Antéchrist
Sommaire
I. Divers types d’adversaires du Messie
ANTÉCHRIST. — I. Divers types d’adversaires du Messie. — II. L’Antéchrist : a) Dans l’Écriture ; b) Dans la tradition ecclésiastique primitive.
Seules dans toute la littérature, canonique et apocryphe, de l’Ancien et du Nouveau Testament, les Épîtres de S. Jean ont ce terme d’antéchrist. Étymologiquement, ὁ ἀντίχριστος, l’antéchrist, l’antichrist, peut signifier anti-christ et pseudo-christ. Encore que peut-être le second sens ne soit pas loin de son esprit, S. Jean s’attache directement au premier, celui d’adversaire du Christ.
Avant d’étudier de plus près l’Antéchrist dont parle S. Jean, il ne sera pas inutile de dresser le tableau sommaire des divers types d’adversaires du Messie que connaît la tradition apocalyptique, juive et chrétienne. Il y en a trois. Il y a la puissance politique hostile au peuple messianique et persécutrice des Saints. Il y a l’adversaire religieux agissant par séduction. Il y a enfin l’ennemi transcendant.
Tous se donnent pour mission et chacun à leur manière s’efforcent d’empêcher l’établissement du règne du Messie et de Dieu.
a) Puissance politique
C’est toujours un empire ou un tyran païen.
1. Gog et Magog. Ces personnages apparaissent pour la première fois dans Ezéchiel, xxxviii-xxxix. Gog est un roi et Magog le pays qui lui est soumis et que le prophète semble localiser quelque part en Arménie. Ezéchiel les voit, « après des jours nombreux », « dans la suite des jours », qui s’avancent contre Israël, entraînant à leur suite des peuples en foule. À peine ont-ils mis les pieds sur le sol palestinien que le courroux de Iahvé s’allume contre eux.
Parmi les bouleversements de la nature, ils sont anéantis par Iahvé. Une ère de prospérité et de gloire commence alors pour les Israélites.
Perdant ce qu’ils pouvaient avoir à l’origine d’individualité historique et passant à l’état de types, Gog et Magog feront désormais partie de la tradition apocalyptique où ils représentent les nations hostiles au règne du Messie et au peuple messianique. C’est en cette qualité qu’ils figurent dans l’Apocalypse de S. Jean, xx, 7 et ss.
2. Les quatre Bêtes de Daniel. Au ch. vii et ss. des prophéties de Daniel, le voyant décrit « quatre bêtes puissantes qui montaient de la mer ». On lui explique que ces bêtes sont quatre empires « qui se lèveront de la terre ». La quatrième bête est particulièrement redoutable. Elle a dix cornes, plus une petite corne sur laquelle se concentre l’attention. On expose au long ses méfaits et ses entreprises impies contre le Très-Haut et ses Saints.
La première bête paraît être l’empire chaldéen de Nabuchodonosor, la seconde l’empire médo-perse, la troisième l’empire d’Alexandre, la quatrième l’empire syrien d’Antioche. La petite corne doit être Antiochus Épiphane. Formant un contraste absolu avec ces puissances symbolisées par des bêtes, le voyant contemple un Fils de l’homme, un être humain, symbole et chef d’un royaume meilleur, le royaume messianique.
Ce Fils de l’homme reçoit de l’Ancien des jours puissance et mission d’enlever aux trois premiers empires la domination et de détruire le quatrième. C’est ce qui arrive et, après de dramatiques péripéties, l’arrogante petite corne est vaincue. Il est à remarquer qu’Antiochus Épiphane, malgré qu’il représente une puissance d’ordre politique, revêt en même temps certains caractères qui le constituent, à un haut degré, le type de l’ennemi de Dieu, l’impie.
