Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Natalité

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NATALITÉ. — Au point de vue de l’apologétique, la question de la natalité a pris depuis un certain nombre d’années une importance inattendue. Sur les principes, l’Église n’a jamais varié : les époux peuvent, d’un mutuel consentement, s’abstenir de tout rapport conjugal ; mais, s’ils y procèdent, ils ne doivent rien faire, ni l’un ni l’autre, qui rende la conception impossible, à supposer qu’elle soit possible par ailleurs. Telle est la loi naturelle et divine.

Il faut rappeler ici la malédiction portée dans la Genèse contre le crime d’Onan : Semen fundebat in terram, ne liberi nascerentur. Et idcirco percussit eum Dominus, quod rem detestabilem faceret (Gen., XXXVIII, 9 et 10). Peut-être bien certains versets de l’Épître aux Romains font-ils écho à cette malédiction (Rom., I, 29).

Mais ce n’est encore que la solution morale ou pratique ; autrement dit, ce n’est pas encore autre chose que la règle de conduite. De cela, il est vrai, l’humanité eut toujours besoin : car elle ne peut pas exister sans une loi naturelle qui lui soit révélée de quelque manière et qui s’impose à la conscience, tandis qu’elle peut subsister de longs siècles dans l’ignorance des lois économiques et des mystérieux desseins à travers lesquels la Providence dissimule toutes les plus secrètes harmonies de son œuvre.

Le problème reste toujours celui-ci : étant donnée la nature humaine avec ses instincts, y a-t-il à craindre une surpopulation par le mariage et la vie conjugale ? Et si on pouvait la craindre, comment pourrait-on l’éviter ? C’est l’économiste anglais Malthus qui a posé le problème ; puis les conséquences que l’on a déduites de ses conclusions se sont incarnées dans le néo-malthusianisme, dont les ravages ont été plus grands en France que nulle part ailleurs, à tel point qu’une réaction énergique est devenue de la plus impérieuse nécessité pour l’heure actuelle.

I. La théorie de Malthus

Y a-t-il une corrélation nécessaire entre la quantité possible des subsistances et le nombre d’hommes qui les produisent par leur travail ? Si oui, l’équilibre ne sera jamais rompu et le problème n’existe pas : un milliard d’hommes vivra sur un espace donné aussi facilement que cent millions ou un million. Seulement, il y a un élément dont nous ne pouvons pas faire abstraction : c’est l’espace. Multipliés à l’excès, les hommes en manqueraient pour eux-mêmes, comme pour les cultures ou travaux quelconques auxquels ils s’adonneraient. Ainsi en est-il pour les espèces animales et végétales, dont presque chacune parviendrait à couvrir toute la zone de la terre où elle peut vivre, s’il n’y avait pas de causes extérieures de destruction qui refoulent un excès de développement. En est-il de même pour le genre humain ?

On n’ignore ni la réponse de Platon dans la République et les Lois (l. V, ch. VIII et X), ni celle d’Aristote dans la Politique (l. V, ch. XIV, § 10 ; item § 6). Avec eux, le retard de l’âge du mariage, l’abandon des enfants nés difformes et surtout l’avortement prémédité et systématique doivent obvier aux dangers de surpeuplement. À ces conditions, la cité n’accroîtra pas le nombre de ses membres au delà des limites fixées par la loi ; car les anciens n’ont pas la même idée que nous de la liberté civile et ils n’en ont aucune du progrès.

Mais l’immoralité devait dissoudre les sociétés païennes. Deux siècles plus tard, Polybe se désolait de voir jusqu’à quel point la Grèce s’était stérilisée et rendue impuissante par son égoïsme (Histoire, l. XXXVII, ch. IV, éd. Didot, t. III, p. 133) ; et un autre siècle après, pour enrayer le fléau, au moins dans les classes riches, Auguste allait essayer des lois caducaires — lois Papia et Julia Poppæa — qui, dans les successions, avantagèrent les patres aux dépens des orbi et surtout des cælibes.

Puis le problème disparaît des préoccupations. Avec les barbares, les mœurs sont redevenues conformes sur ce point à la loi naturelle, comme elles le sont du même coup avec la loi chrétienne ; les artifices d’une civilisation corrompue ne sont plus en usage ; quant au trop-plein, s’il y en avait un que les malheurs des temps ne pussent pas refouler, bientôt la vie monastique, si florissante et si répandue au moyen âge, va suffire pendant bien des siècles à l’absorber.

À peine une inquiétude reparaît-elle au XIVe siècle avec le Somnium viridarii (le Songe du vergier) de Raoul de Presles ou de Philippe de Mézières (1376). Sous la Renaissance, tout au cours du XVIIe et même du XVIIIe siècle, on considère un chiffre élevé de population comme un signe ou une cause de richesse et de puissance d’un État. « Il ne faut jamais craindre, dit Bodin, qu’il n’y ait trop de sujets, vu qu’il n’y a richesse, ni force, que de citoyens. » (De la République, l. V, ch. II, 1576.) Botero, au même temps, développait la même considération dans son traité Delle cause della grandezza delle città et dans sa Ragione di Stato.

Au XVIIIe siècle, Mirabeau, surnommé « l’Ami des hommes » à cause du titre de son grand ouvrage, L’Ami des hommes : Traité de la population (1756), fait encore consister la richesse dans la population ; mais comme celle-ci est limitée par la subsistance, c’est par l’amélioration de l’agriculture que l’accroissement de la population doit être obtenu.

L’Anglais Malthus (1766-1834) va poser résolument la question. Fils d’un pasteur anglican et pasteur lui-même, élevé dans une famille qui a eu pour hôtes Hume et Rousseau, il a entendu louer autour de lui Godwin, qui, dans son Inquiry concerning political justice and its influence on morals and happiness (1793), a attribué la misère des pauvres à la dureté des riches. Malthus soutient une thèse toute différente. Selon lui, cette misère provient d’un excès de population, à tel point que, si cet excès ou cette tendance à l’excès persistent, aucune aumône ne pourra jamais relever la condition des malheureux.

Sur ce thème, il écrit en 1798 son Essai sur le principe de population. Puis il entreprend de grands et longs voyages dans les pays du Nord, en Suisse et en Savoie, afin de recueillir sur place les documents statistiques qui lui manquent et qui du reste sont partout fort rares. À cette époque enfin il donne, en 1803, son Principe de population sous sa forme définitive. Il appartient dès lors tout entier à l’économie politique, sans que ses leçons au collège d’Haileybury ni ses autres ouvrages ajoutent quoi que ce soit à sa renommée.

Sa théorie tient tout entière en trois propositions, dont la troisième sort logiquement du contraste des deux premières. 1o « Lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique. » 2o « D’après l’état actuel de la terre habitée et dans les conditions les plus favorables à l’industrie, les moyens de subsistance ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique » (Principes de population, l. I, ch. I, éd. Guillaumin, p. 8 et 10).

Donc, 3o les hommes ont une tendance à se multiplier plus rapidement que les subsistances dont ils auraient besoin. Nous aurons par exemple, pour les existences humaines, la série des nombres 2, 4, 8, 16, 32 ; pour les subsistances, la série des nombres 2, 4, 6, 8, 10. Au bout de quatre périodes de vingt-cinq ans, soit dans cent ans, les hommes devront être 32 millions au lieu de 2 millions ; mais ils auront tout au plus à manger pour 10 millions. Ainsi, comme l’a dit Charles Périn, professeur d’économie politique à l’Université catholique de Louvain, « la force mystérieuse qui préside à la multiplication de l’espèce humaine tend à dépasser dans son impétuosité les progrès du travail ; la population s’avance continuellement à la limite des subsistances » (La Richesse dans les sociétés chrétiennes, 1861, l. IV, ch. I, t. I, p. 552).

