Athéisme
Sommaire
ATHÉISME. — Trois questions seront étudiées dans cet article : I. Y a-t-il des athées ? — II. Quelle est la forme actuelle de l’athéisme ? — III. Quelles sont les causes de l’athéisme ?
Y a-t-il des athées ?
I. Y a-t-il des athées ? — Au lieu de reproduire ici les distinctions classiques entre athéisme positif ou dogmatique, d’une part, et, de l’autre, athéisme négatif ou dubitatif, puis entre athéisme transitoire et athéisme permanent ou définitif, distinctions légitimes, du reste, mais trop connues pour qu’il soit opportun de les développer ; nous citerons quelques témoignages, dont la diversité d’origine soulignera l’accord.
Comte estime que l’athéisme est une chose rare ou mal nommée. « Le plus souvent, on qualifie ainsi un état de panthéisme qui n’est, au fond, qu’une rétrogradation doctorale vers un fétichisme vague et abstrait. » (Système de Polit. pos., t. I, p. 48.) D’après Renouvier, « il n’y a que très peu d’athées ». (Derniers Entretiens, p. 102, Paris, Colin.) « Y a-t-il beaucoup d’athées ? » se demande M. Le Dantec. Et il répond : « Je me défie des statistiques qu’on rencontre à ce sujet dans les livres et les journaux. En tout cas, il est certain que la grande majorité des hommes est imbue de l’idée de Dieu. » L’auteur insiste : « Plusieurs se disent athées sans avoir beaucoup réfléchi à ce que cela veut dire. » « À notre époque, quoi qu’on dise, il existe une infime minorité d’athées. » (L’Athéisme, p. 8, 9, 17, Paris, Flammarion, 1906.)
M. Le Dantec lui-même est-il bien sûr d’être athée ? Je note qu’à la page 56 du même ouvrage, il se déclare « agnostique ». De l’athéisme à l’agnosticisme, on peut, sans excès de subtilité, trouver quelque intervalle. (Cf. art. Agnosticisme de ce dictionnaire.) M. Jules Soury, après avoir fait profession solennelle et éclatante d’athéisme, déclare ce mot « vide de réalité ». (Campagne Nationaliste, p. 47, Paris, Plon, 1902.) Plus expressément encore, il écrit : « Qu’est-ce donc enfin qu’un athée au sens vrai, au sens antique du mot ? Ce n’est point celui qui proclame que Dieu n’existe pas… L’athée ne tombe pas dans l’erreur du croyant qui, parce qu’il la croit, affirme l’existence de Dieu ; il ne la nie point, cette existence, il l’ignore. » (Ibid., p. 48.) L’athée ne nie point l’existence de Dieu ! La définition est à retenir.
D’après Sir Olivier Lodge, l’athéisme de Haeckel « coïncide, quant aux points essentiels, avec le monisme ou panthéisme des sciences naturelles ». (La Vie et la Matière, trad. Maxwell, p. 28, Paris, Alcan, 1907.) De ces témoignages il est peut-être permis de conclure que l’athée est une espèce rare, sinon introuvable.
Quelle est la forme actuelle de l’athéisme ?
II. Quelle est la forme actuelle de l’athéisme ? — L’athéisme brutal et simpliste ne se rencontre pas dans le monde intellectuel. Mais il ne s’ensuit pas que la philosophie contemporaine professe le théisme. À comparer les deux mots, tout terme moyen paraît exclu. Il semble qu’il faille opter entre l’athéisme et le théisme. L’histoire et la psychologie déconcertent la logique du langage. La plupart des penseurs contemporains, en dehors du christianisme, ne sont ni athées ni déistes.
Ils parlent de Dieu, mais d’un Dieu impersonnel. Plus exactement, ils reconnaissent le rôle du Divin dans le monde. Telle est la doctrine que trouve en face d’elle la théodicée classique : doctrine multiforme, indécise et changeante, dont il est plus aisé d’indiquer les négations que de formuler les affirmations. Le Divin n’est pas un Être distinct du monde, conscient et voulant comme une personne humaine. Telle est la partie négative de la théologie nouvelle, et telle est la forme générale de l’athéisme actuel.
Quant à exprimer en une seule définition le caractère positif et précis du Divin, l’entreprise est chimérique. Le Divin n’est pas conçu de la même manière par Vacherot et par Renan, par M. Marcel Hébert et par M. Hoeffding. Hegel, Hartmann, Schopenhauer, Taine représentent autant de théories différentes. À ne retenir que ces quatre derniers noms, on trouve déjà quatre notions rivales de la définition traditionnelle. À la place du Dieu personnel, on veut nous faire adorer soit l’Idée, soit l’Inconscient, soit la Volonté aveugle, soit l’Axiome éternel.
Dans un récent ouvrage, nous avons exposé et discuté la forme générale et les négations communes de l’athéisme contemporain. Contre la doctrine du Dieu personnel, on invoque l’expérience. L’histoire témoignerait contre la notion de monarchie divine. À la volonté de Dieu, la science opposerait l’efficacité des lois. La psychologie moderne contredirait également les notions et les principes de la théodicée personnaliste. Ces objections contre l’existence d’un Dieu personnel ne sont pas irréfutables.