3. Le tyran mystérieux du IVe Livre d’Esdras. Au ch. v, 6, de cet apocryphe, dans un contexte eschatologique, nous lisons ceci : « Regnabit quem non sperant… » La formule est obscure. Vaganay écrit :
« Il ne faut pas confondre cette conception (de l’antéchrist) avec l’idée, que l’on rencontre quelquefois dans les apocalypses juives, d’un tyran politique qui doit, à la fin du monde, persécuter le peuple de Dieu avec plus de rage que jamais (Sib., iv, 138 ; v, 214, 227). C’est sans doute à ce dernier point de vue que se rattache l’indication si mystérieuse que nous trouvons au chapitre v, 6, de notre apocalypse, parmi les signes avant-coureurs du royaume messianique… » (Le Problème eschatologique dans le IVe Livre d’Esdras, 1906.)
4. La Bête qui monte de la mer, dans l’Apocalypse. Cette Bête qui paraît au ch. xiii et qui reparaît au ch. xvii et ss. symbolise la puissance romaine, adversaire irréductible du Christ et de son règne. Comme dans le cas d’Antiochus Épiphane, nous avons affaire ici à un tyran politique sans doute, mais qui incarne en même temps des idées religieuses en opposition essentielle avec la foi des Saints. C’est même sur le terrain proprement religieux que la lutte s’engage.
5. Néron « redivivus ». En plusieurs endroits de ce recueil composite qui porte le titre d’Oracles Sibyllins figure un personnage assez étrange où l’on reconnaît généralement le « Néron redivivus » de la légende romaine (Or. Sib., iv, 119 et ss. ; 137 et ss. ; v, 33 et ss. ; 215-220 ; viii, 146 ; 154 et ss., etc. Cf. Suétone, Nero, 57 ; Tacite, Hist., II, 8). À l’origine Néron, censé réfugié chez les Parthes, reparaît à leur tête et marche contre Rome. Son rôle est principalement politique.
Plus tard c’est des Enfers qu’il remonte sous une forme fantastique et pour remplir un rôle surtout religieux, analogue à celui de l’Antéchrist.
b) Adversaire religieux
1. « L’impie » de II Thess. Avant que se produise la parousie, un personnage doit se manifester que S. Paul appelle : « l’impie », « l’homme du péché », « le fils de la perdition ». Nul trait politique n’apparaît dans le caractère de ce personnage ni dans son rôle ; c’est un adversaire purement religieux. Il agira par séduction et non par violence. Il provoquera une grande apostasie religieuse. Il s’égalera à Dieu, se mettra au-dessus même de lui, réclamera des honneurs divins.
2. La Bête qui monte de la terre. Apocalypse, xiii. À côté de la Bête qui monte de la mer, symbole de la puissance romaine, S. Jean place une Bête qui monte de la terre. Cette seconde Bête, serviteur et fondé de pouvoirs de la première, s’emploie à promouvoir par voie de séduction, à exiger par voie de contrainte morale, le culte religieux de Rome et de César. Elle remplit un office essentiellement sacerdotal. C’est un adversaire religieux des Saints et de leur Roi.
3. L’Antéchrist des Épîtres de S. Jean. Cet adversaire du Christ a pour précurseurs et serviteurs anticipés des hérétiques qui refusent de reconnaître en Jésus le Messie et le Fils de Dieu. Nous sommes fondés à le considérer lui-même comme le négateur par excellence de la Messianité de Jésus et de sa Divinité. Son hostilité vis-à-vis de Jésus et des siens est d’ordre purement religieux.
c) Ennemi transcendant
1. Satan. C’est Satan en personne qui, en plusieurs endroits de l’Apocalypse de S. Jean, mène le combat contre le Christ et les siens. L’assaut final, décrit au ch. xx, nous le montre en particulier dans ce rôle.
2. Bélial. Ainsi s’appelle dans plusieurs apocalypses juives l’adversaire du Messie lors du conflit eschatologique. Bélial est un esprit de l’air, le prince des esprits mauvais. Il a pour adhérents dans sa lutte contre le Messie les membres de la tribu de Dan. S. Paul le connaît comme l’ennemi né du Christ et pour ainsi dire, son antithèse, II Cor., vi, 15. C’est évidemment le même que Satan.
