Décrétales (Fausses)
Sommaire
DÉCRÉTALES (FAUSSES). — I. Composition des Fausses Décrétales. — II. But poursuivi par l’auteur. — III. Date. — IV. Patrie. — V. Accueil fait aux Fausses Décrétales. — VI. Bibliographie.
I. Composition des Fausses Décrétales
Les Fausses Décrétales sont une collection canonique, qui parut au IXe siècle dans l’Empire franc ; son auteur s’est dissimulé sous le nom énigmatique d’Isidorus Mercator. Il en a fait connaître les idées dominantes dans la préface qu’il a placée en tête de sa collection. La collection est composée de trois parties. La première est faite des canons des Apôtres et de soixante lettres de Papes, depuis S. Clément jusqu’au pape Melchiade, mort en 315 ; toutes ces lettres sont apocryphes.
La seconde partie comprend les canons des conciles, tels qu’ils se présentent dans le recueil canonique ancien connu sous le nom d’Hispana, c’est-à-dire les canons des conciles orientaux, africains, gaulois et espagnols. L’auteur s’est servi de la forme de cette collection dite Gallica : M. Maassen a démontré qu’il avait employé une forme de la Gallica remaniée et interpolée de son temps, sinon par lui. Les textes faux sont d’ailleurs peu nombreux dans cette partie de son œuvre.
Enfin la troisième partie, faite d’après le plan de l’Hispana, comprend un grand nombre de décrétales authentiques, empruntées à des collections antérieures et notamment à l’Hispana ; on y trouve aussi trente-cinq lettres apocryphes attribuées à divers Papes. Les documents qui constituent cette troisième partie, authentiques et apocryphes, se répartissent entre les divers pontificats de la période qui commence à S. Silvestre (mort en 335) et se termine à Grégoire II (mort en 731).
Tous les manuscrits ne contiennent pas la collection du faux Isidore au complet ; on remarque entre eux des différences considérables. C’est en se fondant sur ces différences que Hinschius a entrepris, après avoir énuméré un grand nombre de manuscrits isidoriens, d’en établir le classement. Les deux catégories les plus importantes sont celles auxquelles il a donné les désignations de A1 et de A2.
Les manuscrits A1 comprennent les trois parties qui ont été mentionnées ci-dessus ; on ne trouve dans les manuscrits A2 que les décrétales depuis S. Clément jusqu’au pape Damase ; j’ajoute que dans les manuscrits de cette classe A2, les décrétales sont divisées en chapitres, formant pour chaque pontificat une série continue.
Il ne paraît pas d’ailleurs que la classe A2 représente la forme primitive de la collection : de graves raisons donnent à penser que les manuscrits de la classe A1 contiennent bien l’œuvre telle qu’Isidore l’a voulue et l’a réalisée. Toutefois la classe A2 est aussi très ancienne.
Les œuvres apocryphes ne sont pas, il s’en faut de beaucoup, inconnues dans l’histoire du droit. À ne considérer que le droit canonique, nous en rencontrons plus d’un exemple antérieur à l’époque d’Isidore ; l’histoire connue des apocryphes symmachiens suffirait à le démontrer. Toutefois la compilation du faux Isidore est une des falsifications les plus considérables qui aient été commises.
Elle n’est d’ailleurs pas isolée : les faux isidoriens constituent un groupe, où l’on peut compter, avec les Fausses Décrétales, les Faux Capitulaires, portant le nom de Benoît le Diacre, la petite collection, où sont résumées les principales idées d’Isidore, dite les Capitula Angilramni, et enfin la forme particulière de la recension de l’Hispana dite Gallica où, comme Maassen l’a démontré, on remarque, à plus d’une reprise, des interpolations isidoriennes.
II. But poursuivi par l’auteur
Sans doute, on rencontre dans les Fausses Décrétales un certain nombre de textes d’intérêt purement dogmatique, destinés à maintenir l’enseignement orthodoxe, sur la Trinité et l’Incarnation, contre les doctrines hétérodoxes qui avaient cours dans la première moitié du IXe siècle ; mais c’est surtout par l’examen des nombreux textes canoniques qui y sont contenus qu’il est possible de découvrir le but poursuivi par le faussaire.
On y trouve d’abord une série de lettres dont la confection s’imposait à Isidore par suite du plan qu’il a adopté. Le Liber Pontificalis indique, au cours des notices biographiques qu’il consacre à chaque Pape, les décisions d’ordre canonique qu’il lui sont attribuées. Isidore, suivant pas à pas le Liber Pontificalis, a cru devoir confectionner de toutes pièces les lettres mentionnées par quelques mots dans chacune de ces biographies.
