Incinération
Sommaire
- Plan de l’article
- I. La propagande en faveur de l’incinération
- II. Attitude de l’Église à l’égard de l’incinération
- III. Justification de l’attitude de l’Église
- 1. Ancienneté de l’inhumation dans le christianisme
- 2. Symbolisme dogmatique et moral de l’inhumation
- 3. Caractère antireligieux de la propagande pour la crémation
- 4. Insuffisance des raisons alléguées pour l’incinération
- Inconvénients positifs du procédé
- Bibliographie
- Signature
Plan de l’article
INCINÉRATION. — I. La propagande en faveur de l’incinération. — II. Attitude de l’Église. — III. Justification de cette attitude.
I. — La propagande en faveur de l’incinération
L’incinération ou crémation est un rite funéraire qui consiste à réduire le cadavre en cendres au moyen du feu. On l’oppose à l’inhumation, qui confie la dépouille humaine à la terre ou à une chambre sépulcrale pour l’y abandonner à l’action des causes naturelles.
L’inhumation apparaît dès l’âge de la pierre taillée, comme en témoignent les sépultures préhistoriques de Spy, de Predmost (Moravie), de Cro-Magnon, de Laugerie-Basse, d’Aurignac, de Mentlion, de la Chapelle-aux-Saints, etc. La crémation s’atteste, à son tour, à l’âge néolithique, par exemple dans les dolmens du Finistère, et plus encore durant l’âge du bronze, sans se généraliser cependant, sinon dans la dernière période de cet âge (cf. Déchelette, Manuel, ci-dessous, à la bibliographie).
Avec des vicissitudes multiples, où la prédominance semble demeurer à l’inhumation, les deux rites persistèrent au cours des siècles, tantôt isolés, tantôt juxtaposés, tantôt même combinés. Il est difficile d’assigner une cause unique à cette diversité d’usages. Des circonstances d’ordre pratique ont sans doute exercé leur part d’influence ; mais l’un des facteurs principaux de ces coutumes fut assurément les idées religieuses des différents peuples et leurs croyances sur la vie future.
Cette dépendance est indéniable en ce qui concerne l’ensemble des rites funéraires ; il y a partout dans le fond de l’âme humaine une conception symbolique des honneurs rendus aux morts. Il serait étrange que le choix de l’inhumation ou de la crémation eût seul échappé à cette loi. Et de fait, l’influence est manifeste chez nombre de peuples : par exemple les Sémites, les Égyptiens, les disciples de Zoroastre, les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Germains… ; ces exemples autorisent l’induction dans beaucoup d’autres cas.
Au milieu de cette multiplicité d’usages, l’Église catholique adopta, dès son origine, l’inhumation comme mode unique de sépulture.
Elle trouvait ce rite implanté depuis les patriarches dans le milieu juif où elle naissait ; cependant, comme il sera dit plus bas, elle le reçut, non à titre de simple tradition nationale, mais sous l’influence de sa propre doctrine religieuse ; ce fut l’inhumation qu’elle propagea exclusivement avec sa foi ; et en proportion des progrès du christianisme, les coutumes païennes de la crémation disparurent peu à peu.
Quoique des cas d’incinération se soient produits dans la Prusse occidentale jusqu’après 1300, depuis longtemps l’usage était aboli dans toute l’Europe baptisée ; et, hors de l’Europe, l’inhumation devint, chez tous les peuples ou toutes les fractions de peuples pénétrés par la civilisation chrétienne, le rite unique des funérailles.
Seules une partie des sectes religieuses des États asiatiques et des peuplades sauvages de l’Afrique, de l’Océanie et de l’Amérique conservèrent la crémation, mêlée souvent aux pratiques les plus barbares.
Pendant des siècles l’inhumation demeura partout ailleurs en pacifique possession. On ne saurait voir une tentative pour ramener la crémation dans la pratique dont fait mention vers la fin du XIIIe siècle (1299), la décrétale de Boniface VIII, Detestandae feritatis (c. 1, l. III, tit. 6 De Sepulturis, dans les Extravagantes communes ; voir Potthast, n. 24881) : pour transporter plus aisément la dépouille mortelle des personnes de haut rang, quelques fidèles (nonnulli fideles) vidaient leur cadavre, le coupaient en morceaux et décharnaient ces fragments dans l’eau bouillante. Le pape réprouve énergiquement ce procédé abominable aux yeux de Dieu et des hommes ; il frappe d’excommunication, réservée au Saint-Siège, ceux qui s’en rendent coupables et défend d’accorder la sépulture religieuse aux restes ainsi maltraités.
Il faut attendre la Révolution française et les rêveries néo-païennes du Directoire pour voir renaître l’idée de la crémation. Un rapport aux Cinq-Cents, du 21 brumaire an V (12 novembre 1796), demanda pour tout citoyen le droit de faire brûler son cadavre ; le projet fut renvoyé à une commission et ne vint pas au vote. Deux ans plus tard, on proposa à l’administration centrale du département de la Seine la création à Montmartre d’un Columbarium destiné à recevoir les urnes funéraires.
Quatre grandes portes dédiées à l’Enfance, à la Jeunesse, à la Virilité et à la Vieillesse y donneraient accès, et quatre routes sinueuses, images de la vie, conduiraient au monument central, symbole du terme, une pyramide couronnée d’un trépied ! Ces idées n’eurent à peu près pas de suite. Un corps seul fut brûlé, celui d’un enfant de quelques mois.
Ce n’est que vers la seconde moitié du XIXe siècle que le projet entra dans une phase pratique, simultanément à l’épanouissement des doctrines athées et matérialistes. En 1849 Jacob Grimm reprenait l’idée de l’incinération dans une communication à l’Académie de Berlin. Elle était soulevée de nouveau, en 1857, par Coletti à Padoue, en 1869, au congrès médical international de Florence, aux congrès de Milan, Naples, Venise, puis en 1871 à celui de Rome.
En 1872, des expériences étaient faites à Padoue par Brunetti. En 1873, le Sénat italien autorisait la crémation et en 1874 un four était construit à Milan. D’autres suivirent dans diverses villes de la péninsule. La première crémation y eut lieu à Milan en 1876. Déjà en 1874 une Anglaise avait été incinérée à Dresde. Un congrès fut tenu dans cette dernière ville en 1876 ; puis la crémation fut autorisée sur le territoire de Gotha. Hambourg, centre très irréligieux, la réclamait en 1884.
Entre temps, des sociétés s’étaient formées pour la propagation de ce mode funéraire à Dresde, Gotha, Zurich, Londres, etc.
En France, l’idée s’était fait jour vers 1867, à l’occasion d’un projet de cimetière à Méry-sur-Oise ; le préfet de la Seine, baron Haussmann, l’écarta d’un mot dédaigneux : « On nous a parlé de brûler les morts ; nous n’avons rien répondu. (Sourires.) » (Sénat, séance du 2 avril 1867.) Mais, le 7 août 1879, le Conseil municipal acceptait le principe, en ouvrant un concours sur le meilleur mode de crémation. Bientôt (novembre 1883) M. Casimir-Périer présentait à l’appui un projet de loi, qui ne put cependant pas aboutir durant la législature. Le 28 juillet 1885, le Conseil municipal, avec l’approbation du préfet de la Seine, votait la création d’un four au cimetière de l’Est.
Enfin, le 30 mars 1886, le docteur Blatin, franc-maçon notoire, fit adopter, au cours de la discussion de la loi sur la liberté des funérailles, un amendement, aux termes duquel tout citoyen, majeur ou mineur émancipé, peut adopter l’inhumation ou l’incinération pour son mode de sépulture. La loi fut promulguée le 15 novembre 1887 et rendue exécutoire par décret du président Carnot, du 27 avril 1889. (On trouvera le texte de ce décret dans les Questions actuelles, t. I-V, p. 216.)
