Apôtres (actes des)
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APÔTRES (ACTES DES). — Les questions que suscite, au point de vue apologétique, le livre des Actes, se ramènent à l’analyse des données apologétiques qu’il renferme et à l’étude de la valeur historique qu’il possède. Nous examinerons brièvement : I la tradition sur l’auteur du livre des Actes ; II les données fournies par le livre lui-même ; III les sources des Actes ; IV la valeur historique du livre des Actes ; V l’importance apologétique du livre des Actes.
I. Tradition sur l’auteur du livre des Actes
Les écrivains chrétiens de la fin du second et du commencement du troisième siècle attribuent unanimement à Luc, compagnon de Paul, la composition du livre des Actes ; Irénée, en Gaule (Adv. Hær., iii, 14, 1 ; 15, 1) ; l’auteur du Canon de Muratori, probablement en Italie (l. 34-35) ; Clément d’Alexandrie (Strom., v, 12) ; Tertullien, en Afrique (De Jejunio, 10).
On peut remonter plus haut encore. Sans doute, les premières citations du livre des Actes que nous trouvons dans la littérature chrétienne ne nous renseignent pas sur l’auteur de ce livre ; elles prouvent seulement son existence dans les premières années du second siècle. Mais on peut établir avec une vraisemblance telle qu’elle exclut tout doute raisonnable, que Justin, au milieu du second siècle, regardait le troisième Évangile, et par conséquent aussi le livre des Actes qu’il connaît, comme l’œuvre de Luc.
L’apologète romain connaît, en effet, des Évangiles composés par des Apôtres et d’autres composés par des disciples d’Apôtres (Dialogue, 103) ; d’autre part, quand il emprunte certaines données au troisième Évangile, il évite toujours toute mention d’Apôtre (Apologie, I, 33). L’inscription du troisième Évangile « selon Luc » est également très ancienne et date certainement de la première moitié du second siècle.
Si l’on veut réfléchir que le troisième Évangile, en raison de la dédicace, doit avoir porté le nom de son auteur, et qu’il n’a pu y avoir, semble-t-il, aucun motif pour attribuer cette œuvre à un disciple peu connu de Paul, on reconnaîtra aisément la grande valeur de la tradition sur l’auteur du troisième Évangile et des Actes.
Les anciens témoignages sont assez sobres sur la vie de Luc. Les lettres de saint Paul nous apprennent qu’il fut Grec de naissance, médecin (Col., iv, 10-14) et coopérateur de l’Apôtre (Philémon, 24 — II Tim., iv, 11).
Les sources postérieures sont plus explicites. Luc serait né à Antioche de Syrie (Eusèbe, H. E., iii, 4, 6). Il n’y a pas de motif de révoquer en doute cette donnée, qui est confirmée par une leçon très ancienne du livre des Actes (xi, 29). L’Argumentum Evangelii secundum Lucam (Corssen, Monarchianische Prologe, Text. u. Unters., xv, 1, p. 7) croit savoir que Luc resta célibataire, composa son Évangile en Achaïe, et mourut en Bithynie.
Au quatrième siècle on a considéré Luc comme un des 72 disciples ; plus tard on l’a identifié avec le second disciple d’Emmaüs, le compagnon de Cléopas ; au cinquième siècle apparaît la légende de Luc, peintre de la sainte Vierge, dont on ne connaît pas l’origine. Ces dernières données n’ont aucune valeur historique.
II. Données fournies par l’étude du livre lui-même
Après avoir étudié la tradition sur l’auteur des Actes, il convient de contrôler la conclusion par l’examen interne du livre. Ici, est-il besoin de le dire, les opinions des critiques sont très divergentes. Tandis que les auteurs catholiques sont à peu près unanimes à déclarer que cet examen confirme la tradition, opinion que partagent bon nombre de critiques protestants, et non des moindres (Blass, Harnack, Plummer, Ramsay, B. Weiss), beaucoup de critiques indépendants estiment, au contraire, que l’opinion traditionnelle devient insoutenable à la lumière de ce contrôle (H. Holtzmann ; Jülicher ; Schürer, Wendt). Généralement, ils reconnaissent, cependant, dans les Actes une partie qui dériverait d’un journal de voyage écrit par Luc, compagnon de Paul : à savoir les Wirstücke.