II. L’Antéchrist
Parmi ces conceptions à la fois diverses et solidaires ou apparentées, essayons de distinguer et d’isoler celles qui ont trait à l’Antéchrist lui-même, en tant que type particulier d’adversaire du Christ.
a) Dans l’Écriture
Le point de départ de la recherche doit être évidemment les Épîtres de S. Jean. Nous avons déjà vu que l’Antéchrist dont ces Épîtres nous parlent appartient à la catégorie des adversaires religieux. Ce n’est ni une puissance politique ni un tyran, mais un faux prophète et un séducteur. D’autre part, malgré qu’on lui décerne des titres, tel que le Menteur, qui dans la langue de S. Jean caractérisent ordinairement le diable ; malgré qu’on nous montre son esprit déjà présent et actif dans le monde et que, sous cet aspect encore, il soit comme assimilé à Satan ; il ne semble pas qu’il dépasse la sphère humaine et que S. Jean veuille nous le présenter comme un être transcendant. En lui-même, ce doit être un être humain mais en qui Satan vit et agit. Et même il s’agit d’un individu plutôt que d’une collectivité.
Un trait caractéristique de l’Antéchrist, c’est qu’il semble être ce que l’on peut appeler un ennemi domestique. Ce n’est pas un païen. C’est un personnage pour qui le titre et le rôle de Messie ont une importance de premier ordre. Il sort du milieu des chrétiens ou des juifs, comme un hérétique. Enfin son entrée en scène est un fait eschatologique, annonciateur de la parousie imminente.
Retrouvons-nous quelque part ailleurs dans les écrits canoniques du Nouveau Testament des conceptions identiques et dont on puisse affirmer avec certitude qu’elles visent l’Antéchrist ? Oui, dans la seconde lettre de S. Paul aux Thessaloniciens, ii, 1-12. « L’impie », etc., est lui aussi un adversaire d’essence purement religieuse ainsi qu’il a été dit plus haut. C’est un individu plutôt qu’une collectivité ou que la personnification d’une tendance.
C’est un être humain et non pas un esprit, ni Satan en personne. Toutefois il apparaît comme l’instrument et le fondé de pouvoirs de ce dernier. Lui aussi sort évidemment des rangs du peuple messianique. Lui aussi est un ennemi domestique, un antimessie et un pseudomessie. Plusieurs voient une réminiscence des exigences impies de Caligula dans le passage où S. Paul attribue à son Antéchrist la prétention de recevoir dans le temple même de Dieu des honneurs divins. C’est possible.
Mais l’apôtre doit voir aussi dans ces prétentions divines de l’Antéchrist la forme extrême de ses prétentions messianiques. Il sera sur ce point en particulier l’antithèse absolue du Christ véritable dont S. Paul décrit les sentiments dans sa lettre aux Philippiens, II, 5 et ss. L’apparition de ce personnage marquera l’acte suprême d’un mystère d’iniquité qui opère déjà. On a l’impression que ce mystère doit être le rejet obstiné du Christ par les Juifs et leur active hostilité contre lui.
Les Épîtres de S. Jean, elles aussi, paraissent suggérer cette manière de voir.
En tout ceci la pensée de S. Paul et celle de S. Jean, leur conception de l’Antéchrist, est au fond identique. S. Paul ajoute des explications, obscures pour nous, sur l’obstacle qui empêche, pour le moment, l’impie de se manifester, mais qui doit, un jour, être écarté. Cet obstacle semble bien être une personne, ou une chose, une institution personnifiées. Divers savants ont suggéré récemment l’archange Michel, protecteur d’Israël. Plusieurs Pères ont pensé à l’empire romain.
Malgré qu’ils paraissent considérer l’un et l’autre, S. Jean surtout, la venue de l’Antéchrist comme devant se produire dans un avenir prochain, ni l’un ni l’autre, manifestement, ne savent ni n’enseignent rien de positif et de précis sur ce point.
S. Paul suppose que la tradition relative à l’Antéchrist était familière à ses correspondants de Thessalonique et sans doute à l’ensemble des chrétiens de son temps. Cependant en dehors de sa deuxième lettre aux Thessaloniciens et des Épîtres de S. Jean, l’Antéchrist n’apparaît nulle part dans les livres canoniques du Nouveau Testament sous sa propre figure et dans son rôle spécial. Chose singulière, il est absent de l’Apocalypse de S. Jean qui, dans ses chapitres strictement eschatologiques, xx, 7 — xxii, 5, ne mentionne que Satan puis Gog et Magog. Les apocalypses apocryphes juives ne l’ont pas davantage, ni non plus les livres canoniques de l’Ancien Testament. Nous n’y trouvons comme types d’adversaires du Christ que la puissance politique et l’ennemi transcendant.