Ce ne sont pas ces lettres qui peuvent nous révéler le but poursuivi par Isidore ; en effet, il s’est imaginé devoir les composer pour mieux marquer le caractère d’antiquité dont il voulait que fût empreinte sa compilation.
Ce qui nous révèle sa pensée, ce sont les documents qu’il a composés de sa propre initiative, sans avoir à se préoccuper de se mettre en harmonie avec les textes historiques antérieurement connus. De ces documents se dégagent deux idées fondamentales.
En premier lieu, Isidore se préoccupe d’assurer la liberté de l’Église, en affranchissant les personnes et les biens ecclésiastiques de l’étreinte du bras séculier.
Contre les personnes, l’arme la plus fréquemment employée était l’accusation ; aussi la pensée exprimée avec une insistance extrême dans les Fausses Décrétales est qu’il importe avant tout que les évêques ne soient pas injustement accusés, plus encore qu’ils ne soient pas chassés de leurs sièges à la suite de ces mesures violentes auxquelles les puissants du siècle n’hésitent pas à recourir.
Isidore réserve le jugement des évêques, comme d’ailleurs celui de tous les clercs, au tribunal ecclésiastique ; au surplus, les causes des évêques, étant considérées comme des causes majeures, peuvent toujours être portées devant le Pape par voie d’appel ou autrement ; en tout cas, le concile provincial, juge ordinaire des évêques, ne saurait les déposer sans en avoir référé au Pape.
Ajoutez à cela que la procédure d’accusation est réglementée minutieusement, de façon à éviter toutes les injustices et toutes les vexations ; ajoutez-y que l’auteur du recueil isidorien condamne, comme la suprême iniquité, le fait d’enlever un évêque à son siège avant un jugement régulier, et promulgue en maints endroits la règle qui sera plus tard résumée en ces quatre mots : Spoliatus ante omnia restituendus.
En même temps, comme, un peu partout, le patrimoine fait des libéralités des fidèles est plus ou moins mis au pillage, l’auteur des Fausses Décrétales prononce les condamnations les plus sévères contre ceux qui se rendent coupables de ces déprédations, et met en lumière le caractère des biens consacrés à Dieu, qui, pour aucun motif, ne doivent être soustraits à leur destination.
Qu’il s’agisse des personnes ou des biens ecclésiastiques, les Fausses Décrétales représentent un effort énergique pour affirmer l’indépendance de l’Église vis-à-vis des puissants de ce monde.
Pour mener cet effort à bonne fin, il faut lui donner un point d’appui inébranlable. Isidore, qui manifestement n’a qu’une confiance médiocre dans le pouvoir séculier, cherche à s’appuyer sur l’Église romaine, dont il rappelle les privilèges avec complaisance. Le pape est dans l’Église le juge suprême, qui dit le dernier mot dans les causes majeures, directement, et non pas seulement par voie d’appel. Sa juridiction s’exerce sur les évêques isolés, et aussi sur les évêques réunis en conciles.
Isidore enseigne que la tenue des conciles, même régionaux, est subordonnée à l’assentiment, ou tout au moins au contrôle, du Siège Apostolique. En somme, Isidore a bien plus besoin du pouvoir du Saint-Siège pour y appuyer les évêques, que les papes n’ont besoin d’Isidore pour y étayer leur propre pouvoir. Jamais les Fausses Décrétales n’eussent été rédigées dans les termes que nous connaissons, si le Saint-Siège n’eût été, au temps de leur rédaction, en possession d’un pouvoir dont le concours était indispensable pour assurer l’indépendance de l’Église dans l’Empire franc.
En second lieu, Isidore se propose, non seulement de soustraire l’Église à l’asservissement dont la menacent les puissances extérieures, mais de la préserver d’un péril intérieur, celui de l’anarchie ; c’est pourquoi il ne cesse de mettre en lumière les traits principaux de l’organisation ecclésiastique.
L’Église lui apparaît comme un édifice essentiellement stable, construit sur un plan consacré par le temps, au point que, tel qu’il le conçoit, ce plan, d’ailleurs immuable, remonte aux origines, et que, si des altérations viennent à s’y produire, le véritable remède consiste à le rétablir dans son premier état.