Que nous apprend donc la lecture attentive des Actes au sujet de son auteur ? Tout d’abord, il est évident que l’auteur du livre des Actes est un Grec de naissance. Il suffit de lire Act., xxviii, 1-4 : les habitants de Malte sont pour lui des « Barbares ». La période qui ouvre l’Évangile est évidemment aussi l’œuvre d’un Grec. Act., vi, 5 ; xi, 19, 30 ; xiii, 1, 2 montrent clairement que l’auteur des Actes porte le plus grand intérêt à la ville d’Antioche. Ces conclusions sont également certaines dans l’hypothèse de l’identité et de la distinction de l’auteur des Wirstücke avec l’auteur des Actes.
Y a-t-il moyen de démontrer que l’auteur des Actes se sert si fréquemment et si exactement de termes médicaux, qu’il doit avoir été médecin lui-même ? Un médecin irlandais, M. Hobart, a consacré sa vie à l’étude de cette question. Sans doute il a multiplié outre mesure les « termes médicaux » ; néanmoins sa thèse paraît bien prouvée. Nous renonçons à résumer ici cette preuve que l’on peut trouver ailleurs bien exposée. Mais nous devons faire remarquer une fois de plus que cette terminologie médicale se retrouve aussi bien dans les Wirstücke que dans les autres parties des Actes et dans l’Évangile.
Il serait difficile de prouver, par l’examen interne du livre des Actes, en dehors des Wirstücke, que l’auteur a dû être un disciple intime de Paul. Son paulinisme toutefois est suffisamment accentué pour un compagnon de Paul : on peut s’en convaincre en lisant, par exemple, Act., xiii, 38 ; xx, 28.
L’examen interne du livre des Actes conduit donc à des conclusions en parfaite harmonie avec les données de la tradition. Pour nier ces conclusions, il faudrait des motifs bien graves. On croit les avoir trouvés cependant. Les Wirstücke marquent, dit-on, pour le style, le vocabulaire et la pensée, un certain contraste avec le reste du livre ; il y aurait, en dehors des Wirstücke, telles narrations et telles conceptions qu’il serait impossible d’attribuer à un compagnon de Paul ; on pourrait même démontrer que les sections où l’auteur parle à la première personne ont été insérées et retravaillées par un écrivain postérieur qui se servit de ces notes pour la composition de son livre. Ces raisons prouveraient que la tradition aurait généralisé indûment : l’auteur d’une source des Actes serait devenu l’auteur du livre tout entier.
Remarquons d’abord, avec le P. Rose (Les Actes des Apôtres, p. ix), combien il serait invraisemblable que la tradition ancienne et constante sur l’auteur du troisième Évangile et des Actes « ait pour unique point de départ une collaboration très restreinte de Luc au livre des Actes, ou plus exactement, l’usage qu’un écrivain anonyme devait faire plus tard, à son insu, de quelques feuillets qu’il avait couverts de notes pendant les voyages de l’apôtre… » D’ailleurs un examen plus attentif prouve que les raisons alléguées en faveur de cette hypothèse sont dénuées de fondement.
M. Harnack a soigneusement comparé au point de vue philologique les Wirstücke avec les autres narrations des Actes et avec le style du troisième Évangile. L’analogie entre les deux termes de la comparaison lui a paru si grande qu’il en a conclu à l’identité d’auteur. Dans l’hypothèse contraire, l’auteur des Actes n’aurait guère retenu des notes de Luc que l’emploi de la première personne : tout le reste aurait été changé.
L’argument sur lequel insistent spécialement tous ceux qui rejettent l’opinion traditionnelle sur l’auteur des Actes, est basé sur la comparaison de Act., xv, 1-29, avec Gal., ii, 1-10. Il serait impossible, dit-on, de concilier ces deux récits. Un compagnon de Paul ne peut donc pas avoir écrit le premier. On ne comprendrait pas non plus que Luc ait pu attribuer à la réunion de Jérusalem un décret que Paul exclut tout au moins par son silence.
On a proposé différentes réponses à cette objection. Une théorie, qui a gagné d’assez nombreux partisans, ne rapporte pas aux mêmes événements les deux narrations Gal., ii, et Act., xv : les événements racontés au chapitre ii de l’Épître aux Galates, n’auraient eu que très peu de publicité et auraient précédé le Concile de Jérusalem. Il n’y aurait donc aucune opposition entre les deux récits. Cette solution nous paraît inadmissible. Car, dans les deux narrations, il est question de la même controverse, l’obligation de la loi mosaïque pour les païens convertis ; les personnes qui jouent un rôle dans la délibération sont encore les mêmes : Pierre et Jacques, — Paul — et les Judaïsants ; enfin la solution principale est la même : les païens convertis ne devront pas observer la Loi.