« Je sais bien, dit Malthus, que les millions excédants dont j’ai parlé n’ont jamais existé. » Ils n’existent pas, parce qu’ils sont empêchés par des obstacles ou échecs. À cet égard, Malthus distingue : 1o les obstacles préventifs, qui empêchent les naissances. Ils se subdivisent en deux sortes : les obstacles vicieux (débauche, prostitution, etc., toutes causes qui stérilisent), et les obstacles raisonnables (retard à se marier et moral restraint, ou abstention de l’acte conjugal dans le mariage).

Les « manœuvres anticonceptionnelles » doivent-elles être classées parmi les obstacles raisonnables ou parmi les obstacles vicieux ? Malthus ne traite nulle part ce sujet ; cependant il y a lieu de croire qu’il pense à une continence absolue, quand il parle de moral restraint comme si, d’une façon générale, il demandait aux époux un effort assurément difficile à obtenir. 2o Les obstacles répressifs, qui font disparaître des vies déjà commencées : et ici Malthus nomme les épidémies, les guerres et les famines, comme s’il s’inspirait de la menace du prophète Gad au roi David (II Rois, XXIV, 12 et 13).

Bref, conclut-il, si la misère est si intense, c’est parce que, à côté des obstacles préventifs vicieux qu’il faut toujours combattre, on fait ou laisse fonctionner les obstacles répressifs dont cette misère fait elle-même partie. Alors il faut que l’on en vienne aux obstacles préventifs raisonnables, c’est-à-dire à la prudence dans la formation et l’usage de l’union conjugale.

Notons en passant que le fameux agronome anglais Arthur Young, parcourant la France de 1787 à 1790, avait pareillement affirmé que « la France aurait été plus puissante et plus florissante, si elle avait eu cinq ou six millions d’habitants de moins » (Voyages en France, Paris, 1794, an II de la République, t. II, p. 215 et suiv.). Avec cela, Malthus est un philanthrope : il voudrait voir monter les salaires et surtout leur taux réel, et il ferait bon marché d’une réduction des exportations anglaises, s’il ne fallait que cela pour que les ouvriers anglais fussent mieux nourris, mieux vêtus et mieux logés (Principes d’économie politique, éd. Guillaumin, p. 361).

II. Valeur scientifique de la théorie de Malthus

Quelle est la valeur scientifique de l’œuvre de Malthus ? L’admiration a été unanime au début, et l’on citera toujours ce conseiller aulique d’Allemagne, Weinhold, qui le félicitait d’avoir découvert des lois aussi importantes que celles de Newton.

Puis les contradicteurs ont surgi. Le principal d’entre eux a été l’Américain Henri-Charles Carey (1793-1879), qui, voyant tout le Far-West s’ouvrir aux trop-pleins du monde entier, démontrait heureusement les facilités croissantes de vie dont peut jouir une population de plus en plus dense. Enfin, et plus près de nous, le ralentissement considérable de la natalité a impressionné très défavorablement la plupart des économistes contemporains, par exemple M. Levasseur, dans son traité de la Population française, et M. Paul Leroy-Beaulieu, depuis son Essai sur la répartition des richesses, de 1881, jusqu’à son magistral Traité d’économie politique, de 1896, et sa Question de la population, de 1913. On donnait donc tort à Malthus.

Cependant, au point de vue purement rationnel et abstraction faite d’une action particulière de la Providence, la thèse de Malthus paraît exacte. Si une population double naturellement en un temps quelconque, la progression géométrique doit se poursuivre tout aussi naturellement ; et à supposer même que les subsistances puissent, de leur côté, se développer sans limites, quelque chose du moins ne grandira pas : ce sera l’espace, dont toutes choses, hommes, animaux et végétaux, ont un égal besoin.

Là contre, il ne sert de rien d’objecter avec Sismondi (Nouveaux principes d’économie politique, 1827, l. VII, ch. III) et le P. Liberatore, S. J. (Principes d’économie politique, 1889, ch. V, art. 2 ; trad. fr., p. 115), qui s’inspire de lui, que les animaux et les végétaux, c’est-à-dire tous les êtres qui fournissent à l’homme des richesses infiniment renouvelables, ont une prolificité supérieure encore à la sienne, de telle sorte que la vie puisse ou doive être plus facile de génération en génération.

Peu importe enfin qu’une période de doublement par vingt-cinq ans soit trop courte : car il est bien clair qu’une humanité qui aurait doublé de nombre seulement par cinquante ans depuis le déluge n’aurait déjà plus l’espace nécessaire pour se tenir et à plus forte raison pour se nourrir et pour vivre. Le globe lui serait incontestablement trop petit.

— Il n’en a pas été ainsi, dira-t-on. — Oui ; mais n’est-ce pas parce que les obstacles ont fonctionné, vicieux ou raisonnables selon les milieux et les temps ? Alors, ce qui semble donner tort à Malthus peut tout aussi bien lui donner raison.

De fait, au XIXe siècle, on n’a vu que dans l’île de Java une population doubler par vingt-cinq ans ; car les États-Unis, qui s’en sont rapprochés, ont fait un large appel à l’immigration ; en tout cas, si la richesse et les facilités d’existence y ont plus que doublé en vingt-cinq ans, il faut y tenir compte de l’immensité de l’espace et de l’accumulation des réserves naturelles du sous-sol, comme de circonstances exceptionnelles.

Par ailleurs cependant — quoique, à vrai dire, la formule de Malthus paraisse toujours donner vingt-cinq ans de sécurité et que, sous ce rapport, elle ressemble trop à l’enseigne du barbier : « Aujourd’hui l’on paye et demain gratis » —, un homme de bon sens acceptera difficilement que l’Inde anglaise puisse avoir cinq cents millions d’habitants, le Japon cent vingt et la Chine huit cents. Ainsi, quoi qu’il arrive, l’événement justifiera toujours la première proposition de Malthus, si la population croît très rapidement, ou bien la seconde, si elle ne croît guère ou pas du tout, parce que, dans ce second cas, ce seront les obstacles qui auront joué.

En résumé, pour que la thèse de Malthus fût démontrée fausse, il faudrait trouver d’autres lois naturelles placées en dehors de ses formules. On a cru en découvrir.

M. Leroy-Beaulieu, par exemple, se fait l’interprète de bien des économistes actuels, lorsqu’il donne ce titre à un des chapitres de son traité : « La civilisation tend à diminuer graduellement la fécondité » (Traité d’économie politique, VIIe partie, ch. II ; 2e éd., 1896, t. IV, p. 572 et suiv. ; voyez aussi La Question de la population, 1913, p. 93). Et là serait la clef de la décroissance présente de la natalité dans tous les pays civilisés.

Mais pourquoi en serait-il ainsi ? Serait-ce l’effet de lois physiologiques, étrangères à toute action de la volonté ? La question est importante, pour quiconque veut apprécier au point de vue moral la diminution actuelle de la natalité, dans le monde entier pour ainsi dire. En ce premier sens, l’économiste italien Nitti croit résumer l’opinion commune, en concluant à la « loi entrevue par Doubleday et formulée par Spencer, à savoir que la genèse est en raison inverse de l’individuation » (Population et système social, trad. fr., p. 282 et suiv.).

