Dictionnaire apologétique de la foi catholique

État (Culte d’)

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Sommaire

  1. Introduction
  2. I. Adoration des princes
  3. II. Byzantinisme
  4. III. Régalisme et Érastianisme modernes — Athéisme d’État

ÉTAT (CULTE D’). — On se propose de jeter ici un coup d’œil sur l’évolution d’une tendance qui se trouve partout dans l’histoire du genre humain : la tendance qu’a le pouvoir civil à vouloir l’emporter sur les choses de Dieu, à dominer tout ce qu’il y a de plus sacré dans la vie de l’homme, en un mot, à vouloir se substituer soit à Dieu lui-même soit à ses ministres légitimes. Les formes sous lesquelles cette tendance se produit sont multiples.

Nous nous bornerons à en indiquer quelques-unes des plus frappantes, renvoyant le lecteur pour un traitement plus technique à d’autres articles, tels que Gallicanisme, Investitures, Laïcisme, Révolution. Nous ne chercherons pas non plus à délimiter exactement les sphères civile et ecclésiastique, puisque nous ne nous occupons que des envahissements civils, qui ne sont que trop manifestes.

I. Adoration des princes

I. Adoration des princes. — Pour bien nous orienter, il sera très utile de commencer par le culte de l’État le plus formel qu’ait jamais vu l’Occident civilisé : le culte des monarques hellénistiques. Alexandre le Grand, en se faisant l’héritier des Pharaons, ne pouvait pas s’empêcher de devenir dieu, et de recevoir l’adoration des Égyptiens (voir Maspero, Comment Alexandre devint dieu en Égypte, p. 6).

Il est même probable qu’il croyait, d’ailleurs à tort, que les Achéménides vaincus avaient reçu, eux aussi, de la part de tous leurs sujets une véritable adoration. De plus, il pouvait penser que les Grecs n’y montreraient pas grande répugnance. Philippe, son père, et Lysandre avaient été l’objet d’un culte expressément divin, bien qu’il ne fût ni très exactement défini, ni très répandu.

D’ailleurs le culte des héros, bien qu’il fût essentiellement un culte des morts, était déjà cependant, pour les esprits, une préparation directe au culte divin adressé à des monarques vivants.

C’est donc bien Alexandre qui introduisit ce culte dans le monde hellénistique, en demandant aux cités grecques et à sa cour de reconnaître sa divinité. Mais il est mort trop tôt pour qu’on ose dire quelle eût pu être la forme définitive de son culte. À sa mort, confusion complète. Sans doute, si ses descendants avaient pu entrer en possession de leur héritage, au lieu de payer de leur vie la royauté de leur naissance, son culte eût été très nettement accusé.

Même ses généraux d’autrefois, qui finirent par se déclarer rois, ne parvinrent jamais à se défaire du culte d’Alexandre. On comprend que ce soient les Ptolémées en Égypte qui, sous l’influence de la tradition pharaonique, aient développé le plus rapidement leur culte personnel : compromis bizarre entre les idées grecques et égyptiennes. En 277 av. J.-C., Ptolémée II Philadelphe, suivant l’usage des Pharaons, épousa sa propre sœur Arsinoé ; et tous les Ptolémées firent de même.

Mais la mort d’Arsinoé donna lieu à des difficultés. Pour les Égyptiens, le monarque et sa sœur, vivants et morts, étaient toujours dieux ; mais les Grecs ne connaissaient guère jusqu’alors que la déification des morts. Pour tout harmoniser, Ptolémée II se fit dieu comme sa sœur. À partir de ce moment, tous les Ptolémées régnants, frères et sœurs, sont dieux. C’est probablement l’assemblée des prêtres égyptiens qui décernait la déification, cérémonie inconnue aux Pharaons.

Dans le culte des rois, comme partout ailleurs, ce sont les usages et les idées égyptiennes qui l’emportent de plus en plus sur l’élément grec.

En Syrie, les Séleucides, tout en se faisant dieux comme les Ptolémées, s’écartaient sensiblement des usages égyptiens. En Macédoine, les rois n’ont jamais introduit le culte officiel de leur propre personne. C’est donc Rome qui a établi dans l’Europe civilisée le culte officiel des monarques. Les Attalides à Pergame étaient, eux aussi, très modérés sur ce point.