Admettra-t-on que la question de la Loi pour les païens convertis ait été deux fois l’objet d’une délibération publique des Apôtres, à Jérusalem ? Une première décision n’était-elle pas suffisante ? Nous pensons donc que les deux récits, celui de Paul et celui de l’auteur des Actes, se rapportent aux mêmes événements ; nous estimons aussi que le dernier ne contredit pas le premier. Les multiples différences entre les deux récits peuvent s’expliquer par le but différent des deux auteurs et les circonstances dans lesquelles ils écrivaient. Luc, écrivant après l’apaisement des controverses juives, voit les choses du dehors et décrit la grande réunion publique. S. Paul, écrivant sa lettre au milieu des difficultés, rapporte certains détails personnels et insiste surtout sur la reconnaissance de son apostolat. Enfin, pour comprendre l’omission par Paul, dans l’épître aux Galates, des quatre stipulations du décret des Apôtres, on se rappellera que ces stipulations ne sont pas la partie principale de la solution. Celle-ci consistait, avant tout, dans la non-obligation de la Loi pour les convertis d’origine païenne. Un disciple de Paul peut donc avoir écrit le chapitre xv des Actes.
Il nous resterait encore à examiner si les Wirstücke apparaissent comme ayant été retravaillés et insérés dans les Actes par un auteur postérieur. Pour le prouver, on cite certaines anomalies dans la seconde partie des Actes. La principale se rencontre dans l’histoire de la délivrance de Paul emprisonné à Philippes. Act., xvi, 25-34, dit-on, serait une addition d’un auteur postérieur en quête de miracles, et la scène serait présentée au surplus d’une façon tout à fait invraisemblable.
Au fond, cette argumentation repose sur la peur du miracle. Un disciple de Paul admettait évidemment le surnaturel, et si la scène nocturne dans la prison de Philippes ne nous est pas décrite avec toute la précision désirable, on ne peut en conclure cependant que la narration ne puisse avoir été écrite par un disciple de Paul qui fut lui-même à Philippes à ce moment. D’après Harnack (Lukas, p. 80), il serait impossible de recourir, pour la solution de la difficulté, à une interpolation, tellement ces récits manifestent le style de Luc.
Les témoignages et la critique interne s’accordent donc à prouver que Luc, le médecin grec, le compagnon de Paul, a composé, non seulement les Wirstücke, mais tout le livre des Actes.
Nous n’apprenons malheureusement pas avec une égale certitude le lieu et la date de composition du livre. Sur le premier point nous renonçons même à émettre aucune hypothèse. La date de composition doit être sûrement placée après 63, puisque l’auteur connaît la délivrance de Paul après sa captivité de deux ans (xxviii, 30). Brusquement, il termine alors son ouvrage, ce dont on a souvent conclu que Luc l’avait composé avant la mort de Paul (67). Il y a des difficultés réelles contre cette opinion. Sans doute, la dépendance des Actes à l’égard de Flavius Josèphe, l’historien juif, qui a écrit son livre Antiquités juives dans les dernières années du premier siècle, ne se prouve pas. La date des Actes doit se déterminer plutôt par la date du troisième Évangile. Celui-ci a-t-il été écrit avant ou après 70 ? Les auteurs qui préfèrent cette seconde alternative, la justifient généralement par les considérations suivantes. L’Évangile de Marc, qu’Irénée dit avoir été composé après la mort de Pierre et de Paul, a servi de source au troisième Évangile : il n’est pas aisé de placer ces deux écrits entre 67 et 70. De plus, la comparaison entre le discours eschatologique du Christ chez Marc et Luc semblerait montrer que Luc a connu le siège de Jérusalem et la ruine de la ville (Cf. Luc, xxi, 20-21 ; Marc, xiii, 14-15). Il est vrai que les partisans de cette opinion ont une certaine difficulté à expliquer la fin si brusque des Actes. Du reste, au point de vue apologétique, une différence d’une dizaine d’années pour la date de composition des Actes n’a pas une importance capitale.
III. Les sources du livre des Actes
Il n’y a aucun intérêt apologétique à exposer la longue série d’hypothèses émises au sujet des sources des Actes, ni les innombrables essais de restitution tentés par de bien subtils critiques.