Et cependant il demeure vraisemblable, non seulement que la conception de l’Antéchrist est antérieure à S. Jean et à S. Paul, mais qu’elle est, comme le conjecture W. Bousset, d’origine juive. La Bête qui paraît dans Jérusalem et qui met à mort les deux témoins, Apoc. Joh., xi, pourrait représenter une forme ancienne et juive de la tradition relative à l’Antéchrist. En l’introduisant dans un contexte qui n’est plus proprement eschatologique, S. Jean a rendu le morceau difficile à entendre.
De même la Bête qui monte de la terre, Apoc., xiii, représente une conception apparentée à celle de l’Antéchrist et suppose l’existence et l’influence de cette dernière. Mais encore une fois la figure a été retirée de son cadre eschatologique. L’Ascension d’Isaïe, apocalypse juive retouchée par des mains chrétiennes à une date d’ailleurs primitive (50-80 ap. J.-C.), fournit, à sa manière, une attestation semblable.
Le personnage de Bélial a été modifié sous l’influence, probablement, des idées relatives à l’Antéchrist. Bélial n’intervient plus dans le conflit eschatologique sous sa forme propre d’esprit mais sous forme humaine. Il revêt l’aspect d’un roi. Asc. Isaïæ, iv, 1 et ss. Enfin la Didaché, qui pourrait être antérieure aux Épîtres de S. Jean, semble connaître l’Antéchrist lui-même, et cela dans un passage auquel plusieurs critiques attribuent une origine juive, xvi, 4 : « καὶ τότε φανήσεται ὁ κοσμοπλάνος ὡς υἱὸς θεοῦ. »
b) Dans la tradition ecclésiastique primitive
En général les anciens écrivains ecclésiastiques sont demeurés fidèles à la pensée de S. Paul et du S. Jean des Épîtres. Ils conçoivent l’Antéchrist comme étant essentiellement un séducteur, un faux prophète, un pseudo-messie. Souvent cependant dans le portrait qu’ils en donnent ils se montrent influencés à des degrés divers par les traditions relatives aux autres types d’adversaires du messie.
Sur certains points, les Pères ont cru pouvoir préciser les indications fournies par l’Écriture. Ils ont ajouté quelques traits au signalement de l’Antéchrist qui, selon plusieurs d’entre eux, sortira de Dan, recevra la circoncision, s’appuiera sur les Juifs, se manifestera dans Jérusalem, rebâtira le temple, etc. Ils se sont plu à décrire son mode d’action, ses prodiges et sortilèges. Surtout ils ont cherché à marquer son rôle précis dans les actes divers du drame eschatologique.
Ceux d’entre eux enfin qui voyaient dans l’obstacle dont parle S. Paul aux Thessaloniciens l’empire romain suivirent non sans angoisse les crises que traversa cet empire surtout à l’époque des invasions barbares, et vécurent dans l’attente de la venue de l’Antéchrist. La part de conjectures personnelles, d’utilisation de traditions d’origine et de valeur incertaines, d’illusions même, peut être considérable en tout ceci. L’Église elle-même n’y a point engagé son autorité.
Officiellement, elle ne sait que ce que S. Paul et les Épîtres de S. Jean lui ont appris. C’est peu de chose et de sens parfois incertain, mais cela échappe à toute objection motivée comme à toute démonstration rationnelle.
Bibliographie
Adson, (dans Migne, , t. CI, col. 1289-1298) ;
Malvenda, , in-folio, Rome, 1604 ;
Calmet, , dans son , saint Paul, t. II, 1716, pp. xxvi-lvii ;
W. Bousset, , in-8º, Gœttingue, 1895 ;
Friedländer, , in-8º, Gœttingue, 1901 ;
C. Chauvin, , in-16, Paris, 1903.
A. Lemonnyer, O. P.