Il nous reste à faire quelques observations générales sur le culte hellénistique. Son lieu d’origine est l’Égypte ; mais on ne put l’imposer que là où une grande partie de la population était orientale. Aux Orientaux, en effet, cette servilité, cette soumission absolue de corps et d’âme envers leur maître et despote était habituelle ; de la part des Grecs, au contraire, tant souverains que sujets, il s’y mêlait beaucoup de scepticisme en matière religieuse.

On prostituait facilement des formes auxquelles on ne croyait plus. Au point de vue politique, du reste, la divinité royale ne manquait pas d’utilité. Tous ces monarques prétendaient rendre libres les cités grecques ; mais être « libre », ce n’était que changer de maître. Pourtant la déification fournissait aux rois un moyen de laisser les constitutions des villes intactes, puisqu’elles n’avaient qu’à déifier et adorer leur nouveau maître.

On ne pouvait, du moins quant au dehors, donner de plus grandes marques de fidélité.

Devant Auguste, le même problème se posa que devant Alexandre. Tout l’Orient s’était accoutumé à voir dans le souverain un dieu ; et cette divinisation s’étendit aux gouverneurs romains. Une loi romaine permettait expressément aux proconsuls romains d’avoir des temples. Pompée en avait beaucoup en Orient ; Cicéron se vante d’en avoir refusé. Donc, encore une fois, c’est en dégradant l’Occident que l’on est arrivé à l’uniformité.

Le culte de l’empereur pénétra entièrement l’armée, les municipes, et les provinces. Ce n’est que dans la capitale que l’on tint à ménager l’opinion, en attendant jusqu’après la mort des empereurs pour procéder par l’entremise du sénat à leur consécration officielle. Ailleurs, c’était bien l’empereur vivant que l’on adorait, quoique souvent d’une manière indirecte.

Ici, comme partout, Auguste s’est montré grand organisateur : néanmoins il se serait montré plus grand encore s’il avait su laisser ce culte de côté : c’est ce culte, en effet, qui provoqua contre l’empire le mépris des Germains, la haine des Juifs, et surtout « l’incivisme » des chrétiens. Que ceux-ci aient été condamnés en vertu d’une loi de Néron ou de Domitien ou en vertu de la juridiction sommaire (coercitio) des magistrats ; que leur délit ait été formellement leur foi, ou un crime de lèse-majesté, peu importe : c’était pour leur religion qu’ils souffraient, et la renier, c’était recouvrer leur liberté.

On a prétendu que les martyrs se sont trompés, qu’ils n’ont pas compris le but de la loi, ni l’intention d’un gouvernement d’ailleurs tolérant. Ce ne sont pas eux qui se sont trompés, mais bien certains partisans du césarisme moderne. Ce qu’on leur demandait, c’était surtout l’adoration de la personne de l’empereur, donc l’idolâtrie la plus insupportable.

Ici encore, comme dans le culte hellénistique, c’est un despote qui veut tout dominer, qui se méfie des aspirations, même les plus hautes, de ses sujets, si en définitive elles ne se terminent pas à lui-même.

« Oui », répondit Caligula à la députation des Juifs dont le philosophe Philon faisait partie, « vous offrez des sacrifices pour moi, mais non pas à moi ». C’était encore en vain que les chrétiens protestaient qu’ils priaient pour l’empereur et lui étaient parfaitement fidèles.

II. Byzantinisme

II. Byzantinisme. — On aurait cru peut-être qu’à l’avènement d’un empereur qui se disait chrétien, tout ce qui se rapportait au culte des empereurs païens disparaîtrait immédiatement. Il n’en fut rien. Après la victoire du Pont Milvius (312 ap. J.-C.), le sénat, en grande partie païen, dédia à Constantin le temple désigné par Maxence pour son fils Romulus. Cependant la divinité ne lui est pas directement attribuée dans l’inscription de la dédicace, et peut-être les rites païens y étaient-ils défendus.

En tout cas, il est certain que, en permettant à la ville d’Hispellum, sur la frontière de l’Étrurie, de lui bâtir un temple à lui-même et à sa famille, Constantin défendit formellement de tels rites. Néanmoins on fait mention de son numen, terme qui implique assez directement la divinité. Ses actes, ses vertus, sa famille étaient divins, et lui-même éternel.

On baisait encore la pourpre impériale, et après leur mort plusieurs empereurs deviennent divi, ce qui était autrefois le résultat de la consécration par le sénat. Des chrétiens même brûlaient des cierges autour de l’image de l’empereur ; et certes, ce n’était pas diminuer le mal que de représenter le Christ avec les insignes impériaux.