Au bas de cet édifice, il montre la paroisse constituée sur la base d’une division territoriale, gouvernée par le curé, dont la mission est viagère (in omnibus diebus vitae suae durandus), mais qui dépend étroitement de l’évêque : il célèbre le culte dans une église affectée d’une manière permanente à sa destination. Au-dessus de lui, sans intermédiaire, est l’évêque, élu et consacré en vue d’une cité déterminée, du consentement des évêques de la province.
Isidore revient avec une insistance extrême sur les devoirs du clergé et des fidèles vis-à-vis de l’évêque, qui est pour lui la colonne sur laquelle repose l’Église locale ; aussi est-ce un véritable crime, digne des censures les plus sévères, que d’ébranler son autorité.
D’ailleurs Isidore se montre très peu sympathique aux chorévêques, personnages parasites, contre lesquels il nourrit un ressentiment particulier ; ils n’ont guère de place dans son système, non plus que les évêques des bourgades et les évêques qui n’ont pas été consacrés pour une cité déterminée. Isidore ne connaît, en fait de pasteurs du premier ordre, que les évêques placés à la tête des civitates.
Que si la constitution du diocèse est monarchique, il n’en est pas de même, dans la pensée d’Isidore, de celle de la province. Le gouvernement de la province est confié, d’après lui, non au métropolitain, mais à l’assemblée des évêques qu’il préside. C’est un trait de son œuvre que la part qu’il fait aux comprovinciales episcopi, qui interviennent dans toutes les affaires graves.
Au-dessus du métropolitain, Isidore admet l’existence de primats et de patriarches ; mais sur leurs attributions, ses décisions sont incertaines et incohérentes : visiblement, c’est une institution qui n’a pas à ses yeux une importance capitale. En effet, c’est la Papauté qui est pour lui la véritable clé de voûte de l’édifice ecclésiastique.
On peut découvrir dans les documents réunis par Isidore d’autres aspirations tendant à la réforme de la société chrétienne, dont il est le partisan résolu : mais toute son œuvre est dominée par les deux tendances capitales que je me suis efforcé d’indiquer : d’une part assurer l’indépendance de l’Église, d’autre part présenter dans les textes des premiers siècles le modèle de sa constitution, qu’il estime immuable et qu’il se propose de restaurer.
Ce sont d’ailleurs les idées maîtresses des réformateurs au premier rang desquels il s’est placé.
III. Date des Fausses Décrétales
Il paraît certain que les Fausses Décrétales n’ont pu être composées avant 847. En effet, on s’accorde généralement à penser avec Hinschius que les Fausses Décrétales dépendent des Faux Capitulaires de Benoît le Diacre, qui ne sont pas antérieurs à cette année. On peut même dire, sans grande témérité, que les Décrétales n’ont pas été achevées avant le commencement de 848.
D’autre part il est certain qu’elles ont été rédigées avant 857, année où elles sont citées dans une lettre synodale du concile de Quierzy, et dans un écrit de l’archevêque de Reims Hincmar, la Collectio de ecclesiis et capellis. Elles ont été rédigées avant 856, parce que la première partie de la chronique des évêques du Mans, dite Actus Pontificum Cenomannis in urbe degentium, qui a tiré parti de l’œuvre d’Isidore, a été composée au plus tard en 856.
Enfin on peut limiter encore la période où se place la rédaction des Fausses Décrétales : elles sont citées à deux reprises dans les statuts diocésains d’Hincmar, promulgués en 852.
Il résulte des recherches dont je viens de résumer les conclusions que les Fausses Décrétales ont été composées entre la fin de 847 et la fin de l’année 852, approximativement vers 850.
IV. Patrie des Fausses Décrétales
On a jadis soutenu que Rome était le berceau de la compilation isidorienne ; on se fondait sur ce fait qu’Isidore porte très haut le pouvoir du Siège Apostolique. C’est une opinion qui est abandonnée depuis longtemps ; il est incontestable que les Fausses Décrétales ont été composées dans l’Empire franc.
Mais dans quelle province ecclésiastique ? On a proposé la province de Mayence, sans invoquer de raison sérieuse ; en réalité le véritable débat ne s’est établi qu’entre la province de Reims et celle de Tours.
Des érudits de grande autorité, à commencer par Hinschius, ont placé le berceau de la compilation isidorienne dans la province de Reims. À l’époque où cette compilation vit le jour, la province de Reims était déchirée par des divisions. Une lutte s’était élevée entre l’archevêque Hincmar et les clercs ordonnés jadis par son prédécesseur Ebbon, qui, déposé, avait été plus ou moins régulièrement rétabli sur son siège en 840.
