Évangiles canoniques (I. Origine)
Sommaire
- Plan général de l’article
- Introduction
- I. Origine des Évangiles
- I. Époque de composition des Évangiles
- 1. D’après la critique externe
- Les manuscrits
- 1° La tradition à la fin du IIe siècle
- Appréciation des témoignages
- 2° La tradition au milieu du II e siècle
- 3° La tradition entre 140 et 95
- Appréciation des témoignages anciens
- 2. D’après la critique interne
- 1° La langue des Évangiles
- 2° Le contenu doctrinal des Évangiles
- 3° Le contenu historique des Évangiles
- Conclusion sur l’époque de composition
- Opinions des critiques
- À consulter
- II. Authenticité intégrale du texte actuel des Évangiles
- 1. Texte reçu et texte critique
- 1° Texte reçu
- 2° Texte critique
- Méthode suivie pour la restitution du texte primitif
- Consultation des versions anciennes
- Consultation des anciens écrivains ecclésiastiques
- Résultats. Les principales éditions critiques
- 2. Authenticité générale du texte grec actuel
- 3. Principaux passages dont l’authenticité est discutée
- Finale de saint Marc
- Épisode de la sueur de sang
- Épisode de la femme adultère
- La formule trinitaire du baptême
- L’attribution du Magnificat à Marie
- L’ange de la piscine probatique
- À consulter
- III. Le rapport des trois premiers Évangiles entre eux
- Ressemblances des trois Évangiles
- Leurs différences
- La question synoptique
- 2. Diverses solutions proposées
- Hypothèse d’une dépendance mutuelle ou d’une utilisation réciproque
- Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de la tradition orale
- Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de documents écrits
- Hypothèse mixte, de Marc et des Logia
- Points discutés parmi les tenants de cette hypothèse
- 3. Appréciations et conclusions
- À consulter
- IV. Les auteurs de nos Évangiles
- 1. L’auteur du second Évangile, saint Marc
- 1. D’après la critique externe
- I. État du témoignage traditionnel
- II. Valeur de ce témoignage
- Le témoignage de Papias
- Le presbytre Jean d’Éphèse
- Témoignage contradictoire d’Eusèbe
- 2. D’après la critique interne
- 1° Rédigé par un disciple de saint Pierre
- 2° Écrit pour des Romains
- 3° Juif palestinien et hiérosolymitain
- Opinions des critiques
- À consulter
- 2. L’auteur du troisième Évangile, saint Luc
- 1. D’après la critique externe
- 1. État du témoignage traditionnel
- 2. Valeur de ce témoignage
- 2. D’après la critique interne
- 1° Disciple de saint Paul
- Affinités avec les écrits pauliniens
- Disciple personnel de saint Paul
- 2° Compagnon de saint Paul dans ses missions
- Auteur du troisième Évangile et des Actes
- Les passages en « nous » des Actes
- Objections à cette interprétation
- Réponse aux objections
- Ce compagnon de saint Paul doit être saint Luc
- 3° Culture littéraire et science médicale
- Conclusion
- Opinions des critiques
- À consulter
- 3. L’auteur du premier Évangile, saint Matthieu
- 1. D’après la critique externe
- 1. État du témoignage traditionnel
- Papias et les Logia
- 2. Valeur de ce témoignage
- 1° Rapport réel entre l’Évangile et saint Matthieu
- Objection et réponse
- 2° Rédaction proprement dite de l’Évangile
- Objections contre la rédaction par saint Matthieu
- Le témoignage traditionnel vise l’Évangile canonique
- Garanties du témoignage traditionnel
- 2. D’après la critique interne
- 1° L’auteur est Juif d’origine
- 2° Il écrit pour des Juifs convertis
- Ses lecteurs connaissent l’araméen
- Ils sont pénétrés des idées juives
- Ils sont au courant des choses juives et palestiniennes
- 3° L’évangéliste doit être saint Matthieu
- Conclusion
- Opinions des critiques
- À consulter
- 4. L’auteur du quatrième Évangile, saint Jean
- 1. D’après la critique externe
- I. La tradition à la fin du IIe siècle
- 1° En Occident
- 2° En Orient
- Saint Irénée
- L’opinion des Aloges
- II. La tradition vers le milieu du IIe siècle
- 1° Dans les sectes hérétiques
- 2° Dans la grande Église
- Saint Justin, Papias, Polycarpe
- III. Le témoignage de l’appendice de l’Évangile
- L’attestation du chapitre XXI, 24
- 1° Le disciple bien-aimé est déclaré l’auteur de tout l’Évangile
- 2° Ce disciple est identifié à Jean d’Éphèse, c’est-à-dire à l’apôtre Jean
- 3° Cette identification ne peut être suspectée
- Confirmatur : le séjour de saint Jean à Éphèse
- Importance de la question
- I. La tradition à la fin du IIe siècle
- 1° Hors de l’Asie Mineure
- 2° En Asie Mineure
- 3° Valeur de cette tradition
- Valeur du témoignage de saint Irénée
- Valeur du témoignage de Polycrate
- II. La tradition au milieu du IIe siècle
- III. Témoignages de la fin du Ier siècle
- L’Apocalypse
- Le chapitre XXI de l’Évangile
- Conclusion
- 2. D’après la critique interne
- I. L’auteur du IVe Évangile est un Juif d’origine
- II. L’auteur connaît intimement la Palestine contemporaine de Jésus
- La Galilée
- La Samarie
- La Pérée et la Judée
- Jérusalem
- Il la connaît d’expérience personnelle
- Il la connaît telle qu’elle était du vivant de Jésus
- Importance de ces constatations
- III. L’évangéliste s’identifie au disciple aimé de Jésus
- 1° En XXI, 24
- Le chapitre XXI est du même auteur que le reste de l’Évangile
- L’évangéliste s’identifie au disciple bien-aimé
- 2° En XIX, 35
- Ce passage est bien authentique
- L’auteur s’y identifie réellement au disciple bien-aimé
- Le disciple aimé de Jésus est l’apôtre saint Jean
- Le disciple bien-aimé est un personnage réel
- Le disciple bien-aimé est un des apôtres
- Ce doit être un des fils de Zébédée
- Il n’est autre que l’apôtre Jean
- On ne saurait suspecter la vérité de cette identification
- Confirmatur : le témoignage des Épîtres johanniques
- Les Épîtres johanniques sont du même auteur que le quatrième Évangile
- Elles sont l’œuvre de l’apôtre saint Jean
- Impossible ici encore de supposer une fiction littéraire
- Conclusion
- Opinions des critiques
- À consulter
Plan général de l’article
ÉVANGILES CANONIQUES.
I. — Origine des Évangiles.
I. Époque de composition des Évangiles.
1. — D’après la critique externe. Les manuscrits (1). La tradition à la fin du IIe siècle (2-8). La tradition au milieu du IIe siècle (9-12). La tradition entre 140 et 96 (13-21).
2. — D’après la critique interne. La langue des Évangiles (22). Le contenu doctrinal des Évangiles (23). Le contenu historique des Évangiles (24-27). Conclusion (28-33).
II. Authenticité intégrale du texte actuel des Évangiles.
1. — Texte reçu et texte critique (34-39). 2. — Authenticité générale du texte grec actuel (40). 3. — Principaux passages dont l’authenticité est discutée. Finale de saint Marc (41). Épisode de la sueur de sang (42). Épisode de la femme adultère (43-44). La formule trinitaire du baptême (45). L’attribution du Magnificat à Marie (46). L’ange de la piscine probatique (47).
III. Le rapport des trois premiers Évangiles entre eux.
1. — État de la question (49-51). 2. — Diverses solutions proposées. Hypothèse d’une dépendance mutuelle ou d’une utilisation réciproque (52-53). Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de la tradition orale (54). Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de documents écrits (55-58). Hypothèse mixte : dépendance à l’égard de Marc et des Logia (59-62). 3. — Appréciation et conclusions (63-70).
IV. Les auteurs de nos Évangiles.
1. — L’auteur du second Évangile, saint Marc. D’après la critique externe (71-82). D’après la critique interne (83-94). Opinions des critiques (95-96). 2. — L’auteur du troisième Évangile, saint Luc. D’après la critique externe (97-99). D’après la critique interne (100-113). Opinions des critiques (114-115). 3. — L’auteur du premier Évangile, saint Matthieu. D’après la critique externe (116-126). D’après la critique interne (127-133). Opinions des critiques (134-135). 4. — L’auteur du quatrième Évangile, saint Jean. D’après la critique externe (136-146). Confirmatur : le séjour de saint Jean à Éphèse (147-158). D’après la critique interne (159-180). Confirmatur : le témoignage des Épîtres johanniques (181-183). Opinions des critiques (184-186).
II. — Valeur historique des trois premiers Évangiles.
I. Valeur historique pour l’ensemble du contenu. 1. — Nos évangélistes sont sincères. Preuve générale (187). Preuves particulières (188-194). 2. — Ils sont, dans l’ensemble, bien informés. Leur bonne information d’ensemble est garantie par ce que l’on sait de leur origine (198-201). Elle se vérifie sur un certain nombre de points où elle peut être contrôlée (202-207).
II. Valeur historique pour le contenu surnaturel. 1. — Exposé général des systèmes employés à partir de Strauss pour l’élimination du surnaturel évangélique. Système de Strauss (208-212). Système de la plupart des critiques indépendants actuels (213). Retour exceptionnel aux positions de Strauss (214-216). 2. — Critique générale de l’interprétation rationaliste appliquée aux Évangiles (218-228).
III. — Valeur historique du quatrième Évangile.
Opinions des critiques (226-234). I. Le quatrième Évangile n’est pas une composition artificielle en forme d’allégorie. 1. — Pour les récits et les faits. Le cadre chronologique et topographique (235-236). Les récits de miracles (237-253). Les autres récits communs aux Synoptiques (254-259). Le jour et l’heure de la mort de Jésus (260-267). 2. — Pour les discours et les idées. Style et procédé littéraire (268-272). Uniformité et caractère spécial des idées (273-274). Rapport des idées avec les idées et les faits postérieurs à Jésus (275-283). L’idée du Verbe incarné (284).
II. Le quatrième Évangile contient une tradition historique. 1. — Pour les récits et les faits. L’évangéliste a voulu établir la foi par l’histoire (285-287). L’examen du livre révèle une tradition historique (288-306). 2. — Pour les discours et les idées. Les discours et leur liaison avec les récits (307-314). Les idées et leur rapport avec la réalité de l’histoire (315-322). Conclusion (323-325).
Nota. — Les chiffres gras mis entre parenthèses correspondent aux chiffres insérés dans le corps de l’article pour le diviser.
Introduction
Les Évangiles canoniques sont les documents que la tradition nous a transmis et que l’Église nous présente comme le recueil autorisé des actes et des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Méritent-ils pareille considération ? Aux yeux des fidèles, la simple autorité de l’Église, se démontrant par des arguments indépendants du témoignage des Évangiles, en est une garantie suffisante.
À ces croyants mêmes, cependant, il importe de prouver, par les moyens généralement employés à l’égard des ouvrages ordinaires, la valeur historique propre à nos documents. Sur un point aussi capital la foi ne saurait être trop assurée. À l’égard des non-croyants, ce genre de démonstration est le seul qui puisse être utilisé.
Et l’on comprend sa nécessité pratique, qu’il s’agisse de justifier la tradition et l’enseignement de l’Église, ou que l’on ait en vue d’amener à la foi ceux qui n’ont pas le bonheur de croire. De l’historicité de nos écrits dépendent, en grande partie, pour beaucoup de gens, l’idée qu’on doit se faire des origines de la religion chrétienne et de son bien-fondé, la créance qu’il convient d’accorder aux prétentions surhumaines de son Fondateur, à ses œuvres miraculeuses, à ses institutions.
La grande question qui va nous occuper est donc celle de la valeur historique de nos Évangiles. Nous la traiterons, pour les trois premiers d’abord, qui sont étroitement apparentés entre eux, pour le quatrième ensuite, qui offre une physionomie à part.
Mais l’examen définitif de cette question devra être précédé par l’étude d’une autre, qui lui est préalable, savoir celle de l’origine de nos documents. Nous rechercherons donc en premier lieu à quelle époque remontent ces quatre Évangiles et à quels auteurs il faut les attribuer.
I. Origine des Évangiles
I. Époque de composition des Évangiles
1. D’après la critique externe
Les manuscrits
1. Lorsqu’on cherche à déterminer l’époque à laquelle remontent nos Évangiles, on songe d’abord à consulter l’âge de leurs manuscrits. Ces manuscrits, au nombre de près de 4 000, ont été classés siècle par siècle, d’après les moyens fournis par la paléographie. Or, les plus anciens, qui aient été conservés, remontent seulement aux Ve et IVe siècles (n. 36).
Avant cette époque, le papyrus tenait généralement lieu de parchemin, et les manuscrits rédigés sur une matière si friable n’ont pu résister à l’usure rapide du temps.
Mais, antérieurement à ce IVe siècle, l’existence des Évangiles est attestée par de nombreux ouvrages ecclésiastiques qui les citent dans leur langue originale ou déjà traduits. C’est particulièrement autour de l’an 200, au début du IIIe siècle et au dernier quart du IIe, que les témoignages se présentent à la fois nombreux et intéressants.
1° La tradition à la fin du IIe siècle
État des documents. — Entre l’an 170 et l’an 200, les Évangiles sont partout connus et utilisés dans les nombreuses Églises qui bordent le grand lac romain de la Méditerranée et sont déjà florissantes à cette époque.
2. Tatien (175). — En Syrie, Tatien, vers 175, rédige en syriaque, pour l’usage des fidèles d’Édesse, une sorte d’harmonie ou de fusion des quatre Évangiles canoniques, à laquelle on a donné le nom de Diatessaron, ou Évangile formé des quatre.
C’est aussi à cette époque, et même à quelques années avant, que paraissent remonter les plus anciennes versions syriaques des Évangiles séparés : la Peschitto ; la Curetonienne, trouvée et publiée en 1858 par le savant anglais Cureton ; la Sinaïtique, découverte en 1892, au mont Sinaï, par Mme Lewis et sa sœur.
3. Clément d’Alexandrie (190). — En Égypte, Clément d’Alexandrie compose, entre 190 et 203, ses Stromates et ses Hypotyposes. Là il cite fréquemment nos quatre Évangiles ; il les donne comme de tradition ancienne, seuls reconnus dans l’Église. « Cette parole, dit-il à un gnostique qui lui allègue une citation d’apocryphe, ne se lit pas dans les quatre Évangiles que nous a transmis la tradition, mais dans celui des Égyptiens. » Strom., III, xiii.
Ailleurs, il précise qu’on les tient pour œuvres d’apôtres ou de disciples immédiats des apôtres, et cite à ce sujet le témoignage de ses prédécesseurs dans l’école d’Alexandrie : « L’ancien disait que les premiers Évangiles dans l’ordre de la composition sont ceux qui contiennent les généalogies (c’est-à-dire ceux de saint Matthieu et de saint Luc). Voici à quelle occasion fut rédigé celui de Marc.
Lorsque Pierre eut prêché publiquement le verbe à Rome, et promulgué l’Évangile sous l’inspiration de l’Esprit, beaucoup de ses auditeurs exhortèrent Marc, qui depuis longtemps l’accompagnait et savait par cœur ce que l’apôtre avait dit, à mettre par écrit ce qu’il avait entendu. Marc composa donc son Évangile et le donna à ceux qui le lui demandaient. Ce qu’ayant appris, Pierre ne s’opposa point au dessein de son disciple, mais ne fit rien non plus pour l’encourager.
Quant à Jean, le dernier de tous, comme il vit que les autres évangélistes avaient fait connaître l’histoire corporelle du Christ, à la demande de ceux qui vivaient avec lui et inspiré par l’Esprit-Saint, il écrivit l’Évangile spirituel. » Hypotyposeon, lib. VII, dans Eusèbe, Hist. eccl., VI, xiv ; cf. II, xv.
4. Tertullien (200). — Dans l’Afrique septentrionale, à Carthage, entre 190 et 220, Tertullien tisse ses écrits de citations des Évangiles et fait allusion à une version latine déjà ancienne et largement usitée dans sa région. De monogamia, c. xi ; Adv. Praxeam, c. v.
Comme Clément d’Alexandrie, il croit que les quatre Évangiles du canon, et ceux-là seulement, sont en possession de l’usage ecclésiastique depuis le temps des apôtres, et il oppose cet argument de prescription juridique aux hérétiques contre lesquels il disserte. Adv. Marcion., IV, v.
Il tient également pour un fait indiscutable que l’Église jouit de ses quatre Évangiles depuis l’âge apostolique et les regarde comme œuvres respectives de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. « Nous soutenons avant tout, dit-il, que l’instrument évangélique a pour auteurs les apôtres, auxquels le Seigneur a confié la charge de promulguer l’Évangile ; ou, si ces auteurs sont des disciples d’apôtres, ils n’ont pu l’écrire seuls, mais avec les apôtres, et d’après les apôtres.
La prédication des disciples, en effet, aurait pu devenir suspecte de vaine gloire, si elle n’avait été assistée de l’autorité de leurs maîtres. Enfin, d’entre les apôtres, Jean et Matthieu nous donnent la foi ; d’entre les disciples, Marc et Luc nous la renouvellent. » Adv. Marcion., IV, ii.
5. Saint Irénée (180). — Dans les Gaules, saint Irénée, évêque de Lyon, publie entre 177 et 189 son grand Traité contre les hérésies. Lui aussi se réfère si fréquemment au texte des Évangiles que l’on pourrait presque reconstituer la totalité de nos documents à l’aide de ses citations.
Lui aussi tient le nombre de quatre Évangiles pour définitif et en quelque sorte sacramentel : il n’y a et « il ne peut y avoir que quatre Évangiles, ni plus ni moins » ; c’est « l’Évangile quadriforme, qui est dominé par un seul Esprit », et qui est figuré par les quatre vents qui soufflent sur la terre, les quatre parties du monde, les quatre figures des animaux d’Ézéchiel. Contra Hæres., III, xi, 7-9, etc.
Lui aussi insiste auprès des hérétiques sur ce fait que l’usage de nos quatre Évangiles et la croyance en leur origine apostolique sont un legs de la tradition.
« Parmi les Hébreux, dit-il, Matthieu écrivit, dans leur propre langue, l’Évangile, tandis que Pierre et Paul prêchaient à Rome et fondaient l’Église. Après leur départ (μετὰ δὲ τὴν τούτων ἔξοδον), Marc, disciple et interprète de Pierre, mit aussi par écrit la prédication de Pierre. À son tour, Luc, compagnon de Paul, publia en un livre l’Évangile prêché par celui-ci. Enfin, Jean, le disciple du Seigneur, celui qui avait reposé sur sa poitrine, donna lui aussi son Évangile, tandis qu’il résidait à Éphèse, en Asie. » Contra Hæres., III, i, 1.
6. Canon de Muratori. — À Rome, le document généralement appelé Canon de Muratori (du nom du savant italien qui l’a découvert et publié en 1740), et où l’on trouve énumérées les Écritures du Nouveau Testament, telles qu’elles étaient lues dans l’Église romaine entre 170 et 200, atteste que dès cette époque, en cette contrée, les quatre Évangiles faisaient partie du recueil biblique. La pièce, mutilée, débute par la mention de l’Évangile de saint Luc, mais désigné expressément comme le troisième.
« En troisième lieu, l’Évangile selon Luc. Ce Luc, médecin, après l’ascension du Christ, avait servi de compagnon à Paul dans ses voyages. Il écrivit en son propre nom, avec ordre, sans pourtant avoir lui-même vu le Seigneur en sa chair ; mais, selon qu’il put se renseigner, il commença son récit à la nativité de Jean. En quatrième lieu, l’Évangile de Jean, d’entre les disciples.
Celui-ci, exhorté par ses condisciples et évêques, leur dit : Jeûnez avec moi, aujourd’hui et ces trois jours, et ce qui aura été révélé à chacun, nous le reproduirons chacun pour notre part. La même nuit, il fut révélé à André, d’entre les apôtres, que Jean fît de toutes choses une relation en son nom, qui serait ensuite approuvée de tous. » E. Preuschen, Analecta, p. 129 ; Th. Zahn, Geschichte des neutestamentlichen Kanons, t. II, p. 159.
Appréciation des témoignages
7. Ce qui ressort de ces nombreux documents, c’est que, dans toutes les Églises du monde romain à la fin du IIe siècle : 1° nos quatre Évangiles canoniques sont connus et employés d’une manière intense : ils sont lus officiellement dans les assemblées chrétiennes, témoin le Canon de Muratori ; ils sont lus couramment par les fidèles, témoin le Diatessaron, les anciennes versions syriaques et l’antique version latine ; ils sont cités abondamment par les écrivains ecclésiastiques, témoin les œuvres de saint Irénée, de Clément d’Alexandrie, de Tertullien ; — 2° on les tient pour un patrimoine sacré dans les Églises, et, en se basant sur la tradition même, on les croit et on les proclame hautement d’origine apostolique, à la différence des apocryphes.
Or, un usage aussi universel et aussi solidement établi, une croyance aussi générale et aussi sûre, présentée aux hérétiques mêmes comme croyance traditionnelle des Églises, ne se comprendraient évidemment pas, si les Évangiles étaient récents à cette époque. L’état de la tradition au dernier quart du IIe siècle oblige, de toute rigueur, à les rapporter à une époque déjà éloignée, au moins à la seconde, sinon à la troisième génération antérieure, c’est-à-dire au moins à la fin du Ier siècle.
8. Cet argument prend une signification encore plus spéciale, si l’on observe que la tradition des Églises, au cours du IIe siècle, n’était pas quelque chose de vague et de vaporeux, mais au contraire de précis et de bien assuré.
On n’était, en effet, qu’à un siècle des temps apostoliques ; l’histoire des Églises particulières ne se perdait pas dans la nuit d’un long passé ; la tradition y était vivante ; les presbytres ou anciens en étaient les dépositaires et les gardiens ; rien n’était plus facile que de suivre les courtes étapes de cette tradition jusqu’aux origines. On savait, à Rome, dans quel ordre précis s’étaient succédé les pontifes, successeurs de saint Pierre. S. Irénée, Contra Hæres., III, ii-iv. À Alexandrie, Clément se réfère à son maître Pantène, disciple immédiat des presbytres qui entendirent les apôtres. Strom., I, i.
En Gaule, saint Irénée invoque le témoignage des anciens qu’il a connus en Asie, que ses contemporains, et des hérétiques comme Florinus, ont connus aussi bien que lui ; il se réclame de saint Polycarpe, évêque de Smyrne ; il se réfère à Papias, évêque d’Hiérapolis, et à d’autres presbytres asiates, disciples de l’apôtre Jean et héritiers directs de ses enseignements. Contra Hæres., I, i-xi ; II, xxii, 5 ; III, iii, 4 ; IV, xxvii, 1 ; V, xxxiii, 3, 4 ; xxxvi, 2 ; Eusèbe, H. E., V, xx.
Une tradition dont on pouvait si aisément remonter le cours jusqu’à sa source première et qu’il était, d’autre part, si facile de contrôler en comparant les souvenirs des différentes Églises, offre une garantie de sécurité qui semble de premier ordre, quand on songe à l’importance que l’on attachait dès cette époque à la question de l’origine des Évangiles reçus dans les chrétientés.
Ainsi, la seule tradition constatée vers les années 176-200 suffit à établir d’une façon très solide l’ancienneté des Évangiles et leur antériorité au IIe siècle. Mais cette tradition reçoit une confirmation précieuse des témoignages plus anciens qui s’échelonnent de la fin du IIe siècle à la fin du Ier.
2° La tradition au milieu du IIe siècle
État des documents. Au milieu du IIe siècle, deux écrivains ecclésiastiques nous fournissent un renseignement de valeur. L’un représente, à la fois, la Palestine, dont il est originaire, l’Asie Mineure où il a été converti, et Rome où il enseigne à la tête d’un didascalée : c’est saint Justin. L’autre appartient à l’Asie Mineure : c’est Papias, évêque d’Hiérapolis en Phrygie.
9. Saint Justin (150). — Saint Justin, dans son Dialogue avec Tryphon (150-160) et surtout ses Apologies du christianisme, adressées, vers 150-152, l’une à l’empereur, l’autre au sénat romain, mentionne des livres, qu’il désigne généralement sous le nom de « Mémoires des apôtres », mais qu’il appelle aussi ailleurs « les Évangiles ». I Apol., xxxiii, lxvi, lxvii, c, etc.
Ces livres sont si estimés des chrétiens qu’on a coutume, nous apprend-il, de les lire, le dimanche, dans les assemblées des fidèles, concurremment avec les écrits des prophètes. I Apol., lxvii.
Étaient-ce les quatre Évangiles que nous trouvons consacrés quelque vingt ou trente ans plus tard par l’usage universel des Églises ? A priori, la chose est au plus haut point vraisemblable. En fait, si l’on examine les renseignements fort nombreux que saint Justin nous donne sur les œuvres ou sur les enseignements de Jésus, on constate que le plus grand nombre — quelques-uns seulement paraissent empruntés à la tradition orale ou à des sources extracanoniques — sont dus à nos quatre Évangiles.
C’est de l’Évangile de saint Matthieu qu’il paraît tenir maintes paroles du Sauveur, comme aussi ses références à la conception virginale, à l’adoration des mages, à la fuite en Égypte, à la tentation au désert, à l’entrée dans Jérusalem, à la garde du tombeau. Dial., xvii, xlix, li, liii, lxxviii, cvi, cviii, cxxv ; I Apol., xv, xvi, xxxv.
Il semble emprunter à l’Évangile de saint Luc ses informations sur la naissance de Jean-Baptiste, l’annonciation, le recensement de Quirinius, la circoncision, la prédication à trente ans sous Tibère et Ponce-Pilate, l’institution de l’Eucharistie, l’agonie de Gethsémani, la comparution devant Hérode, les dernières paroles de Jésus en croix. I Apol., xiii, xxxiii, xxxiv, lxvi ; Dial., lxvii, lxx, lxxviii, lxxxiv, lxxxviii, ciii, cv, cxvi.
Ce qu’il dit du métier de charpentier exercé par Jésus, des surnoms conférés par le Christ au chef des apôtres et aux fils de Zébédée, de l’endroit où était attaché l’âne sur lequel devait monter le Sauveur, paraît venir de l’Évangile de saint Marc, dont il connaît jusqu’à la finale deutérocanonique. I Apol., xxxii, xlv, cf. xvi ; Dial., lxxxviii, cvi, cf. lxxvi, c.
Enfin, bien qu’il ne cite pas formellement l’Évangile de saint Jean, sa christologie est toute johannique, et nombreuses sont chez lui les formules qui ne permettent pas de nier sa dépendance à l’égard de ce quatrième Évangile. I Apol., xxii, xxxii, lxi, cf. lxv ; Dial., xlv, lxiii, lxix, lxxxiv, lxxxviii, c, cv, cf. lxxvi.
On peut en conclure que le témoignage de saint Justin touchant la considération de l’Église de son temps pour les « Mémoires des apôtres » s’applique directement à nos Évangiles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.
10. Papias (140). — Papias d’Hiérapolis avait consigné, dans ses Exégèses des discours du Seigneur (135-150), dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments, deux notices concernant l’origine des Évangiles de saint Marc et de saint Matthieu.
La première est attribuée à un personnage que Papias nomme l’Ancien, et qui très probablement, nous le verrons, s’identifie avec l’apôtre saint Jean.
« L’Ancien disait encore ceci : Marc, étant devenu l’interprète de Pierre, a écrit avec soin tout ce dont il se souvenait ; cependant il n’a pas écrit avec ordre ce qui a été dit ou fait par le Christ ; car il n’avait pas entendu le Seigneur et ne l’avait pas suivi ; mais plus tard, comme je l’ai dit, il avait accompagné Pierre, qui enseignait selon le besoin, mais sans exposer avec ordre les discours du Seigneur ; en sorte que Marc n’a fait aucune faute en écrivant ainsi certaines choses selon qu’il se les rappelait ; car il n’avait qu’un souci, celui de ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, et de n’y introduire aucune erreur. »
La notice sur saint Matthieu venait sans doute de la même source ; elle est ainsi conçue : « Matthieu avait écrit en langue hébraïque les discours du Seigneur, et chacun les interprétait comme il pouvait. » Eusèbe, H. E., III, xxxix, 15, 16.
Les critiques se sont demandé si l’évêque d’Hiérapolis appliquait ses notices à nos deux premiers Évangiles, tels que nous les avons aujourd’hui, ou à des écrits antérieurs qui auraient seulement servi à composer ces deux ouvrages. Il suffira de noter en cet endroit que l’opinion qui tend à devenir générale est que les deux notices, dans la pensée de Papias et dans celle de son garant, se rapportent bien à nos Évangiles actuels de saint Matthieu et de saint Marc.
11. On reconnaît également de plus en plus que Papias a dû connaître notre Évangile de saint Jean.
Cela paraît résulter d’abord de la teneur de la notice fournie sur le second Évangile : l’appréciation de l’Ancien sur l’Évangile de Marc se comprend au mieux, s’il entend expliquer les divergences de cet écrit par rapport à l’Évangile johannique. Renan, L’Église chrétienne, 1879, p. 49 ; Bousset, Die Offenbarung Johannis, 5e éd., 1896, p. 47, note 2 ; Harnack, Die Chronologie der altchristlichen Literatur bis Eusebius, t. I, 1897, p. 691.
Cela résulte aussi de ce que Papias, au témoignage d’Eusèbe, H. E., III, xxxix, 17, utilisait la Ire Épître de saint Jean : or le quatrième Évangile est au moins contemporain de cette Épître, et lui est plutôt antérieur ; il appartient, d’autre part, au même milieu et lui est étroitement apparenté pour la doctrine ; on ne comprendrait guère que Papias eût connu l’un de ces écrits sans l’autre.
Enfin, c’est dans l’ouvrage de Papias que saint Irénée a dû puiser certains dires des presbytres qui paraissent dépendre de l’Évangile de saint Jean, savoir : le dire sur l’âge du Christ, qui aurait été de cinquante ans, cf. Jean, viii, 57 ; et celui concernant le grand nombre des demeures chez le Père céleste, cf. Jean, xiv, 2. Irénée, Contra Hæres., II, xxii, 5 ; V, xxxvi, 2. Harnack, Chronologie, t. I, p. 356, 658 ; Jülicher, Einleitung in das N. T., 5e et 6e éd., 1906, p. 366-367 ; Drummond, An Inquiry into the Character and Authorship of the Fourth Gospel, 1903, p. 247, 248.
A-t-il connu l’Évangile de saint Luc ? On ne peut le déduire des fragments conservés de ses œuvres ; mais cela est rendu hautement probable par le fait qu’il a connu nos autres Évangiles, y compris les plus anciens.
12. Marcion, les montanistes, les gnostiques. — À la même époque, nous trouvons utilisés dans plusieurs sectes hérétiques, soit le troisième Évangile, soit le quatrième. L’Évangile que Marcion, entre 144 et 150, avait donné à sa secte, n’était qu’une édition mutilée de l’Évangile de saint Luc. Irénée, Contra Hæres., I, xxvii, 2 ; III, xii ; Tertullien, Adv. Marcion., IV, ii, iii, iv. Cf. Zahn, Geschichte des neutest. Kanons, t. I, p. 674 sq. ; Bebb, art. Luke, Gospel of, dans le Dictionary of the Bible, de Hastings, t. III, p. 169.
Les montanistes, dont le mouvement prit naissance en Phrygie, autour de 156-157, s’appuyaient sur le quatrième Évangile, considéré comme écrit apostolique, pour prétendre qu’ils réalisaient le règne du Paraclet annoncé en ce document, Jean, xiv, 26 ; xv, 26 ; xvi, 12-15.
Le quatrième Évangile était également exploité par les écoles gnostiques. En particulier l’on rattache communément au prologue de saint Jean les quatre couples d’éons dont, à Rome, vers 135-160, Valentin composait son ogdoade.
3° La tradition entre 140 et 95
État des documents. Si nous remontons à la première moitié du IIe siècle, les documents se font plus rares et moins précis. Ce sont, en général, des écrits de circonstance et d’un caractère particulier, où l’on n’avait guère occasion de citer nos ouvrages.
D’autre part, il ne faut pas oublier qu’à une époque où vivaient encore ceux qui avaient connu les apôtres ou leurs disciples, la tradition orale restait prépondérante, et l’on sentait moins le besoin d’en appeler aux écrits. Le témoignage néanmoins très réel que ces divers documents rendent à nos Évangiles n’en est que plus significatif.
13. IIe Épître de saint Clément (130-150). — Vers 130-150, l’ancienne homélie, dite IIe Épître de saint Clément, cite diverses paroles évangéliques, dont le texte paraît emprunté à saint Matthieu ou à saint Luc. II Clem., ii, 4 ; iv, 2 ; vi, 1 ; ix, 11 ; xiii, 4.
14. Le Pasteur (115-150). — Vers 115-150, le Pasteur d’Hermas, sans citer expressément les textes évangéliques, a un certain nombre de passages qui paraissent en être des réminiscences. Il s’est inspiré, semble-t-il, de saint Marc et de saint Matthieu. Vis., iii, 6 ; Sim., v, 2, 5 ; ix, 20, 25, 29 ; Mand., iv, 1. Il offre même avec le quatrième Évangile des rapports d’idées et d’expressions assez frappants, qui permettent de croire au moins à une influence exercée sur l’auteur par cet Évangile. Sim., ix, 12, 24 ; Mand., iii, 4.
15. Épître de saint Barnabé (100-130). — Vers 100-130, l’Épître dite de Barnabé cite comme Écriture la parole, que l’on trouve en saint Matthieu, sur le grand nombre des appelés et le petit nombre des élus. Barnab., iv, 14 ; cf. Matth., xx, 16 ; xxii, 14. Ses allusions à la Passion rappellent également le texte du premier Évangile. Barnab., vii, 3, 5, 9 ; cf. Matth., xxvii, 30, 34, 48, 54.
On peut même attribuer à l’influence du quatrième Évangile le fait que l’auteur de l’Épître interprète le serpent d’airain comme symbole du Christ en croix, et qu’il emploie des formules johanniques, telles que « venir en chair », « apparaître en chair », « vivre à jamais ». Barnab., v, 6, 10 ; vi, 7, 9, 14 ; xii, 5-7 ; xiv, 5. Zahn, Einleitung in das N. T., 1900, t. II, p. 448 ; Sanday, The Criticism of the Fourth Gospel, 1905, p. 241.
16. Évangile de Pierre (110-130). — Vers 110-130, l’évangile apocryphe appelé Évangile de Pierre exploite notre Évangile de saint Jean et paraît lui emprunter, en particulier, ce qu’il rapporte du jardin de Joseph, du crurifragium, et même ce qu’il croit pouvoir dire de Jésus assis au tribunal de Pilate. Ev. de Pierre, 7, 14, 24 ; cf. Jean, xix, 13, 32, 41.
17. La Didachè (80-110). — Vers 80-130, la Didachè ou Doctrine des douze apôtres, a un certain nombre de citations évangéliques en rapport étroit avec le texte de notre premier Évangile. Did., viii, ix, xv. Plusieurs passages semblent combiner le texte de saint Matthieu avec celui de saint Luc. Did., i, xvi. Les prières eucharistiques contenues en ce document ont une saveur toute johannique, mais qui peut être due à l’influence de la liturgie primitive, elle-même apparentée à la tradition de saint Jean.
18. Saint Polycarpe (108-118). — Vers 108-118, saint Polycarpe cite comme paroles du Seigneur diverses sentences qui figurent en des termes très approchants dans nos Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Philip., ii, 3 ; iv ; vii, 2. Il énonce également plusieurs sentences qui sont visiblement empruntées à la Ire Épître de saint Jean. Philip., i, 1 ; iii, 3 ; ix, 2 ; v, 3 ; vii, 1.
On doit en conclure que l’Évangile de saint Jean existait lui-même à cette époque, et l’on peut estimer avec une haute vraisemblance que saint Polycarpe l’a connu, aussi bien que l’Épître. Cf. Philip., v, 2 ; xi, 1. Harnack, Chronologie, t. I, p. 658 ; Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 465 ; Loisy, Le quatrième Évangile, 1903, p. 7.
19. Saint Ignace (107-117). — Vers 107-117, saint Ignace, allant subir le martyre à Rome, écrit ses sept Épîtres, reconnues aujourd’hui parfaitement authentiques. On y trouve plusieurs passages qui font allusion au texte de saint Matthieu et de saint Luc. Eph., vii, 2 ; xiv, 2 ; xvii, 1 ; xviii, 2 ; Trall., xi, 1 ; Smyrn., i, 1, 2 ; Pol., ii, 2 ; Magn., ix, 2.
Sa théologie se rapproche, sur beaucoup de points, de celle du quatrième Évangile, et nombre de ses expressions et formules rappellent celles de ce document. Magn., viii, 2 ; Rom., vii, 1-3 ; Philad., vii, 1.
D’après quelques critiques, cette affinité pourrait être due à un séjour prolongé de l’auteur dans une communauté chrétienne influencée par la pensée johannique. Von der Goltz, Ignatius von Antiochien als Christ und Theologe, 1894, p. 118-144, 197-206 ; Harnack, Chronologie, t. I, p. 396 sq., 674, note 1.
Les autres, au contraire, estiment qu’elle ne saurait s’expliquer que par une véritable familiarité de saint Ignace avec le quatrième Évangile lui-même. « Il paraît évident, déclare M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 67, bien que plusieurs le contestent, qu’Ignace d’Antioche dépend, dans sa christologie, de l’Évangile johannique. » Bien plus, « il a dû le connaître assez longtemps avant d’écrire ses Épîtres, pour s’être pénétré de sa doctrine et de son esprit au degré que nous voyons. Il concilie la tradition synoptique avec la théologie johannique ; autant qu’on en peut juger, il emprunte à la première l’histoire de Jésus et à la seconde l’idée qu’on doit se faire du Christ et de son œuvre ». Cf. Zahn, Geschichte des neutest. Kanons, t. II, p. 908 sq. ; Drummond, An Inquiry, p. 268 ; Wernle, Die Anfänge unserer Religion, 2e éd., 1904, p. 465 ; Oxford Society of historical Theology, The New Testament in Apostolic Fathers, 1905, p. 83.
20. Saint Clément de Rome (95). — Enfin, vers 96, saint Clément de Rome, dans son Épître aux Corinthiens, allègue des sentences du Seigneur qui sont en relation étroite avec nos Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc. 1 Clem., xiii, 1, 2, 7 ; xlvi, 7.
Appréciation des témoignages anciens
21. Résumons la portée de ces témoignages.
D’abord, en ce qui concerne le quatrième Évangile : nous pouvons suivre les traces de ce livre dans l’ancienne tradition jusqu’autour de l’an 110 ; et l’emploi que, vers cette époque, saint Polycarpe fait de la Ire Épître johannique, à laquelle notre Évangile doit être antérieur, la familiarité que saint Ignace montre avec les idées caractéristiques de notre document, la dépendance qu’ont à son égard les dires des presbytres entendus par Papias vers le même temps, nous assurent que l’Évangile johannique, non seulement était en circulation en l’an 110, mais qu’il avait déjà alors un certain nombre d’années d’existence, et devait dater des dernières années du Ier siècle.
Quant aux trois premiers Évangiles, nous en trouvons également des traces suffisamment reconnaissables jusqu’au début du IIe siècle et même dès l’an 95 : nous pouvons en conclure qu’ils ont vu le jour avant la fin du Ier siècle. C’est ce que garantissait déjà l’état de la tradition constatée au dernier quart du IIe siècle. Et c’est aussi ce que force à admettre l’ancienneté assignée à l’Évangile de saint Jean.
De l’aveu de tous les critiques, en effet, les trois premiers Évangiles sont antérieurs au quatrième : celui-ci suppose la tradition synoptique bien connue de ses lecteurs ; il y fait même allusion à plusieurs reprises : Jean, iii, 24 ; xviii, 13 ; xx, 2. Si donc le quatrième Évangile appartient aux dernières années du Ier siècle, les Synoptiques eux-mêmes ne peuvent être que d’antérieurs à l’an 90.
2. D’après la critique interne
La vérité du témoignage ainsi fourni par l’histoire peut se contrôler à l’aide du témoignage de nos écrits eux-mêmes. Que l’on examine, en effet, soit la langue, soit le contenu, doctrinal et historique, des Évangiles, par comparaison avec ce que nous savons de l’époque à laquelle le témoignage de l’histoire les fait remonter, et l’on trouvera un accord parfait avec ce témoignage.
1° La langue des Évangiles
22. Rien de plus caractéristique que la langue de nos Évangiles. Les philologues en ont fait l’objet d’études approfondies ; ils en ont analysé toutes les phrases, déterminé toutes les constructions, classé tous les mots ; et l’on a rédigé lexiques et grammaires des Évangiles, par comparaison avec les lexiques et les grammaires des autres documents de l’antiquité chrétienne.
Or, de tous ces travaux une conclusion se dégage, irrécusable : c’est que le lexique et la grammaire des Évangiles ont, sous la forme grecque, un caractère essentiellement sémitique. On n’y trouve pas seulement çà et là quelques mots conservés de la langue araméenne, parlée au temps du Christ, tels que Corban, Raca, Ephpheta, Thalitha cumi, Eloï, Eloï, lamnia sabactani. Nombre de locutions ne sont intelligibles qu’en faisant appel à l’hébreu ou à l’araméen.