Cependant, malgré cette sorte d’assimilation, ce furent les images de Notre-Seigneur et des saints que cherchèrent les iconoclastes : ils avaient bien garde de briser celles de l’empereur. (Cf. Dictionnaire d’Archéologie chrétienne, art. Adoration, par Dom Leclercq.)

Pour comprendre tous ces usages, il faut se souvenir qu’une grande partie de l’empire resta longtemps païenne, et que beaucoup de choses qui en réalité se rattachaient au culte des empereurs, étaient alors simplement considérées comme pures questions d’étiquette ou parties nécessaires de la carrière officielle. L’Église ne pouvait les supprimer que peu à peu.

Ce qui était plus grave, c’est que les empereurs ne se résignaient pas facilement à abandonner cette domination sur les choses religieuses, qui autrefois leur avait appartenu comme chefs de la religion de l’État et véritables dieux. Constantin, il est vrai, distinguait bien ce qui était du ressort des évêques et du sien (Eusèbe, Vie de Constantin, IV, 24), et l’évêque Hosius écrivait dans le même sens à son fils Constance (Athanase, Hist. des Ariens, 44).

« Quand donc un décret de l’Église a-t-il reçu son autorité de l’empereur ? » demande saint Athanase (ibid., 52).

« L’empereur », dit saint Ambroise (Ep., XXI, contre Auxence), « est au dedans de l’Église, il n’est pas au-dessus d’elle ».

Mais en 330 ap. J.-C., Constantin fit de Byzance sa nouvelle capitale, la « nouvelle Rome ». Dans l’Orient, les relations des diocèses entre eux dans l’administration ecclésiastique suivaient d’assez près les relations des villes entre elles dans l’administration civile. D’un diocèse de très peu d’importance, Byzance devint le siège du second patriarche, malgré les protestations persistantes de Rome.

Les empereurs s’efforçaient d’augmenter le pouvoir de l’évêque de leur capitale, mais ce n’était que pour mieux dominer l’Église. Cet état de choses aboutit, comme on sait, au schisme. Le dernier Constantin, tombé héroïquement devant les murs de Constantinople, était pourtant un empereur réconcilié à l’Église et véritable catholique. C’est le vainqueur païen Mahomet II qui a décidé la séparation finale.

Sous son nouveau maître, le patriarche a même augmenté son autorité, puisqu’il est devenu le chef des « orthodoxes » dans l’administration civile. Mais son avilissement s’est augmenté encore davantage, puisqu’il reçoit les insignes de la juridiction spirituelle de ce souverain non baptisé, qui en retour exige une grosse somme d’argent, et qui, pour la recevoir plus souvent, change fréquemment les patriarches. Il y a pis encore.

Le principe sur lequel les prétentions du patriarche étaient fondées, à savoir, que l’administration ecclésiastique devait s’organiser suivant l’organisation civile, a été tourné contre lui.

Voilà que les églises orthodoxes nationales se détachent de sa juridiction ; l’administration civile absorbe tout pouvoir spirituel, et un saint synode se forme d’après le modèle de celui de la Russie, synode, église nationale que le patriarche finit, bien qu’avec amertume, par reconnaître comme une nouvelle sœur dans le Seigneur. (En ce qui touche l’histoire ecclésiastique de Byzance, nous avons suivi d’assez près l’excellent livre, The Orthodox Eastern Church, by A. Fortescue, Ph. D., D. D.)

Constantinople offre donc un type très frappant et du régalisme et de l’érastianisme. Par le premier nous entendons un envahissement des droits de l’Église par le pouvoir civil, qui ne va pas jusqu’au schisme ; par le second, la soumission complète de l’Église à l’État.

III. Régalisme et Érastianisme modernes — Athéisme d’État

III. Régalisme et Érastianisme modernes. — Athéisme d’État. — En Occident, l’histoire des mêmes tendances présente des ramifications plus nombreuses, dans le détail desquelles nous ne saurions entrer ici. La lutte du Sacerdoce et de l’Empire, au moyen âge, fut un long et tragique épisode dans l’assaut séculaire donné par les pouvoirs politiques à la liberté des âmes.

