Biographies évangéliques

Les grands persécuteurs de Notre-Seigneur et des Apôtres

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I. Lactance a fait un livre intitulé : De la mort des persécuteurs. On ne peut le lire sans être effrayé de l'inexorable précision avec laquelle s'accomplit l'oracle de nos Livres Saints. Très mauvaise est la mort des pécheurs : Mors peccatorum pessima. Parmi les pécheurs, les plus coupables sont les persécuteurs de la religion. Mourir d'une mort affreuse est une loi qui pèse invariablement sur eux. Ce n'est pas la moindre preuve de la divinité du christianisme ; car elle montre aux yeux des moins attentifs la vérité, toujours ancienne et toujours nouvelle, de cette autre parole divine : On ne se moque pas de Dieu impunément, Deus non irridetur.

II. L'histoire de Lactance, confirmée de siècle en siècle jusqu'à nos jours, ne commence qu'à Néron : il importe de la faire remonter jusqu'au temps de Notre-Seigneur. D'ailleurs, elle ne parle que des Césars, persécuteurs de l'Occident ; il est bon de faire connaître leurs précurseurs en Orient, combler cette lacune, et d'ajouter un anneau à la chaîne traditionnelle est le but des courtes mais éloquentes biographies qui vont nous occuper.

III. Afin de ne pas nous répéter, rappelons en deux mots ce que nous avons dit ailleurs. Hérode Ier, le massacreur des enfants de Bethléem, termine une vie de crimes par la mort d'un réprouvé. Ayant voulu se suicider, il expire dans ses souffrances atroces. Judas se pend ; Hérode, le Tétrarque, dépouillé de son royaume, est exilé à Lyon et il meurt dans le mépris et la misère ; Hérode Agrippa l'Ancien meurt mangé des vers ; Pilate se suicide ; Anne se suicide ; Caïphe se suicide. Voilà pour l’Orient.

IV. En Occident : Néron se suicide ; Domitien est assassiné ; Valérien est écorché, Dioclétien, Galère, Maximien meurent de morts honteuses et cruelles. Combien dans la suite des siècles, et notamment dans l'histoire de la révolution française, on pourrait trouver de noms à ajouter au livre de Lactance ! On ne se moque pas de Dieu impunément : cette parole est de tous les temps et de tous les lieux. Il nous reste à parler d'un persécuteur plus coupable que tous les autres : le peuple juif.

V. Endoctriné par les pharisiens haineux et jaloux, ce peuple oublie les bienfaits et les miracles que, depuis trois ans, Notre-Seigneur a semés dans ses villes et dans ses bourgades. Il a vu son doux Sauveur pleurer sur Jérusalem. Il l’a entendu disant : « Si tu connaissais, du moins en ce jour, ce que je voudrais faire pour ton bonheur ! Mais puisque tu me méconnais, tes ennemis viendront, ils t'environneront de tranchées, ils te prendront, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre ! » Ce peuple obstiné n'a ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre. À l'heure venue, il se jette sur son libérateur, comme le tigre sur sa proie. Moins cruel, Pilate s'efforce d'arracher de leurs mains l'auguste victime. À cet acte de justice et de compassion, ce peuple pousse d'une voix unanime le cri déicide : « Qu'il soit crucifié et que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Devenu pour les juifs la plus épouvantable malédiction, ce vœu est entendu et voici la manière dont il a été exaucé.

VI. Vers la fin de l'année 70 et aux premiers jours de l'an 71, aux fêtes de Pâque, Titus, envoyé par son père Vespasien, vint mettre le siège devant Jérusalem. Son armée se composait d'environ soixante mille hommes, Jérusalem était occupée par trois factions qui, au lieu de se réunir pour la défense commune, se faisaient une guerre à mort. Elles se livraient de continuels combats et détruisirent par le feu des magasins de blé qui auraient pu suffire pendant plusieurs années à la nourriture de toute la population. Le pillage, le meurtre, tous les crimes n'étaient qu'un jeu.