La tournure des phrases, la liaison des propositions, la construction des mots, portent habituellement la marque de l’esprit sémitique.
C’est donc un fait que nos Évangiles sont l’œuvre de chrétiens familiarisés avec la langue juive. Bien plus, nous le verrons, leurs auteurs, à l’exception peut-être de l’auteur du troisième Évangile, et y compris celui du quatrième, sont eux-mêmes des Juifs d’origine.
Or, cela nous reporte au premier âge de la foi chrétienne, à cette époque primitive où l’Église sortait à peine de la synagogue et comptait parmi ses membres principaux des Juifs convertis.
2° Le contenu doctrinal des Évangiles
23. Le contenu des Évangiles accuse la même ancienneté. Si l’on se place au point de vue de la doctrine, nos écrits peuvent se comparer aux écrits chrétiens du IIe siècle et de la fin du Ier. Or, de cette comparaison il ressort qu’ils n’offrent aucune trace de dépendance à l’égard des mouvements d’idées les plus saillants qui s’accusent dans ces ouvrages.
Cela est vrai du quatrième Évangile lui-même, le plus récent d’entre eux. Baur prétendait y voir une sorte de compromis entre le gnosticisme dans tout son développement et la tradition chrétienne primitive.
Aujourd’hui l’on s’accorde à reconnaître que notre Évangile est complètement étranger au mouvement gnostique ; la sobriété remarquable de sa spéculation, sa simplicité hardie et puissante, tranchent sur la fantaisie extravagante et échevelée qui caractérise la gnose ; il ne montre même pas la moindre intention de la réfuter, ni de la concilier avec la tradition, mais lui paraît entièrement indifférent.
Or, cette absence de tendance antignostique, cette parfaite sécurité à l’égard de la gnose hétérodoxe, semblent une preuve positive que l’ouvrage a été écrit avant que ce mouvement eût commencé d’être un danger pour l’Église. Jülicher, Einleitung in das N. T., p. 324 ; J. Réville, Le quatrième Évangile, son origine et sa valeur historique, 2e éd., 1902, p. 326-327 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 40, 95.
3° Le contenu historique des Évangiles
24. Au point de vue du contenu historique, nos Évangiles n’ont également rien qui trahisse une époque postérieure au Ier siècle.
1° En ce qui regarde le quatrième Évangile. — Jadis l’École de Tubingue trouvait des allusions à l’insurrection juive de Barkochba (132), dans ces passages de l’Évangile de saint Jean, v, 43 : « Si un autre vient en son propre nom, vous l’accepterez » ; vii, 34 : « Vous me chercherez et vous ne me trouverez plus » ; xvi, 2 : « Le temps vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu. » Aujourd’hui, c’est à peine si ces prétendues allusions sont encore signalées comme possibles par quelques critiques. Elles sont déclarées par la plupart dépourvues de probabilité. Von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte (die Schriften des N. T.), 1906, p. 225 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 476, 518.
D’autre part, les critiques mêmes, pour qui notre Évangile serait une composition théologique représentant la foi et les institutions de l’Église à l’époque de l’auteur, estiment présentement que la vie ainsi réfléchie dans notre document est tout au plus celle de l’Église à la fin du Ier siècle. « Jean, dit M. Loisy, est déjà un témoignage ecclésiastique, et qui représente la foi de l’Église, le mouvement religieux chrétien, vers la fin du premier siècle. » Le quatr. Évang., p. 56, cf. 74, 419.
25. 2° En ce qui concerne les Synoptiques. — Si nous en venons aux Synoptiques, on a cru trouver certains rapports entre les données du troisième Évangile et celles de l’historien Josèphe, et l’on a supposé que notre évangéliste avait lu l’écrivain juif (vers 95).
Cette dépendance, admise par Keim, Hausrath, Holtzmann, surtout Krenkel, Josephus und Lukas, 1894, a été contestée depuis par les critiques les plus en vue, Schürer, Harnack, Zahn, Wellhausen. Cf. V. Stanton, The Gospels as historical Documents, t. II, 1909, p. 263-274 ; E. Jacquier, Hist. des livres du N. T., t. III, 1908, p. 101-108. Salomon Reinach, Orpheus, 6e éd., 1909, p. 325, se contente de dire : « Notre Luc atteste la connaissance des Antiquités de Josèphe, publiées en 93, ou, du moins, d’une source de cet ouvrage. »
26. Les allusions à la ruine de Jérusalem. — Le seul événement postérieur aux temps évangéliques auquel les Synoptiques fassent véritablement allusion est la ruine de Jérusalem, accomplie en l’an 70. Mais on peut encore se demander si la façon dont ils en parlent oblige à renvoyer leur composition après cet événement accompli, ou si elle ne peut se comprendre de leur part auparavant. L’allusion à la destruction de la ville sainte se présente, d’une part, dans le grand discours eschatologique, prononcé, la dernière semaine, sur le mont des Oliviers, et reproduit avec des variantes par les trois Synoptiques, Matth., xxiv, 2, 15 sq. ; Marc, xiii, 2, 14 sq. ; Luc, xxi, 6, 20 sq. ; d’autre part, dans la parabole du festin nuptial, rapportée par saint Matthieu, xxii, 1-14, où il est dit que le roi, irrité du mauvais accueil fait à ses envoyés, lance ses armées contre ceux qui les ont mis à mort, les fait périr à leur tour et livre leur ville aux flammes.
Or, de l’aveu des critiques, l’allusion contenue dans le discours eschatologique, tel que le relataient saint Marc et saint Matthieu, revêt une forme très générale et imprécise, qui se comprend difficilement sous la plume d’écrivains composant avec le souvenir des faits accomplis.
L’allusion est beaucoup plus nette dans la rédaction du discours faite par saint Luc, et dans le texte de la parabole reproduite par saint Matthieu ; mais il s’agit d’une prédiction du Christ : la précision relative des détails ne peut-elle s’attribuer au Sauveur lui-même, et est-il impossible d’admettre que ses déclarations aient été consignées, sous cette forme authentique, avant la réalisation du fait ?
27. La description du monde palestinien. — Si l’on a égard à la description du monde palestinien faite dans les Évangiles, on peut être assuré que nos écrits ont vu le jour à une époque très rapprochée de l’an 70, sinon antérieure. Cette date de 70 est, en effet, capitale dans l’histoire judéo-chrétienne du Ier siècle : elle marque la séparation entre deux mondes très distincts, entre deux ordres de choses tout à fait différents.
Le monde palestinien, antérieur à 70, était un monde à part, au point de vue politique, social et religieux. La Judée, d’abord gouvernée (4 av. J.-C.-6 ap. J.-C.) par le roi Archélaüs, fils d’Hérode le Grand, est ensuite administrée par un procurateur romain, placé sous la dépendance du légat impérial de Syrie, tandis que la Galilée obéit à Hérode Antipas, le tétrarque vassal de Rome, et à ses successeurs.
L’administration romaine laisse une certaine autonomie aux institutions locales ; le sanhédrin juif garde en partie ses attributions judiciaires. C’est une situation extrêmement complexe que créent les rapports des deux pouvoirs, vassal et suzerain ; le mélange même de la civilisation étrangère avec les mœurs héréditaires de la nation juive se traduit en des détails très particularisés.
Surtout, la ville de Jérusalem a une physionomie extrêmement personnelle, si l’on peut ainsi dire, avec ses nombreux monuments profanes et religieux, avec son temple magnifique, reconstruit par Hérode, avec ses grands prêtres si influents, avec ses castes si remuantes de sadducéens, pharisiens et scribes, avec sa vie religieuse incomparablement intense autour des parvis sacrés.
Mais voilà que ce monde palestinien, si minutieusement caractérisé, disparaît tout d’un coup, en 70. La Palestine est saccagée par les armées romaines ; les cités populeuses sont dévastées ; Jérusalem est, après un long siège, brûlée et détruite de fond en comble ; de ses monuments il ne reste que des ruines ; de son temple et de sa vie liturgique, plus qu’un souvenir.
Or, il est remarquable que le monde palestinien, reflété en nos Évangiles, n’est pas celui qui succéda à la ruine de Jérusalem, mais bien celui qui précéda la catastrophe. Ce qu’on retrouve dans nos écrits, c’est la situation politique, sociale et religieuse, contemporaine du Sauveur, telle qu’elle a été reconstituée par la critique moderne.
Nous y saisissons sur le vif les relations délicates du pouvoir romain et des autorités juives, le conflit des attributions judiciaires du sanhédrin avec celles du procurateur de Rome. Pharisiens, sadducéens et scribes s’agitent bien vivants autour de la personne de Jésus. Jérusalem nous y apparaît avec ses monuments encore debout, avec ses grands prêtres révérés, avec sa vie religieuse en plein exercice.
Un tel état de choses ne se comprend que dans deux hypothèses.
Ou bien les rédacteurs évangéliques sont des Palestiniens qui ont connu eux-mêmes la Palestine contemporaine de Jésus ; ou bien, s’ils utilisent des souvenirs, des traditions, des documents se rattachant à la première génération chrétienne, ils ont eux-mêmes composé leur œuvre très peu de temps après cette première génération, à une époque où ils pouvaient encore avoir des renseignements extrêmement précis et décrire avec une exactitude parfaite un monde aussi compliqué et tout à coup disparu.
Il faut, en effet, se souvenir que les anciens n’avaient point le sens archéologique ; les habiletés de l’art moderne leur faisaient totalement défaut pour la reconstitution du passé. Des évangélistes postérieurs à 70, et sans attache étroite avec la période antérieure, n’auraient jamais pu s’abstraire suffisamment des conditions de leur temps pour que leur représentation du monde ancien n’en fût nulle part influencée.
Cela est d’autant plus significatif que le tableau évangélique du monde contemporain de Jésus n’est rien moins qu’intentionnel, mais résulte d’une multitude de traits épars, jetés sans ordre et sans dessein, au fur et à mesure des circonstances les plus variées.
Dans l’une et l’autre hypothèses, nous devons déclarer la rédaction de nos premiers Évangiles, sinon antérieure à l’an 70, du moins de très peu postérieure à cette date.
Conclusion sur l’époque de composition
28. Le quatrième Évangile date des années 80-100. — Le témoignage interne des Évangiles s’accorde donc avec le témoignage externe de l’histoire pour reporter d’abord l’époque de la composition de nos documents avant le commencement du IIe siècle.
C’est là un point que l’on peut dire reconnu aujourd’hui par l’unanimité des critiques, s’il s’agit des trois premiers Évangiles. En ce qui concerne le quatrième, le plus récent, les critiques actuels s’accordent généralement à donner l’an 125 comme la limite extrême que l’on ne saurait dépasser, quand on veut fixer l’âge de cet écrit, et ils opinent volontiers pour la période 100-110 comme la plus tardive à laquelle on puisse songer. Des critiques de marque et des plus indépendants, comme MM. Harnack, Loisy, etc., vont encore plus loin et estiment que l’ouvrage a vu le jour entre 80 et 110, plus probablement entre 90-100. C’est exactement la date que lui a toujours assignée la tradition et que lui assignent aujourd’hui la plupart des partisans de l’authenticité johannique.
29. Les trois premiers Évangiles datent de la période 50-70. — Peut-on préciser, plus que nous ne l’avons fait, la date de composition des Synoptiques ? Les critiques rationalistes ou protestants libéraux ne font généralement pas difficulté de placer la date de saint Marc près de 70, mais tendent à reculer le plus possible à la fin du Ier siècle celle de saint Matthieu et de saint Luc.
À leur sens, en effet, saint Luc, dans son prologue, semble supposer un temps notable écoulé depuis la fin de la génération apostolique ; d’autre part, ce que cet évangéliste et saint Matthieu nous disent de la naissance virginale du Christ, et des circonstances qui ont marqué sa résurrection, suppose une élaboration légendaire qui n’a pu se produire qu’assez longtemps après la génération des premiers témoins.
Mais ces raisons sont très fragiles. Le prologue de saint Luc n’insinue d’aucune façon que la génération apostolique appartienne à un passé lointain ; il donnerait même plutôt à entendre que les témoins immédiats du Christ sont encore vivants, qu’en tout cas l’évangéliste les a connus et s’est informé auprès d’eux, tout comme ses devanciers. Quant aux prétendues légendes de nos deux Évangiles, elles n’apparaissent telles que du point de vue du préjugé rationaliste, nullement recevable a priori.
30. Rien donc n’oblige à renvoyer aucun des trois premiers Évangiles aux dernières années du Ier siècle. Par contre, leur description du monde palestinien invite positivement à les rapprocher de l’an 70, et l’on peut même dire que leur manque d’allusions claires et précises aux événements de cette année 70 et à la situation qui s’ensuivit, est une raison sérieuse de placer leur rédaction avant cette époque.
Un fait tend à le confirmer. De l’aveu de tous les critiques, le troisième Évangile est du même auteur que le livre des Actes et est antérieur à cet écrit. Or le livre des Actes se termine brusquement sur le récit de l’arrivée de saint Paul à Rome en 62, avec la simple mention que la captivité de l’apôtre dura deux ans, sans qu’un mot soit dit de sa seconde captivité ni de sa mort.
La meilleure explication de ce fait semble bien être que le livre des Actes a été écrit peu après les derniers épisodes racontés, c’est-à-dire vers 62-64. Le troisième Évangile, étant encore plus ancien, aurait donc été écrit vers l’an 60, et les Évangiles de saint Matthieu et de saint Marc auraient paru vers la même époque, peut-être quelques années plus tôt. M. Harnack lui-même déclarait récemment que la critique devait être disposée à regarder une telle hypothèse comme plausible. Die Apostelgeschichte, 1908, p. 221. Cf. P. Batiffol, Orpheus et l’Évangile, 1910, p. 182.
31. Cette hypothèse s’accorde assez bien avec le témoignage fourni à ce sujet par les anciens écrivains ecclésiastiques, en particulier par Clément d’Alexandrie et saint Irénée.
Saint Irénée (ci-dessus, n° 5) ne précise pas la date de composition des Évangiles, mais laisse entendre qu’elle eut lieu de bonne heure : saint Matthieu aurait composé le sien parmi les Hébreux, c’est-à-dire dans la Palestine ou quelque région voisine, tandis que Pierre et Paul allaient porter l’Évangile aux contrées étrangères et païennes et jusqu’à Rome ; après que Pierre et Paul eurent ainsi quitté la Palestine — tel paraît être le sens de « μετὰ δὲ τὴν τούτων ἔξοδον », si l’on a égard au contexte : l’auteur vient de dire que Matthieu a composé son Évangile chez les Hébreux ; tout à l’heure il dira que Jean a rédigé le sien à Éphèse ; il doit entendre maintenant que les Évangiles selon Pierre et selon Paul ont été rédigés après que ces deux apôtres eurent quitté leur patrie, pour aller évangéliser Rome, laissant Matthieu aux convertis du judaïsme palestinien —, Marc aurait mis par écrit l’Évangile prêché par Pierre, et Luc l’Évangile prêché par Paul.
Clément d’Alexandrie spécifie que l’Évangile de saint Marc fut, en effet, rédigé du vivant de saint Pierre, donc avant l’an 67 (ci-dessus, n° 3).
En somme, nous pouvons mettre en fait que nos quatre Évangiles sont de la seconde moitié du Ier siècle ; le quatrième Évangile a dû paraître dans les années 80-100 ; les trois premiers, dans la période 60-70.
Le tableau suivant indiquera les opinions particulières des critiques à ce sujet.
Opinions des critiques
32. Rationalistes et protestants libéraux. — Renan, Vie de Jésus, 1863 ; 13e édit., 1867 ; Les Évangiles, 1877, faisait composer saint Marc à peu près vers 76 ; saint Matthieu, vers 84 ; saint Luc, vers 94 ; saint Jean, vers 100-125.
D’après H. J. Holtzmann, Einleitung in das N. T., 1885 ; 3e éd., 1892, les trois Synoptiques seraient de 70-100 ; Jn. de 100-135.
D’après A. Jülicher, Einleitung in das N. T., 1894 ; 5e éd., 1906, Mc. serait de 70-100 ; Mt. de 81-96 ; Lc. de 80-120 ; Jn. d’au delà de 100.
D’après P. W. Schmiedel, art. Gospels et John, Son of Zebedee, dans l’Encyclopædia biblica de Cheyne, t. II, 1901, Mc. aurait été composé vers 80 ; Mt. vers 90 ; Lc. vers 100-110 ; Jn. avant 140.
D’après A. Harnack, Chronologie, t. I, 1897, Mc. serait de 65-70 ; Mt. de 70-86 ; Lc. de 78-98 ; Jn. de 80-110. Dans son récent ouvrage Die Apostelgeschichte, 1908, p. 221, M. Harnack laisse entendre que Lc. pourrait être du commencement de la période 60-70, et Mc. encore plus ancien.
D’après H. von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte (die Schriften des N. T.), 1906, Mc. serait des environs de 70 ; Mt. et Lc. de 80-100 ; Jn. d’autour de 110.
D’après A. Loisy, Le quatrième Évangile, 1908 ; Les Évangiles synoptiques, 1907-1908, Mc. aurait vu le jour vers 75 ; Mt. vers 100 ; Lc. entre 90-100 ; Jn. entre 90-100.
D’après S. Reinach, Orpheus, 6e éd., 1909, p. 321, Mc. daterait des années 60-70 ; Mt. des environs de 70 ; Lc. de la période 80-100 ; Jn. des environs de l’an 100.
Protestants conservateurs. — B. Weiss, Einleitung in das N. T., 3e éd., 1897, place la composition de Mc. en 69 ; celle de Mt. en 70 ; celle de Lc. en 80 ; celle de Jn. en 96.
D’après Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, 1889, Mc. serait de 64 ; Mt. araméen de 62, et sa traduction grecque de 85 ; Lc. de 75 ; Jn. de 90-100.
D’après V. Stanton, art. Gospels, dans le Dictionary of the Bible de Hastings, t. II, 1899 ; The Gospels as historical Documents, t. II, 1909, Mc. serait antérieur à 70 ; Mt. et Lc. de 70-80 ; Jn. antérieur à 100.
Catholiques. — Le P. Cornely, Introductio in utriusque Testamenti libros sacros, t. III, 1886, place Mc. en 62-63 ; Mt. en 40-50 ; Lc. en 59-63 ; Jn. en 96-98.
D’après Belser, Einleitung in das N. T., 1901 ; 2e éd., 1906, Mc. serait de 44 ; Mt. araméen de 41-42, et Mt. grec de 59 ou 60 ; Lc. de 61-62 ; Jn. de 92-96.
D’après Mgr Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 4e éd., 1897 ; Jésus et l’histoire, 2e éd., 1904, Mc. aurait été composé vers 60 ; Mt. vers 66-70 ; Lc. vers 66 ; Jn. vers 96.
D’après E. Jacquier, L’Histoire des livres du N. T., t. II, 1906 ; t. IV, 1908, Mc. serait de 64-67 ; Mt. d’avant 70 ; Lc. de 60-70 ; Jn. de 98-117.
D’après A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910, Mc. serait de 60-70 ; Mt. araméen de 60-67, et Mt. grec légèrement postérieur ; Lc. probablement d’avant 62-63 ; Jn. de 85-95.
À consulter
33. R. Cornely, Introductio in utriusque Testamenti libros sacros, t. III, 1886 ; L. Gondal, La provenance des Évangiles, 1898 ; E. Jacquier, Histoire des livres du N. T., t. II (Les Évangiles synoptiques), 1905 ; t. IV (Les écrits johanniques), 1908 ; A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910.
II. Authenticité intégrale du texte actuel des Évangiles
1. Texte reçu et texte critique
Avant d’examiner à quels auteurs particuliers sont dus nos Évangiles canoniques, plusieurs questions intermédiaires se posent. En premier lieu, il faut nous demander dans quelle mesure le texte des Évangiles, que nous avons aujourd’hui entre les mains, correspond à celui que nous savons remonter au Ier siècle.
Est-ce un texte authentique dans toutes ses parties, conservé dans sa pleine intégrité ? Ou bien a-t-il été retouché, remanié, altéré dans la suite des âges ? C’est la question que nous allons résoudre brièvement.
1° Texte reçu
34. Le texte grec des Évangiles dont l’usage a été courant jusqu’à ces dernières années, et qui porte le nom de « Texte reçu », remonte aux Elzévirs. Ces célèbres imprimeurs hollandais publièrent, en 1633, à Leyde, un texte grec du Nouveau Testament, qu’ils présentèrent, dans leur préface, comme « le texte reçu par tous », texte d’une correction et d’une fidélité absolues.
En réalité, c’était une reproduction de la 3e édition de Robert Estienne (1550), revisée d’après les éditions subséquentes de Théodore de Bèze (1565-1582).
À leur tour, les éditions de Robert Estienne et de Théodore de Bèze avaient pour base principale le texte du Nouveau Testament grec, dont Érasme avait donné, en 1516, une édition princeps, à Bâle, et dont plusieurs autres éditions, légèrement améliorées, avaient paru dans la suite.
C’est ainsi que la 3e édition de Robert Estienne (1550), sur laquelle fut fondée celle des Elzévirs, reproduisait la 5e édition d’Érasme, publiée en 1535, sauf à l’amender par un petit nombre de corrections, les unes empruntées à l’édition princeps d’Alcala, qui avait été entreprise, avant celle d’Érasme, par le cardinal Ximénès et vit le jour en 1520, les autres puisées dans des manuscrits de la bibliothèque royale de Paris, non utilisés jusque-là, et collationnés par Robert Estienne au nombre d’une quinzaine.
Le texte d’Érasme fait donc en réalité le fond de notre Texte reçu. Sa valeur est bonne ; les corrections que lui ont apportées Robert Estienne et Théodore de Bèze l’ont rendu meilleur encore. Néanmoins ce n’est pas un texte parfait : les manuscrits utilisés étaient relativement peu nombreux et de qualité secondaire.
2° Texte critique
Depuis le XVIIIe siècle, les critiques se sont efforcés d’obtenir un texte meilleur, reproduisant de plus près le texte authentique, forcément altéré dans les détails au cours des siècles.
Méthode suivie pour la restitution du texte primitif
35. Consultation des manuscrits. — Le procédé suivi dans ce travail est aisé à comprendre en théorie.
Il s’agit d’abord de recueillir le plus grand nombre possible de manuscrits ; de déterminer leur âge — les plus anciens ayant généralement plus de chance de contenir un texte plus pur ; — de les classer par familles, en groupant ensemble ceux qui dépendent les uns des autres ou d’un type commun ; puis de comparer les textes, et, quand ils diffèrent, de déterminer aussi justement que possible la leçon qui a le plus de chance de reproduire le texte primitif.
Le nombre des manuscrits grecs du Nouveau Testament, connus jusqu’à ce jour, est de près de 4 000. Le plus grand nombre sont écrits en caractères cursifs, ou minuscules : ils sont postérieurs au IXe siècle ; 127 sont écrits en caractères onciaux, ou majuscules : ils sont antérieurs au XIe siècle, et les plus anciens remontent au IVe siècle.
Les principaux sont : le Sinaiticus, א, du IVe siècle, découvert au couvent du mont Sinaï par Tischendorf, et actuellement à Saint-Pétersbourg ; l’Alexandrinus, A, du Ve siècle, qui se trouve au Musée britannique de Londres ; le Vaticanus, B, du IVe siècle, à la Bibliothèque du Vatican ; le Codex Ephræmi rescriptus, C, du Ve siècle, à la Bibliothèque nationale de Paris ; le Codex Bezae, D, du VIe siècle, à l’Université de Cambridge.
Consultation des versions anciennes
36. Il importe ensuite de consulter les versions anciennes de nos documents.
À l’époque où furent rédigés les plus anciens manuscrits grecs conservés, c’est-à-dire à la fin du IVe siècle, saint Jérôme publiait la version latine qui est devenue la Vulgate actuelle : c’était une revision de l’antique Vulgate latine, usitée jusqu’alors, revision faite à l’aide des meilleurs manuscrits grecs que le saint docteur put consulter. On conçoit le prix exceptionnel d’une telle version, et quel avantage peut offrir sa comparaison avec nos plus anciens manuscrits grecs, ses contemporains.
Mais c’est à la condition de reconstituer au préalable, le plus parfaitement possible, le texte de cette Vulgate hiéronymienne, à l’aide des meilleurs manuscrits qui nous en restent, en particulier : l’Amiatinus (am., VIIe-VIIIe siècle), le Fuldensis (fuld., VIe siècle), le Forojuliensis (for., VIe-VIIe siècle). — Au IVe ou au Ve siècle remontent également les versions gothique, éthiopienne, arménienne.
Dans la période antérieure, nous trouvons : au IIIe siècle, les versions égyptiennes ou coptes ; au milieu du IIe siècle, trois versions syriaques, étroitement apparentées, la Peschitto, la Curetonienne, la Sinaïtique ; enfin, à la même époque, les premières versions latines, africaine, antique italique. Ici encore, cela va sans dire, il faut commencer par reconstituer tant bien que mal le texte original de ces versions, à l’aide des manuscrits existants.
Les principaux manuscrits de l’ancienne version italique sont : le Vercellensis (a, IVe siècle), le Corbiensis (ff, IVe siècle), le Veronensis (b, IVe-Ve siècle), le Bobiensis (k, IVe ou Ve siècle), le Palatinus (e, Ve siècle).
Consultation des anciens écrivains ecclésiastiques
37. Enfin, après les manuscrits et les versions, il y a lieu de consulter les citations des Pères, ou des anciens écrivains ecclésiastiques.
Les citations des auteurs du IVe siècle et des siècles suivants peuvent servir à déterminer, par comparaison avec les manuscrits connus de la même époque, le texte usité dans leur milieu respectif. Celles des écrivains grecs nous renseignent sur l’état du texte grec ; celles des auteurs latins, syriaques et autres, sur l’état des diverses versions.
Les citations des auteurs du IIIe et du IIe siècle servent à apprécier l’état du texte grec ou celui des versions dans la période antérieure aux manuscrits conservés. Ainsi, à l’aide des œuvres d’Origène, de Clément d’Alexandrie, de saint Irénée, nous pouvons reconstituer à peu près le texte grec de nos Évangiles pour le IIIe siècle et la fin du IIe ; à l’aide des citations de saint Cyprien et de Tertullien, le texte des antiques versions latines, usitées à la même époque.
Mais il ne faut pas perdre de vue qu’au préalable il est nécessaire d’établir aussi parfaitement que possible le texte authentique de ces écrivains, dont nous ne possédons plus que des manuscrits postérieurs. La difficulté de restitution est toute spéciale en ce qui concerne les citations bibliques : grande a été la tentation des copistes de remplacer telle ou telle citation originale par un texte que consacrait un usage relativement récent.
D’autre part, il faut bien dire que les Pères n’ont pas toujours voulu faire des citations littérales ; souvent ils ont cité de mémoire, par à peu près, ou bien ont fusionné plusieurs passages analogues.
Résultats. Les principales éditions critiques
38. L’établissement du plus ancien texte des Évangiles exige donc un travail extrêmement long et minutieux, exécuté avec un esprit de discernement très exercé et une sagacité consommée. Les éditions critiques, rédigées plus ou moins parfaitement d’après ces principes, sont déjà nombreuses aujourd’hui, sans qu’aucune puisse néanmoins prétendre à être définitive.
Les plus remarquables sont, chez les protestants, celles de Griesbach (1774-1775 et 1796-1806), de Lachmann (1842-1850), les nombreuses éditions de Tischendorf (1841-1872), celles plus récentes de Westcott et Hort, The New Testament in the original Greek, 1896, de Weymouth, The Resultant Greek Testament (1886 ; 3e éd., 1906), de B. Weiss, Das Neue Testament (1894-1900).
Parmi les meilleures éditions catholiques, on peut citer celles de Scholz (1830-1838), de Reithmayr (1847-1861), de Brandscheid (1898, 1906-1907), de Hetzenauer (1896).
Le Novum Testamentum græce, publié par Nestlé, 8e éd., 1910, a été établi à l’aide des textes critiques, estimés par lui les plus parfaits, savoir : celui de Tischendorf, d’après la 3e édition mineure publiée par Oscar de Gebhardt, 1896, ceux de Westcott-Hort, de Weymouth et de B. Weiss.
2. Authenticité générale du texte grec actuel
39. De toutes les recherches effectuées sur les anciens manuscrits, les versions, les écrivains ecclésiastiques, et dont les résultats ont été consignés dans ces éditions critiques, il résulte d’abord que le texte grec du Nouveau Testament ne nous est pas parvenu sous une forme unique, invariable, qui en garantirait la fidélité intégrale et absolue. Nombreuses sont les variantes d’auteur à auteur, de manuscrit à manuscrit. Et cela se conçoit aisément.
À moins d’un miracle, auquel Dieu n’était pas tenu, il était impossible que le texte passât par un si grand nombre de mains sans être altéré dans ses détails.
Les copistes sont plus ou moins soigneux, plus ou moins habiles : ils omettent un mot, parfois une ligne, les changent de place, écrivent un nom pour un autre, surtout quand ils ont affaire à un texte mal écrit, ou en mauvais état ; il leur arrive même de corriger volontairement leur texte, de substituer à un passage qu’ils jugent obscur, à une expression qu’ils estiment vieillie, des termes qui leur semblent meilleurs ; ils vont jusqu’à amender le texte sous l’influence de préoccupations doctrinales ou de préjugés personnels.
Mais un fait non moins certain, c’est que les corrections tendancieuses sont rares et d’ordinaire facilement reconnaissables ; le plus grand nombre des variantes sont sans importance. La plupart affectent de menus détails, qui n’intéressent pas le sens véritable des textes. Quand elles modifient le sens, il est généralement aisé de distinguer, à la comparaison, celles qui doivent reproduire le sens normal et authentique de celles qui sont exceptionnelles et fautives.
Pour se rendre compte du caractère secondaire de la plupart des variantes, il suffit de mettre en parallèle, d’un côté les textes critiques les plus réputés, de l’autre le texte reçu, ou notre Vulgate latine : on verra que les passages dont l’authenticité se trouve douteuse ou qui ont subi une modification de quelque importance, sont réellement rares.
À la vérité, les recherches de la critique textuelle ne peuvent aujourd’hui atteindre le texte des Évangiles tel qu’il était aux premières années de sa diffusion, mais seulement à partir du moment où il est cité, avec abondance et des garanties suffisantes d’exactitude littérale, par les écrivains ecclésiastiques, c’est-à-dire à partir de la fin du IIe siècle.
Mais l’on peut être assuré que cette forme, la plus ancienne qu’ait pu rétablir la critique, correspond elle-même très étroitement au texte sorti de la plume de nos écrivains sacrés.
Ce qui donne, en effet, pleine confiance à la fidélité de cette reproduction, c’est, d’une part, le peu de temps écoulé entre l’époque de saint Irénée, de Clément d’Alexandrie, de saint Cyprien, et le moment où ont paru nos Évangiles : les transcriptions de ces écrits ont dû être relativement peu nombreuses dans cette période primitive ; les chances d’altération par les copistes en sont diminuées d’autant.
C’est, d’autre part, le culte dont l’Église a de bonne heure entouré nos documents : vers 150, saint Justin déclare que déjà, dans la lecture des assemblées chrétiennes du dimanche, les Évangiles sont placés à l’égal des Prophètes (n° 9) ; dès l’an 130, sinon auparavant, l’Épître dite de Barnabé introduit une citation du premier Évangile par la formule réservée aux textes sacrés : « L’Écriture dit » (n° 15). Cette estime de nos écrits a sûrement contribué à en faire conserver religieusement le texte.
3. Principaux passages dont l’authenticité est discutée
40. Les passages un peu importants dont l’authenticité a été mise en question, à cause des variantes que présentent à leur sujet les manuscrits ou les anciens auteurs, sont d’abord trois fragments, contestés par les protestants du XVIe siècle, et que le concile de Trente paraît avoir visés spécialement lorsqu’il a prescrit de tenir pour sacrés et canoniques tous les livres de l’Écriture, avec toutes leurs parties : 1° la finale de saint Marc ; 2° le passage sur la sueur de sang et l’ange de l’agonie, dans saint Luc ; 3° l’épisode de la femme adultère, dans saint Jean.
Ce sont ensuite d’autres fragments assez menus, tels que, en saint Matthieu, l’ordre de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; en saint Luc, l’attribution du Magnificat à Marie ; en saint Jean, les versets relatifs à l’ange de la piscine probatique.
Finale de saint Marc, XVI, 9-20
41. Au point de vue de la critique externe. — La finale canonique de saint Marc manque dans un certain nombre de manuscrits grecs anciens, surtout dans א et B, du IVe siècle, et dans un manuscrit de la Vulgate antérieur à saint Jérôme, le Codex Bobiensis, k, du Ve siècle, qui la remplace par une autre finale plus courte. Elle ne figure pas dans la version arménienne, ni dans la version syriaque du Sinaï. Au témoignage d’Eusèbe, Quæst. ad Mar., i, elle faisait déjà défaut dans un grand nombre de manuscrits de son temps.
Cependant, on la trouve dans les manuscrits onciaux les plus anciens, autres que א et B. Saint Jérôme l’a conservée dans sa Vulgate. Tous les manuscrits de la Vulgate préhiéronymienne, à l’exception de k, la contiennent ; et de même les anciennes versions syriaques, Peschitto et Curetonienne. Enfin, elle était connue, au IIe siècle, de saint Irénée, Contra Hæres., III, x, 6, de Tatien, qui lui a donné place dans son Diatessaron, de saint Justin, I Apol., xlv, très probablement du Pasteur d’Hermas, Sim., ix, 16, peut-être même de l’Épître aux Hébreux, ii, 3-4. Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, 2e éd., 1900, p. 227.
Au point de vue de la critique interne. — On remarque que l’Évangile, terminé à XVI, 8, finit court : il n’a pas de conclusion. — D’un autre côté, la finale canonique ne se relie pas très bien à ce qui précède, et, avec ses phrases serrées, a l’air d’une compilation ; on a même pensé qu’elle avait été simplement extraite des parties parallèles des autres Évangiles. — On ne connaît pas par ailleurs d’autre finale qui offre de meilleures garanties.
La finale plus courte que présentent certains manuscrits n’a pas d’attestation aussi ancienne chez les écrivains ecclésiastiques et est communément rejetée. La finale trouvée, en 1907, par M. Freer, dans un manuscrit du Ve ou du VIe siècle, acquis au Caire, et qui est identique à celle que saint Jérôme lisait en quelques manuscrits de son temps, a toutes les apparences d’une composition artificielle, fabriquée après coup. C. R. Gregory, Das Freer-Logion, 1908 ; cf. Revue biblique, 1908, p. 450-452.
Conclusion. — Dans ces conditions, — en mettant hors de question l’inspiration divine du morceau — que penser de son origine littéraire ? Il est possible que le texte original de saint Marc ait fini à XVI, 8 ; cela expliquerait bien que la finale actuelle manque en un si grand nombre de manuscrits anciens, sans que l’on voie à cette omission de motif tendancieux ni de cause accidentelle possible.
Le brusque arrêt de l’évangéliste a pu être motivé par une nécessité d’ordre matériel et parce qu’il se réservait de compléter ultérieurement son œuvre par le récit des apparitions du Christ que ses données premières faisaient directement entrevoir. Si l’ouvrage a été mis d’abord en circulation dans cet état, on comprend que bientôt on ait désiré le voir pourvu d’une conclusion sortable.
Cette addition a dû être faite par un homme autorisé : elle n’est pas un simple abrégé des autres récits évangéliques, mais contient des traits spéciaux et personnels. Rien n’empêche qu’elle ait été rédigée par l’auteur même de l’Évangile, en supplément à son œuvre première. En tout cas le supplément est très ancien et a été ajouté de fort bonne heure à l’ouvrage : il doit reproduire à tout le moins une tradition primitive authentique. Cf. Knabenbauer, In Marc., 1894, p. 444-451 ; Mangenot, art. Marc (Évangile de S.), dans le Dictionnaire de la Bible, t. IV, 1908, col. 725-745 ; Van Kasteren, L’épilogue canonique du IIe Évangile, dans la Revue biblique, 1902, p. 240-255 ; H. B. Swete, The Gospel according to St Mark, 1902, p. cxiii ; F. Salmond, art. Mark (Gospel of), dans le Dictionary of the Bible, t. III, 1900, p. 252.
Épisode de la sueur de sang, Luc, XXII, 43-44
42. Au point de vue de la critique externe. — Ce passage est omis en un certain nombre de manuscrits, entre autres A et B ; il manque dans un manuscrit de la Vulgate préhiéronymienne, f, et dans la version syriaque du Sinaï. Au temps de saint Jérôme, Adv. Pelag., II, 16, il était absent de « la plupart des exemplaires latins et grecs ».
Par contre, le morceau se trouve dans les deux anciens manuscrits onciaux, א et D ; dans tous les manuscrits de la Vulgate latine ; dans ceux de la Vulgate préhiéronymienne, autres que f ; dans la version syriaque curetonienne, la Peschitto, etc. Il figure également dans des écrits fort anciens : dans le Diatessaron de Tatien, dans saint Irénée et jusque dans saint Justin, Dial., ciii.
Au point de vue de la critique interne. — Si l’on compare ces versets au reste de l’Évangile ou au livre des Actes, non seulement on n’y trouve rien qui tranche sur la manière littéraire propre à saint Luc, mais au contraire on y remarque plusieurs particularités qui semblent spéciales à cet auteur.
Le verbe ἐνισχύειν ne se lit que dans notre passage et dans Act., IX, 19 ; l’idée de la prière prolongée, exprimée par ἐκτενέστερον προσηύχετο, se retrouve d’une façon identique dans Act., XII, 5 et XXVI, 7 ; ὤφθη δὲ αὐτῷ est une expression affectionnée de notre écrivain : cf. Luc, I, 11 ; IX, 31 ; XXIV, 34 ; Act., II, 3 ; VII, 2, 26, 30, 35 ; IX, 17 ; XIII, 31 ; XVI, 9 ; XXVI, 16.
Conclusion. — Il est donc probable que les deux versets ont été supprimés dans les manuscrits où ils manquent : on aura sans doute trouvé indignes du Christ cette sueur de sang qui l’accable et cet ange qui vient le réconforter. — Aussi, le passage, déclaré par Westcott-Hort interpolé, est-il maintenu comme authentique par Tischendorf, Nestlé, Scrivener. D’après M. Loisy, Les Évangiles synoptiques, 1908, t. II, p. 574, l’hypothèse d’une suppression des versets est « non moins aisée à admettre que celle d’une interpolation ». Le critique ajoute : « La considération du style et l’emploi d’expressions qui appartiennent en propre à Luc, rendent peut-être plus probable l’hypothèse de l’authenticité. »
Cf. L. C. Fillion, Essais d’exégèse, 1884, p. 101 sq. ; E. Mangenot, Luc (Évangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. IV, 1908, p. 386-391 ; A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910, p. 99-100.
Épisode de la femme adultère, Jean, VII, 53-VIII, 11
43. Difficultés objectées à son authenticité. — Ce passage manque dans les plus anciens manuscrits grecs, ceux des IVe et Ve siècles, א, A, B, C ; dans les plus anciens manuscrits de la Vulgate antérieure à saint Jérôme, a, f, l, q ; de même dans les plus anciens manuscrits des versions coptes et syriaques.
Au point de vue de la critique interne, on objecte que le morceau ne se relie pas bien au contexte : dans le discours qui suit, Jésus est censé s’adresser aux mêmes interlocuteurs que précédemment, et ce sont les pharisiens qui répondent ; or les pharisiens qui accusaient la femme adultère semblent, VIII, 9, s’être tous retirés jusqu’au dernier.
Ce qui est dit, VIII, 2-3, de Jésus assis pour enseigner dans le temple, des scribes associés aux pharisiens, paraît convenir aux Synoptiques, non au quatrième Évangile. La démarche du Sauveur au mont des Oliviers, son retour, le matin, au temple, où la foule se presse pour l’entendre, VIII, 1-2, rappelleraient également la pure tradition synoptique. M. Loisy, Le quatrième Évangile, 1903, p. 534-535, ajoute que ce récit ne peut être johannique, parce qu’il a un cachet franchement historique et, comme tel, tranche sur le symbolisme général de notre document.
Le texte est regardé comme interpolé, par Westcott-Hort, B. Weiss, Nestlé, H. J. Holtzmann, Loisy, et même par les commentateurs protestants conservateurs, tels que Westcott, Godet, Zahn.
Preuves de l’authenticité. — Au point de vue de la critique externe. — On a cependant de très bonnes raisons de croire à son authenticité. Au point de vue de l’histoire, il n’y a pas de conclusion bien ferme à tirer de ce que la péricope manque dans les plus anciens manuscrits conservés. Ces manuscrits sont du Ve ou du IVe siècle : or, à cette époque, le morceau était lu dans le texte de saint Jean par divers auteurs ecclésiastiques. Saint Ambroise, Apol. David., II, 1 ; Ep. xxvi, 2, et saint Augustin, Conjug. adult., II, 6 ; In Joan., tr. xxxiii, 3-8, le tiennent pour authentique. Saint Jérôme, Adv. Pelag., II, 17, rapporte qu’il se trouvait dans beaucoup d’exemplaires de la Vulgate latine et de manuscrits grecs. Lui-même l’a maintenu dans sa Vulgate, revisée sur les meilleurs textes anciens. Quant aux manuscrits des trois premiers siècles, leur état est difficile à apprécier d’après les écrits des Pères contemporains : la plupart n’avaient pas occasion de citer notre passage. M. Loisy, op. cit., p. 536, convient lui-même qu’on a dû le lire « en Occident dès le IIIe siècle, peut-être même dès la fin du IIe ». Cf. Les Évang. syn., t. I, p. 15 ; B. Weiss, Das Johannes Evangelium, 9e éd., 1902, p. 314 ; Zahn, Einleit. in das N. T., t. II, p. 558.