Ces résultats sont dus en partie à l’activité d’une société fondée à Paris en 1880, sous le nom de Société pour la propagation de la crémation, nom qu’elle échangea, en 1894, contre celui de Société pour la propagation de l’incinération. Cette association a été reconnue d’utilité publique le 12 octobre 1897, par le président Faure (M. Jules Méline, président du conseil, et M. Louis Barthou, ministre de l’intérieur). En 1905, elle comptait 643 membres, et 671 en 1910.
Elle a tenu sa vingt-quatrième assemblée générale, le 21 mai 1905. Des rapports lus dans cette réunion il résulte qu’en 1906 l’Europe et l’Amérique possédaient 90 monuments crématoires (dont 29 pour les États-Unis, 12 pour la Grande-Bretagne, 30 pour l’Italie, 9 pour l’Allemagne…), et que jusqu’à cette date un peu plus de 126.000 incinérations y avaient été pratiquées. Sur ce chiffre, le plus grand nombre appartenait à la France, 73.330 effectuées d’août 1889 à décembre 1904.
Mais il faut ajouter que sur ces 73.330 cas, 3.484 incinérations seulement avaient été demandées par les familles ; le reste, près de 70.000, étaient des embryons (33.767) ou des débris d’hôpitaux (37.082), « cadavres déchiquetés dans les amphithéâtres ».
En 1907, le four de Paris incinéra 451 cadavres sur la demande des familles, et 403 en 1908. Le secrétaire général de la société, M. Georges Salomon, avouait que, depuis vingt ans, 4.690 corps seulement y avaient été brûlés par la volonté du défunt ou de la famille ; tout le reste avait été apporté à l’appareil crématoire par mesure administrative.
En 1909 on comptait en Europe 72 fours crématoires, dont 28 en Italie, 17 en Allemagne, 13 en Angleterre, 6 en Suisse, 4 en France, 2 en Suède, 1 en Norvège, 1 en Danemark ; — et en Amérique 87 fours dont 34 aux États-Unis, 1 au Canada, 1 dans l’Argentine, 1 dans le Guatemala. L’incinération fait de grands progrès aux États-Unis et en Allemagne. Dans ce dernier pays, de 1878 à 1903, on n’avait construit que 8 crématoriums ; en 1908, leur nombre s’élevait à 16. En ce moment (1912) une active campagne est faite en Belgique.
II. — Attitude de l’Église à l’égard de l’incinération
Loin de favoriser cette campagne, l’Église catholique s’y est opposée formellement. Le mercredi 19 mai 1886, le Saint-Office ou Inquisition condamnait la pratique de la crémation par le décret suivant :
De nombreux évêques et des fidèles éclairés ont constaté que des hommes de foi douteuse ou liés à la secte maçonnique travaillent aujourd’hui activement à rétablir l’usage païen de brûler les cadavres humains et que même des sociétés sont spécialement instituées dans ce but.
Ils craignent que leurs artifices et leurs sophismes ne trompent les fidèles, et que insensiblement ne diminuent l’estime et le respect de la coutume chrétienne d’inhumer les corps des fidèles, coutume constante et consacrée par les rites solennels de l’Église. Pour donner aux fidèles une règle certaine qui les garde de ces pièges, ils ont demandé à la Suprême Congrégation de l’Inquisition romaine universelle de déclarer :
1° S’il est licite de donner son nom aux sociétés qui ont pour but de promouvoir l’usage d’incinérer les cadavres humains ? — 2° S’il est licite d’ordonner la crémation de son cadavre ou du cadavre d’autrui ?
Et les Éminentissimes et Révérendissimes Cardinaux Inquisiteurs généraux en matière de foi, après avoir sérieusement et mûrement pesé les doutes ci-dessus et après avoir pris l’avis des consulteurs, ont jugé devoir répondre :
Au premier doute, négativement ; et, s’il s’agit des sociétés alliées à la secte maçonnique, on encourt les peines portées contre elle.
Au second doute, négativement.
Relation a été faite à N. T. S. P. le Pape Léon XIII ; et Sa Sainteté a approuvé et confirmé les décisions des EE. Pères et Elle a ordonné de les communiquer aux Ordinaires des lieux, pour que ceux-ci instruisent en façon opportune les fidèles au sujet du détestable usage de brûler les cadavres humains et qu’ils en détournent de toutes leurs forces le troupeau à eux confié.
Jos. Mancini, Notaire de la S. R. U. Inquis.
Sept mois après, le 15 décembre 1886, un nouveau décret du Saint-Office ordonnait de priver de la sépulture ecclésiastique, selon les règles du Rituel romain relatives aux pécheurs publics, le cadavre des fidèles qui par leur propre volonté auraient fait choix de la crémation et, de notoriété certaine, auraient persévéré jusqu’à la mort dans cette résolution.
Enfin un troisième décret, en date du 27 juillet 1892, appliquant à cette matière une règle déjà prescrite pour des cas analogues, interdisait la célébration publique de la messe pour le repos de leur âme, tout en la permettant en forme privée.
Il déclarait en outre indignes des derniers sacrements, non seulement les personnes qui ordonneraient la crémation de leur cadavre par motif d’irréligion, mais celles aussi qui le feraient pour des raisons d’un autre ordre, à moins que la bonne foi ne les ait excusées : « Si moniti renuant. Ut vero fiat aut omittatur monitio, serventur regulæ a probatis auctoribus traditæ, habita præsertim ratione scandali vitandi. »
Les termes de ces décrets et les pénalités qu’ils énoncent, indiquent assez qu’il s’agit ici d’un précepte grave, obligeant, en règle générale, la conscience des fidèles sous peine de péché mortel. Toutefois, pour préciser le caractère exact et la portée de ces prohibitions, il y a lieu de retenir les observations suivantes :
1° Le décret du 19 mai 1886 ne fait allusion ni au droit naturel ni au droit divin positif. En effet, le rite de l’inhumation n’est pas imposé par un de ces commandements que l’Église a reçus de Dieu et qu’elle est inhabile à abroger ou à modifier. Il rentre dans le cadre du droit ecclésiastique proprement dit, et, comme tel, dépend du Pape et du Concile général.
Ce n’est cependant pas une mesure de simple administration, dont l’opportunité varie aisément avec les circonstances passagères qui l’ont motivée : c’est un rite liturgique traditionnel, qui a ses raisons intimes — nous aurons tout à l’heure à l’expliquer — dans des convenances dogmatiques, et à ce titre met la vie religieuse des chrétiens en communication avec les sources de leur foi.
Sans doute le but antireligieux des propagandistes de l’incinération justifie en ce moment, d’une façon spéciale, l’opposition de l’Église ; mais, dans cette attitude ecclésiastique, il y a plus qu’une raison d’actualité : la stabilité du rite catholique tient à sa connexion avec la croyance, le culte et les habitudes morales des fidèles.
2° Ce que défend le législateur canonique, c’est l’incinération proposée et pratiquée comme rite normal des funérailles. L’Église ne refuse pas de tenir compte des exigences créées par des circonstances exceptionnelles, par exemple, après une bataille ou une catastrophe, en temps d’épidémie, etc. Ces cas de force majeure échappent aux lois ordinaires.
3° Même en dehors des cas exceptionnels de force majeure, l’Église, tout en réprouvant l’incinération, ne frappe que ceux qui s’en rendent volontairement coupables ; elle excuse les fidèles qui la subissent involontairement par contrainte physique ou morale.