Si Luc est l’auteur des Actes, comme nous avons tâché de le montrer, il n’est guère probable qu’il se soit servi de sources dans la seconde partie de son livre (à partir du ch. xiii ou ch. xvi, 6) où il raconte surtout les missions de saint Paul. Tout au plus comprendrait-on qu’il ait inséré dans son ouvrage certains petits documents, comme la lettre des apôtres et des presbytres de Jérusalem aux chrétiens d’Antioche (xv, 23-29), ou la lettre de Lysias au gouverneur Félix (xxiii, 26-30).
Selon notre opinion sur l’auteur des Actes, le problème des sources doit se restreindre à la première partie (ch. i-xii ou ch. i-xvi, 5). Luc se serait-il servi d’un document écrit pour l’exposé qu’il fait de l’Église primitive de Jérusalem ?
Rien n’empêche d’admettre chez un auteur inspiré l’usage de sources écrites. Luc s’en est certainement servi pour la composition de son Évangile. La comparaison minutieuse du troisième Évangile avec le second montre clairement que le second Évangile a été repris, presque tout entier, par Luc, qui s’est le plus souvent contenté d’y apporter des changements de style assez notables. Je crois aussi que la plupart des discours du Christ qui se trouvent seulement dans le premier et le troisième Évangile dérivent d’une source commune aux deux évangélistes, une collection de Logia, sans doute celle dont les sources anciennes attribuent la composition à l’apôtre Matthieu.
Enfin plusieurs récits du troisième Évangile, qui ne se trouvent ni chez Matthieu ni chez Marc, ont une couleur sémitique tellement marquée qu’on ne les attribuera pas facilement à un auteur grec capable d’écrire des périodes classiques, comme celles par laquelle Luc commençait son Évangile. Il suffit de lire par exemple l’histoire de l’Enfance ou le récit des disciples d’Emmaüs. On est donc autorisé, semble-t-il, à admettre une troisième source, d’origine palestinienne, pour la composition du troisième Évangile.
On s’est demandé si une partie des narrations contenues dans les douze premiers chapitres des Actes ne dériverait pas de la même source palestinienne, qui aurait continué l’histoire évangélique après la Résurrection. On cherche un argument en faveur de cette hypothèse dans le style de cette première partie, qui renferme beaucoup plus d’hébraïsmes, et l’étroite parenté entre Act., i et Luc, xxiv. Ce dernier chapitre serait, en grande partie, emprunté à la source spéciale du troisième Évangile. L’examen lexicographique de Act., i-xii n’est pas de nature à infirmer cette conclusion.
On trouve en effet dans cette partie des expressions plus ou moins hébraïsantes, qui se rencontrent, il est vrai, dans les Évangiles, mais nulle part dans la partie finale des Actes. La glossolalie de la première partie des Actes (ii, 1-14 ; xi, 15) semble différer notablement de celle des Églises pauliniennes (I Cor., xiv). On pourrait encore faire valoir d’autres divergences. Ne semble-t-il pas que ces phénomènes s’expliquent plus aisément par l’admission d’une source palestinienne, où Luc aurait puisé l’histoire de la chrétienté primitive de Jérusalem ? Elle aurait été rédigée avant la ruine de Jérusalem, peut-être en araméen. On ne peut guère songer à la reconstituer. On fera même bien d’ajouter que la démonstration esquissée plus haut est loin d’être apodictique, tout en paraissant être d’une solide probabilité.
L’historien s’apercevra immédiatement que cette hypothèse ne peut qu’augmenter la valeur historique du livre des Actes.
IV. Valeur historique des Actes
Le temps n’est plus où l’école de Tübingen rangeait les Actes parmi les essais de conciliation entre le pétrinisme et le paulinisme, en leur déniant toute valeur historique. La critique a réussi à classer cette hypothèse parmi les fantômes à jamais évanouis, dont il est désormais inutile de s’occuper.
Au contraire, les considérations que nous avons été amené à faire au sujet des questions précédentes, nous permettront d’établir aisément l’autorité du livre des Actes. Une bonne partie du livre est, en effet, écrite par un témoin oculaire, ou très voisin des événements qu’il rapporte. Luc avait voyagé avec Paul, de Troas à Philippes (xvi, 10-17) ; au voyage suivant, le troisième, il accompagne Paul de Philippes à Milet (xx, 5-15) et de Milet à Jérusalem (xxi, 1-18). Il fit avec Paul captif le voyage de Césarée à Rome (xxvii, 1-xxviii, 16). Pour toute cette période, on ne saurait désirer meilleure information. On reconnaîtra aussi que, pour le premier voyage de Paul (Act., xiii-xiv), Luc a pu s’informer avec sûreté et sans grande difficulté.