On a cru que les Fausses Décrétales avaient été composées afin de fournir des armes à ces clercs, et en particulier à leur chef Vulfade, et qu’elles étaient destinées à répondre aux aspirations de tous les adversaires du métropolitain autoritaire et impérieux qu’était Hincmar. Je me suis efforcé de démontrer ailleurs que les textes ne fournissent aucune raison décisive pour attribuer les Fausses Décrétales à la province de Reims, et pour les considérer comme l’œuvre de Vulfade ou de ses partisans.
Au surplus, si elles n’étaient autre chose qu’une arme forgée pour combattre Hincmar, on ne s’expliquerait pas que le prélat, qui connaissait les textes canoniques et avait eu certainement des doutes sur l’authenticité de certains textes isidoriens, ne se fût pas insurgé contre toute la collection et n’eût pas démasqué la fraude. D’ailleurs, si les Fausses Décrétales ont été rédigées au profit des clercs ordonnés par Ebbon, il faut reconnaître que l’effet est bien peu proportionné à la cause.
On comprend mal, dans cette hypothèse, pourquoi Isidore a tant insisté sur le maintien de la constitution intérieure de l’Église, qui n’était pas mise en cause par la controverse relative à la valeur des ordinations d’Ebbon.
Au contraire, dans la Bretagne armoricaine, qui dépendait du métropolitain de Tours, le duc Noménoé, désireux d’assurer l’indépendance du pays celtique vis-à-vis de l’Empire franc, avait accompli une véritable révolution, destinée à substituer un épiscopat breton à l’épiscopat imbu d’idées et de tendances franques qui s’était implanté en Armorique. Il avait, de sa propre autorité, démembré la province de Tours, chassé, dépouillé ou mis en accusation les évêques, créé de nouveaux évêchés et de nouveaux évêques, disposé à son gré des biens des Églises ; en réalité il avait, de 845 à 850, brisé tous les cadres de la hiérarchie ecclésiastique.
Ces événements avaient naturellement produit, dans l’Église franque, vers le milieu du IXe siècle, une émotion autrement vive que la querelle, à ce moment assoupie, qui divisait Hincmar et quelques prêtres du diocèse de Reims. On pouvait dire que l’Église en Bretagne était attaquée dans son indépendance aussi bien que dans sa constitution intime.
Ainsi la compilation isidorienne, rédigée vers 850, s’adaptait très bien aux besoins du clergé franc dans la province de Tours.
En outre, il est démontré qu’Isidore ou un de ses associés rédigeait, vers la même époque, une fausse bulle de Grégoire IV et un mémoire de procédure destinés à servir les intérêts particuliers de l’Église du Mans dans ses procès contre l’abbaye de Saint-Calais ; ces pièces portent incontestablement la marque de l’atelier pseudo-isidorien.
Ainsi l’on constate une liaison étroite entre Isidore et le clergé du Mans, d’ailleurs très hostile aux Bretons qui avaient ravagé la région du Maine et démembré la province ecclésiastique de Tours dont le Mans faisait partie. C’en est assez pour justifier l’opinion qui place dans la province de Tours, probablement au Mans, le berceau des Fausses Décrétales.
V. L’accueil fait aux Fausses Décrétales
Il convient d’examiner l’accueil qui fut fait aux Fausses Décrétales par les Pontifes Romains et par l’Église en général.
Le premier des Papes dont la conduite ait pu subir l’influence des Fausses Décrétales n’est autre que Nicolas Ier. A-t-il connu la célèbre compilation ? C’est une question qui a été plus d’une fois discutée.
Il est certain, à mon avis, que Nicolas Ier a connu, non seulement l’existence des Fausses Décrétales, mais, au moins, un certain nombre de textes empruntés à ce recueil ; ces extraits lui ont été probablement présentés par des évêques de l’Empire franc, venus à Rome pour y soutenir des procès, entre autres par l’évêque de Soissons, Rothade, l’un des adversaires d’Hincmar. Quelle opinion s’en est formée le Pontife, il est assez difficile de le dire.
Dans une lettre qu’il adressa en 865 aux évêques francs se trouve une allusion aux décrétales des Papes martyrs ; vraisemblablement il vise par ce mot des textes tirés de la compilation isidorienne, invoqués devant Nicolas Ier par Rothade et sans doute contestés par les adversaires de cet évêque.
Le Pape profite de l’occasion pour rappeler le principe en vertu duquel toutes les Décrétales, même celles qui ne font pas partie du Corpus Canonum, c’est-à-dire de la Dionysio-Hadriana, s’imposent au respect des fidèles. Sauf en cette circonstance, Nicolas Ier ne parle jamais des Fausses Décrétales ; aucun destinataire de ses lettres n’a pu en déduire l’existence des décrétales apocryphes.
