvestre (316). — Voir Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, t. I, ch. III, p. 260-298, Paris, 1907.
Donatisme, Nicée, Sardique et conciles
Le cadre du concile de Nicée (325), qu’emplit l’éclat du pouvoir impérial, ne laisse aux légats du pape saint Sylvestre qu’un rôle effacé. Néanmoins, dès qu’on oublie le personnage encombrant de Constantin, ce rôle apparaît le premier de tous. Nous en avons pour garant le témoignage non suspect d’Eusèbe de Césarée, qui écrit, Vita Constantini, III, VII, P. G., XX, 1061 B : « L’évêque de la ville impériale ne vint pas, à cause de son grand âge, mais quelques-uns de ses prêtres tinrent sa place. » La ville impériale ne peut être que Rome, car la fondation de Constantinople date de 329. Par les représentants du pape, il semble bien qu’il faille entendre non pas seulement les prêtres romains Vitus et Vincent, mais d’abord Hosius évêque de Cordoue, qui exerça la présidence effective des débats conciliaires et signa le premier la définition de foi.
On ne voit pas en effet quelle autre délégation aurait pu assurer à l’évêque de Cordoue le pas sur tous les personnages ecclésiastiques d’Orient, y compris les patriarches d’Alexandrie et d’Antioche. Constantin avait ouvert le concile en qualité de président d’honneur ; après quoi il céda la parole aux présidents ecclésiastiques, Eusèbe, ibid., XIII, 1069 B.
Par ces présidents, il faut entendre tout d’abord Hosius, qu’Eusèbe vient de désigner dans un rang à part, VII, 1061 A, et que saint Athanase nomme expressément, Apologia de vita sua, V, P. G., XXV, 649 B : Quel concile n’a-t-il point présidé ? Cette tradition était ferme au Ve siècle ; voir Théodoret, H. E., II, XII, P. G., LXXXII, 1033 A ; Socrate, H. E., I, XIII, P. G., LXVII, 108 C. Au Ve siècle, Gélase de Cyzique, complétant le récit d’Eusèbe, dit positivement que Hosius tint la place du pape Sylvestre, avec l’assistance des prêtres Vite et Vincent, Hist. Conc. Nic., II, V, et XII, P. G., LXXXV, 1229 C et 1249 B ; ou éd. Loeschke-Heinemann, 46, 20 et 100, 26 ; Leipzig, 1918. Le VIe concile œcuménique (680) répète que le concile de Nicée fut convoqué, d’un commun accord, par l’empereur Constantin et le pape Sylvestre. Act., XVIII, Mansi, XI, 661 A. Sur ce point, on peut consulter Hefele-Leclercq, t. I, p. 52-58 et 426-427 ; mais on fera bien de contrôler les références.
En 344, le Concile de Sardique, par trois de ses canons (3, 4, 5), consacrait le principe de l’appel à Rome, pour les évêques condamnés par sentence épiscopale. Cette mesure était un coup droit porté aux évêques orientaux qui, dans un concile d’Antioche (340), venaient, après un concile de Tyr, de déposer saint Athanase.
L’authenticité des conciles de Sardique, contestée de nos jours par Friedrich, Sitzungsberichte der… Akademie der Wissenschaften, München, 1901, a été défendue victorieusement par C. H. Turner, Journal of Theological Studies, III, p. 370-397 (1902), et par F. X. Funk, Historisches Jahrbuch, t. XXIII, p. 497-516 (1902). Cf. J. Zeiller, Les origines chrétiennes dans les provinces danubiennes de l’empire romain, p. 243-256. Paris, 1918. — Texte de ces canons chez Hefele-Leclercq, t. I, p. 762-769.
L’attitude de la papauté durant la crise arienne exigerait des développements qui ne peuvent trouver place ici. Rappelons qu’un article spécial a été consacré ci-dessus à l’épisode du pape Libère.
Sur le rôle des pontifes romains dans la convocation, la présidence, la confirmation des premiers conciles œcuméniques, nous renverrons à l’article Conciles, t. I, col. 594-607.
Bien avant l’hommage éclatant rendu à la chaire de Pierre par les Pères de Chalcédoine (451), l’autorité d’enseignement et de gouvernement du pontife romain s’exerçait dans toute l’Église. Les témoignages des Pères ont souvent été recueillis dans des ouvrages spéciaux. Citons par exemple D. Palmieri, De Romano Pontifice, Prati, 1891. Il suffit d’ouvrir l’Enchiridion Patristicum de Rouët de Journel au mot Romanus Pontifex, pour trouver une première moisson de textes.