Pour ce qui regarde les origines de l’Église de Jérusalem et des Églises de Palestine, il aurait eu, d’après une hypothèse à laquelle nous nous sommes déclaré favorable, le très grand avantage de pouvoir se servir d’une source composée en Palestine, assez voisine des événements racontés. Même si l’on regardait cette dernière opinion comme insoutenable, il serait encore facile de prouver que Luc a dû connaître l’histoire des chrétientés primitives de Palestine. Il connaissait et avait fréquenté plusieurs personnalités marquantes de l’Église de Jérusalem : Jacques le frère du Seigneur, qu’il avait vu en 59 (Act., xxi, 18 s.) ; le diacre Philippe, chez qui il avait logé avec Paul, à Césarée (Act., xxi, 8 s.), et qu’il a dû revoir sans doute pendant les deux ans de captivité de son maître à Césarée ; le cousin de Barnabé, Marc, qu’il avait rencontré à Rome (Col., iv, 10-14) ; son compagnon de voyage Silas (Act., xv, 40 ; xvi, 10 s.), qui avait été jadis chargé de porter la lettre du Concile de Jérusalem aux chrétiens d’Antioche ; d’autres encore, comme Mnason « l’ancien disciple » (Act., xxi, 16) et sans doute aussi Jésus le Juste (Col., iv, 11) : tous ces chrétiens, certainement les quatre premiers, ont pu renseigner Luc sur les grands événements qui avaient suivi la mort et la résurrection du Christ.
Ils l’auront fait sans le moindre doute. Car l’Évangéliste qui avait soin de renseigner exactement Théophile, n’aura pas manqué de s’informer auprès de ces premiers convertis de Jérusalem « sur les choses qui s’étaient accomplies parmi eux ».
Les considérations qui précèdent sont fondamentales pour établir la valeur historique des Actes. Elles ne suffisent sans doute pas à prouver l’exactitude des moindres détails de la narration. En histoire, une exactitude absolument minutieuse ne se prouve que très rarement. En apologétique d’ailleurs, l’autorité substantielle des Actes est seule fondamentale, les détails du récit étant généralement dénués d’importance. Cependant les découvertes ont mis en lumière l’exactitude de l’auteur des Actes dans des détails tout à fait minimes.
Signalons une inscription de Delphes, peu connue, qui en rendant témoignage au récit des Actes (xviii) permet de préciser la date du proconsulat de Gallion en Achaïe. Luc sait que les magistrats de la colonie Philippes sont appelés στρατηγοί (xvi, 20) ; les inscriptions de Sicile relatent une appellation honorifique, πρῶτος, que Luc donne au gouverneur romain de Malte (xxviii, 7). Le récit de la révolte des orfèvres d’Éphèse contre Paul, tout en ne se trouvant pas dans les Wirstücke, est particulièrement remarquable (xix, 23, 40). « Le γραμματεύς, secrétaire de la ville, était à Éphèse un magistrat considérable. On lit sur une inscription trouvée dans cette ville, qu’un même personnage est à la fois Asiarque et secrétaire du peuple, Ἀσιάρχης et γραμματεὺς τοῦ δήμου. On ne peut qu’admirer l’exactitude de l’auteur des Actes, que les Hellénistes ne peuvent jamais prendre en défaut pour la désignation des proconsuls, des provinces sénatoriales, des magistrats des différentes villes. De même pour l’expression νεωκόρος Ἀρτέμιδος : Éphèse est appelée la ville de Diane dans les inscriptions et les monnaies, de même pour le terme διοπετές qui désigne la vieille statue de bois que l’on croyait tombée du ciel et qui représentait la forme authentique de la déesse. »
Il convient de dire ici un mot du dessein de l’auteur. « Vous recevrez la puissance du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans toute la Judée, et dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Act., i, 8.) Voilà le programme dont Luc se proposa l’exécution, quand il écrivit les Actes pour convaincre Théophile de la vérité du Christianisme. Ce but pratique peut avoir dirigé l’auteur dans l’omission de certains détails, dans l’insistance sur d’autres ; il explique, par exemple, pourquoi Luc ne rapporte pas l’incident entre Pierre et Paul à Antioche, ni les difficultés dans les Églises de Galatie, ni les ardentes controverses et les coteries chez les Corinthiens.
Il faudra compléter les Actes par les lettres de saint Paul, si l’on veut se faire une idée quelque peu exacte des chrétientés de l’âge apostolique. Averti par l’auteur lui-même sur le but et le plan du livre, l’historien qui étudie les Actes ne sera pas offusqué par ces omissions qui s’expliquent si bien ; il n’appréciera pas moins le compagnon de Paul, dont l’excellente information nous a valu un ouvrage qui projette sur l’âge apostolique de si vives et de si précieuses lumières.