Le décret du 15 décembre 1886 traçait cette ligne de conduite pour le cas d’incinération subie par le fait d’autrui : on pourra remplir les rites et suffrages ecclésiastiques, soit à la maison mortuaire, soit à l’église, mais on n’accompagnera pas le corps au lieu de la crémation, et l’on prendra soin de prévenir le scandale, en faisant savoir que l’incinération n’a pas été imputable au défunt. Cette jurisprudence a été confirmée plus récemment, le 26 janvier 1911, par une réponse de la S. Congrégation de la Propagande au vicaire apostolique des îles Sandwich. Dans ce pays, des crémations se pratiquèrent d’autorité publique, même en dehors de tout consentement du défunt ou de sa famille ; et le prélat avait demandé si, dans ces conditions, il était permis après l’incinération de procéder, au cimetière, avec les rites accoutumés, à l’inhumation des cendres. La S. Congrégation répondit, que, étant données les circonstances du cas, la chose ne souffrait pas de difficultés (Nouvelle Revue théologique, 1911, p. 270).
Quant aux médecins, employés, ouvriers et autres personnes auxquelles des exigences d’État imposeraient de coopérer à la crémation, le décret du Saint-Office du 9 juillet 1892 prévoyait des cas où ce concours pourrait être toléré et en précisait les conditions.
C’est de cette législation moyenne, à la fois ferme et discrète, respectueuse des idées morales les plus élevées et condescendante aux nécessités d’ordre pratique et matériel, qu’il reste à montrer le bien-fondé.
III. — Justification de l’attitude de l’Église
Pour comprendre pleinement l’attitude de l’Église, il est bon de ne pas séparer les diverses raisons qui l’inspirent : leur enchaînement donne toute sa force à une preuve complexe.
La voici : il est sage, de la part de l’Église, de retenir un rite traditionnel d’une très haute antiquité, lié au symbolisme dogmatique et moral et conforme aux inclinations les plus élevées de l’âme humaine, au moment surtout où l’on poursuit son abolition dans une pensée antireligieuse, — et sans apporter aucune raison convaincante.
1. — Ancienneté de l’inhumation dans le christianisme
Dès l’origine l’Église a pratiqué l’inhumation (Actes des Apôtres, V, 9, 10. Cf. I Cor., XVI ; I Thess., IV) ; et elle l’a pratiquée à l’exclusion de tout autre rite. Le fait n’est pas contesté. Nulle part dans les catacombes romaines et dans les hypogées ou les aires funéraires des chrétientés primitives on ne trouve la coutume de l’incinération. Celle-ci est réprouvée par les apologistes, qui désignent l’inhumation comme propre à notre religion.
Une telle considération s’attachait à l’office des fossores, que des textes sembleraient, à première lecture, le mettre sur le même pied que les saints ordres ; et l’on sait le culte pieux dont les fidèles entouraient la dormitio de leurs frères décédés (cf. Hornstein, Les sépultures, cc. VI-XII).
Ce qu’il y a de significatif, c’est le fait déjà signalé, à savoir que l’inhumation s’implante partout avec la religion nouvelle, même dans des milieux encore païens, mais déjà atteints par les influences chrétiennes. L’on ne s’expliquerait pas l’unité de cette discipline dans des nations si diverses et l’attachement des pasteurs et des fidèles à un rite opposé, en bien des endroits, aux vieilles coutumes populaires, s’il n’y avait là une loi formelle reçue de l’Église naissante.
Comment, si l’inhumation n’avait été qu’un usage libre, emprunté par les premiers chrétiens au milieu juif, les néophytes, dans les contrées grecques et romaines, se seraient-ils à un tel point attachés à une singularité qui plus d’une fois attira l’attention des persécuteurs et provoqua les émeutes de la populace et la profanation des tombes chrétiennes ? (Tertullien, Ad Scapulam, III, et Mgr Chollet, La crémation, p. 490-493, voir à la bibliographie.) On est donc porté à appliquer à cette pratique universelle une règle bien connue de saint Augustin et à y voir un de ces préceptes que les Apôtres eux-mêmes donnèrent à l’Église, dès son berceau.
Cette règle apostolique a été respectée pendant dix-neuf siècles. Sans doute, puisque les Apôtres l’ont établie non comme organes inspirés de la Révélation mais comme simples législateurs ecclésiastiques, le Saint-Siège ou le Concile général aurait le droit absolu de la modifier. Mais, on le comprend, pour abolir une tradition si vénérable, l’autorité suprême est en droit d’attendre des raisons d’une urgence et d’une gravité exceptionnelles.
2. — Symbolisme dogmatique et moral de l’inhumation
La mort, aux yeux du chrétien, est marquée d’un double caractère : caractère d’humilité et d’anéantissement ; caractère de grandeur et d’immortalité. On sait avec quelle éloquence Bossuet a exposé ce contraste dans l’Oraison funèbre de Henriette d’Orléans. L’inhumation symbolise ces deux aspects d’une manière frappante.
On retrouvera les pensées d’où procède notre rite funéraire dans toute la liturgie (Rituale romanum, De exequiis ; Breviarium, Officium defunctorum ; Missale, Missæ pro defunctis ; Pontificale, De cœmeterii benedictione et De cœmeterii reconciliatione).
a) Dissolution et résurrection
La mort, dans la doctrine chrétienne, est un châtiment où sombre toute vanité terrestre et où la chair, souillée par le péché, revient à la poussière d’où elle a été tirée. Cependant elle n’est pas une destruction absolue et définitive : l’âme immortelle est inaccessible aux atteintes du trépas, et le cadavre lui-même est réservé à la résurrection future.
Or, si l’incinération exprime l’idée d’anéantissement, elle l’exagère jusqu’à la fausser, en excluant celle d’un retour à la vie. D’une part, au contraire, quelle expressive image d’une catastrophe où tout s’abîme, que ce corps de l’homme caché sous terre pour devenir la proie des vers, et se confondre bientôt avec la poussière qui l’entoure, ce sépulcre solitaire et scellé, où l’homme, arraché à tout ce qui le retenait, est retranché du nombre des vivants ; — et, d’autre part, quelle signification mystérieuse de nos espérances que ce dortoir selon l’expression si douce créée par le christianisme (κοιμητήριον, cimetière), où le fidèle sommeille, se reposant de sa journée, dans l’attente du réveil, Eos qui dormierunt. Requiescant a laboribus (I Thess., IV, 11 ; et Apocalypse, XIV, 13) ; ce champ bénit auquel l’Église a confié une semence mortelle qui doit germer à l’immortalité, Seminatur in corruptione, surget in incorruptione (I Cor., XV, 42).
b) Unité mystique du chrétien et du Christ
D’après la doctrine de saint Paul, la mort est une honte, car elle est entrée par le péché ; mais elle est devenue désirable, depuis que par sa mort le nouvel Adam nous a rendu la vie. Incorporés mystérieusement à celui qui « a goûté la mort » pour nous, il convient que nous lui soyons assimilés. Nous connaîtrons les gloires de sa résurrection ; il est juste que nous partagions son tombeau.
En lui ont été les prémices des dormants : ensevelis avec lui, nous nous lèverons à notre tour ; il sera « le premier-né d’entre les morts », même en cela la « primauté » lui est due (Rom., V et VI ; I Cor., XV ; Coloss., I ; I Thess., II).
L’inhumation symbolise au vif cette identification morale du Christ et des fidèles. Si l’Église ne peut écarter de nos restes mortels la corruption, stigmate du péché, du moins c’est à une terre que l’Évêque « a bénie, a sanctifiée, a consacrée », selon les termes du Pontifical romain, que ce dépôt est confié ; tourné vers l’Orient (dans l’ancienne liturgie), le chrétien attend à l’ombre de la Croix, comme autrefois le Christ aux flancs du Calvaire, l’aurore du jour du Seigneur.
c) Respect dû à la dépouille humaine et sentiments élevés qu’il inspire
Le cadavre de l’homme est digne de respect non seulement pour ce qu’il sera, mais aussi pour ce qu’il a été. Les sentiments naturels les plus délicats et les plus profonds nous attachent à ces restes qui furent unis, dans l’unité d’une même personnalité, à un être vénéré ; c’est à travers ce visage que nous avons contemplé, possédé son âme ; sur ce front que nous avons déposé la dernière marque de notre amour.