En réalité, il y a là deux formules différentes. Pour Doubleday, la réplétion — c’est-à-dire la suralimentation et la diminution des efforts physiques — atténue la fécondité naturelle, comme on dira plus tard qu’elle diminue la supériorité relative des naissances masculines ; puis la déplétion a des effets tout opposés. Une loi providentielle, dit Doubleday, veut que la nature réagisse avec plus d’intensité lorsque des causes accidentelles menacent l’espèce de disparaître : ainsi l’arbre qui va mourir fructifie davantage, et les espèces animales les plus délicates et les plus faibles sont aussi les plus prolifiques.

Autre est la théorie de Spencer, développée dans A theory of population produced from the general law of animal fertility, adoptée ouvertement par M. Charles Gide, mais heureusement contredite par M. de Felice. Suivant Spencer, c’est le développement des qualités intellectuelles, c’est l’éducation et l’instruction qui combattent directement la fécondité, comme si les aptitudes génésiques étaient en raison inverse des aptitudes cérébrales. Ainsi les animaux supérieurs — les mammifères — prolifèrent moins que les poissons et les insectes, situés plus bas dans l’échelle des êtres ; et les fleurs doubles de nos jardins ne deviennent plus belles que par la transformation de leurs étamines en pétales.

Mais l’une et l’autre théories — celles de Doubleday et de Spencer — ne nous fournissent point de suffisants arguments pour expliquer les déclins actuels de la natalité, malgré la large part de vérité sociale qui est, croyons-nous, dans la formule de Doubleday et sur laquelle nous reviendrons.

Surtout les auteurs qui, à l’exemple de M. Leroy-Beaulieu, invoquent la civilisation comme un frein naturel contre la surpopulation, évitent de préciser la manière dont elle agirait. La civilisation refroidit-elle les appétits sexuels ? Le contraire résulte de l’observation et de la statistique criminelle. Rend-elle l’acte conjugal plus fréquemment infécond ? Non sans doute, en dehors des cas morbides : d’ailleurs la fécondité remarquable de l’élite intellectuelle de la France catholique est une réponse suffisante. Enfin cette civilisation, avec la soif de jouissances et l’égoïsme qui l’accompagnent, inspire-t-elle la perversion de l’acte conjugal et les manœuvres anticonceptionnelles ? Alors, si ce n’est que cela, nous sortons du domaine physiologique pour entrer dans le néo-malthusianisme et les obstacles préventifs vicieux.

Pourtant, cette distinction, M. Leroy-Beaulieu ne la fait pas, tandis que M. Arsène Dumont paraît bien ne croire qu’à l’action de la volonté, lorsqu’il imagine l’expression « capillarité sociale » pour désigner le besoin instinctif d’ascension qui pousse les démocraties à limiter leur progéniture en vue d’une amélioration de ses conditions d’existence (Dépopulation et civilisation, 1890 ; Natalité et démocratie, 1898).

La loi que M. Paul Leroy-Beaulieu a formulée, à savoir une diminution naturelle de la fécondité par la civilisation, a été elle-même très vivement combattue par M. Pierson, jusque dans les éléments statistiques sur lesquels P. Leroy-Beaulieu croyait pouvoir l’appuyer (Traité d’économie politique, trad. fr., 1916-1917, t. II, p. 422 et suiv.).

De fait, si, par l’action de la loi de Doubleday, il y avait une tendance à la stérilisation relative par l’effet physique du bien-être, d’un autre côté il pouvait y avoir une tendance inverse à la fécondité, grâce à une moralité supérieure qui n’aurait rien eu d’incompatible avec la civilisation et qui en aurait été au contraire une forme supérieure. Par là éclate le vice de logique de M. Paul Leroy-Beaulieu, ne discernant pas les causes matérielles et physiologiques qui peuvent agir dans un sens, d’avec les causes morales qui peuvent agir dans ce même sens-là ou bien dans le sens opposé.

Il faut sans doute reconnaître, comme nous le verrons bientôt, que les conclusions rationnelles de Malthus ont été singulièrement dérangées par ces grands mouvements de l’histoire à travers lesquels la Providence a révélé peu à peu les secrets de la création et les forces mystérieuses cachées en elle. Tout aussi bien, les sombres pronostics de Ricardo, émis quinze ans plus tard, sur les difficultés croissantes de l’alimentation, ont été démentis encore plus cruellement que ceux de Malthus. Mais rien de tout cela ne pouvait ni ne peut être découvert par une méthode purement scientifique, que ce soit sur la déduction que l’on s’appuie ou bien sur les inductions que fournissent la démographie et la statistique.

Nous tenons donc pour juste la thèse scientifique de Malthus.

III. La théorie de Malthus au regard de l’apologétique catholique

Actuellement la plupart des auteurs catholiques, de plus en plus impressionnés par les ravages de la stérilité volontaire, condamnent sévèrement Malthus, et généralement sans l’avoir lu. Cependant le P. Antoine, S. J., si opposé qu’il soit, ainsi que le P. Liberatore, à la théorie scientifique, avoue bien que « par le devoir de contrainte morale, Malthus n’entendait aucunement l’emploi des procédés illicites pour entraver la reproduction » (Éléments de science sociale, Poitiers, 1893, p. 543).

Quoi qu’il en soit de ce dernier point, nous avons oublié beaucoup trop Joseph de Maistre et son éloge de Malthus, éloge qui, « aujourd’hui, dit-on, provoque une certaine surprise » (P. Vermeersch, S. J., La peur de l’enfant dans les classes dirigeantes, dans l’opuscule Pour l’honnêteté conjugale, Louvain, 1910). C’est que Joseph de Maistre était heureux de trouver, chez un pasteur protestant, une apologie indirecte du célibat des prêtres et des congrégations religieuses, après toutes les condamnations portées contre lui par Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes.

Il appelait donc le Principe de population « un de ces livres rares, après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le même sujet » (Du Pape, l. III, ch. III, § 3). Il allait, s’il se peut, plus loin encore quand il écrivait, dans son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, que « toute loi tendant directement à favoriser la population, sans égard à d’autres considérations, est mauvaise, et qu’il faut même tâcher d’établir dans l’État une certaine force morale qui tende à diminuer le nombre des mariages et à les rendre moins hâtifs » (préface). Et, seule, selon lui, « l’Église, par la loi du célibat ecclésiastique, avait résolu le problème avec toute la perfection que les choses humaines peuvent comporter, puisque la restreinte catholique est non seulement morale, mais divine » (Du Pape, loc. cit.).

Dans ce sens, l’hommage le plus démonstratif qui ait été rendu à Malthus, d’autant plus suggestif que l’auteur qui l’a rendu n’a pas cité Malthus et l’a peut-être ignoré, est le jugement que porte le P. Taparelli d’Azeglio, S. J., dans son Essai sur le droit naturel : « L’accroissement démesuré de la population est un véritable fléau pour l’honnêteté comme pour l’aisance publique. Par conséquent, s’il est possible de l’empêcher sans injustice et sans dommage, ne serait-ce pas un devoir pour l’autorité sociale d’arrêter, au moyen de ces obstacles, la misère prête à fondre sur la société avec toutes sortes de calamités, et le débordement des mœurs qu’elle entraînerait à sa suite ?… »

« Or, c’est ici le point capital et le plus difficile… Je suis forcé de l’avouer, la nature seule ne présente ici aucun remède : et voilà pourquoi nous devons, dans notre gratitude et notre admiration, nous prosterner aux pieds de l’Auteur et du Législateur du christianisme. Dans la plénitude des temps, il a rendu la continence vénérable par les éloges qu’il lui a prodigués, possible par sa grâce, et facile par les institutions qui existent dans son Église… La société catholique est la seule qui soit capable de résoudre parfaitement cette grave et délicate question : opposer une barrière à l’accroissement excessif de la population, sans diminuer la félicité sociale, sans entraver les mariages, sans ouvrir la voie au crime, et même en facilitant les unions et leur fécondité. »

Terminons par ce témoignage d’un positiviste militant et convaincu, M. Deherme, fondateur des Universités populaires : « Ce qui nous guérira de la dépopulation présente obviera à la surpopulation future… C’est parce qu’elle sait retenir où il faut, que l’Église peut pousser où il faut » (Croître ou disparaître, 1910, p. 179 et 254).