Nous devons nous borner à quelques témoins illustres.
Témoins grecs, syriaques et latins
Entre tous les Pères grecs, saint Jean Chrysostome se distingue par son attachement passionné au siège de Rome. Ce trait de son caractère et de sa doctrine n’avait pas échappé aux historiens ; il vient d’être mis en plus complète lumière par une monographie due à Son Éminence le cardinal Marini, Il Primato di S. Pietro e de’ suoi successori in San Giovanni Crisostomo, Roma, 1919.
Saint Jean Chrysostome eut mainte occasion de citer et de commenter les textes du Nouveau Testament relatifs au prince des Apôtres. Il l’a fait au sens plénier de la tradition catholique, en montrant dans le personnage historique de Pierre et de ses successeurs le fondement permanent de l’Église du Christ, principe actif et nécessaire de cohésion et d’unité. Voir notamment In Mt., Hom., LIV (LV), P. G., LVIII, 531-540 ; In Ioan., Hom., LXXXVIII (LXXXVII), P. G., LIX, 477-482 ; De sacerdotio, l. II, III, P. G., XLVIII, 631-633. Mais une objection se présente, et elle naît du texte même de Chrysostome. On sait le culte ardent qu’il a voué à l’apôtre saint Paul : dans son enthousiasme, il semble parfois l’égaler ou même le préférer à saint Pierre. Voir notamment la série De laudibus S. Pauli Apostoli (7 homélies prononcées à Antioche), P. G., L, 473-514. Mais ces poussées oratoires n’empêchent pas Chrysostome de distinguer les fonctions de l’apostolat, pour lesquelles Paul marcha de pair avec Pierre, l’un ayant une mission spéciale à remplir parmi les Gentils et l’autre parmi les Juifs, et l’autorité primatiale, prérogative exclusive du siège de Rome. In Act., Hom., XXXIII, P. G., LX, 289-246 ; In Gal., I et II, P. G., LXI, 611-648.
Deux circonstances manifestèrent avec éclat la foi de Chrysostome aux prérogatives du siège de Pierre : l’extinction du schisme d’Antioche, à laquelle il prit une part prépondérante, dès son élévation au siège de Constantinople (398) ; voir F. Cavallera, Le schisme d’Antioche, p. 289-293, Paris, 1905 ; et son appel réitéré au pape Innocent Ier, après le trop fameux conciliabule du Chêne, lors de ses grandes épreuves (années 404 et 406). P. G., LII, 529-536.
Saint Éphrem témoigne pour l’Église de Syrie. Lui aussi voit dans la personne de Pierre le fondement de toute l’Église ; l’inspecteur (évêque) de tous les ouvriers apostoliques ; le pasteur de toutes les nations ; l’héritier de tous les trésors du Seigneur, qui lui a remis les clefs du royaume. S. Ephræm Syri Hymni et Sermones, ed. T. J. Lamy, t. I, p. 412, Mechliniæ, 1882.
Les Pères latins étaient attachés à Rome, non seulement par la communauté de langue, mais plus encore par un sentiment filial qui leur montrait dans le successeur de Pierre le maître de la doctrine. Interrogeons le plus grand de ses exégètes, saint Jérôme, et le plus grand de ses théologiens, saint Augustin. Leur réponse aura d’autant plus de poids qu’elle vient de plus loin : car, si tous deux ont connu Rome, presque toute leur vie s’est écoulée loin d’elle.
Du fond du désert de Chalcis, où l’a poussé un besoin de prière et de pénitence, saint Jérôme se tourne vers le pape Damase pour lui demander la solution des controverses qui déchirent l’Orient. Il rappelle l’hommage rendu par l’apôtre Paul à la chaire de Pierre et à la foi des Romains. Il mendie la nourriture de son âme, là où jadis il reçut au baptême le vêtement du Christ. C’est au successeur du pêcheur, du disciple de la croix qu’il recourt, pour trouver le Christ.