En réalité, sauf en un cas, Nicolas Ier semble être le Pontife qui, s’adressant à Hincmar en 863, lui cite les Papes dont les lettres doivent être pour lui une loi ; or le premier en date de ces Papes est Sirice, qui est l’auteur des plus anciennes Décrétales authentiques contenues dans la Dionysio-Hadriana. Toutefois Nicolas Ier, ou le rédacteur de ses lettres, s’est inspiré, dans quelques passages, de textes qu’il a tirés des Fausses Décrétales, sans d’ailleurs nommer cette compilation.
En tout cas, sur le fond de sa politique, les Fausses Décrétales, vis-à-vis desquelles il observait une réserve évidente, n’ont exercé qu’une influence médiocre. Il s’est peut-être appuyé, au moins implicitement, sur les textes isidoriens pour établir le droit, qu’il avait toujours réclamé, de connaître les causes des évêques ; sans doute aussi les textes isidoriens ont contribué, sous son pontificat, au développement de la règle : Spoliatus ante omnia restituendus, dont ils ont consolidé le fondement, en même temps qu’ils introduisaient une précision plus grande dans son application. À cela se réduit leur influence.
Il est vrai que le pontificat de Nicolas Ier a largement contribué à développer, dans l’Église, le mouvement de concentration qui s’est opéré autour du Pontife Romain. Mais le courant centralisateur était formé à Rome quand y furent apportées les Fausses Décrétales ; si elles furent une expression de ce courant en Gaule, elles ne l’ont pas créé au siège du gouvernement de l’Église.
L’examen des lettres des successeurs de Nicolas Ier au IXe siècle ne prouve pas que les Fausses Décrétales, dont on relève quatre ou cinq citations pendant quarante ans, aient joui à Rome d’une grande autorité ; il est remarquable qu’elles ne soient pas citées une seule fois dans les nombreuses lettres de Jean VIII. Rien ne prouve que leur rôle à la cour pontificale ait été plus important au Xe siècle. Ce n’est qu’au XIe siècle qu’elles y prendront une incontestable autorité.
En dehors de Rome, l’influence des Fausses Décrétales s’est développée plus ou moins rapidement dans les diverses régions de la chrétienté. De ce côté des Alpes, leur fortune est rapide ; dès 860, elles sont fréquemment citées ; ce qui en atteste le succès, c’est que bientôt on en fait des extraits que l’on réunit en recueils pour en faciliter l’usage.
Cependant les passages tirés des apocryphes isidoriens entrent dans les collections canoniques de la Gaule ou de la Germanie ; par exemple, en 906, Reginon de Prüm en admet un certain nombre dans ses célèbres Libri Synodales. Cette situation ne se modifie point au Xe siècle. Sans doute, dans sa collection canonique, Abbon de Fleury semble ne pas faire usage des Fausses Décrétales ; mais, en 991, elles sont invoquées au concile de Saint-Basle par les défenseurs de l’archevêque de Reims, Arnoul.
Au commencement du XIe siècle, lorsque Burchard de Worms rédige son Décret, qui bientôt se répandit dans tout l’Occident et y jouit d’une grande vogue, il y accueille nombre de textes d’origine isidorienne.
L’Italie s’est montrée moins empressée, ce semble, à accepter la compilation du faux Isidore. Cependant dans les vingt dernières années du IXe siècle et au Xe, cette collection est très répandue dans la péninsule ; elle fournit nombre de fragments aux auteurs de collections canoniques, à commencer par l’Anselmo dedicata, qui date sans doute d’une année comprise entre 883 et 897 ; d’ailleurs les textes d’Isidore jouent un grand rôle dans la polémique ouverte entre les canonistes italiens, au cours des premières années du Xe siècle, à propos de la validité des ordinations du pape Formose et des translations d’évêques d’un siège à un autre.
Désormais les Fausses Décrétales sont entrées dans l’usage courant, des deux côtés des Alpes.
Dans la seconde moitié du XIe siècle, au temps de la réforme de Grégoire VII, non seulement l’authenticité des Fausses Décrétales n’est contestée par personne, mais les textes tirés des apocryphes isidoriens sont considérés comme un véhicule commode pour plusieurs des idées maîtresses sur lesquelles repose l’œuvre des réformateurs.