VII. Touché de compassion, Titus, plusieurs fois, leur envoya offrir la paix ; mais ils ne voulurent entendre à rien. Alors il poussa le siège avec vigueur. Pour couper toute communication avec le dehors, il entoura la ville, ainsi que l'avait prédit Notre-Seigneur, d'un mur de circonvallation flanqué de hautes tours. Précédemment déjà, la famine était extrême dans Jérusalem ; alors elle devint horrible. Une multitude immense y était rassemblée, tant à cause des fêtes de Pâque que parce qu'elle ne trouvait plus à habiter dans les villes ruinées par l'armée romaine.

VIII. Ce qui restait de vivres fut bientôt consommé, et Jérusalem devint une véritable image de l'enfer. La guerre, la famine, la peste y régnaient à la fois. Entre parents mêmes il n'y avait plus de compassion. La femme arrachait le pain de la bouche de son mari, le fils à son père ; et, ce qui est plus effroyable, la mère à son enfant, qui expirait entre ses bras. Le désespoir en poussa plusieurs à sortir en armes et à se jeter en frénétiques sur les Romains. Titus, soit par colère, soit pour inspirer aux assiégés plus d'épouvante et les porter à se rendre, commanda de mettre en croix tous ceux qu'on viendrait à prendre. On en suppliciait ainsi cinq cents par jour, quelquefois plus. Dans peu, le nombre des crucifiés fut si considérable, qu'il n'y avait plus de place pour les croix ni de croix pour le supplice.

IX. À la vue de cette forêt d'hommes pendus à des croix autour de la ville, les factions n'en devinrent que plus opiniâtres, et persuadèrent au peuple que tel était le sort de tous ceux qui se donnaient aux Romains. Néanmoins, plusieurs continuaient de fuir, uniquement pour se mettre en sûreté. Or, il arriva que l'un d'eux fut remarqué, cherchant dans ses propres excréments l'or qu'il avait avalé pour s'en servir au besoin. Cela suffit pour que les Arabes et les Syriens qui se trouvaient dans l'armée romaine, uniquement occupés à piller et à s'enrichir de la dépouille des Juifs, se mirent à éventrer tous ceux qui leur tombaient entre les mains. Dans une seule nuit, deux mille éprouvèrent de la sorte leur affreuse barbarie. Des Romains mêmes se rendirent coupables de cette atrocité.

X. Dans la ville, les vivants ne suffisant plus à ensevelir les morts, les places, les maisons et les rues étaient pleines de cadavres sans sépulture. Cependant, depuis le 14 avril, où avait commencé le siège, jusqu'au 1er juillet, c'est-à-dire en deux mois et demi, on avait enterré, aux frais de la ville, six cent mille pauvres, mais, fatigués de rendre ces devoirs de piété aux défunts, ils emplissaient de cadavres de vastes édifices, dont ils fermaient la porte ; ou bien les jetaient du haut des murs dans des gouffres qui étaient proches et qui bientôt en furent comblés. Titus, faisant une ronde, vint à s'en apercevoir. Frissonnant de la puanteur qui s'exhalait de ces monceaux de cadavres, il gémit, et, les yeux élevés au ciel, le prit à témoin que ce n'était point à lui qu'il fallait imputer de pareilles horreurs.