Il sait que l’Église est fondée sur cette pierre. Il ne veut rien connaître en dehors de cette demeure : ni Vitalis, ni Mélèce, ni Paulin, qui se disputent le siège d’Antioche, ne sont rien à ses yeux, que des antéchrists, s’ils ne communient avec le vicaire du Christ. C’est un mot d’ordre qu’il attend de Damase. Ep., XV, P. L., XXII, 355-358 : Ego nullum primum, nisi Christum, sequens, Beatitudini tuæ, i. e. cathedræ Petri, communione consocior. Super illam petram ædificatam Ecclesiam scio… Non novi Vitalem, Meletium respuo, ignoro Paulinum… Quicumque tecum non colligit, spargit… Cui apud Antiochiam debeam communicare significes…
Le sentiment de saint Augustin sur les prérogatives du siège de Rome ressort avec une grande clarté de toute son œuvre. Dès l’année 400, pour affermir la foi d’un catholique, Generosus, contre les diatribes donatistes, il l’invite à se tourner vers Pierre, représentant toute l’Église et comme tel recevant du Seigneur la promesse d’une assistance indéfectible ; il énumère tous les évêques de Rome, depuis Pierre jusqu’à Anastase. Ep., LIII, 2, P. L., XXXIII, 196.
Dans la controverse donatiste, il a coutume de se référer à la sentence portée dès l’année 313 par le concile que présida le pape Miltiade ; voir Breviculus collat. cum Donatistis, III, XVII, 31-32, P. L., XLIII, 642-644. Dans la controverse pélagienne, il demeure étroitement uni aux papes Innocent, Zosime, Boniface, Célestin, comme en témoignent sa correspondance et sa polémique. Voir la lettre synodale des Pères de Milève (417) à Innocent Ier, Ep., CLXXVI, P. L., XXXIII, 583-584, faisant appel à l’autorité du Saint-Siège pour fléchir les hérétiques ; une autre lettre, Ep., CLXXVII, 764-772, sollicitant une sentence doctrinale.
La réponse d’Innocent affirme l’autorité du Siège de Pierre, Ep., CLXXXI, 1, 780 ; revendique la sollicitude de toutes les Églises, Ep., CLXXXII, 2, 784 ; menace d’anathème les adhérents de Pelage, Ep., CLXXXIII, 5, 788. Augustin se félicite de cette réponse, telle qu’on pouvait l’attendre du Siège apostolique, Ep., CLXXXVI, 1, 2, 817. Nous trouvons dans un sermon de cette même année 417 sa pensée définitive sur toute cause portée à Rome : c’est une cause jugée. Serm., CXXX, 10, P. L., XXXVIII, 734 : Iam enim de hac causa duo concilia missa sunt ad Sedem apostolicam ; inde etiam rescripta venerunt. Causa finita est : utinam aliquando finiatur error ! — Nous empruntons ces références au P. Portalié, art. Augustin, Dictionnaire de théol. cath., I, 2415. On trouvera, sur le sujet que nous venons d’effleurer, les développements les plus nuancés et les plus complets dans le beau livre de Mgr P. Batiffol : Le Catholicisme de saint Augustin, Paris, 1920.
Ainsi parlait l’Église du IVe et du Ve siècle, par l’organe de ses grands docteurs.
Célestin, Léon, Hormisdas
En même temps que l’Empire d’Occident s’effondrait sous la poussée des barbares, le rôle de la Papauté allait grandir sans mesure.
Le pape saint Célestin (422-432) qui, au lendemain de la mort de saint Augustin, avait consacré par une sentence dogmatique la pensée du docteur d’Hippone sur la grâce, réglait, par ses légats, la procédure du concile d’Éphèse contre Nestorius, et revendiquait devant ce concile la primauté permanente du Siège de Pierre. Mansi, Sacrorum Conciliorum Nova et amplissima Collectio, t. IV, 1296 B ; ou D. B., 112.
Saint Léon (440-461), par ses légats encore, traçait au concile de Chalcédoine la voie orthodoxe contre Eutychès. Mansi, t. V, 1871 D sqq., ou D. B., 143-4 (132-3). Il était réservé au même pape d’arrêter Attila aux portes de Rome.
Dès le début du conflit monophysite, saint Pierre Chrysologue écrivait de Ravenne à Eutychès pour l’engager à la docilité envers le bienheureux Pierre, vivant dans la personne du pape de Rome. Année 449, P. L., LIV, 743. Le concile de Chalcédoine, en sa deuxième session (10 oct. 451), avait acclamé l’épître dogmatique du pape saint Léon à Flavien d’Antioche, comme l’expression autorisée de la tradition apostolique : « Pierre a parlé par Léon ! » Dans son épître synodale au même pape (nov. 451), il revenait sur la même pensée en déclarant que le pape, présent en la personne de ses légats, avait mené le concile, comme la tête mène les membres (Inter Epp. S. Leonis, XCVIII, 1, P. L., LIV, 952 C). Cependant le même concile, dont la définition de foi a reçu la sanction du pape et jouit d’une pleine autorité dans l’Église, a promulgué des canons dont l’un, le 28e, fut expressément condamné par le pape, comme une atteinte portée à la primauté romaine.