Cette dépouille, la religion a singulièrement grandi sa noblesse naturelle : sanctifié par le baptême et l’eucharistie, vivifié par une âme que la grâce avait élevée à la vie divine, le corps a été le temple du Saint-Esprit. Des mains pieuses lui ont rendu les derniers devoirs ; l’Église, avec l’eau sainte et l’encens, un suprême honneur. Il faut bien laisser la nature consommer son œuvre de destruction ; mais il ne convient pas d’y aider et de la hâter nous-mêmes.
Le corps, il est vrai, écrit Mgr Chollet, est bientôt livré à la décomposition… ; mais ce travail est latent, il se fait insensiblement dans les entrailles de la terre et non sous les yeux des parents éplorés ; il se fait par l’action lente et cachée de la nature, et non par les mains d’amis ou de mercenaires indifférents à la douleur des parents autant qu’à l’horreur de ce spectacle.
(Revue des sciences ecclésiastiques, 1886, t. LIV, p. 500.) « Se livrer soi-même ou permettre aux autres de se livrer à une opération qui a pour but de faire disparaître le plus vite et le plus complètement possible la dépouille mortelle de ceux qui nous sont le plus chers, et cela le jour des obsèques, au milieu des larmes de toute la famille, c’est là un acte de sauvagerie. » (Mgr Freppel, discours prononcé à la Chambre des députés, le 30 mars 1886.)
M. Henri Lavedan assista, au crématorium de Milan, à l’une de ces destructions rapides ; on trouvera reproduite dans les Questions actuelles (t. LXXII, p. 290) la description d’un saisissant réalisme que lui a inspirée ce spectacle. Citons seulement ces lignes :
Certainement, c’est la plus poignante impression d’horreur que j’aie jamais éprouvée, telle que je ne tenterai même pas de vouloir la rendre. Au seul souvenir de ce corps se tordant, de ces bras battant l’air, demandant grâce, de ces doigts crispés et s’enroulant comme des copeaux, de ces jambes noires qui donnaient de grands coups de pied, ayant pris feu ainsi que des torches (un instant je crus l’entendre hurler), il me court des frissons, j’ai la sueur froide au front et rétrospectivement je compatis au supplice de ce mort inconnu dont j’ai entendu la chair crier et protester.
Le 9 février 1890, des jeunes filles furent prises de crises de nerfs à l’incinération d’une de leurs maîtresses ; et, dans une autre occasion, un homme fut frappé de folie furieuse (Mgr Chollet, Revue des sciences ecclésiastiques, 1893, p. 370). « Lorsque j’entends une jeune femme manifester l’intention de se faire incinérer, écrit de son côté M. Rochard, je ne lui demande qu’une chose, c’est d’aller voir une crémation avant de prendre ses dispositions testamentaires. » (La Crémation, p. 936. Voir bibliographie.) À plus forte raison on pourrait donner ce conseil à un père, à un fils qui vont livrer au four la dépouille d’un être aimé.
Les partisans de la crémation ont si bien compris l’horreur du spectacle, qu’ils recommandent un « cérémonial spécial, complètement superflu pour l’inhumation » ; des gardes en tenue maintiendront dans la salle « le silence et l’ordre le plus parfait » et « l’approche des appareils doit être absolument interdite ». Il suffit en effet de laisser voir la réalité, pour que « des articles grotesques (?) sur les horreurs de l’incinération » paraissent le lendemain dans les journaux (cf. discours du secrétaire général à l’assemblée de la S. P. L. P. de l’Inc., dans Questions actuelles, l. c., p. 290).
Ces considérations expliquent la répugnance générale que notre atavisme chrétien nous inspire pour ce mode funéraire. Les propagandistes de la crémation en conviennent ; ils ont à lutter contre l’opposition non seulement des prêtres, des médecins légistes, des gouvernants, mais aussi des populations (ibid., p. 289).
Et, nous l’avons déjà dit, sur plus de 73.000 incinérations pratiquées en France, il n’y en a pas eu 3.500 effectuées par la volonté des défunts et des parents ; les 70.000 autres ont été imposées d’office.
Quoi qu’en disent les partisans de la crémation, écrivait justement M. Jules Rochard, elle répugne à nos mœurs… Lorsqu’après avoir contemplé leurs traits (de nos proches) dans la beauté sereine dont la mort les illumine pour quelques instants, nous les avons pieusement déposés dans leurs bières et conduits au champ du repos, nous savons qu’ils sont là, qu’ils y resteront à tout jamais tranquilles et que lentement à travers les années, ils y subiront leur dernière métamorphose, sans que rien vienne les troubler.
Avec la crémation, tout se fait en une heure… Hier c’était une personne vivante et on a la conscience qu’elle est encore intacte dans ce cercueil… On la voit disparaître dans la fournaise… et l’on vous rend un kilogramme d’os calcinés ! Voilà tout ce qui vous reste et l’illusion n’est plus permise… Lorsque nous nous trouvons en face de ces tombes qui recouvrent nos chers morts, où leurs noms sont inscrits, c’est tout leur passé, c’est le souvenir du bonheur qu’ils nous ont donné qui nous revient en mémoire ; et nous nous faisons cette illusion qu’ils peuvent nous entendre encore… La crémation supprime tout cela.
L’urne funéraire implique l’idée d’un anéantissement absolu. Je ne me figure pas un père ou un époux en pleurs ou en prière devant un récipient dans lequel il a vu mettre quelques débris d’os calcinés. Je me le figure encore moins cherchant au milieu de la foule, dans l’enceinte encombrée d’un Columbarium, le numéro de la case qui renferme les restes de son enfant.
(La Crémation, dans Revue des Deux Mondes, 15 avril 1890, pp. 985, 987.)
On aurait tort de passer légèrement sur ces considérations et de n’y voir qu’un sentimentalisme mystique. Les inclinations du cœur humain s’imposent au respect quand elles sont conformes à ce qu’il y a de plus certain et de plus élevé dans la raison et dans la foi. Les idées morales sont puissamment soutenues par les institutions où elles s’incarnent. L’Église, moins encore que l’État, a le droit d’oublier cette loi sociale.
Non seulement elle a une mission toute moralisatrice ; mais de plus elle est fondée sur une doctrine. Le dogme, chez elle, est comme l’armature qui retient le reste. Or la manière la plus efficace d’inculquer les croyances dans l’esprit et le cœur des fidèles, c’est de les concréter et de les rendre visibles et attirantes dans les mœurs et les usages. Et c’est là le vrai motif des adversaires du catholicisme dans leurs efforts contre l’inhumation.
Par suite de cette connexion entre nos rites et les idées morales, il est à prévoir que la crémation, si elle se généralisait, marquerait une dépression religieuse, émousserait le sens moral affiné par de longs siècles de christianisme.
Le point de vue utilitaire et pratique primerait bientôt ce qu’on appellerait dédaigneusement les aperçus métaphysiques et mystiques. Ce ne sont pas des prêtres et des philosophes, ce sont des praticiens qui ont noté, à cet égard, des indices significatifs. Les Drs Lacassagne et Dubuisson font cette observation en relevant les deux faits suivants : M. Xavier Rudler, dans une lettre au docteur Caffe écrivait ceci : « Je n’ai rien trouvé de plus simple que de placer les corps dans une cornue à gaz et de les distiller jusqu’à réduction en cendres, et j’ai ajouté que le gaz provenant de cette distillation pouvait servir à l’éclairage, sauf à avoir des appareils à lavage très puissants… »
Dans une courte brochure (Brûlons nos morts ?), qui, bien qu’anonyme, n’est peut-être pas la moins habilement faite en faveur de la crémation, nous lisons la phrase suivante : « Cette combustion dégage des vapeurs qu’il s’agit de rendre aussi peu nuisibles que possible, en attendant qu’on les utilise, comme la science ne manquera sans doute pas de le faire un jour. » Un Anglais, Henry Thompson, n’a pas hésité à établir cette étrange supputation : « Vu le nombre des décès dans la ville de Londres, on pourrait y recueillir, à la fin de chaque année, au moyen des appareils crématoires, 200.000 livres d’ossements humains destinés à engraisser le sol. Ce serait une diminution considérable sur le capital exporté. » (Cf. Questions actuelles, t. LXXXII, p. 284.)