Une chose tend à assurer que la pièce a plutôt été enlevée des manuscrits qu’elle n’y a été ajoutée : c’est le caractère même de l’épisode qu’elle contient. Saint Augustin, loc. cit., parle de maris faibles dans la foi ou ennemis de l’orthodoxie, qui auraient enlevé cette histoire de leurs textes, par crainte de voir enseigner à leurs femmes l’impunité de l’adultère.
On peut surtout supposer des chefs d’Églises qui auront supprimé, dans les exemplaires destinés à la lecture publique ou à l’usage ordinaire des fidèles, un passage qui pouvait donner lieu à quelque interprétation fâcheuse.
Au contraire, l’interpolation ne s’explique pas.
Ou bien la pièce ne comprenait que le corps du récit actuel, VIII, 3-11, sans la petite notice qui l’introduit, VII, 53-VIII, 2 : dans ce cas, rien n’invitait à la mettre en rapport avec le quatrième Évangile, et l’on ne conçoit pas que le récit isolé ait été pourvu d’une introduction destinée à l’insérer à cet endroit de notre écrit, surtout qu’on n’ait pas mieux fait la suture du morceau avec le contexte précédent, ni modifié l’introduction du discours suivant de façon à obtenir une correspondance exacte avec les données du récit interpolé.
Ou bien l’histoire se présentait déjà pourvue de son introduction : dans ce cas, il faut supposer qu’elle faisait partie d’un document étendu, lequel, à en juger par tout le morceau, ne pouvait être qu’un Évangile ; mais alors on ne s’explique pas mieux que le récit ait pu prendre place dans l’Évangile de saint Jean.
La petite notice qui l’introduit, et où l’on voit Jésus se retirer à la montagne des Oliviers, puis revenir de bon matin au temple où il enseigne la foule qui se presse vers lui, pendant que les pharisiens se préparent à lui poser des questions insidieuses, rappelait tout naturellement les incidents que les Synoptiques rattachent à la dernière semaine : Luc, XXI, 37-38 ; XX, 20 sq. et parallèles.
On était donc positivement invité à joindre la péricope aux premiers Évangiles ; tout détournait de l’ajuster au quatrième.
Renan avait bien raison de dire, Vie de Jésus, 13e éd., 1867, p. 501, qu’on comprend « beaucoup mieux qu’un tel passage ait été retranché qu’ajouté ».
44. Au point de vue de la critique interne. — Au point de vue interne, le morceau n’offre rien qui autorise à suspecter son authenticité. — S’il paraît moins symbolique que le reste du quatrième Évangile, c’est qu’on ne veut pas lui appliquer la même méthode d’interprétation. — Si Jésus enseigne assis, non debout comme en d’autres endroits (VII, 37 ; X, 23-24), cela peut tenir à ce qu’il se trouve justement dans la partie du temple où il était permis aux docteurs de s’asseoir. Cf. VIII, 20 et Marc, XII, 41.
Il n’est pas certain que, dans le meilleur texte, à côté des pharisiens figurent « les scribes » ; des témoins très autorisés portent à leur place « les princes des prêtres » ; si la mention des scribes est authentique, elle a pu être motivée spécialement par le cas donné : il s’agit d’une interprétation de la loi concernant le châtiment de l’adultère ; cela était de leur ressort. — L’analogie des démarches attribuées au Sauveur avec celles que lui prêtent les Synoptiques, la dernière semaine, se conçoit fort bien : le même péril devait lui inspirer les mêmes précautions à l’occasion de la fête des Tabernacles qu’à la Pâque suivante.
Quant au rapport de la péricope avec le contexte, voici ce que l’on constate : la péricope supprimée, on n’obtient pas de meilleure suite entre le discours de VIII, 11 sq. et le récit de VII, 45-52, qui précéderait immédiatement : Jésus est censé s’adresser aux mêmes interlocuteurs ; or la scène antérieure se passe hors de la présence du Sauveur, dans le sanhédrin.
Au contraire, si l’on maintient la péricope, on y trouve bien comme interlocuteurs de Jésus les pharisiens : il n’est pas nécessaire de penser que tous soient partis au loin à la fin de l’incident ; rien n’assure d’ailleurs que le discours suivant soit prononcé aussitôt après la scène précédente, sans que de nouveaux pharisiens, ou les mêmes, aient eu le temps de venir se joindre à l’auditoire.
Bien plus, on peut trouver que la péricope est, pour ainsi dire, réclamée par le contexte. Le retour des émissaires et la séance du sanhédrin ont leur place toute marquée au soir du dernier jour de la fête ; les discours du chapitre VIII viendraient tout à fait en surcharge, s’ils étaient prononcés à la suite, et non le lendemain, comme le marque la notice de VIII, 2.
Il y a une correspondance assez remarquable entre le détail sur Jésus enseignant « assis », VIII, 2, et la réflexion, annexée au discours suivant, sur la trésorerie du temple, VIII, 20 ; entre le jugement de l’adultère, et le reproche que Jésus fait ensuite aux pharisiens de juger seulement sur les dehors, VIII, 15 ; entre le péché dont les pharisiens réclament le châtiment, et celui que le Sauveur va leur reprocher à eux-mêmes, VIII, 21, 24 ; cf. 34, 46 ; IX, 4.
Enfin, on trouve dans notre morceau plusieurs particularités de style qui offrent un air de parenté assez sensible avec des formules affectionnées de saint Jean : au v. 2, πάλιν (cf. I, 35 ; IV, 3, 46 ; VIII, 12 ; X, 40 ; XI, 7 ; XXI, 1) ; au v. 5, λιθάζειν (cf. X, 31, 32, 33 ; XI, 8) ; au v. 6, « ils disaient cela en le tentant » (cf. VI, 6) ; au v. 11, μηκέτι ἁμάρτανε (cf. V, 14).
Dans ces conditions, on est autorisé à regarder la péricope de l’adultère comme un morceau authentique du quatrième Évangile. Cf. Renan, Vie de Jésus, 13e éd., 1867, p. 500-501 ; Fillion, L’Évangile de S. Jean, 1887, p. 104-166 ; Knabenbauer, Commentarius in Evangelium secundum Ioannem, 1897, p. 271-273 ; Mangenot, art. Jean (Évangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. III, 1903, col. 1175-1182 ; Calmes, L’Évangile de S. Jean, 1904, p. 276-284 ; Lépin, La valeur historique du quatr. Évang., 1910, t. II, p. 62-89.
La formule trinitaire du baptême, Matth., XXVIII, 19
45. Objections à l’authenticité. — On a remarqué que la formule : « les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », manque dans les citations du passage faites par Eusèbe, antérieurement au concile de Nicée, et l’on a conjecturé qu’elle devait être absente des manuscrits consultés à cette époque par l’évêque de Césarée ; cela permettrait de croire qu’elle avait été interpolée après coup dans le texte authentique de saint Matthieu.
Conybeare, The Eusebian Form of the text Matth., XXVIII, 19, dans la Zeitschrift für die neutest. Wissenschaft, 1901, p. 275-288. — D’après M. Loisy, Autour d’un petit livre, 1903, p. 231-232, le discours, débarrassé de cette formule, se présenterait dans un meilleur équilibre, et nous aurions probablement affaire à une glose suggérée par la liturgie baptismale. Cf. Les Évang. syn., t. II, p. 762, note 1.
Réponse. — Mais les citations anormales d’Eusèbe n’ont pas la signification défavorable qu’on leur prête : ce sont des citations abrégées ; l’écrivain veut prouver la royauté et la puissance universelles du Christ ; il ne reproduit du texte de saint Matthieu que ce qui va à sa thèse. Il est certain que la partie omise est citée ailleurs par l’évêque de Césarée. Bien plus, elle se trouve chez des auteurs plus anciens : au milieu et au début du IIIe siècle, elle figure dans Origène, Scholia in Ev. secundum Matthæum, XXVIII, 18 ; dans saint Cyprien, Liber Testimoniorum, lib. II, c. xxvi ; Ep. lxxiii, n. 3 ; dans Tertullien, De baptismo, xiii ; Liber de præscriptionibus, xx ; au dernier quart du IIe siècle, elle est citée par saint Irénée, Contra Hæres., III, xvii, 1 ; enfin, on la rencontre jusque dans la Didaché, vii, 1. Aussi M. Loisy lui-même a-t-il cet aveu, Les Évang. syn., t. II, p. 731 : « Son emploi est attesté par la Didaché, vii, 1, et l’on peut croire qu’elle était universellement reçue dans les Églises au commencement du second siècle. »
D’autre part, le contenu de la formule n’indique aucunement une époque récente. La doctrine trinitaire qu’elle exprime se retrouve équivalemment dans la Ire Épître de saint Clément, vers 95 : I Clem., LIII, 2, et même dans saint Paul, II Cor., XIII, 13 ; cf. I Petr., I, 2.
Le fait que dans les Actes des apôtres nous voyons les fidèles baptisés au nom de Jésus, Christ et Seigneur, n’empêche pas non plus que le premier évangéliste ait pu rapporter comme parole du Sauveur la sentence en question : la formule des Actes a pu n’être pas regardée dès les premiers jours comme devant être employée immédiatement et en toute occasion ; mais il est fort possible aussi qu’elle ait été dès lors réellement employée : la formule : « baptiser au nom de Jésus-Christ » ou de « Jésus Seigneur », indiquerait simplement que les baptisés faisaient profession de croire en la glorification messianique de Jésus et lui étaient désormais consacrés.
Cf. H. B. Swete, dans The Expositor, oct. 1902 ; The Holy Spirit in the New Testament, 1909 ; Th. Riggenbach, Der Trinitarische Taufbefehl nach seiner ursprünglichen Textgestalt und seiner Authentie untersucht, 1908 ; F. E. Chase, The Lord’s command to baptize, dans le Journal of Theological Studies, 1906, p. 481-521 ; J. Lebreton, Les origines du dogme de la Trinité, 1910, note E.
L’attribution du Magnificat à Marie, Luc, I, 46
46. Objections à l’authenticité. — Dans quelques textes anciens, le Magnificat se trouve attribué, non à Marie, mais à Élisabeth. Ainsi trois manuscrits de la Vulgate antérieure à saint Jérôme, a, b, l, ont la leçon : Et ait Elisabeth. On trouve la même leçon dans deux manuscrits tardifs (codex Claromontanus, IXe siècle, codex Vossianus, XIVe siècle) de la version latine de saint Irénée, Contra Hæres., IV, vii, 1.
À la fin du IVe siècle, saint Nicéta, évêque de Rémésiana en Dacie, nous montre le Magnificat chanté dans son Église comme cantique d’Élisabeth : « Cum Elisabeth Dominum anima nostra magnificat. » Enfin, au milieu du IIIe siècle, Origène, dans une de ses homélies sur saint Luc, In Luc. hom. VII, conservées dans la traduction latine de saint Jérôme, fait allusion à un groupe de manuscrits où la prophétie de Marie est mise dans la bouche d’Élisabeth.
Cette leçon exceptionnelle a été approuvée par quelques critiques : Harnack, Das Magnificat der Elisabeth, dans les Sitzungsberichte der königlichen preussischen Akademie der Wissenschaft, 1900, p. 538-556 ; A. Loisy, Revue d’histoire et de littérature religieuses, 1897, p. 424-432 ; Les Évang. syn., 1907, t. I, p. 302-303.
Réponse. — Au point de vue de la critique externe. — Il semble cependant certain que la leçon authentique doit être la leçon commune. En effet, au point de vue de l’histoire critique du texte, la leçon exceptionnelle est au moins sensiblement inférieure en probabilité à la leçon ordinaire.
Même à l’époque la plus ancienne où nous trouvons attestée la leçon : Et ait Elisabeth, nous voyons que cette leçon est constamment, par rapport à la leçon : Et ait Maria, une leçon exceptionnelle, généralement négligée et rejetée. Ainsi, aux Ve et IVe siècles, les principaux Pères de l’Église latine, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, attribuent invariablement le Magnificat à la Sainte Vierge et semblent ignorer la variante dont témoigne saint Nicéta.
Il en est de même des Pères de l’Église grecque, à la même époque, saint Épiphane, saint Basile, saint Athanase. Les manuscrits grecs, conservés de ce temps, א, A, B, C, D, portent la leçon commune, comme tous les manuscrits grecs postérieurs, sans exception. Même unanimité chez les Pères de l’Église syriaque, saint Éphrem, saint Aphraate.
Si du IVe siècle nous nous reportons au IIIe, nous constatons un phénomène semblable. Origène, qui est seul à nous parler des manuscrits portant la leçon divergente, traite cette leçon comme anormale et négligeable : toute son homélie VII n’est qu’un commentaire du Magnificat présenté sans restriction comme cantique de Marie.
Au delà d’Origène, nous ne rencontrons plus aucune allusion à la leçon disparue. En revanche, nous trouvons des témoignages très formels en faveur de la leçon ordinaire : dans Tertullien, Lib. de anima, XXVI ; en deux endroits incontestablement authentiques de saint Irénée, Contra Hæres., III, x, 2 ; IV, vii, 1 ; enfin dans le Diatessaron de Tatien.
Au point de vue de la critique interne. — Si maintenant nous considérons le rapport avec le contexte, c’est-à-dire avec la situation respective d’Élisabeth et de Marie, telle que la décrit saint Luc, la leçon ordinaire s’impose véritablement. Envisagé à ce point de vue, en effet, le Magnificat choquerait étrangement, placé dans la bouche d’Élisabeth et contredirait toute son attitude dans la scène.
Rien de plus remarquable que la manière dont Élisabeth s’humilie et s’anéantit en présence de Marie, s’oubliant et s’effaçant elle-même devant la Mère de son Sauveur ; or, tout à coup, par un complet changement d’attitude, elle passerait à louer Dieu de la faveur personnelle qu’elle a reçue ! Ses pensées cesseraient de converger vers Jésus et sa Mère pour se porter sur elle-même ! Elle vient de saluer Marie bénie entre toutes les femmes, elle s’est abîmée devant la Mère de son Seigneur : et brusquement elle s’appliquerait à elle-même, en renchérissant encore sur les expressions, ce qu’elle vient d’adresser à l’auguste Vierge, en parlant des grandes choses que le Tout-puissant a accomplies en elle, et du concert de louanges que feront retentir en son honneur toutes les générations ! Une telle attitude ne siérait point à Élisabeth dans la circonstance ; un tel langage détonnerait sur son petit discours antérieur, il ne serait point dans la situation.
Au contraire, le Magnificat convient tout à fait dans la bouche de Marie et s’harmonise exactement avec le reste de la scène.
Cette observation a une portée décisive : il s’agit de l’économie fondamentale du récit évangélique. Jointe aux arguments fournis par l’histoire critique du texte, elle oblige à conclure à l’authenticité de l’attribution du Magnificat à Marie. Cf. A. Durand, L’origine du Magnificat, dans la Revue bibl., 1898, p. 74-77 ; O. Bardenhewer, Ist Elisabeth die Sängerin des Magnificat?, dans les Biblische Studien, t. VI, p. 1-11, p. 189-200 ; P. Ladeuze, dans la Revue d’histoire ecclésiastique, 1903, p. 623-644 ; Lépin, Le Magnificat doit-il être attribué à Marie ou à Elisabeth? dans L’Université catholique, 1902 ; L’origine du Magnificat. Réponse aux nouvelles observations de M. Loisy, ibid., 1903, p. 290-296.
L’ange de la piscine probatique, Jean, V, 3b-4
47. Objections à l’authenticité. — Le texte grec ordinaire porte à cet endroit, 3b, que les malades, couchés sous les portiques, étaient « attendant le mouvement de l’eau ». Et il ajoute, v. 4 : « Or, un ange du Seigneur descendait de temps en temps dans la piscine et agitait l’eau ; le premier donc qui entrait après le mouvement de l’eau, se trouvait guéri, de quelque maladie qu’il fût atteint. » — Le v. 3b seul manque dans les manuscrits A L ; le v. 4 seul manque dans le codex D et un certain nombre de manuscrits latins ; le tout manque dans א, B, C et la version syriaque curetonienne.
Le passage entier est rejeté en marge dans les éditions de Tischendorf, Westcott-Hort, Nestlé. M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 389, croit également à une interpolation destinée à combler une lacune apparente du texte primitif.
Réponse. — Cependant l’authenticité du morceau est établie par des raisons critiques du plus grand poids. Il figure dans la Vulgate latine, dont nous connaissons la haute valeur ; on le trouve dans la plupart des manuscrits de la Vulgate antérieure à saint Jérôme ; il était déjà connu de Tertullien.
Au point de vue interne, il ne renferme rien qui détonne sur le reste du quatrième Évangile. Au contraire, la digression amenée par l’explication qui vient s’insérer dans le récit est tout à fait conforme à la méthode ordinaire de l’auteur. — On trouve même un cachet franchement johannique dans la proposition : « le premier donc qui entrait… » — Enfin, le passage paraît exigé par le contexte : le renseignement qu’il fournit, en effet, semble une explication nécessaire du v. 7, où le malade dit à Jésus :
« Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine quand l’eau a été agitée ; et pendant que j’y vais, un autre descend avant moi. »
Il est donc probable que le passage a été omis, non sans doute par une suppression volontaire et tendancieuse, mais d’une façon accidentelle, dans un manuscrit type qui en aura influencé un bon nombre d’autres aux IIIe et IVe siècles.
L’authenticité du morceau, rejetée par quelques auteurs catholiques, comme Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910, p. 173 ; et en partie Calmes, L’Évangile selon S. Jean, 1904, p. 220, est reconnue, au contraire, de Strauss, Nouvelle vie de Jésus, 1864, t. II, p. 139 ; Reuss, La théologie johannique, 1870, p. 167 ; H. J. Holtzmann, Das Evangelium des Johannes, 2e éd., 1893, p. 88 ; 3e éd., refondue par W. Bauer, 1908, p. 118 ; Mangenot, art. Jean (Évangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. III, 1903, col. 1173-1175.
À consulter
48. Jacquier, Histoire des livres du N. T., t. II, p. 486-607 ; t. IV, p. 278-280 ; Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910, p. 79, 99, 171 sq.
III. Le rapport des trois premiers Évangiles entre eux
Avant d’aborder la question des auteurs de nos Évangiles, il nous faut encore traiter une question préalable, celle du rapport qui existe entre les trois premiers d’entre eux. La détermination de ce rapport est, en effet, nécessaire pour apprécier l’ordre dans lequel ont paru les documents, leur dépendance réciproque, et par là même intéresse la question de savoir s’ils sont bien des auteurs auxquels on les attribue.
1. État de la question
Ressemblances des trois Évangiles
49. La comparaison de nos Évangiles révèle entre les trois premiers des ressemblances étroites.
Tandis que le quatrième s’attache à reproduire le ministère de Jésus en Judée avant la dernière semaine, se bornant presque à supposer son ministère galiléen, les Évangiles antérieurs racontent le seul ministère de Jésus en Galilée, à la suite du baptême et de la tentation au désert, et ne conduisent le Sauveur à Jérusalem que quelques jours avant la Pâque finale. Leur plan général est donc identique.
On y trouve aussi, pour une bonne part, les mêmes éléments, les mêmes miracles, les mêmes anecdotes, les mêmes discours, souvent groupés de la même manière, présentés de la même façon, parfois avec des coïncidences extraordinaires au point de vue du style et des expressions.
Leurs différences
50. Cependant, à côté de ces ressemblances très remarquables, il y a des différences non moins évidentes. Des parties considérables manquent dans un Évangile et se trouvent seulement dans les deux autres : ainsi, les récits relatifs à l’enfance de Jésus sont particuliers à saint Matthieu et à saint Luc, et ils diffèrent de l’un à l’autre de ces Évangiles ; les discours, abondants en saint Matthieu et en saint Luc, sont presque nuls dans saint Marc.
D’autres parties sont exclusivement propres à tel ou tel de nos documents. Saint Marc est seul à raconter la guérison du sourd-muet de la Décapole, celle de l’aveugle de Bethsaïde ; il reproduit également seul la parabole de la semence qui croît d’une façon insensible et celle du maître qui laisse sa maison à la garde de ses serviteurs.
On ne trouve que chez saint Matthieu les récits de l’adoration des mages, de la fuite en Égypte, du massacre des Innocents, les paraboles de l’ivraie, des ouvriers envoyés à la vigne, des dix vierges, etc. Saint Luc seul nous a conservé les récits de l’annonciation, de la Visitation, de la présentation au temple, les épisodes de Zachée, du bon larron, de l’apparition aux disciples d’Emmaüs, les paraboles du bon Samaritain, de l’enfant prodigue, du pharisien et du publicain, etc.
Si l’on combine entre eux les récits des trois Évangiles, on peut dire que les deux tiers des détails sont communs aux trois ; saint Matthieu possède en propre environ 1/6 de son Évangile, 330 versets ; saint Luc environ 1/4 du sien, 541 versets ; saint Marc seulement 1/10, ou 68 versets.
Il n’y a pas moins de variété en ce qui concerne le groupement et la liaison des diverses parties, les détails fournis dans les récits, le choix des termes et les constructions. Saint Marc a environ un quart de ses mots qui se retrouvent chez les deux autres Évangiles, la moitié qui lui sont communs avec saint Matthieu, le tiers avec saint Luc ; saint Matthieu et saint Luc ont en commun un quart de leurs mots.
La question synoptique
51. Pour saisir d’un coup d’œil ressemblances et divergences, on dispose les trois premiers Évangiles sur trois colonnes parallèles, en faisant correspondre leurs parties communes. On obtient ainsi une Synopse (σύνοψις), ou « vue d’ensemble » du contenu évangélique, tel qu’il résulte de ce triple document. De là le nom de Synoptiques donné à nos trois premiers Évangiles.
Le problème que pose à la critique le mélange extraordinairement complexe de ces ressemblances et de ces divergences est appelé lui-même le Problème synoptique.
Ce problème a reçu les solutions les plus variées ; on peut dire qu’on a proposé tour à tour, ou à peu près, toutes celles qui se peuvent imaginer. Nous nous bornerons à indiquer les principales d’entre elles, en insistant sur celles qui obtiennent plus généralement faveur aujourd’hui, et nous tâcherons de tirer ensuite les conclusions les plus probables.
2. Diverses solutions proposées
Les solutions proposées se ramènent à trois. Ou bien les Évangiles dépendent les uns des autres, les auteurs plus récents ayant utilisé l’œuvre de leurs devanciers : c’est l’hypothèse de la dépendance mutuelle, ou de l’utilisation réciproque. Ou bien ils dépendent d’une source commune, et cette source elle-même peut être : soit la tradition orale, soit un ou plusieurs documents écrits primitifs.
Hypothèse d’une dépendance mutuelle, ou d’une utilisation réciproque
52. Dans cette hypothèse, les évangélistes se sont connus les uns les autres, et les plus récents ont utilisé l’œuvre de leurs devanciers. Les combinaisons possibles sont au nombre de six, suivant que l’on place tel ou tel des Évangiles en premier lieu, et tel ou tel autre en second. Toutes ont été mises en avant. Trois surtout ont rallié des suffrages autorisés.
1re forme. — L’une fait apparaître les Évangiles dans l’ordre où ils sont rangés présentement dans le Canon : saint Matthieu aurait écrit le premier ; saint Marc se serait servi de son Évangile ; saint Luc les aurait eus tous deux entre les mains. L’hypothèse avait été suggérée par saint Augustin, qui, parlant de saint Marc, observe qu’il semble avoir suivi saint Matthieu, « tanquam pedissequus et breviator ejus » (De consensu evang., I, ii, 4).
Elle a été reprise et développée par de nombreux critiques catholiques : Hug, Danko, Patrizi, de Valroger, Wallon, Schanz, Baguez.
2e forme. — La seconde adopte l’ordre suivant : Matthieu, Luc, Marc. Elle a été proposée par Griesbach, Commentatio qua Marci Evangelium totum e Matthæi et Lucæ commentariis decerptum esse monstratur, 1789, 1790. Saint Matthieu aurait écrit le premier son Évangile en grec, d’après ses propres souvenirs ; saint Luc aurait utilisé saint Matthieu en le complétant par la tradition orale ; saint Marc aurait fait un extrait de saint Matthieu et de saint Luc, en y mêlant quelques informations particulières.
3e forme. — La troisième suit l’ordre : Marc, Matthieu, Luc. Elle a été soutenue par Koppe, Marcus non epitomator Matthæi, 1782 ; Storr, Über den Zweck der evangelischen Geschichte des Johannes, 1786 ; De fontibus Evangeliorum Matthæi et Lucæ, 1794. Pour lui, saint Marc aurait mis d’abord par écrit la prédication de saint Pierre ; saint Matthieu et saint Luc, chacun de leur côté, auraient utilisé ce premier Évangile, en le complétant d’après leurs propres informations.
Cette dernière hypothèse est combinée aujourd’hui par un grand nombre de critiques avec l’hypothèse documentaire, comme nous le verrons tout à l’heure.
53. Modifications récentes de la 1re forme. — Divers critiques récents ont renouvelé la première de ces hypothèses, en lui faisant subir une modification importante. Dès le XVIe siècle, Grotius, Annot. in tit. Matth., avait émis l’idée que saint Marc s’était servi de l’original hébreu de saint Matthieu, et qu’à son tour le traducteur grec de saint Matthieu s’était servi de saint Marc. Cette combinaison a été reprise par Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, 1899.
D’après ce critique, Matthieu aurait d’abord écrit son Évangile en araméen ; Marc aurait utilisé ce Matthieu araméen, en l’abrégeant ; à son tour, le traducteur grec de Matthieu se serait inspiré du second Évangile, au point de vue de la forme seulement ; Luc aurait utilisé Marc et des sources secondaires.
La même hypothèse a été adoptée, avec quelques modifications encore, par plusieurs critiques catholiques. D’après Belser, Einleitung in das Neue Testament, 1901, Marc dépendrait de Matthieu araméen et de la prédication de saint Pierre ; Luc aurait utilisé Marc, Matthieu araméen et grec, et la tradition orale. Le P. Bonaccorsi, I tre primi Vangeli e la critica letteraria ossia la Questione sinottica, 1904, adopte à peu près le système de Zahn.
Le P. Calmes, Comment se sont formés les Évangiles, 1899, l’amende d’une façon sérieuse, en supposant que la réaction de Marc sur Matthieu n’a pas eu lieu seulement pour la forme littéraire, mais aussi pour le fond, c’est-à-dire que Marc aurait servi en partie de source pour la composition même de Matthieu canonique. L’hypothèse ainsi complétée se rapproche de l’hypothèse documentaire que nous aurons à exposer ci-après.
Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de la tradition orale
54. Dans cette seconde hypothèse, nos Synoptiques auraient pour source commune la tradition orale, ou la catéchèse évangélique, prêchée d’abord par les apôtres, puis par les missionnaires chrétiens.
Les apôtres racontaient la vie de Jésus-Christ et répétaient ses principaux enseignements : leur prédication ne tarda pas à se fixer dans un cadre assez uniforme ; à force d’être répétés aux fidèles, les discours du Sauveur, et même le récit de ses œuvres, prirent une forme presque invariable, et en quelque sorte stéréotypée.
Missionnaires et catéchistes ne purent mieux faire que de s’assimiler cette prédication apostolique et de la reproduire à leur tour le plus fidèlement, par conséquent le plus uniformément, possible. C’est cette catéchèse qui aurait été utilisée, à des degrés divers et suivant des points de vue différents, par nos trois premiers évangélistes.
L’hypothèse a été énoncée d’abord par Herder, Vom Erlöser der Menschen nach den drei ersten Evangelien, 1796 ; Regel der Zusammenstimmung unserer Evangelien, 1797. Son patron principal a été Gieseler, Historisch-kritischer Versuch über die Entstehung und die frühesten Schicksale der schriftlichen Evangelien, 1818. Elle a été adoptée de nos jours par un grand nombre de critiques : soit protestants, comme Westcott, Godet, Wright, Veit ; soit catholiques, comme Kaulen, Cornely, Knabenbauer, Fouard, Le Camus, Fillion, etc.
Hypothèse d’une dépendance commune à l’égard de documents écrits
Dans cette troisième hypothèse, les rapports constatés entre nos Synoptiques seraient dus à leur utilisation d’un ou de plusieurs documents communs.
55. Un Évangile primitif. — D’après les uns, il y aurait eu à l’origine une sorte d’Évangile primitif, qui aurait été utilisé par les auteurs de nos trois premiers Évangiles. Mais cette hypothèse même a été soutenue sous des formes assez variées.
Un Évangile primitif araméen. — D’après Lessing, Neue Hypothese über die Evangelisten als bloss menschliche Schriftsteller betrachtet, 1778 (publié, en 1784, dans Theol. Nachlass), la source commune serait un protévangile araméen, dont nos Synoptiques ne seraient que des extraits, traduits en grec. La même hypothèse paraît avoir été reprise par Bertholdt, Historisch-kritische Einleitung in die Schriften des A. und N. T., 1812, et Bleek, Einleitung in das N. T., 1862.
Une traduction grecque de l’Évangile primitif. — Eichhorn, après avoir rattaché d’abord les Synoptiques au protévangile araméen, Allgemeine Bibliothek der biblischen Literatur, t. V, 1794, corrigea ensuite son système, Einleitung, t. I, 1804, et établit que nos évangélistes avaient utilisé le protévangile déjà traduit en grec, et même qu’ils avaient eu de cette traduction grecque des recensions plus ou moins remaniées et complétées.
Un Évangile primitif en araméen et en grec. — Les Synoptiques se seraient servis, soit du protévangile araméen, soit de sa traduction grecque, d’après Marsh, Translation of Michaelis’ Introduction to the N. T., t. III, 1803, et Gratz, Neuer Versuch die Entstehung der drei ersten Evangelien zu erklären, 1812.
56. Modifications récentes de la 1re hypothèse. — Ces dernières années, A. Resch, Die Logia Jesu nach dem griechischen und hebräischen Text wiederhergestellt, 1898, a soutenu l’hypothèse d’un protévangile rédigé, non plus en araméen, mais en hébreu proprement dit. C’était un recueil de récits et de discours, rédigé par l’apôtre Matthieu, et comprenant à peu près toute la matière qui se trouve commune aux trois Synoptiques, celle qui est commune à deux d’entre eux, et même un bon nombre des éléments propres à chacun. Marc l’aurait utilisé, le premier ; Luc et l’auteur de Matthieu canonique l’auraient exploité à leur tour, en se servant également de l’Évangile de Marc. M. Resch a essayé de reconstituer le texte hébreu du protévangile supposé, sous le titre de : Dibrê Ieschua, « Paroles (et actes) de Jésus ».
Plus récemment encore, R.-A. Hoffmann, Das Marcusevangelium und seine Quellen, 1904, est revenu à l’hypothèse d’un Évangile primitif, rédigé en araméen, mais qui aurait existé sous deux formes : l’une plus courte, l’autre plus développée ; la première aurait servi de source à Matthieu ; la seconde formerait le fond de Marc et aurait été utilisée également par Luc.
57. Des sources multiples. — Ce ne serait pas un seul document, mais un grand nombre de petits écrits, soudés ensemble, qui seraient à la base de nos Synoptiques, d’après Schleiermacher, Ueber die Schriften des Lukas, ein kritischer Versuch, 1817.
58. Deux sources fondamentales : un proto-Marc et des Logia de Matthieu. — Le même Schleiermacher émit plus tard une opinion qui devait faire fortune, Ueber die Zeugnisse des Papias von unseren beiden ersten Evangelien, dans les Theol. Studien und Kritiken, 1832, p. 735-768.
Ce que Papias nous dit (n° 10) de l’Évangile de saint Marc se rapporterait, non à notre Marc canonique, mais à un Marc primitif, ou proto-Marc, moins complet, moins bien ordonné, qui aurait seulement servi de source à notre Marc actuel. Ce qu’il dit de l’Évangile de saint Matthieu conviendrait, non à notre Matthieu canonique, mais à un simple recueil de discours de Jésus, écrit par saint Matthieu en araméen, c’est-à-dire un proto-Matthieu.
L’hypothèse ainsi émise a été adoptée par un grand nombre de critiques modernes. D’après eux, notre Évangile canonique de saint Marc aurait pour base le proto-Marc, dont il serait comme une édition retouchée et remaniée. Les deux autres Évangiles, saint Matthieu et saint Luc, seraient essentiellement une combinaison du proto-Marc avec le proto-Matthieu, c’est-à-dire du recueil primitif de récits avec la collection primitive de discours.
Tel est, sauf les variantes, le système soutenu par Credner, Das Neue Testament nach Zweck, Ursprung und Inhalt, 1836 ; H. J. Holtzmann, dans ses Synoptischen Evangelien, 1863, et dans la 1re édition de son Einleitung in das N. T., 1878 ; A. Réville, Études critiques sur l’Évangile de S. Matthieu, 1862 ; Jésus de Nazareth, 1897 ; Renan, dans sa Vie de Jésus, 1863 ; 13e éd. définitive, 1867 ; Weizsäcker, Untersuchungen über die evangelische Geschichte, 1864, 1re éd., 1901 ; Beyschlag, Leben Jesu, 1885 ; Reuss, Histoire évangélique, 1876.
On retrouve quelque chose de cette hypothèse dans l’opinion de P. W. Schmiedel, art. Gospels, dans l’Encycl. biblica, t. II, 1901, et de J. Weiss, Das älteste Evangelium, 1903, d’après laquelle l’Évangile de Marc n’aurait pas encore eu sa rédaction pleinement arrêtée lorsqu’il servit de source à Matthieu et à Luc, mais aurait acquis sa forme définitive après les deux autres.
Hypothèse mixte, de Marc et des Logia
59. Le plus grand nombre des critiques qui aujourd’hui se rangent à l’hypothèse des deux sources, la proposent avec une modification importante par rapport au système précédent. À la base des Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, ils conservent le recueil de Logia, mais, au lieu d’un proto-Marc, placent le Marc canonique actuel.
Nous avons dès lors une combinaison de l’hypothèse de l’utilisation avec l’hypothèse documentaire : Marc aurait été utilisé par les deux autres Synoptiques, et en même temps ces deux derniers Évangiles dépendraient du document appelé Recueil de Logia.
Telle est, dans son ensemble, l’hypothèse proposée d’abord par Weisse, Die evangelische Geschichte kritisch und philosophisch behandelt, 1838 ; soutenue depuis par H. J. Holtzmann, dans ses plus récents travaux, Einleitung in das N. T., 2e éd., 1892 ; Die Synoptiker (Hand-Commentar zum N. T.), 3e éd., 1901 ; Renan, dans Les Évangiles, 1877 ; B. Weiss, Das Marcusevangelium und seine synoptischen Parallelen, 1872 ; Das Matthäusevangelium und seine Lucas-Parallelen, 1876 ; Leben Jesu, 1882, 3e éd., 1888 ; Einleitung in das N. T., 1886, 3e éd., 1897 ; Wendt, Die Lehre Jesu, 1886, 1re éd., 1901 ; Weizsäcker, Das apostolische Zeitalter der christlichen Kirche, 1886, 2e éd., 1892 ; Rœhrich, La composition des Évangiles, 1897 ; Harnack, Die Chronologie der altchristlichen Literatur bis Eusebius, t. I, 1897 ; Sprüche und Reden Jesu, 1907 ; Wernle, Die synoptische Frage, 1899 ; Jülicher, Einleitung in das N. T., 1894, 5e éd., 1906 ; Soltau, Unsere Evangelien, ihre Quellen und ihr Quellenwert, 1901 ; O. Holtzmann, Leben Jesu, 1901 ; von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte : die Schriften des N. T., 1906 ; Wellhausen, Einleitung in die drei ersten Evangelien, 1905 ; Loisy, Les Évangiles synoptiques, 1907-1908 ; Nicolardot, Les procédés de rédaction des trois premiers évangélistes, 1908 ; Stanton, The Gospels as historical documents, t. II, 1909.
Un certain nombre d’auteurs catholiques se sont rangés à cette hypothèse, ces dernières années. Tels, Mgr Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 1897, p. 66 sq. ; L’enseignement de Jésus, 1905, p. IX ; V. Ermoni, Le noyau primitif des Évangiles synoptiques, dans la Revue bibl., 1897, p. 269-264 ; le P. Lagrange, Jésus et la critique des Évangiles, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1904, p. 19 ; Mgr Barnes, Origin of the Gospel according to S. Matthew, dans le Journal of Theological Studies, 1900, p. 188 sq. ; F. Gigot, Studies on the Synoptics, dans la New-York Review, t. I, II et III ; Camerlynck et Coppieters, Evangeliorum secundum Matthæum, Marcum et Lucam Synopsis, 1908, p. XIII, XXI-XXIII.
Points discutés parmi les tenants de cette hypothèse
60. 1° Luc, dépendant de Marc et des Logia, dépend-il aussi de Matthieu ? — Les divergences notables qui existent entre les textes du premier et du troisième Évangile, dans les passages, étrangers à saint Marc, qui leur sont communs, ne permettent pas de supposer que les deux évangélistes se soient copiés, ni même utilisés d’une façon tant soit peu considérable.
Néanmoins un certain nombre de critiques ont pensé que saint Luc s’était inspiré de saint Matthieu, d’une façon accessoire, et à tout le moins l’avait connu. C’est l’opinion soutenue par Simons, Hat der dritte Evangelist den kanonischen Matthäus benutzt?, 1880 ; Weizsäcker, Das apostolische Zeitalter, 1886, 2e éd., 1892 ; Wendt, Die Lehre Jesu, 1886, 2e éd., 1901 ; H. J. Holtzmann, Einleitung, 2e éd., 1892 ; O. Holtzmann, Leben Jesu, 1901.
Quelques auteurs se bornent à conjecturer que Luc a pu connaître Matthieu, avant que ce premier Évangile ait reçu sa forme définitive, c’est-à-dire dans une édition antérieure qui n’aurait pas contenu les récits de l’enfance de Jésus, ni quelques autres morceaux, comme la promesse du Christ à Simon Pierre. Ainsi pensent Schmiedel, art. Gospels ; W. Soltau, Unsere Evangelien.
Mais la plupart des critiques, à l’heure actuelle, proclament l’indépendance complète de saint Luc par rapport à saint Matthieu : Renan, Les Évangiles ; B. Weiss, op. cit. ; Jülicher, Einleit. ; Wernle, Die synopt. Frage ; von Soden, Urchristl. Literat. ; Loisy, Les Évang. syn. ; Camerlynck et Coppieters, Synopsis ; etc.
61. 2° Le recueil de Logia, qui, avec Marc, a servi de source à Matthieu et à Luc, donne lieu à plusieurs questions.
A) Quel était au juste son contenu ? — La plupart des partisans de la théorie des deux sources regardent le recueil de Logia comme ayant été essentiellement une collection de discours, introduits seulement par de courtes notices historiques.
Cependant quelques-uns estiment que le recueil a pu contenir de véritables récits, mêlés aux discours. H. J. Holtzmann, Einleitung, 2e éd., p. 350. B. Weiss, op. cit., va plus loin. D’après lui, ce document primitif aurait contenu, outre les discours, un assez bon nombre de récits, et déjà comme une esquisse du ministère public de Jésus. Renan, Vie de Jésus, et Évangiles, y voyait même un véritable Évangile, ressemblant beaucoup à notre Évangile grec de saint Matthieu, sans lui être pourtant identique.
B) Sous quelle forme le document a-t-il été connu respectivement de Matthieu et de Luc ? — D’après quelques critiques, Matthieu, et peut-être même Luc, auraient connu et exploité le recueil de Logia en araméen. Le plus grand nombre pensent que les deux évangélistes ont travaillé sur ce document primitif déjà traduit en grec, et que même ils ont dû le posséder en des recensions différentes, ce qui expliquerait en partie leurs divergences dans la manière de présenter les éléments qu’ils lui ont empruntés. Tel est l’avis de Reuss, Wernle, Jülicher, von Soden, Soltau, Loisy.
C) Ce recueil de Logia était-il un écrit original, ou bien avait-il lui-même des sources ? — Presque tous les partisans de la théorie des deux sources ont jusqu’ici envisagé le recueil de Logia comme un document original, primitivement rédigé en hébreu, ou plutôt en araméen, et bientôt traduit en grec. Ainsi, Renan, Reuss, H. J. Holtzmann, Harnack, Jülicher, von Soden, Wellhausen.
Exception est faite à présent par MM. Schmiedel et Loisy, d’après lesquels le recueil de Logia, utilisé par nos Synoptiques, serait probablement dérivé d’un document plus ancien, peut-être araméen, moyennant des combinaisons rédactionnelles intermédiaires, dont la série est d’ailleurs impossible à reconstituer. Schmiedel, art. Gospels, dans l’Encycl. biblica, t. II, col. 1862-1869 ; Loisy, Les Évang. syn., t. I, p. 142-143. Cf. Strauss, Nouvelle vie de Jésus, t. I, p. 60, 149-152.