L’histoire ne prouve pas que le Roi du ciel ait partie liée avec les rois de la terre ; mais, d’autre part, la supériorité de la démocratie politique n’est peut-être pas un dogme incontestable. Pas plus que la science ne supprime la métaphysique, les lois ne supplantent le Dieu de la théodicée personnaliste. D’abord, elles ont tout au plus la valeur d’idées générales qui, comme telles, et sans autre support, n’existent pas. Leur vérité est, à plusieurs points de vue, relative, leur efficacité dépendante.
Quant à la psychologie, elle constate que, si la tendance à personnifier peut s’égarer, la pensée abstraite n’est pas non plus exempte d’illusions. Aucune conclusion de la psychologie n’a détruit la notion métaphysique de personne, la valeur du principe de causalité, la supériorité définitive de la pensée consciente, ni, par suite, la nécessité d’un Dieu personnel. (Dieu, l’Expérience en métaphysique, p. 45-109, Paris, Rivière, 1907.)
Quelles sont les causes de l’athéisme ?
III. Quelles sont les causes de l’athéisme ? — Nous étudions un cas bien grave et bien intéressant, mais pourtant un cas particulier, d’une question plus vaste : Pourquoi des hommes également instruits et renseignés (car le problème n’est embarrassant et ne mérite discussion que dans ces conditions), diffèrent-ils d’avis dans les matières morales, religieuses, philosophiques ? Pourquoi, au sujet du Dieu personnel, trouvons-nous des adversaires et des partisans de la théodicée traditionnelle ? Encore une fois, on s’attarde aux abords du problème, quand on insiste sur l’ignorance des athées, et quand on se berce de cette consolation, que s’ils connaissaient nos arguments, ils s’y rendraient.
Que l’ignorance et la suffisance soient le fait de vulgaires blasphémateurs, d’accord. Mais, s’il en est ainsi, leur cas ne présente aucune difficulté au philosophe et au psychologue. Ces gens parlent de ce qu’ils ignorent, ce qui est la chose du monde la plus banale, et la moins intéressante. Seulement, il est d’autres athées qui, sans même faire profession de philosophes, connaissent les preuves classiques de l’existence de Dieu. Ils les connaissent si bien, qu’ils pourraient les exposer avec plus d’ampleur et de rigueur que beaucoup d’adorateurs orthodoxes du Dieu personnel.
Pourquoi ne sont-ils pas persuadés eux-mêmes ? Ils le sont, pensera-t-on peut-être. Mais, de nouveau, cette réponse dénature le problème, et ne le résout pas. S’il est des hommes qui, croyant à l’existence d’un Dieu personnel, trouvent agrément ou profit à la nier, leur cas ne relève pas de la discussion philosophique.
Cependant, sous couleur de préciser l’objection, ne l’avons-nous pas transformée en énigme ? En écartant deux formes dérisoires du problème, n’avons-nous pas exclu et les raisons intellectuelles et les raisons morales qui serviraient à le résoudre ? Nous ne proscrivons ni les unes ni les autres. Nous notons seulement que l’ignorance grossière et la mauvaise foi consciente n’expliquent pas les cas les plus intéressants, et les seuls authentiques, de l’athéisme contemporain.
Cette remarque ne signifie pas qu’ici n’interviennent ni les défauts intellectuels, ni les insuffisances de la volonté. Quant au premier point, nous estimons avec M. l’abbé Piat, que beaucoup de philosophes restent insensibles à l’efficacité des arguments traditionnels, parce qu’ils les prennent à rebours, parce qu’ils les examinent dans un esprit surtout critique. M. Piat est même convaincu que, « si l’on se fût préoccupé de dépasser l’ombre, au lieu de s’y complaire, si l’on eût mis à chercher Dieu le dixième de l’énergie que l’on a mise à l’envelopper de nuages, il serait sorti de ce travail la plus ample, la plus précise et la plus solide des théodicées qui se soit jamais vue. »
Il conclut énergiquement : « Saint Augustin, Descartes et Leibniz auraient pâli en face de ce nouvel effort de l’esprit humain. » (Revue pratique d’Apologétique, 15 janvier 1907, p. 451.) L’auteur n’attribue pas à un vice de logique le rôle principal dans la genèse de l’athéisme : « Prise en masse, notre société a cessé de croire, parce qu’elle l’a voulu ; elle a commencé à le vouloir lorsqu’elle est devenue assez mauvaise pour que la haine de la vérité dominât dans son sein. » (Ibid., p. 453.) Mais de cette proposition générale, il est toujours délicat de descendre aux applications particulières.
Rappelons seulement que des philosophes comme Brochard et Renouvier convenaient que l’erreur impliquait souvent faute morale ; Brochard a même employé le mot de crime. « Qui peut dire qu’aux yeux de Dieu, il n’y ait pas des erreurs qui sont des crimes ? » (De l’Erreur, p. 280, Paris, Alcan, 1897.)
X. Moisant.