Une célébrité académique, le professeur Moleschott, partisan de l’incinération, écrivait de son côté ces incroyables paroles : « Quel n’était pas le prix de cette poussière, que les anciens déposaient dans les urnes cinéraires au fond des tombeaux… Il suffirait d’échanger un lieu de sépulture contre un autre, après qu’il aurait servi un an, on aurait ainsi au bout de six ou dix ans un champ des plus fertiles… qui créerait des hommes en même temps qu’il augmenterait la quantité des céréales. » (Cf. Hornstein, Les Sépultures, p. 148.) C’est avec raison que les docteurs Lacassagne et Dubuisson prévoient que l’on « se précipitera dans l’industrie » et que « ce jour-là, le culte des morts aura vécu ».
Une communication faite récemment à la Société pour la propagation de l’incinération par son secrétaire général, montre que ces prévisions commencent déjà à se réaliser en partie. Dans son rapport annuel à l’assemblée de 1909, M. Georges Salomon donna ce renseignement : « D’après l’enquête faite dans plusieurs États par les soins de la Société anversoise de crémation, les cendres contenues dans une urne, enfermée elle-même dans une caisse de bois ou de métal, sont expédiées par simple colis de messagerie et même par colis postal. »
Tout de même, M. Salomon trouve que le respect dû aux morts nous interdit « d’aller si avant » ; mais tel n’est pas l’avis de tous, en Angleterre, en Suède, en Norvège, en Danemark, dans tout l’empire allemand, puisque, dans ces contrées, les mœurs publiques supportent déjà cette façon expéditive de mettre aux bagages des restes vénérés, pêle-mêle avec tous les produits du commerce et de l’industrie. Avec la mobilité de nos habitudes de vie contemporaine et l’entassement des logis urbains, il est facile, hélas ! de prévoir ce que deviendraient, dans nombre de ménages, des urnes funéraires (cf. Rochard, l. c., p. 932).
3. — Caractère antireligieux de la propagande pour la crémation
Les ennemis de l’Église ont très bien saisi l’influence religieuse du rite de l’inhumation. C’est, pour beaucoup des adeptes de l’incinération, le vrai motif de leur propagande : à un symbolisme ils veulent substituer un autre symbolisme ; au symbolisme spiritualiste et chrétien, le symbolisme matérialiste et païen.
Le décret du Saint-Office de 1886 constatait que les promoteurs de la crémation étaient des hommes de foi douteuse ou affiliés aux sociétés secrètes. Et de son côté l’archevêque de Paris, le cardinal Richard disait dans une lettre à son clergé le 21 février 1890 : « Les doctrines professées par les hommes qui cherchent à mettre cet usage en honneur étaient un motif pour rendre une pareille tentative suspecte aux fidèles.
Ce sont, en effet, le plus souvent des hommes ouvertement affiliés à la franc-maçonnerie, ou du moins qui ne se tiennent pas suffisamment en garde contre l’influence des sectes condamnées par l’Église, ou contre la séduction des erreurs répandues dans la société contemporaine par le naturalisme, sous le prétexte de progrès scientifique. D’ailleurs, à plus d’une reprise, les ennemis de la religion ont hautement déclaré que le grand avantage de l’incinération serait d’éloigner le prêtre des funérailles et de remplacer la sépulture chrétienne par les obsèques civiles. »
Ces constatations de l’autorité ecclésiastique sont confirmées par les francs-maçons eux-mêmes. Nous lisons dans une circulaire de la secte, que reproduit Mgr Chollet : « L’Église romaine nous a porté un défi en condamnant la crémation des corps que notre Société avait jusqu’ici propagée avec les plus beaux résultats. Les FF. devraient employer tous les moyens pour répandre l’usage de la crémation. L’Église, en défendant de brûler les corps, affirme ses droits sur les vivants et sur les morts, sur les consciences et sur les corps, et cherche à conserver dans le vulgaire les vieilles croyances, aujourd’hui dissipées à la lumière de la science, touchant l’âme spirituelle et la vie future. » (Revue des Sciences ecclésiastiques, t. LIV, p. 508.)
Même quand on affecte de donner à la propagande un caractère respectueux des convictions religieuses, l’esprit véritable qui inspire les propagandistes n’arrive pas à ne pas se trahir.
Ainsi, dans le rapport du 22 mai 1905, à l’Assemblée générale de la Société pour la propagation de l’incinération, le rapporteur faisait observer qu’en bas de l’annonce du crématoire d’Hambourg on lit : « Toutes facilités sont fournies au clergé pour l’accomplissement des cérémonies religieuses à l’intérieur du monument. » Mais dans la même séance, le rapporteur signalait comme un succès de la cause le vote de la loi de 1904, qui retirait aux fabriques et consistoires le monopole des pompes funèbres ; et il revendiquait pour le vice-président de la Société l’honneur d’avoir le premier présenté le projet qui venait d’aboutir à cette loi.
4. — Insuffisance des raisons alléguées pour l’incinération
A) Argument hygiénique
La principale, presque l’unique raison que l’on allègue en faveur de l’incinération, est d’ordre hygiénique : par leurs filtrations, assure-t-on, et leurs émanations, les matières en putréfaction seraient un danger pour la santé publique.
Notons-le tout d’abord, il existe, dans les usages séculaires de tout le monde civilisé, une présomption des plus graves contre la réalité de ce péril.
Comment la partie la plus instruite de l’humanité se serait-elle exposée si longtemps à des risques obvies et faciles à constater, alors que des peuples moins cultivés, voire des peuplades sauvages coutumières de la crémation s’en gardaient soigneusement ? Nos adversaires conviennent assez aisément que le danger est négligeable dans les cimetières de campagne, exposés le plus souvent au grand air et éloignés des habitations.
Ce qu’ils prétendent dangereux, c’est la proximité des tombes agglomérées dans nos grandes villes. Mais a-t-il été prouvé que, même là, les quartiers qui avoisinent les cimetières sont régulièrement plus insalubres que les autres quartiers ? Quelles sont, en fait, les maladies, les épidémies qu’on y a constatées comme produites normalement par ce voisinage ? Si des cas isolés ont pu paraître suspects, qui justifient une sage réglementation, a-t-on vérifié, près des millions de tombes qui couvrent la face du globe, une loi, je ne dis pas constante et universelle, mais au moins fréquente, de mortalité ? Si ces constatations expérimentales font défaut, il est nécessaire, pour incriminer une pratique partout reçue, d’en démontrer la nocuité par des raisons scientifiques péremptoires.
Or cette charge de la preuve, nos adversaires ne l’ont pas remplie. Nous examinerons brièvement leurs preuves et mettrons en regard la réponse de spécialistes qualifiés.
a) Les eaux de pluie, dit-on, en traversant les tombes, s’imprègnent de germes de corruption, et, quand elles arrivent aux couches imperméables, vont empoisonner les rivières et les puits.