En résumé donc, si la pratique commune de la morale évangélique n’écarte pas la nécessité du malheur ou du vice, il n’y aura plus que l’un ou l’autre, vice ou malheur, pour prévenir naturellement les excès de population ; mais gardons-nous, par ailleurs, d’oublier les révélations économiques ou géographiques dont la Providence s’est réservée l’heure et le secret.

Précisément, comme nous disions dans notre Cours d’économie politique, le XIXe siècle a été l’une des plus admirables périodes de ces révélations. Aucune époque ne le fut à un tel degré. Dans l’ordre géographique, ce fut la conquête effective des immenses territoires de l’Amérique du Nord, puis la pénétration du continent africain.

Dans l’ordre économique, nous avons eu les transports faciles, qui accroissent les forces productives des populations en appelant les individus et les régions à se spécialiser toujours davantage ; nous avons eu la vulgarisation de la pomme de terre, qui triple le rendement des terrains légers ; nous avons eu l’art d’utiliser la betterave à sucre, qui a doté nos climats tempérés de productions auparavant réservées aux tropiques ; nous avons eu la houille et le pétrole, qui, sans parler de l’essor donné par eux à l’industrie, ont rendu disponibles pour l’alimentation proprement dite presque tous les terrains absorbés jusque-là par les exigences du chauffage et de l’éclairage ; enfin l’utilisation des forces hydrauliques a mis des millions de chevaux à notre disposition, et l’électrochimie, entre autres résultats, révolutionnera probablement l’agriculture par la fixation de l’azote de l’atmosphère.

C’est ce spectacle qui avait inspiré à M. Leroy-Beaulieu son charmant apologue des trois Malthus. Aux premiers jours du monde, quand le genre humain, fait de quelques familles seulement, vivait de fruits sauvages et des produits toujours incertains de la chasse, quelle épouvante se fût partout répandue, si un Malthus chasseur avait semé une théorie de la population d’après les seuls faits économiques dont on avait été témoin !

L’humanité cependant marchait toujours, et la loi de la vie commandait sans relâche aux familles. Celles-ci se multipliaient donc, mais en même temps elles allaient apprendre à s’adonner à l’élevage du bétail. « À quoi songez-vous donc ? leur cria alors le Malthus des peuples pasteurs. Les pâturages vont manquer à vos troupeaux, et la faim vous fera périr dans ces angoisses, imprudents qui ne savez pas commander aux forces de vie que vous portez en vous ! »

Hélas ! on n’écouta pas davantage le Malthus pasteur. Seulement, quand l’herbe commençait à devenir trop rare pour les troupeaux, on eut un Triptolème qui inventa la charrue ; et la terre fouillée par le soc donna des trésors de plus en plus abondants.

Enfin, après de longs siècles de cette vie culturale, quand la vieille Europe paraissait épuisée, quand la jeune Amérique était à peine traversée par les voyageurs les plus hardis, quand l’Afrique et l’Océanie, vues seulement du bord des navires qui en contournaient les rivages, restaient encore à pénétrer, alors surgit un troisième Malthus. Celui-là, c’est celui que nous venons d’étudier, et il s’est trompé comme les deux autres.

Le problème psychologique et moral n’est pas cependant supprimé. Combien de siècles, en effet, l’humanité chrétienne n’a-t-elle pas vécu sur son étroite Europe, à peine occupée encore tout entière, alors que cette humanité, ignorant l’Amérique et l’Océanie, ne connaissait de l’Asie, de l’Afrique et même des régions orientales de l’Europe, rien autre chose que les musulmans et les Tartares barrant la route à toute émigration !

Les infranchissables limites que Malthus devait décrire plus tard n’avaient donc alors rien de chimérique et Charles Périn a eu toujours raison d’écrire son chapitre : « Comment les doctrines de l’Église catholique mettent les sociétés dans les conditions de leur équilibre et de leur progrès naturel quant à la population » (La Richesse dans les sociétés chrétiennes, 1861, l. IV, ch. IV, t. I, p. 624).

IV. Le néo-malthusianisme

Malthus avait fourni sans le vouloir des arguments au vice et au crime. On ne manqua pas de les exploiter. Des économistes sans conscience recommandèrent ouvertement les manœuvres anticonceptionnelles ; quelques-uns préconisèrent en propres termes les avortements et l’étouffement des nouveau-nés, the painless extinction. Les apôtres de la prudence conjugale, Sismondi, Dunoyer, Joseph Garnier en France, y préparent l’opinion dès la première moitié du XIXe siècle.

En Angleterre, le trop fameux Stuart Mill, un des hommes les plus étrangers à tout concept religieux et moral, et grand apôtre de l’émancipation des femmes, écrit que « l’on ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès, tant que l’on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l’ivresse ou tout autre excès corporel » (Principes d’économie politique, 1848, l. II, ch. XIII, § 1).

Même aujourd’hui en France, l’enseignement de nos Facultés de droit est, pour le moins, d’une indifférence déconcertante. On peut en juger par l’Histoire des doctrines économiques de MM. Gide et Rist (1910), ou par le Précis d’économie politique de M. Brouilhet (1913) : ce dernier professeur constate sans plus de blâme ni de regret que « si l’homme n’a pas renoncé à l’amour, il a dissocié habilement ce que la nature avait fortement uni » (op. cit., p. 10).

Le mot « néo-malthusianisme » n’est cependant apparu que vers 1895, introduit par un néo-malthusien militant, Van Houten, qui fut depuis ministre des Pays-Bas.

Des ligues nombreuses se sont formées pour vulgariser ces pratiques soit anticonceptionnelles, soit abortives. Un grand nombre de médecins y ont donné leur concours. Parmi les apôtres les plus connus ou les plus actifs, nous nous bornerons à citer en Angleterre Annie Besant, versée depuis lors à la théosophie, et le docteur Drysdale ; puis en France Paul Robin, qui, fâcheusement illustré par les immoralités de la « coéducation » à Cempuis, se suicida en 1912. Sur la propagande néo-malthusienne, voyez entre autres Leroy-Beaulieu, La Question de la population, 1913, p. 297, et de Felice, Les Naissances en France, 1910, p. 280 et suiv.

Tout sert actuellement cette propagande. De l’aveu du docteur Bertillon, l’apôtre très laïque de la repopulation, la franc-maçonnerie ne dédaigne pas d’y collaborer (La Dépopulation de la France, 1911, p. 320).

Quant au socialisme, il la seconde très activement. La « grève des ventres » a été un mot d’ordre souvent donné dans les Bourses du travail, après les doctrines que le trop fameux Bebel avait formulées dans La Femme (Die Frau), parvenu lui-même à une si effrayante diffusion.

M. Maxime Leroy, syndicaliste autorisé, s’exprime ainsi sur ce sujet : « La limitation volontaire et raisonnée des naissances est une idée qui a pénétré dans la classe ouvrière par les militants anarchistes, influencés par l’initiateur et théoricien du néo-malthusianisme, Paul Robin. Sans être statutaire, si elle doit jamais le devenir, elle tend à se transformer en une sorte d’obligation morale très précise… » Le résultat sera de « libérer la femme du joug masculin et de lui éviter la triste ressource de l’avortement ou de l’infanticide… Le néo-malthusianisme, c’est encore un droit de contrôle revendiqué sur la production au nom de la solidarité prolétarienne » (La Coutume ouvrière. Syndicats, Bourses du travail, etc., 1913, t. I, p. 265-270).