62. 3° Notre Évangile actuel de Marc, qui a servi de source à Matthieu et à Luc, est-il lui-même un document de première main, ou dépend-il de sources écrites ? — Les critiques, nous l’avons vu, semblent présentement s’accorder à reconnaître que notre Marc actuel ne vient pas d’un proto-Marc, c’est-à-dire d’un Évangile proprement dit, de contenu assez semblable, quoique non identique, à notre Marc canonique, et dont celui-ci serait un simple remaniement.
Ils ont néanmoins continué de se demander si notre Évangile actuel de Marc était une œuvre pleinement homogène.
Jusqu’ici, la plupart ont admis l’unité et l’originalité de cet Évangile, exception faite pour le discours eschatologique du chap. XIII, qui serait une petite apocalypse, répandue d’abord dans la communauté chrétienne et utilisée plus tard par notre évangéliste. Telle est l’opinion de Renan, H. J. Holtzmann, Harnack, Jülicher, Wernle, Soltau.
D’après quelques critiques, l’auteur de Marc aurait connu le recueil de Logia et s’en serait un peu inspiré. Weizsäcker, B. Weiss, O. Holtzmann, etc. D’autres, plus récents, prétendent que Marc ne se serait pas seulement inspiré des Logia, mais qu’il en dépendrait véritablement pour une bonne partie de ses matériaux. Ainsi, J. Weiss, Das älteste Evangelium, 1903 ; Nicolardot, Les procédés de rédaction des trois premiers évangélistes, p. 215 sq. ; Loisy, Les Évang. syn., t. I, p. 82.
Il n’aurait pas davantage contenu, avec les récits, un ensemble de discours, comme B. Weiss l’a conjecturé pour le recueil primitif de Logia, mais aurait constitué une source distincte du recueil des discours. En résumé, Marc aurait eu, à l’exemple de Matthieu et de Luc, une double source : l’une narrative, savoir un document historique, pris comme fond de narration ; l’autre, qui lui est commune avec les deux autres Synoptiques, le recueil de Logia. Cf. E. Wendling, Ur-Marcus, 1906 ; Die Entstehung des Marcus-Evangeliums, 1908.
3. Appréciations et conclusions
Voici ce que l’on peut dire de plus probable sur les hypothèses que nous venons d’exposer.
63. 1° — L’hypothèse de la dépendance à l’égard de la tradition orale est insuffisante à expliquer l’ensemble du problème synoptique.
Elle fait sans doute fort bien comprendre que chacun de nos Évangiles ait des parties qui lui sont propres, et elle rend bien compte des divergences qui se constatent dans les parties communes à nos trois documents, soit récits, soit discours : nos évangélistes auraient consigné des traditions différentes et des catéchèses de contenu varié. On peut même penser que là se trouve en effet, la vraie raison d’un grand nombre des particularités propres à nos divers écrits.
L’hypothèse offre également une explication assez plausible de la ressemblance générale de nos documents, au point de vue du fond : nos Évangiles reproduisent la même partie du ministère de Jésus en Galilée, souvent les mêmes faits, les mêmes discours, parce que tel était devenu l’objet courant de la catéchèse prêchée dans les Églises.
Mais, ce que l’on ne comprend pas, dans cette hypothèse, c’est que les trois Synoptiques s’accordent parfois à grouper les faits dans le même ordre et au moyen d’une liaison tout artificielle. Qu’il suffise de citer en exemple le récit de la décollation de Jean-Baptiste, rattaché à la mention de l’opinion qui avait cours auprès d’Hérode Antipas sur Jean-Baptiste ressuscité, opinion manifestée elle-même à l’occasion des miracles opérés par Jésus : Marc, VI, 14 sq. = Matth., XIV, 1 sq. Cf. Luc, III, 19-20 ; IX, 7 sq.
Ce que l’on ne s’explique également pas, c’est que, tandis que nos Évangiles relatent avec des variantes assez notables les paroles du Sauveur qui auraient dû être reproduites avec le plus de fidélité — par exemple, le texte de la prière dominicale, les expressions employées dans l’institution de l’Eucharistie — ils s’accordent, au contraire, çà et là, pour rapporter les mêmes détails historiques de peu d’importance, pour mêler à leur narration la même observation d’ordre très secondaire, pour citer l’Ancien Testament d’une façon identique, et cependant différente de l’hébreu et des Septante, parfois pour introduire ou relier entre eux leurs récits par des formules fort semblables.
Exemples : Marc, I, 3 = Matth., III, 3 = Luc, III, 4 ; Marc, I, 16 = Matth., IV, 18 ; Marc, I, 21 = Luc., IV, 31; Marc, I, 32 = Matth., VIII, 16 = Luc, IV, 40 ; Marc, IX, 36 = Matth., XVIII, 2-3 = Luc, IX, 47-48 ; Marc, XIV, 43 = Matth., XXVI, 47 = Luc, XXII, 47.
Ces particularités, et d’autres encore, ne semblent pouvoir s’expliquer que par une dépendance à l’égard de textes écrits : des Évangiles plus récents à l’égard des Évangiles antérieurs, ou des trois à l’égard de documents primitifs.
64. 2° — L’hypothèse de l’utilisation mutuelle de nos Évangiles ne fournit pas, non plus, une explication adéquate du problème.
Elle ne rend pas compte des divergences nombreuses et importantes qui se constatent entre nos documents, soit au point de vue du contenu général, soit au point de vue de l’ordre des récits et des discours, soit au point de vue des détails et des formules rédactionnelles. Si nos évangélistes s’étaient servis du travail les uns des autres, on devrait le reconnaître d’une manière bien autrement sensible, à la comparaison de leurs écrits.
En particulier, il est difficile de croire que saint Matthieu et saint Luc se soient connus l’un l’autre : comprendrait-on le peu d’accord qu’offrent leurs récits de l’enfance de Jésus, l’absence chez l’un de discours ou de paraboles rencontrés chez l’autre, alors que tous deux attachent manifestement tant de prix aux enseignements du Seigneur, enfin la différence complète de l’ordre dans lequel ils reproduisent ceux qu’ils ont en commun et de la liaison qu’ils leur donnent avec les événements de la vie de Jésus ?
Il est également improbable que saint Marc ait connu l’un ou l’autre des deux autres Synoptiques : on ne s’expliquerait pas qu’il en ait négligé les plus touchantes paraboles ; il n’a pas voulu, en effet, se borner systématiquement au récit de l’histoire, puisqu’on n’est pas sans trouver chez lui des paraboles et des discours. Saint Marc n’a d’ailleurs rien d’un abréviateur, même en ce qui regarde les récits : sa narration est souvent plus développée et plus circonstanciée que celle des deux autres.
Enfin, que saint Marc ait servi de source à saint Matthieu et à saint Luc, c’est une supposition qui peut valoir seulement pour la partie narrative de ces deux derniers évangélistes ; aussi est-elle généralement combinée avec l’hypothèse d’une deuxième source, le recueil de Logia. Même restreinte à la partie narrative, elle ne laisse pas de présenter de sérieuses difficultés, comme nous le verrons en parlant de l’hypothèse mixte.
65. 3° — L’hypothèse documentaire, nécessaire après l’élimination des deux précédentes, satisfait difficilement au problème, si l’on se maintient à la supposition d’un seul document ou Évangile primitif, qui aurait contenu la matière de nos trois Synoptiques et aurait été exploité successivement par chacun d’eux.
Pourquoi saint Marc en aurait-il éliminé les discours ? Pourquoi la partie narrative de ce second Évangile serait-elle souvent plus développée que chez les deux autres ? Pourquoi les discours apparaîtraient-ils sous une forme si divergente et dans un ordre si différent, en saint Matthieu et en saint Luc ?
66. 4° — La supposition d’une multitude de petits documents écrits, qui auraient servi de sources à nos écrivains, explique très bien les divergences de nos Évangiles. Dans cette hypothèse, combinée avec celle de la tradition orale, doit se trouver, en particulier, l’explication de ce que chacun d’eux a de propre, en fait de récits, de sentences ou de discours.
Mais cette hypothèse, prise isolément, rend malaisé de comprendre l’accord remarquable que les Synoptiques montrent, sous leurs divergences, dans leur plan général, le choix des matériaux, l’ordre dans lequel ils sont présentés, parfois la façon très spéciale dont ils sont groupés.
67. 5° — L’explication qui paraît répondre le plus complètement aux données du problème est celle qui, tout en faisant une part assez large à l’influence de la tradition orale, ou des souvenirs personnels, et à celle des sources écrites particulières, rattache l’ensemble de la matière narrative des Synoptiques à un premier document écrit, et l’ensemble de leur matière discursive, surtout celle de saint Matthieu et de saint Luc, à un deuxième document.
À cette explication revient l’hypothèse mixte, qui, combinant la théorie de l’utilisation avec la théorie documentaire, présente Matthieu et Luc comme utilisant Marc et dépendant en même temps d’un recueil antérieur de Logia. Sous cette forme, nous l’avons vu, l’hypothèse est soutenue aujourd’hui par le plus grand nombre des critiques. Elle est, de ce chef, une hypothèse des plus autorisées : l’on doit en tenir compte dans la controverse actuelle au sujet de l’origine de nos Évangiles.
68. Est-ce à dire que ce soit une hypothèse pleinement prouvée et que l’on doive considérer comme définitive ? Il est permis d’en douter.
En effet, on ne trouve d’abord nulle part, entre saint Marc et les deux autres Synoptiques, une identité absolue. Or, si son texte avait été utilisé par eux, l’un ou l’autre, semble-t-il, devrait contenir des récits entièrement pareils, des phrases littéralement semblables. On prétend que Matthieu et Luc ont retouché le style de Marc : il serait bien surprenant qu’ils l’eussent retouché d’une façon si complète.
Il y a d’ailleurs des péricopes de Marc qui sont omises, soit par Matthieu (Marc, I, 21-28 ; XII, 41-44), soit par Luc (Marc, VI, 45-46 ; VII, 24-VIII, 21 ; X, 1-12, 35-45 ; XII, 28-34 ; XIV, 8-9), soit par les deux (Marc, III, 20-21 ; IV, 26-29 ; VI, 31-37 ; VIII, 22-26 ; XIII, 34-37 ; XIV, 51-52). Or, dans l’ensemble, on ne voit pas de motif à ces omissions ; on se les explique malaisément de la part de nos deux évangélistes, s’ils prennent comme fond de leur ouvrage l’Évangile de Marc.
D’autre part, dans les morceaux où les trois Synoptiques marchent de front, on remarque parfois des divergences dans les expressions, les détails, ou le groupement des sentences reproduites, qui paraissent peu conciliables avec l’hypothèse d’une utilisation de l’un par les deux autres. Cf. Marc, XIII, 9-13 = Matth., XXIV, 9-14 = Luc, XXI, 12-19.
Ailleurs, Matthieu et Luc s’accordent pour donner un texte plus court, et sans qu’on voie encore de motif à leur abréviation commune, comme s’ils dépendaient d’une autre source que notre second Évangile. Marc, IX, 13-28 = Matth., XVII, 14-20 = Luc, IX, 37-44. Cf. Marc, XIV, 30, 72 = Matth., XXVI, 34, 75 = Luc, XXII, 34, 61 ; Marc, XVI, 7 = Matth., XXVIII, 7 = Luc, XXIV, 7.
D’autres fois, le texte de Marc, notablement plus court que celui des deux autres Synoptiques, ou bien, avec celui de Luc, notablement plus court que celui de Matthieu, a tout l’air d’un abrégé par rapport à un document antérieur plus développé. Marc, I, 12-13 = Matth., IV, 1-11 = Luc, IV, 1-13 ; Marc, XII, 38-40 = Luc, XX, 45-47 = Matth., XXIII, 1-39. Cf. Marc, XII, 35-37 = Luc, XX, 41-44 = Matth., XXII, 41-46 ; Marc, XIII, 32-37 = Luc, XXI, 34-36 = Matth., XXIV, 36-51.
En particulier, Marc, III, 22 (calomnie des scribes sur le pouvoir de Jésus à l’égard des démons) paraît supposer quelque chose comme Matth., XII, 22-24 = Luc, XI, 14-15 (expulsion actuelle d’un démon).
Ces divers phénomènes requièrent, semble-t-il, comme source des Synoptiques, un document plus ancien que Marc, et dont ce second Évangile dépendrait comme les autres. L’induction est confirmée par ce fait que certains passages communs à Marc et à Matthieu paraissent, malgré leur parallélisme général, indépendants.
Si l’on compare, par exemple, Marc, VII, 1-23 = Matth., XV, 1-20, on constate des transpositions de sentences, et une précision de certains détails en Matthieu, qui se conçoivent mal du premier évangéliste utilisant le second. Comparer également Marc, III, 11-13 avec Matth., XVI, 1-4. Dans Matth., XX, 22-28, et XXI, 20, on comprend, au contraire, difficilement l’omission de détails contenus dans les passages parallèles, Marc, X, 38-39, et XI, 21.
69. 6° Des observations antérieures il semble donc résulter que Matthieu et Luc, non seulement n’exploitent pas Marc dans la mesure et de la manière que l’on attendrait, s’ils le prenaient comme fond narratif de leur Évangile, mais encore qu’ils dépendent, pour les récits, d’un document différent de Marc, tout en lui étant analogue, et que Marc lui-même dépend de sources écrites antérieures.
Dans ces conditions, les rapports constatés entre nos trois Synoptiques pourraient s’expliquer par leur dépendance, non plus à l’égard de Marc et des Logia simplement, mais à l’égard de sources narratives et de recueils de discours, antérieurs au second Évangile lui-même. Cf. Spitta, Streitfragen zur Geschichte Jesu, 1907.
Il ne serait aucunement surprenant que la rédaction de nos Évangiles canoniques ait été ainsi précédée et préparée par une série de travaux plus ou moins complets, tendant plus ou moins parfaitement à la forme d’Évangiles. Cela s’accorde exactement avec le témoignage que saint Luc place en tête de son livre, Luc, I, 1.
Les apôtres, en effet, commencèrent par prêcher oralement l’Évangile ; mais on ne dut pas tarder à mettre cette prédication par écrit : à mesure que l’on avançait, il devenait plus précieux de ne pas laisser perdre le souvenir précis et fidèle des témoins. Bien plus, sitôt que l’Église franchit les bornes de la Palestine, quand de simples convertis, parfois des étrangers, furent établis missionnaires de la bonne nouvelle, il devint pour ainsi dire nécessaire de consigner pour leur usage l’essentiel des souvenirs gardés par les disciples de Jésus : d’abord les principaux discours, les épisodes les plus instructifs ; puis, à mesure que l’on s’intéressait davantage à la vie terrestre du Sauveur, une esquisse des principaux faits de sa vie, un tracé plus complet de l’ensemble de sa carrière, tel qu’on avait coutume de le présenter dans la catéchèse publique aux fidèles, sans compter les récits spéciaux relatifs à son enfance.
Ainsi ont pu se constituer, en particulier, un document narratif résumant, à l’usage des missionnaires chrétiens, la vie publique du Sauveur d’après la catéchèse des apôtres et tout spécialement de saint Pierre (n° 86) ; d’autre part, un recueil de ses discours jugés les plus utiles à l’instruction des fidèles. Inutile de dire qu’à une époque où l’on pouvait encore si facilement consulter les témoins, les mêmes documents ont dû rapidement se diversifier dans le détail, se compléter et se répandre en des recensions différentes.
Nos trois Synoptiques ont fort bien pu être basés sur un ou plusieurs de ces documents primitifs, ou Évangiles partiels, qu’ils auront diversement traités, abrégés ou développés, suivant leur point de vue personnel, leur but propre, et aussi leurs sources d’information spéciales sur les points particuliers.
Ce doit être la tâche de la critique de chercher à déterminer avec plus de précision la nature et le nombre des travaux antérieurs, supposés par nos Évangiles canoniques. Mais y parviendra-t-elle jamais ?
À consulter
70. L. C. Fillion, Introduction générale aux Évangiles, 1889 ; Th. Calmes, Comment se sont formés les Évangiles ?, 1899 ; E. Jacquier, Histoire des livres du N. T., t. II, 4e éd., 1906 ; Camerlynck et Coppieters, Evangeliorum secundum Matthæum, Marcum et Lucam Synopsis, 1908.
IV. Les auteurs de nos Évangiles
Après avoir déterminé l’époque de composition de nos quatre Évangiles, l’authenticité des textes actuels, le rapport des trois Synoptiques entre eux, nous pouvons maintenant aborder la question importante des auteurs auxquels nous devons nos documents sacrés.
Pour plus de commodité, nous examinerons la question, en premier lieu, pour les Évangiles attribués à des disciples : saint Marc et saint Luc ; ensuite pour les Évangiles attribués à des apôtres : saint Matthieu et saint Jean.
1. L’auteur du second Évangile, saint Marc
1. D’après la critique externe
I. État du témoignage traditionnel
À la fin du IIe siècle, la croyance est établie dans l’Église que notre second Évangile a été composé par saint Marc, disciple de saint Pierre, à Rome.
71. Tertullien. — C’est ce qu’atteste Tertullien, à Carthage : « D’entre les apôtres, dit-il en s’adressant à l’hérétique Marcion, Jean et Matthieu nous donnent la foi ; d’entre les disciples, Luc et Marc nous la renouvellent. » Adv. Marcion., IV, ii (ci-dessus, n° 4).
Clément d’Alexandrie. — Clément d’Alexandrie cite également notre second Évangile sous le nom de Marc, Liber Quis dives salvetur, 5 ; Adumbrationes ; et raconte dans quelles circonstances le disciple de saint Pierre entreprit de mettre par écrit, pour les fidèles de Rome, la prédication de son maître (ci-dessus, n° 3).
Saint Irénée. — À Lyon, saint Irénée attribue, lui aussi, notre Évangile à Marc, interprète et compagnon de Pierre. Contra Hæres., III, x, 6 ; V, viii. C’est ce qu’il déclare, en particulier, nous l’avons vu (ci-dessus, nos 5 et 31), dans la notice qu’il consacre aux quatre Évangiles.
Canon de Muratori, Tatien. — Il est tout à fait à croire qu’à la même époque, le Canon de Muratori (n° 6), qui reconnaissait seulement quatre Évangiles, dont ceux de saint Luc et de saint Jean, pour la lecture publique des Églises, et le Diatessaron de Tatien (n° 2), composé à l’aide de nos quatre Évangiles canoniques, tenaient également le second Évangile pour l’œuvre de saint Marc.
Papias. — Enfin, la tradition, ainsi constatée à la fin du IIe siècle, se trouve attestée jusque dans la première moitié de ce IIe siècle, chez Papias, héritier de la tradition des anciens (n° 10).
II. Valeur de ce témoignage
Les principaux témoins du IIe siècle attribuent donc formellement notre second Évangile à saint Marc, disciple de saint Pierre, sans que l’on trouve aucune contradiction à leur témoignage. Quelle est la valeur d’une telle tradition ?
72. 1° On ne peut faire valoir contre la tradition aucune difficulté qui s’impose a priori. — On objecte sans doute que notre Évangile est une œuvre de seconde main, basée sur des documents antérieurs ; d’autre part, que les souvenirs historiques s’y trouvent transformés, parfois remplacés par des interprétations, des corrections, des compléments, dus au travail de la pensée chrétienne, et en particulier à l’influence des spéculations théologiques de saint Paul. Loisy, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 82, 84, 112. — Mais ces objections n’ont pas la portée qu’on leur suppose.
Bien que les anciens témoins se contentent de dire notre Évangile composé d’après la prédication de saint Pierre, leur témoignage s’accommode sans peine de l’hypothèse d’après laquelle l’évangéliste aurait néanmoins utilisé des documents antérieurs.
On peut parfaitement concevoir, en effet, que saint Marc ait exploité pour son travail des sources écrites, déjà consacrées en quelque sorte par l’usage ecclésiastique, et les ait complétées, arrangées, adaptées à son but, d’après les enseignements recueillis de la bouche du prince des apôtres.
73. Le paulinisme de notre Évangile, si paulinisme il y a, s’expliquerait, de son côté, fort bien, dans l’hypothèse hautement probable que saint Marc, disciple de saint Pierre, I Petr., V, 13, a été également disciple et compagnon de saint Paul, n’étant autre que ce Jean Marc, qui figure, au livre des Actes, comme cousin de Barnabé, associé à celui-ci et à l’Apôtre dans leur voyage à Chypre, Act., XII, 12, 25 ; XIII, 13 ; XV, 37-39, identique enfin à ce Marc que saint Paul lui-même présente comme son auxiliaire au moment où il écrit plusieurs de ses Épîtres, Col., IV, 10 ; Philem., 24 ; II Tim., IV, 11.
Ces traces de théologie paulinienne sont d’ailleurs très douteuses, ce que l’on appelle de ce nom étant le plus souvent, en réalité, une tendance commune aux prédicateurs chrétiens de la génération apostolique, et se rattachant à l’enseignement authentique du Sauveur Jésus lui-même.
Quant au départ que l’on prétend établir entre les souvenirs historiques et les transformations apportées par le travail progressif de la foi, il dépend à peu près entièrement de l’idée qu’on se fait, à l’avance, de l’histoire évangélique, et, en particulier, du préjugé que l’on a à l’égard de son contenu surnaturel (n° 218). On ne peut l’opposer en principe à la thèse de la composition de l’Évangile par un disciple direct de saint Pierre.
2° Examinée en elle-même, et sans idée préconçue, l’attribution du IIe Évangile à saint Marc par la tradition du IIe siècle présente, au contraire, une valeur de premier ordre.
74. 1° La qualité du personnage choisi. — La qualité du personnage choisi est, à elle seule, une garantie de vérité. L’attribution à saint Marc suppose un rapport réel entre ce personnage et la composition de l’Évangile. — La tradition, en effet, regarde l’Évangile comme ayant été rédigé à l’intention des fidèles de Rome, et contenant les souvenirs du chef des apôtres.
Pourquoi l’a-t-on attribué à un personnage aussi obscur que Marc, un simple disciple, et qui ne figure même comme tel que dans une brève mention de la Ire Épître de saint Pierre, V, 13 ? Pourquoi n’en avoir pas fait honneur à Pierre lui-même ? On devait s’y sentir fortement incliné, si l’on en juge par la tendance des apocryphes les plus anciens, du pseudo-Évangile de Pierre, en particulier. Voir art. Apocryphes (Évangiles), ci-dessus, col. 179-180.
Seule, semble-t-il, la vérité de l’histoire a pu motiver l’attribution au disciple obscur plutôt qu’au maître glorieux. La parole de Renan, Les Évangiles, 2e éd., p. 114, n. 1, demeure tout à fait juste : « Marc n’eut pas assez d’importance pour qu’on ait cru relever un écrit en le lui attribuant. »
La mise du IIe Évangile au nom de Marc paraît donc supposer de toute nécessité un rapport réel entre ce disciple de saint Pierre et la composition de notre document.
75. Ce rapport doit être celui d’une composition intégrale de l’Évangile par saint Marc. — À en croire A. Loisy, ce rapport ne serait pas celui d’une composition intégrale et définitive ; Marc aurait seulement rédigé un premier document, qui plus tard aurait servi de source au rédacteur final (n° 68).
« Si un disciple de Pierre, dit-il, a eu part à la composition du second Évangile, ce ne peut être le dernier rédacteur, c’est-à-dire le véritable auteur de ce livre, mais l’auteur de la notice concernant la prédication et la mort de Jésus, c’est-à-dire l’auteur du document exploité par l’évangéliste, et où l’on peut reconnaître un écho du témoignage apostolique, spécialement des souvenirs de Pierre. » Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 113.
« S’il y a au fond du second Évangile une relation qui représente la tradition de Pierre, et si cette relation a été écrite par un disciple de l’apôtre, qui avait nom Marc, ce sont deux hypothèses qui pourraient aider à concevoir le travail légendaire d’où est sortie la notice qu’Eusèbe a trouvée dans Papias. » Ibid., p. 27. Cf. von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte, 1906, p. 71 sq., 77 sq.
Cette conjecture ne peut guère se soutenir. On ne voit pas bien, en effet, que, dans l’Église même de Rome, où l’Évangile a été publié, la tradition ait pu laisser immédiatement dans l’ombre le rédacteur proprement dit de l’Évangile, pour mettre en évidence l’auteur d’un simple document partiel ayant servi à sa composition.
N’est-ce pas à l’auteur définitif qu’on devait surtout s’intéresser ? Et n’est-ce pas ce rédacteur final qu’il était le plus facile d’identifier ? Si l’on avait songé à l’auteur responsable d’une source antérieure, ne serait-on pas allé jusqu’à saint Pierre lui-même ? Aussi bien conçoit-on difficilement un Évangile, publié à Rome fort peu de temps après la mort du chef des apôtres, sinon auparavant, et qui n’aurait pas été rédigé par un héritier immédiat et autorisé de sa tradition, mais aurait seulement été basé sur le travail d’un de ses disciples.
76. M. Loisy se rend compte de l’invraisemblance de l’hypothèse, et il en vient à insinuer une explication toute différente. « Ce peut être, dit-il, … à sa qualité d’ancien évangile romain, plutôt qu’à l’origine d’une de ses sources, que le livre doit son attribution à un disciple du prince des apôtres. » Ibid., p. 119. Le critique laisse même entendre que l’on aurait imaginé tout exprès à cette intention le rapport de Marc avec saint Pierre.
« Au livre se rattachait, dit-il, le nom de Marc, et ce Marc, qui était censé avoir été compagnon de Paul, on tenait surtout à ce qu’il fût regardé comme compagnon de Pierre. » Ibid., p. 27. Et ainsi s’expliquerait la notice transmise par Papias (n° 10). De son côté, « la mention de Marc dans l’Épître de Pierre n’est peut-être pas sans rapport avec l’attribution du second Évangile à un disciple du prince des apôtres : ce serait une mention intéressée, comme le dire de Jean l’Ancien ». Ibid., p. 113.
Mais ces suppositions ne sont pas plus soutenables que la précédente.
On ne comprendrait vraiment pas qu’on eût songé, pour le patronage de l’Évangile romain, à un disciple de Paul qu’il aurait fallu prendre la peine de transformer en disciple de Pierre : est-ce que Pierre n’avait pas laissé des disciples très authentiques à qui on pût rapporter aisément cet écrit ? Et, si l’on agissait si librement à l’égard des faits, que n’a-t-on, encore une fois, publié l’ouvrage sous le couvert de l’apôtre lui-même ?
La tradition du IIe siècle, prise dans son ensemble, requiert donc une réelle participation d’un disciple de saint Pierre, nommé Marc, à la composition du IIe Évangile, et cette participation n’a pu être que la rédaction proprement dite et définitive de notre Évangile actuel.
Le témoignage de Papias
77. 1° Le témoignage de Papias. — C’est ce que nous garantit tout particulièrement le témoignage de Papias (n° 10).
Le renseignement de Papias lui a été fourni par « le Presbytre ». — L’évêque d’Hiérapolis déclare tenir son renseignement, touchant l’origine du IIe Évangile, d’un personnage qu’il appelle « le Presbytre » ou « l’Ancien ». Qu’était-ce que ce personnage ?
Le Presbytre de Papias est le presbytre Jean d’Éphèse. — À en juger par le titre même que Papias lui donne, de Presbytre par excellence, ce devait être un homme considérable, un représentant très autorisé de l’antique tradition.
D’après Eusèbe, qui a eu son ouvrage entre les mains, le personnage que Papias qualifiait de la sorte dans son livre et dont il reproduisait fréquemment le témoignage, s’appelait Jean. « Il se donne lui-même, dit-il, en parlant de l’évêque d’Hiérapolis, H. E., III, xxxix, pour auditeur d’Aristion et du Presbytre Jean ; du moins il insère leurs traditions dans ses commentaires, en les mentionnant souvent par leur nom. »
Le presbytre Jean d’Éphèse
Or, ce presbytre Jean, s’il était une des principales autorités de Papias, a dû vivre non loin d’Hiérapolis, en Asie Mineure. Ce ne peut être que le fameux Jean, qui vécut à Éphèse à la fin du Ier siècle et impressionna si fort toute la tradition asiatique du IIe (n° 149 sq.), le Jean sous le patronage duquel se place l’Apocalypse, ouvrage d’Asie Mineure, celui dont se réclamait Polycarpe, à l’époque où il avait pour auditeurs Irénée et Florinus (n° 150), celui enfin dont Polycrate affirme qu’il a son tombeau à Éphèse et qu’il garantit l’usage particulier des Églises d’Asie concernant le jour de la célébration de la Pâque (n° 149). Mais qui est ce Jean le Presbytre d’Éphèse ?
78. Le presbytre Jean d’Éphèse est l’apôtre saint Jean. — À la fin du IIe siècle, Tertullien (n° 148) et Clément d’Alexandrie (ibid.) voient en lui l’apôtre Jean, fils de Zébédée. Polycrate (n° 149), évêque même d’Éphèse, vers 190, l’identifie au disciple qui reposa sur la poitrine de Jésus, c’est-à-dire à l’apôtre saint Jean.
Saint Irénée (n° 150), dont les relations avec l’Asie Mineure sont connues, a la même attitude, et il croit que tel était le témoignage de son maître Polycarpe, disciple immédiat de ce Jean. À l’époque de saint Polycarpe, saint Justin (n° 153), converti à Éphèse, identifie le même Jean d’Asie Mineure, auteur de l’Apocalypse, à « Jean, l’un des douze apôtres du Christ ».
En résumé, un ensemble de témoignages on ne peut plus imposants nous amène à voir dans le fameux Jean d’Éphèse l’apôtre saint Jean (n° 147 sq.).
C’est donc l’apôtre saint Jean que devait viser Papias par « le Presbytre ». De fait, saint Irénée, qui avait son ouvrage entre les mains et était en mesure de le bien interpréter, appelle Papias « compagnon de Polycarpe » et « auditeur de Jean », savoir de Jean « le disciple du Seigneur », celui qui reposa sur la poitrine de Jésus à la dernière Cène. Contra Hæres., V, xxxiii, 3, 4 ; III, i, 1.
Témoignage contradictoire d’Eusèbe, et objection tirée d’un passage de Papias
79. Eusèbe, il est vrai, s’inscrit en faux contre cette assertion. Après avoir rapporté le témoignage de l’évêque de Lyon, il ajoute, H. E., III, xxxix : « Voilà ce que dit Irénée. Mais Papias, dans le prologue de ses Logia, ne se présente pas comme ayant vu et entendu les saints apôtres ; il atteste simplement avoir reçu de leurs disciples les choses qui ont rapport à la foi. » En particulier, Eusèbe donne à entendre que le presbytre Jean, dont Papias se déclare l’auditeur direct et dont il se plaît à insérer les traditions dans ses commentaires, est un presbytre différent de l’apôtre de ce nom.
Pour l’établir, Eusèbe cite un morceau du prologue de Papias, dont voici le passage essentiel :
« S’il survenait quelqu’un qui eût fréquenté les presbytres, je consultais les dires des presbytres : qu’ont dit André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur ? et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. »
Dans ce passage, fait remarquer Eusèbe, on trouve cité à deux reprises le nom de Jean : une première fois avec Pierre, Jacques, Matthieu et les autres apôtres : c’est évidemment le fils de Zébédée ; une seconde fois, en compagnie d’Aristion, et avec les simples titres de disciple du Seigneur et de presbytre : ce doit être un personnage différent.
« Ainsi, ajoute-t-il, apparaît vraie la relation de ceux qui ont affirmé que deux personnages du même nom ont vécu en Asie, et qu’à Éphèse se trouvent deux tombeaux qui, maintenant encore, sont appelés l’un et l’autre : tombeau de Jean. À quoi il est nécessaire de prêter attention, car il est vraisemblable que l’Apocalypse, inscrite sous le nom de Jean, a été révélée au second, si l’on ne veut pas du premier. »
80. Critique de l’argumentation d’Eusèbe. — Mais il semble impossible que cette opinion tardive d’Eusèbe puisse prévaloir contre l’affirmation primitive de saint Irénée. — Tout d’abord, il faut convenir qu’elle est inspirée par un préjugé. Eusèbe a quelque difficulté à reconnaître la pleine canonicité de l’Apocalypse, dont les millénaristes abusent, et il la refuserait assez volontiers à l’apôtre saint Jean. H. E., III, xxiv, xxv.
C’était déjà, au IIIe siècle, et pour le même motif, l’attitude de Denys d’Alexandrie. Aussi, venant à parler de ce Père, Eusèbe s’étend-il longuement à dire comment il avait conjecturé que l’Apocalypse pourrait être d’un Jean, autre que l’apôtre, sans doute un de ses homonymes, ayant vécu aussi en Asie, peut-être même à Éphèse, car « on dit qu’à Éphèse il y a deux tombeaux, qui tous deux sont appelés : tombeau de Jean ». H. E., VII, xxv.
C’est à cette opinion de Denys qu’Eusèbe fait manifestement allusion, à la suite de son interprétation personnelle du passage de Papias. Il est visible que la distinction entre le Presbytre et l’Apôtre, dans ce passage, l’intéresse surtout parce qu’elle fournit une confirmation et une précision à la conjecture générale de Denys touchant un second Jean, auteur possible de l’Apocalypse.
D’autre part, on ne peut pas ne pas être frappé de la faiblesse de l’argumentation d’Eusèbe. Il tenait à trouver dans l’histoire la mention concrète de l’individu que Denys s’était borné à conjecturer, et que l’on pourrait substituer à Jean l’apôtre dans la composition de l’Apocalypse.
Or, si l’on excepte le vague « on dit », relatif aux deux tombeaux de Jean, qu’Eusèbe emprunte à Denys et qui est sans portée appréciable, l’évêque de Césarée n’invoque, en faveur de l’existence d’un second Jean, que le passage de Papias, dont il est contraint de faire l’exégèse. On peut en inférer avec certitude que, dans les nombreux documents du IIIe et du IIe siècle qu’il avait eus entre les mains, Eusèbe n’avait rencontré aucun témoignage capable de corroborer ou d’éclairer celui-ci.
Bien plus, on peut être assuré qu’il n’a trouvé, dans le reste de l’œuvre de Papias, aucune indication qui pût établir plus clairement que le presbytre, dont se réclamait l’évêque d’Hiérapolis, était un autre que l’apôtre Jean.
En résumé, c’est du seul passage cité de Papias, interprété uniquement d’après son texte, sans lumière complémentaire venue du reste de l’ouvrage ni de la tradition, qu’Eusèbe a tiré l’existence d’un presbytre Jean, distinct de l’apôtre de ce nom.
81. Explication du passage de Papias. — Nous avons donc le droit de reprendre pour notre compte l’examen du texte de Papias : nous sommes à son égard exactement dans l’état d’information où se trouvait Eusèbe ; nous avons, pour l’interpréter, les mêmes ressources et les mêmes moyens, sans avoir le même préjugé.
Or, il n’est pas du tout évident que, dans ce texte, Papias entende mentionner deux personnages différents sous le nom de Jean ; on a même les plus sérieuses raisons de penser qu’il mentionne en réalité à deux reprises un seul et même personnage.
Le second Jean, en effet, reçoit le qualificatif de « presbytre » ; et, conjointement avec Aristion, de « disciple du Seigneur ». Or, dans les lignes immédiatement précédentes, on voit Papias appeler « presbytres » et « disciples du Seigneur » les apôtres, donc en particulier l’apôtre Jean.
Il serait bien singulier qu’à si peu de distance il entendît présenter un homonyme de l’apôtre, sans prendre la peine de l’en distinguer d’une façon expresse, bien plus en le désignant par des qualificatifs exactement semblables.
D’autant que, à en juger par la teneur de notre passage et par le contexte du début du prologue, Papias entend, par les personnages qu’il nomme, les dépositaires premiers de la tradition, les témoins immédiats de Jésus : le presbytre Jean serait donc un disciple direct, au même titre que l’apôtre ; mais, encore une fois, il serait bien étrange que, ni en cet endroit ni ailleurs, Papias n’eût distingué nettement entre deux homonymes si parfaitement semblables.
Au contraire, on s’explique bien la double mention du nom de Jean, si, de part et d’autre, il s’agit du même personnage. Papias examine et compare — c’est le sens précis du grec, employé avec de simples compléments directs : « ce que disaient » et « ce que disent », ainsi que l’ont compris saint Jérôme et l’auteur de la version syriaque — deux catégories d’informations : celles qu’il a recueillies par l’intermédiaire de visiteurs ayant entendu les disciples immédiats de Jésus, et celles qu’il tient personnellement de ces disciples eux-mêmes. On comprend qu’il mentionne le nom de Jean l’apôtre dans la première série, avec les autres apôtres, si l’un ou l’autre de ses visiteurs avait prétendu reproduire son témoignage, et l’on comprend encore qu’il le cite de nouveau, en compagnie d’Aristion, si, avec ce dernier, il avait été ouï directement par lui-même, ainsi qu’il le fait entendre dans le reste de son livre, au témoignage d’Eusèbe.
On est donc sérieusement fondé à croire que le presbytre Jean, mentionné par Papias, ne se distingue pas de l’apôtre Jean. Son titre de « presbytre », loin de le différencier des apôtres, tend plutôt à l’en rapprocher, puisque ce titre paraît synonyme de témoin immédiat.
La manière toute spéciale, et l’on peut dire éminente, dont ce titre lui convient, fait entendre qu’il a été regardé dans la région, et par Papias lui-même, comme « l’Ancien » par excellence : sans doute aura-t-il survécu aux autres membres de la génération apostolique, et aura-t-il été, à une époque, le dernier représentant de la première tradition.
Or, ce personnage ne peut, semble-t-il, être que l’apôtre Jean, dont parle tout le reste de la tradition asiatique au IIe siècle, et dont Eusèbe lui-même ne conteste aucunement le séjour authentique à Éphèse.
82. Conclusion. — Dans ces conditions, le témoignage d’Eusèbe doit être laissé hors de considération, et il faut s’en tenir à celui de saint Irénée, d’ailleurs beaucoup plus rapproché de Papias et mieux à même d’interpréter ses informations sur ce point. Le presbytre Jean, auquel se réfère l’évêque d’Hiérapolis, est en réalité l’apôtre Jean, fils de Zébédée.
C’est donc de Jean l’apôtre que Papias tiendrait son renseignement au sujet de l’Évangile de saint Marc. En fait, la teneur de la déclaration, qui est une appréciation motivée touchant l’exactitude du second évangéliste, paraît bien dénoter un juge particulièrement autorisé, comme pouvait l’être l’apôtre Jean, témoin oculaire.
Bien plus, le jugement du Presbytre sur Marc se comprend au mieux, s’il est prononcé du point de vue de l’Évangile johannique, où l’on trouve effectivement une disposition plus régulière et une chronologie plus précise. Cela s’explique bien, si le presbytre ne se distingue pas du quatrième évangéliste lui-même. Renan, L’Église chrétienne, p. 49 ; Harnack, Chronologie, t. I, p. 691 ; Bousset, Offenbarung, 1896, p. 75, note 2.
Et nous verrons que cet évangéliste est précisément à identifier avec l’apôtre saint Jean (n° 166).
Importance du témoignage de Papias. — On saisit dès lors la valeur exceptionnelle du renseignement fourni par Papias. Comme le reconnaît hypothétiquement M. Loisy, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 24 : « Si Jean l’Ancien était l’apôtre Jean, fils de Zébédée, le compagnon de Pierre et de Matthieu, il pouvait être et il était bien instruit touchant les actes et l’enseignement de Jésus, les rapports de Marc avec Pierre, la valeur du second Évangile, l’œuvre littéraire de Matthieu ; et les renseignements que Papias tient de lui sont de tout premier ordre : il n’y a qu’à les contrôler par l’examen de nos Évangiles, pour être assuré que ceux-ci correspondent bien à l’idée qu’en avait le dernier survivant du collège apostolique. »
2. D’après la critique interne
Au témoignage de la tradition, le second Évangile a été composé, à l’intention des chrétiens de Rome, par saint Marc, disciple de saint Pierre. S’il est vrai, comme il est tout à fait probable, que ce personnage est identique au Jean Marc, cousin de Barnabé, dont la mère, nommée Marie, possédait à Jérusalem une maison, où Pierre s’abrita au sortir de la prison d’Hérode, Act., XII, 12 (n° 73), l’auteur de notre Évangile aurait donc été un Juif d’origine palestinienne.
Dans quelle mesure ces divers renseignements sont-ils confirmés par l’examen interne du document ?
1° Le second Évangile a été rédigé par un disciple de saint Pierre
83. Passages relatifs à saint Pierre, communs au second Évangile et aux deux autres. — Si l’on examine le second Évangile, en le comparant aux autres au point de vue de la manière dont la personne de saint Pierre se trouve représentée, on constate d’abord que la plupart des passages où figure le chef des apôtres lui sont communs avec les deux autres Synoptiques : Marc, I, 16 sq. ; 29 sq. ; III, 16 ; V, 37 ; VIII, 29, 32-33 ; IX, 1 sq. ; X, 28 ; XIV, 29, 33 sq., 54, 66 sq.
Ces passages, nombreux, montrent que saint Pierre a, parmi les disciples, joué un rôle prépondérant dans l’histoire évangélique, et que ce rôle était particulièrement souligné dans la catéchèse primitive, qui se trouve à la base de nos Évangiles actuels. — Cependant il est digne de remarque que ces récits ne font pas précisément valoir la personne du chef des apôtres.