Voici la réponse des Drs Lacassagne et Dubuisson, dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de Dechambre : « Il n’y a pas une (de ces assertions)… qui n’ait trouvé des contradicteurs dans les hommes les plus compétents ; et, en opposant les faits aux faits et les théories aux théories, on s’aperçoit que tout ce que l’on peut conclure pour le moment est que la science est encore peu avancée sur ces questions et qu’il serait au moins téméraire de baser sur des affirmations aussi peu prouvées des modifications sociales de l’importance de celles que l’on propose. »
Il n’est démontré, ajoutent les deux praticiens, ni que les eaux pénètrent jusqu’aux couches imperméables, ni, si elles y arrivent, que les principes délétères dont on les suppose imprégnées, les accompagnent jusqu’au bout, à travers le sol, « le plus parfait épurateur des eaux chargées de matières organiques », ni que les sels azotés, l’ammoniaque et autres impuretés analogues trouvées dans les puits et les rivières, proviennent des cimetières, ni enfin qu’ils y soient en assez grande quantité pour créer un véritable danger.
Et à l’appui de leurs assertions, nos auteurs citent le rapport des Drs Schloesing, A. Durand-Claye et Proust au IIe Congrès international d’hygiène de Paris. Le Dr G. Robinet formule des conclusions analogues et il rappelle l’observation faite par Pasteur au sujet des sources, même peu profondes, placées en contrebas des eaux fluviales et, malgré ce voisinage séculaire, protégées par le sol contre les infiltrations de particules solides les plus ténues (Revue scientifique, 1880, I, p. 779).
Les calculs de Pettenkofer, qui fait autorité en matière d’hygiène urbaine, ont établi que les infiltrations susceptibles d’atteindre la nappe souterraine sont insignifiantes par rapport à celles qu’y déversent les habitations et la voie publique : à Munich, ville de 200.000 âmes, pour égaler la quantité d’éléments putrescibles provenant de ces deux sources et pénétrant le sol, il faudrait en un an inhumer 50.000 personnes (Rochard, Revue des Deux Mondes, XCVIII, p. 927).
De son côté, le Dr Le Maout écrit dans son Essai sur l’hygiène des cimetières, p. 95 : « Les eaux provenant des terrains d’inhumation ne peuvent, grâce au pouvoir naturel d’épuration du sol, qui s’exerce durant la durée de leur filtration à travers les couches géologiques, être contaminées par les produits chimiques de la décomposition des cadavres ou par la présence d’êtres organisés inférieurs. »
Et, le 7 mars 1881, dans un mémoire au Préfet de la Seine, le rapporteur de la Commission médicale chargée d’étudier la question de la nocuité des cimetières (cette Commission était composée de MM. de Heredia, G. Martin, Bouchardat, Bourgoin, A. Carnot, Feydeau, Huet, Le Roux, O. du Mesnil, Pasquier, Schutzenberger et Catfort), concluait ainsi : « Dans l’état présent de nos cimetières, il n’y a pas lieu de craindre l’infection des puits du voisinage, alors que ces lieux d’inhumation sont à la distance réglementaire des habitations. » Bouchardat, tout en préconisant les mesures de prudence, déclarait en 1874 que « les exemples d’infection des nappes souterraines par cette cause manquent encore » (Revue scientifique, 1884, II, p. 123).
Même pour le cas spécial des épidémies, le Dr Brouardel n’hésitait pas à écrire : « Il n’est pas démontré qu’une fois inhumés, les cadavres des cholériques puissent être un agent de propagation de la maladie ; nous n’avons pas jusqu’ici rencontré une seule observation probante. »
b) L’air, ajoute-t-on, est vicié par les exhalaisons des tombes. — « Les faits recueillis, répondent les Drs Lacassagne et Dubuisson, l. c., loin de démontrer la libre expansion au dehors des produits gazeux, semblent prouver, au contraire, que la plupart ne parviennent pas à la surface, soit par suite de combinaisons avec les matériaux du sol, soit en vertu de la compression qu’ils subissent. La faible quantité de gaz délétères qui se répand dans l’air… semble impuissante à provoquer chez les individus les plus exposés à son atteinte aucune maladie caractérisée, non plus qu’aucune susceptibilité spéciale. À plus forte raison ne saurait-elle être la source de toutes sortes de maladies endémiques et épidémiques. »
Ici encore, la Commission médicale que nous citions tout à l’heure, dans son rapport au Préfet de la Seine, confirme le sentiment des Drs Lacassagne et Dubuisson ; voici sa deuxième conclusion : « Les gaz délétères ou gênants, produits par la décomposition des cadavres inhumés à 1 m. 50, n’arrivent pas à la surface du sol. » Le danger, du reste, tiendrait en grande partie à la saturation du sol par les éléments délétères ; or la Commission ajoute cette troisième conclusion :
Dans l’espace de cinq ans, la presque totalité des matières organiques a disparu ou a été brûlée ; par conséquent dans les conditions actuelles des inhumations parisiennes, la terre ne se sature pas, pourvu que le sol soit suffisamment perméable.
En 1881, M. Robinet faisait remarquer que, si tout le carbone des cimetières parisiens était dégagé à l’état d’acide carbonique (ce qui n’est pas), ce dernier gaz n’atteindrait pas en cinq ans 1.300.000 kilogrammes, alors que la quantité produite en un jour par la respiration animale et les diverses combustions atteint 18 millions. La seule combustion du gaz d’éclairage donnait alors en un an une quantité 3.500 fois plus considérable que celui qu’auraient pu fournir les cimetières en cinq ans ; et le seul Opéra dégage 13 fois plus d’acide carbonique que tous les cimetières réunis (Revue scientifique, 1881, p. 780).
A. Bouchardat, le chimiste bien connu, qui occupa la chaire d’hygiène à la Faculté de Paris et qui, en qualité de délégué du Conseil d’hygiène, eut souvent à diriger des enquêtes, fait observer qu’il ne faut pas confondre le danger des gaz confinés avec les dégagements à air libre. Quant à ceux-ci, après avoir discuté les faits et constaté notamment durant la guerre de 1870 la complète innocuité des cimetières de Paris et de la banlieue, encombrés alors par suite des combats du siège, de la typhoïde et de la variole, conclut : « Ce que l’observation attentive des faits démontre c’est l’exagération de l’opinion commune qui attribue une nocuité certaine aux émanations des cimetières. » (Revue scientifique, 1874, II, p. 121.)
Le Dr Le Maout dit aussi : « La composition de l’atmosphère des nécropoles est identique à celle des villes dont elles dépendent, et aucun méphitisme ne peut exister dans celle des cimetières exploités suivant les principes de l’hygiène, pas plus que la couche aérienne qui les enveloppe n’est le réceptacle de germes pathogènes, plus nombreux et plus virulents qu’ailleurs. »
« Qu’on cesse d’avancer, écrit le Dr Martin, après M. Robinet, que les cimetières sont de véritables foyers d’infection, qu’ils sont susceptibles de développer le germe des maladies les plus graves ; qu’on cesse d’effrayer le public ignorant par des phrases et des mots sonores… L’enceinte des vivants, avec ses hôpitaux intérieurs et ses cloaques, avec ses entassements, ses lèpres, ses misères, ses excès et ses vices, est, sans contredit incomparablement plus repoussante, plus pernicieuse et plus meurtrière que la cité des morts. » (Les cimetières et la crémation.) « On peut affirmer que, jusqu’à ce jour, pas un seul fait positif de nocuité n’a été mis à la charge des cimetières de Paris. » (Robinet, l. c., p. 782.)
B) Encombrement des cimetières
On objecte encore l’encombrement progressif des cimetières ; les morts finiront par disputer la place aux vivants ! — « Un champ d’un hectare qui ne produit pas assez de blé pour nourrir cinq personnes, répond M. Rochard, suffit à la sépulture d’une ville de 10.000 habitants. Quand il faut à l’homme tant de terre pour vivre, on peut bien lui en accorder un peu pour reposer en paix après sa mort. » (Revue des Deux Mondes, l. c., p. 928.)