Déjà le concile de Constantinople, en son 3e canon, avait revendiqué, pour l’évêque de Constantinople, une primauté d’honneur immédiatement après l’évêque de Rome, en invoquant la majesté de Constantinople, qui est la nouvelle Rome, Mansi, III, 560 D. Les Pères de Chalcédoine renouvelèrent cette prétention, dans leur canon 28, Mansi, VII, 869. La protestation du pape Léon ne se fit pas attendre ; elle se produisit à maintes reprises, et d’abord dans une lettre à l’empereur Marcien, du 22 mai 452.
Le pape repousse la raison alléguée : la dignité de la ville impériale est ici hors de cause, Ep., CIV, 3, P. L., LIV, 995 A : Ita beat, sicut optamus, Constantinopolitana civitas gloria sua, ac protegente dextera Dei diuturno clementiæ vestræ fruatur imperio. Alia tamen ratio est rerum sæcularium, alia divinarum ; nec præter illam petram, quam Dominus in fundamento posuit, stabilis erit ulla constructio.
Voir encore Ep., CV, à Pulchérie, même date ; Ep., CVI, à Anatole, patriarche de Constantinople, même date ; Ep., CVII, à Julien évêque de Cos, même date ; Ep., CXIX, à Maxime d’Antioche, 11 juin 453 ; Ep., CXXIX, à Proterius d’Alexandrie, 10 mars 454 ; Ep., CXXVII, à Julien de Cos, 9 juin 454. Cette correspondance manifeste, chez le pontife romain, la volonté arrêtée de ne laisser prescrire aucun des droits souverains qui appartiennent à son siège.
C’était depuis longtemps un lieu commun d’invoquer le témoignage rendu par saint Paul (Rom., I, 8) aux fidèles de Rome, dont la foi est annoncée par le monde entier. Les Pères en prenaient occasion d’affirmer, avec la constance des Romains dans la foi, l’autorité particulière de leur Église. Nous avons déjà rencontré tel de ces textes ; groupons ici quelques références, commentées par Dom J. Chapman, Fides romana, dans Rev. Bén., 1895, p. 546-557.
Saint Irénée, C. Hær., III, III, 2, P. G., VII, 848 B ; Novatien, inter Epp. Cypr., XXX, 2, éd. Hartel, p. 550 ; saint Cyprien, Epp., LIX, 14, p. 683 ; LX, 2, p. 692 ; Origène, In Rom., l. I, IX, P. G., XIV, 855 ; saint Jean Chrysostome, In Rom., Hom., II, 1, P. G., LX, 401 ; Théodoret, Epp., CXIII, P. G., LXXXIII, 1313 B ; CXVI, 1324 D ; saint Jérôme, Epp., XV, 1, P. L., XXII, 355 ; XLVI, 11, ib., 490 ; LXIII, 2, 607 ; LXXXIV, 8, 750 ; CXXX, 17, 1120 ; In Gal., l. III, prol., P. L., XXVI, 355 B ; Apologia adv. libros Rufini, III, XII, P. L., XXIII, 466 C ; XI, 472 A ; Adv. Iovinian., II, XXXVIII, 337 ; saint Augustin, De peccat. orig., VIII, 9, P. L., XLIV, 389 ; Epp., XXXVI, 19, 21, P. L., XXXIII, 145 ; LIII, 1, 195 ; CXCIV, 1, 875 ; saint Léon, Serm., III, 4, P. L., LIV, 147 C ; évêques de la Tarraconnaise écrivant au pape Hilaire, nov. 465, ap. Thiel, Epistolæ Romanorum Pontificum, p. 156.
Peu après le commencement du VIe siècle, le pape Hormisdas (514-525) proposait à la signature des évêques d’Orient et d’Occident une formule de foi qui constitue le plus solennel hommage à la doctrine immaculée du Siège de Pierre. Voir, ap. D. B., 171 (11), la formule proposée aux évêques d’Espagne, à la date du 2 avril 517 : Prima salus est rectæ fidei regulam custodire et a constitutis Patrum nullatenus deviare.
Et quia non potest Domini nostri Iesu Christi prætermitti sententia dicentis : Tu es Petrus et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam…, hæc quæ dicta sunt rerum probantur effectibus, quia in Sede Apostolica citra maculam semper est catholica servata religio… — Presque identique est la formule souscrite par Jean, patriarche de Constantinople, C. S. E. L., XXXV, 608 sqq. — L’acte d’Hormisdas ne faisait que consacrer par une reconnaissance officielle une situation acquise.
A. d’Alès.