84. Lorsqu’il est l’objet d’un privilège de la part de Jésus, comme à la résurrection de la fille de Jaïre, V, 37, à la transfiguration, IX, 1 sq., à l’agonie de Gethsémani, XIV, 33 sq., il est associé à deux autres apôtres, Jacques et Jean, et son rôle n’a rien de bien glorieux : dans le premier épisode, aucun trait ne le met au-dessus de ses deux compagnons ; à la transfiguration, il exprime le désir que l’on établisse trois tentes sur la montagne, et l’évangéliste note que le saisissement l’empêchait de bien savoir ce qu’il disait, IX, 5 ; à Gethsémani, il s’endort comme les autres, et c’est à lui que Jésus adresse le reproche de n’avoir pu veiller un moment avec lui, XIV, 37.
85. Dans les autres circonstances, le rôle qu’il joue est, le plus souvent, loin d’être à son honneur : ainsi, lorsqu’il veut contrarier le dessein de la Passion et se voit repoussé par le Maître comme un satan, VIII, 32-33 ; lorsqu’il fait valoir que les Douze ont tout quitté pour suivre le Sauveur et demande quel sera leur salaire, X, 28 ; lorsqu’il proteste, avec présomption, de sa fidélité, XIV, 29 ; qu’il se borne à suivre son maître de loin, XIV, 54, et le renie par trois fois, XIV, 66 sq.
Ailleurs il est parlé de lui très simplement : il fut appelé par Jésus, en compagnie d’André, son frère, I, 16 sq. ; sa belle-mère fut guérie par le Sauveur, I, 29 sq. ; il reçut le surnom de Pierre, III, 16 ; dans la circonstance même où, parlant au nom des Douze, il exprime leur foi commune au sujet du Christ, on ne rapporte pas l’accueil fait par le Sauveur à sa déclaration, VIII, 30 ; comparer à Matth., XVI, 18-19.
86. Cette façon de décrire le rôle de Pierre, avec une juste impartialité, et même, semble-t-il, un certain soin à mettre en lumière ses défauts, sans qu’il y ait là cependant de parti pris et sans que l’apôtre laisse d’être maintenu au premier rang qu’il a eu dans la réalité, se comprend particulièrement bien de la part du chef des apôtres lui-même. Il est même tel récit, par exemple celui du reniement, qui n’a pu être fourni que par Pierre en personne et n’est entré dans la tradition que par lui.
La conclusion doit être que la tradition fondamentale, placée à la base de nos trois Synoptiques, se trouve en rapport étroit avec saint Pierre, et sans doute reproduit sa catéchèse, devenue promptement la catéchèse habituelle, et en quelque sorte officielle, des Églises (n° 69). Cf. Loisy, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 114.
Or, on conçoit bien que Marc, disciple de saint Pierre, ait basé son Évangile sur cette catéchèse, sauf à la compléter et préciser d’après l’enseignement recueilli par lui de la bouche même de son maître.
87. Traits spéciaux du récit de saint Marc dans les passages communs. — Si l’on compare effectivement le second Évangile aux deux autres Synoptiques, pour la partie qui leur est commune, on remarque d’une façon générale que ses récits sont plus détaillés et plus circonstanciés : l’auteur précise les temps, les lieux, l’impression produite sur la foule par les actes et les paroles de Jésus, les dispositions des disciples et celles des adversaires, les sentiments du Maître lui-même.
Or, on n’a pas de peine à s’expliquer ces détails particuliers, ces traits pittoresques, dans l’hypothèse où notre Évangile s’inspire des renseignements personnels du prince des apôtres. Renan s’en exprimait justement en ces termes : « Il est plein d’observations minutieuses, venant sans nul doute d’un témoin oculaire. Rien ne s’oppose à ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l’avait aimé et regardé de très près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l’apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias. » Vie de Jésus, p. lxxxiii.
« La forte impression laissée par Jésus s’y retrouve tout entière. On l’y voit réellement vivant, agissant. » Les Évangiles, p. 116. « Tout est pris sur le vif ; on sent qu’on est en présence de souvenirs. » Ibid., p. 118.
88. Passages relatifs à saint Pierre, propres au second Évangile. — Dans la partie qui est spéciale au second Évangile, trouve-t-on, par comparaison, des indices plus positifs d’un rapport particulier avec le chef des apôtres ?
Marc a quatre passages propres, où figure saint Pierre : I, 36 ; XI, 21 ; XIII, 3 ; XVI, 7. Dans les quatre passages, l’apôtre est mentionné d’une façon indifférente : il paraît à la tête du collège apostolique, mais sans que rien de particulier soit signalé à sa louange.
De leur côté, les autres évangélistes ont maints récits où il est question de Simon-Pierre, indépendamment des parties communes à saint Marc. Ainsi, Matth., XIV, 29 sq. ; XV, 15 ; XVI, 17 sq. ; XVII, 27 ; XVIII, 21 ; Luc, V, 3-9 ; VIII, 45 ; XII, 41 ; XXII, 8, 31 ; XXIV, 12, 34 ; Jean, I, 40-42 ; VI, 68-70 ; XIII, 6-9, 24, 36 ; XVIII, 10, 15 ; XX, 2-6 ; XXI, 2, 7, 11, 15-21. Or, l’on constate que la plupart de leurs traits particuliers sont à l’honneur du chef des apôtres.
Ainsi, la manière dont Jésus lui impose d’abord son surnom, Jean, I, 40-42 ; la pêche miraculeuse, qui signale son appel définitif, Luc, V, 8-9 ; le privilège que Jésus lui confère après sa confession à Césarée, Matth., XVI, 17 sq. ; sa marche sur les eaux, Matth., XIV, 29 sq. ; sa pêche du poisson au statère, Matth., XVII, 27 sq. ; son rôle à la dernière Cène, Jean, XIII, 6-9, 24, 36 ; le privilège que le Christ lui renouvelle, à son apparition auprès du lac, et la prédiction qu’il lui fait ensuite, Jean, XXI, 2 sq.
Conclusions. — Cette teneur respective des documents semble favorable à la thèse de la composition du second Évangile par un disciple de saint Pierre.
Que ce disciple, en effet, ait omis un certain nombre de traits concernant son maître, comme il s’en rencontre dans les autres Évangiles, cela n’a rien de surprenant : ce n’est pas seulement à Rome que l’on s’intéressait au chef des apôtres, et Pierre n’était pas le seul à raconter les incidents auxquels il avait été mêlé.
On peut même penser que d’autres témoins étaient plus empressés que lui à relater son rôle dans les scènes évangéliques : les traits propres aux autres évangélistes doivent remonter à ces témoins particuliers. — Mais, ce qui semble bien accuser dans le second Évangile un accord tout spécial avec la prédication personnelle de saint Pierre, c’est que notre auteur s’abstient de relever ce que les autres racontent de plus glorieux pour le prince des apôtres, et que ses traits propres cadrent exactement, pour le caractère et la portée, avec les traits qu’il a en commun avec les deux autres Synoptiques, c’est-à-dire avec le fond de tradition qui doit provenir de la catéchèse même de Pierre.
2° Le second Évangile a été écrit pour des Romains
Si maintenant nous recherchons, d’après la teneur générale du livre, les procédés didactiques de l’auteur et les particularités de son langage, à quels lecteurs l’ouvrage a été d’abord destiné, nous nous rendons compte qu’il a été composé pour des Gentils, plus spécialement pour des Latins et des Romains.
89. L’ouvrage a été composé pour des Gentils. — Il les suppose, en effet, ignorants de la langue, des mœurs et des coutumes juives.
Il reproduit des paroles du Sauveur, en araméen : Boanergès, III, 17 ; talitha koumi, V, 41 ; corban, VII, 11 ; ephphata, VII, 34 ; Bartimée, X, 46 ; Abba, XIV, 36 ; Eloi, Eloi, lamma sabachtani, XV, 34 ; mais il a soin de les traduire aussitôt, sauf les termes, probablement plus connus, de rabbi, IX, 5 ; XI, 21 ; XIV, 45, et de rabboni, X, 51.
Est-il question du reproche adressé aux disciples de Jésus au sujet des ablutions qu’ils omettent, il prend la peine d’expliquer que les pharisiens et tous les Juifs ont, par tradition, coutume de se laver les mains avant de manger, de se baigner au retour du marché, de purifier leurs coupes, leurs ustensiles d’airain, leurs lits, VII, 3-4. Vient-il à parler de la Préparation, il spécifie que c’est la veille du Sabbat, XV, 42.
90. Ces Gentils, destinataires du livre, étaient des Latins et même des Romains. — On en trouve un premier indice dans les particularités linguistiques de l’ouvrage. Le grec de notre auteur est semé d’expressions et de tournures latines.
Un certain nombre, il est vrai, se retrouvent dans les autres Évangiles, et la raison en est qu’avec la domination de Rome s’était forcément produite une certaine infiltration de la langue latine dans la langue des pays soumis. Cela est particulièrement vrai des termes militaires et administratifs, tels que σπεῖρα, κῆνσος, λεγεών, πραιτώριον, φραγελλόω.
Mais, ce qui est à remarquer, c’est que le second Évangile renferme de ces latinismes un nombre plus considérable que n’importe quel écrit du Nouveau Testament, et qu’il en a de tout spéciaux. Tandis que les autres Évangiles et les Actes des apôtres appellent constamment l’officier commandant cent hommes ἑκατόνταρχος ou ἑκατοντάρχης, notre auteur le désigne toujours par le mot κεντυρίων, c’est-à-dire centurio, XV, 39, 44, 45 ; comparer les passages parallèles, Matth., XXVII, 54 = Luc, XXIII, 47.
Le garde auquel Hérode prescrit de lui apporter la tête de Jean-Baptiste reçoit chez notre écrivain le nom de σπεκουλάτωρ, c’est-à-dire spiculator, VI, 27. Les vases que purifient les Juifs sont désignés sous le nom de ξέστης, corruption du latin sextarius, VII, 4. Les expressions ἐσχάτως ἔχειν, V, 23, ἱκανὸν ποιεῖν, XV, 15, sont calquées sur les expressions latines : in extremis esse, satis facere. Cf. von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte, p. 82-83.
Pareillement, notre auteur se représente ses lecteurs comme plus au courant de la monnaie romaine que de la monnaie grecque. Dans l’épisode de la veuve aux deux liards, saint Luc, XXI, 2, qui a ce passage en commun avec lui, dit que la pauvre femme glissa dans le tronc du temple deux petites pièces ; notre écrivain dit la même chose, mais en ajoutant que les deux menues pièces de monnaie grecque équivalent à un quadrans romain, le quart d’un as : λεπτὰ δύο, ὅ ἐστιν κοδράντης, XII, 42.
Quand il vient à parler de la résidence du procurateur, il la désigne par son nom vulgaire, αὐλή, mais a soin d’indiquer aussi le nom spécial, sous lequel la connaissent plutôt les Romains, ὅ ἐστιν πραιτώριον, XV, 16.
Enfin le second évangéliste suppose ses lecteurs familiarisés avec des personnages qu’il nomme, et que nous avons de bonnes raisons de croire des Romains. Simon de Cyrène, dit-il, est le père d’Alexandre et de Rufus, XV, 21. Ces deux personnages sont censés bien connus des destinataires de l’Évangile.
Or, l’un d’eux, Rufus, a un nom essentiellement latin ; d’autre part, c’est à un chrétien du même nom que saint Paul adresse un salut particulier, dans son Épître aux Romains, XVI, 13 : « Saluez Rufus, élu dans le Seigneur, et sa mère, qui est aussi la mienne. » Comme l’apôtre n’avait pas encore visité Rome, lorsqu’il écrivait cette lettre, il avait donc connu Rufus et sa mère ailleurs.
La chose s’explique bien, si le Rufus établi à Rome vers l’an 56 s’identifie au Rufus dont le second évangéliste mentionne le père à Jérusalem vers l’an 30 ; saint Paul aura été en relations avec lui et sa mère, en Palestine. S’il en est ainsi, les lecteurs de l’Évangile, qui sont supposés bien connaître ce personnage, quelques années après que saint Paul signale sa présence à Rome, sont donc des Romains. Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 241-242.
Cette particularité même tend à corroborer notre conclusion précédente, à savoir que l’Évangile rédigé pour les fidèles de Rome a été composé d’après la tradition du chef des apôtres.
Ainsi le témoignage interne du livre confirme le témoignage de la tradition sur deux points importants et très caractéristiques : le second évangéliste s’adresse à des Romains et il dépend de la tradition de saint Pierre.
Mais l’étude de l’ouvrage nous permettra de préciser encore davantage.
3° L’auteur du second Évangile est un Juif palestinien, et même hiérosolymitain
91. C’est un Juif d’origine. — La langue de notre évangéliste, en effet, trahit un Juif d’origine. On trouve d’abord sous sa plume des hébraïsmes assez nombreux. Un certain nombre, sans doute, lui sont communs avec les autres évangélistes et peuvent être attribués aux sources utilisées ; mais d’autres lui sont propres, comme ἀνὰ δύο, VI, 7 ; certaines formes de reprise ou de parallélisme, III, 28.
L’emploi habituel de la conjonction καί, pour relier ses phrases et introduire ses récits (80 sur 88), doit être également mis à son compte personnel et accuse un auteur familiarisé avec la manière simple et rudimentaire du style hébreu. — Chose plus significative, nous avons vu que l’évangéliste aime à citer des paroles du Sauveur dans leur langue araméenne et qu’il sait en donner l’interprétation exacte à ses lecteurs (n° 89).
92. Ces diverses particularités autorisent à penser que l’auteur du second Évangile était Juif. La façon dont il parle des Juifs en plusieurs endroits, VII, 3 ; XII, 9, s’explique par le double fait qu’il s’adresse à des chrétiens étrangers au judaïsme, et que lui-même n’appartient plus au judaïsme, étant devenu chrétien. On trouve un langage tout semblable chez saint Paul : I Cor., I, 22 sq. ; IX, 20 ; II Cor., XI, 24 ; Gal., II, 13 sq. ; I Thess., II, 15 ; Act., II, 5 ; IX, 22 sq. ; X, 22 sq. ; XII, 3, etc.
« Juif d’origine, à ce qu’il semble, et bien au courant des choses juives, dit à ce propos M. Loisy, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 116, il n’est point judéo-chrétien et il a pris décidément parti contre les Juifs. »
93. C’est un Juif palestinien et hiérosolymitain. — Quelle était au juste sa patrie ? — Un détail permet de conclure que, bien qu’écrivant à Rome, il était originaire de Palestine et s’était trouvé à Jérusalem lors de la mort de Jésus. Depuis longtemps les critiques ont remarqué un trait particulier au second Évangile dans le récit de la Passion.
Après avoir raconté la scène de l’arrestation à Gethsémani et comment tous les disciples s’enfuirent en abandonnant le Sauveur, notre évangéliste continue, XIV, 51-52 : « Et seul un jeune homme le suivait, n’ayant qu’un drap sur le corps ; ils le saisissent, mais lui, lâchant le drap, s’enfuit nu. »
94. En vain a-t-on essayé de trouver à ce petit détail une explication en dehors de l’histoire. M. Loisy y a vu « un trait conçu par application de prophétie ».
« Justement, dit-il, il y a un texte d’Amos qui, à propos de fuite, parle d’un homme nu. L’interprétation messianique de ce passage pouvait suggérer ce que Marc raconte. » Les Évangiles synoptiques, t. II, p. 591 ; cf. S. Reinach, Orpheus, 6e éd., 1909, p. 819.
Mais cette explication est tout à fait invraisemblable. Le texte grec d’Amos, II, 16, parle d’une poursuite : « L’homme nu sera poursuivi ce jour-là. » Il faudrait penser que l’évangéliste s’est inspiré du texte hébreu, où il s’agit directement d’une fuite : « Le plus robuste parmi les vaillants s’enfuira nu ce jour-là. » Cette supposition même ne peut se soutenir. Le trait prophétique figure dans une description du jugement de Dieu contre Israël, et tend à montrer la terreur que ce jugement inspirera aux plus braves.
Or, quel rapport y a-t-il entre le jugement de Dieu contre son peuple et l’arrestation de Jésus à Gethsémani ? Quelle relation, entre le guerrier saisi d’effroi, qui n’a pas la force de revêtir son armure, ou la jette pour fuir plus aisément, et ce jeune homme qui ne paraît pas du tout venu pour combattre, et qui s’enfuit nu, simplement parce qu’on le saisit par son drap ? Les deux situations manquent d’analogie. Il semble impossible que le premier trait ait donné l’idée du second.
Le plus grand nombre des interprètes voient à bon droit dans le détail en question un petit épisode strictement historique. L’évangéliste doit avoir sur ce point un renseignement personnel : il semble bien connaître le jeune homme qu’il met en scène ; comme néanmoins il ne le nomme pas, les critiques en concluent que ce jeune homme ne se distingue pas de lui-même.
Mais, s’il en est ainsi, le second évangéliste se trouvait donc à Jérusalem, au temps de la Passion, et tout donne à croire qu’il y avait sa résidence. C’est un indice très significatif en faveur de l’identification de notre auteur avec ce Jean Marc dont la mère avait les fidèles de Jérusalem réunis dans sa maison, lorsque saint Pierre s’évada de la prison d’Hérode Agrippa (n° 73, 82). Renan, Vie de Jésus, p. 406 ; Les Évangiles, p. 114, n. 2 ; 126, n. 4 ; B. Weiss, Das Marcusevangelium und seine synoptischen Parallelen, p. 228 ; Einleitung in das N. T., p. 495 ; Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 243 sq. ; H.-J. Holtzmann, Die Synoptiker, 3e éd., p. 176. Cf. J. Weiss, qui, tout en distinguant le jeune homme de l’évangéliste, l’identifie à Jean Marc, Das älteste Evangelium, 1903, p. 305 sq., 407 sq.
Conclusion. — En somme, les particularités internes du second Évangile confirment d’une manière très caractéristique le témoignage de la tradition au sujet de l’origine de l’ouvrage. L’auteur écrit pour des Romains, il dépend de la tradition personnelle de saint Pierre, il est Juif d’origine, palestinien et même hiérosolymitain : cela s’accorde exactement avec ce que les plus anciens témoins nous disent de Marc, disciple de Pierre, rédigeant son Évangile pour les fidèles de Rome.
Si l’on a égard à cette remarquable concordance, et si l’on se rappelle les garanties très spéciales qu’offre la tradition, en particulier du côté du témoignage transmis par Papias et de la qualité obscure du personnage auquel l’œuvre est attribuée, on peut, semble-t-il, proclamer avec une véritable assurance la pleine authenticité de l’Évangile de saint Marc.
Opinions des critiques
95. Cette authenticité, niée par Strauss et, à sa suite, MM. Schmiedel et Loisy, qui estiment notre Évangile tout au plus fondé sur un écrit primitif de saint Marc (n° 68), est reconnue, non seulement par les critiques catholiques, en général, mais encore par l’ensemble des protestants conservateurs, tels que B. Weiss, Einleitung, p. 491 sq. ; F. Godet, Introduction au N. T. Les trois premiers Évangiles, 1897, p. 383 sq. ; Zahn, Einleitung, t. II, p. 240 sq. ; E. Gould, The Gospel according to St. Mark (The International Critical Commentary), 1899 ; H. B. Swete, The Gospel according to St. Mark, 1902 ; S. D. F. Salmond, art. Mark (Gospel of), dans le Dict. of the Bible, t. III, p. 256 sq. ; V. H. Stanton, The Gospels as historical Documents, t. II, 1909, p. 180-203 ; etc.
Bien plus, elle est admise par la grande majorité des critiques libéraux : Renan, Les Évangiles, p. 111 sq. ; H. Holtzmann, Einleitung in das N. T., 3e éd., 1892, p. 383 ; A. Jülicher, Einleitung in das N. T., 5e éd., 1906, p. 274 sq. ; A. Harnack, Chronologie, t. I, 1897, p. 652 ; etc.
À consulter
96. Wallon, De la croyance due à l’Évangile, 2e éd., 1866 ; Cornely, Introductio specialis in singulos N. T. libros, 1886 ; Compendium, 1889 ; L. C. Fillion, Évangile selon saint Marc, 1879 ; F. Vigouroux, Les Livres saints et la critique rationaliste, IIe partie, livre V, 3e éd., t. V, 1891 ; I. Knabenbauer, Comment. in Evangelium secundum Marcum, 1894 ; P. Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 1897 ; L. Gondal, La provenance des Évangiles, 1898 ; Fouard, Saint Pierre et les premières années du christianisme, ch. XX ; V. Rose, Évangile selon saint Marc, 1904 ; E. Jacquier, Histoire des livres du N. T., t. II, 1906 ; Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910.
2. L’auteur du troisième Évangile, saint Luc
1. D’après la critique externe
1. État du témoignage traditionnel
97. État du témoignage traditionnel. — À la fin du IIe siècle, la croyance attestée par les principaux écrivains ecclésiastiques est que le troisième Évangile est l’œuvre de saint Luc, disciple et compagnon de saint Paul, le « très cher médecin » dont celui-ci parle dans son épître aux Colossiens, IV, 14 ; cf. II Tim., IV, 11.
Clément d’Alexandrie. — C’est ainsi que Clément d’Alexandrie cite notre Évangile sous le nom de Luc, Pædagogus, II, i ; Strom., I, xxi.
Saint Irénée. — Saint Irénée fait de même à diverses reprises. Contra Hæres., III, x, 1 ; xi, 7 ; xiv, 1 ; IV, vi, 1. Dans sa notice sur l’origine des Évangiles, III, i, 1, on lit qu’« à son tour, Luc, compagnon de Paul » — ailleurs, III, xiv, 1, il l’appelle « le collaborateur des apôtres, surtout de Paul », et signale que le grand Apôtre en parle dans ses Épîtres — « publia dans un livre l’Évangile prêché par celui-ci » (n° 5).
Tertullien. — Tertullien cite également le troisième Évangile, en l’attribuant à Luc, Adv. Marcion., IV, v. Nous avons vu (n° 4) que, dans sa notice sur les Évangiles, ibid., IV, ii, il joint le nom de Luc à celui de Marc, comme étant tous deux disciples des apôtres et, à ce titre, confirmant, dans leurs Évangiles, la foi d’abord fondée sur le témoignage direct des apôtres.
Canon de Muratori. — Enfin, le Canon de Muratori (n° 6) présente expressément le troisième Évangile comme composé par le médecin Luc, devenu compagnon de saint Paul en ses missions.
2. Valeur de ce témoignage
98. Le témoignage traditionnel, ainsi constaté, ne se heurte à aucune difficulté sérieuse qu’on puisse lui opposer a priori.
Sans doute, s’il fallait admettre que le livre a été composé seulement aux environs de l’an 100, l’époque paraîtrait un peu tardive pour l’activité littéraire d’un compagnon des missions de Paul, rien n’autorisant à supposer que l’auteur a écrit dans un âge particulièrement avancé.
Mais, nous l’avons vu (n° 29-31), aucun argument plausible ne force à reculer la date de composition de l’Évangile longtemps après 70 ; au contraire, il semble qu’on soit contraint de la placer au moins très peu après cette époque ; bien plus, de bons arguments invitent à se porter plus haut encore et à mettre la rédaction de l’ouvrage avant l’année 62.
99. Pris en lui-même, le témoignage de la tradition présente des garanties de vérité qu’on peut dire irrécusables. D’un côté, en effet, ce témoignage se trouve très répandu, très assuré, nullement contesté, à une époque où l’on n’était pas encore très loin des temps apostoliques, et où il était aisé, dans chaque Église, de remonter aux premiers anneaux de la chaîne traditionnelle.
Surtout, la qualité du personnage auquel est attribué l’Évangile est capable d’inspirer une pleine confiance. Ce personnage est des plus obscurs ; il n’a joué dans l’histoire qu’un rôle très effacé : ce n’est donc pas une intention suspecte qui a pu lui faire rapporter notre document. « Luc, dit fort bien Renan, n’avait pas assez de célébrité pour qu’on exploitât son nom en vue de donner de l’autorité à un livre. » Les Évangiles, p. 252.
N’aurait-on pas bien plutôt mis l’ouvrage sous le couvert d’un nom illustre, de saint Paul, par exemple, dont on disait justement que cet Évangile était la prédication mise par écrit ? Étant donné qu’on songeait seulement à un disciple du grand Apôtre, n’aurait-on pas choisi de préférence un de ses disciples les plus en vue, destinataire de quelqu’une de ses Épîtres, tel que Tite ou Timothée ?
L’obscurité du personnage de Luc garantit donc son rapport réel avec l’Évangile qui lui est attribué. Or, on ne comprendrait pas que la part prise par ce disciple à la composition de l’ouvrage se fût bornée à la rédaction d’un simple document partiel, utilisé ensuite par un rédacteur final inconnu : c’est au rédacteur final que la tradition a dû avant tout s’intéresser ; c’est cet auteur qu’il lui a été le plus facile d’identifier.
Si, pour donner crédit au livre, on avait voulu le faire passer tendancieusement comme œuvre d’un disciple de Paul, qui en réalité aurait été seulement responsable d’un document exploité par l’évangéliste, on ne se serait pas, semble-t-il, arrêté en si beau chemin et on aurait mis l’Évangile sous l’autorité du grand Apôtre lui-même.
2. D’après la critique interne
Le seul témoignage de la tradition à la fin du IIe siècle suffit donc à nous assurer que le troisième Évangile est l’œuvre du médecin Luc, disciple et compagnon de saint Paul. Ce témoignage est d’ailleurs confirmé de tous points par l’analyse interne du livre.
1° L’auteur du troisième Évangile est un disciple de saint Paul
100. Comme saint Paul, l’auteur du troisième Évangile a une préférence marquée à l’égard des Gentils. — Il dédie son œuvre à un personnage nommé Théophile, I, 3 ; mais dans ce personnage, et au delà, il doit viser des lecteurs placés dans des conditions semblables et ayant les mêmes besoins. Or, ces lecteurs ne peuvent être que des chrétiens étrangers à la Palestine et au judaïsme.
L’évangéliste, en effet, s’abstient de leur citer ces termes araméens, dont la catéchèse grecque avait gardé le souvenir et que l’on retrouve dans les autres Évangiles : Luc, VIII, 54, comparé à Marc, V, 41 ; Luc, XVIII, 41, comparé à Marc, X, 51 ; Luc, XXII, 42, comparé à Marc, XIV, 36 ; Luc, XXII, 33, comparé à Marc, XIV, 29. Au lieu de rabbi, il met διδάσκαλε, ou ἐπιστάτα, ou encore κύριε : Luc, IX, 33, comparé à Marc, IX, 5 ; Luc, XVIII, 41, comparé à Marc, X, 51.
Au lieu de Hosannah, il dit : « Gloire dans les hauteurs » : Luc, XIX, 38, comparé à Marc, XI, 9-10. Enfin il cite peu les prophéties anciennes et s’abstient en général d’allusions détaillées à l’Ancienne Loi : Luc, VI, comparé à Matthieu, V-VI.
Ce n’est pas tout. Notre évangéliste, sans supprimer le côté de l’Évangile qui regarde les Juifs, aime à montrer celui qui est favorable aux Gentils. Il rattache la généalogie du Christ à Adam, et non plus seulement à Abraham.
Parmi les faits qui ont rempli la vie de Jésus, et parmi les discours que le Sauveur a prononcés, il choisit et met en valeur ceux qui sont le plus expressifs de la bienveillance du divin Maître à l’égard des pécheurs, spécialement des païens, et du caractère universaliste de son Évangile. Luc, II, 30-32 ; III, 6 ; IV, 26-27 ; VII, 9, 50 ; X, 1 sq. ; XIII, 29 ; XIX, 10 ; XXIV, 47.
C’est bien ainsi que saint Paul devait comprendre la vie et la doctrine du Sauveur. En ce sens l’on peut dire que le troisième Évangile répond au caractère spécial de la prédication de l’Apôtre ; il tient de sa manière de voir et est héritier de son esprit.
Il faut aller plus loin.
Affinités avec les écrits pauliniens
101. Notre troisième Évangile a, au point de vue documentaire et au point de vue littéraire, des affinités remarquables avec les écrits du grand Apôtre. Son récit de la Cène, Luc, XXII, 17-20, ressemble de très près à celui de I Cor., XI, 23-25.
Il est seul, avec saint Paul, à mentionner l’apparition du Christ ressuscité à Simon Pierre : Luc, XXIV, 34 ; I Cor., XV, 5. Comparer également Luc, X, 7, 8 avec I Tim., V, 18 ; Luc, XII, 35 avec Eph., VI, 14 ; Luc, XVIII, 1 avec I Thess., V, 17 ; Luc, XXI, 34 avec Rom., XIII, 11-14.
On a relevé 176 mots particuliers aux deux écrivains. Nombreuses sont les expressions ou les particularités de construction qui leur sont communes. Par exemple, ce sont des détails très ressemblants que l’on retrouve dans les passages suivants : Luc, I, 36 et II Cor., I, 3 ; Luc, VI, 39 et Rom., II, 19 ; Luc, X, 8 et I Cor., X, 27 ; Luc, IV, 22 et Col., IV, 6 ; Luc, VI, 28 et I Cor., IV, 12 ; Luc, VI, 37 et Rom., II, 1 ; Luc, IX, 56 et II Cor., X, 8 ; Luc, XVIII, 1 et II Thess., I, 11 ; Luc, XX, 17 et Rom., IX, 33 ; Luc, XXI, 36 et Eph., VI, 18 ; etc. ; Harnack, Lukas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und der Apostelgeschichte, 1906, p. 14-15.
Disciple personnel de saint Paul
102. L’auteur a dû être disciple personnel de saint Paul. Ces affinités de tendances et de doctrine, cette parenté de tradition, ces ressemblances de style, ne proviennent point d’un commerce de l’auteur du troisième Évangile avec les écrits de saint Paul : nulle part, dans l’Évangile ni dans les Actes, on ne trouve d’emprunt, même discret, à ses Épîtres ; on a même pu contester qu’il les ait connues. Ces particularités ne s’expliquent bien que par des relations personnelles et intimes entre l’évangéliste et l’Apôtre.
Et en effet, l’on peut établir, par ailleurs, que notre auteur n’a pas été seulement, à l’égard de saint Paul, un disciple au sens large, mais un disciple assidu et un compagnon de ses missions.
2° L’auteur du troisième Évangile a été compagnon de saint Paul dans ses missions
Cette conclusion résulte de ce double fait, que notre évangéliste est en même temps l’auteur du livre des Actes, et que l’auteur des Actes a été en effet compagnon des missions de saint Paul.
L’auteur du troisième Évangile est aussi l’auteur du livre des Actes
103. Tout d’abord, l’auteur du troisième Évangile est aussi l’auteur du livre des Actes. Les deux ouvrages, en effet, débutent par un prologue semblable, avec dédicace au même Théophile.
Dans le prologue du second livre, Act., I, 1-4, l’auteur mentionne qu’il a déjà écrit un livre premier, où il a raconté tout ce que Jésus a fait et enseigné jusqu’au jour où il est monté au ciel, après avoir promis à ses apôtres de leur envoyer l’Esprit-Saint : cette description convient exactement au troisième Évangile. D’autre part, les deux livres se font suite, comme les deux tomes d’un même ouvrage sur les origines chrétiennes.
Ils se soudent, en quelque sorte, l’un à l’autre par le récit de l’Ascension, résumé à la fin de l’Évangile, XXIV, 50-53, repris avec des traits identiques, mais plus développés, en tête des Actes, I, 4-12.
Les rapports ainsi constatés sont si particuliers, en même temps si naturels et si simples, qu’il est impossible de les attribuer à une imitation littéraire tendancieuse, dont on ne verrait d’ailleurs pas bien le motif intéressé. Ce qui contribue à rassurer pleinement sur ce point, c’est que, d’un bout à l’autre, les deux livres offrent d’intimes ressemblances au point de vue des idées, surtout des procédés littéraires, du vocabulaire et de la syntaxe. Ils sont visiblement de la même main.
Comparer en particulier : Luc, I, 1 et Act., XV, 24, 25 ; Luc, I, 29 et Act., I, 15 ; Luc, I, 66 et Act., XI, 21 ; Luc, III, 10, 12, 14 et Act., II, 37 ; IV, 16 ; Luc, XII, 14 et Act., II, 27 ; Luc, XV, 20 et Act., XX, 37 ; Luc, XXIV, 19 et Act., VII, 22 ; etc.
L’unité d’auteur du troisième Évangile et des Actes est, en fait, admise par l’unanimité des critiques.
Les passages en « nous » des Actes
104. Or, l’auteur des Actes a été un compagnon de saint Paul. C’est ce qui ressort, en effet, de plusieurs passages du livre, où l’auteur, racontant des voyages de l’Apôtre, emploie la première personne du pluriel : Act., XVI, 10-17, voyage en Macédoine ; XX, 5-16, voyage en Asie Mineure, de Troas à Milet ; XXI, 1-18, voyage de Milet à Jérusalem ; XXVII, 1-XXVIII, 16, voyage de Jérusalem à Rome.
L’explication la plus naturelle du langage adopté par l’écrivain est qu’il a fait partie des voyages racontés en ces endroits et a été compagnon de saint Paul.
Objections à cette interprétation
105. « Il paraît difficile, objecte M. Loisy, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 172, d’admettre que l’auteur des Actes ait été lui-même un disciple de Paul : il se montre compilateur en des occasions où il devrait savoir ; lui qui paraît si près de Paul pendant les dernières années de celui-ci, se montre presque étranger à sa pensée ; il néglige la théologie des Épîtres ; en telle circonstance capitale dans la vie de l’Apôtre, notamment dans la relation de la querelle sur les observances légales, et de l’arrangement pris à Jérusalem entre Paul et les apôtres galiléens, il donne un récit de convention qui correspond fort mal à ce qu’on lit dans l’Épître aux Galates (cf. Act., XV, et Gal., II, 1-4), et qu’on n’imagine guère avoir pu être écrit par un disciple et un compagnon assidu de Paul. »
106. En conséquence, M. Loisy reprend une hypothèse déjà mise en avant par divers critiques, en particulier par Strauss (n° 211). Les passages où se trouve employée la première personne du pluriel seraient bien d’un compagnon authentique de Paul : « la précision des renseignements ne laisse pas le moindre doute à cet égard », dit-il, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 171 ; et il n’y a pas de raison de contester que cet individu ne soit Luc.
Mais les passages ainsi rédigés par Luc, compagnon de l’Apôtre, pourraient avoir constitué un document antérieur au livre des Actes, et que l’auteur de ce dernier livre aurait simplement inséré dans sa compilation. « Le maintien du nous, déclare M. Loisy, est parfaitement compatible avec cette hypothèse, soit qu’on l’impute à une sorte de paresse du rédacteur, qui n’aurait pas pris la peine de modifier en ce point la forme du récit qu’il exploitait, soit qu’on l’attribue à l’arrière-pensée d’un écrivain qui n’aurait pas été fâché de communiquer par ce moyen à l’ensemble de son œuvre l’apparence d’un témoignage tout à fait direct et autorisé, ou bien même qui aurait eu l’intention de faire passer cette œuvre sous le nom du personnage apostolique dont il possédait l’écrit original. » Op. cit., p. 171.
« S’il a voulu se faire passer pour le disciple de l’Apôtre, la dédicace à Théophile pourrait n’être qu’un moyen artificiel d’exprimer ses intentions en se conformant aux habitudes littéraires du temps. » Ibid., p. 174.
Réponse aux objections
107. Mais, tout d’abord, les difficultés opposées a priori sont loin d’être péremptoires. On ne peut guère préciser dans quelle mesure l’auteur des Actes se montre compilateur, quels faits il pouvait raconter d’expérience personnelle, ou seulement d’information orale, quel usage il avait à faire dans son livre de la théologie des Épîtres.
Les discours qu’il place dans la bouche de saint Paul, à Antioche de Pisidie, à Athènes, à Milet, conviennent parfaitement à l’Apôtre dans les circonstances données. Par ailleurs les renseignements si nombreux et si détaillés qu’il fournit sur sa vie et sur ses missions, offrent les meilleures garanties de bonne et exacte information.
Quant aux divergences constatées entre son récit du chap. XV et celui de saint Paul dans l’Épître aux Galates, elles ont reçu des explications que les meilleurs juges estiment très satisfaisantes. Cf. F. Chase, The Credibility of the book of the Acts of the Apostles, 1902, p. 95 sq. ; G. Resch, Das Aposteldekret nach seiner aussercanonischen Textgestalt, 1905 ; A. Seeberg, Die beiden Wege und das Aposteldekret, 1906 ; H. Coppieters, Le décret des Apôtres, dans la Revue bibl., 1907, p. 34-58 ; 218-239 ; A. Harnack, Die Apostelgeschichte, 1908, p. 190 ; E. Jacquier, Hist. des livres du N. T., t. III, 1908, p. 132-141. On ne peut donc opposer à l’identification de l’auteur des Actes avec un compagnon de saint Paul rien de décisif.
108. Par contre, il semble absolument nécessaire d’identifier l’auteur du prétendu journal de voyage avec le rédacteur final du livre. En effet, les morceaux en question, comparés au reste de l’ouvrage, ne présentent aucune différence littéraire, mais au contraire une parfaite ressemblance de pensée et de style.
M. Harnack a fait remarquer l’emploi fréquent des participes, de ὡς comme particule de temps, de εἰ dans le sens de ὅτι, de εἰ avec l’optatif, de ἐπί avec l’accusatif pour marquer le temps, et d’autres expressions familières, comme μέν, πάντως, ἄχρι, ἀσμένως, τὰ νῦν, καθ’ ὃν τρόπον, etc. On trouve dans nos morceaux 63 mots qui leur sont communs avec le reste des Actes, 44 avec le reste des Actes et le troisième Évangile, et qui ne se rencontrent pas dans les autres Évangiles. Par exemple, dans Act., XVI, 10, on trouve : ὡς temporel, qui ne figure jamais dans les deux autres Synoptiques, mais se rencontre environ 48 fois dans le troisième Évangile et les Actes ; συμβιβάζειν, particulier à Act., IX, 22 et XIX, 33 ; προσκεκλῆσθαι, au parfait moyen, spécial aux Actes, XVI, 10, et avec ὁ Θεός ou Κύριος comme sujet, ce qui paraît seulement dans Act., XIII, 2 et II, 39 ; εὐαγγελίζεσθαι τινα, expression inconnue des autres évangélistes, et qui se trouve huit fois dans le troisième Évangile et quinze fois dans les Actes. Cf. F. Godet, Introduction au N. T., 1900, t. II, p. 582 sq. ; Harnack, Lukas der Arzt, p. 19-60 ; Jacquier, Histoire des livres du N. T., t. III, 1908, p. 9-19.
Le journal de voyage n’offre donc aucunement le caractère d’un document étranger, utilisé par le rédacteur du livre. Il paraît évident qu’il est de la même main que le reste de l’ouvrage.
109. Dira-t-on que le rédacteur a pu retoucher un document antérieur et lui imprimer sa marque propre ? Il faudrait dans ce cas admettre qu’il l’a complètement retravaillé et transformé, jusqu’à l’unifier parfaitement avec son œuvre personnelle. Mais alors, il devient impossible d’insinuer que l’auteur se sera abstenu de le démarquer par « une sorte de paresse ».
Est-il vraisemblable que, se montrant si soucieux, partout ailleurs, d’équilibrer son récit, et, ici même, d’adapter à sa manière propre les documents utilisés, il n’ait pas pris la peine de changer la forme personnelle donnée à son journal par le compagnon de saint Paul ?
Cela se conçoit si peu que M. Loisy en vient à soupçonner notre auteur d’avoir agi intentionnellement, afin de donner à son œuvre l’apparence d’un témoignage autorisé. Mais cette hypothèse est encore plus insoutenable. Supposer, en effet, que le rédacteur a maintenu à dessein le nous, en s’efforçant d’harmoniser les morceaux d’emprunt avec le reste, c’est lui imputer un véritable faux littéraire.
Or, d’où vient que ce faussaire est en même temps si réservé, qu’il insère les fragments à leur place, le plus naturellement du monde, en quelques parties seulement des voyages de l’Apôtre, et sans attirer autrement l’attention du lecteur ? Pourquoi ne fournit-il pas la plus petite indication sur l’identité de ce personnage qu’il suppose en compagnie de saint Paul, et qu’il veut faire prendre pour l’auteur proprement dit du livre ? Les faussaires anciens ne nous ont pas habitués à tant de discrétion.
Il y a là un mélange de réserve et d’audace qui déconcerte.
110. L’hypothèse est particulièrement inconcevable, si l’on a égard que le rédacteur dédie son nouveau livre, comme le premier, à Théophile. M. Loisy insinue que « la dédicace aurait été pour l’auteur un moyen de déguiser son identité, si le nom de Théophile devait évoquer celui de Luc, dont le rédacteur aurait voulu prendre le personnage ».
« Mais, a-t-il soin d’ajouter, ce ne serait qu’une hypothèse. » Op. cit., t. I, p. 276. On n’a pas, en effet, le moindre indice que le nom de Théophile ait été capable d’évoquer celui de Luc.
D’un autre côté, M. Loisy pense que « ce Théophile devait être un homme assez haut placé ». « L’épithète honorifique jointe à son nom, dit-il, conviendrait peu à une personnalité fictive, au chrétien idéal. On ne voit pas pourquoi le Théophile de Luc serait moins réel que les personnages mentionnés par les écrivains de ce temps dans leurs dédicaces. » Ibid., p. 274.