L’objection ne porte pas, du reste, pour les campagnes et les villes de moyenne grandeur ; tout au plus elle ferait impression en ce qui concerne les cités populeuses et surtout ces immenses agglomérations des grandes capitales, comme Paris et Londres. Mais, même là, la difficulté n’est pas insoluble, puisque, en fait, elle est résolue chaque jour.
Du reste, serait-il démontré que l’inhumation exige plus de place et de dépenses que l’incinération et que, de ce chef, elle est particulièrement onéreuse aux grands centres urbains, ce ne serait pas une raison pour la sacrifier. Quand une population crée ces vastes métropoles, il est de son devoir d’accepter toutes les charges et les responsabilités de pareilles créations.
Elle ne marchande pas l’espace et l’argent aux larges artères, aux squares, aux services de tous genres nécessités par les proportions et la complexité de son organisme, voire aux lieux de divertissements ; elle n’est pas en droit de se soustraire davantage aux obligations que lui imposent ses besoins moraux. Ceci vaut bien cela. « Le cimetière doit être, dans chaque cité, conservé et perfectionné, comme étant indispensable à l’amélioration intellectuelle et morale des membres de la cité. C’est là un intérêt de premier ordre, qui prime tous les autres, et ce sont les autres qu’il faut subordonner à ceux-ci. » (Robinet, l. c., p. 779.)
Le meilleur juge en la matière est encore l’intéressé. Or, pour citer un des exemples les plus caractéristiques, on sait à quel point la population d’une de ces cités-reines, la population parisienne, aime ses cimetières.
Il fut question en 1867 de les éloigner ; ce projet seul inspira ces belles paroles à Jules Simon : « Nous avons à Paris, dans cette ville qu’on accuse parfois d’être sceptique, deux jours, le jour de la Toussaint et le jour des Morts, qui voient le peuple de Paris, fidèle à des habitudes qui l’honorent, se porter en foule dans les cimetières. On n’estime pas à moins de 800.000 le nombre de ces pieux pèlerinages.
Croyez-vous que, par l’établissement d’un cimetière unique et éloigné, vous ne diminuerez pas ce nombre ?… Vous aurez amoindri le sentiment le plus pieux qui existe dans les âmes. Voilà ce qui m’inquiète, et j’ai besoin d’être rassuré ; j’ai besoin qu’on me dise qu’il n’y aura pas d’amoindrissement dans la morale. » (Très bien ! très bien !) (Officiel, séance du Sénat du 27 janvier 1867.)
C) Enterrements prématurés
L’incinération, dit-on encore, préviendrait les risques effrayants des enterrements prématurés. Cette objection soulève une question préalable de droit naturel : « Est-il permis, sans se rendre coupable d’homicide intentionnel, et, parfois, d’homicide effectif, de brûler une personne apparemment morte, dans le but de la tuer, si elle était encore vivante ? » Nous ne trancherons pas ici cette question délicate.
Mais de deux choses l’une : ou l’on juge l’acte permis, et alors n’y a-t-il pas des moyens moins rebutants que l’incinération (ponctions, injections) d’assurer le décès ? Ou bien l’on juge l’acte défendu, et alors on ne peut l’accomplir même dans une intention d’humanité ; la fin ne justifie pas le moyen.
En réalité il faut se rappeler que la prévoyance humaine a ses limites. Il y a des dangers qu’elle est incapable de prévenir entièrement. Tout ce qu’on est en droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle assure le bien dans la grande, la très grande généralité des cas, et, quant aux risques exceptionnels, qu’elle les atténue dans la mesure que permettent les forces physiques et les convenances morales. Là s’arrête sa puissance.
Tout ce qu’on peut conclure des dangers des inhumations hâtives, c’est qu’il appartient au législateur d’assujettir les obsèques à de sages formalités, et à l’administration de veiller à l’exécution des règlements. Les gouvernants doivent aussi populariser la connaissance des procédés de constatation qui diminuent les chances d’erreur, encourager les inventions et aider leur réalisation.
Munich, on le sait, et d’autres villes d’Allemagne, possèdent un obitoire où les cadavres demeurent quelque temps en observation. L’on a préconisé aussi les appareils Karnice dont l’emploi dans les plus humbles villages coûterait beaucoup moins que l’établissement des fours crématoires (Gannessé-Ferrères, La mort apparente et la mort réelle, Paris, Beauchesne, 1906, pp. 363 et sqq.). Nous n’avons pas à nous prononcer sur la valeur de ces procédés.
On peut du moins espérer que les recherches, orientées et activées dans cette direction, aboutiraient à des résultats pratiques, qui concilieraient les garanties assurées aux vivants avec le respect dû aux morts.
Du reste, si dans le four crématoire on n’a pas à craindre d’être enterré vivant, on court le risque d’être brûlé vif, ce qui est cent fois pis : « S’il arrivait d’aventure, dit M. Rochard (l. c., p. 936), qu’on portât au four à crémation un malheureux en état de léthargie, on ne peut pas songer sans frémir à l’horrible torture qui l’y attendrait. “Quel réveil dans une vision infernale !” Cela ne durerait que quelques secondes, je le sais, mais quel épouvantable supplice, à côté de l’asphyxie lente et à peine sentie dans laquelle doit s’éteindre celui qui revient à la vie dans la nuit du tombeau. »
Tout pesé, convenances morales et considérations d’ordre pratique, il n’existe donc aucune raison vraiment convaincante en faveur de l’incinération. Pour corroborer cette preuve négative, on pourrait ajouter que ce procédé a contre lui, même sur le terrain utilitaire où ses partisans aiment à se placer, des inconvénients positifs.
Inconvénients positifs du procédé
A) Au point de vue juridique
Au point de vue juridique, l’intérêt de l’instruction criminelle doit faire repousser la crémation, au moins dans l’état actuel des choses. C’est la conclusion de M. de Ryckere, juge au tribunal de 1re instance de Bruxelles, à l’occasion d’une consultation de la Société de médecine légale de Belgique.
Ce magistrat constate, avec Lacassagne, Albert Bournet et de Tarde, que le progrès des sciences chimiques, en permettant de constater dans l’organisme les moindres traces de substances toxiques, a eu pour résultat de diminuer d’une façon considérable l’empoisonnement, surtout parmi les classes instruites ; la crémation, si elle se généralisait, ramènerait la fréquence de ces pratiques criminelles, en leur assurant dans beaucoup de cas l’immunité ; le feu détruit tous les poisons organiques et la plupart des poisons minéraux le plus souvent employés ; les constatations médicales faites au moment du décès ne donnent pas de garanties suffisantes, par suite de l’inattention, des erreurs, parfois de la complicité du médecin vérificateur, étant donné surtout que les soupçons et indices de crime ne prennent souvent corps que quelque temps après les obsèques ; l’incinération rendrait impossibles ces constatations rétrospectives qu’a si souvent permises avec succès l’exhumation.