V. Importance apologétique du livre des Actes
Pour montrer l’importance apologétique des Actes, nous croyons ne pouvoir mieux faire que d’analyser et de mettre en lumière le témoignage que ce livre rend en faveur du fait de la Révélation, des principaux points de la doctrine chrétienne, et des éléments essentiels de l’organisation ecclésiastique.
1. Le fait de la Révélation chrétienne
Le grand argument en faveur de la Révélation chrétienne a été dès les premiers jours de la prédication apostolique et est encore aujourd’hui la Résurrection du Christ. Elle prouve avec évidence la mission divine de Jésus, l’autorité divine de son enseignement et des institutions établies par lui. Les prodiges opérés, d’après la prédiction du Christ, par les Apôtres et les premiers disciples, devaient être pour ceux-ci un moyen très puissant de confirmer la vérité de leur prédication, dont ils constituaient une garantie divine.
Si la Résurrection du Christ est un fait historique, si la réalité des miracles des Apôtres se démontre, la Révélation chrétienne sera solidement établie. Or les Actes des Apôtres contiennent des témoignages très importants en faveur de ces prodiges.
Le livre des Actes raconte que, très peu de temps après la mort de Jésus, les Apôtres, Pierre surtout, affirment devant un auditoire juif la Résurrection du Christ, la prouvent par des prophéties et ne craignent pas de proclamer que « sa chair n’a pas vu de corruption » (ii, 24-32). Ailleurs la Résurrection est encore énergiquement affirmée (iii, 14-16 ; iv, 10) et dans le discours de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie — discours qui semble rédigé par l’auteur des Actes d’après le premier discours de Pierre, le jour de la Pentecôte — il est même explicitement question de la sépulture du Christ dans un tombeau ; « mais Dieu l’a ressuscité des morts » (Act., xiii, 27-30). Contrairement à ce qu’on a récemment affirmé, les Apôtres savaient donc que Jésus avait été enseveli dans un tombeau. Et si, immédiatement après la mention de la sépulture, ils affirment la résurrection, déclarent que la chair de Jésus ne vit pas la corruption, n’y a-t-il pas là une confirmation évidente du récit évangélique sur la découverte du tombeau vide, et, partant, un argument en faveur de la Résurrection.
Il n’est pas possible de nous étendre ici sur chacun des miracles rapportés dans les Actes. Signalons-en toutefois les principaux : le miracle de la Pentecôte (ii, 1-13) ; la guérison d’un boiteux (iii, 1-11) ; la conversion de Paul (ix, 1-30 ; cf. xxii, 4-16 ; xxvi, 9-18) ; la guérison d’Énée et la résurrection de Tabitha (ix, 31-43) ; la délivrance de Pierre (xii, 6-17) ; plusieurs guérisons opérées par Paul (xiv, 8-10 ; xvi, 16-18 ; xx, 7-10 ; xxviii, 7-10) ; sa propre guérison (ibid., 2, 6). — Et cette énumération est loin d’être complète.
De nos jours, les adversaires du miracle ne contestent plus guère le caractère merveilleux des événements tels qu’ils sont racontés dans les Actes des Apôtres. Ils cherchent à expliquer, sans prodiges réels, la genèse de cette foi au surnaturel qu’ils constatent chez les disciples du Christ presque au lendemain de sa mort sur le Calvaire. Les explications d’un Renan, tant prisées jadis dans le monde rationaliste, sont oubliées maintenant, ou font sourire. Voici comment il expliquait le miracle de la Pentecôte. « Un jour que les frères étaient réunis, un orage éclata. Un vent violent ouvrit les fenêtres ; le ciel était en feu. Les orages en ces pays sont accompagnés d’un prodigieux dégagement de lumière ; l’atmosphère est comme sillonnée de toutes parts de gerbes de flammes. Soit que le fluide électrique ait pénétré dans la pièce même, soit qu’un éclair éblouissant ait subitement illuminé la face de tous, on fut convaincu que l’Esprit était rentré et qu’il s’était épanché sur la tête de chacun, sous forme de langues de feu. » (Les Apôtres, p. 62-63.)