Or, comprend-on que l’écrivain, dédiant ses deux ouvrages à un personnage connu, avec lequel il paraît avoir été en relations intimes, ait en même temps voulu se faire passer à ses yeux pour ce qu’il n’était pas, un disciple et compagnon authentique de saint Paul ? Une telle supposition n’est pas sérieuse.
111. Conclusion. — La conclusion s’impose : l’auteur des Actes, dans les parties de son œuvre où il emploie la première personne du pluriel, utilise ses propres souvenirs ; il a été personnellement en compagnie de saint Paul dans les voyages qu’il raconte de la sorte. C’est dire que l’auteur du troisième Évangile est bien un disciple et un compagnon de l’apôtre des Gentils.
Ce compagnon de saint Paul doit être saint Luc
Ce compagnon de saint Paul doit être saint Luc.
La tradition l’identifie à Luc : on n’a aucune raison de la suspecter sur ce point secondaire, alors qu’on la trouve pleinement justifiée pour le principal.
Au surplus, des quatre compagnons de saint Paul que nous connaissons, Timothée, Tite, Silas et Luc, le premier est exclu par le fait que l’auteur le mentionne nommément en XVI, 1-19 et XX, 4, alors qu’aussitôt après il se met lui-même en scène sous la première personne du pluriel. Silas est également mentionné d’une façon objective, en XV, 22, et même dans un morceau du journal de voyage, XVI, 19.
Seul, au contraire, Luc était à Rome avec saint Paul pendant ses deux captivités : Col., IV, 14 ; Philem., 24 ; II Tim., IV, 11.
Enfin, ce qui nous garantit que nous avons bien affaire à saint Luc, c’est que l’Apôtre, nous l’avons vu, le présente comme médecin : or, nous pouvons précisément nous rendre compte que tel était bien notre auteur.
3° L’auteur du troisième Évangile témoigne d’une culture littéraire et d’une science médicale telles qu’on peut les attendre d’un médecin
112. L’évangéliste témoigne d’abord d’une véritable culture littéraire. — Il a voulu, en effet, faire œuvre d’historien. À la façon des grands historiens grecs, Hérodote, Thucydide, Polybe, il déclare, au début de son livre, comment il l’a composé, dans quel but, et d’après quelles sources.
Toutes les fois qu’il le peut, il replace les épisodes dans leur cadre chronologique, rattache les discours aux circonstances qui les ont provoqués. Ses récits sont composés avec art : il sait leur donner un air de simplicité et de grandeur, exprime avec bonheur le caractère et les sentiments de ses personnages, porte sur eux ou sur les événements des jugements pleins de finesse.
Malgré le grand nombre d’hébraïsmes que contient son langage, et qu’il doit aux sources utilisées, il écrit généralement un grec meilleur que celui des autres Évangiles. Son vocabulaire est beaucoup plus riche : on y relève 373 mots qu’ignorent les autres écrits du Nouveau Testament. Les substantifs et surtout les verbes composés sont fréquents sous sa plume.
Son prologue enfin se compose d’une belle phrase classique qui tranche sur le reste de son livre et montre que, là où il ne dépend pas de documents antérieurs, il sait écrire à la manière d’un véritable Grec.
Ainsi, notre évangéliste possède une culture littéraire spéciale. Cela s’accorde bien avec le témoignage de la tradition qui en fait un médecin.
113. Il n’est même pas sans faire preuve d’une compétence spéciale en matière médicale. — On le dirait familiarisé d’abord avec les ouvrages de médecine les plus en vue : du moins son prologue offre de grandes ressemblances avec ceux du traité Περὶ ἀρχαίης ἰητρικῆς, attribué à Hippocrate (460-350 av. J.-C.), et du De materia medica de Dioscorides, probablement contemporain de notre auteur.
Chose plus significative, on trouve dans son ouvrage beaucoup de termes médicaux, dont un certain nombre se rencontrent presque exclusivement dans les traités de médecine anciens, connus de son temps. En particulier, συνεχομένη πυρετῷ μεγάλῳ, Luc, IV, 38, comparé à Marc, I, 30 = Matth., VIII, 14 ; παραλελυμένος, Luc, V, 18 ; ἔστη ἡ ῥύσις τοῦ αἵματος, Luc, VIII, 44 ; ὑδρωπικός, Luc, XIV, 2 ; ἐξέψυξεν, Act., V, 5, 10 ; σκωληκόβρωτος, Act., XII, 23 ; καθῆψεν, θέρμη, πίμπρασθαι, καταπίπτειν, Act., XXVIII, 3-6 ; πυρετοῖς καὶ δυσεντερίῳ συνεχόμενον, Act., XXVIII, 8 ; βοηθείαις, Act., XXVII, 17 ; ἀσιτία, Act., XXVII, 21 ; μεταλαβεῖν τροφῆς, Act., XXVII, 33 ; cf. Act., III, 7 ; IX, 18 ; etc. Cf. Hobart, The medical language of saint Luke, 1882 ; Harnack, Lukas der Arzt, p. 122-137 ; Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 435 sq. ; Jacquier, Hist. des livres du N. T., t. II, p. 445 ; t. III, p. 28.
Conclusion
La confirmation ainsi apportée par la critique interne du livre au témoignage de la tradition est si complète et si caractéristique, s’étendant à la fois au rapport personnel de l’auteur avec saint Paul et à sa qualité spéciale de médecin, que, se joignant à la preuve déjà hautement rassurante du témoignage traditionnel, elle garantit avec une véritable certitude la composition de notre troisième Évangile par le disciple et compagnon de saint Paul, nommé Luc.
Opinions des critiques
114. Contestée par Strauss (n° 211) et bon nombre de critiques libéraux, tels que H. Holtzmann, A. Jülicher, P. W. Schmiedel, A. Loisy (n° 106), cette authenticité parfaite est revendiquée d’une façon générale par les critiques catholiques.
Elle est également soutenue par les protestants conservateurs, comme B. Weiss, Einleitung in das N. T., p. 530 sq. ; F. Godet, Introduction au N. T. Les trois premiers Évangiles, p. 602-610 ; Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 426 sq. ; F. Blass, Acta Apostolorum, sive Lucæ ad Theophilum Liber alter, 1895 ; J. M. Bebb, art. Luke (Gospel of), dans le Dict. of the Bible, t. III, p. 162 sq. ; A. Plummer, A critical and exegetical Commentary on the Gospel according to S. Luke, 3e éd., 1900 ; Rackham, The Acts of the Apostles, 1901 ; V. H. Stanton, The Gospels as historical Documents, t. II, 1909, p. 240-322.
Enfin elle est admise par un certain nombre de critiques libéraux, des plus indépendants, tels que Renan, Les Évangiles, p. 202 ; Harnack, Lukas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und der Apostelgeschichte, 1906 ; Die Apostelgeschichte, 1908.
À consulter
115. Wallon, Cornely, Vigouroux, Batiffol, Gondal, Jacquier, Brassac, op. cit. (n° 96) ; Fillion, Évangile selon saint Luc, 1882 ; Knabenbauer, Comment. in Evangelium secundum Lucam, 1896 ; Girodon, Commentaire critique et moral sur l’Évangile selon saint Luc, 1908 ; V. Rose, Évangile selon saint Luc, 1904.
3. L’auteur du premier Évangile, saint Matthieu
1. D’après la critique externe
1. État du témoignage traditionnel
116. État du témoignage traditionnel. — 1° Vers la fin du IIe siècle. — Vers la fin du second siècle, la tradition reçue dans les diverses Églises du monde chrétien est que notre premier Évangile est l’œuvre de l’apôtre saint Matthieu.
Clément d’Alexandrie. — Clément d’Alexandrie le cite sous ce nom à diverses reprises, Strom., I, xxi ; Liber Quis dives salvetur?, xvii.
Tertullien. — Tertullien, qui le cite fréquemment, introduit expressément telle ou telle de ses citations en les présentant comme paroles de Matthieu, Adv. Marcion., IV, xxxiv, xl ; De carne Christi, xxii.
S’adressant à Marcion, il associe le nom de Matthieu à celui de Jean, et rappelle que les Évangiles de ces deux apôtres sont le premier fondement de la foi. Adv. Marcion., IV, 11 (n° 4).
Saint Irénée. — Nombreuses sont aussi les citations de saint Irénée, et c’est sous le nom du même apôtre que telle ou telle d’entre elles est présentée, Contra Hæres., III, ix, 1 ; IV, vi, 1. L’évêque de Lyon ajoute ce renseignement que saint Matthieu publia son Évangile chez les Hébreux, et dans leur langue. Contra Hæres., III, i, 1 (n° 5).
Papias et les Logia
117. 2° Au milieu du IIe siècle. — Papias. — Au milieu du second siècle, Papias parlait déjà de cet Évangile hébreu composé par saint Matthieu.
« Matthieu, disait-il, avait écrit en langue hébraïque les Logia et chacun les interprétait comme il pouvait » (n° 10).
On a beaucoup discuté pour savoir si, dans la pensée de l’évêque d’Hiérapolis et dans celle des anciens de qui il tenait sans doute ce renseignement, le recueil de Logia, ainsi attribué à saint Matthieu, comprenait seulement des sentences, ou bien un ensemble de récits et de discours, comme nous le trouvons dans l’Évangile qui porte aujourd’hui son nom.
Les critiques les plus en vue tendent maintenant à reconnaître que la notice de Papias vise, en réalité, notre Évangile actuel.
En effet, le mot λόγια n’a pas chez les anciens auteurs ecclésiastiques le sens restreint de « discours », mais peut s’appliquer aussi à des récits : S. Irénée, Contra Hæres., I, viii, 1, 2 ; S. Clément de Rome, Ad Cor., liii. Papias lui-même, à propos de l’œuvre de saint Marc, parle de τῶν κυριακῶν λογίων, tout en prenant soin d’observer que Marc avait écrit soit les paroles soit les actes du Christ, τὰ ὑπὸ τοῦ Χριστοῦ ἢ λεχθέντα ἢ πραχθέντα. Renan, Les Évangiles, p. 79, note ; Loisy, Les Évang. syn., t. I, p. 27-28.
D’ailleurs, ceux qui ont eu l’ouvrage de Papias entre les mains, comme Eusèbe et saint Irénée, ont appliqué sans hésitation ce qu’il dit du premier ouvrage hébreu à notre Évangile grec : or, il est tout à fait à croire qu’ils y étaient autorisés par l’exemple même de l’évêque d’Hiérapolis. Celui-ci, en effet, ne devait pas ignorer notre premier Évangile grec, depuis longtemps en circulation à son époque.
À voir sa notice, on dirait que ses lecteurs eux-mêmes sont supposés bien savoir que saint Matthieu a écrit un Évangile, et qu’il se contente de leur apprendre que l’apôtre a commencé par écrire en hébreu. S’il n’avait pas rapporté de quelque manière à l’Évangile grec ce qu’il disait du travail hébreu de saint Matthieu, on ne s’expliquerait pas qu’aussitôt après, la tradition soit unanime à attribuer à l’apôtre l’Évangile grec lui-même.
Il est donc tout à fait à croire que l’Évangile hébreu de saint Matthieu, dont parlait Papias, était regardé et présenté par lui, sur la foi des anciens, comme l’original de notre premier Évangile grec.
M. Loisy le reconnaît. « On admet maintenant », dit-il en parlant de cette notice sur saint Matthieu, « que, dans la pensée de Papias (Holtzmann, Einleitung in das N. T., p. 477) et même de ses répondants (Jülicher, Einleitung in das N. T., 1906, p. 269), elle concerne notre premier Évangile. » Les Évang. syn., t. I, p. 27. Cf. Harnack, Sprüche und Reden Jesu, 1907, p. 124 ; von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte, p. 70 ; Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 254 sq.
2. Valeur de ce témoignage
118. Valeur de ce témoignage. — La tradition, ainsi constatée à la fin et au milieu du IIe siècle, semble bien posséder une très sérieuse valeur. — Tout d’abord, elle assure qu’il doit y avoir, au point de vue de l’origine, un rapport réel entre notre Évangile et l’apôtre auquel il est attribué.
1° Rapport réel entre notre premier Évangile et saint Matthieu
On ne voit pas, en effet, en dehors de l’histoire, ce qui aurait pu porter les premières communautés chrétiennes à mettre l’écrit sous un tel patronage. Aucune donnée du livre n’invitait à l’attribuer à saint Matthieu plutôt qu’à un autre.
Sans doute, le premier Évangile ne se borne pas, comme les deux autres Synoptiques, à nommer Matthieu dans la liste des Douze, X, 3 = Marc, III, 18 = Luc, VI, 15 ; il le mentionne encore sous ce nom dans le récit de sa vocation, IX, 9, alors que les autres évangélistes parlent à cet endroit de Lévi, fils d’Alphée, Marc, II, 14 = Luc, V, 27. Mais ce récit est aussi impersonnel dans saint Matthieu que dans saint Marc et saint Luc ; pas un mot n’insinue que le publicain soit à identifier avec l’auteur.
On ne peut évidemment songer qu’une particularité aussi peu suggestive ait inspiré de mettre le livre au compte de saint Matthieu.
En réalité, cet apôtre n’a, dans l’Évangile même qui porte son nom, qu’une place insignifiante ; nombre d’autres personnages y jouent un rôle beaucoup plus important, à commencer par Pierre et les deux fils de Zébédée. Dans l’histoire de l’Église primitive, le personnage est encore plus effacé. Somme toute, nous avons affaire à un apôtre d’ordre secondaire. Jamais, semble-t-il, on n’aurait songé à lui pour patronner l’ouvrage, si l’on n’y avait été amené par la vérité du fait.
Le sentiment pieux, l’intérêt doctrinal ou apologétique, auraient incliné naturellement à mettre l’Évangile sous le couvert d’un grand nom, par exemple sous celui de saint Pierre, qui est précisément en haut relief dans ce document. Seul un témoignage historique très spécial a dû motiver l’attribution à l’apôtre obscur qu’est saint Matthieu. Jülicher, Einleitung in das N. T., p. 268 ; Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, p. 264.
Objection et réponse
119. Objection. — M. Loisy insinue que cette attribution pourrait provenir du rédacteur lui-même. À l’entendre, la substitution de Matthieu à Lévi dans l’histoire du publicain indiquerait que l’évangéliste prenait un intérêt particulier à l’apôtre et trahirait une certaine intention de recommander son œuvre du nom de Matthieu. Pourquoi aurait-il choisi cet apôtre ? « Il est possible, dit M. Loisy, à la suite de Strauss, que Matthieu ait été publicain, ou qu’on ait raconté qu’il l’était ; cette seule circonstance, qui faisait de lui un demi-païen, pouvait lui faire donner la préférence sur les apôtres que leurs antécédents ne permettaient guère de présenter comme auteurs d’un livre composé en grec. » Les Évang. syn., t. I, p. 142 ; cf. Strauss, Nouv. vie de Jésus, t. I, p. 102 (n° 211).
Réponse. — Mais ce sont là des suppositions gratuites, et de plus invraisemblables. — La manière dont saint Matthieu est représenté dans le premier Évangile, le fait qu’il n’y joue pas d’autre rôle que dans saint Marc et saint Luc, si l’on excepte le récit de son appel, d’ailleurs tout à fait impersonnel, rendent impossible d’imaginer que le rédacteur ait eu l’intention de faire prendre cet apôtre pour auteur du livre.
Voulait-il justifier la langue grecque de cet Évangile ? Il aurait songé beaucoup plutôt à tel apôtre important, André, Philippe, dont précisément le nom était grec et pouvait suggérer l’idée de familiarité avec la langue grecque.
À supposer qu’il eût, pour un motif quelconque, préféré le nom de Matthieu, n’aurait-il pas eu soin de mettre cet apôtre fréquemment en scène, de souligner son personnage, d’insinuer de quelque façon son identification avec l’auteur du livre ? « La première précaution des écrivains pseudonymes, a écrit fort justement M. Loisy lui-même, Le quatr. Évang., p. 126, est de mettre en plein jour le nom dont ils se parent. » Cf. Th. Zahn, Einleit. in das N. T., t. II, p. 204.
Il faut donc le reconnaître, l’attribution du premier Évangile à saint Matthieu requiert un rapport authentique entre l’apôtre et l’œuvre qu’on lui attribue. — Ce rapport est-il celui d’une composition directe et intégrale ?
2° Rédaction proprement dite de notre premier Évangile par saint Matthieu
120. Opinion contraire de beaucoup de critiques. — Un grand nombre de critiques, estimant, pour des raisons d’ordre interne, que notre premier Évangile ne peut être l’œuvre immédiate de saint Matthieu, pensent qu’à la base de la donnée traditionnelle doit se trouver seulement ce fait que l’apôtre aura rédigé un document primitif, simple recueil de Logia, ou Évangile rudimentaire en araméen, entré plus tard dans la composition de notre Évangile grec.
Ainsi, d’une façon générale, les auteurs déjà mentionnés comme partisans de la théorie des deux sources (n° 59, cf. 53 fin). En outre W. C. Allen, A critical and exegetical Commentary on the Gospel according to St. Matthew (International Critical Commentary), 1907, p. lxxix-lxxxiii ; A. Plummer, An exegetical Commentary on the Gospel according to St. Matthew, 1909, p. vii-xi.
Quelques auteurs, comme MM. Schmiedel et Loisy, contestent même que le recueil de Logia, utilisé par le premier évangéliste, ait été l’œuvre directe de saint Matthieu, et pensent qu’il était tout au plus basé sur un ancien document composé par cet apôtre (n° 61).
Voyons d’abord si les raisons opposées à la rédaction proprement dite de l’ouvrage par saint Matthieu s’imposent a priori.
Objections contre la rédaction par saint Matthieu
121. A) Il n’y a pas de raisons péremptoires qui interdisent d’attribuer notre premier Évangile à saint Matthieu. — 1re objection et réponse. — Il n’est pas vraisemblable, dit-on, qu’un apôtre, pour écrire la vie du Maître dont il a été le témoin, se soit servi de documents déjà écrits et ait même basé son travail sur celui d’un simple disciple comme Marc.
Mais il n’est pas certain que notre premier Évangile soit basé sur le second : il semble plutôt, nous l’avons vu, que l’un et l’autre exploitent des sources communes.
Or, que des sources écrites aient été utilisées par l’apôtre aussi bien que par le disciple, cela devient moins surprenant quand on réfléchit que ces documents primitifs, ensemble de récits et recueil de discours, formaient déjà la base de la catéchèse des Églises et représentaient comme la substance consacrée de la tradition apostolique (n° 69 et 86).
Pourquoi saint Matthieu n’aurait-il pu s’emparer de ces premiers documents et les compléter, suivant son dessein propre, à l’aide de ses souvenirs et de ses autres renseignements, pour en former un Évangile suivi ?
122. 2e objection et réponse. — On objecte encore que notre premier Évangile a dû être écrit directement en grec : il ne peut être la traduction d’un original araméen ; et, comme l’assertion la plus caractéristique du témoignage traditionnel porte sur le fait que saint Matthieu aurait rédigé son Évangile en hébreu, la valeur de ce témoignage, en ce qui regarde le rapport essentiel de l’ouvrage avec l’apôtre, est par là même grandement diminuée.
Mais rien n’autorise à affirmer d’une façon absolue que notre premier Évangile ne peut être la traduction grecque d’un original sémitique. Il est certain qu’une partie considérable de son contenu, les discours et sentences de Jésus, a existé à l’origine dans la langue araméenne, parlée par le Sauveur : on le devine encore à maintes expressions et tournures spéciales du texte grec actuel.
Qu’en d’autres endroits les expressions et tournures laissent transparaître moins nettement l’original sémitique et offrent un cachet plus spécifiquement grec qu’en saint Marc, par exemple, cela peut se comprendre même dans l’hypothèse d’une traduction : pourquoi un traducteur direct de l’Évangile araméen n’aurait-il pas fait subir immédiatement aux expressions et tournures de l’original une transformation littéraire, analogue à celle que la parole de Jésus a certainement subie dans les sources grecques dont on veut que nos Évangiles dépendent ? — Et, si l’Évangile araméen lui-même se trouvait basé sur des documents antérieurs, identiques ou parallèles à ceux qui ont été exploités par les deux autres évangélistes, pourquoi notre traducteur n’aurait-il pas utilisé ces documents primitifs, dans les versions ou recensions grecques qui en avaient été publiées antérieurement à la rédaction des Synoptiques ?
Par ailleurs, ce traducteur a pu être, ou un disciple de saint Matthieu, travaillant avec l’approbation de son maître, ou saint Matthieu lui-même, qui, en sa qualité de chef d’octroi dans la ville cosmopolite de Capharnaüm, devait bien connaître le grec, et, après avoir écrit pour les chrétiens de langue araméenne, aura ensuite adapté son œuvre à d’autres communautés, plus familiarisées avec le grec qu’avec l’hébreu.
123. 3e objection et réponse. — Finalement, on trouve étonnant, si l’auteur du premier Évangile est saint Matthieu, que son récit soit généralement moins circonstancié que celui de saint Marc ; qu’on y trouve fréquemment, au lieu de renseignements précis, des indications générales et vagues ; que les discours, au lieu d’être rattachés à des occasions déterminées, soient souvent détachés de leur contexte historique et groupés suivant un ordre purement didactique.
Mais ces particularités se conçoivent sans peine de la part de l’apôtre, pour peu qu’on lui accorde une méthode personnelle et un but particulier.
Il est visible que l’évangéliste a eu un dessein principalement didactique : sauf dans les derniers chapitres, XXVI-XXVIII, relatifs à la passion et à la résurrection, il glisse rapidement sur les faits, s’abstient de préciser leur chronologie, groupe ceux qui sont analogues, réduit leurs détails au strict nécessaire, pour mettre, au contraire, en pleine évidence les discours du Seigneur. On ne voit pas pourquoi ce dessein et cette méthode n’auraient pu convenir à un apôtre tel que saint Matthieu.
L’intérêt des premières communautés se portait de préférence sur les enseignements du divin Maître ; ses sentences et ses discours faisaient l’objet principal de la catéchèse des Églises : quoi d’étonnant si l’apôtre Matthieu a conçu le plan d’une œuvre, mi-historique, mi-doctrinale, où l’intérêt de l’histoire se trouve subordonné à celui de l’enseignement ? Th. Zahn, Einleit. in das N. T., t. II, p. 303-305.
Le témoignage traditionnel vise l’Évangile canonique
124. B) Le témoignage traditionnel doit s’entendre de la rédaction proprement dite de notre premier Évangile canonique par saint Matthieu. — La critique interne ne fournit donc pas de raisons péremptoires qui interdisent d’attribuer notre premier Évangile à saint Matthieu. Le témoignage traditionnel doit être apprécié en toute indépendance.
Or, à envisager ce témoignage en lui-même, il paraît certain qu’il entend appliquer à notre premier Évangile, dans son ensemble, le bénéfice de la composition par saint Matthieu.
Les plus anciens Pères, qui avaient en mains le premier Évangile grec et gardaient le souvenir d’un Évangile hébreu ou araméen, n’ont jamais fait de distinction entre l’un et l’autre, au point de vue de l’origine directement apostolique : ils disent que saint Matthieu a écrit d’abord en hébreu, et c’est notre Évangile grec qu’ils citent sous son nom, comme si cet Évangile grec était l’équivalent de l’Évangile hébreu et procédait aussi complètement de l’apôtre saint Matthieu.
Le témoignage même de Papias n’autorise pas à restreindre le travail de l’apôtre à la rédaction d’un simple recueil de Logia : nous avons vu que lui aussi se rapporte beaucoup plutôt à notre premier Évangile dans son état actuel (n° 117). Cf. Zahn, Einleit. in das N. T., t. II, p. 206 sq.
Garanties du témoignage traditionnel
125. C) Ce témoignage offre de sérieuses garanties de vérité. — Tout bien considéré, le témoignage traditionnel du IIe siècle doit donc s’entendre de la composition proprement dite de notre premier Évangile canonique par l’apôtre saint Matthieu. — Or, ce témoignage offre de sérieuses garanties de vérité.
Dans l’hypothèse, en effet, où saint Matthieu serait seulement l’auteur des Logia, on ne s’expliquerait pas bien que la tradition du IIe siècle lui ait attribué notre premier Évangile, et non le troisième, étant donné que, d’après les critiques, le recueil de Logia se trouve exploité aussi largement, sinon plus largement, dans le troisième que dans le premier (n° 39, 61).
126. On ne s’expliquerait pas, non plus, très bien que ce recueil, s’il était l’œuvre de saint Matthieu, se soit aussitôt perdu. Le cas n’est pas le même que pour les documents que nous avons supposés à la base de nos Évangiles synoptiques (n° 69) : ces documents, rédigés pour la catéchèse ordinaire, devaient circuler sans nom d’auteur dans les Églises ; leur fortune a été absorbée par celle des écrits nouveaux, Évangiles complets que garantissaient des noms autorisés.
Ici il s’agirait de l’écrit d’un apôtre, de l’apôtre saint Matthieu : cet écrit n’a pas été purement et simplement inséré dans le premier Évangile, comme le montrent les emprunts qu’a pu lui faire encore saint Luc ; on ne comprend pas qu’il ait été éclipsé si complètement par l’Évangile nouveau, à moins que celui-ci n’ait été également garanti par l’apôtre.
127. Pris en lui-même, le témoignage de la tradition a tout ce qu’il faut pour inspirer confiance.
Au temps de saint Irénée, à l’époque plus ancienne de Papias, on était à peu de distance de l’âge apostolique. Cet espace de moins d’un siècle était couvert, dans les diverses Églises, par les attestations des presbytres, dépositaires de la tradition laissée par les fondateurs de ces chrétientés, eux-mêmes disciples, souvent directs, des apôtres. Cette chaîne traditionnelle n’avait qu’un petit nombre d’anneaux : il était facile de les compter et d’en vérifier la solidité.
L’attribution si ancienne du premier Évangile à saint Matthieu a donc toutes chances de reposer sur des renseignements bien établis, c’est-à-dire sur une attestation de l’apôtre lui-même ou de ceux qui reçurent son ouvrage et le mirent en circulation dans les Églises.
128. Le témoignage de Papias offre, en particulier, une garantie de premier ordre, si, comme il est hautement probable, l’évêque d’Hiérapolis tenait son information touchant l’origine du premier Évangile, comme touchant celle du second, de Jean l’Ancien, lequel ne doit pas se distinguer de l’apôtre saint Jean (n° 82).
Contrôlons ce témoignage de la tradition par l’examen interne de notre Évangile.
2. D’après la critique interne
Au témoignage de l’ancienne tradition, le premier Évangile est donc l’œuvre de saint Matthieu, apôtre direct de Jésus, et il a été composé à l’intention des Juifs, c’est-à-dire probablement des Juifs convertis ou des judéo-chrétiens. Or l’examen interne du livre confirme ce témoignage sur plusieurs de ses points essentiels.
1° L’auteur est Juif d’origine
129. Tout d’abord, l’auteur paraît être, comme l’était en effet saint Matthieu, un Juif d’origine.
Sous l’enveloppe de la langue et du style grecs qui recouvre actuellement son ouvrage, on se rend compte qu’il sait l’hébreu : ainsi, parmi les citations de l’Ancien Testament, qui sont destinées à montrer l’accomplissement des prophéties en diverses circonstances de la vie de Jésus, et qui par conséquent sont propres au rédacteur de notre Évangile, trois sont empruntées au texte hébreu : II, 15 ; XIII, 17 ; XXVII, 9, 10 ; quatre sont une combinaison de l’hébreu et des Septante : IV, 15, 16 ; XII, 18-21 ; XIII, 35 ; XXI, 5.
L’auteur sait donc l’hébreu. « Il est donc très probablement né juif. » La conclusion est de M. Loisy lui-même, Les Évang. syn., t. I, p. 143. C’est d’une façon toute gratuite que le même critique ajoute : « mais il n’est pas d’origine palestinienne ». Rien, absolument rien, n’invite à penser que ce Juif n’est pas un Palestinien.
2° Il écrit pour des Juifs convertis
En second lieu, si, à l’aide des indications du livre, on cherche quels en étaient les destinataires, on découvre que l’ouvrage a dû être composé pour des Juifs convertis.
Ses lecteurs connaissent l’araméen
130. Sans doute, les lecteurs de notre Évangile actuel avaient pour langue familière le grec : néanmoins, il semble bien qu’ils n’aient pas ignoré complètement la langue juive.
L’auteur leur explique plusieurs expressions araméennes, conservées dans le texte grec, telles que Emmanuel, I, 23 ; Golgotha, XXVII, 33 ; Haceldama, XXVII, 8 ; Eli, Eli, lamma sabachtani, XXVII, 46 ; mais on peut croire que ces interprétations figuraient déjà dans les sources grecques que le traducteur paraît avoir utilisées pour sa traduction : on devait, en effet, traduire immédiatement, dans les catéchèses, les expressions araméennes spéciales dont on jugeait bon de garder le souvenir.
En tout cas, notre auteur conserve diverses autres locutions d’origine araméenne, qu’il présente à ses lecteurs sans leur fournir aucune explication, comme si elles leur étaient suffisamment intelligibles : ainsi, non seulement rabbi, XXIII, 7, 8 ; XXVI, 25, 49 ; mais encore raca, V, 22 ; mammona, VI, 24 ; gehenna, V, 22, 29, 30 ; X, 28 ; XVIII, 9 ; XXIII, 15, 33 ; corbona, XXVII, 6.
Il montre l’ange justifiant le nom de « Jésus » par la raison que l’enfant ainsi appelé sauvera son peuple, sans indiquer que ce nom signifie précisément « Sauveur » : I, 21. Son récit du reniement de saint Pierre semble supposer ses lecteurs à même de comprendre les particularités qui distinguent le parler galiléen de celui de la Judée proprement dite : XXVI, 73, comparé à Marc, XIV, 70 = Luc, XXII, 59.
De ces simples observations, on peut conclure que les destinataires de notre premier Évangile grec n’étaient pas sans une certaine connaissance de la langue juive. Or, cela invite tout à fait à les croire des convertis de la synagogue. On s’expliquerait bien qu’un Évangile, d’abord composé en araméen pour des Juifs palestiniens convertis, ait été traduit ensuite en grec pour l’usage de chrétientés judéo-chrétiennes analogues, situées hors de Palestine en des contrées de langue grecque. Th. Zahn, Einleit. in das N. T., t. II, p. 288.
La façon dont l’auteur parle des Juifs, en XXVIII, 15, ne contredit aucunement cette conclusion : le terme de Juifs est pris ici par opposition au groupe chrétien (n° 92).
Ils sont pénétrés des idées juives
131. La destination de notre Évangile à des convertis du judaïsme est d’ailleurs confirmée très solidement par d’autres particularités tirées du fond même du livre, et valant soit pour notre Évangile grec, soit pour son original araméen.
Tout d’abord, de la partie narrative du premier Évangile il ressort que l’auteur a eu pour dessein principal de prouver que Jésus de Nazareth était le Messie, fils de David. C’est dans ce but qu’en tête de son ouvrage il dresse l’arbre généalogique qui montre le Sauveur descendant de David et fils d’Abraham, I, 1-17. C’est dans le même dessein qu’à chaque pas de ses récits il a soin de montrer comment l’histoire de Jésus accomplit les prophéties anciennes, I, 22 ; II, 5, 15, 17-18, 23 ; III, 3 ; IV, 14-16 ; VIII, 17 ; XII, 17-21 ; XIII, 35 ; XXI, 4-5 ; XXVI, 56 ; XXVII, 9-10, 35.
Or, un tel but, et surtout une telle méthode d’argumentation, ne se conçoivent bien qu’à l’adresse de chrétiens familiarisés avec les Écritures et portant intérêt aux traditions juives, c’est-à-dire à l’adresse de Juifs convertis.
On arrive à une conclusion semblable, si l’on considère les discours, en les comparant avec ceux du troisième Évangile. On voit notre auteur reproduire avec soin, du Sermon sur la montagne, les passages, omis par saint Luc, qui concernent l’Ancienne Loi et la nouvelle interprétation que Jésus donne à ses commandements, V, 17-44. Non content de souligner les malédictions portées contre les pharisiens et les scribes, XXIII, 13-36 (cf. Luc, XI, 39-52), il accorde un développement tout spécial aux discours par lesquels le divin Maître flétrit la conduite hypocrite de ces personnages, comme s’il eût été encore nécessaire de prémunir les lecteurs de l’Évangile contre le scandale que ces faux dehors de sainteté pouvaient créer à leur foi, V, 20 ; VI, 1-18 ; XXIII, 1-12.
Ils sont au courant des choses juives et palestiniennes
132. Enfin, diverses particularités semblent montrer qu’il suppose ses lecteurs bien au courant des choses juives, et même palestiniennes. Il parle des ablutions légales, XV, 2 (cf. Marc, VII, 2-5), du jour de la Préparation, XXVII, 62 (cf. Marc, XV, 42 = Luc, XXIII, 54), sans explication aucune. À plusieurs reprises, il désigne Jérusalem sous le nom de « la ville sainte », « la cité du grand roi », IV, 5 ; V, 35 ; XXVII, 53 ; cf. XXIV, 15, comparé à Marc, XIII, 14.
Certaines de ses indications géographiques ne sont intelligibles qu’à des gens familiarisés avec la distribution de l’antique Palestine entre les douze tribus d’Israël : Bethléem est appelée « Bethléem de Juda », II, 1, 5, 6 ; Capharnaüm est signalée comme sise sur les confins de Zabulon et de Nephthali, IV, 13. Enfin, le renseignement sur le nom de Haceldama que l’on continue de donner au champ payé par l’argent du traître, XXVII, 8, semble supposer chez les lecteurs, aussi bien que chez l’auteur, un intérêt particulier pour les choses hiérosolymitaines.
3° L’évangéliste doit être saint Matthieu
Mais, si la critique interne nous montre, dans l’auteur du premier Évangile, un Juif d’origine, écrivant pour des Juifs convertis, elle confirme donc le témoignage de la tradition sur deux points importants et essentiels. C’est une présomption sérieuse que la tradition n’est pas moins fondée en ce qui regarde le nom précis de cet auteur, et son identification avec l’apôtre Matthieu.
133. De cette identification, l’Évangile contient d’ailleurs, sinon des preuves, du moins des indices, qui paraissent significatifs à la lumière du témoignage traditionnel.
L’apôtre Matthieu était préposé à l’octroi de Capharnaüm : or il semble bien que notre évangéliste témoigne d’une compétence assez spéciale en matière d’impôts, XVII, 24-26 ; XXII, 19, comparé à Marc, XII, 15 = Luc, XX, 24.
D’autre part, la façon dont il parle de cet apôtre tranche sur celle des autres évangélistes. — Dans le récit de son appel, tandis que saint Marc et saint Luc le désignent par le nom juif, qu’il avait dû porter tout d’abord, de Lévi fils d’Alphée, Marc, II, 14 = Luc, V, 27, notre auteur lui donne le nom de Matthieu (Dieudonné), qui servit sans doute à le désigner, après son appel par Jésus, dans le collège apostolique, et devint pour ainsi dire son nom chrétien.
Dans la liste des Douze, tandis que les autres Synoptiques, Marc, III, 18 ; Luc, VI, 15, nomment Matthieu avant Thomas, lui le place après et en rappelant expressément son ancienne qualité de publicain, X, 3. — Ces divergences, sans avoir rien de tendancieux (n° 118), semblent accuser une estime particulière de l’évangéliste pour le nom chrétien de l’apôtre, et comme une intention de rappeler la condescendance du Maître à son égard, par le souvenir de son ancienne profession.
Elles ont bien leur meilleure explication dans le fait que l’apôtre et l’évangéliste sont le même personnage.
Conclusion
En résumé, l’authenticité de l’Évangile de saint Matthieu, bien que prêtant à des difficultés spéciales et s’appuyant sur des arguments moins typiques que celle des deux autres Synoptiques, a néanmoins pour elle un ensemble de preuves, d’ordre externe et interne, d’une très sérieuse valeur.
Sans doute, on peut continuer à se demander quel rapport précis existe entre notre Évangile grec actuel et l’Évangile hébreu d’abord composé par l’apôtre : en est-il une simple traduction, ou bien une édition remaniée et adaptée ? Et de quelle nature a été ce remaniement ou cette adaptation ? Mais, de l’examen du témoignage traditionnel et de l’étude directe du livre, il semble bien résulter que saint Matthieu est responsable de l’œuvre définitive comme de l’œuvre initiale, soit qu’il l’ait exécutée également lui-même, soit qu’il l’ait seulement couverte de son autorité, soit qu’à tout le moins on ait jugé dès l’origine le nouvel ouvrage essentiellement conforme à celui qu’il avait authentiquement publié.
Opinions des critiques
134. Un grand nombre de critiques ne reconnaissent à notre premier Évangile qu’une authenticité partielle. Les nombreux partisans de la théorie des deux sources, en effet, le regardent comme une combinaison de l’Évangile de saint Marc avec un recueil primitif de Logia. Or, d’après MM. Schmiedel et Loisy, tout ce qu’on pourrait admettre est que ce recueil de Logia, entré en composition de l’Évangile, dépendait peut-être d’un ancien document rédigé par saint Matthieu (n° 61, 120).
D’après le plus grand nombre cependant c’est le recueil de Logia lui-même que l’apôtre aurait composé, de telle sorte qu’il faudrait reconnaître à notre Évangile une authenticité partielle considérable, qui continue de lui assurer une grande valeur (n° 58, 120). Nous avons vu que des critiques catholiques très en vue se sont ralliés à cette théorie (n° 59, cf. 53 fin).
L’authenticité substantielle du premier Évangile, avec les réserves faites plus haut sur la part prise par saint Matthieu à la traduction de son Évangile araméen et le caractère d’adaptation que l’on doit reconnaître à cette traduction, est admise par la majorité des critiques catholiques et par quelques protestants conservateurs, comme Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, 1900, p. 262 sq. ; Das Evangelium des Matthæus, 1903.
À consulter
135. Wallon, Cornely, Vigouroux, Batiffol, Gondal, Jacquier, Brassac, op. cit. (n° 96) ; Fillion, Évangile selon saint Matthieu, 1878 ; Knabenbauer, Comment. in Evangelium secundum Matthæum, 1892 ; V. Rose, Évangile selon saint Matthieu, 1904 ; E. Mangenot, art. Matthieu (Évangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. IV, 1908, col. 877-880.
4. L’auteur du quatrième Évangile, saint Jean
1. D’après la critique externe
I. La tradition à la fin du IIe siècle
À la fin du second siècle, toutes les Églises tiennent le quatrième Évangile pour l’œuvre de l’apôtre Jean, le disciple bien-aimé, qui l’aurait composé à Éphèse d’Asie Mineure, où il mourut, à un âge très avancé, sous le règne de Trajan.
1° En Occident
136. Tertullien. — En Occident, en effet, Tertullien attribue notre Évangile, comme l’Apocalypse et la Ire Épître johannique, à Jean, le disciple bien-aimé et apôtre du Seigneur : Adv. Praxeam, xv, xxi, xxiii, xxvi ; De carne Christi, iii ; Adv. Marcion., IV, xxxv ; cf. III, viii, xxiv ; De præscript. hæret., xxii, xxvi ; Liber de anima, l. Nous savons comment ce même écrivain associe Jean à Matthieu, en déclarant que la foi a pour fondements principaux leurs deux Évangiles (n° 4).
Canon de Muratori. — Le Canon de Muratori montre le quatrième Évangile lu à Rome comme Évangile « de Jean d’entre les disciples », c’est-à-dire, à n’en pas douter, de Jean l’apôtre, « témoin oculaire et auditeur direct… des merveilles du Seigneur » (n° 6).
2° En Orient
137. Clément d’Alexandrie. — En Orient, mêmes attestations. Clément d’Alexandrie cite notre Évangile, avec l’Apocalypse et la Ire Épître johannique, sous le nom de Jean : Pædagogus, I, vi ; Excerpta ex Theodoto, vi. Il s’agit incontestablement de l’apôtre : cf. Strom., V, xi ; Excerpta ex Theodoto, xli ; Quis dives salvetur, xlii. Dans sa notice sur les Évangiles, le même auteur, nous l’avons vu, déclare que « Jean, le dernier de tous…, composa un Évangile spirituel ». Hypotyp., dans Eusèbe, H. E., VI, xiv (n° 3).
Théophile d’Antioche. — Théophile d’Antioche (180-185) allègue les premières paroles du quatrième Évangile, en les attribuant d’une façon toute naturelle à Jean : Ad Autolycum libri tres, II, xxii. La manière dont il suppose ce personnage bien connu, comparée à tout l’état de la tradition asiatique à son époque, ne permet pas de douter que, pour lui aussi, il ne s’agisse de l’apôtre de ce nom.
Actes de Jean. — Les Actes de Jean (160-180), apocryphe gnostique, mettent en scène Jean l’apôtre. Or on le voit s’identifier avec le disciple bien-aimé, dont parle le quatrième Évangile, et s’approprier la conclusion de cet Évangile, xx, 30 et xxi, 25, comme s’il n’était autre que l’évangéliste lui-même. Lipsius-Bonnet, Acta apostolorum apocrypha, IIe partie, 1898, t. I, p. 194, 195.