Il est profondément regrettable que beaucoup d’économistes libéraux, étrangers à nos croyances ou timides et illogiques avec elles, aient plus ou moins prêté les mains à cette propagande. Quelques-uns, comme de Molinari (1819-1912), ont calculé froidement qu’il en coûte moins d’importer un homme que de l’élever, et qu’il y a par conséquent un bénéfice économique à introduire des étrangers en France, plutôt qu’à procréer des Français.

Mais aucun auteur, parmi les théoriciens de l’économie politique, n’a prêché le néo-malthusianisme plus ouvertement que M. Pierson, ancien président du Conseil des ministres des Pays-Bas et auteur d’un Traité d’économie politique qui vient d’être traduit en français. « Il n’est pas chimérique, dit-il, de supposer que ce système, recommandé avec force et dans de larges cercles par des personnes qui inspirent confiance, sera un jour pratiqué d’une manière extensive… Je n’ai jamais trouvé de démonstration claire de l’immoralité de tous les moyens préventifs » (op. cit., éd. 1896, trad. fr., 1916-1917, t. II, p. 487 et 441).

M. Leroy-Beaulieu lui-même, en louant trop exclusivement la famille de trois enfants, qu’il appelle la famille « normale » — il aurait dû dire « moyenne » et de faible moyenne —, a trop laissé croire que, s’il y a une certaine morale conjugale jusqu’à la troisième grossesse inclusivement, il y en a ensuite une autre, et néo-malthusienne celle-là, si l’on veut.

Pourquoi aussi n’avoir pas développé, avoir laissé même ignorer cette grande vérité, que Carey avait mise en pleine lumière, à savoir que l’homme produit en même temps qu’il consomme, et que peut-être bien avec lui, tant que le point de saturation n’est pas atteint, la production n’est pas incapable de devancer même les besoins ? C’est ce que le docteur Bertillon exprimait par ce mot saisissant : « Malthus oubliait que les convives du banquet en sont aussi les cuisiniers… et que, lorsque les convives sont nombreux, les rations à bien des égards sont plus grosses » (La Dépopulation de la France, 1911, p. 30 et 43).

V. L’état actuel de la question en France

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les ravages du néo-malthusianisme, plus grands en France que nulle part ailleurs. Ils sont mesurés par le déclin de la natalité.

On appelle coefficient de natalité le nombre des naissances par 1.000 habitants et par an. Or, le voici pour la France, par période de dix ans depuis 1800 :

PériodeNaissances pour 1.000 habitants
1801-181032,5
1811-182031,6
1821-183030,5
1831-184028,9
1841-185029,4
1851-186026,7
1861-187026,4
1871-188024,5
1881-189023,8
1891-190022,1
1901-191020,5
1911-191318,8

La proportion des mariages — coefficient de nuptialité — est restée stationnaire ; celle des naissances naturelles a haussé légèrement. Il faut noter du reste que les mariages civils après divorces, faisant repasser une seconde fois devant le maire l’un des conjoints du vivant de l’autre, commencent déjà à fausser assez sensiblement notre statistique officielle des mariages : quinze mille divorces par an avant la guerre.

Le rapport du chiffre des naissances légitimes avec celui des mariages n’est pas moins concluant, quoique les naissances d’une année se réfèrent à des mariages de bien des années différentes. De vingt en vingt ans, nous trouvons, en face d’un mariage, le chiffre d’enfants qui suit :

AnnéeEnfants légitimes par mariage
18004,24
18204,08
18403,26
18603,04
18803,09
19002,95
19102,46

La proportion des mariages sans enfants, plus grande à Paris que dans les villes moindres et surtout que dans les campagnes, est sensiblement, dans l’ensemble de la France, ce qu’elle est dans les pays voisins (de Felice, Les Naissances en France, 1911, p. 100 et 122). Ce qui est inférieur en France, c’est donc la fécondité moyenne des ménages ayant des enfants ou en ayant eu.

Quelle est l’origine du mal ? Quelles en sont les causes immédiates ? Quelles en sont les formes visibles et palpables ?

Le vice, à coup sûr, est apparu bien avant la Révolution. L’abbé Jaubert le signale dès 1767 comme sévissant dans les classes élevées (Causes de la dépopulation, 1767, p. 39). Un peu plus tard, Moheau le montre pénétrant dans les campagnes et menaçant l’État d’un mal « plus funeste que les pestes qui le ravageaient autrefois » (Recherches et considérations sur la population de la France, 1778, t. II, p. 102).

Cependant, en ce temps-là encore, Messance notait un coefficient de natalité de 41,6 pour l’Auvergne, de 42,1 pour les villes du Lyonnais, etc., bien que déjà la Normandie, tombée aujourd’hui à 13 et 14, se fût assigné un rang défavorable, avec seulement 36,3. Pour Lyon en particulier, où les naissances comparées aux mariages étaient tombées de 483 pour mille, dans la période malheureuse de 1699 à 1708, à 433 et 408 pour les périodes infiniment plus prospères de 1739-1748 et 1749-1758, on peut se demander si déjà le vice ne s’y introduisait pas. « Ce sera peut-être, disait aussi Necker en 1784, un des maux de l’avenir, et l’on aperçoit déjà les indices d’un coupable relâchement » (De l’Administration des finances de la France, 1784, I, 9).

Parcourons les causes possibles de cette stérilité toujours croissante.

Dans l’ordre physiologique, nous écartons résolument un déclin naturel ou fatal de notre race. L’alcoolisme lui-même, très discuté, paraît être un facteur de mortalité infantile beaucoup plus que de stérilité : en tout cas, la Basse-Bretagne, quoique adonnée à l’alcool, garde relativement à peu près le premier rang en France, et les localités industrielles de la Seine-Inférieure sont aussi parmi les meilleures, quoique la consommation de l’eau-de-vie ne soit nulle part plus élevée. Restent les maladies vénériennes : elles doivent jouer un certain rôle, mais pas très considérable, en rentrant bien ouvertement dans les obstacles préventifs vicieux de Malthus.

Dans l’ordre économique, nous ne croyons pas pouvoir rien expliquer par les difficultés de l’existence. Là contre protestent et la natalité meilleure de nos classes misérables et l’immigration constante des étrangers, venant vivre chez nous pour nous prouver que nos enfants aussi pourraient y vivre. En tout cas — mais ce serait de bien-être et d’ascension intellectuelle qu’il s’agirait, et non pas de misère et de paupérisme —, ni la loi de Spencer, ni celle de Doubleday ne pourraient s’appliquer, sinon à une faible partie de notre population ; elles seraient, par conséquent, sans effets appréciables sur sa masse numérique.

De la loi de Doubleday nous ne retiendrons que le renouvellement nécessaire et incessant des aristocraties, par une mystérieuse volonté de la Providence sur les sociétés.

Les causes d’ordre moral proprement dit sont de beaucoup les plus actives. On n’a pas d’enfants, parce qu’on ne veut pas en avoir. On recourt alors soit à l’onanisme conjugal et aux précautions anticonceptionnelles, soit à l’avortement, malgré ses réels dangers. M. Prévost, dans son opuscule Les Avortements (1912), conclut à cent mille par an pour Paris et à dix mille pour Lyon ; ce dernier chiffre est celui qu’avance le docteur Lacassagne dans son Précis de médecine légale.