C’est de l’escamotage plutôt que de la critique. Que de détails de la narration (Act., ii, 1-13) y sont négligés ! Et quel singulier orage que celui qu’on vient de nous décrire ! Car, on ne doit pas l’oublier, l’histoire constate que les Apôtres, de timides et d’ignorants qu’ils étaient, ont été transformés subitement en des hommes pleins d’une sainte audace et en docteurs remplis de la science des divines Écritures. Quelques jours auparavant ils avaient pris la fuite lors de l’arrestation de leur maître ; Pierre l’avait renié trois fois ; la mort de Jésus les avait profondément découragés ; ils ne comprenaient que peu de chose à la divine économie. Et les voilà qui prêchent hardiment, ne craignant ni les prisons ni la mort. Le miracle de la Pentecôte n’est-il pas certifié par ses effets étonnants ?
Au fond, dans toutes ces discussions soi-disant historiques, on sent bien qu’on est plutôt sur le terrain philosophique. La remarque de Sabatier à propos de la conversion de Saul vaut aussi pour d’autres faits de ce genre. « Elle (la question de la conversion de Saul) se rattache et se lie d’une manière indissoluble à celle de la résurrection même de Jésus-Christ. La solution qu’on donnera à la première dépend de celle que l’on a donnée à la seconde. Celui qui accepte la résurrection du Sauveur, serait mal venu à mettre en doute son apparition à son Apôtre ; mais celui qui avant tout examen est absolument sûr que Dieu n’intervient jamais dans l’histoire, celui-là écartera sans doute les deux faits. » (L’Apôtre Paul, Paris, 1896, p. 42.) On ne peut mieux exprimer la dépendance des explications critiques vis-à-vis des principes philosophiques.
Néanmoins, puisque bien des critiques prétendent maintenir la discussion sur le terrain historique, il est de la plus haute importance de faire valoir les considérations exposées plus haut en faveur de l’autorité historique des Actes. Si Luc est l’auteur des Actes, il faudra expliquer la conversion au christianisme de cet homme cultivé, le courage des Apôtres jadis si hésitants, l’étonnante vitalité de ce Christianisme primitif, qui nous est signalée par des témoins si bien placés pour le connaître. En dehors de tout miracle, cette explication n’est pas facile à donner. Harnack (Lukas, p. iv) a reconnu que le problème psychologique et historique posé par la conversion et la foi des premiers chrétiens est extraordinairement grave, mais il s’est abstenu de le résoudre dans son système.
2. La doctrine chrétienne attestée par le livre des Actes
On aurait grand tort de chercher dans un livre comme les Actes un exposé complet de la doctrine chrétienne à l’époque apostolique. Ce n’est guère que dans les discours que nous trouvons des éclaircissements sur la prédication apostolique. Et encore ces discours n’exposent que la première prédication des Apôtres à un auditoire de juifs ou de païens ; c’est l’Évangile oral que nous entendons là, bien longtemps avant qu’il ait été consigné par écrit. C’est cette prédication primitive, ce témoignage d’ensemble de la communauté chrétienne au temps des apôtres qu’on a justement appelé le cinquième Évangile. Si nos conclusions sur les sources des Actes et la valeur historique de ce livre sont exactes, c’est dans les Actes surtout qu’il faudra chercher l’objet de cette prédication.
Aux Juifs, les Apôtres prêchent avant tout la messianité de Jésus (ii, 5-36 ; iii, 12-26 ; x, 37-43). Ils la prouvent surtout par les Écritures, l’argument favori pour la raison juive formée à la lecture de l’Ancien Testament. La christologie est peu développée : ils n’insistent pas beaucoup sur la préexistence du Christ : le juif qui écoutait ce discours, l’admettait aisément. Jésus était mort sur la croix « selon le dessein arrêté et la prescience de Dieu » (ii, 23) ; ressuscité, il répandait l’Esprit sur ses disciples (v, 32) et « c’est par lui que le pardon des péchés est annoncé » (x, 38) ; pour être sauvé il faut croire en Lui (iv, 10-12).
Aux païens, le missionnaire inculque avant tout le monothéisme (xiv, 14-16 ; xvii, 22-31) pour les préparer à accepter la doctrine du Christ. On entre dans la vie chrétienne par le baptême qui lave la souillure du péché et donne l’Esprit (ii, 38) ; les fidèles se réunissent souvent pour prier et rompre le pain (ii, 42), ce que beaucoup d’interprètes entendent de l’Eucharistie.