Saint Irénée
138. Saint Irénée. — Saint Irénée, évêque de Lyon, mais originaire d’Asie Mineure et demeuré en relations étroites avec son pays d’origine, résume, pour ainsi dire, les deux traditions orientale et occidentale. Il cite fréquemment le quatrième Évangile, en le rapportant à « Jean, le disciple du Seigneur », qu’il appelle aussi « l’apôtre » : Contra Hæres., II, xi, 5 ; xxii, 3 ; III, viii, 3 ; xi, 1, 9 ; xvi, 5 ; IV, xi, 3 ; vi, 1 ; x, 1 ; V, xviii, 2. Cf. I, ix, 3 ; II, xxii, 4 ; Lettre au pape Victor, dans Eusèbe, H. E., V, xxiv.
Dans la notice consacrée aux quatre Évangiles, il précise davantage encore : « Jean, le disciple du Seigneur, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, donna, lui aussi, son Évangile, alors qu’il résidait à Éphèse en Asie », Contra Hæres., III, i, 1 (n° 5).
L’opinion des Aloges
139. L’opinion des Aloges. — Une seule note discordante se fait entendre dans ce concert unanime de témoignages : c’est celle des Aloges, qui, autour de 165, par opposition aux montanistes qui prétendaient appuyer sur le quatrième Évangile leur doctrine de l’effusion du Saint-Esprit, rejetèrent cet Évangile et l’attribuèrent à Cérinthe, hérétique contemporain de saint Jean. Irénée, Contra Hæres., III, xi, 9 ; Épiphane, Hæres., li, 1-35 ; cf. Philastrius, Hæres., lx.
Appréciation de cette opinion. — Mais l’opinion des Aloges n’entame en rien la valeur de la tradition générale qui a cours de leur temps. Pour nier, en effet, l’authenticité de l’Évangile johannique, ils ne s’appuient point sur une tradition personnelle et également autorisée. Ils s’inspirent d’une préoccupation polémique, la préoccupation d’enlever tout crédit à l’erreur propagée par les montanistes.
Quant aux arguments apportés à l’appui de leur hypothèse, ils sont tirés exclusivement des caractères internes de l’Évangile, comme si la tradition historique leur était entièrement défavorable.
Prise en elle-même, l’opinion des Aloges est complètement discréditée par ce fait que, ne voulant pas attribuer le quatrième Évangile à saint Jean, ils ne trouvent rien de mieux que de le mettre au compte de Cérinthe, l’hérétique combattu par l’apôtre : hypothèse jugée par tous les critiques inadmissible, et même extravagante.
Conclusion. — La tradition générale, constatée au dernier quart du IIe siècle, ne reçoit donc aucun préjudice de la contradiction isolée des Aloges. Répandue dans les Églises les plus diverses, et attestée par des écrivains en relations étroites avec l’Asie Mineure, où le livre a pris naissance, elle a évidemment une très haute valeur. Mais nous pouvons en suivre les traces encore plus haut.
II. La tradition vers le milieu du IIe siècle
1° Dans les sectes hérétiques
140. Les montanistes. — La conduite des Aloges, qui attribuent le quatrième Évangile à Cérinthe, pour réfuter plus efficacement les montanistes, paraît bien attester que ces derniers hérétiques s’appuyaient sur notre Évangile comme sur l’œuvre de l’apôtre saint Jean. Or le mouvement montaniste a ses origines autour des années 156-157.
Les gnostiques. — À la même époque, les gnostiques, disciples de Basilide et de Valentin, exploitaient le quatrième Évangile comme une source apostolique autorisée et le tenaient pour l’œuvre de saint Jean.
Ainsi Ptolémée, dans un fragment de commentaire du prologue johannique, cité par saint Irénée, se réfère nettement à « Jean, le disciple du Seigneur ». Contra Hæres., I, viii, 5 ; cf. ix, 3. Dans sa Lettre à Flora, conservée par saint Épiphane, Hæres., xxxiii, 3 sq., le même Ptolémée cite le début de notre Évangile comme assertion de « l’apôtre ».
Un autre disciple de Valentin, Héracléon, avait composé un commentaire du quatrième Évangile, dont Origène reproduit quelques fragments ; pour lui, le verset 18 du prologue johannique est parole « non du Baptiste, mais du Disciple ». Origène, In Joan., t. VI, 2.
On sait que d’autres gnostiques, un peu postérieurs, comme le Valentinien Théodote, citaient le quatrième Évangile sous le nom de Jean l’apôtre. Clément d’Alex., Excerpta ex Theodoto, vi, xl ; cf. xxxv.
Mais si les disciples de Valentin et de Basilide s’accordaient ainsi à reconnaître notre Évangile comme œuvre de saint Jean, n’est-il pas à croire qu’ils suivaient en cela l’exemple donné par leurs maîtres ? C’est l’opinion de J. Réville, Le quatrième Évangile, 2e éd., 1902, p. 74. À ce compte, l’origine johannique de notre document aurait été admise dès les années 125-140, où dogmatisaient les grands chefs du gnosticisme.
2° Dans la grande Église
141. La croyance que nous constatons dans les sectes hérétiques leur était-elle particulière ? Ce n’est pas vraisemblable. Les montanistes n’ont dû prendre le quatrième Évangile comme appui autorisé de leur hérésie que parce que déjà il avait cours dans l’Église et était tenu pour œuvre apostolique. Loisy, Le quatrième Évangile, 1903, p. 18, 63. Leur attitude irait donc jusqu’à attester la croyance même de l’Église contemporaine en l’apostolicité de notre document.
La conduite des gnostiques doit avoir une signification semblable : il est impossible de penser que l’Église orthodoxe ait accueilli avec tant de faveur un Évangile nouveau, qui aurait d’abord circulé dans les milieux gnostiques, et qu’elle ait emprunté à ces gnostiques mêmes sa croyance en la composition de l’ouvrage par saint Jean.
Saint Justin, Papias, Polycarpe
142. Saint Justin. — De fait, nous avons des indices que l’origine johannique de notre écrit était déjà admise dans la grande Église, au milieu du IIe siècle. Saint Justin y puisait la doctrine christologique qu’il mêlait à l’histoire tirée des autres Évangiles (n° 9) : l’ouvrage avait donc à ses yeux une égale valeur ; il y a tout lieu de penser qu’il y voyait, comme dans l’Apocalypse, l’œuvre de Jean l’apôtre. Harnack, Chronologie, t. I, p. 674, 683.
Papias. — Nous avons vu (nos 10, 82) comment le Presbytre, dont Papias rapporte la notice sur Marc, parle des faits évangéliques avec compétence, en se plaçant au point de vue du quatrième Évangile, qui semble être son œuvre propre ; comment, d’autre part, ce Presbytre est à identifier avec Jean l’Apôtre (nos 77-88). Cela fait préjuger quelle devait être l’opinion de Papias lui-même sur l’auteur de notre document.
Polycarpe. — Telle devait être aussi la croyance de saint Polycarpe, si l’on en juge par le témoignage de saint Irénée, son disciple, et par ce que celui-ci rapporte dans sa Lettre à Florinus.
Saint Irénée rappelle à son compagnon d’enfance comment Polycarpe exposait jadis devant eux les traditions qu’il tenait des « témoins oculaires de la vie du Verbe », en particulier de « Jean », « le tout conforme aux Écritures » (n° 150) : ces expressions semblent bien employées par allusion au quatrième Évangile, peut-être aussi à la Ire Épître johannique, considérés comme œuvres de l’apôtre Jean ; elles doivent correspondre à une habitude de Polycarpe de présenter sous le nom de saint Jean les écrits johanniques.
III. Le témoignage de l’appendice de l’Évangile
L’attestation du chapitre XXI, 24
Enfin, nous pouvons remonter à la publication même du quatrième Évangile. Le dernier chapitre du livre, considéré comme un appendice, ajouté après coup par ses éditeurs, — nous l’envisagerons plus tard comme partie intégrante de l’Évangile, ce qu’il est en réalité, — contient la preuve que l’ouvrage a été publié dans les Églises et reçu immédiatement, c’est-à-dire dès le début du IIe siècle, comme œuvre de l’apôtre saint Jean.
143. L’attestation du chapitre XXI, 24. — En effet, le v. 24 de ce chapitre XXI est ainsi conçu : « C’est ce disciple » — savoir le disciple bien-aimé, dont il vient d’être question, celui qui a reposé à la Cène sur la poitrine du Seigneur — « qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai. » Quelles sont d’abord les choses qui sont censées attestées et écrites par ce disciple ?
1° Le disciple bien-aimé est déclaré l’auteur de tout l’Évangile
144. Il est difficile de supposer avec le P. Calmes, L’Évangile selon saint Jean, p. 34, 472, que ce soient seulement les récits contenus dans ce chapitre final.
À son avis, les disciples de l’apôtre Jean auraient, après sa mort, trouvé écrit de sa main ce qui fait le fond de notre chapitre XXI, les versets 2-13 et 15-23, et ils l’auraient ajouté en supplément à son œuvre, moyennant l’addition de quelques versets, destinés à la soudure littéraire, et d’une nouvelle conclusion, vv. 24-25, où ils attesteraient que lui-même avait mis par écrit les deux récits qui précèdent, et où ils se porteraient garants de la vérité de son témoignage.
Mais la plupart des critiques estiment, avec raison, peu vraisemblable que les presbytres éphésiens, s’ils ont ajouté l’appendice, aient entendu restreindre à ce seul appendice le certificat d’origine johannique ; peu vraisemblable aussi qu’ils aient trouvé parmi les papiers de l’apôtre les récits dont ce chapitre est composé.
D’ailleurs, à se placer dans cette dernière hypothèse, la garantie d’authenticité, fournie par les éditeurs, tout en visant directement le chapitre final, se rapporterait indirectement à l’Évangile entier, puisqu’ils le regardent comme étant du même auteur.
Au jugement de la généralité des critiques, le v. 24 est une certification directe de tout l’écrit, présenté comme œuvre du disciple que Jésus aimait. Weizsaecker, Das Apostolische Zeitalter der christlichen Kirche, 1902, p. 516 ; Renan, Vie de Jésus, 13e éd., 1867, p. 537 ; L’Église chrétienne, 1879, p. 62 ; H. Holtzmann, Einleitung in das N. T., p. 455 ; Harnack, Chronologie, t. I, p. 679 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 306, n. a ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 124, 132, 920.
Quel est maintenant le disciple qui est ainsi présenté comme auteur de l’Évangile ?
2° Ce disciple est identifié à Jean d’Éphèse, c’est-à-dire à l’apôtre Jean
145. Les rédacteurs de l’appendice le supposent bien connu dans le milieu où se publie l’ouvrage : là, on se demande s’il ne doit pas vivre jusqu’à la venue du Seigneur, v. 23.
Or, de l’aveu général des critiques, l’Évangile a été publié en Asie Mineure — c’est la pensée de la tradition à la fin du IIe siècle ; ses plus anciens témoins, saint Justin, les montanistes, saint Polycarpe, Papias et ses presbytres, saint Ignace, appartiennent à cette contrée ou sont en relations étroites avec elle ; l’Apocalypse, que l’on reconnaît être au moins du même cercle littéraire, sinon du même auteur, se présente comme l’œuvre d’un Asiate et s’adresse à des Asiates, I, 1, 4, 9 ; II, 1 — dès lors, on ne peut douter qu’il ne s’agisse du fameux personnage d’Éphèse, connu de toute la tradition asiate du IIe siècle comme ayant été, à la fin du Ier, le dernier représentant de la génération apostolique, sous le nom de Jean.
On rapporte une parole que le Sauveur aurait dite au sujet de sa longue vie : il passe donc pour un contemporain et un disciple direct de Jésus. Bien plus, les rédacteurs l’identifient au « disciple que Jésus aimait » ; or, ce disciple, à prendre l’Évangile dans son sens obvie, ne peut être qu’un apôtre et un des principaux apôtres : il assiste à la dernière Cène, il a le privilège de reposer à côté de Jésus, partout on le voit en relations intimes avec Simon Pierre.
Dans l’intention des éditeurs, le Jean d’Éphèse, présenté comme auteur de l’Évangile, doit donc être identifié par les lecteurs à l’apôtre saint Jean. A. Jülicher, Einleitung in das N. T., 1906, p. 370 sq. ; Schmiedel, art. John, dans l’Encycl. biblica, t. II, col. 2552 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 124, 132, 926.
Ce fait, incontestable, éclaire singulièrement toute la tradition du IIe siècle. Les critiques reconnaissent que le quatrième Évangile ne s’est répandu dans l’Église que muni de son dernier chapitre ; il en était pourvu dès le moment de sa publication, donc au début du IIe siècle, et même à la fin du Ier.
Or, l’attribution de l’œuvre au disciple aimé de Jésus, et l’identification de celui-ci, d’un côté avec Jean d’Éphèse, de l’autre avec Jean l’apôtre, y apparaissaient d’une façon si claire, que ses premiers lecteurs durent immédiatement le recevoir et, à leur tour, le communiquer, comme Évangile de l’apôtre saint Jean.
Ainsi s’expliquent l’ancienneté et la fermeté de la tradition constatée sur ce point, et ce fait étonnant qu’un Évangile, venu assez longtemps après les autres et notablement divergent à l’égard des autres, ait pu néanmoins d’aussi bonne heure, et sans que l’on voie d’abord trace d’opposition, prendre sa place à côté des Synoptiques, pour constituer avec eux le tétramorphe sacré.
3° Cette identification ne peut être suspectée
146. C’est donc le témoignage du dernier chapitre de l’Évangile qui a dû influencer toute la tradition postérieure. Peut-on suspecter un tel témoignage ?
Dans l’hypothèse où nous nous sommes placés, le témoignage en question serait fourni par les presbytres qui ont publié notre Évangile, à Éphèse, à la fin du Ier siècle. Il ne pourrait donc être récusé qu’en portant contre les éditeurs du livre l’accusation de fiction littéraire ou de faux : pour assurer le succès du livre, les presbytres éphésiens l’auraient fait passer indûment pour une œuvre apostolique. Loisy, Le quatr. Évang., p. 132.
Mais comment croire qu’à Éphèse même, aussitôt après la mort du fameux Jean, sinon de son vivant, on ait prétendu, d’une façon aussi ouverte, lui attribuer faussement la rédaction du quatrième Évangile, alors qu’il était si aisé de savoir si, oui ou non, il avait été disciple de Jésus, s’il avait eu des renseignements personnels sur sa vie, s’il était pour quelque chose dans la composition de l’ouvrage publié dans ce milieu ? Et comment croire, dans l’hypothèse où cette prétention aurait été contraire à la vérité, que la fraude, si facile à reconnaître et à confondre, ait, au contraire, si pleinement réussi, qu’elle aurait influencé immédiatement et unanimement la tradition locale ?
De telles suppositions ne peuvent se soutenir sérieusement.
Le témoignage de l’appendice, même mis au compte des éditeurs du livre, offre donc, à raison du temps et du lieu où l’Évangile a été édité, et en le rapprochant de l’ensemble de la tradition asiate, les plus fortes garanties de vérité.
Ce témoignage peut d’ailleurs être contrôlé, non seulement par la critique interne de l’Évangile, comme nous le verrons bientôt, mais encore par l’examen d’un point d’histoire important et gros de conséquences pour l’authenticité de notre document. Il s’agit de la question du séjour de l’apôtre saint Jean à Éphèse.
Confirmatur : le séjour de saint Jean à Éphèse
Importance de la question
147. Le quatrième Évangile a été publié à Éphèse, à la fin du Ier siècle, et il est attribué à l’apôtre saint Jean : est-ce que l’apôtre Jean, palestinien d’origine, est venu effectivement en Asie Mineure, et résidait à Éphèse, à l’époque où l’ouvrage qu’on lui attribue a vu le jour ?
On comprend l’importance exceptionnelle de cette question. Si saint Jean n’est jamais venu en Asie Mineure, c’en est fait de la tradition qui lui rapporte la composition du livre. Mais si, au contraire, il y a passé les derniers temps de sa vie, c’est une présomption des plus solides en faveur du bien-fondé du témoignage qui, à Éphèse même et de si bonne heure, le présente comme l’auteur de notre document.
Or, c’est ce qui peut être établi avec une véritable certitude.
I. La tradition à la fin du IIe siècle
Que l’apôtre saint Jean soit venu et soit mort à Éphèse, c’est une croyance générale de l’Église au dernier quart du IIe siècle, c’est-à-dire moins de cent ans après le fait en question. Et cette croyance n’existe pas seulement loin de la contrée où l’apôtre est censé avoir résidé, mais on la trouve fermement établie en Asie Mineure et dans la ville même d’Éphèse.
1° Hors de l’Asie Mineure
148. Hors de l’Asie Mineure, la tradition est attestée par Tertullien de Carthage, Clément d’Alexandrie et les Actes de Jean, dont le lieu d’origine est incertain.
Tertullien. — Tertullien, dissertant contre les hérétiques, en appelle au témoignage des Églises fondées par les apôtres. Or, parmi elles, il mentionne spécialement l’Église d’Éphèse et celle de Smyrne, comme se réclamant de l’apôtre saint Jean. « Parcourez, dit-il, les Églises apostoliques, où l’on voit encore à leur place d’honneur les chaires des apôtres… Pouvez-vous gagner l’Asie, vous avez Éphèse. » De præscript. hæret., xxxvi.
« Voulons-nous connaître la tradition des apôtres ? Il suffit de constater ce qui est regardé comme sacré dans les Églises qui remontent aux apôtres… Or, nous avons toujours les Églises filles de Jean ; car… c’est à Jean que, dans ces Églises, aboutit la série des évêques remontée jusqu’à l’origine. » Adv. Marcion., IV, v. Que les hérétiques « produisent les origines de leurs Églises ; qu’ils déroulent la série de leurs évêques, et montrent, par leur succession ininterrompue, si le premier d’entre eux a eu pour garant et pour prédécesseur l’un des apôtres, ou un homme apostolique en relation avec les apôtres. C’est de cette sorte, en effet, que les Églises apostoliques présentent leurs titres ; c’est ainsi que l’Église de Smyrne revendique Polycarpe comme établi par Jean ». De præscript., xxxii.
Clément d’Alexandrie. — Clément voit, lui aussi, en Jean l’apôtre le fondateur des Églises d’Asie et il le représente résidant dans la région éphésienne jusqu’à la plus extrême vieillesse. À son sujet, il raconte une histoire bien connue : l’apôtre Jean, revenu de l’île de Patmos à Éphèse, après la mort de Domitien, visitait les Églises voisines ; dans l’une d’elles, un jeune homme lui plut par sa figure avenante et la pureté de son regard ; il le recommanda à l’évêque du lieu.
Mais le jeune homme, d’abord instruit et fait chrétien, se laissa séduire et devint chef de voleurs. Saint Jean, « rentré à Éphèse », ne l’eut pas plus tôt appris qu’il se rendit au repaire des brigands. En l’apercevant, le jeune homme cherche à s’enfuir ; mais Jean, « oubliant son grand âge », court de toutes ses forces après l’enfant prodigue et finit par le ramener au Seigneur. Liber Quis dives salvetur, xlii.
Actes de Jean. — Les Actes de Jean (n° 137) supposent expressément le séjour du fils de Zébédée à Éphèse. C’est à Éphèse qu’on voit l’apôtre saisi par les soldats de Domitien ; à Éphèse qu’il revient après l’exil de Patmos ; à Éphèse qu’il accomplit les miracles et prononce les discours qui remplissent la plus grande partie du livre. Lipsius-Bonnet, Acta apostolorum apocrypha, IIe part., t. I, p. 153-155.
2° En Asie Mineure
149. La tradition, ainsi constatée hors d’Asie Mineure, mérite déjà la plus sérieuse considération, à raison de son ancienneté et à raison des rapports intimes entretenus par les témoins qui la représentent avec les Églises d’Asie. Mais c’est une tradition beaucoup plus précieuse encore, une tradition locale, que nous trouvons en Asie Mineure, à la même époque, et sans aucune contradiction.
Polycrate, évêque de la ville d’Éphèse, et saint Irénée, originaire d’Asie Mineure et demeuré en relations très particulières avec son pays d’origine, nous fournissent à ce sujet des témoignages formels.
Polycrate. — Polycrate, évêque d’Éphèse, écrit au pape Victor, vers 190, au nom des évêques d’Asie, une lettre destinée à défendre l’usage qu’ont les Églises asiates de célébrer la Pâque au 14e jour du premier mois lunaire, comme les Juifs, au lieu de la renvoyer au dimanche suivant, comme les chrétiens de Rome. À l’appui de cet usage quartodéciman, Polycrate fait valoir au pontife qu’on le tient de haute tradition, car l’Asie se réclame des personnages les plus recommandables.
« C’est, dit-il, Philippe d’entre les douze apôtres, qui s’est endormi à Hiérapolis, avec deux de ses filles, qui ont vieilli dans la virginité ; son autre fille, qui a vécu selon l’Esprit-Saint, dort à Éphèse. C’est encore Jean, celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui fut prêtre, portant la lame d’or, martyr et docteur ; lui aussi repose à Éphèse. » Dans Eusèbe, H. E., V, xxiv.
150. Saint Irénée. — Saint Irénée, dans sa controverse avec les hérétiques, en appelle, de son côté, à la tradition des apôtres : elle est facile à constater, dit-il, dans les Églises dont les listes épiscopales se rattachent manifestement aux apôtres. Telle est, en premier lieu, l’Église de Rome, fondée par saint Pierre et saint Paul. Telle est aussi « l’Église d’Éphèse, fondée à la vérité par Paul, mais où Jean est demeuré jusqu’à l’époque de Trajan ». Contra Hæres., III, iii, 4.
C’est là que « Jean, le disciple du Seigneur, celui qui reposa sur sa poitrine, publia son Évangile », III, i, 1.
Les garants de saint Irénée : Polycarpe et ses autres auditeurs. — En parlant ainsi, saint Irénée ne prétend pas seulement faire écho à la tradition générale : il déclare avoir entendu personnellement saint Polycarpe, évêque de Smyrne, se réclamer de Jean et des autres qui avaient vu le Seigneur. C’est ce qu’il rappelle à un compagnon d’enfance, nommé Florinus, comme lui auditeur de Polycarpe, et qui s’est laissé gagner à l’hérésie.
« Ces opinions, lui écrit-il, ne sont pas celles que te transmirent les anciens qui nous ont précédés et qui avaient connu les apôtres. Je me souviens mieux des choses d’alors que de ce qui est arrivé depuis, car ce que nous avons appris dans l’enfance croît avec l’âme et s’identifie avec elle ; si bien que je pourrais dire l’endroit où le bienheureux Polycarpe s’asseyait pour causer, sa démarche, ses habitudes, sa façon de vivre, les traits de son corps, sa manière d’entretenir l’assistance, comment il racontait la familiarité qu’il avait eue avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur.
Et ce qu’il leur avait entendu dire sur le Seigneur, sur ses miracles et sur sa doctrine, Polycarpe le rapportait, comme l’ayant reçu des témoins oculaires de la vie du Verbe, le tout conforme aux Écritures. Ces choses, par la bonté de Dieu, je les écoutais dès lors avec application, les consignant, non sur le papier, mais dans mon cœur, et toujours, grâce à Dieu, je me les remémore fidèlement.
Or, je peux attester, en présence de Dieu, que si ce bienheureux et apostolique vieillard avait entendu quelque chose de semblable à tes doctrines, il se fût bouché les oreilles et se serait écrié selon sa coutume : “Ô Dieu bon, à quel temps m’avez-vous réservé, pour que je doive supporter de tels discours !” Et il eût pris la fuite de l’endroit où il les aurait ouïs. » Dans Eusèbe, H. E., V, xx.
151. En dehors de Florinus, l’évêque de Lyon connaissait d’autres auditeurs de Polycarpe dont le témoignage concordait avec le sien.
« Il en est, dit-il, qui ont entendu raconter à Polycarpe comment Jean, le disciple du Seigneur, étant venu aux bains à Éphèse, et ayant aperçu Cérinthe à l’intérieur, sortit aussitôt sans s’être baigné, disant : Fuyons, de peur que la maison ne s’écroule, pour abriter ainsi Cérinthe, l’ennemi de la vérité. » Contra Hæres., III, iii, 4. L’illustre docteur en appelle, en particulier, aux souvenirs de ceux qui ont entendu Polycarpe, à Rome, se réclamer auprès du pape Anicet, de ses relations avec l’apôtre Jean.
Ainsi fait-il dans sa lettre au pape Victor, écrite, en même temps que celle de Polycrate d’Éphèse, à l’occasion de la querelle des Quartodécimans. « Comme le bienheureux Polycarpe se trouvait à Rome sous Anicet, il s’éleva entre eux sur divers sujets quelque controverse ; mais ils firent aussitôt la paix, sans s’être beaucoup mis en peine de cette question de la Pâque.
Car, ni Anicet ne put amener Polycarpe à abandonner une coutume qu’il avait toujours observée avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et les autres apôtres ; ni Polycarpe ne put la faire accepter d’Anicet, qui estimait devoir retenir l’usage reçu des anciens qui l’avaient précédé.
Les choses étant ainsi, ils entrèrent en communion ; Anicet céda à Polycarpe l’honneur d’offrir l’Eucharistie dans l’Église et ils se séparèrent en paix, la communion de l’Église universelle demeurant assurée et à ceux qui observaient la coutume et à ceux qui ne l’observaient pas. » Dans Eusèbe, H. E., V, xxiv.
3° Valeur de cette tradition
152. Chose très digne d’attention, aucune voix discordante ne contredit ces nombreux témoignages. Les chrétiens d’Asie Mineure appuyaient leur pratique quartodécimane sur l’exemple laissé par saint Jean : or, on ne sait pas qu’aucun de leurs nombreux contradicteurs ait essayé de les combattre sur ce terrain.
Les Aloges eux-mêmes, si prompts à enlever aux montanistes l’appui des écrits johanniques, ne trouvèrent rien de mieux que d’attribuer ces écrits à Cérinthe, l’adversaire bien connu de saint Jean à Éphèse : ils ne songeaient donc pas à contester que l’apôtre fût venu en Asie (n° 139).
Une tradition qui se présente dans des conditions telles semble impossible à mettre en doute. Elle porte sur un fait public, durable, qui a eu de nombreux témoins et a dû faire dans toute la région une impression ineffaçable, savoir, le séjour de l’apôtre Jean à Éphèse. D’autre part, elle est attestée par des témoins de première valeur, indépendants les uns des autres, plusieurs appartenant à la région même qui a été théâtre du fait en question.
Valeur du témoignage de saint Irénée
153. Saint Irénée est on ne peut mieux informé sur le fait qu’il rapporte. Le saint docteur tient ses renseignements d’un disciple immédiat de saint Jean, saint Polycarpe. Or, les détails qu’il donne à Florinus montrent qu’à l’époque où il entendit l’évêque de Smyrne, il était capable de bien observer et de bien comprendre.
S’il estime que Polycarpe se réclamait de Jean l’apôtre, c’est qu’en effet Polycarpe présentait son maître Jean comme un témoin oculaire et un disciple direct de Jésus.
À supposer qu’il se fût trompé sur ce point, son erreur eût été promptement rectifiée. Toute son œuvre montre combien ouvertement il parlait de Jean d’Éphèse et l’identifiait à l’apôtre Jean, en se référant à la croyance publique des Églises d’Asie Mineure et aux souvenirs de ceux qui avaient entendu comme lui Polycarpe. Les rectifications lui seraient sûrement venues de toutes parts.
Avant d’émigrer dans les Gaules, il put consulter en Asie Mineure, son pays d’origine, maints chrétiens qui avaient connu l’évêque de Smyrne ou d’autres disciples du fameux Jean. À Lyon même, il ne vécut point isolé de l’Asie : l’évêque de cette ville, saint Pothin, et nombre de ses chrétiens, tels que Attale de Pergame, Alexandre de Phrygie, étaient des Asiates. La lettre des Églises de Lyon et de Vienne, où ces personnages sont mentionnés, est elle-même adressée « aux fidèles d’Asie et de Phrygie ». Elle montre bien les rapports intimes qui unissaient le milieu habité par saint Irénée avec l’Asie Mineure. Eusèbe, H. E., V, i.
Et c’est ce que montre pareillement la lettre que saint Irénée écrit, quelques années plus tard, au pape Victor, en faveur des Quartodécimans asiates.
Enfin, il est encore un endroit où saint Irénée se trouva en contact avec des auditeurs directs de saint Polycarpe : c’est à Rome, où l’évêque de Smyrne était venu au temps du pape Anicet, vers 154. Saint Irénée y vint lui-même, en 178, porter au pape Éleuthère la lettre que les chrétiens lyonnais lui adressaient de leur prison, en même temps qu’ils écrivaient à leurs frères d’Asie. Eusèbe, H. E., V, iv.
Nous avons vu également que, quelques années plus tard, vers 190, il envoyait au pape Victor un mémoire sur la querelle quartodécimane, dans laquelle était intéressée l’autorité même du Jean d’Asie Mineure (n° 151).
Les occasions ne manquèrent donc pas à l’évêque de Lyon pour contrôler ses souvenirs au sujet du Jean dont se réclamait Polycarpe. Ces moyens de contrôle étaient des plus variés ; ils l’entouraient de toutes parts et s’imposaient comme forcément à son attention. Il est impossible que saint Irénée ait identifié par erreur le maître de Polycarpe avec Jean l’apôtre et qu’il ait persévéré si fermement dans cette erreur.
Valeur du témoignage de Polycrate
154. Le témoignage de Polycrate, indépendant de celui de saint Irénée, n’est pas moins décisif. C’est le témoignage de l’évêque même de cette ville d’Éphèse où a vécu le Jean qui a si fortement impressionné la tradition asiate. Polycrate parle de ses cheveux blancs ; il a, dit-il, « soixante-cinq ans dans le Seigneur ».
À supposer qu’il faille compter ces années à partir de sa naissance, et non — comme il paraît plus probable — de son baptême, il a dû naître autour de 126 ; ses souvenirs peuvent donc se reporter facilement vers les années 140-150, alors que vivaient les propres disciples de Jean d’Éphèse, Polycarpe de Smyrne, Papias d’Hiérapolis, d’autres encore.
Polycrate n’est d’ailleurs pas un isolé : il appartient à une famille riche en traditions chrétiennes ; sept de ses proches, dit-il, ont été évêques. Eusèbe, H. E., V, xxiv. Enfin, la lettre où il parle du tombeau de l’apôtre Jean à Éphèse est un document public, adressé au pape, au nom des évêques d’Asie : nul doute que, sur ce point capital, il ne reproduise la pensée de ses collègues et la croyance générale ayant cours autour de lui.
II. La tradition au milieu du IIe siècle
155. La tradition, observée dans des conditions si exceptionnelles au dernier quart du IIe siècle, peut d’ailleurs être suivie beaucoup plus haut. Et d’abord, autour de l’an 150.
Saint Justin, les Montanistes. — À cette époque, en effet, saint Justin attribuait expressément l’Apocalypse à l’apôtre Jean. « Chez nous, écrit-il, l’un des apôtres du Christ, nommé Jean, a prophétisé, dans la Révélation (l’Apocalypse) qui lui a été faite, que les fidèles de notre Christ passeraient mille ans à Jérusalem, et qu’après cela auraient lieu la résurrection simultanée, générale et définitive, de tous les hommes, et le jugement. » Dialog. cum Tryphone, lxxxi. — Les Montanistes devaient partager la même opinion, car ils s’autorisaient de l’Apocalypse comme d’un écrit apostolique et inspiré.
Or, le Jean qui, dans l’Apocalypse, s’avoue auteur de l’ouvrage, i, 1, 4, 9 ; xxii, 8, se présente nettement aux chrétiens d’Asie comme un compagnon de souffrances et un frère, i, 4, 9 ; il connaît intimement leurs Églises et peut en parler avec une autorité incontestée, ii-iii. Ni saint Justin, ni les Montanistes n’ont pu s’y méprendre : ils ont sûrement vu dans ce personnage un Asiate. Si donc ils l’identifient à l’apôtre Jean, c’est qu’ils admettent le séjour de cet apôtre en Asie.
On ne saurait trop insister sur l’importance de ce témoignage. Il confirme péremptoirement celui de Polycrate et de saint Irénée, auquel il est antérieur. Une valeur toute spéciale lui vient de ce que saint Justin, originaire de Naplouse, a été converti au christianisme à Éphèse même, vers l’an 130, et doit reproduire la croyance qu’il a puisée dans cette ville au temps de sa conversion.
III. Témoignages de la fin du Ier siècle
L’Apocalypse
156. Indépendamment du témoignage de saint Justin, l’Apocalypse, de l’an 96 au plus tard, semble, par ses seules données, attester le séjour de saint Jean en Asie Mineure. Elle se donne, avons-nous dit, pour l’œuvre d’un chrétien, nommé Jean, lequel apparaît manifestement comme un Asiate. Or, ce Jean d’Asie Mineure, auteur avoué de l’Apocalypse, ne peut être vraisemblablement que l’apôtre.
Il se suppose bien connu de ses lecteurs, à qui il se désigne simplement par son nom de Jean ; il sait à merveille les secrets des Églises d’Asie ; il leur parle avec une autorité absolue, à la façon d’un chef éminent et incontesté. Il s’agit évidemment du fameux Jean d’Éphèse ; et la manière simple dont il se désigne, comme l’autorité exceptionnelle qu’il s’attribue, s’accorde bien avec toute la tradition subséquente qui identifie ce Jean d’Éphèse à l’apôtre saint Jean.
Le chapitre XXI de l’Évangile
157. C’est un témoignage plus précis et décisif que nous offre enfin le dernier chapitre du quatrième Évangile. L’auteur de ce chapitre, nous l’avons vu (n° 145), présente à ses lecteurs asiates le personnage bien connu, regardé comme le dernier survivant de l’âge apostolique, qui est le fameux Jean d’Éphèse, et il l’identifie expressément avec le disciple, c’est-à-dire l’apôtre, qui a reposé, à la dernière Cène, sur la poitrine de Jésus.
Qu’est-ce à dire ? Sinon que l’auteur de ce chapitre identifie Jean d’Éphèse à Jean l’apôtre, et par conséquent admet le séjour de l’apôtre Jean à Éphèse.
Dans l’hypothèse même où ce chapitre aurait été ajouté à l’Évangile, au moment de sa publication, c’est donc dès la fin du Ier siècle, et en Asie Mineure, que nous trouvons attesté le séjour de saint Jean en cette contrée. Or, il est impossible de soupçonner avec M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 132, un faux commis par les éditeurs, dans l’intention de donner crédit à leur livre.
Comprendrait-on qu’à Éphèse même, immédiatement après la mort du personnage bien connu de cette ville, sinon auparavant, on ait eu l’audace de le faire passer pour l’apôtre Jean, alors que tout le monde aurait bien su qu’il ne l’était pas ? Et comprendrait-on que, dans ce milieu, à cette époque, la fraude grossière eût si bien réussi que toute la tradition asiate en aurait subi l’influence, sans que l’on trouvât trace de la moindre contradiction ? La chose est simplement incroyable.
Conclusion
158. En résumé, le séjour de saint Jean à Éphèse est un fait attesté aussi sérieusement qu’il est possible. L’historien doit l’admettre avec une confiance absolue. Renan, L’Antéchrist, 1878, p. 558 sq. ; Weizsäcker, Das apostolische Zeitalter der christlichen Kirche, 2e éd., 1902, p. 477-482 ; Jülicher, Einleitung in das N. T., 6e éd., 1906, p. 323 sq., 339-340 ; Corssen, Warum ist das vierte Evangelium für ein Werk des Apostels Johannes erklärt worden ?, dans la Zeitschrift für die neutestamentliche Wissenschaft, 1901, p. 207, 211 ; Harnack, Chronologie, 1897, t. I, p. 678, n. 3 ; Drummond, An Inquiry into the Character and Authorship of the Fourth Gospel, 1903, p. 213-235. Cf. Lépin, L’origine du quatrième Évangile, 1907, p. 73-177.
Or, nous l’avons dit, c’est une garantie de premier ordre en faveur de la tradition qui attribue à Jean l’apôtre notre Évangile d’Asie Mineure.
2. D’après la critique interne
L’argument de témoignage traditionnel, si probant par lui-même, trouve dans l’examen interne du quatrième Évangile une confirmation très significative et péremptoire.
De l’examen attentif du livre, en effet, il ressort que cet Évangile, composé en grec et publié en Asie Mineure, a néanmoins pour auteur un Juif d’origine, connaissant intimement la Palestine contemporaine du Sauveur, et qui s’identifie lui-même au disciple que Jésus aimait, c’est-à-dire à l’apôtre saint Jean, dans des conditions qui ne permettent pas de suspecter le bien-fondé de cette identification.
I. L’auteur du IVe Évangile est un Juif d’origine
159. Il a pour langue maternelle l’hébreu ou l’araméen. — Sa langue, en effet, offre, sous le vêtement grec, la manière caractéristique du parler sémitique : pas de liaisons savantes entre ses membres de phrase, mais des suites de propositions très simples, presque constamment reliées par la conjonction et, et souvent accouplées d’une façon symétrique, qui donne à la phrase quelque chose de cadencé.
L’auteur connaît d’ailleurs très bien l’hébreu et l’araméen : il en cite de nombreux termes qu’il interprète très correctement à ses lecteurs : i, 38, 41, 42 ; v, 2 ; ix, 7 ; xix, 13, 17 ; xx, 16.
Il connaît bien les usages juifs. — Avec la langue, il connaît les usages des Juifs : les fêtes, de la Pâque, ii, 13 ; vi, 4 ; xi, 55 ; xii, 12 ; xiii, 1, des Tabernacles, viii, 2, de la Dédicace, x, 22 ; la loi du sabbat, v, 9, 10 ; xix, 31, 42 ; celle de la circoncision, vii, 22, 23 ; la coutume des ablutions aux repas, ii, 6 ; les usages concernant la fréquentation des édifices païens, xviii, 28, et les relations avec les Samaritains, iv, 9 ; viii, 48.
Il est familiarisé avec les idées juives. — Il n’est pas moins familiarisé avec les idées juives, surtout celles qui regardent le Messie, son origine et sa destinée : i, 20, 21, 45, 49 ; vi, 14, 15, 27, 42, 52 ; vii, 31 ; xii, 34 ; xviii, 33 sq. Il est au courant de la Loi, de son rapport avec Moïse, de ses diverses prescriptions : i, 17, 45 ; v, 46 ; vii, 51 ; viii, 17 ; xix, 7. Surtout l’Écriture est pour lui l’autorité par excellence : v, 39 ; x, 35 ; il lui emprunte la figure du serpent d’airain et la comparaison de la manne : iii, 14 ; vi, 31 sq. ; il la cite pour justifier les prétentions de Jésus, l’idée de sa naissance à Bethléem, l’attitude des croyants et des incroyants à son égard : vi, 45 ; vii, 42 ; x, 34 ; xii, 38, 41 ; il rapporte à ses oracles prophétiques les événements de la passion et de la résurrection : vii, 38 ; xiii, 18 ; xix, 24, 28, 36, 37 ; xx, 8.
Un écrivain d’Asie Mineure, à ce point familiarisé avec la langue, les usages et les traditions religieuses des Juifs, ne peut être lui-même qu’un Juif d’éducation et d’origine. Sa manière de parler des Juifs, comme d’étrangers et d’adversaires, ii, 13 ; v, 1 ; vi, 4 ; vii, 2 ; xi, 55 ; xix, 40, etc., se comprend sans difficulté de la part d’un Juif de naissance, devenu chrétien, et écrivant pour des chrétiens d’Asie Mineure, du point de vue de sa foi nouvelle et de son entourage présent (cf. n° 98).
II. L’auteur connaît intimement la Palestine contemporaine de Jésus
La Galilée
160. Notre évangéliste connaît fort bien la Galilée.
Il n’est pas seulement capable de faire figurer dans son récit les bourgs galiléens déjà familiers aux Synoptiques, comme Nazareth, patrie de Jésus, i, 45, 46 ; Bethsaïde, patrie de Simon, d’André et de Philippe, i, 45 ; xii, 21 ; il est seul à parler, et d’une façon très expresse, de Cana, qu’il a soin d’appeler « Cana de Galilée », ii, 1, 11 ; iv, 46 ; xxi, 2, pour la distinguer d’autres villes du même nom situées hors de cette province ; et il précise avec beaucoup d’exactitude qu’il faut « descendre » pour aller de cette Cana, située en effet dans la région montagneuse, à Capharnaüm, dans la basse plaine qui avoisine le lac, ii, 12 ; iv, 47, 49, 51.
Le lac de Génésareth lui semble particulièrement familier ; il connaît les villes qui sont sur ses bords, Capharnaüm, ii, 12 ; iv, 46 ; vi, 17, 24, 59 ; Tibériade, vi, 23 ; sa largeur, vi, 19 (cf. Marc, vi, 47 ; Matth., xiv, 24) ; la montagne qui le borde au nord-est, vi, 3, 15.
La Samarie
161. Les renseignements personnels qu’il donne sur la Samarie sont aussi exacts que précis : sur la route de Judée en Galilée, passant par la Samarie, se trouve le puits de Jacob, non loin — à un kilomètre, en effet, au sud-ouest — du village de Sychar, aujourd’hui Askar, iv, 5, 6, à l’entrée de cette fertile vallée de Sichem où les disciples peuvent contempler les blés en herbe dans les champs, iv, 35, au pied de ce mont Garizim sur lequel les Samaritains ont construit leur temple et que la femme de Samarie, sans le nommer, montre de la main au Sauveur, iv, 20.
La Pérée et la Judée
Notre évangéliste a aussi une information particulière sur la Pérée et la Judée.