XI. Les factions continuaient leur même train de vie 1. Ils entraient dans les maisons, non seulement pour piller les vivants, mais les morts, et, après les avoir dépouillés, ils s'en allaient en riant. Rien ne semblait capable de toucher ces monstres. Il arriva cependant une chose qui leur fit horreur. « Une femme noble et riche, d’au delà du Jourdain, s'était réfugiée à Jérusalem, et s'y trouvait assiégée. Les séditieux lui prirent toutes ses richesses, et même ce qu'elle avait caché de vivres. Outrée de douleur, elle faisait son possible pour les obliger à la tuer ; mais aucun ne lui fit cette grâce. Enfin, n'en pouvant plus de faim et de désespoir, elle prend l'enfant qu'elle nourrissait, et, le regardant avec des yeux égarés, lui dit : « Malheureux enfant, à quoi te réserverai-je ? À mourir de faim, à être esclave des Romains, ou à tomber entre les mains de ces factieux encore pires ? Deviens plutôt ma nourriture, deviens une furie pour ces tyrans, deviens un récit à jamais funeste et le seul malheur qui puisse s'ajouter encore aux malheurs des Juifs ! » Elle dit, égorge son enfant, le fait rôtir, en mange la moitié et cache le reste. .

XII. Bientôt les sicaires accourent, attirés par l'odeur de ce mets exécrable ; ils menacent la femme de la tuer si elle ne le leur montre. « Je vous ai réservé une bonne part », dit-elle et leur découvrit ce qui restait de son enfant. Ils furent saisis d'horreur, et, se regardant fixement, ils demeuraient stupéfaits. « C'est mon enfant, continua-t-elle, c'est moi qui ai fait ce que vous voyez. Mangez-en ; car j'en ai mangé, moi. Ne soyez pas plus délicats qu'une femme, ni plus compatissants qu'une mère. Si vous repoussez la victime que je vous offre, eh bien ! j'en ai mangé une moitié et je mangerai l'autre. »

XIII. Le bruit s'en était répandu dans la ville, chacun frissonnait comme s’il avait commis lui-même le crime, Titus, l'ayant appris, s'en excusait devant Dieu, protestant qu'il avait offert aux Juifs la paix avec l'oubli du passé. Mais la main de Dieu était sur ce peuple. Après des combats furieux, Titus s'approcha enfin du Temple. Dans le désir de conserver ce superbe monument, Il essaya encore de persuader aux Juifs, qui s'y étaient fortifiés, de se rendre, mais inutilement. Alors il s'empara de la première enceinte du Temple, qui en avait trois. Après avoir longtemps mais vainement tenté d'ébranler les portes de la seconde, il fut obligé d'y mettre le feu, prenant toutes les précautions pour préserver des flammes la partie intérieure et la plus magnifique de ce vaste monument.

XIV. Mais un soldat, comme poussé, dit l'historien Josèphe, témoin oculaire, d'un mouvement surnaturel, prit un tison ardent, et monté sur les épaules d'un de ses camarades, le jeta par une fenêtre dans une chambre contiguë. Aussitôt il s'alluma un horrible incendie, auquel Titus ne put apporter remède. Il criait, il menaçait, il donnait des ordres, et de la voix et de la main, pour éteindre le feu ; mais en vain. Les soldats, oubliant toutes les lois de la discipline, n'entendaient ni ses cris, ni ses ordres, ni ses menaces. En quelques heures, le superbe édifice devint un monceau de ruines.

XV. Avec le Temple périrent plus de six mille personnes qui s'y étaient réfugiées. Les factieux qui avaient pu s'échapper se retirèrent sur la partie la plus haute et la plus escarpée de la ville. Sommés une dernière fois de se rendre avec la vie sauve, ils s'obstinèrent à se défendre. Ce fut alors que Titus abandonna la ville basse en pillage aux soldats et en proie aux flammes. À la vue de l'incendie, au lieu de revenir de leur obstination désespérée, les factieux en devinrent encore plus féroces, ne s'inquiétant plus de vivre après la ruine de la ville et du Temple. Mais bientôt, après un affreux carnage, ils furent forcés dans leurs derniers retranchements, et tout tomba au pouvoir du vainqueur.