Il n’est pas possible de continuer ici l’examen de la théologie enseignée dans les premiers chapitres des Actes. Certes, la terminologie qu’on y trouve diffère encore beaucoup de la terminologie paulinienne, et c’est un nouvel argument pour le caractère ur-apostolisch de ces discours et l’emploi d’une source palestinienne dans la première partie des Actes. Mais les points principaux de la doctrine chrétienne sont déjà bien fixés, et pour en arriver à la théologie paulinienne ou joannine il ne faudra pas une évolution radicale. Tout en tenant bien compte que c’est un Anglican qui écrit, on consultera utilement G. Stevens, The Theology of the New Testament, Edinburgh, 1901, IIIe p., chapitre ii.
3. L’organisation ecclésiastique d’après le livre des Actes
Grâce à l’ouvrage de Luc nous pouvons aussi nous faire une idée de la direction de la communauté chrétienne primitive.
À Jérusalem la communauté est d’abord gouvernée par les Apôtres ; plus tard elle est présidée par Jacques, le frère du Seigneur (xxi, 18) ; à côté de lui, il y a des presbytres, chargés sans doute de l’aider dans sa fonction (ib., cf. xi, 30, xv, 23). Dès le début les Apôtres avaient institué des diacres pour la distribution régulière des aumônes. On leur avait imposé les mains, et ils prêchaient aussi la parole de Dieu (vi, 1-10).
Dans les autres communautés, l’apôtre missionnaire exerce le pouvoir. Là aussi, il y a des presbytres chargés de gouverner la chrétienté (xiv, 23 ; xx, 17). Ces presbytres sont appelés aussi épiscopes (xx, 17, 28), d’où l’on conclura que les deux termes sont synonymes. Nous n’apprenons pas toutefois dans les Actes la nature et l’étendue des fonctions sacrées qui leur sont réservées.
Les fidèles, tout en étant fort unis à leurs chefs, leur doivent obéissance et soumission : la hiérarchie ne gouverne pas en vertu d’une délégation, mais en vertu d’une institution (xiv, 23).
Ces simples constatations ont leur importance : elles prouvent tout d’abord que l’institution des diacres et des presbytres vient des Apôtres, eux-mêmes « envoyés du Christ ». La hiérarchie à trois degrés, évêques, prêtres et diacres, que nous trouvons en Asie Mineure dès le début du second siècle, et bientôt après dans toute la chrétienté, a du moins sa racine dans la volonté du Christ. On pourra discuter, sans doute, si les prêtres de premier ordre ou évêques répondent aux apôtres et délégués d’apôtres, les prêtres de second rang aux presbytres-épiscopes de l’âge apostolique, ou bien si les presbytres-épiscopes d’alors jouissaient tous de la plénitude du sacerdoce. Mais cette question délicate, que nous n’avons pas à traiter ici, n’est pas inséparable de l’origine apostolique et divine de la hiérarchie ecclésiastique.
La première partie des Actes montre encore clairement la prééminence de Pierre dans le collège apostolique : il prend la direction de la communauté, propose de donner un successeur au traître Judas, montre dans toutes les circonstances qu’il est le chef du collège apostolique et de la communauté chrétienne.
Bibliographie
Les Introductions aux livres du Nouveau Testament, les Commentaires du livre des Actes, les manuels sur l’histoire de l’âge apostolique, les monographies composées au sujet des questions spéciales touchées ici, sont en si grand nombre qu’il est impossible de citer même les principaux d’entre eux. Un triage sévère s’impose, tant parmi les ouvrages d’auteurs catholiques que parmi ceux d’écrivains appartenant à d’autres confessions religieuses.
1. Introductions au N. T.Historica et critica Introductio
Einleitung in das N. T.
Histoire des livres du N. T.
Einleitung in das N. T.
id.
id.
2. Commentaires.Commentarius in Actus Apostolorum
Les Actes des Apôtres
Die Apostelgeschichte
Die Apostelgeschichte
id.
3. Exposés d’ensemble sur l’histoire des Apôtres.Saint Pierre… Saint Paul
L’Œuvre des Apôtres
Das Apostolische Zeitalter
History of Christianity in the Apostolic Age
Paulus. Sein Leben und Wirken
Manuel biblique
4. Monographies sur différentes questions spéciales.L’Église et les Judaïsants à l’âge apostoliqueRevue des questions historiques
Mélanges d’histoire
Eine vorkanonische Ueberlieferung des Lukas
The credibility of the Acts of the Apostles
Lukas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und der Apostelgeschichte
Saint Paul the Traveller and the Roman Citizen
Zur Charakteristik des Lukas nach Sprache und Stil
Die Apostelgeschichte
H. Coppieters.