Aussi les collections canoniques qui sont plus particulièrement la manifestation de leurs tendances, notamment la collection en 74 titres qui est la première en date, celle d’Anselme de Lucques, celle du cardinal Deusdedit, contiennent de nombreux et importants passages des Fausses Décrétales. Ce recueil devient aussi l’arsenal des polémistes du XIe et du XIIe siècle ; il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter les yeux sur les écrits intitulés Libelli de lite imperatorum et pontificum, publiés dans la collection des Monumenta Germaniae. Cependant, les fragments isidoriens, qui ont pénétré en grand nombre dans les recueils canoniques d’Yves de Chartres et de ses contemporains, entrent en foule dans le Décret de Gratien.
Pendant quatre siècles, du XIe au XVe, l’autorité du faux Isidore est universellement reconnue ; ses apocryphes jouissent du même prestige que les textes authentiques.
À partir du XVe siècle, l’étoile du faux Isidore pâlit. Le cardinal Nicolas de Cuse flaire la falsification ; d’autres partagent ses méfiances ; quelques-uns des grands érudits du XVIe siècle, tel Antoine Augustin, laissent apercevoir leurs hésitations ; d’autres comme Antoine Le Conte, dans la seconde moitié du XVIe siècle, n’ont plus d’illusions sur l’authenticité des Décrétales antérieures à S. Silvestre.
En 1628, le protestant David Blondel achève le travail de la critique dans son œuvre (Pseudo-Isidorus et Turrianus vapulantes), dirigée contre La Torre, défenseur malheureux de l’authenticité d’Isidore. À dater du XVIIe siècle, les Fausses Décrétales ont perdu toute autorité, et sont définitivement classées au premier rang de la série des apocryphes.
De nos jours on s’accorde assez généralement à y voir une œuvre de membres de l’Église franque, dont le but a été non pas, comme on le répétait jadis, de créer ou tout au moins d’étayer le dogme de la primatie du Saint-Siège, mais de réaliser dans l’Église certaines réformes grâce à l’appui du Siège apostolique, dont l’autorité s’imposait à tous.
VI. Bibliographie
(On s’est borné à indiquer les travaux les plus récents.) — Pour le texte, éd. d’Hinschius : Décrétales pseudoisidorianae, Leipzig, 1863 (précédé d’une introduction critique). — On trouvera aussi le texte dans Patrologia latina, t. CXXX.
Travaux. — R. P. Lapôtre, De Anastasio bibliothecario Sedis Apostolicae, Paris, 1885 (n’est point en librairie) ; abbé Lesne, La hiérarchie en Gaule et en Germanie, 742-882, Paris-Lille, 1905 ; F. Lot, Études sur le règne de Hugues Capet et la fin du Xe siècle, Paris, 1903, et la Question des Fausses Décrétales, dans la Revue historique, t. XCIV, 1907 ; Langen, Nochmals : Wer ist Pseudoisidor ? dans Historische Zeitschrift, t. XLVIII, ann. 1882 ; Lurz, Ueber die Heimat Pseudoisidors, Munich, 1898 ; Maassen, Pseudoisidor-Studien, dans les Sitzungsberichte de l’Académie impériale de Vienne, classe de philos. et d’hist., t. CVIII et CIX, ann. 1885 ; Müller, Zum Verhältnis Nicolaus I und Pseudoisidor ; Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, t. XXI (1900) ; Schrörs, Hinkmar, Erzbischof von Reims, Fribourg en B., 1884, et deux articles publiés dans l’Historisches Jahrbuch, t. XXV et t. XXVI (1905 et 1906) ; E. Seckel, Pseudoisidor, au t. XVI de la 3e édition de la Realencyklopädie für protestantische Kirche, Leipzig, 1905 ; B. Simson, Die Entstehung der pseudoisidorischen Fälschungen in Le Mans, Leipzig, 1886 ; voir aussi un article de l’Historische Zeitschrift, t. LXVIII, ann. 1892 ; de Smedt (R. P.), Les Fausses Décrétales. L’épiscopat franc et la Cour de Rome, dans les Études religieuses, historiques et littéraires, 4e série, t. VI, ann. 1870 ; Ad. Tardif, Histoire des sources du droit canonique, Paris, 1887, p. 140-158 ; Wasserschleben, Ueber das Vaterland der falschen Dekretalen, dans Historische Zeitschrift, t. LXIV, ann. 1890 ; Paul Fournier, Études sur les Fausses Décrétales, Revue d’histoire ecclésiastique, t. VII et VIII, ann. 1906 et 1907.
P. Fournier.