Dictionnaire apologétique de la foi catholique

Jephté

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Sommaire

  1. Le vœu de Jephté selon le récit des Juges
  2. Traductions anciennes, Pères de l’Église et anciens rabbins
  3. Nouvelle exégèse rabbinique médiévale
  4. Réfutation de cette exégèse
  5. Précision théologique sur l’inspiration divine
  6. Conclusion morale et biblique

Le vœu de Jephté selon le récit des Juges

JEPHTÉ. — Ce juge d’Israël est surtout célèbre par le vœu qu’il fit à Iahvé pour obtenir la victoire sur les Ammonites. Quand on lit le chapitre XI du livre des Juges sans prévention, sans préoccupation de difficulté doctrinale ou morale à résoudre, l’histoire du vœu de Jephté se comprend tout naturellement ainsi. Il promet : Si je reviens victorieux, j’offrirai en holocauste à Iahvé le premier qui sortira de chez moi à ma rencontre.

Après la victoire, au retour, c’est sa fille, son unique enfant, qui se présente à lui tout d’abord. Il est désolé ; mais il se croit engagé irrévocablement par son vœu. Sa fille en accepte l’accomplissement avec une héroïque générosité ; elle demande seulement un délai de deux mois pour pleurer avec ses compagnes sa virginité, le malheur de mourir jeune et vierge, sans le bonheur, si envié en Israël, de laisser une postérité.

Jephté lui accorde ce délai ; puis il exécute son vœu, c’est-à-dire qu’il immole sa fille, au sens propre du terme. Et chaque année pendant quatre jours les filles d’Israël allaient pleurer la fille de Jephté.

Traductions anciennes, Pères de l’Église et anciens rabbins

Les anciens traducteurs du texte hébreu l’ont ainsi entendu. Jephté pense à une personne sortant de chez lui : LXX, ὁ ἐκπορευόμενος ; Vulg., quicumque primus fuerit egressus (le pronom hébreu peut être pris pour le masculin ou pour le neutre). D’ailleurs, par la formule sortir de la maison pour se rendre au-devant du vainqueur, les animaux sont exclus, sauf le chien, qui justement ne s’immole jamais en sacrifice, comme le remarque finement S. Augustin (Quæst. in Heptat., l. VII, c. 11, Migne P. L., XXXIV, col. 812). Je l’offrirai en holocauste est rendu : ἀνοίσω αὐτὸν ὁλοκαύτωμα, eum holocaustum offeram.

Telle est aussi l’exégèse des Pères de l’Église : Origène, S. Éphrem, S. Grégoire de Nazianze, S. Jean Chrysostome, Théodoret, S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin, etc. (Voir les références dans le commentaire du P. de Hummelauer, p. 235, ou dans Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, 6e édition, 1896, t. III, p. 169-170.) C’est également l’opinion des anciens rabbins.

Nouvelle exégèse rabbinique médiévale

Mais les rabbins du moyen âge, qui ont renouvelé leur exégèse de la façon la plus arbitraire sur certains points, en abandonnant l’interprétation traditionnelle pour des sens bizarres et forcés (spécialement dans les prophéties messianiques), ont appliqué ici leur méthode, pour justifier Jephté.

Joseph Kimchi (XIIe siècle) a imaginé de donner à la particule vau (et je l’offrirai en holocauste) un sens disjonctif : il sera (consacré) à Iahvé (s’il ne peut pas être sacrifié), ou (s’il peut être sacrifié) je l’offrirai en holocauste. Les personnes ne pouvant pas, d’après la Loi, être sacrifiées, la fille de Jephté avait été simplement vouée au célibat en l’honneur de Iahvé. Elle obtint un sursis de deux mois avant sa réclusion, pour pleurer sur cette obligation de rester vierge ; et ses compagnes allèrent chaque année, non point se lamenter à son sujet, mais converser avec elle, dans son cloître, pour la consoler.

Cette interprétation, adoptée en substance par nombre de rabbins, par quelques exégètes catholiques, déjà, paraît-il, par Nicolas de Lyre, et surtout par les critiques hétérodoxes du XVIe et du XVIIe siècle (Münster, Clarius, Drusius, Amama, Grotius, dans Critici sacri, t. II, col. 644-666), a été réfutée solidement par Cappell (Crit. sacr., ibid.), et plus tard par Dom Calmet (Dissertation jointe à son commentaire des Juges).