Le docteur Budin n’en admettrait bien que cent quatre-vingt-cinq mille pour toute la France ; cependant les gynécologues les plus autorisés acceptent le nombre de cinq cent mille. La Société obstétricale de France a conclu que, « d’après les plus récentes statistiques des maternités des grandes villes, l’avortement détruit prématurément le tiers des produits de la conception » (cité par Deherme, dans Croître ou disparaître, p. 69-71).

Les sept cent mille naissances effectives en seraient ainsi les deux autres tiers, et ces chiffres sont bien concordants entre eux, tout en laissant une immense marge pour les manœuvres anticonceptionnelles proprement dites, si l’on en juge par les capacités naturelles de reproduction que la race française devrait présenter.

Ainsi envisagé, le néo-malthusianisme fleurit dans les conditions sociales les plus diverses. Il est vrai que les couches tout à fait inférieures de la population, incapables de prévoyance, s’abandonnent sans calculer aux instincts de la nature et que, d’un autre côté, les familles sincèrement et profondément chrétiennes font une heureuse exception dans tous les rangs de la société, dans les milieux les plus riches comme dans les milieux intermédiaires ou les milieux les plus humbles. La haute bourgeoisie lyonnaise en est un exemple frappant, auquel M. Levasseur a rendu un juste hommage.

Très souvent, les classes riches sont spécialement incriminées de néo-malthusianisme, et les statistiques dressées par quartiers pour Paris et Berlin notamment appuieraient cette conclusion. Nous n’y souscrirons pas.

Nous pensons qu’il faut tenir compte : 1o de la proportion des domestiques célibataires, plus élevée dans ces quartiers ; 2o des longues absences de villégiature, qui marquent en quelque sorte d’un coefficient moindre les individualités recensées officiellement dans ces quartiers comme des habitants d’année entière ; 3o de l’action de la loi de Doubleday, qui, sans effet sensible sur toute une population composée en immense partie de travailleurs manuels, en a bien une sur la fécondité naturelle des classes sociales amollies par le luxe.

« Il n’y a pas, dit M. de Felice, de famille dont la fécondité puisse résister à cinq générations de suralimentation », à cause de l’arthritisme et de l’hérédo-arthritisme qui en sont la conséquence (Les Naissances en France, p. 108 ; voyez aussi Carey, Principles of social science, ch. II, p. 303 et suiv.). Quoi qu’il en soit, les familles sincèrement catholiques du haut commerce de Lyon et de la grande industrie du Nord sont justifiées suffisamment par leur saine et robuste fécondité.

La proportion différente des sexes suivant les milieux et les temps va aussi nous ouvrir des aperçus bien singuliers et sans doute bien suggestifs.

C’est un fait d’observation que les naissances masculines sont plus nombreuses que les naissances féminines ; mais cette supériorité n’est pas invariablement la même. Elle a notablement décru depuis le XVIIe et le XVIIIe siècle : à Londres, 1.076 garçons contre 1.000 filles dans la période 1618-1682 ; en France, 1.067 garçons contre 1.000 au XVIIIe siècle, suivant Moheau ; et actuellement moins de 1.040 garçons contre 1.000 filles. Il y a eu notoirement une baisse régulière et continue, tout au cours du XIXe siècle. Enfin, cette supériorité des naissances masculines était toujours sensiblement moins forte parmi les naissances naturelles que parmi les naissances légitimes.

Quelle peut bien être la cause de ces phénomènes, ou plutôt quelle est la loi à laquelle ils obéiraient ? On peut étudier Corrado Gini, Il sesso dal punto di vista statistico, Milan, 1908 ; Worms, La Sexualité dans les naissances françaises, 1912 ; et notre Cours d’économie politique, t. II, p. 30.

Deux opinions ont été soutenues. Elles sont probablement vraies l’une et l’autre à la fois, avec des influences tantôt convergentes, tantôt divergentes. D’une part, la vie abondante et facile — la réplétion, selon Doubleday, et l’état anabolique, selon Gini — diminue la masculinité, que favorisent au contraire la déplétion et l’état catabolique.

D’un autre côté, le jeune âge de la femme et surtout l’infériorité de son âge par rapport à celui de l’homme accroissent les chances de naissances féminines. La première explication — réplétion ou état anabolique — suffirait à faire comprendre pourquoi le rapport des sexes s’est altéré en France au cours du XIXe siècle, parce que l’aisance s’y est beaucoup accrue ; elle ferait aussi comprendre une proportion relativement plus élevée de filles dans les familles riches, si ce phénomène était bien reconnu partout, comme il l’a été en Suède.

Mais cette explication-là ne peut pas donner raison d’une différence de proportion des sexes selon que l’on observe les naissances légitimes ou bien les naissances naturelles, différence qui embarrasse visiblement M. Worms. Donc il faudrait bien faire intervenir ici le jeune âge de la fille séduite.

Mais, du même coup, nous tirerons une autre conclusion au point de vue du néo-malthusianisme : c’est que la décroissance de la masculinité en France au XIXe et au commencement du XXe siècle, en contraste avec une masculinité plus élevée et plus constante en Allemagne, est un indice de plus du néo-malthusianisme français.

Ainsi, en France, la supériorité naturelle du sexe masculin a diminué et diminue toujours, parce que les Françaises, acceptant le premier ou les deux premiers enfants, quand elles les acceptent, accouchent moyennement plus jeunes qu’autrefois, alors qu’elles repoussent systématiquement d’une façon plus ou moins active ou passive les grossesses qu’elles auraient à trente, à trente-cinq, à quarante ans et même au delà.

La France, au point de vue des ravages du néo-malthusianisme, tient incontestablement le premier rang dans le monde entier. Elle est cependant suivie d’assez près par la Nouvelle-Zélande et l’Australie — pays, comme l’on sait, du « socialisme sans doctrines » le plus complètement réalisé qui soit encore. Le Nord-Est des États-Unis — Maine, Vermont, Connecticut, etc. — ne vient pas ensuite à une bien grande distance.

Pour la moyenne de la période 1901-1910, on peut tenir pour sensiblement exacts, en ce qui concerne l’Europe, les coefficients de natalité qui suivent :

PaysCoefficient
France20
Belgique26
Angleterre27
Hollande30
Italie32
Espagne34
Allemagne34
Autriche34
Hongrie36
Russie38

Depuis lors, la natalité allemande a considérablement diminué, tout en étant restée, jusqu’à la guerre de 1914, supérieure de beaucoup plus de moitié à la nôtre.

Nous ne nous arrêterons pas aux conséquences économiques, militaires, politiques, etc., de cette situation. Les événements les ont fait sentir et voir à beaucoup d’hommes qui n’y voulaient prêter aucune attention ; et les journaux, presque de toutes les opinions, ont attiré sur ce point les préoccupations d’une partie du public.

« La mort de la France, disait le docteur Bertillon, sera un des faits marquants du XIXe et du XXe siècle. Le mal est absolument spécial à notre pays… » « La population de la France, disait le journal japonais le Tōyō en octobre 1904, diminue de jour en jour, et il n’est point déraisonnable de croire que la France disparaîtra du rang des nations vers la fin du XXe siècle » (La Dépopulation de la France, 1911, p. 2, 3 et 13).

Le tout est donc de savoir si elle parviendra à triompher du fléau qui la ronge, et qui la fera périr si elle n’en triomphe pas.