XVI. Titus permit alors aux soldats de tuer, de saccager, de piller, d'assouvir leur avidité et leur fureur, après quoi il ordonna d'abattre, jusque dans ses fondements, le reste de la ville et du Temple ; ensuite il y fit passer la charrue. Ainsi fut littéralement accomplie la prédiction du Sauveur. On ne conserva que trois tours, Phasaïl, Hippique et Marianne, avec une partie de la muraille occidentale du Temple : l'une de ces tours, pour servir de logement à la garnison ; les deux autres pour apprendre à la postérité quelle ville et quelle forteresse la valeur des Romains avait emportées. « Tout le reste de la ville, dit Josèphe, fut rasé et aplani de façon qu'on avait peine à croire qu'elle eût jamais été habitée. »

XVII. Théâtre du déicide, Jérusalem et le Temple avaient reçu leur châtiment ; le peuple devait avoir le sien. D'après le témoignage de Josèphe, il périt, au siège de Jérusalem, onze cent mille juifs. Il n'y a pas dans l'histoire d'autre exemple d'une pareille catastrophe. On fit cent huit mille prisonniers, sur lesquels onze mille périrent de faim. Des quatre-vingt-dix-sept mille survivants, ceux qui avaient moins de dix-sept ans furent exposés en vente : quant à ceux qui étaient plus âgés, les uns, chargés de chaînes, furent envoyés en Égypte pour être employés aux travaux publics ; d'autres, distribués entre différentes provinces, pour combattre dans les spectacles, soit les uns contre les autres en guise de gladiateurs, soit contre les bêtes, qui, finalement, devaient les dévorer. Simon fils de Gioras et Jean de Giscale, chefs des séditieux avec sept cents autres, à la fleur de l'âge, furent réservés pour le triomphe de Titus.

XVIII. En attendant, ce prince, revenu à Césarée, y célébra, par des jeux publics, le jour anniversaire de la naissance de son frère Domitien. Dans ces jeux d'amphithéâtre plus de deux mille cinq cents Juifs perdirent misérablement la vie, en combattant les uns contre les autres ou contre les bêtes féroces. Il en périt un égal nombre et de la même manière à Béryte, où le même Titus célébra, avec plus de pompe encore, le jour anniversaire de l'avènement de son père à l'empire.

XIX. Les restes de ce misérable peuple se dispersèrent dans toutes les parties du monde, et partout le châtiment les a suivis. Sans patrie, sans rois, méprisés, honnis, conspués, ils ont, jusqu'à nos jours, présenté à tous les siècles le spectacle d'un cadavre immortel, suspendu au gibet de la justice divine, condamné non à mourir, mais à vivre. Jamais peuple n'a été traité comme ce peuple ; son châtiment est exceptionnel, comme le forfait dont il est coupable.

XX. Admirons cependant l'infinie bonté de Dieu et l'inviolable fidélité à ses promesses ! Malgré ses innombrables crimes, couronnés par le déicide, ce peuple est toujours aimé du Dieu de ses pères. Il lui a promis qu'à la fin du temps, il reconnaîtrait son Messie, comme les frères de Joseph reconnurent leur frère qu'ils avaient persécuté. Aujourd'hui même on voit s'accomplir, visiblement, cette promesse de la miséricorde. Pétrifié pendant dix-sept siècles, recevant les mépris de toutes les générations, le peuple juif aujourd'hui s'ébranle. Il entre en communications sociales avec les nations chrétiennes. Ses anciennes pratiques sont abandonnées, ses préjugés s'affaiblissent, il avoue que le Messie est venu. Un grand nombre cherchent la vérité et l'embrassent.

XXI. Chose imprévue et imprévoyable, un juif converti a acheté l'arcade du haut de laquelle Pilate montra Jésus au peuple, qui poussa le cri déicide : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! et au pied de cette même arcade, enfermée maintenant dans une belle église, des religieuses juives font entendre chaque jour ces paroles suppliantes : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! » Adorons, admirons et attendons : Les temps approchent. Voir : Josèphe, Hist. de la Guerre des Juifs, etc.

Notes

  1. C’étaient les communards de ce temps-là

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