Parmi les exégètes de notre temps qui ont essayé de la remettre en honneur, avec diverses modifications et perfectionnements, citons L. Reinke (1851), Zschokke (1884), Van Hoonacker, Le vœu de Jephté, 1893 ; Kaulen, Commentatio de rebus Jephtæ, 1895 (cf. Revue biblique, 1894, p. 151 ; 1895, p. 651). Les plus récents défenseurs de l’opinion traditionnelle sont Vigouroux, Fillion, Palis (article Jephté dans le Dictionnaire de la Bible), Schoepfer (Geschichte des A. T., 5e éd., 1912, p. 300-303), Lagrange, Mader (Die Menschenopfer der alten Hebräer und der benachbarten Völker, 1909, p. 153-162) et surtout de Hummelauer qui traite la question à fond dans son commentaire des Juges.

Réfutation de cette exégèse

Le caractère arbitraire et forcé de la nouvelle exégèse rabbinique ressort des considérations suivantes :

1. Le sens disjonctif du vau, à la fin du verset 31, est grammaticalement et logiquement impossible.

2. L’expression offrir en holocauste ne peut pas être prise, dans la formule d’un vœu, au sens métaphorique, à peine usité dans de très rares cas particuliers.

3. La virginité n’était pas regardée, en Israël, comme agréable à Dieu et matière possible d’un vœu ; « la consécration à Dieu n’excluait pas le mariage, comme on le voit par l’exemple de Samson, de Samuel et des nazaréens en général » (Palis).

4. La grande douleur de Jephté est inexplicable dans cette hypothèse.

5. Les deux mois de délai n’ont point de raison d’être. « Certe si Deo consecrata fuit perpetua virgo, nulla fuit causa deflendae virginitatis, gloriosa enim fuit et commendabilis perpetua illa a conjugio abstinentia. Aut si flere virginitatem vel voluit vel oportuit, certe tum demum flere illam decuit cum monasterio includenda fuit ; antequam vero clauderetur, debuit potius cum amicis et sociis puellis spatio duorum illorum mensium vitam agere lætam et jucundam, siquidem postea lugendi tempus plus satis longum illi supererat » (Cappell).

6. Si la fille de Jephté continue à vivre, consacrée à Dieu comme vierge, les lamentations annuelles de ses compagnes (ou les chants pour célébrer le fait) n’ont plus de sens ; et l’on tombe dans l’interprétation comique des rabbins (ses compagnes vont converser avec elle quatre jours par an !)

7. Imaginer une commutation, un accomplissement métaphorique ou symbolique du vœu est arbitraire, quand le texte dit clairement : « Il accomplit en elle le vœu qu’il avait fait » (v. 39).

Suivons donc pour ce chapitre l’exégèse très juste des douze premiers siècles de l’Église.

Précision théologique sur l’inspiration divine

Il n’y aurait point de difficulté théologique à admettre que Jephté ait offert, sous l’inspiration divine, un sacrifice humain. Dieu, maître absolu de tous les êtres, peut bien terminer de cette manière la vie d’un individu ; s’il demande à un père d’immoler son enfant, cette action n’a rien d’immoral. Seule, l’étroitesse d’esprit d’un certain rationalisme repousse comme impie le sacrifice d’Abraham. Ce sacrifice ne pouvait être immoral, puisque Dieu, bien qu’il l’ait empêché au dernier moment, avait fait à Abraham un devoir d’y consentir (cf. de Hummelauer, in Jud., p. 222). S. Grégoire de Nazianze place le sacrifice de Jephté à côté de celui d’Abraham (Epitaph., 94, P. G., XXXVIII, 58).

Mais le texte biblique n’oblige point du tout à voir dans le cas de Jephté l’inspiration ou l’approbation de Dieu. Poussé par l’esprit de Iahvé, Jephté part en campagne (v. 29) ; il ne s’ensuit pas qu’il agisse ensuite tout le temps sous l’influence divine.

Conclusion morale et biblique

Émis spontanément, son vœu a pu être fait avec trop de précipitation, mais de bonne foi, étant données les mœurs d’alors, donc sans faute grave. Dire que Jephté n’a pas pu méconnaître la Loi, c’est oublier ses antécédents (Jud., XI, 1-3). De plus, la seule loi qui défend expressément les sacrifices humains est celle du Deutéronome, XII, 31 ; or, ce livre ayant passé par une rédaction nouvelle au VIIe siècle av. J.-C. (cf. Van Hoonacker, Le sacerdoce lévitique, p. 126 ; de Hummelauer, in Deut., p. 76), très probablement cette loi était moins connue, sinon inconnue, dans les temps antérieurs.

Une fois le vœu prononcé, Jephté, suivant les idées du temps, s’est cru absolument tenu de l’accomplir (cf. Lagrange, Le Livre des Juges, p. 216). Il n’est ni approuvé ni blâmé à ce sujet par le passage de l’Épître aux Hébreux, XI, 32, qui loue simplement sa foi, en le nommant à côté de Samson et de David, dont toutes les actions ne sont pas non plus approuvées pour cela.

Albert Condamin, S. J.

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