VI. La nécessité de la lutte contre l’immoralité néo-malthusienne et les formes possibles de cette lutte

Ainsi, la natalité a considérablement diminué et la France est menacée de se dépeupler. Déjà les années 1890, 1891, 1892, 1896, 1900, 1907 et 1911 ont présenté des excédents des décès sur les naissances — bien entendu, nous ne disons rien des années de la guerre. Il est vrai que les facilités offertes aux étrangers et enfants d’étrangers pour acquérir la qualité de Français ont permis que le nombre des étrangers officiellement reconnus comme tels ne variât pas, tandis que le nombre des habitants recensés était cependant en légère progression dans chaque période quinquennale. Nous laissons de côté les appels faits aux étrangers pour qu’ils viennent combler nos vides.

Nous ne nous arrêtons pas non plus aux mesures diverses par lesquelles la mortalité et particulièrement la mortalité infantile peuvent être combattues : car ces mesures méritent toujours d’être approuvées, si florissante que la natalité puisse être. Par ailleurs il est vrai, dans une société systématiquement néo-malthusienne comme la nôtre, il n’est pas rare que la mort d’un premier-né provoque la naissance d’un second enfant qui vienne le remplacer. Ainsi l’hygiène, qui est un bien, peut inciter à un mal.

Finalement, c’est la volonté des ménages qu’il faut mouvoir. Et comment l’atteindre ?

On a proposé les considérations tirées de l’intérêt national compromis. Mais ni le vice, ni les suggestions de ce que l’égoïsme croit être l’intérêt privé ne céderont devant des arguments de cet ordre. Nos politiciens et nos gouvernants en sont la preuve.

On a proposé surtout les avantages pécuniaires, soit sous forme d’exonérations d’impôts, soit sous forme de primes ou allocations de l’État, soit enfin sous forme de déchéances de droits de succession.

Mais d’abord les exonérations d’impôts et les déchéances de droits de succession n’atteindraient guère ou pas du tout les milieux pauvres, ou à peu près pauvres, très modestes, par conséquent sans beaucoup d’impôts directs et sans perspectives d’héritages à recueillir ; en un mot, elles n’atteindraient pas les milieux ouvriers urbains, où fleurit cependant le néo-malthusianisme, accompagné de déformations morales de tous les genres.

Convenons que parfois l’on est un peu hanté par le souvenir des lois caducaires d’Auguste, frappant les cælibes et les orbi, regardant avec indifférence les solidi capaces et réservant aux seuls patres les parts défaillantes ou caduca, ou bien in causa caduci. Le docteur Bertillon croit pouvoir sans doute expliquer par ces lois l’augmentation considérable du nombre des citoyens romains après Auguste, et il réclame des mesures analogues.

Mais il ignore que les affranchissements conféraient dans la généralité des cas la civitas romana, si le manumissor la possédait déjà ; il ignore également que cette civitas romana fut étendue de plus en plus largement après Auguste, avant de l’être sans distinction à tous les habitants de l’Empire, par Caracalla, au début du IIIe siècle. De fait, toutes les lois caducaires ne corrigèrent rien.

Pourtant, dans cet ordre d’idées, on nous a proposé récemment les combinaisons les plus variées : par exemple, que l’État eût une part d’enfant et fût un copartageant si le défunt ne laissait qu’un ou deux enfants, ou bien que les divers cohéritiers venant en concours entre eux eussent chacun autant de parts à prétendre qu’ils auraient eux-mêmes d’enfants.

Sans noter une fois de plus que des lois de ce genre n’intéresseraient jamais que les milieux où l’héritage a une certaine importance, c’est-à-dire une partie seulement de la population, il faudrait aussi ne pas méconnaître que ces lois seraient manifestement injustes, non seulement à l’égard du célibat vertueux et continent comme celui des prêtres, des religieuses et d’une foule de laïques des plus honorables et des plus utiles à la société, mais injustes aussi à l’égard de frères et sœurs qui auraient été empêchés, par leur santé ou tout simplement par leur plus grande jeunesse, d’avoir eu déjà une aussi nombreuse postérité que leurs aînés ; injustes enfin à l’égard de quiconque, sans avoir eu jusqu’à présent ou sans jamais avoir une nombreuse descendance, serait moralement innocent de son peu de fécondité. Tels un veuf ou une veuve ayant été marié peu de temps.

Enfin beaucoup de personnes pensent qu’un élargissement de la liberté testamentaire, une extension des pouvoirs du père et de la mère de famille sur leur succession, aurait une puissante action pour relever la natalité. Le Play et ses disciples ont accrédité cette opinion, que le partage égal est une innovation du Code Napoléon et que ce régime a introduit ou développé le néo-malthusianisme ; dans cette situation, disent-ils, la restriction volontaire est le seul moyen qu’on a d’empêcher la destruction du foyer familial avec la déchéance de situation des enfants ; par conséquent, le retour à la liberté testamentaire, qui dispenserait de ce calcul, serait le remède le plus efficace contre la stérilité volontaire.

Sans doute nous croyons, quant à nous, qu’il serait utile d’accroître le pouvoir testamentaire des parents, pour relever leur autorité domestique, et nous avouons que le souci de laisser après soi une postérité au moins aussi riche qu’on l’a été soi-même inspire et conseille dans une foule de cas les restrictions néo-malthusiennes. Mais cela dit, nous pensons que Le Play et son école commettent ici une erreur en histoire, et que la réforme réclamée serait sans aucune efficacité appréciable.

En effet, au moins en ce qui concerne les biens roturiers, le droit coutumier et l’ancienne France avaient, dans l’immense généralité du territoire national, le partage égal et les droits de réserve des enfants, sans que pour cela l’on y fût néo-malthusien. Ensuite, les parents usent trop peu de la liberté testamentaire qu’ils ont, pour qu’on puisse penser qu’une liberté plus grande dût être beaucoup plus pratiquée.

Faut-il ajouter enfin que les milieux ouvriers urbains, pour qui les successions de famille importent peu et dans lesquels, du reste, les parents peuvent si aisément avantager tel ou tel enfant par des dons manuels de titres mobiliers s’ils en ont, ne seraient nullement atteints par la réforme que l’on présente comme la clef de voûte d’une régénération sociale ? Bonne en soi, cette réforme n’atteindrait pas le but que l’on vise.

Sans doute, des mesures législatives peuvent être salutaires, car, ainsi que vient de le dire M. Jordan, chargé de cours à la Sorbonne, dans son très remarquable rapport sur ce sujet à la journée diocésaine des œuvres de Paris, en 1917, « il est bon de placer les hommes dans des conditions telles que l’accomplissement de leur devoir ne leur soit pas trop difficile » (Contre la dépopulation, le point de vue catholique, p. 9).

Mais il ajoute presque aussitôt que, « en n’ayant jamais à la bouche que primes, dégrèvements ou surtaxes, ou parlant toujours d’utiliser l’égoïsme, on commet la très grave imprudence de faire appel à cet esprit de calcul, sans penser que par là même on l’encourage, avec la certitude de le voir se retourner contre la fin que l’on poursuit ».

Il faut faire appel — et faire ouvertement appel — à la notion du devoir chrétien, en le réapprenant d’abord à ceux qui, chrétiens et souvent catholiques pratiquants, l’ignorent ou n’y croient qu’à demi, parce qu’on le leur a laissé ignorer, mal connaître ou oublier.

Cette oblitération de la notion du devoir conjugal a deux causes : chez les uns, l’ignorance, le dédain, le mépris même de la vérité religieuse et de la morale chrétienne ; chez les autres, je veux dire chez les catholiques, l’inertie, le souci d’une tranquillité à ne point troubler en soi ou d’une bonne foi à ne pas inquiéter en autrui, parfois aussi une certaine pudeur ou plutôt une certaine pruderie qui pousse à ne pas remuer ces problèmes de la moralité conjugale.