Et M. de Ryckere apporte des faits à l’appui (La crémation au point de vue criminel, dans Revue de droit pénal et de criminologie, juillet 1910, pp. 599-612). Il cite aussi deux témoignages, celui de M. Gustave Le Poittevin, directeur du Journal des Parquets et pendant de longues années juge d’instruction au tribunal de la Seine : « Je crains qu’en France, dit ce praticien des enquêtes criminelles, l’on n’ait pas suffisamment réfléchi aux inconvénients de l’incinération, quand il y a possibilité de crime. J’ai vu de nombreux exemples d’individus dont la mort m’avait paru naturelle ou purement accidentelle, et qui, cependant, avaient été victimes de crimes et pour lesquels une exhumation avait été indispensable… »
Et celui de M. Balthazard, professeur agrégé à la Faculté de médecine et médecin légiste à Paris : « En réalité, ces mesures sont illusoires : on ne découvre pas un empoisonnement par le simple examen d’un cadavre ni même par l’autopsie, mais seulement par l’analyse toxicologique, qui demande plus d’un mois. Or les soupçons en matière d’empoisonnement ne prennent habituellement corps que cinq ou six jours après le décès, c’est-à-dire à un moment où la crémation serait accomplie. D’où impossibilité de prouver le crime, ou, ce qui serait encore plus grave, de détruire des accusations injustifiées, portées contre un individu. »
Un autre praticien des expertises judiciaires, le Dr Brouardel, écrivait de son côté : « Les intérêts de la justice et ceux, tout aussi graves, des personnes injustement inculpées d’avoir commis une intoxication, seraient sérieusement compromis par l’adoption de la crémation, surtout en temps d’épidémie cholérique. » (Annales d’hygiène publique, 1883, II, p. 326.) Et cf. M. Rochard dans Revue des Deux Mondes (l. c., pp. 930, 931).
Même conclusion de MM. Baude, Boussingault, Bouchardat et Troost, dans leur rapport au préfet de police de Paris, du 4 mars 1886 : « L’inhumation présente pour la société des garanties que l’on ne trouve pas dans la crémation, si l’on considère la question au point de vue de la recherche et de la constatation des poisons, dont l’existence n’est souvent soupçonnée que longtemps après le décès. » Et le rapport en donne la raison : l’incinération fait disparaître les poisons d’origine organique et en outre l’arsenic, le phosphore et le sublimé corrosif, « c’est-à-dire les poisons qui sont le plus fréquemment employés » ; quant aux poisons que le feu ne détruit pas, comme les sels de cuivre et de plomb, les intéressés auraient toute facilité pour disperser les cendres (si on les remet aux familles) ou pour les remplacer par d’autres.
Proposera-t-on, pour prévenir ces inconvénients, de prescrire avant la crémation l’analyse chimique des organes essentiels ? Ces recherches, extrêmement délicates, sont, en pratique, impossibles, dès que les incinérations se multiplient (cf. Rochard, l. c., p. 931).
B) Au point de vue médical
Au point de vue médical, dans des cas de force majeure, comme ceux de guerre, épidémies, catastrophes, l’incinération peut être justifiée et, nous l’avons dit, l’Église ne fait pas obstacle à cette mesure exceptionnelle. Cependant, même alors, les avantages techniques du procédé ne sont pas toujours également indiscutables.
Le Dr Morache, directeur du service de santé au XVIIIe corps d’armée, après avoir écarté, dans son Traité d’hygiène militaire, l’idée de fours crématoires ambulants, à la suite des armées, comme « une des plus fortes utopies que des hygiénistes plus théoriciens que pratiques aient pu concevoir », ajoutait :
Il est fort à craindre que l’incinération même des corps ne soit pas applicable sur les champs de bataille, aussi bien au point de vue de l’effet moral produit qu’à celui des possibilités matérielles. Il n’en est plus ainsi plusieurs mois après le combat, quand les troupes ont quitté ces régions et qu’il peut être nécessaire de désinfecter les tumuli, mal disposés dans la hâte du premier moment.
C’est aussi l’avis de M. Jules Rochard, inspecteur général du service de santé de la marine, qui montre d’une façon saisissante l’impossibilité matérielle et morale de traîner à la suite des armées la file de ces lugubres impedimenta, que seraient les fours ambulants (Revue des Deux Mondes, 15 avril 1890).
Et, quant aux épidémies, le Dr Brouardel, dans un rapport lu et adopté dans la séance du 17 août 1883 au Conseil d’hygiène publique et de salubrité (Annales d’hygiène publique, 1883, II, p. 826), s’exprimait ainsi : « En admettant qu’on construise sans délai des fours crématoires, la quantité de corps brûlés sera dans une proportion presque négligeable par rapport à ceux que l’on devra inhumer. Les manipulations de cadavres nécessitées par la crémation sont plus nombreuses et exposent, jusqu’au moment où le corps est mis dans le four, à autant, sinon à plus de dangers que lorsque le corps est dans la terre… »
« Au contraire, on ne cite pas une épidémie, dit M. Rochard, qui ait eu un cimetière pour point de départ » (l. c., p. 937). Cet auteur signale au surplus l’impossibilité où l’on serait de construire un nombre de fours suffisant pour incinérer promptement les morts durant les grandes épidémies. L’inhumation seule par tranchées peut suffire alors aux nécessités (l. c., p. 940).
C) Au point de vue économique
Au point de vue économique, l’incinération imposerait des charges excessives à la plupart des communes. Le chiffre prévu pour les dépenses d’établissement du crématoire du Père-Lachaise fut de 629.274 francs. En 1899, les frais d’entretien et de fonctionnement furent de 45.260 francs. Si on ajoute à cette somme l’intérêt de la précédente, on a 57.560 francs de dépenses annuelles ; et comme cette année-là il y eut 518 incinérations, chacune revint à 113 francs. À Londres, au crématoire de Golders Green, le prix minimum d’une incinération est de 250 francs.
Sans doute, si les incinérations se multipliaient, les frais de chacune diminueraient, mais non proportionnellement ; car l’augmentation du nombre d’incinérations nécessiterait l’augmentation du nombre de fours. Un four ne peut brûler qu’une vingtaine de cadavres en un jour. Sans doute encore il y a des installations crématoires moins coûteuses que celles de Paris et de Londres. Elles sont cependant beaucoup plus onéreuses que la simple inhumation.
Quand on songe à la très infime minorité des incinérations voulues par les ayants droit et à l’inanité des motifs allégués en leur faveur, on est forcé de convenir qu’il y a là un vrai gaspillage des deniers publics.
Bibliographie
A. Chollet, , dans , 1886, t. LIV, pp. 481 sqq. (sous le pseudonyme de A. Faucieux) ;
et , ibid., 1891, t. LXIII, pp. 453 sqq. — Édouard Hornstein, , Paris, 1868 ;
et , Paris, 1886.
Cardinal Richard, Lettre relative à l’incinération, Paris, 1890 (dans Questions actuelles, VII, p. 139). — H. Lavrand, La Crémation et l’Incinération, Lille, 1873. — Jules Rochard, La Crémation, dans Revue des Deux Mondes, 15 avril 1890, t. XCVIII, pp. 916 sqq. — E. Valton, Crémation, dans Dictionnaire de la Théologie catholique, t. III, Paris, 1908. — Dr Martin, Les Cimetières et la Crémation.
D Brouardel, , dans , 1884, I ;
, ibid., 1890. — Brouardel et du Mesnil, , ibid., 1892 ;
et , ibid., 1896, t. XXXVI. — A. Bouchardat, , dans , 8 août 1874 (2 série, t. XIV de la collection, p. 121). — Robinet, , dans , 1881, I, p. 779 sqq.
D Le Maout, , Cherbourg, 1899. — De Ryckere, , dans , 1910, pp. 699 sqq. (On trouvera des extraits dans , CL, pp. 54 et sqq.) — J. Déchelette, , Paris, 1910 (t. I, l. I, c. XI ;
l. II, c. V ;
et t. II, c. V).
H. Bauwens, Inhumation et crémation, Les Rites funéraires depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, trad. du flamand par le Dr A. de Mets, Bruxelles, 1891.
Ern. Ronduel, Des “res sacræ” et du “Jus sepulchri”, Lille. — Bulletin de la Société pour la propagation de la crémation (puis incinération), années 1882 et sqq. (On trouvera des extraits dans Questions actuelles, LXXXII, pp. 184 sqq., et CIII, pp. 61 sqq.) — Pietra Santa et Max de Nansouty, La Crémation, sa raison d’être, son historique, les appareils actuellement en usage pour la réaliser, état de la question en Europe, en Amérique et en Asie, Paris, 1881.
Signature
J. Besson.