Nous nous bornerons à signaler ici une forme bizarre du régalisme, à laquelle le suffrage de quelques anglicans a donné de nos jours un regain d’actualité. Elle se réclame du nom du grand canoniste anglais Lyndwood († 1446). D’après les interprètes de cette doctrine, le roi est une persona mixta, partim ecclesiastica, partim laica. On fait remarquer la ressemblance que présentent les ornements royaux du couronnement avec les ornements ecclésiastiques. Le R. P. Thurston, S. J., a fait justice de ces prétentions (The Coronation Ceremonial).

Il suffira de remarquer que ni l’Église en général ni Lyndwood ne considéraient les rois comme ayant un caractère le moins du monde ecclésiastique. Du reste, cette cérémonie du couronnement a perdu en Angleterre toute signification, puisque l’Église anglicane ne peut rien exiger du roi, représentant l’État, dont elle n’est plus qu’un simple département.

En Angleterre, comme en Allemagne, nous sommes en face de l’érastianisme le plus pur, malgré les efforts que font quelques-uns pour le voiler à tout prix. La loi d’Élisabeth est formelle : essayons d’en traduire la partie la plus importante.

Elle porte « que toutes juridictions, privilèges, supériorités, prééminences spirituelles et ecclésiastiques, qui ont été exercées ou ont été en usage jusqu’ici, ou peuvent l’être légalement, dans les visites concernant le corps et les personnes de l’Église, et dans la réforme, la mise à l’ordre, et la correction des susdits, comme de toute espèce d’erreurs, hérésies, schismes, abus, offenses, mépris pour l’autorité, et crimes énormes, seront pour toujours, par l’autorité de ce présent parlement, unies et annexées à la couronne impériale de ce royaume » (c’est ce que l’on appelle l’acte de suprématie ; année 1559, clause 17).

De temps en temps il arrive que l’exercice un peu brutal de ce pouvoir chagrine ceux qui se piquent d’avoir les idées catholiques sur la constitution de l’Église. Récemment, par exemple, le parlement anglais a permis aux maris d’épouser la sœur de leur femme, après la mort de cette dernière. Les juges ont donc conclu que les ministres anglicans n’ont plus le droit de repousser de la communion comme menant ouvertement et notoirement une vie mauvaise les hommes qui se trouvent dans ce cas.

Voici ce qu’en a dit The Church Times (21 mai 1909) : « Si ces juges ont interprété correctement la loi de l’Angleterre, il ne reste qu’une chose à dire : on doit résister à cette loi avec fermeté et constance. On doit y résister d’une manière non moins intransigeante qu’on ne résistait à la loi romaine prescrivant le culte de l’empereur. On doit y résister coûte que coûte, avec l’acceptation sereine des conséquences. »

D’un autre côté, M. Clifford, qu’on peut dire le chef des nonconformistes, pose comme principe fondamental, dans sa brochure, Why are we afraid of Rome ? (« Pourquoi avons-nous peur de Rome ? »), que l’État doit dominer la vie des citoyens.

Étrange contraste ! D’un côté, une portion de l’Église anglicane est choquée de se voir forcée d’obéir à l’État ; de l’autre, une secte, dont on aurait dit que la raison d’être était de ne pas se conformer aux directions de l’État en matière religieuse, désire voir cet État dominer surtout. On aime mieux avoir au Parlement des ministres dévoués à sa cause que de jouir des lois d’établissement !

Il est superflu d’insister sur la gravité des problèmes pratiques où de telles prétentions, érigées en loi, engagent nécessairement les consciences.

D’autre part, ces problèmes ne se posent pas seulement dans les États pourvus d’une Église domestique ; et tel État, dégagé de tout lien religieux officiel, devient le théâtre de conflits non moins graves, s’il arrive que l’esprit laïque s’insurge contre les croyances religieuses et prétend faire peser sur les âmes le joug de ses négations et de son intolérance.

Tel est précisément le spectacle offert par la France d’aujourd’hui, où l’athéisme officiel a entrepris de faire servir la force publique, dont il dispose, à l’extinction du culte chrétien. Malgré la diversité des applications, il est impossible de méconnaître dans ces entreprises radicales l’aboutissement logique de l’esprit signalé plus haut.

Le chrétien mis en demeure de se prononcer entre Dieu et les hommes trouvera toujours dans l’Évangile et dans les directions de l’Église, avec la raison d’être de sa soumission au pouvoir légitime, la raison d’être et la mesure des résistances nécessaires.