Le docteur Bertillon et les économistes en général sont parmi les premiers. Ils ne croient pas à la puissance d’une foi à laquelle eux-mêmes n’adhèrent point. « L’idéal chrétien s’est évanoui, dit le docteur Bertillon, et aucun autre ne lui a été substitué jusqu’à ce jour. » Pourquoi même ne pas douter de l’efficacité pratique de cet idéal ? (La Dépopulation française, p. 119 et 126.)

M. Leroy-Beaulieu, il est vrai, accepte bien ou même réclame le concours des prêtres « au moins jusqu’au troisième enfant » (La Question de la population, 1913, p. 437) ; mais la foi lui manque en la vertu surnaturelle de cette religion qu’il appelle à son aide. On parle plus volontiers d’eugénisme et d’une adaptation physique, d’une sélection à double fin, qui seule pourra donner de beaux produits ; mais on oublie ou l’on méprise la morale.

Il faut que nous en restions sur cette page brutale et cynique de M. Charles Gide : « Les mobiles de la reproduction, précisément parce qu’ils sont sociaux, n’ont aucun caractère nécessaire, permanent, universel » ; on a fait une « confusion biologique » entre « l’instinct sexuel », qui est « d’origine animale », et « l’instinct de reproduction », qui « a surtout des origines sociales et religieuses » ; aussi bien, « dans des milieux sociaux nouveaux, de nouveaux mobiles de reproduction pourraient surgir, je le crois, mais ils nous sont complètement inconnus » (Histoire des doctrines économiques, 1911, p. 153-154, par MM. Gide et Charles Rist). Et voilà, puisque ce sont les livres classiques des professeurs de l’État, la pâture intellectuelle que reçoit notre jeunesse des Écoles !

En face de ces vices de la vie journalière et de ces monstruosités révoltantes de la doctrine, quelle a donc été l’attitude des catholiques ?

Ici nous souscrivons tout à fait au jugement de M. Jordan, dans le rapport que nous citions tout à l’heure de lui et que S. Ém. le cardinal archevêque de Paris, le faisant précéder de quelques lignes de préface, a loué très hautement comme « clair, précis, mesuré, courageux, de nature à servir grandement une cause qui intéresse au plus haut point l’avenir de la France ».

« Lors même, dit M. Jordan, que personnellement les catholiques n’ont pas de reproches à se faire, ils ont leur part de responsabilité dans la faute collective du pays. Ils ne sont pas les premiers à l’avoir signalée, étudiée, dénoncée. Encore aujourd’hui, comprennent-ils bien la gravité ?… Il ne faut pas se flatter qu’un retour à la pratique religieuse relèverait aussitôt le chiffre des naissances, ni qu’on travaille à guérir le mal d’une manière indirecte, mais efficace, par le seul fait qu’on s’occupe en général de promouvoir la religion. C’est une illusion séduisante, parce qu’elle excuse l’abstention et endort la conscience ; mais, en réalité, rien ne peut dispenser d’aborder de front la question, si épineuse qu’elle puisse être » (op. cit., p. 28-29).

L’Église, dirons-nous ici nous-même, n’a pas à rougir de ce qu’elle a toujours enseigné, et elle a d’autant moins à en rougir que de là dépend le salut, c’est-à-dire la conservation des peuples et de la France.

« C’est un crime énorme, dit le Catéchisme du Concile de Trente, que celui des gens mariés qui usent de moyens, soit pour empêcher la conception, soit pour procurer l’avortement. Cela ne peut s’appeler que la conspiration de deux homicides » (Catéchisme du Concile de Trente, II, VIII, 16). Et Bossuet, dans son Catéchisme de Meaux, ne craignait pas de préparer pour plus tard la conscience des enfants à la pratique de ces devoirs primordiaux d’une conduite chrétienne. « D. — Dites-nous quel mal il faut éviter dans l’usage du mariage. — R. — C’est de refuser injustement le devoir conjugal… c’est d’éviter d’avoir des enfants, ce qui est un mal abominable » (Catéchisme de Meaux, Ve partie, in fine). Cela s’appelait, il est vrai, le grand catéchisme ; mais c’était celui qui était enseigné tout simplement pour la première communion, par opposition au « petit catéchisme », fait pour les tout jeunes enfants.

« Ce langage, demande à ce propos M. Jordan, serait-il encore possible aujourd’hui ? Je doute qu’aucun catéchisme le tienne. Est-ce un progrès de ne plus pouvoir l’entendre ? Et pourquoi ne le supportons-nous pas non plus ? Est-ce par l’effet d’une pudeur plus susceptible ? Ou bien parce que nous avons perdu l’habitude ? Mais pourquoi ne nous le tenait-on plus, même dans tel livre où le sujet ramènerait naturellement ; même dans les examens de conscience et les manuels de confession ? N’a-t-on pas réservé le sujet pour la confession, sous prétexte qu’il était trop délicat pour être abordé en public ? Et n’a-t-on pas ensuite évité de l’aborder en confession, sous prétexte de “ne pas éteindre la mèche qui fume encore”, et pour laisser à des fautes, qu’on n’espérait plus empêcher, du moins le bénéfice et l’excuse de l’ignorance ? Craignait-on de vider les églises et de faire brusquement apparaître, derrière la façade catholique effondrée, des réalités décourageantes ? Autant de questions intéressantes et délicates, qu’il serait prématuré et présomptueux de traiter » (op. cit., p. 30).

Le danger cependant, et avec le danger la nécessité de laisser voir que l’Église a tout ensemble le devoir et la puissance de sauver les sociétés qui meurent, ont commencé à inspirer en sens contraire d’illustres enseignements. Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, a tracé la voie avec une hardiesse tout apostolique par son mandement de 1909 sur les Devoirs de la vie conjugale, auquel s’est associé tout l’épiscopat belge.

Et cependant alors la natalité belge était encore de trente-cinq pour cent supérieure à la natalité française : elle était, en un mot, ce que la nôtre n’était plus depuis Napoléon III ou les toutes premières années de la République, alors qu’en France pas un catholique, en ce temps-là, n’aurait encore ouvert les yeux et élevé la voix pour regarder le péril et pour le dénoncer.

Citons cependant que plus près de nous, en 1918, les archevêques et évêques de Bordeaux, de Viviers, de Cahors et de Verdun ont abordé le sujet avec plus ou moins de développements et de clarté ; mais il faut bien comprendre que les allusions voilées ou discrètes passent tout à fait incomprises ou inaperçues.

J. Rambaud,
Correspondant de l’Institut,
Professeur d’économie politique
à la Faculté catholique de droit de Lyon.

L’auteur très regretté de l’article qui précède n’a pas connu la confirmation apportée à ses paroles par un acte collectif de l’épiscopat français, confirmation qui honore sa clairvoyance et eût grandement réjoui sa foi de chrétien. Nous croyons remplir une de ses dernières volontés en reproduisant ici la déclaration singulièrement grave des archevêques et évêques de France, dans leur lettre publiée au commencement de juin 1919.

« La fin principale du mariage est la procréation des enfants, par laquelle Dieu fait aux époux l’honneur de les associer à sa puissance créatrice et à sa paternité. C’est pécher gravement contre la nature et contre la volonté de Dieu que de frustrer par un calcul égoïste ou sensuel le mariage de sa fin. Elles sont aussi funestes que criminelles, les théories et les pratiques qui enseignent ou encouragent la restriction de la natalité. La guerre nous a fait toucher du doigt le péril mortel auquel elles exposaient le pays.

Que la leçon ne soit pas perdue ! Il faut combler les vides faits par la mort, si l’on veut que la France reste aux Français, et qu’elle soit assez forte pour se défendre et prospérer. »

V. D. L. R.