Il localise le second témoignage de Jean-Baptiste à Aïnon, près de Salim, un endroit bien pourvu d’eau, où le Précurseur pouvait baptiser aisément ceux qui venaient à lui en grand nombre, iii, 23. Après l’émoi causé par la résurrection de Lazare, il fait retirer Jésus dans la contrée voisine du désert, en un lieu appelé Éphraïm, xi, 54. Il connaît une Béthanie au delà du Jourdain, premier théâtre du baptême de Jean-Baptiste, i, 28 (cf. x, 40), et semble la distinguer expressément de l’autre Béthanie, village de Marie et de Marthe. Celle-ci était, dit-il, près de Jérusalem, à 15 stades environ, xi, 1, 18 ; xii, 1 ; et c’est, en effet, la distance qu’il est aisé de vérifier encore aujourd’hui.
Jérusalem
162. Si nous pénétrons, à la suite de l’auteur, dans Jérusalem même, son information n’apparaît pas moins remarquable.
Seul, il nous fait connaître les deux piscines de Béthesda, v, 2, et de Siloé, ix, 7, dont la seconde est particulièrement bien identifiée. Il parle du temple en homme bien au courant des lieux. Il emploie d’une façon toute naturelle l’expression : « monter au temple », vii, 14, qui convient exactement à la situation de l’édifice, dominant la ville du haut de ses terrasses superposées. La rencontre de l’aveugle-né avec Jésus a lieu aux abords du temple, et l’on sait, en effet, qu’aux abords du temple se tenaient habituellement les infirmes et les estropiés demandant l’aumône, ix, 8 ; cf. Act., iii, 2. Lors de la fête de la Dédicace, comme c’était la mauvaise saison, Jésus se promène sous le portique de Salomon, x, 22, 23.
À l’occasion de la fête des Tabernacles, le Sauveur parle dans la salle du temple appelée « le Trésor », viii, 20.
Seul, notre auteur signale, et avec une parfaite exactitude, le torrent du Cédron, séparant la ville du jardin de l’arrestation, xviii, 1-2, alors qu’il néglige de mentionner le nom de Gethsémani, fourni par ses devanciers. Il sait que le prétoire est la résidence du gouverneur, un édifice païen où les Juifs se gardent de pénétrer, de peur de contracter souillure, xviii, 28.
Seul il mentionne le lieu que dominait le tribunal de Pilate, et il le décrit fort exactement comme un emplacement élevé, Gabbatha, pavé en mosaïque, Lithostrotos, xix, 13. Seul enfin il précise que l’endroit du crucifiement était à proximité de la ville et qu’un jardin se trouvait tout auprès, xix, 20, 41.
Il la connaît d’expérience personnelle
163. Un écrivain capable de mêler à ses récits une topographie aussi détaillée et aussi précise, indépendamment des Synoptiques et des autres écrivains du Nouveau Testament, ne peut qu’avoir connu la Palestine d’expérience personnelle ; il a même dû entrer en contact intime avec les divers théâtres du ministère de Jésus.
Cela est particulièrement manifeste dans l’épisode de la Samaritaine, où les détails topographiques, très minutieux (n° 161), sont engagés d’une façon extrêmement naturelle dans la narration, fournis au fur et à mesure de l’entretien, parfois même, comme le trait concernant le Garizim, indiqués par une simple allusion. Renan a eu raison de dire : « Un Juif de Palestine, ayant passé souvent à l’entrée de la vallée de Sichem, a pu seul écrire cela. » Vie de Jésus, p. 493.
Il la connaît telle qu’elle était du vivant de Jésus
164. D’autre part, la Palestine ainsi connue par l’auteur est la Palestine antérieure à la guerre judéo-romaine, telle qu’elle était à l’époque du Sauveur. Or, il n’est pas vraisemblable qu’un Juif, habitant Éphèse à la fin du Ier siècle, soit allé, depuis la catastrophe de l’an 70, visiter la Palestine et l’étudier dans ses diverses régions, d’une façon aussi complète et aussi minutieuse.
La contrée était demeurée dévastée, presque déserte ; la ruine complète de la ville sainte avait même mis fin aux pèlerinages annuels des Juifs de la Dispersion. D’ailleurs, c’est seulement avant la grande guerre que l’auteur a pu voir Jérusalem debout, avec son temple, le prétoire, le Lithostrotos, dont il parle avec une compétence si spéciale.
On est ainsi amené à conclure que notre auteur a connu personnellement les lieux où a vécu le Christ, dans l’état où ils étaient du vivant du Sauveur, et non depuis la grande catastrophe palestinienne.
Importance de ces constatations
165. Le témoignage interne du livre se bornât-il à ces deux points, savoir que le quatrième évangéliste est un Juif d’origine, et qu’il connaît d’expérience directe la Palestine contemporaine de Jésus, nous aurions déjà une confirmation extrêmement remarquable du témoignage fourni par la critique externe. À Éphèse, à la fin du Ier siècle, y avait-il, en dehors de l’apôtre Jean, un seul Juif qui eût connu de cette façon les diverses parties de la Palestine ancienne, et qui fût capable de composer un Évangile où les détails topographiques se trouvent mêlés d’une façon si naturelle et si vraisemblable aux épisodes de la vie de Jésus ?
Mais le livre nous offre un dernier témoignage d’une précision et d’une sûreté qui ne laissent rien à désirer.
III. L’évangéliste s’identifie au disciple aimé de Jésus, c’est-à-dire à l’apôtre saint Jean, et dans des conditions qui ne permettent pas de suspecter la vérité de cette identification
1° L’évangéliste s’identifie au disciple aimé de Jésus. En deux endroits : xxi, 24 et xix, 35
166. En XXI, 24. — En xxi, 24, nous lisons : « C’est ce disciple », savoir le disciple bien-aimé, dont il a été question plus haut, v. 20, « qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai ».
Interprétation proposée par certains critiques. — La première pensée qui vient à propos de ce passage est que la parole y est tenue par d’autres que le disciple bien-aimé, présenté comme auteur de l’Évangile. Il est, en effet, question de lui d’une façon impersonnelle ; le verset précédent fait allusion à sa mort, et l’allusion se comprendrait bien après la mort déjà survenue ; on garantit la vérité de son témoignage, et cette garantie, exprimée à la première personne du pluriel, semble provenir d’un groupe, non d’un individu. Aussi a-t-on attribué ce témoignage aux presbytres éphésiens, éditeurs du livre (nos 143-146).
Mais ce témoignage lui-même ne peut se séparer du récit qui précède ; il fait corps avec le dernier chapitre du livre, qui a d’ailleurs toutes les apparences d’un appendice. On en est donc venu à penser que tout ce dernier chapitre avait été ajouté par les éditeurs.
Arrivé là, il semble impossible de s’arrêter à l’opinion du P. Calmes (n° 144), qui essaie de maintenir une certaine authenticité johannique à l’ensemble du chapitre final.
Au jugement de la généralité des critiques, si l’appendice a été ajouté par les éditeurs, il doit être l’œuvre de ces éditeurs eux-mêmes ; et si l’on n’admet pas que Jean d’Éphèse soit Jean l’apôtre, ni qu’il ait composé notre document, les éditeurs ont dû ajouter tout exprès leur morceau pour affirmer, par un artifice littéraire, la composition de l’Évangile par Jean d’Éphèse et l’identité de ce Jean d’Éphèse avec l’apôtre Jean. H. Holtzmann, Einleitung in das N. T., p. 455 ; Das Evangelium des Johannes, p. 227 sq. ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 305 sq. ; Schmiedel, art. John, dans l’Encycl. bibl., t. II, col. 2543 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 926 sq. ; S. Reinach, Orpheus, p. 318.
C’est dans cette hypothèse que nous avons accepté de nous placer jusqu’ici. Mais le moment est venu de la discuter, et à l’examen il ne semble pas qu’elle puisse se soutenir.
Le chapitre XXI est tout entier du même auteur que le reste de l’Évangile
167. Le chapitre XXI est certainement de la même main que les vingt premiers. Il est d’abord en connexion étroite avec le reste de l’Évangile, au point de vue de l’ensemble des idées et des divers traits historiques.
L’épisode de la pêche miraculeuse se relie à l’histoire précédente par la transition expresse : « Après cela, Jésus se manifesta encore », xxi, 1, et par la remarque finale : « C’est ainsi que Jésus se manifesta, pour la troisième fois, après sa résurrection d’entre les morts », xxi, 14. Les deux disciples qui jouent le rôle principal dans cette scène, Pierre et le bien-aimé, sont précisément ceux que le quatrième Évangile associe le plus fréquemment et dans le même rapport : xiii, 23 sq. ; xviii, 15 sq. ; xx, 2 sq.
À côté d’eux, sont mentionnés, xxi, 2, Thomas, avec son surnom purement johannique de Didyme, et Nathanaël, qui ne figure sous ce nom que dans notre document ; ce dernier personnage est même présenté comme étant de Cana de Galilée, et ce renseignement est en harmonie intime avec le récit de sa vocation, coïncidant avec le premier voyage de Jésus à Cana, i, 45 sq.
Pierre est interpellé par le Sauveur : Σίμων Ἰωάννου, « Simon, fils de Jean », xxi, 15-17, comme dans i, 42, au lieu du Σίμων Βαριωνᾶ de Matth., xvi, 17.
168. Beaucoup plus étroites et plus significatives sont les liaisons de notre chapitre avec le reste de l’Évangile, au point de vue de la langue et du style.
Nombre de particularités littéraires, constructions de mots, tournures de phrase, qui sont caractéristiques du style des vingt premiers chapitres, se retrouvent dans l’appendice. Ainsi, ἐφανέρωσεν ἑαυτόν, xxi, 1 (cf. vii, 4) ; ἀμὴν ἀμὴν λέγω σοι, xxi, 18 (cf. iii, 5, 11 ; xiii, 38) ; μέντοι, xxi, 4 (cf. iv, 27 ; vii, 13 ; xii, 42 ; xx, 5) ; ὡς οὖν, xxi, 9 (cf. iv, 1, 40 ; xi, 6 ; xviii, 6 ; xx, 11) ; ὅτε οὖν, xxi, 15 (cf. ii, 22 ; vi, 24 ; xiii, 12, 31 ; xix, 6, 8, 30) ; Σίμων οὖν Πέτρος, xxi, 7 (cf. xi, 20 ; xiii, 3).
Il y a une correspondance exacte entre xxi, 11 et xii, 3, pour l’emploi d’un génitif absolu suivi d’une proposition négative ; entre xxi, 16 et iv, 54, pour l’association de nouveau à une forme ordinale ; entre xxi, 12 et xiii, 28, pour la façon de séparer « aucun » du substantif par le verbe. Il y a encore un rapport très étroit entre xxi, 4 et xx, 14 ; entre xxi, 24 et xix, 35 ; entre xxi, 25 et xx, 30.
Comme l’auteur de l’Évangile, l’auteur de l’appendice aime à ouvrir des parenthèses, à fournir des explications, des précisions, suivant des procédés et parfois avec des formules tout à fait semblables. Comparer xxi, 7 avec iv, 44-45 (et vii, 5, 39 ; xix, 31) ; xxi, 20 avec vi, 22-24 (et xi, 1-3) ; xxi, 8 avec xi, 18 (et xviii, 1-3) ; xxi, 19 avec ii, 21 (et vi, 6, 72 ; vii, 39 ; viii, 6 ; xi, 13, 51 ; xii, 6, 33) ; xxi, 8, 23 avec xi, 51 (et xi, 30 ; xii, 6, 16 ; xiii, 18) ; etc.
Il paraît absolument impossible d’attribuer à une imitation réfléchie, ou à une certaine parenté littéraire, des accords aussi multiples, aussi complexes, dans le choix des expressions, dans la spécialité des formules, dans la liaison des mots et des phrases, dans la manière générale et les procédés particuliers d’exposition.
169. Enfin, il est souverainement invraisemblable que des éditeurs aient ajouté à l’Évangile qu’ils publiaient un appendice de cette nature. Leur conduite serait contradictoire. D’un côté, ils voudraient présenter le disciple bien-aimé comme auteur de l’Évangile, y compris le chapitre final, puisqu’ils prennent soin de le bien relier à ceux qui précèdent, soit pour le fond, soit pour la forme, et le pourvoient d’une nouvelle conclusion visiblement imitée de la première.
D’un autre côté, ils commettraient cette maladresse étrange de donner à leur addition toutes les apparences d’un appendice, puisqu’ils laissent subsister la première conclusion du livre, au lieu de la supprimer ; bien plus, de parler de ce disciple, auteur de l’Évangile, comme d’un tiers, en le présentant d’une façon objective, et en employant pour leur part la première personne du pluriel. La contradiction qu’il faudrait supposer est si incroyable qu’elle condamne décisivement l’hypothèse.
C’est donc l’évangéliste qui, au v. 24, s’identifie au disciple bien-aimé
170. Le chapitre XXI étant ainsi reconnu du même auteur que le reste de l’Évangile, il faut donc en venir à supposer que c’est l’évangéliste lui-même qui, au v. 24, se déclare discrètement le disciple aimé de Jésus et garantit la sincérité de son propre témoignage.
Rien ne contredit d’abord cette hypothèse. Le v. 23 envisage la mort du disciple comme possible, non comme déjà survenue. Or, si Jésus avait réellement adressé au disciple la déclaration qui est rapportée, si le rapprochement de cette parole avec l’annonce faite au chef des apôtres avait donné lieu à l’interprétation excessive qui avait cours parmi les frères, on peut parfaitement comprendre que le bien-aimé a tenu à rétablir lui-même dans sa teneur exacte la parole du Seigneur. Il semble même que seul il était capable de faire alors cette rectification.
En tout cas, la réserve avec laquelle elle est présentée lui convient beaucoup mieux qu’à ses disciples écrivant après l’événement. Qu’est-ce qui aurait empêché un écrivain postérieur de faire expressément allusion au fait survenu ?
171. Le v. 24 se comprend lui-même très bien sous la plume du disciple bien-aimé, auteur de l’Évangile.
L’aoriste γράψας ne marque pas nécessairement une action depuis longtemps passée, mais convient parfaitement à la rédaction qui s’achève : c’est ce disciple qui a écrit ce qui vient précisément d’être écrit.
Le présent μαρτυρῶν se comprend on ne peut mieux du disciple rendant présentement témoignage dans l’Évangile, et ne conviendrait pas du tout pour exprimer un témoignage qu’il aurait rendu dans le passé.
Comme dans l’Évangile, l’auteur se place par la pensée en face des fidèles auxquels il destine son ouvrage, et il se donne d’une façon objective pour celui qu’ils ont accoutumé de nommer et d’entendre nommer le disciple aimé de Jésus. Un cas analogue se rencontre sous la plume de saint Paul : II Cor., xii, 2 sq.
172. Que le même auteur parle ensuite à la première personne du pluriel et garantisse la vérité de son témoignage, cela paraît d’abord plus étonnant ; mais il est remarquable qu’au verset immédiatement suivant, le langage est à la première personne du singulier : on ne comprendrait guère ce mélange, si l’appendice était ajouté par un autre écrivain ou un groupe d’éditeurs postérieurs.
Au contraire, le v. 25, qui contient un témoignage sur le grand nombre des œuvres accomplies par Jésus, ne se conçoit bien que de la part d’un témoin autorisé, tel qu’était l’auteur de la première conclusion du livre, xx, 30-31.
D’autre part, la comparaison des Épîtres johanniques, qui sont incontestablement de la même main (n° 181), montre que justement notre auteur se plaisait à employer la première personne du pluriel pour la première personne du singulier, comme une forme de langage à la fois plus mystique et plus solennelle : I Jean, 1, 3-4, comparé au v. 1 ; v, 13.
En particulier, la IIIe Épître a le mélange des premières personnes du singulier et du pluriel dans les mêmes versets 9-10, et l’auteur y parle de son témoignage en termes analogues à ceux qui nous occupent : III Jean, 12, comparé à 1-8 et 13-14. Cf. Jean, i, 14 ; iii, 11 ; ix, 4 ; Matth., iii, 15 ; H. Holtzmann, Einleitung in das N. T., p. 455 ; Das Evangelium des Johannes, p. 229-230 ; Jülicher, Einleitung in das N. T., p. 325, 338.
La phrase peut donc se transposer ainsi : « C’est ce disciple qui rend présentement témoignage de ces choses et qui vient de les écrire, et je sais que son témoignage est vrai. » Cette dernière affirmation convient tout particulièrement, et même exclusivement, au disciple en question, s’il s’agit, non précisément de la vérité objective de son témoignage, mais plus directement, comme il semble bien, de sa sincérité.
Seul, en effet, le disciple peut savoir que sa parole est sincère ; en disant : « je sais que son témoignage est véridique », l’évangéliste montre qu’il n’est autre que ce disciple lui-même.
L’interprétation que nous venons d’exposer est confirmée de tous points par l’examen d’un passage analogue, mais beaucoup plus significatif, qui se trouve dans le corps même de l’Évangile, xix, 35.
2° En XIX, 35
173. Le passage est ainsi conçu :
« Et celui qui l’a vu », savoir le fait de l’effusion du sang et de l’eau à la suite du coup de lance, « en a rendu témoignage, et lui sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ».
De l’avis général, ce témoin ne peut être que le disciple bien-aimé, mentionné au v. 26 comme présent non loin de la croix.
Ce passage est bien authentique
Impossible de voir dans ce verset, avec le P. Calmes, L’Évangile selon saint Jean, p. 420, cf. 443, une interpolation des éditeurs. Il porte le cachet du style johannique : cf. Jean, xx, 31 ; vi, 29 ; xiii, 19 ; xvi, 4, 33 ; I Jean, 1, 3, 4 ; ii, 1 ; v, 13. Il est supposé nettement par le contexte. La formule du v. 36 : « car ces choses arrivèrent, afin que l’Écriture fût accomplie », ne peut pas se relier immédiatement au v. 34, qui raconte le coup de lance ; à en juger par tous les passages analogues (xii, 38 ; xviii, 9, 32 ; xix, 24), l’évangéliste se serait abstenu de la reprise : « ces choses arrivèrent » ; le « car » n’a lui-même de sens que comme fournissant la raison de la foi, dont parle le v. 35 : l’épisode a efficacité pour fonder la croyance, parce qu’il s’est réalisé en accomplissement des Écritures. Le verset ne peut donc absolument pas se supprimer : il est évidemment authentique.
L’auteur s’y identifie réellement au disciple bien-aimé
174. Or, dans ce verset, l’évangéliste s’identifie au disciple témoin. Il affirme, en effet, que le témoin « sait qu’il dit vrai ». Mais rien n’est plus essentiellement subjectif que le fait d’avoir conscience de quelque chose. Un étranger aurait pu dire : « Il affirme qu’il dit vrai », « je crois qu’il dit vrai » ; mais il ne saurait garantir : « il sait qu’il dit vrai, il a conscience d’être sincère ». En protestant de l’état de conscience du témoin, l’évangéliste montre qu’il ne se distingue pas de ce témoin lui-même.
L’emploi du verbe λέγει au présent le confirme. Ce présent n’est pas contredit par le parfait μεμαρτύρηκεν, car ce dernier peut fort bien s’entendre d’un témoignage que le disciple a déjà rendu et qu’il continue de rendre. Le présent garde sa pleine signification.
Or, il ne peut s’entendre d’un témoin que l’évangéliste contemplerait hors de lui-même dans le passé ; il ne se conçoit bien que si le témoin qui dit présentement la vérité n’est autre que l’évangéliste écrivant son témoignage actuellement.
La finale du verset achève de justifier cette interprétation. L’auteur déclare que le témoignage du disciple a pour but de donner la foi. À qui ? Aux lecteurs de l’Évangile. Or, c’est exactement le langage que l’évangéliste tient dans sa première conclusion, quand il veut exprimer le but de son Évangile même : xx, 31 ; cf. I Jean, 1, 3 ; v, 13. On ne comprend cela que si le témoignage du disciple s’identifie au récit de l’évangéliste, c’est-à-dire si le disciple témoignant pour donner la foi aux destinataires de l’Évangile, est l’évangéliste lui-même écrivant pour former ses lecteurs à la foi.
Chacune de ces indications, prise à part, est très significative ; leur réunion constitue une preuve qu’on a le droit de déclarer péremptoire. Renan, Vie de Jésus, p. 537 ; L’Église chrétienne, p. 52 ; Jülicher, Einleitung in das N. T., p. 326 ; E. A. Abbott, art. Gospels, dans l’Encycl. bibl., t. II, col. 1795 ; P. Wernle, Die Anfänge unserer Religion, 2e éd., 1904, p. 456 ; Die Quellen des Lebens Jesu, p. 13 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 889-890.
Il est donc établi que l’évangéliste a l’intention de se faire prendre pour le disciple que Jésus aimait. Quelle est la personnalité exacte de ce disciple que l’évangéliste prétend être ?
Le disciple aimé de Jésus est l’apôtre saint Jean
Le disciple bien-aimé n’est pas un simple type allégorique, mais un personnage réel
175. Quelques critiques, ne pouvant se résoudre à admettre que l’auteur du quatrième Évangile soit en réalité un disciple de Jésus, l’apôtre Jean, et trouvant difficile de soupçonner en l’identification si discrète de l’auteur l’artifice d’un faussaire, ont prétendu que le bien-aimé auquel il veut s’identifier serait un disciple purement idéal, un témoin spirituel du Christ, le type du croyant parfait conçu dans son âme mystique et en lequel il s’incarne pour ainsi dire fictivement. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 316-318 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 126-129.
176. C’est une hypothèse insoutenable. Il est certain, en effet, que, dans l’appendice, le bien-aimé est regardé comme un personnage très réel. Ce n’est pas d’un type figuratif qu’on peut se demander s’il doit mourir ou non. Le disciple paraît d’ailleurs bien connu dans le milieu où se publie l’Évangile, et l’on reconnaît volontiers que ce doit être le fameux Jean d’Éphèse (n° 145). Or, l’appendice est de la même main que le reste de l’Évangile (n° 167 sq.).
On ne peut évidemment songer que l’auteur ait envisagé le personnage comme réel dans le dernier chapitre, et comme fictif dans les vingt premiers.
À prendre seulement ces vingt premiers chapitres, on remarque que le plus grand nombre, la presque totalité des personnages sont les mêmes qui figurent dans la tradition historique des Synoptiques. Ce sont les apôtres bien connus, Pierre, André, Philippe, Thomas, Jude, Judas ; c’est Jean Baptiste, Marie de Magdala, Marthe et Marie de Béthanie, Joseph d’Arimathie, Anne, Caïphe, Pilate, Barabbas, sans compter la mère de Jésus, Joseph son père, et ses frères.
Tous ces personnages apparaissent aussi vivants que dans les premiers Évangiles, avec des renseignements non moins précis sur leur lieu d’origine, leur famille, et les traits distinctifs de leur individualité. Impossible de les prendre pour de purs symboles. Or, est-il à croire que l’écrivain ait mêlé à ces personnages très réels et qu’il ait mis en relations familières avec eux une simple figure allégorique ?
De fait, qu’on examine les différentes scènes où paraît ce disciple, il ne se montre nulle part avec les caractères du type symbolique, partout au contraire comme un personnage très vivant.
Il ne peut être le gnostique idéal, ni à la dernière Cène, xiii, 22-25, où il est obligé, sur l’invitation de Pierre, d’interroger le Sauveur pour connaître le traître ; ni au pied de la croix, xix, 25-35, où la mère de Jésus ne saurait être prise pour la synagogue juive confiée à l’Église chrétienne ; ni dans la démarche au tombeau, xx, 2-10, où il est averti par Marie-Madeleine, laisse Pierre pénétrer le premier dans le sépulcre, ne croit à la parole de Marie qu’après avoir constaté de ses yeux l’état des linges et du suaire, et ne semble pas songer encore aux Écritures qui prédisent la résurrection.
C’est sans doute encore le bien-aimé qu’il faut voir dans le disciple qui participe à l’appel d’André, i, 35-40, et dans celui qui accompagne Pierre dans la cour du grand-prêtre, xviii, 15-16 : or, dans le premier épisode, il paraît en anonyme et ne joue aucun rôle ; dans le second, il est appelé simplement « l’autre disciple », et se contente de négocier avec la portière l’entrée de Simon dans la cour du palais.
Un personnage ainsi présenté n’est évidemment pas conçu par l’évangéliste comme un type figuratif.
Il faut donc, avec le plus grand nombre des critiques, maintenir comme certaine la réalité historique du disciple bien-aimé. Qui était ce personnage ?
Le disciple bien-aimé est un des apôtres
177. Quelques critiques ont prétendu y voir, non un apôtre, mais un simple disciple du Sauveur. Hugo Delff, Das vierte Evangelium wiederhergestellt, 1890, p. 12 sq. ; Bousset, Die Offenbarung Johannis, 1896, p. 44-47 ; von Soden, Urchristliche Literaturgeschichte, 1905, p. 217-220.
C’est là une hypothèse sans probabilité. Le bien-aimé est présenté, soit dans l’appendice, soit dans le corps de l’Évangile, comme ayant participé à la dernière Cène. Or l’examen du quatrième Évangile, comme des Synoptiques, montre que seuls les apôtres assistèrent à ce dernier repas : Marc, xiv, 17, 20 ; Matth., xxvi, 20 ; Luc, xxii, 14, 30 ; Jean, xiii, 16, 18 ; xv, 16 ; xvii, 18, 20 ; cf. vi, 71.
D’ailleurs, le bien-aimé n’occupe pas une place quelconque au Cénacle : il paraît à côté de Pierre, tout auprès du Sauveur. Dans tous les autres épisodes où il figure, on le voit en relation spéciale avec les principaux d’entre les apôtres, comme faisant partie du même groupe, et se trouvant sur le même rang, dans la compagnie la plus intime du Maître. Il n’est pas possible qu’un tel personnage ait été un simple disciple, demeuré par ailleurs complètement inconnu.
À considérer donc les données les plus profondes du livre, aussi bien que les premières apparences (n° 148), le disciple aimé de Jésus ne peut être qu’un apôtre, et même, pour être associé de la sorte à Simon Pierre, un apôtre éminent.
Ce doit être un des fils de Zébédée
178. Or, on ne voit que les fils de Zébédée sur qui le choix puisse se porter. Ils sont, avec Pierre, au premier rang dans l’histoire synoptique : Marc, i, 16-19 ; iii, 16 ; v, 37 ; ix, 1 ; x, 35 ; xiii, 3 ; xiv, 33, et parallèles. Dans le quatrième Évangile, ils ne sont nulle part nommés, si l’on excepte la mention collective : « les fils de Zébédée », au chap. xxi, 2, tandis qu’on y voit figurer expressément les principaux apôtres, Pierre, André, Philippe, Thomas. Ce double fait invite à chercher notre disciple dans l’un ou l’autre de ces deux apôtres.
Ce qui y invite également, c’est l’association probable du bien-aimé à André, lors de leur appel, i, 35-40. Les premiers disciples de Jésus, en effet, paraissent en relation d’origine les uns avec les autres : André trouve en premier lieu son frère Simon et l’amène au Sauveur, i, 41 ; il trouve en second lieu Philippe, qui était du même village de Bethsaïde, i, 44 ; à son tour, Philippe trouve Nathanaël, qui était de Cana de Galilée, i, 45 ; xxi, 2.
Cela donne à penser que l’anonyme lui-même était en relation étroite avec André, et sans doute aussi son compatriote. Tout s’explique, s’il est un de ces fils de Zébédée qui avaient coutume de pêcher sur le lac de Galilée, en compagnie d’André et de Pierre, Marc, i, 16-20.
Le récit final de la pêche miraculeuse donne une impression semblable. Le bien-aimé est représenté, expressément cette fois, dans la barque de Pierre. D’autre part, l’auteur énumère en tête de son récit les divers personnages de la scène : ce sont Simon Pierre, Thomas, Nathanaël, « les fils de Zébédée », et « deux autres disciples » anonymes, xxi, 2. Dans cette énumération doit sûrement être compris le personnage qui joue avec Pierre le rôle principal, savoir le disciple que Jésus aimait.
Or, il n’est pas vraisemblable qu’il faille le chercher parmi « les deux autres disciples » anonymes : on ne comprendrait pas que l’auteur l’ait renfermé dans cette formule générale, associé à un autre disciple inconnu, au lieu de le présenter séparément et dès l’abord avec le titre spécial sous lequel il figure dans la suite du récit. Il est bien plutôt à chercher parmi « les fils de Zébédée » : si le bien-aimé, en effet, est un de ces deux frères, on s’explique sans peine que l’auteur, au lieu d’employer la formule singulière : « le disciple que Jésus aimait et son frère Jacques », ait préféré dire simplement : « les fils de Zébédée ».
Il n’est autre que l’apôtre Jean
179. Entre Jacques et Jean le choix ne saurait être douteux. Jacques périt de bonne heure, par ordre d’Hérode Agrippa, Act., xii, 2. Dans l’histoire des premiers jours de l’Église, c’est Jean qui se trouve particulièrement associé à Pierre, comme si déjà leur sort avait été étroitement uni par le Maître : Act., i, 13 ; iii, 1, 3, 13 ; iv, 13, 19 ; viii, 14 ; cf. Gal., ii, 9.
Ainsi l’on est conduit, d’une manière qui semble rigoureuse, à affirmer que, dans la pensée du quatrième évangéliste, le bien-aimé est identique au plus jeune des fils de Zébédée, à l’apôtre saint Jean.
Cette conclusion reçoit une confirmation décisive du fait que, dans le dernier chapitre, le bien-aimé est identifié clairement au fameux Jean d’Éphèse, ce qui équivaut à son identification expresse avec l’apôtre saint Jean. Renan, Vie de Jésus, p. lxv, lxvii ; L’Église chrétienne, p. 52 ; Les Évangiles, p. 429 ; L’Antéchrist, p. 568 ; Harnack, Chronologie, t. I, p. 675 ; Abbott, art. Gospels, dans l’Encycl. bibl., t. II, col. 1794.
On ne saurait suspecter la vérité de cette identification
180. L’auteur du quatrième Évangile s’identifie à l’apôtre saint Jean. Peut-on voir dans cette identification l’artifice d’un faussaire ? Cela semble impossible.
Les mêmes difficultés qui s’opposent à ce que les éditeurs du livre aient fait passer indûment l’ouvrage pour l’œuvre de Jean d’Éphèse, identifié à Jean l’apôtre (n° 146), empêchent de supposer que l’évangéliste, s’il n’était pas en réalité cet apôtre, censé bien connu de ses lecteurs asiates, ait tenté de se faire prendre pour lui, et y ait réussi si parfaitement.
Il ne s’agit pas, qu’on le remarque bien, d’une production apocryphe quelconque, qui aurait été publiée sous le couvert d’un personnage totalement étranger à la région, dont nul en cet endroit n’aurait connu au juste l’activité littéraire. Il s’agit d’un Évangile, présenté sous le nom de l’apôtre Jean, à ces mêmes chrétiens d’Éphèse qui ont vu et entendu le fils de Zébédée, qui savent très bien et peuvent très facilement contrôler si, oui ou non, l’apôtre a composé et transmis cet écrit.
Dans ce milieu et à cette époque, il ne semble pas qu’on puisse concevoir la tentative audacieuse qu’il faudrait supposer, et encore moins son succès.
Ce n’est pas tout. L’hypothèse de la fiction est encore contredite par la façon extrêmement discrète dont se présente l’identification de l’évangéliste avec l’apôtre témoin. Les auteurs des Évangiles apocryphes ont soin de mettre en évidence la marque de l’origine qu’ils veulent attribuer à leurs écrits, et en quelque sorte la signature des apôtres sous les noms desquels ils prétendent les faire passer (cf. n° 119).
Un faussaire qui aurait voulu présenter le fils de Zébédée comme auteur de l’Évangile, ne l’aurait pas fait apparaître dans le récit d’une manière si constamment objective ; encore moins comprendrait-on de sa part la façon si délicate dont les passages xix, 35 et xxi, 24 laissent transparaître l’attestation du disciple témoin.
Le témoignage du livre ne saurait donc être suspecté. L’évangéliste est en réalité celui qu’il prétend être : le disciple aimé de Jésus, l’apôtre saint Jean.
Confirmatur : le témoignage des Épîtres johanniques
181. Notre conclusion se trouve confirmée par ce que nous pouvons établir de l’origine des Épîtres johanniques.
Les Épîtres johanniques sont du même auteur que le quatrième Évangile
Les Épîtres sont sûrement de la même main que le quatrième Évangile, tant de part et d’autre les idées sont semblables, les particularités littéraires identiques : mêmes antithèses, de Dieu et du monde, du Christ et du diable, de la vérité et du mensonge, de l’amour et de la haine, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort ; mêmes associations d’idées, très spéciales — comparer I Jean, i, 6, avec Jean, iii, 21 ; I Jean, ii, 4, avec Jean, xiv, 21, 23 ; I Jean, iii, 16, avec Jean, xv, 13 ; I Jean, v, 3, avec Jean, xiv, 15 ; même manière de développer l’idée en une série de propositions courtes et incisives, en forme de parallélisme explicatif, ou plus souvent antithétique — comparer I Jean, ii, 10, avec Jean, xi, 10 ; I Jean, ii, 23, avec Jean, v, 23 ; I Jean, v, 12, avec Jean, iii, 36 ; même habitude de commencer une phrase par un pronom démonstratif et de la relier à une proposition subordonnée par une conjonction — comparer I Jean, iii, 8, 11, 16, 23, avec Jean, iii, 19, etc. ; même façon de revenir en arrière sur les membres antérieurs d’une phrase, par une série de reprises qui en mettent en relief les divers points de vue — comparer I Jean, iii, 1-10, avec Jean, xv, 12-17.
L’unité d’auteur de ces écrits est admise des critiques libéraux les plus réputés : Renan, Vie de Jésus, p. 538 ; L’Église chrétienne, p. 50-51, 79 ; Harnack, Chronologie, t. I, p. 658, n. 2 ; Abbott, art. Gospels, dans l’Encycl. bibl., t. II, col. 1818 ; Jülicher, Einleitung, p. 194-196, 199-200.
Elles sont l’œuvre de l’apôtre saint Jean
182. Or, elles sont l’œuvre de l’apôtre saint Jean.
L’auteur de la Ire Épître se donne pour un témoin oculaire du Christ : I Jean, i, 1-5 ; iv, 14. Dans les deux autres, il se nomme « le Presbytre » ou « l’Ancien » par excellence : II Jean, 1 ; III Jean, 1. Étant donné le milieu asiatique où ces Épîtres ont été publiées, ce Presbytre ne peut être, semble-t-il, que l’illustre Ancien d’Éphèse connu sous le nom de Jean, et que nous savons identique à l’apôtre de ce nom.
Impossible ici encore de supposer une fiction littéraire
183. La façon dont l’auteur de la Ire Épître se borne à rappeler, dans les premiers versets, sa qualité de témoin du Verbe de vie, n’est pas d’un écrivain qui aurait voulu se faire prendre pour Jean l’apôtre ; et comment croire que le ton si pénétrant, de tendresse paternelle et de douce autorité, qui caractérise cette Épître, soit après tout l’œuvre d’un faussaire ?
L’hypothèse est encore moins soutenable en ce qui concerne les deux petites Épîtres. Ce sont, en effet, des lettres adressées à des destinataires précis. À supposer qu’il faille voir, dans la « Dame Élue », à laquelle est écrite la seconde, le qualificatif symbolique d’une chrétienté, il ne s’agit pas d’une chrétienté purement idéale, mais d’une communauté concrète et bien déterminée, comme le montrent les détails du v. 12, où l’auteur exprime son espoir de visiter bientôt en personne ceux à qui il se contente pour le moment d’écrire. Il n’est d’ailleurs aucunement établi qu’il s’agisse d’une Église : la mention des « fils » de la Dame Élue et des fils de sa « sœur », II Jean, 1-13, semble s’opposer à une telle interprétation.
Il est encore plus difficile de voir dans Gaïus, le destinataire de la troisième Épître, un personnage typique ou imaginaire : au v. 9, Gaïus paraît expressément distingué de l’Église ; au v. 14, les salutations sont tout à fait personnelles.
Or, peut-on croire que des lettres ainsi conçues et ainsi adressées soient des faux littéraires ? Qui donc aurait osé usurper l’autorité du fameux Presbytre, en publiant sous son nom, dans le milieu même où il était si aisé de vérifier les choses, des lettres adressées à des communautés connues et à des personnes déterminées ? Est-il d’ailleurs possible de songer à une composition apocryphe pour de simples billets, si peu tendancieux, presque entièrement composés de détails personnels, très vivants ? II Jean, 12-13 ; III Jean, 9-10, 12-14.
Les Épîtres johanniques sont donc en réalité du Presbytre, témoin oculaire du Seigneur, sous le patronage duquel elles sont mises, c’est-à-dire de l’apôtre saint Jean. Tel est donc aussi le cas du quatrième Évangile, qui a le même auteur.
Conclusion
184. Rassemblons les données acquises tant par la critique interne du livre que par la critique externe.
Le quatrième Évangile, publié en Asie Mineure à la fin du Ier siècle, prétend avoir pour auteur l’apôtre Jean, censé bien connu de ses lecteurs. Toute la tradition, même la tradition asiate, du IIe siècle, l’a tenu précisément pour l’œuvre de cet apôtre. De fait, la façon délicate dont l’évangéliste s’identifie à saint Jean, bien différente de la manière ordinaire des faussaires, est de nature à inspirer confiance.
D’autre part, il est historiquement démontré que Jean l’apôtre résidait à Éphèse vers l’époque à laquelle remonte l’ouvrage qu’on lui attribue. Il n’est pas moins certain que le rédacteur de l’Évangile est un Juif, et qu’il connaît intimement la Palestine ancienne où s’est passée la vie de Jésus. Enfin, notre écrit est de la même main que les Épîtres johanniques, et celles-ci se réclament de l’apôtre saint Jean, sans qu’on puisse faire l’hypothèse d’une fiction littéraire.
Quiconque rapprochera ces faits les uns des autres et en pèsera la signification, ne pourra moins faire, semble-t-il, que d’être convaincu de l’authenticité johannique de notre document.
Opinions des critiques
185. Cette authenticité a été niée d’une façon absolue par Baur, Kritische Untersuchungen über die kanonischen Evangelien, 1847 ; Strauss, Das Leben Jesu für das deutsche Volk bearbeitet, 1864 ; et, à leur suite, par J. Réville, Le quatrième Évangile, son origine et sa valeur historique, 1901, 2e éd., 1902 ; P. W. Schmiedel, art. John, son of Zebedee, dans l’Encycl. biblica, t. II, 1901, col. 2504-2562 ; A. Loisy, Le quatrième Évangile, 1903.
D’après ces critiques, le quatrième Évangile n’aurait aucun rapport d’origine avec l’apôtre saint Jean, qui ne serait jamais venu en Asie (nos 227, 229).
Le plus grand nombre des critiques libéraux reconnaissent à notre document une authenticité partielle : il contiendrait un fond traditionnel, plus ou moins considérable, remontant au fils de Zébédée. Ainsi Renan, Weizsäcker, Harnack, Moffatt, P. Gardner, E. A. Abbott, Jülicher, Heitmüller, etc. (n° 230).
Quelques-uns vont jusqu’à supposer une sorte de document primitif, qui aurait été rédigé par l’apôtre, retouché ensuite et complété par un de ses disciples : Wendt, Soltau, Briggs (n° 231).
Les critiques catholiques tiennent généralement pour l’authenticité proprement dite de notre Évangile. P. Schanz, Evangelium des heiligen Johannes, 1885 ; Cornely, Historica et critica introductio in U. T. libros sacros. Introd. spec., t. III, 1886 ; Knabenbauer, Comment. in Evangelium secundum Ioannem, 1897 ; L. C. Fillion, Évangile selon saint Jean, 1887 ; E. Mangenot, art. Jean (Évangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. III, 1908, col. 1167-1172 ; P. Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 1897 ; Th. Calmes, L’Évangile selon saint Jean, 1904 ; Fouard, Saint Jean et la fin de l’âge apostolique, 1904 ; A. Nouvelle, L’authenticité du IVe Évangile et la thèse de M. Loisy, 1906 ; C. Chauvin, Les idées de M. Loisy sur le quatrième Évangile, 1906 ; M. Lépin, L’origine du quatrième Évangile, 1907 ; E. Jacquier, Histoire des Livres du N. T., t. IV, 1908 ; A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910.
Cette authenticité est également admise par nombre d’auteurs protestants : F. Godet, Comment. sur l’Évangile de saint Jean, 1881, 4e éd., 1904 ; B. Weiss, Einleitung in das N. T., 3e éd., 1897 ; Das Johannes-Evangelium, 9e éd., 1902 ; A. Resch, Aussercanonische Paralleltexte zu den Evangelien, IVe Heft : Paralleltexte zu Johannes, dans les Texte und Untersuchungen, t. X, part. 4, 1896 ; Th. Zahn, Einleitung in das N. T., 2e éd., t. II, 1900 ; Das Evangelium des Johannes, 1908 ; Reynolds, art. John (Gospel of), dans le Dict. of the Bible, t. II, 1899 ; V. Stanton, The Gospels as historical Documents, t. I, 1908 ; J. Drummond, An Inquiry into the Character and Authorship of the fourth Gospel, 1908 ; W. Sanday, The Criticism of the fourth Gospel, 1900.
À consulter
186. Fouard, Nouvelle, Chauvin, Jacquier, Brassac, Lépin, op. cit. (n° 185).